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JEAN VIGNE

Editions du Chat Noir


« Toutes les grandes vérités commencent par être des blasphèmes ». George Bernard Shaw


Mongolie, Monastère Shankh 31 décembre 2002, 22 heures. — Pouska, ici. Le chat, un pur angora turc au pelage noir, ne bouge pas d’un pouce. Pour être honnête, il n’a guère envie de se faire tripoter par cette gamine diabolique, sous ses airs d’enfant modèle. Haute comme deux pommes et déjà, elle ne cesse de le martyriser, lui tirant les pattes, quand elle ne s’en prend pas à sa queue ou ses oreilles. De quoi inciter le félin à la plus grande prudence. La fillette, lasse d’attendre, décide de partir à l’assaut de son joujou à poil long. D’une démarche espiègle, elle s’avance vers la table en bois. Elle n’a que six ans, pas toutes ses dents, mais un aplomb de tous les diables, et ce qu’elle désire, elle l’obtient. Le chat, loin de s’affoler, observe de ses iris vert émeraude l’impertinente gagner du terrain. Plus que trois pas et ce mini monstre sera sur elle. Alors, pourquoi ne s’empresse-t-il pas de bondir loin d’ici, histoire de s’assurer une tranquillité toute relative ? Après tout, ce maigre territoire est déjà perdu ; un lieu de culte peuplé d’hommes qui ne s’intéressent nullement à son existence, et cela lui convenait parfaitement. Mais voilà, l’un des moines, pour une raison inconnue du félin, a ramené cette petite effrontée dans son domaine. Dès le premier jour, Pouska a su que jamais plus il n’aurait la paix. L’endroit plus silencieux qu’une plaine de Mongolie en hiver s’est transformé en aire de combat. Le bébé est arrivé en hurlant, pleurant, grognant et n’a, depuis, jamais cessé de geindre. Intolérable pour le chat, cette créature bipède doit déguerpir de son royaume. Malheureusement, cela ne semble pas être l’avis des maîtres de maison, dont l’attention se porte à présent sur la petite. Pourquoi ? Le félin s’en désintéresse, plus préoccupé par son prochain repas et, dans l’immédiat, par cette main joufflue qui se tend pour l’agripper. D’un réflexe, le chat sort les griffes et fouette l’air. Un cri conclut sa déclaration de guerre. Solana, main sur la joue, recule, le regard terrorisé. Elle fixe l’animal sans comprendre, elle voulait simplement jouer avec lui, rien de plus. Ici, personne ne s’occupe d’elle. Des heures durant, elle doit s’amuser seule, sans

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espoir de rencontrer le moindre enfant. Solana n’a trouvé en Pouska qu’un compagnon de distraction, l’unique à vrai dire, dans cet endroit désertique composé de moines peu bavards. Pourquoi son seul ami l’attaque ? Elle détache sa main de ses chairs encore cuisantes, constate avec effroi sa paume maculée de sang, de quoi la pousser à reculer d’un pas supplémentaire, les larmes aux yeux. — Toi, vilain. Tu m’as fait mal ! siffle-t-elle. Son visage passe de la peur à la colère, une sourde irritation qui prend le pas pour l’investir. Le chat n’en a que faire, toujours allongé sur cette table rudimentaire. Ici, dans le monastère, il n’y a point de place pour le superflu. Pas de coussin, aucun lit moelleux aux draps soyeux qui pourrait lui servir de litière, mais au moins peut-il profiter de la douce tiédeur du lieu, loin du froid glacial extérieur. Il vient de repousser cette petite peste, il est enfin tranquille. Une soudaine douleur le traverse. Le chat, sentant là une étrange faiblesse l’envahir, tente de se relever. D’un effort, il se redresse sur ses pattes, retombe aussitôt, gagné d’un malaise violent. Le regard terni par un mal indescriptible, il râle pour finir par lâcher un miaulement déchirant. Un hurlement proche d’un cri d’agonie. Et Solana continue de le fixer, les yeux baignés d’humidité, la rage au cœur, alors que les premières gouttes de sang tombent au sol pour former une étrange brume à l’odeur âcre. Une porte s’ouvre pour laisser place à un homme grand, les épaules massives, le crâne chauve, pilosité absente remplacée par une barbe fournie. La stature de l’individu en impose, mais Solana ne se détache pourtant pas de son objectif. Le moine, paralysé, observe la scène sans y croire. Des doigts de l’enfant émergent de singulières volutes noirâtres, des lianes éthérées dont la cible n’est autre que ce pauvre animal. Le chat n’est plus qu’une boule de pus. Il bouge encore, malgré ses chairs rongées par un mal étrange. Enfin, comme libéré de ses chaînes, l’homme se précipite, attrape la fillette par les épaules et commande : — Solana, arrête immédiatement ! L’enfant, surpris, délaisse ce masque de colère au profit d’une

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expression affolée. Les vapeurs s’évanouissent dans les airs, cessant de corrompre la victime de cet infâme pouvoir. Pouska a perdu sa belle robe noire pour vêtir une étendue de balafres purulentes, des crevasses ouvertes sur son épiderme sanguinolent. Elle recule, sans comprendre, alors que son mentor s’approche du pauvre souffredouleur. Le félin remue, mais sa fin est proche. Gorga le sait, inutile d’espérer le sauver. Il tend la main, hésite à toucher cette infamie. Qui sait si ce cadavre n’est pas contagieux ? Soudain, c’est l’explosion. Un bref Ploc, suivi d’une giclée de liquide spongieux dont la majeure partie finit sur ce pauvre moine abasourdi. Son visage couvert d’une substance gluante, mi-pus, mi-sang, l’homme crache au sol tout en répriment son envie de vomir. Avec peine, il se redresse, observe les restes de Pouska, quelques os à moitié rongés, des lambeaux de peau et un peu de chair. Alors, lentement, les lèvres tremblantes, il se retourne vers l’enfant et glisse, la mine terrorisée : — Qu’as-tu fait ? La fillette, le visage en pleurs, pivote et s’enfuit tout en hurlant : — C’est pas moi ! C’est pas moi...

— Moine Balataar, puis-je vous parler ? L’intéressé, assis en position du lotus et les yeux fermés, lève l’index pour signaler à son homologue qu’il n’a nullement l’intention de briser sa méditation. La patience est une vertu, tout homme doit l’apprendre, un moine plus que tout autre. Deux raclements de gorge plus tard, le moine Balataar doit pourtant céder aux appels insistants du perturbateur. Il souffle pour chasser ce relent d’amertume, retrouve cette paix intérieure qui rarement ne le quitte et se relève, non sans grimacer sous le poids d’une sourde souffrance. Si son esprit reste vif, ces articulations ne sont plus toutes jeunes, quatre-vingt-dix ans tout de même. Moine Gorga se précipite pour l’assister, aide aussitôt refusée par son supérieur. — Voyons, Gorga, je ne suis pas impotent. Pas encore, en tout

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cas. D’un effort visible, Balataar s’étire et, d’une main distraite, efface les traits de poussière qui marquent sa bure. — Alors, quel événement capital nécessite cette intervention pour le moins impromptue ? — Solana. Ce simple prénom suffit au moine Balataar pour voir son intérêt changé. D’un froncement de sourcils, il incite Gorga à poursuivre : — Lui est-il arrivé quelque chose ? — Non, pas à elle. — Dans ce cas, quoi ? — La petite... Elle a tué le chat. Pouska est mort. Moine Balataar s’immobilise, le temps d’assimiler l’information, avant d’afficher un maigre sourire. — C’est tout ? Pouska était un matou irascible. Un coup malheureux en représailles peut arriver. — Moine Balataar, elle ne l’a pas touché. Les sourcils du vieil homme se plissent d’incrédulité. — Que veux-tu dire ? — Le chat l’a griffée, semble-t-il. Elle l’a regardé et... il s’est décomposé, comme atteint d’un étrange virus. Moine Balataar offre une moue embarrassée. — Ainsi, elle ne s’était pas trompée. — Je ne pensais pas que de tels événements se produiraient. Pas si jeune. — Nous étions visiblement tous dans l’erreur. — Qu’allons-nous faire d’elle ? Nous n’avons pas les moyens de lutter. Imaginez, si... L’homme s’interrompt sous le regard noir de son mentor. De telles paroles ne doivent pas être prononcées dans le monastère. Jamais. Le vieux moine se saisit d’une boîte d’allumettes dont l’usure témoigne de l’âpreté du lieu. Il en sort l’un des précieux bâtonnets qu’il gratte aussitôt et plonge l’embout d’un brin d’encens

