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Sommaire 1 Nicole Maman, ils ont tué l’aventure ! 3 Bill Franco Pour en finir avec 2015 16 Jérôme Dubois Encore plus vite 17 JL Capron Sans auteur et sans droit 18 Olivier Texier Le royaume des rêves 17 François Ayroles BD réalité 31 JL Capron Hiérarchie 32 Olivier Texier Le royaume de l’évidence 33 Zuo Ma En marchant 65 Jérôme Dubois Détecteur de gens perdus 66 Sammy Harkham Nightmare 69 Ludovic Debeurme 7 jours dans la vie de 3 fils 77 Jérôme Dubois Avant 78 Éric Malalatête Acab 81 Jérôme Dubois La station 93 Antony Huchette Histoire comme ça 95 JL Capron Le nivellement par le milieu 96 Olivier Texier Le royaume des rêves 99 Bandes fantômes 100   Blutch Blotch Mandryka & Lob Homph 107   124   Hugues Micol Méridien de sang 130   Sébastien Lumineau L’anniversaire de Paul 161   Capron, Dupuy & Berberian Henriette 169   Martiny & Petit-Roulet Le cirque flop 219 Interview Moolinex 231 Adrien Demont Et revint le printemps 249 Mary, Carlé & Meyer-Bisch Cosmo love 257 JL Capron La bulle qui explosa Olivier Texier Le royaume de l’évidence 258 259 Delphine Panique Une histoire de Noël 269 JL Capron Le chantage au réel Olivier Texier Le royaume de l’évidence 271 272 Jérôme Dubois Le règlement 273 Giacomo Nanni Le chien sauvage sur la planète des chiens 289 Nicole & Jujube La séquenciologie 290 Olivier Texier Le royaume de l’évidence 291 Zuo Ma Le train 301 Antony Huchette Histoire comme ça 303 Nicole Les prédictions de Madame Bubulle 304 Olivier Texier Le royaume de l’évidence

Nicole & Franky est une revue publié par les éditions Cornélius tous les hivers et Franky & Nicole, une revue publiée par Les Requins Marteaux tous les étés. Nicole & Franky 4 a été achevé d’imprimer en Belgique en janvier 2016. Dépôt légal : février 2016. ISBN 9780 2 36081 109 0. Nicole & Franky est distribuée par la SODIS Franky & Nicole est distribué par Les Belles Lettres. Direction éditoriale & conception graphique : JLouis Gauthey. Comité de rédaction et de travaillement : Nicole, Bill Franco, JL Capron, Jujube, Thomas Bernard, Hughes Bernard, Guillaume Traisnel, Adèle Frostin, Fanny Merceron. Remerciements à Lison d’Andréa & Nicolas Grivel. Couverture : Giacomo Nanni. Dos de couverture : Simon Roussin. Les manuscrits sont lus mais pas renvoyés. Si on vous aime, vous le saurez.


Maman, ils ont tué ils ont tué Maman,

l’aventure ! MISÉRITAS ! Le candidat d’un jeu télévisé consacré à la cuisson des aliments le jure : « J’ai tout sacrifié pour cette aventure ! » Surplombant la rocade, un panneau publicitaire se fait aguicheur : « Tentez l’aventure d’un nouveau matelas ». Sur le site d’un constructeur informatique, une question nous angoisse : « Votre Mac peut-il poursuivre l’aventure Apple pour un épisode de plus ? » Un magazine de bricolage en fait la promesse : « Nous vous accompagnerons dans l’aventure de votre rénovation. » Car aujourd’hui, l’aventure est partout. Ou, pour dire la chose plus précisément, tout n’est plus qu’aventure.

Avec l’ère moderne, on a cru que l’aventure était passée entre les mains de sportifs en quête de performances aériennes ou d’exploits arctiques. On a pensé que les intellectuels et les artistes l’incarnaient à leur manière, repoussant les limites de ce qui pouvait être dit et imaginé. Aujourd’hui que le danger sous toutes ses formes est impitoyablement régulé, qu’on ne voyage qu’en touriste et qu’on ne pense qu’avec le souci de ne heurter aucune opinion, on trouverait logique que l’aventure ait disparu. Que nenni, c’est le contraire qui s’est produit. L’aventure, réalisant enfin un vieil adage, est au coin de la rue. Faire cuire un brocolis pour sa mémère ou poser du lambris dans la chambre des gosses, c’est l’aventure contemporaine. Autrefois, on enjambait la citerne de sa moto et on mettait les gaz à fond les ballons. Les pulsations de la machine et les cahots de la route stimulaient les zones érogènes des deux sexes et on s’envoyait dans le décors avec de grands râles lubriques, les parties génitales brûlées à vif et les chakras ruisselant de bonheur. De nos jours, on s’offre l’aventure d’une randonnée à trotinette, un casque molletonné sur le crâne, les genoullières bien attachées, en se disant qu’on est un peu fou tout de même.

