Dollhouse VF - Extrait

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PREVIEW


© Éditions du Chat Noir Collection Cheshire www.editionsduchatnoir.fr ISBN : 978-2-37568-048-3 ISSN : 2270-3608 Dépôt légal : Août 2017 Couverture © Mina M 2014 Copyright © Anya Allyn Titre original : The dark carousel : Dollhouse Editeur original : Paper Lit Llt, New-York Traduit de l’anglais (Australie) par © Fiona Martino


Le CarrouseL ÉterneL

Anya Allyn



I

Fugitif

Je la voyais avant même d’être née Ses longs cheveux sombres et ses yeux, des abysses de souvenirs Cassandra, Cassandra, comme je te sentais déchirée Entre l’innocence et les souvenirs Ne cherche pas la nuit ombragée de Mnémosyne Ne me suis pas Car je suis partie depuis longtemps P

Il entra par la fenêtre de ma chambre au pire moment possible : la nuit. Je détestais la nuit. J’avais des terreurs nocturnes depuis toute petite – j’étais supposée les avoir surmontées, pourtant elles ne faisaient qu’empirer. Je n’étais pas du genre à crier, mais j’aurais pu hurler à en réveiller tout le voisinage s’il n’avait pas mis sa main sur ma bouche. Il s’accroupit sur le plancher tel un fugitif. — Cassie, j’ai besoin de rester ici ce soir. Je serai parti avant le lever du jour. J’acquiesçai sans comprendre, surprise par l’apparition d’Ethan McAllister dans ma chambre. Muette, j’humai son odeur

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– cette chaude fragrance de terre et d’arbres, mélangée au faible parfum d’un feu de bois. Il avait toujours ce parfum de forêt sur lui. Il vivait avec son grand-père dans une petite maison délabrée au pied des montagnes. Par-delà ma fenêtre, les monts du plateau de Barrington Tops semblaient lointains, des dents noires pointant vers la lune. Son visage se détachait dans l’ombre créée par la pâle lumière jaune de ma lampe de bureau. Je me demandai stupidement s’il avait compris que je dormais avec ma veilleuse, trop effrayée pour rester dans la pénombre la plus totale. — Ils viennent me chercher, dit-il. — Qui ? Dans la seconde qui suivit, je sus. Ses yeux étaient rivés sur le sol lorsqu’il répondit : ² /D SROLFH DI¿UPH TXH F¶HVW XQ PHXUWUH -H IULVVRQQDL GDQV PRQ SDQWDORQ GH S\MDPD ¿Q HW PRQ débardeur. — Comment est-ce qu’ils peuvent savoir ça de façon sûre ? Elle s’est enfuie. Elle s’est perdue… Il secoua la tête, proche de la mienne, et ses cheveux sombres frôlèrent mon épaule, l’odeur des bois épaississant l’air jusqu’à ce que je puisse à peine respirer. — Il est arrivé quelque chose ce soir. J’attendais la suite. Deux semaines seulement s’étaient écoulées depuis notre randonnée tous ensemble – Ethan, Aisha, Lacey et moi – pour effectuer ce maudit devoir. Pourtant, une vie entière semblait s’être écoulée. Seuls trois d’entre nous étaient revenus de cette excursion. Aisha s’était volatilisée, comme avalée et dévorée par la forêt. /HV \HX[ G¶(WKDQ VH ¿UHQW GLVWDQWV — J’étais dehors à ramasser du feu pour le bois quand ils sont arrivés. Je n’ai pas bougé et j’ai écouté. Je voulais savoir ce qu’ils disaient à Grand-père en mon absence. Ils avaient un