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dans la flamme. — J’aime cette odeur de Lys, elle m’apaise. Moine Gorga est loin de partager cette certitude. Il se balance d’un pied sur l’autre, seul moyen de masquer sa nervosité pourtant visible. Son mentor comprend la source de son anxiété. Lui-même la dissimule pour ne pas affoler la communauté, mais l’ère de la terreur a commencé. Il s’approche, pose une main compatissante sur l’épaule de son homologue et lâche, le cœur lourd : — En ce bas monde, nous avons tous un fardeau à porter. Il semblerait que nous ayons trouvé le nôtre, moine Gorga. À nous de faire en sorte qu’il ne devienne pas celui de l’humanité tout entière.


Meylan, banlieue de Grenoble 31 août 2015, 2 heures du matin. Bettina presse le pas. Son père va lui faire une scène. Ne parlons même pas de sa mère, encore pendue au téléphone à lui envoyer des SMS toutes les deux minutes. Une vraie hystérique du mobile, une folle furieuse de la punition, surtout ! Pourtant, Bettina vient d’atteindre ses dix-sept ans, merde ! Ses parents pourraient lui lâcher un peu la bride, c’est la fin des vacances, son bac de français s’est plutôt bien passé et demain c’est la rentrée. En fait, la rentrée, c’est tout à l’heure si elle en croit sa montre, elle est vachement en retard tout de même, ses parents vont lui voler dans les plumes. Une exécution en règle, avec comme munitions, un paquet de sanctions à ne plus savoir qu’en faire. Qu’importe, l’envie de vivre la pousse à brûler les étapes, au risque de consumer sa jeunesse. Oui, mais voilà, un mois plus tôt, une amie de sa mère a parlé du récent viol de sa fille, de quoi tout changer. C’était à Toulouse, mais Toulouse-Meylan, c’est du pareil au même pour la cheftaine de maison. Ses pires peurs ravivées, plus question d’autoriser son adolescente à sortir sans un lot de restrictions dignes du ministère des finances. À l’écouter, elle risque la mort à chaque coin de rue dans cette banlieue chic. C’est loin de l’impression laissée par ce baiser en fin de soirée, une sucrerie dont elle a savouré ce bref moment, trop court à son goût. Gabriel est un type charmant, charmeur surtout, avec son regard d’un bleu turquoise et ses paroles mielleuses. Le must en matière de garçon, en tout cas dans son lycée. Toutes ses copines présentes à la fête en sont vertes de jalousie, et celles qui l’ignorent encore l’apprendront cette après-midi. Le premier jour de classe lui sera l’occasion de s’exposer au bras de Gabriel, de quoi assurer son statut de reine du lycée. Voir leur tête lorsqu’elle embrassera Gabriel, ça vaut toutes les engueulades du monde. En attendant ce moment magique, la voilà dans le parc des étangs, un lieu qu’elle aime côtoyer... de jour. Car là, en pleine obscurité, l’endroit se pare d’une noirceur alarmante. Les ombres ont remplacé les larges pelouses accueillantes, les branches d’arbres

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forment des arabesques spectrales dans le ciel. Même le vent s’invite à la fête, d’un souffle discret dans les feuilles qui alourdit l’atmosphère. Bettina hésite, faire demi-tour c’est perdre dix bonnes minutes, de quoi prendre le double en termes de punitions. Juré maman, je rentrerai au maximum pour vingt-trois heures, promesse visiblement non tenue. À qui la faute sinon à cet idiot de Gabriel qui n’a cessé de lui faire les yeux doux pour ne se décider à agir qu’après minuit. Elle ne pouvait tout de même pas l’abandonner aux griffes de ses amies. Connaissant ces harpies, l’une d’elles aurait profité de son absence pour s’offrir le slow du siècle et lui mettre le grappin dessus. Allez, tant pis, il vaut mieux regagner le chemin de Maupertuis bien éclairé plutôt que de se risquer dans ce parc trop sombre. Une volte-face plus tard, elle s’apprête à rejoindre l’entrée distante de quelques mètres. Elle s’immobilise. Sur l’allée de terre se dresse une silhouette ténébreuse. Gagnée par la panique, Bettina retourne au cœur du parc, tout en accélérant le pas. Il ne lui faut qu’une poignée de secondes pour mesurer son erreur : s’enfoncer droit dans les ténèbres où nulle lueur ne subsiste, mauvaise idée ! Malgré son envie de ne pas céder à l’affolement, la voilà à jeter un bref coup d’œil par-dessus son épaule. L’inconnu est là, il la suit à une vingtaine de mètres ! D’où sort-il et que lui veut-il ? À cette question, Bettina craint de connaître la réponse, une réponse qu’elle rejette au fin fond de son esprit, alors que son pas s’accélère encore. Allez cent petits mètres avant d’arriver au Passage de la Teille. De là, elle retrouvera un monde de lumière peuplé d’habitations, et même si l’heure est tardive, l’inconnu n’osera pas fomenter son sale coup à deux pas des premières maisons du quartier. Bettina ne se risque plus à se retourner, de peur de découvrir le rapprochement d’un éventuel agresseur collé à ses talons. Elle aperçoit la sortie, là, à portée de main. Et soudain, elle court à en perdre haleine. Le temps semble s’éteindre, la distance s’approprier les lois de l’infini. Qu’importe la douleur dans ses jambes, le souffle court, son cœur qui cogne dans sa poitrine, en aucun cas, elle ne s’arrête. Enfin, le crissement du gravier sous ses semelles disparaît au profit d’un claquement régulier, résonance de ses chaussures sur

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le bitume encore chaud. Se sentant à l'abri sous un cercle de lumière distribué par le premier réverbère, elle ose affronter son poursuivant. Peut-être sont-ils plusieurs ? D’un demi-tour – sans interrompre sa fuite en marche arrière – elle scrute l’entrée du parc plongé dans sa noirceur inquiétante. Rien, pas le moindre mouvement, aucun fantôme prêt à lui sauter à la gorge. À moitié rassurée, elle reprend sa course. L’appartement familial est à deux pas, petite demeure plantée dans l’impasse du Saule. Un endroit accueillant qui lui tarde de revoir. Et qu’importe si sa mère lui passe le savon de l’année, de toute manière, elle a compris la leçon. Terminées les soirées à rentrer seule à deux heures du matin. Meylan a la réputation d’être une ville sûre, mais quelle ville peut encore prétendre à un tel titre ? Les malfrats ne connaissent pas les frontières définies par les mairies. La nuit est le recueil des fantasmes malsains dans lesquels ils ne cessent de puiser leur inspiration, toujours à la recherche d’une âme égarée. Enfin, la façade de son immeuble lui tend les bras, une surface grisée par les intempéries et le manque d’entretien. Un dernier coup d’œil derrière elle pour se rassurer, elle n’aperçoit que le vide d’une rue déserte en cette heure tardive. Quelle conne ! Voilà sa première pensée, suivie d’un sourire. Sans doute s’agissait-il d’un paumé perdu dans ce parc, à boire une bière et à fumer son joint, comme souvent durant l’été. Allez, une bonne nuit de sommeil et demain, le lycée tombera à ses pieds. Un souffle la paralyse. Le regard encore braqué sur le chemin parcouru, elle n’ose bouger. Son pouls s’accélère si vite qu’elle craint de s’évanouir. Malgré cette peur oppressante, cette envie de hurler, elle tourne lentement la tête, si lentement... Sa gorge se noue, derrière elle se tient un individu dont elle ne peut percevoir le visage, camouflé par une large capuche. Un survêtement noir pour mieux masquer son identité, le signe de pensées sournoises. — Qui... qui êtes-vous ? balbutie-t-elle. Un coup d’œil sur sa porte d’entrée à trois pas de là, pourquoi ne crie-t-elle pas ? Pour seule réponse, un silence assourdissant