L’édition n’est pas le dernier territoire où vivre l’extraordinaire. Au point qu’on ne parvient plus à comprendre si cette affiche promotionnelle des éditions Tartembuche promettant « une incroyable aventure en trois tomes » décrit l’audace du scénariste qui a pris la peine d’imaginer l’histoire ou celle, plus prosaïque, de l’éditeur qui a lancé sur le marché ce nouvel hameçon. CATABOULASSE ! L’aventure, on croyait à tort qu’elle était réservée aux audacieux des temps passés, à quelques héros légendaires prêt à prendre tous les risques pour repousser la douceur gélatineuse du quotidien. Il y avait là des conditions climatiques extrêmes, du danger à l’angle de chaque ruelle et des femmes sensuelles dans tous les rades. Des indigènes se faisaient comprendre avec le seul mot « Bwana », ils mouraient empalés par des cannibales ou tombaient de quelque point vertigineux, poussant un cri déchirant qui faisait rire les enfants.

FATALITAS ! L’aventure est partout. Mais alors où sont les aventuriers ? Peut-être dans ces pages qui n’ont peur ni du risque ni de la découverte, et moins encore de partir explorer ces contrées reculées que l’on appelle l’Humour et l’Imaginaire (à ne pas confondre avec le Calembour et le Divertissement, en accès libre absolument partout). Votre copine, Nicole 1


Moolinex (Mariocarnet)


Bill Franco

POUR EN FINIR  AVEC 2015

Dès cet instant, un malentendu s’installe, que le monde politique et ses postures viennent accroître. Charlie n’aura jamais été autant soutenu, parfois par ceux-là mêmes qui souhaitaient le voir crever. Poutine, Erdogan, Nétanyahou, Pape François et tant d’autres… C’est le défilé des tartuffes. Autant de fauxamis de la démocratie que Charlie Hebdo s’est donné pour mission de ridiculiser et qui accourent aujourd’hui à son chevet. « Je vomis sur nos nouveaux amis. » lance un Willem inaudible dans ce tintamarre. L’ineptie doit être soumise au principe d’Archimède puisqu’elle fait remonter à la surface des réseaux sociaux le slogan le plus inepte d’entre tous. Je suis Charlie devient l’étendard d’un mouvement qui n’en est pas un, surfant sur une vague passionnelle qui engloutit toute forme de raison. Grand Corps Malade en profite pour poser un slam sobrement intitulé « Je suis Charlie » et, comme à son habitude, fait progresser le débat : « Nos artisans de la liberté ont rencontré leur destinée / Ce soir j’écris pour eux parce que je sais pas dessiner / Soyons 66 millions à avoir la même idée / Pour que leurs cartouches d’encre à eux ne soit plus jamais vidées / (…) J’ai mal à l’être humain, comment en est-on arrivé là ? ». Plutôt que de manifester pour le droit au blasphème porté par Charlie Hebdo, on défile dans tout le pays au nom de la liberté d’expression, mot d’ordre à géométrie variable, en oubliant qu’elle est en France assez relative puisqu’encadrée par de nombreuses lois parfois plus que cinquantenaires. « Quel pays de faux-culs ! » s’énerve un vieux libertaire. Dans le

Chaque début d’année, passés les excès alimentaires et les cadeaux décevants, un vent de nostalgie souffle sur l’amateur de bande dessinée. Retour rapide.

Janvier Le 7 janvier, un duo de trépanés lourdement armés attaque les locaux de Charlie Hebdo. Ils assassinent, au nom d’un Dieu dont l’existence fait encore débat, les dessinateurs Cabu, Charb, Honoré, Tignous et Wolinski, les chroniqueurs Bernard Maris et Elsa Cayat, le correcteur Mustapha Ourad, l’agent d’entretien Frédéric Boisseau, le brigadier Franck Brinsolaro, le policier Ahmed Merabet et le fondateur du festival Rendez-vous du carnet de Voyage, Michel Renaud. Onze personnes sont blessées. Les deux frères dégénérés sont abattus deux jours plus tard par le GIGN à Dammartin-en-Goële, après qu’un de leur collègue en débilitude a pris en otages les clients d’une supérette casher porte de Vincennes, faisant cinq morts et un blessé. Lui aussi est abattu. La sidération propre à ce type de tragédie se mue au fil des heures en un tsunami émotionnel qui déferle sur le pays. Dans ce monde 2.0, chacun pense devoir faire usage de son droit à exprimer ce qu’il ressent, déclenchant une véritable marée de slogans et de dessins dont la platitude embarrasse. « En totale contradiction avec ce qu’a été Charlie Hebdo au cours de ses différentes vies ! » s’énerve un soutien de la première heure. Sans surprise, Plantu est le premier à dégainer un crayon qui saigne ; des milliers d’autres suivront, accompagnés de Marianne et de colombes aspergées de sang. 3