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mandat de perquisition. Ça n’a pas pris longtemps – tu sais Ă quel point notre maison est petite. Ils ont trouvĂŠ des rubans pour les cheveux sous une latte de plancher‌ et l’appareil photo d’Aisha. Mes poumons se vidèrent et les mots s’entrechoquèrent dans ma gorge. Comment est-ce que l’appareil photo d’Aisha avait pu se retrouver lĂ ? Il dĂŠglutit, ses lèvres contractĂŠes en une expression maussade. — Tu crois que je suis coupable. — Non‌ ² 6L &ÂśHVW FH TXH WX SHQVHV &RPPH OHV Ă€LFV 6RLW FÂśHVW PRL soit c’est Grand-père – ou alors tous les deux. Les pensĂŠes se bousculaient dans mon esprit. Je n’Êtais allĂŠe chez lui qu’une seule fois, mais je me souvenais d’un album rempli de coupures de presse qui appartenait Ă son grandSqUH /HV DUWLFOHV FRQFHUQDLHQW WRXV GHV MHXQHV ÂżOOHV TXL DYDLHQW disparu dans la forĂŞt, au cours des dernières annĂŠes. Cependant, le grand-père d’Ethan n’Êtait qu’un vieil homme frĂŞle de plus de quatre-vingt-dix ans : il ĂŠtait incapable de faire du mal Ă qui que ce soit. Si quelqu’un avait cachĂŠ l’appareil photo d’Aisha chez Ethan, alors cette personne avait dĂť nous y suivre depuis les montagnes. C’Êtait elle qui avait dĂť enlever Aisha et qui essayait de faire porter le chapeau Ă l’un d’entre nous. Des frissons me remontèrent dans le dos. — Bien sĂťr que non. Mon dieu, Ethan, comment est-ce que tu peux dire ça ? Il soupira de soulagement et tourna lĂŠgèrement la tĂŞte vers moi. Un hĂŠmatome sombre s’Êtalait de sa tempe Ă sa joue. — Qui a fait ça ? haletai-je. — C’est sans importance. — C’est Raif, pas vrai ? Le frère d’Aisha n’avait pas arrĂŞtĂŠ de malmener Ethan depuis la disparition de sa sĹ“ur, exigeant qu’il lui dise ce qu’il lui avait

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fait. — Oublie ça. (WKDQ ÂżW WRPEHU OH VDF j GRV GH VHV pSDXOHV HW MH VHQWLV XQH RGHXU GH WUDQVSLUDWLRQ VqFKH Ă€RWWHU GDQV OÂśDLU -H UpDOLVDL DORUV qu’il avait dĂť courir tout du long entre la maison de son grandpère et la mienne. La fraĂŽcheur de la nuit m’enveloppa. C’Êtait le mois de juillet en Australie et les tempĂŠratures descendaient si bas que le givre recouvrait le sol au petit matin. Chez moi, Ă Miami, cette pĂŠriode ĂŠtait la plus chaude de l’annĂŠe. Je regardai le sac Ă dos surchargĂŠ. — OĂš est-ce que tu vas ? — Je vais la chercher. Je dois prouver mon innocence et celle GH *UDQG SqUH UpSRQGLW LO HQ PH Âż[DQW — Tu ne peux pas retourner dans les montagnes. Si la police est Ă ta recherche, ses chiens vont te traquer, peu importe oĂš tu iras. Et ils te penseront immĂŠdiatement coupable. — Je sais brouiller les pistes, se dĂŠfendit-il. — Comment est-ce que tu vas survivre lĂ dehors ? C›est insensĂŠ. — Parce que j’ai le choix ? Je n’ai pas d’autre moyen pour prouver qu’on n’a rien fait de mal. — Ils ont cherchĂŠ, organisĂŠ des battues avec des centaines de personnes dans toute la montagne. Toi, moi et Lacey aussi. On a tous cherchĂŠ. La seule chose que l’on a retrouvĂŠe, c’est son sac Ă dos – et c’Êtait Ă des kilomètres du dernier endroit oĂš on l’a vue. Comment vas-tu arriver, toi, Ă trouver quoi que ce soit ? Il serra les dents. — En ne revenant pas jusqu’à ce que ce soit le cas. Jusqu’à FH TXH MH OD UHWURXYH -H PH ÂżFKH TXÂśLOV DLHQW VRQ VDF 2Q VDLW WUqV bien oĂš elle a disparu : près de ce vieux manoir. Quelqu’un devait ĂŞtre lĂ . Quelqu’un a bien dĂť la voir. — Le propriĂŠtaire ĂŠtait en voyage quand Aisha a disparu. La SROLFH D YpULÂżp (Q SOXV LOV RQW TXDQG PrPH IRXLOOp OD PDLVRQ rĂŠtorquai-je en secouant la tĂŞte.