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s’offre à elle. Ses jambes flageolent, sa peau se pare d’une chair de poule, expression de son effroi grandissant. L’inconnu lève la main... Comment décrire la vision dévoilée par la lueur maigrichonne du lampadaire voisin ? Des doigts blanchâtres où se dessinent des os presque apparents, saillant d’une peau pâle comme la mort, le tout complété par des ongles longs, si longs. C’est le déclencheur. Bettina retrouve soudain ses esprits. La porte du 1A, son amie Manon et ses parents habitent au deuxième, elle y trouvera refuge. D’un mouvement de hanche, elle pivote et se précipite... pour bloquer moins de deux pas plus loin, les jambes privées d’énergie. Sa résistance s’étiole au fil des secondes, rongée par elle ne sait quel mauvais prodige. Un heurt bref dans son dos la fait sursauter. Elle se retourne, s’apprête à crier devant la présence trop proche de l’étranger, une main agrippe sa mâchoire, contact sec et glacial, dérangeant. Doucement, son agresseur baisse sa capuche. Bettina cherche son souffle, les yeux exorbités. Le visage de l’inconnu, dessiné par un esprit fou, lui procure une peur sans limites. Impossible d’abandonner ce regard magnétique, deux pupilles dont la profondeur se confond avec leur noirceur absolue. Sans un mot, son agresseur ouvre la bouche. Bettina veut pousser un cri de détresse, elle n’en a plus le pouvoir. Paralysée, prise dans la nasse d’un étrange maléfice, son corps ne lui obéit plus, soumis à la volonté de son bourreau. Et soudain, c’est l’enfer. L’assaillant se colle à ses lèvres, horrible sensation d’une langue râpeuse contre la sienne. Puis l’inconnu s’écarte, libérant sa victime de cet infâme contact. Elle ne comprend pas, mais de sa bouche s’échappe une brume singulière, mi-blanche, miécarlate. Un brouillard aussitôt ingurgité par les narines de son agresseur. Bettina se vide de l’intérieur, son existence aspirée par cette chose. Elle voudrait lutter, se battre, résister, une liberté refusée par son agresseur. Et le pire reste à venir ! Comme si son corps n’était plus soumis à l’apesanteur, l’inconnu la soulève d’une poigne ferme. Lentement, la créature absorbe l’énergie vitale de la jeune fille. Les yeux en pleurs, Bettina ne peut qu’attendre... attendre et subir ! Jamais elle n’aurait dû désobéir à sa mère, jamais...


Meylan, banlieue de Grenoble 31 août 2015, 07 heures du matin. « These vultures from the past, coming In all the hells and worlds, the time has come Delivered from their eyes Embrace, suffer, destroy, the gift of guilt » Le réveil matin beugle à tout rompre un vieux titre de Gojira, un mélange de riffs acides et de cris gutturaux, de quoi pousser une main hasardeuse à arracher le fil relié à la prise électrique, ma main en l’occurrence. Je ponctue mon acte d’héroïsme avec ma citation préférée : — Ferme-la, par pitié ! La joue enfoncée dans le moelleux de mon petit ami adoré, à savoir mon coussin Gothic Prayer, je replonge dans mes rêveries, un endroit paradisiaque situé sur une plage au sable chaud, tout près de Biarritz. Là-bas, je pouvais tout oublier en jouant avec ma planche de surf, profitant des vagues pour me sentir libre. Ah, c’était bon, les embruns, la glisse, le sel, l’eau et la nature sauvage, pourquoi les meilleurs moments ont-ils une fin ? — Solana, debout ! Aïe, qu’est-ce que je disais, ma fin à moi vient de tomber comme une mauvaise sanction. Ma mère et sa voix de crécelle interceptent mes espoirs d’effacer l’existence de cette pire journée de ma vie, à savoir la rentrée des classes. Non, je n’irai pas ! Je vais résister et rester planquée sous ma couette, accrochée à mon coussin, tel un paresseux à son arbre. Peut-être que ma housse estampillée d’un gros Game Over repoussera ce démon déguisé en mère de famille. Une main se pose sur mon épaule et me secoue, tempête force dix. Le démon en question a visiblement vaincu ma protection à deux balles. Je me retourne et grogne entre deux échappées de bave peu glamour : — OK... j’ai compris... je me lève.

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— Franchement, bouge-toi, tu as une mine à faire peur ! Les yeux collés, la bouche ouverte, le corps meurtri comme si je venais de me taper un marathon, je ne réponds pas à ma douce et chère maman. Celle-ci s’éloigne, non sans lâcher : — Je te veux en bas d’ici un quart d’heure. Je dois filer au boulot et si tu tiens à ce que je te dépose, tu actives ton popotin, compris ? Pas le temps de répondre à cette tornade humaine, la porte de ma chambre claque, tremblement de terre dont la secousse propulse ma dernière coupe de surf au sol. Maman et sa tendresse habituelle, si l’on considère qu’un bulldozer puisse être affectueux. Et dire que nous avons quitté Bordeaux pour venir nous installer cet été dans ce bled pourri. Mes parents n’ont cessé de me vanter les bienfaits de la montagne : Grenoble, tu verras, le bon air, la neige, le snowboard c’est un peu comme le surf, non ? Ben voyons. Nous sommes arrivés ici fin juin, après notre épique déménagement. Difficile d’apercevoir le moindre sommet tant la pollution plombait l’atmosphère. Et je ne parle même pas de la chaleur suffocante, proche d’une rôtissoire. Mais voilà, impossible de me rebeller contre mes vieux. C’était ça ou un chômage assuré pour mon père, livreur pour une multinationale qui l’utilise comme un simple pion sur un échiquier trop vaste, en lui vantant une possible promotion qui ne viendra jamais. Bref, exit les rares amies que j’avais, tout comme ma passion pour le surf, l’océan, Bordeaux, ville que j’adorais, vivante à souhait et donnant l’impression d’être hors du monde. Et terminées mes vues sur Julien, surfer tout comme moi et dont la cote de popularité explosait des records. Me voilà dans la position de cette fille débarquée dans un nouveau lycée, qui plus est en terminale, sans aucune connaissance, avec pour gros défaut d’être plutôt timide. Les grandes vacances, c’est terminé ma belle, il faut te faire une raison. Encore groggy, je m’assois, incapable de trouver l’once d’une quelconque motivation. Pour ma défense, je me suis couchée à une heure trente du matin pour repousser l’inévitable. Une lutte vaine contre le temps, la même ritournelle comme chaque année. D’un effort, je gagne mon armoire où est engoncée pêle-mêle une tonne

