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ROMA LIVRES

L’ÉTHIQUE DE L’AQUARIUM


ILARIA GASPARI

L’ÉTHIQUE DE L’AQUARIUM ROMAN


Jusqu’au 31/01/2018, recevez gratuitement le texte original en italien en vous rendant sur le lien http..............

Titre original : L’etica dell’acquario © VOLAND srl ROMA 2015

Traduction de l’italien : Marie Odile Volpoet Couverture : Patrizia Marrocco Impression : Peruzzo Industrie Grafiche – Mestrino (Padova) Copyright de l’édition française : 2017 © Éditions de Grenelle sas

Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite, enregistrée ou transmise, de quelque façon que ce soit et par quelque moyen que ce soit, sans le consentement préalable de l’éditeur. ISBN 978-2-36677-146-6 Dépôt légal : octobre 2017


I.

Longtemps j’ai cru devoir oublier Pise. Et pourtant, après chaque fuite, je revenais toujours. Parfois je me retrouvais à la gare aux dernières lueurs du jour ; parfois, tôt le matin, l’avion atterrissait. Et c’était un grand soleil, un taxi blanc, un chauffeur qui avait envie de bavarder. J’entendais à nouveau cet accent : je n’avais pas encore compris s’il m’était indispensable ou insupportable. Ou bien les deux. Des années s’étaient écoulées sans que je revienne. Puis, un matin, j’arrivai en avion : le soleil était là, ainsi qu’un voile de neige sur les montagnes, basses et limpides. Des bâtiments défraîchis et silencieux comme autrefois, le fleuve d’une couleur de boue, après les pluies de l’automne. Le chauffeur voulait converser, pas moi. J’étais paniquée. Comme si toutes les obsessions qu’au fil des années j’avais tenté d’évincer étaient revenues me tourmenter. Je n’avais rien oublié ; j’en prenais conscience. Ou peut-être avais-je tout simplement peur de me sentir soudainement vieille dans une ville où j’avais vécu quand le temps de la vie semblait inexistant. Avoir un âge, avoir des ambitions, tout cela paraissait vulgaire, à Pise ; du moins à moi et à mes amis de l’époque. Et pourtant, nous avions tous vécu, trimbalant ailleurs nos années, nos aspirations : nous nous étions persuadés d’avoir oublié Pise. Nous nous trompions, et allions vite nous en rendre compte. La première fois, il y avait quinze ans de ça, nous avions dix-neuf ans, nous étions bronzés, septembre touchait à sa fin 7


et il faisait encore chaud. Bronzés et fiers d’avoir réussi le concours d’admission à l’École. Nous avions des nostalgies, chacun les siennes : la nostalgie de la vie vécue jusqu’au jour précédent ; la nostalgie de l’appartement des parents, spacieux et lumineux comme dans les annonces immobilières, avec le canapé, la télévision et le frigo bien rempli ; la nostalgie des chambres dans lesquelles nous avions grandi, avec les livres scolaires et les photos des amis, avec les frères et les sœurs et ces portes qui ne fermaient pas à clé. Certains d’entre nous ressentaient l’absence d’un amour laissé derrière soi, ou juste celle de l’arôme du café dans la cuisine, qui venait interrompre les révisions de l’après-midi ; à tous manquaient le téléphone, les amis, le son impromptu de la sonnette, les soirées passées sur des places de villages ou de villes qui n’étaient pas les places de Pise. Au début, nous étions dans un état d’égarement euphorique. Les chambres de l’internat étaient miteuses, délabrées. Les portes s’ouvraient sur un couloir au carrelage disloqué, dont les carreaux vibraient au moindre passage. Mais le soleil était toujours au rendez-vous ces jours-là, et octobre avait pour la première fois, à mes yeux, le charme d’un mois d’été. La ville sommeillait, une torpeur passagère pensait-on. Mais lorsque nous nous aperçûmes qu’il s’agissait d’un engourdissement endémique, nous ne nous en souciâmes pas plus que ça car nous avions déjà compris que jamais nous ne partagerions avec les habitants de la ville leur sérénité, parfois légèrement rancunière, mais toujours placide. Dans les calmes après-midi d’octobre, au cours de ce premier mois passé à Pise, je traquais les jardins qui se cachaient derrière les portails, et il ne pleuvait jamais. Il m’arrivait d’aller lire au jardin botanique, sous des palmiers énormes, apparemment toujours sur le point de s’écrouler à terre ; ils étaient fixés au sol par un haubanage de câbles d’acier de la dimension d’un bras ; la ville m’apparaissait belle et pleine de mystères. Le soir, nous allions manger une glace sur les rives de l’Arno, dis8