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— Je sais, mais je n’arrive pas Ă me sortir cette maison de l’esprit. Il y a quelque chose‌ Cela aurait pu paraĂŽtre ĂŠtrange si je l’avais aussi exprimĂŠ Ă voix haute, mais je ressentais la mĂŞme chose. Ce manoir occupait mes rĂŞves, chaque nuit. Je me rĂŠveillais en sueur et je revoyais les ombres ĂŠtranges VH UHĂ€pWHU VXU OHV IHQrWUHV GH OD EkWLVVH 4XDQG j’en avais parlĂŠ Ă maman – une psy pour enfants – elle avait rĂŠpondu que je focalisais sur cette maison parce que celle-ci ĂŠtait proche du dernier endroit oĂš nous avions aperçu Aisha. De façon encore plus bizarre, j’Êtais persuadĂŠe d’avoir dĂŠjĂ vu ce manoir avant notre randonnĂŠe. Quelque part, dans ce maelstrĂśm de cauchemars qui avaient toujours hantĂŠ mes nuits, cette maison avait sa place. Mais je ne pouvais pas avouer cela. D’abord, parce que maman devait gĂŠrer sa relation avec Lance, l’homme pour lequel nous avions dĂŠmĂŠnagĂŠ en Australie et qui avait ensuite pris ses affaires et nous avait abandonnĂŠes. Ensuite, mes songes ĂŠtaient trop ĂŠtranges, trop morbides pour en parler avec des mots cohĂŠrents. Je jouais distraitement avec les liens de mon pantalon. — Qui va s’occuper de ton grand-père ? Il a beaucoup ĂŠtĂŠ malade ces derniers temps, non ? — Ouais. Mais ça, je ne peux rien y faire et, Grand-père et PRL RQ ULVTXH GH ÂżQLU HQ SULVRQ ,O PRXUUD Oj EDV -H QH SHX[ SDV ODLVVHU oD DUULYHU VRXSLUD W LO &DVVLH MH GRLV WH IDLUH FRQÂżDQFH Tu ne dois dire Ă personne que je suis venu ici. Et tu ne peux dire Ă personne oĂš je vais. Je suis d’abord allĂŠ chez Ben. J’y ai rĂŠcupĂŠrĂŠ une tente et de la nourriture, continua-t-il en regardant VRQ VDF j GRV -H QH SRXYDLV SDV \ UHVWHU OHV Ă€LFV VDYHQW TXÂśLO HVW mon meilleur ami. J’ai juste besoin de rester ici quelques heures, si tu es d’accord. Je serai parti Ă l’aube. Il soutint mon regard, le sien ĂŠtait insondable. J’aurais acceptĂŠ toutes ses demandes mĂŞme si cela m’amenait dans des eaux si profondes que j’aurais pu m’y noyer. Je sentais, jusqu’aux trĂŠfonds de mon ĂŞtre, que quelque chose avait commencĂŠ, telle une rivière invisible m’entraĂŽnant Ă la dĂŠrive. Pour toute rĂŠponse, j’attrapai un coussin et le lui lançai.

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Il hocha la tête avec gratitude, en rassembla d’autres sur le sol qu’il étala pour s’y étendre. Je tirai une couverture posée au pied du lit et la lui donnai. Assise en tailleur à côté de lui, je le regardai plonger dans un sommeil agité. Ma chambre me parut VRXGDLQ WURS SHWLWH SRXU \ DFFXHLOOLU OH FRUSV ORQJ HW ¿Q G¶(WKDQ Il était aussi sauvage que la forêt et rien ne pouvait le retenir ou le contenir. La lumière de la lune éclaira ses traits, beaux et dangereux. J’aurais dû me rendormir aussitôt, mais une boule d’anxiété s’était formée dans mon estomac et je sus que je ne parviendrais pas à m’assoupir. Penser qu’Ethan allait partir était un déchirement inouï. Sept mois auparavant, la pire chose dans ma vie avait été d’être trainée à l’autre bout du monde par ma mère et son nouveau petit ami. Après les soirées ininterrompues et les plages surpeuplées de Miami, cette petite ville des terres australiennes P¶DYDLW SDUX FRPPH OD ¿Q GX PRQGH -¶pWDLV DUULYpH HQ $XVWUDOLH juste avant la rentrée scolaire, furieuse de devoir redoubler entièrement ma dixième année1 d’études – de février à décembre – alors que j’avais réussi mes deux premiers trimestres à Miami. Le premier jour, dans ma nouvelle école, mes yeux s’étaient posés sur Ethan et j’avais vu en lui un bout de chez moi – pas un chez moi que j’avais pu connaître un jour, juste un chez moi. Je m’étais sentie brisée lorsqu’Aisha et lui s’étaient mis ensemble. J’avais dû me forcer à le voir comme un simple ami. À présent, il était ici avec moi, dans ma chambre. Je n’avais jamais désiré aucun garçon avant lui. Et maintenant, il se pouvait que je ne le revoie plus jamais. Chaque jour, chaque heure, la disparition d’Aisha me hantait. Les «et si» se bousculaient dans ma tête. Si elle ne s’était pas enfuie, elle serait toujours là. Alors, Ethan n’aurait pas à partir à sa recherche. Si j’avais pu revenir au jour de cette randonnée, je ne me serais pas autorisée à observer la nuance exacte de sépia dans les yeux d’Ethan. Je ne me serais pas autorisée à rester si proche de 1 10th grade = seconde du lycée

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lui, à respirer le même air. Car Aisha remarquait tout. Chaque détail. Chaque moment. Personne ne sait cela sauf moi. Ce jour-là, j’avais été la raison de sa fuite.


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