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d’habits. Voyons voir, ce tee-shirt Ascension de toute beauté ou ce polo avec un zombi à moitié décapité, cette robe Black Moon achetée sur un coup de tête, argh, je n’ai rien à me mettre, c’est horrible ! Bah, de toute manière, j’aurai le droit aux traditionnelles moqueries de circonstance, une succession de regards railleurs de la part des garçons et, pire, des filles qui ne manquent jamais de se foutre de mon look. Au moins, à Bordeaux avais-je gagné le début d’une réputation, quelques amies et le regard d’une poignée de garçons, mais ici... Peut-être devrais-je abandonner mon style pour imiter ce paquet de poupées Barbie, affublées de toilettes légères et chics, histoire de me camoufler dans la masse. Bah, Solana, tu ne peux pas lutter contre ta vraie nature. En plus, trop petite, trop maigre aussi, elles trouveront toujours quelque chose à redire pour te rabaisser. Et ce n’est pas ma coiffure en épis et mes pupilles couleur corbeau qui vont rattraper la donne. Allez, j’opte pour du sobre, à savoir un pantalon noir déchiré aux genoux et ce tee-shirt assorti, orné seulement d’un pentagramme et d’une série d’anneaux métalliques le long des bras. Un grand classique, quoi. Il ne manque que le maquillage ; fard à paupières autour des yeux et mascara sur les cils pour accentuer mon air de tueuse – tu parles d’une tueuse, même un phasme serait plus effrayant qu’une brindille dans mon genre. Je lorgne sur mon sac à dos encore ouvert, et surtout vide, pour y jeter deux cahiers et un pauvre stylo à moitié rongé. Ce sera largement suffisant pour honorer cette triste journée de montée à l’échafaud. En parlant d’échafaud, je dois passer la cinquième sous peine d’être en retard au bal des princesses. Et me voilà à dévaler l’escalier de notre duplex. Un appartement sans envergure, engoncé dans la capitale de l’embourgeoisement isérois, à savoir Meylan et son paquet de cols blancs. Un lieu que je n’aime pas, trop de gamins friqués qui ne manquent jamais de le faire remarquer en exposant la dernière tenue à la mode, quand il ne s’agit pas d’une décapotable piquée à leurs vieux par des boutonneux tout juste sortis de l’adolescence. Nous sommes installés depuis deux mois dans ce quartier et j’ai déjà des pustules qui poussent. Je ne dis pas qu’à Bordeaux n’existe pas le genre redoublants du lycée équipé d’une bagnole attrapeminettes, vitres ouvertes et musique à fond, mais le quartier où

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nous vivions ne nous donnait pas cette impression d’être les derniers maillons de la chaîne, les pauvres du coin dont le seul mérite est d’occuper les rares logements sociaux. Ce ne sont pas les salaires de ma mère, femme de ménage pour une société d’emplois à domicile, et de mon père qui me permettent d’espérer un miracle. Pourquoi diable ont-ils déménagé ici, au lieu de s’expatrier en pleine nature ? Une question définitivement insoluble. Pourtant, je ne peux pas décemment me plaindre. Mes parents m’offrent l’amour qu’ils peuvent, à leur manière. Ils n’ont jamais été très expansifs, moi non plus, je dois l’avouer. Mon paternel est toujours fourré sur les routes – et entre les jambes de diverses filles à écouter ma mère dans ses périodes dépressives. Je refuse d’y croire, ayant mes propres problèmes à gérer. À savoir, primo, réussir mon bac S, histoire de me tirer d’ici pour aller crécher dans une quelconque fac. L’UFR STAPS de Bordeaux me conviendrait bien. Revenir aux sources et retrouver mes amies pour oublier cette ville et, accessoirement, checker le point deux de ma liste, à savoir, parvenir à garder un petit ami plus de deux semaines. J’ai dix-sept ans, bientôt dix-huit, et je dois l’avouer, ma vie amoureuse ressemble à s'y méprendre aux steppes sibériennes. Un baiser à la sauvette dans les WC du collège à l’âge de quatorze ans, une caresse en seconde avec Marco – toujours dans les toilettes, merci le romantisme –,ce sale con qui est allé ensuite se vanter auprès de ses copains de s’être tapé la darkette du lycée. De quoi me pourrir le reste de l’année scolaire. De quoi me faire comprendre surtout qu’il ne faut jamais accorder sa confiance à des primates boutonneux. Bref, j’aimerais m’en battre, jouer la rebelle, mais un peu d’amour dans mon existence ne serait pas superflu. En parlant d’amour, l’odeur du café répandue au rez-dechaussée me réconcilie avec ma mère. Je traverse le hall – pièce de quatre mètres carrés – pour gagner la cuisine, à peine deux fois plus grande. Un espace où, pourtant, je me sens bien. Est-ce mon estomac qui s’exprime ? Je ne saurais le dire, mais c’est ici, sur cette table en formica bas de gamme que j’ai passé mes meilleurs moments. Un de nos rares meubles conservé de notre précédente vie. Même si ces derniers temps ma mère affiche souvent sa solitude, son regard perdu à travers les vitres de la fenêtre, elle n’en demeure pas moins une formidable cuisinière. Elle qui rêvait plus

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jeune de travailler pour un grand restaurant, pourquoi n’a-t-elle jamais sauté le pas ? Un mystère de plus qui ne dépassera pas la frontière de ses lèvres. Je m’assois, attrape la confiture maison – maman adore concevoir ses propres confitures. Aujourd’hui, c’est abricot cerise, ma foi, pourquoi pas. Le petit déjeuner est mon moment préféré de la journée, celui où doucement, on reprend pied après s’être évadé dans un monde de songes. L’instant où rien n’est venu encore entacher mon humeur joyeuse. Enfin, rien sinon cette foutue rentrée des classes. — Solana, grouille-toi, s’il te plaît. Je dois filer dans moins de dix minutes. Dommage pour le déjeuner en paix, on est visiblement passé en mode Fast and Furious, de quoi me gonfler profondément. Et quand je suis gonflée à bloc, forcément, j’ouvre la soupape de sécurité. — Jessica... Oui, je sais, j’appelle ma mère par son prénom. C’est comme ça ; un moyen de me démarquer, d’afficher mon côté indépendante, moi qui ne suis même pas capable d’acheter un billet de train toute seule, bref. La voilà collée à la vitre de la fenêtre, fidèle à son habitude. Elle finit par me répondre d’une voix troublée : — Oui ? — Pourquoi ne quittes-tu pas ton boulot ? Elle se tourne, exprime sa surprise. — Quoi, excuse-moi, je n’ai pas entendu. Dis plutôt que tu ne m’écoutais pas. Malgré mon envie de lui rentrer dans le lard – le conflit mère-fille prend tout son sens dans notre famille – je décide d’insister : — Tu n’aimes pas ton travail. Tu n’as qu’à en changer. Tout en sortant ma banalité, je trempe mon pain beurré et tartiné de confiture dans mon café. L’odeur est à tomber par terre, la réponse de maman tout autant : — Ma chérie, si je devais t’écouter, tu n’aurais plus de quoi te loger et t’acheter tes précieux habits qui coûtent une fortune. Et comment ferais-tu pour obtenir ta future paire de skis, histoire d’essayer le sport d’hiver ?