cutant assis sur les parapets. Dans l’obscurité, le fleuve semblait moins vaseux et les réverbères donnaient à nos cheveux une lueur orangée. Les soirées étaient douces et nous devenions vite amis. L’École était un lieu particulier, elle nous désorientait. Nous étions donc tous un peu déroutés, peut-être même effrayés au début. J’étais arrivée à Pise le jour de mon anniversaire. Dix-neuf ans, un matin frais et azur de fin septembre ; une brise légère soufflait entre les parasols grands ouverts des pins qui s’alignaient le long de la route côtière. Je débarquai, persuadée d’être logée dans le bâtiment historique, avec sa tour antique, jadis prison du comte Ugolin et de ses enfants. Mais non. Majestueuse dans son tailleur rouge cire, la dame – « Mademoiselle, ma biche » – qui régentait toutes les questions relatives aux hébergements nous escorta solennellement le long de l’Arno, jusqu’à un grand bâtiment délabré, mais lumineux. Là, avec cette douceur veloutée et peut-être un peu cynique qu’on allait retrouver chez toutes les personnes chargées de s’occuper de nous, elle prit une par une les clés de nos chambres dans ses mains empourprées par les bijoux et le vernis carmin et nous les distribua. Elles ouvraient des pièces décrépites à l’aspect abandonné caractéristique – je venais de l’apprendre – des chambres d’un internat. Les meubles étaient vieux et de guingois, la peinture des murs écaillée. Dans la mienne, il y avait un lit dont le matelas s’enfonçait, et une grande table en bois pour travailler ; une bibliothèque minuscule et une armoire recouverte d’une tapisserie vert d’eau. Je découvris ainsi que même le vert d’eau peut se décolorer. Mais de la fenêtre au châssis d’aluminium (vingt ans auparavant quelqu’un avait dû trouver cela moderne, et pourquoi pas élégant), on entrevoyait un jardin invisible depuis la rue, qui paraissait oublié et qui pourtant prospérait vigoureux. Il y avait une espèce de mare artificielle, un magnolia immense aux feuilles brillantes, et un ginkgo biloba, qui est l’arbre le plus ancien au monde – je l’ignorais à l’époque. La 9


salle de bains était étroite, un sombre cagibi avec une petite fenêtre en forme de fente, une ampoule nue sur le miroir, et un trou d’évacuation dans le sol. Dans le trou, de l’eau gargouillait à intervalles réguliers. À Milan, tous mes amis habitaient encore chez leurs parents. Durant ces premiers jours, j’étais parfois frappée par l’idée que ma vie avait subi une vraie révolution. J’éprouvais de la nostalgie par moments, mais le plus souvent j’étais tout simplement heureuse d’avoir réussi à partir si loin – car j’avais vraiment l’impression d’être loin. Je savourais le goût aigre de cette liberté mélancolique, sous le ciel d’un bleu uniforme. La nuit, je suivais sur le plafond les silhouettes de feuilles inconnues, découpées dans la lumière des réverbères. Les autres résidents de l’internat nous paraissaient bizarres. Nous nous étions aperçus dès le début que les vétérans nous considéraient comme une attraction. Ils nous scrutaient au resto de l’École, et dans les couloirs nous les entendions papoter. Ils parlaient de nous ouvertement, sans même essayer d’être discrets. Parmi nos collègues de promotion, ceux qui étaient arrivés en même temps que nous, certains semblaient flattés par toute cette attention – nous savions déjà qu’ils ne deviendraient pas nos amis. Nous, au début, nous étions un peu perplexes, ça nous paraissait plutôt ridicule et malsain. Un jour, dans l’ascenseur, j’avais entendu trois garçons, un peu plus vieux que moi – de deuxième ou troisième année – qui plaisantaient et rigolaient par en dessous. L’ascenseur de la bibliothèque se bloquait de temps en temps. Il se bloqua ce jour-là. L’un d’entre eux appuya sur le bouton de secours, ils continuèrent à rigoler et bavasser. Ils parlaient de tétons, répétaient continuellement le mot. À chaque fois qu’ils le prononçaient, ou disaient même seulement tét..., ils se tordaient de rire. L’un d’eux, asthmatique, dut chercher son inhalateur dans la poche de son sac à dos. Il riait et inhalait, inhalait et riait. En face d’eux, debout devant le miroir, il n’y avait que 10


moi. Je me souviens que je portais un jean, comme tous les jours du reste, un vieux jean survécu à la dernière année de lycée, avec un t-shirt blanc, en coton côtelé, à col rond. J’étais bien plus grande qu’eux, je les dépassais d’une tête. Celui qui souffrait d’asthme commençait à perdre ses cheveux. L’ascenseur se débloqua, nous étions arrivés au rez-de-chaussée. J’oubliai l’épisode. Mais plus tard, je découvris que l’histoire de l’ascenseur était devenue une anecdote, elle faisait le tour des couloirs, tout le monde riait. Dans l’ascenseur bloqué, c’était de moi qu’ils se moquaient. À l’époque, je ne portais jamais de soutien-gorge ; et c’est ça qui les faisait tant rire. J’appris plus tard qu’ils m’avaient prise – allez savoir pourquoi – pour une étudiante étrangère, boursière, française, peut-être. Mais quand ils surent que j’étais italienne, l’idée de m’avoir humiliée leur parut une bravade d’un comique irrésistible et ils colportèrent leur misérable aventure faisant mine d’être gênés. Je ne le savais pas encore, mais c’était comme ça qu’on vivait à l’École. Je commençai à percevoir des regards, des sourires amorcés qui me suivaient où que j’aille. Je ne saisissais pas trop la raison de tout cela, mais je me sentais comme traquée : des yeux, des rires, des murmures sarcastiques. J’essayais de m’en moquer et de ne suivre que le rythme de mes pas. Un jour, à côté de mon nom sur le registre des entrées de la bibliothèque, je trouvai un petit dessin, comme un gribouillage. Je pensai d’abord à un stylo qui aurait bavé – puis que quelqu’un s’était peut-être trompé de ligne. Je signai ma sortie et m’en allai, mais en poussant la porte vitrée, je m’en souviens encore, je réalisai avec certitude la signification de ce petit cryptogramme, à côté de mon nom dans ce registre que tout le monde feuilletait en entrant à la bibliothèque. C’était un sein nu, évidemment, même si le dessin était discutable. Je marchais la tête haute, j’esquivais les regards ; les murmures accompagnaient désormais mes pas faussement assurés. Ces murmures que j’essayais de ne pas entendre pour 11

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