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Et voilà, elle m’énerve ! Déjà, elle a employé le terme chérie, ce qui dans sa bouche est l’entame d’une déclaration de guerre. Et comme toute bonne combattante belliqueuse, je réponds sur-lechamp : — Excuse-moi, mais c’est papa et toi qui avez voulu déménager. Moi, j’étais très bien à Bordeaux. Ici, je ne connais personne et ça m’emmerde profondément, alors viens pas me chercher sur ce terrain. Je m’attends à une contre-offensive, mais rien n’arrive. Ma mère reste clouée sur place, à observer je ne sais quoi à l’extérieur. Elle est collée à la fenêtre, comme une mouche hypnotisée par son bout de viande. Bizarre, vous avez dit bizarre ? Sa réaction pour le moins inhabituelle m’oblige à délaisser ma tartine, crève-cœur pour moi. Je la rejoins tout en lâchant : — Que se passe-t-il ? Le regard trouble, elle pointe la rue devant notre immeuble d’un coup de menton. — Aucune idée. Elle se dirige vers l’extérieur, me laissant seule devant ce spectacle atypique. Notre petite impasse est envahie par une nuée de policiers, des voitures de service dont les gyrophares illuminent de leurs flashs les façades alentour. Une fourgonnette du SAMU est également présente, de quoi m’inciter à suivre ma mère. L’air frais à l’extérieur me surprend pour une fin août. Je vais devoir encore fouiller dans mon placard, histoire de trouver un pull. La plupart des habitants du quartier sont ici, les femmes enrubannées de leurs tenues à la mode, la main sur la bouche quand elles ne glissent pas une messe basse à leurs voisines, les hommes sur le départ en costume et toujours en pyjamas pour d’autres. Toute une petite faune formant une muraille tangible autour d’un point central qui attire leur attention. Ma mère s’empresse de briser ce rempart humain afin de gagner le premier rang. J’en profite pour faire de même, ma taille maigrelette m’aidant dans cette tâche ardue. Ce que je découvre me fige. La police, débordée par le nombre, nous maintient difficilement à distance. Au cœur de cette place improvisée, un corps est étendu à même le sol. Les légistes sont

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présents, certains à mitrailler la scène, d’autres à prélever je ne sais quoi. Mais le plus étonnant n’est pas là. J’observe cette fille que je ne connais que trop bien, Bettina Decourt, une pimbêche de première à la tête d’une armée d’emmerdeuses écervelées, reine du quartier et probable reine du lycée. Je n’ai jamais aimé cette garce et ce n’est pas aujourd’hui que cet état de fait va changer. En un été, je l’ai croisée peu de fois, mais déjà trop pour ignorer ses messes basses accompagnées de regards explicites. Cela a suffi à m’indiquer clairement ce qu’elle pensait de moi. Différente d’elle, de son mode de vie, loin de son style, elle m’a jugée. Pas question alors d’offrir la moindre compassion à cette garce. Alors, pourquoi ce sentiment de malaise devant sa dépouille ? Peut-être par la singularité de son corps à l’aspect pour le moins déroutant. Comment dire... Elle brille. Je sais, c’est étrange à expliquer, mais, elle brille vraiment. Non, en fait, on se reflète dedans, comme dans un miroir. Ses habits ne sont plus, reste ce bloc de verre dans lequel se dessinent les silhouettes des gens postés autour d’elle. Je ne suis pas la seule à m’interroger, les policiers semblent tout aussi déconcertés. Devant notre présence dérangeante, l’un des agents commande de déplacer le corps. Deux de ses collègues s’installent de chaque côté de feu Bettina, un troisième s’apprête à pousser sous elle le brancard posé au sol. Ils comptent à voix haute : — 1, 2, 3... Et les hommes soulèvent la pauvre fille en l’air. Soudain, elle se brise en deux. Surpris, les policiers la lâchent sur le bitume. Le corps éclate en mille morceaux, telle une coupe de cristal tombée sur le carrelage. C’est à peine croyable ! Les cris succèdent aux murmures, l’affolement des voisins amassés. Les agents sont pris au dépourvu. L’un d’eux file au camion le plus proche et ramène une authentique balayette et sa pelle à poussière. Une scène irréaliste qui déclenche en moi un fou rire... aussitôt tué par une dizaine de paires d’yeux braquées sur ma modeste personne. Si on ne peut même plus s’esclaffer. Une main m’attrape par l’épaule et me tire à l’extérieur de ce cercle des mesquineries. — Solana, on va être en retard. Il faut que l’on file. Si ma réaction pourrait en choquer plus d’un, la réplique de ma

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mère me surprend tout autant. Elle ne pense qu’à son boulot de femme de ménage ? Une fille est morte dans notre quartier et, plus étrange, elle s’est vue transformée en pantoufle de verre par son mystérieux prince charmant. Un motif suffisant pour manquer mon premier jour de lycée, non ? Visiblement, ma mère n’est pas d’accord. Je pourrais rétorquer que notre véhicule est bloqué par cette cohorte de policiers, mais ce serait mentir. Maman, en organisatrice affûtée, a pensé à tout en garant la voiture hors de l’impasse hier soir, histoire d’éviter la série de manœuvres matinales propices à l’énervement. Le temps de prendre mon sac, d’oublier mon pull – de toute manière, je n’ai plus vraiment froid après une telle découverte – et nous voilà en route pour mon lycée. Sacrée rentrée, tout de même.

Un véhicule se range à moins d’une dizaine de mètres du grand bordel. Déjà, un agent de police s’approche, la mine patibulaire. Une expression très vite ternie lorsqu’il reconnaît la conductrice, cigarette au bec. Cette dernière baisse sa vitre et jette son mégot d’une pichenette. L’objet du délit rebondit contre le pantalon du policier, pourtant, ce dernier ne moufte pas. Elle ouvre la portière, se déplie, longue tige à la coupe militaire. Deux centimètres de cheveux au-dessus du crâne, pratiquement rien sur les côtés, le policier pourrait apprécier cette beauté androgyne, s’il n’en connaissait pas le caractère bien trempé. Sa réputation n’est plus à faire entre les murs de l’hôtel de police grenoblois. Lola Griseman, une légende à elle seule. Une des rares femmes à s’être forgé un nom dans un monde d’hommes, à coups d’enquêtes difficiles et tranchantes, mais toujours rondement menées. — Capitaine, lance l’agent d’un signe convenu. — Bon, vous me faites un topo ? — Oui, enfin... L’individu paraît embarrassé, hésitation aussitôt notée par Lola. — Un problème ? — Non, enfin...

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— Oui, non, enfin, peut-être… Vous allez toutes me les faire ? Soyez plus clair ! — Un voisin a retrouvé le corps d’une jeune adolescente, Bettina Decourt, à deux pas d’ici. Il semblerait que la victime soit rentrée tard d’une soirée. Nous sommes en train d’interroger les parents. — Violée ? La question est abrupte, mais Lola n’est pas du genre finesse et compromis, pas dans son métier. Elle a trop vécu pour perdre son temps dans des formules de politesse. Un raclement de gorge plus tard, son collaborateur rétorque : — Difficile à savoir. — Les légistes pourront répondre à cette énigme. — Hum, enfin, c’est que... Lola louche sur le policier, agacée par cette somme d’hésitations. — Ça veut dire quoi ce hum ? — Eh bien, voilà, nous n’avons plus de corps. Lola met deux secondes à ingurgiter la nouvelle et, comme rien ne vient éclairer cette part de mystère, se voit dans l’obligation d’insister : — Plus de corps ? Vous voulez dire que le tueur l’a brûlé ? Les légistes font des miracles de nos jours, lieutenant. — Je doute que dans ce cas, ils réussissent à surmonter ce challenge. Lasse de ce jeu, Lola s’énerve : — Bon, vous m’expliquez ou je dois vous convoquer au poste pour vous faire cracher le morceau ? — Il serait plus simple de me suivre, capitaine. Je préfère, sinon, vous allez me prendre pour un fou. Lola rumine dans sa barbe, mais cède aux exigences de son collaborateur. Quelques mètres pour gagner l’épicentre du problème, le temps pour Lola de grogner : — Vous ne pouvez pas virer tous ces badauds ? On n’est pas dans une cour de récré, ici.

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— Nous manquons de moyens. — Eh bien, faites venir des renforts. Vous prenez les noms de tout ce beau monde et vous les expédiez gentiment chez eux. Je ne vais pas vous apprendre votre métier, tout de même ? — Oui, capitaine, répond l’agent, confus. — Et en plus, ils vont m’avoir salopé la scène de crime. Bon, il est où ce fameux corps disparu ? Le lieutenant pointe d’un index embarrassé une pelle à poussière et un sac poubelle. Autour, cinq policiers louchent sur l’objet comme s’il s’agissait du Saint Graal. Lola suit leur regard, détaille l’intérieur du sac pour discerner un tas épais de verre pilé. — OK, vous m’expliquez ? — Il s’agit de Bettina Decourt, la victime. Bref silence, le temps d’entendre le moteur lointain d’un avion de tourisme passer, puis Lola lâche un petit rire nerveux. — Vous jouez à quoi, lieutenant ? Ce n’est pas mon anniversaire aujourd’hui, vous êtes au courant ? Vos blagues à la mords-moi-lenœud, vous pouvez vous les garder et... — Nous avons tout filmé, coupe le policier. Il tend une caméra haute définition, installée dès le début de l’intervention par l’un des légistes. Le temps pour l’un des agents de placer le film à la bonne position, et Lola visionne la scène pour le moins singulière. Une minute plus tard, les dernières traces de son sourire se sont évanouies avec le corps de la victime. — Mais, qu’est-ce que c’est que ce bordel ? — Je vous l’ai dit, la victime, elle s’est… cassée. Un autre agent fend la foule et s’approche, reconnu aussitôt par Lola. — Henri, je suis heureuse de te voir. Tu étais là lorsque cette fille s’est transformée en palais des glaces ? L’homme, légiste de profession, pourrait s’offusquer du manque de compassion de sa collègue. Il la connaît trop bien pour lui en porter préjudice. Elle a subi tant d’horreurs, aujourd’hui encore, c’est sa manière à elle de se prémunir, de résister au pire pour ne pas sombrer. Alors, il joue le jeu, bien que dans cette affaire,

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de jeu il n’y ait point. — Oui, j’étais là. En fait, nous voulions effectuer quelques prélèvements sur la victime, mais très vite, nous avons noté l’étrangeté de son épiderme, comme si un fou s’était amusé à répandre sur son corps du verre fondu. — Pour la transformer en statue de verre ? — C’est ce que nous pensions. J’ai donc décidé de la conduire au plus vite au labo. Mais, en la soulevant, les gars l’ont, comment dire... brisée en deux. — Comment est-ce possible ? — Je ne sais pas. En fait les hommes se sont fait surprendre par son extrême légèreté. Lola commence à saisir la portée du problème. — Peut-être qu’il ne s’agit que d’un simulacre. — Un simulacre ? demande le lieutenant. — Le double en verre de la jeune disparue. La fille peut se trouver n’importe où, enlevée par on ne sait qui pour servir de modèle. Le roi de la sculpture moderne, un détraqué en manque de peopolisation. — J’ai des doutes. — Pourquoi ? — La victime a été vue quitter la soirée à deux heures du matin. Un voisin l’a retrouvée à six heures trente. Un peu plus de quatre heures pour la kidnapper, lui voler ses habits, fabriquer son double en verre et le déposer ici, chapeau bas l’artiste. — Tu as une meilleure explication, peut-être ? Le silence confirme ce que Lola pense déjà. — OK ! Lieutenant, vous bouclez la zone. On passe à la vitesse supérieure, témoignages des voisins, des amis de la fille, des participants à la soirée et, comme la victime est mineure, vous prévenez la famille et le procureur pour préparer Alerte enlèvement. Une fois seuls, Henri s’approche, dévisage la policière d’un air compatissant. — J’ai appris pour ta fille. Désolé.

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— Mouais. Bon, excuse-moi, mais je vais m’en griller une. — Tu devrais te méfier de la cigarette. — Casse-moi pas les couilles avec ça. En matière de cancer, j’en connais un rayon, tu ne penses pas ? L’homme se tait, conscient de l’impasse de son discours. Il laisse s’éloigner la policière, une femme dont le caractère force l’admiration.

Me voilà dans l’enceinte de la prison, moderne certes, avec ses ailes d’acier et de verre, mais pour moi, l’emballage, aussi beau soitil, ne change rien au contenu. L’adresse de ma cellule n’est plus la même, je passe en terminale S tout de même, et comme je suis nouvelle ici, c’est double peine pour moi. Qui plus est, je n’adhère pas au moule bien formaté des gamins de ce quartier huppé, la sanction va forcément tomber. Railleries à n’en plus finir, humiliation, mépris, les armes des faibles théorisait je ne sais plus quel philosophe. M’étonnerait qu’il ait vécu le quart de ce que je m’apprête à subir pour sortir pareille ânerie. — Eh, mais c’est notre Batgirl de service ? Tiens, qu’est-ce que je disais. À peine ai-je posé le pied devant mon lycée, et déjà on m’emmerde sur ma tenue vestimentaire. Un coup d’œil sur la bande de comiques qui m’agresse, la ligue des quatre branleurs visiblement. Le chef de meute se lève et s’approche de moi, sourire narquois en guise de carte de visite. Il me balance d’un ton hautain. — Je m’appelle Gabriel, et toi ? Il m’interrompt, ne m’offrant même pas le loisir de répondre. — Attends, laisse-moi deviner. Spectre, vu comme t’es maigre. Ses potes ricanent à la blague pourtant naze de ce grand con. Des mollusques dont la seule utilité est de renforcer le gang de ce pauvre type, Gabriel le mal nommé. Loin d’être l’égal de son angélique homologue, il est l’archétype même du gars qui ne peut pas s’empêcher de verser son fiel sur une proie, proie qu’il ne lâche plus une fois capturée. Manque de bol pour moi, il a choisi ma

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pomme pour jouer à la nounou infernale. Une furieuse envie de lui péter la face monte en moi. Pas question de subir la même série d’humiliations qu’à mes débuts à Bordeaux. Là-bas, j’ai dû faire ma place, une tâche difficile qui m’a demandé pas mal de sacrifices. D’une voix molle, je lâche : — Attends voir, c’est toi le bouffon de service de ce lycée ? Super ! Si j’ai besoin d’un clown pour mon prochain anniversaire, je t’inviterai, d’ac ? En attendant, dégage de mon chemin, tu pollues mon air. Prends-toi ça dans les dents ! Les rire de ses potes, suivis de la remarque de l’un d’entre eux, signent ma victoire : — Oh putain, ce qu’elle t’a mis ! Le reste de son commentaire se tarit sous le regard noir de Gabriel. L’intéressé m’attrape par le bras, poigne ferme et contact dérangeant. C’est qu’il serait brutal, le con ! — Tu sais que t’as une grande gueule, pour ton âge ? — Et tu comptes peut-être me la clouer ? — Ça se pourrait, gamine. J’en ai maté des plus coriaces que toi. Il durcit sa prise, dans l’espoir visible de m’arracher un cri et par là même, ma soumission. Malgré l’envie de hurler, je serre les dents. Pas question de capituler, pas dès le premier jour de lycée. Mon abdication – car elle viendra – attendra bien une semaine. — Monsieur Coladieu, que trafiquez-vous encore ? Aussitôt, Gabriel relâche son étreinte et caresse mon bras d’un geste malsain. Je me dégage, non sans murmurer : — Va te faire foutre, sale trou du cul ! Sans doute fait-il semblant de ne pas entendre ma remarque et répond, d’un sourire ravi : — J’exprimais ma joie de rencontrer une nouvelle camarade de classe, madame la proviseure. — Votre joie, vous allez la sentir passer dans mon bureau si vous continuez à me prendre pour une imbécile, monsieur Coladieu. — Je ne tiens pas à vous déranger, madame Ukoski. Je suis sûr

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que vous avez autre chose à faire le jour de la rentrée. Il se retourne, me lance un clin d’œil tout en m’assassinant d’une phrase discrète. — À bientôt, petit poussin. Et la bande des quatre s’éloigne, non sans lâcher une blague salace, de quoi tuer définitivement mes rêves d’intégration. — Mademoiselle ? Devant son attente visible, je précise : — Solana Iddyle. Je suis nouvelle ici. — Mademoiselle Iddyle, vous voulez venir dans mon bureau pour parler ? J’observe la proviseure, petite rousse boulotte au sourire mièvre. Je devrais la remercier pour son intervention, je n’en fais rien, consciente qu’à cause d’elle, ma situation déjà compromise ne va qu’empirer. Gabriel m’aurait fait passer un sale quart d’heure puis, lassé de son jeu, il m’aurait lâché les baskets pour le restant de la journée. Rabaissé par la proviseure, nul doute qu’il cherchera à se venger de cette humiliation. C’est un grand salopard, et un salopard ne pardonne jamais rien. C’est pourquoi j’opte pour l’esquive : — Non merci, madame. Je dois y aller, je vais finir en retard pour mon cours. À moins que vous ne me signiez mon premier billet d’absence. Ma vacherie ne la fait nullement rire. Il faut dire que madame Ukoski n’est pas du genre comique, une proviseure pur jus, quoi... Elle attrape mon bras dénudé, le retourne pour découvrir les trois marques imprimées sur ma peau. — La scarification est preuve de souffrance, mademoiselle. Si vous ne tenez pas à vous confier à moi, parlez-en au moins à l’infirmière du lycée. Elle pourrait vous conseiller. — C’est une blessure de jeunesse, pas de la scarification. Je vois dans son expression qu’elle ne croit pas un traître mot de mon histoire. Je peux même lire dans ses prunelles d’un marron monotone le mot suicide. Désolée de vous décevoir, miss teigne, mais non, je n’ai nullement envie d’abandonner cette existence,

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même si pour le moment, mon blog trucs géniaux dans ma vie est plutôt rempli de pages blanches. Je lâche la proviseure et son regard de loutre puis me précipite dans le hall d’entrée du lycée. Il faut l’avouer, l’endroit ne manque pas de classe. Structures métalliques modernes mêlées au béton, deux avancées semi-circulaires pour encadrer l’escalier central, on est loin des vieilles bâtisses du siècle dernier où les élèves s’alignaient en rang d’oignons. Dommage que le reste n’ait guère changé. Mêmes cours distribués à coups d’évaluations pour renforcer l’esprit de gagne des plus motivés, tout en laissant sur le banc de touche les autres ; tout ça pour finir chômeur avec BAC +8, belle notion d’apprentissage. Solana, cesse de te plaindre. Va donc faire un tour en Syrie, tu feras moins la fine bouche. OK, positivons. D’abord, trouver ma classe. Première épreuve, franchir l’amas vivant agglutiné face au panneau d’affichage. — Manon, on est dans la même classe ! — Ouiiiiiii ! Je lorgne sur la fameuse Manon et son cri de serpent à sonnettes devant sa joie de se retrouver avec toutes ses copines. Bonjour l’angoisse, l’armée des poufs en puissance ! J’ai reconnu sans mal l’une des nombreuses copines manucurées de Bettina et dont le principal plaisir était de me mâter d’un sale œil durant tout l’été. À leurs yeux, je suis la nouvelle venue, l’ennemie, celle dont il faut tuer l’éventuelle réputation afin de garantir la leur. Ces filles ne valent pas mieux que Gabriel, finalement. Tiens, je devrais peutêtre lui lâcher en pleine poire le décès de sa meilleure amie vu qu’elle n’est pas encore au courant. Cette pensée m’arrache un rictus amusé, plaisir vite enterré devant ma réaction malsaine. Certes, je n’aimais guère Bettina, de là à jouer avec sa mort pour me venger d’une fille que je ne supporte pas. Ça ne doit pas tourner rond chez moi. Ah, voilà les listes enfin dévoilées. Cinq classes de terminales S dont je parcours le contenu... Eh merde, je me retrouve avec ces harpies. En plus des cours de maths et de physique, je vais avoir le droit aux habituelles langues de vipère sous leurs faux-airs de saintes nitouches, tout ce que j’adore ! — Salut. Je détourne le regard de ce triste tableau, synonyme des heures

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pénibles à venir, pour m’intéresser à mon interlocutrice. Ma surprise est totale, à tel point que j’en reste bouche bée. Résultat, cette dernière m’interpelle d’une mine moqueuse : — Quoi, t’as vu un fantôme ? Franchement, elle n’est pas loin de la vérité. La fille a visiblement mon âge, carrée d’épaules, plus grande que moi d’une demi-tête, c’est son look qui m’apostrophe. Une pure gothique auprès de laquelle je passe pour une gentille adepte de mangas fleuris. Collier de cuir orné de clous, tenue moulante taillée dans la même matière, ouverte sur un bustier bordeaux serré par une chaîne en guise de lanière, le tout complété par une paire de rangers à semelles compensées d’où dépasse une série de pointes affûtées. Je ne parle même pas du maquillage, le noir du rouge à lèvres jusqu’au fard à paupières abusivement tartiné. Cette fille est givrée de se présenter ici accoutrée de la sorte ! Elle ignore où elle est tombée ou quoi ? On se trouve dans le temple de la bourgeoisie locale, le domaine des fils à papa et futurs costards cravates. Elle va se faire démonter en moins de deux. Loin de s’en inquiéter, elle me tend la main, tout en lâchant d’un sourire couleur corbeau : — Je m’appelle Nath, Nathalie si tu veux, mais moi, je préfère Nath. Devant l’offrande proposée, je prends soudain conscience du silence ambiant. Qui aujourd’hui échange encore une poignée de mains ? Un coup d’œil rapide autour de nous me permet de saisir la source d’un tel prodige : les étudiants présents dans le hall d’entrée sont scotchés sur la silhouette pour le moins atypique de la nouvelle venue. Répondre à son avance, c’est griller le peu de réput’ qu’il me reste, ne pas le faire, c’est rentrer dans le jeu de cette bande d’enflures. La mine effarée de Manon et de sa cohorte de copines suffit à me convaincre, je me lance : — Moi, c’est Solana. — Solana... c’est chouette. Pas comme Nathalie. Mes parents n’ont pas le moindre goût. Faudra qu’un jour, je pense à me trouver un pseudo. La sonnerie retentit. Je rétorque d’un geste rapide. — Bon, ben, à plus alors, Nath.

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Et je m’éclipse pour dénicher ma classe, quête facile finalement. Quelques couloirs plus tard, je m’assois au fond de la pièce, comme toujours, et prends mes aises en étalant mes affaires sur le bureau. De toute manière, inutile de me serrer, personne ne souhaitera m’avoir comme voisine. Bordeaux, tu me manques... — J’peux m’installer à côté de toi ? Étonnée, je lève le regard pour découvrir celui vert pâle de Nath. Cette fille doit mettre des lentilles de contact, ce n’est pas possible autrement. Avant même d’entendre un oui sortir de ma bouche, elle prend place, balance son sac sur mes affaires, s’adosse au siège, les mains croisées derrière sa nuque. — Bon, allez, c’est parti pour une année de merde. Elle vient de lâcher cette réplique si fort que les autres élèves se retournent et nous dévisagent, interloqués. De quoi me transformer en cocotte-minute, m’obligeant à battre en retraite en plongeant dans mon sac pour chercher un rien, afin de me sortir de l’embarras. Heureusement, une voix éraillée m’offre le secours attendu : — Bonjour, chers lycéennes et lycéens. Enchanté de vous rencontrer. J’abandonne ma forteresse – à savoir mon sac – pour découvrir le responsable de l’entrée en matière la plus pourave dans l’histoire de l’humanité. Un type, dont j’ai du mal à déterminer l’âge tant il est vieux, passe derrière son bureau sans nous quitter du regard. Un regard accentué par sa paire de lunettes loupe, deux pupilles énormes pour nous scruter tel un chien à l’affût. Un cabot centenaire, à en croire son état décrépit. Ils n’ont plus les moyens de payer la retraite des profs, dans l’éducation nationale ? Ma voisine semble partager mon avis. Elle souffle, amusée : — J’ignorais que le S de notre Bac signifiait Sénile. J’espère que tu sais faire le massage cardiaque. Je te préviens, moi je ne me coltine pas le bouche-à-bouche. Très drôle, mais je me retiens de sourire. Face à l’image pittoresque renvoyée par notre énergique professeur, si je me laisse aller, ça va finir en fou rire cette affaire. L’homme, une main sur ses reins, attrape le feutre pour écrire son nom sur le tableau blanc.

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— Je m’appelle Horace, Horace Vandelburg. Je suis votre professeur de mathématiques. Oups, ça jette un froid. Savoir que Toutankhamon s’occupe de la matière number one de notre cursus n’amuse visiblement personne. Personne sauf Nath l’impertinente, qui lâche : — Quelqu’un a prévu le défibrillateur, au cas où ? — Mademoiselle, pour votre gouverne, j’ai une excellente ouïe. Le professeur nous fixe tout en agitant nerveusement son index. — Si vous pensez avoir mieux à faire ailleurs, ne vous gênez surtout pas pour moi. Pas de bal des vampires dans ma classe. Fou rire généralisé à notre détriment. Toutankhamon 1, Nath la gothique 0, et moi, collée à cette cruche, j’en prends au passage pour mon grade. Manon, ses copines, les quelques mecs, tous sont de la partie pour se foutre discrètement de nous. — Ça suffit, maintenant ! intervient mollement le professeur. Je peux discerner une grande satisfaction dans son regard. L’endroit retrouve un semblant de sérieux, le temps d’entendre Nath grogner : — Putain, fait chier. Et la leçon peut commencer.

La journée de cours est enfin terminée. Je profite de ce trajet à pied pour respirer. Nath s’est collée à moi telle une bernique. Après le cours de maths et de physique, l’après-midi s’est finie sur l’excellente matière de Philo, avec une prof visiblement disjonctée et comme voisine, la même Nathalie. Croire que j’apprécie sa présence encombrante serait une erreur. Si nous arborons les mêmes goûts vestimentaires, elle est mon antonyme. Je suis réservée, j’aime la discrétion, même si mon accoutrement pourrait faire croire le contraire. C’est loin d’être le cas de madame Vampirella, elle et sa grande gueule. En une seule journée, elle a pris pas moins de trois remarques, sans compter les railleries de nos supposés collègues de classe.

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Bref, entre Gabriel et sa bande de roquets hargneux, Manon et ses pompoms girls, et maintenant Nathalie, je vais finir par haïr ce lycée. Pour mes débuts à Grenoble, c’est plutôt mal barré. De quoi me donner l’envie de disparaître sous ma couette et d’y rester disons, une bonne décennie. Heureusement, mon mp3 est là pour me remonter le moral. Je m’apprête à enfoncer les embouts de mon casque dans mes oreilles, une présence me barre la route. Sans mal, je reconnais la haute stature de ce crétin de Gabriel. Les problèmes se profilent, il suffit d’observer où cet idiot s’est posté. À l’entrée piétonne du lotissement de Bérivière, un endroit, bien entendu désert, couvert d’un rempart végétal, parfait pour fomenter un mauvais coup. Je m’apprête à faire demi-tour ; bloquée par les silhouettes des compères de Gabriel, mon espoir s’effrite. Acculée, je donne le change d’un air menaçant. — Qu’est-ce que tu me veux, encore ? Il s’approche, la mine triomphante. Pas besoin de voyance pour lire en lui : ce type est sûr de sa victoire. — Arrête de me faire chier, Gabriel, sinon je crie. — Oh, mais vas-y, je t’en prie. Consciente que je ne m’en sortirai pas sans casse, je m’apprête à m’exécuter. D’une étonnante vivacité, Gabriel me rejoint et me claque sèchement le visage. Je tombe, le cul par terre, meurtrie plus par la honte que par la douleur. De sa hauteur, Gabriel me domine, le poing serré. — Tu vas fermer ta petite gueule, connasse, sinon, je t’en colle une seconde. Compris ? — Je... Il m’agrippe violemment par les cheveux. — Compris ? La souffrance m’arrache mes premières larmes, une défaite qui me déchire. Ce ne sera pas la seule, le calvaire ne fait que commencer. — Oui... Il lorgne sur ma personne d’un regard malsain. Ses potes se

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sont approchés de moi, trop près à mon goût. Je me sens vulnérable, dépouillée de ma pudeur. Je vois bien qu’ils hésitent à aller plus loin. Les menacer risquerait de précipiter leurs intentions, ne rien dire serait se soumettre. Pourtant, Gabriel finit par me lâcher pour conclure de son air sinistre : — Bon, dorénavant, tu évites de me répondre, t’as pigé ? Je me mords les lèvres pour ne pas répliquer une méchanceté, le sel de mes sanglots en bouche. Devant mon mutisme, Gabriel s’excite sur moi : — Hey, t’as entendu ce que je viens de dire, connasse ? Ne pouvant plus tenir, je lâche entre deux pleurs. — T’as dit que je devais fermer ma gueule, alors, je la ferme ! Fou furieux, il me toise, lève la main. Aussitôt, je baisse la tête, prête à recevoir ma rouste. C’est l’un de ses potes qui intercède en ma faveur : — Elle dit la vérité, Gabriel. — Quoi ? — Tu lui as demandé de ne pas te répondre. C’est ce qu’elle vient de faire. Enfin, je dis ça, je dis rien. Gabriel, perturbé par cette intervention surprenante, en perd son latin. Sa main retombe à mon grand soulagement. Il tend son index vers moi, tout en aboyant : — Demain, on se revoit, et t’as intérêt à fermer ta gueule. Il se répète le salaud. Et moi, comme une chienne battue, je reste prostrée au sol, la queue entre les jambes. — Tu vas être bien gentille, la gogo...gothique. Ces pourris ricanent de leur imbécillité, de quoi me coller la rage. Pourtant, je ne bouge pas d’un pouce, scotchée à terre par l’angoisse. Une dernière tape sur le sommet de mon crâne et les enfoirés s’éloignent, non sans jeter deux ou trois blagues salaces me concernant. Je n’ose me relever, abattue par ma lâcheté, mon échec, mon incapacité à lutter contre cette peur viscérale ancrée dans mon estomac. Je pleure, c’est tout ce que je sais faire. Ah, elle est jolie la fille soi-disant indépendante, la rebelle au maquillage atypique, la nana qui se fout de tout et qui le fait entendre. Je ne suis qu’une

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belle merde... J’aurais dû lui éclater les couilles à ce salopard ! Fatiguée de m’apitoyer sur mon sort, je me relève, caresse ma joue endolorie. Le mufle n’y est pas allé de main morte. Lentement, je me dirige vers mon appartement, à peine deux-cents mètres à traverser pour me retrouver devant chez moi. J’ouvre et pénètre en trombe dans la maison, espérant éviter les sempiternelles questions de ma mère concernant mon premier jour d’école. En quoi cela l’intéresse-t-elle, elle qui ensuite ne prend même pas la peine de consulter mes bulletins de notes ? Seul mon père fait l’effort d’accorder de l’importance à mes études, mais comme il n’est jamais là, c’est du pareil au même. Maman est dans la cuisine, les mains collées dans l’évier. Son radar maternel me choppe aussitôt dans son rayon d'attraction. — Tu as passé une bonne journée ? Merde ! Aucune envie de lui répondre, je me tire direction l’escalier et grimpe les marches deux à deux, avec comme moteur ascensionnel la réflexion crue de maman : — Je vois que tu es encore de bonne humeur. Va te faire mettre ! Allez tous vous faire mettre ! Je claque la porte de ma chambre et plonge tout habillée sous ma couette, camouflant mon paquet de larmes sous mon coussin. Putain d’existence de merde...

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Extrait Holomorphose - Jean Vigne  

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