Bill Franco Pour en finir avec 2015

cortège parisien du 11 janvier, l’opportunisme politique défile la tête haute, Nicolas Sarkozy n’étant pas le seul à jouer des coudes pour atteindre le premier rang. L’oiseau qui lâche une fiente sur l’épaule du Président Hollande est probablement le plus Charlie de tous. S’il fallait prouver que l’émotion est hors de contrôle et que le pays a basculé dans une forme d’hystérie, Je suis Charlie est fait citoyen d‘honneur de la ville de Paris. Chacun veut désormais participer à l’hommage funéraire et les bonnes intentions se multiplient, s’entrechoquent. Spirou s’y colle, puis Casemate, puis Glénat, puis Sandawe. On annonce un Prix Charlie de la Liberté d’Expression pour le festival d’Angoulême. JCDecaux n’oublie pas de consacrer une partie de ses panneaux publicitaires à cette nouvelle cause nationale, avant de censurer la même semaine l’affiche du spectacle de Patrick Timsit représentant le comique portant une bombe. Géométrie variable, donc. Du côté de Charlie Hebdo, les ventes s’affolent, les abonnements explosent et les dons affluent. Le ministère de la Culture alloue au journal une aide d’un million d’euros. C’est dans cette ambiance un peu folle que les victimes sont enterrées le 16 janvier, entre émotion, déconnade et recueillement. La marée se retire, laissant place à un sol fangeux. Pape François, qui soutenait Charlie quelques jours plus tôt, condamne les dessins qu’on y publie car la liberté d’expression a ses limites et qu’on ne plaisante pas avec la religion. Ni avec la mama puisqu’on apprend à l’occasion de cette interview qu’il est prêt à coller un pain à qui insulterait sa mère. Son message de paix sera certainement entendu. Au Niger, une manifestation anti-Charlie dégénère et une église est incendiée. Le musée Hergé annule une exposition consacrée aux dessinateurs de Charlie Hebdo. Une minute de silence est décrétée dans les écoles et suscite de nombreuses réactions chez des élèves qui, voulant user de la liberté

d’expression pour dire tout le mal qu’ils en pensent, découvrent qu’ils ne peuvent exprimer cette opinion librement. Preuve que leur point de vue a été entendu et pris en compte. Sur Internet, des spéculateurs font monter les enchères du numéro paru le jour des attentats. En kiosques, des escrocs exploitent l’émotion populaire pour vendre des hommages frauduleux. En librairie, BHL, Attali, PPDA, Beigbeder et d’autres écrivains regroupent leurs réflexions dans un recueil intitulé Nous sommes Charlie. Sur ces entrefaites, le Festival d’Angoulême ouvre ses portes accompagné d’une pétition réclamant que Charlie Hebdo soit nommé d’office Grand Prix de la Ville. C’est un Grand Prix Spécial qui lui est décerné. Le journal a délégué Jean-Christophe Menu pour le représenter et c’est lui qui, dans les salons de l’hôtel de ville, rend à Charlie Hebdo le plus bel hommage en interrogeant avec virulence l’engouement général et l’hypocrisie ambiante. Xavier Bonnefont, l’homme des bancs anticlochards et maire d’Angoulême, qualifié de con au passage, se précipite pour serrer la main de Menu dès la fin de son discours. Confondant désir et réalité, il prétendra par la suite avoir obtenu des excuses de l’ancien membre fondateur de L’Association. « L’affabulation est un sport moderne et ce monsieur est un athlète. » renseigne un connaisseur du dossier. La Cité internationale de la bande dessinée et de l’image et le Festival d’Angoulême ont organisé en un temps record une remarquable exposition retraçant l’histoire de Charlie Hebdo. Des unes tirées des archives du journal sont placardées partout dans la ville, illustrant l’écart qui sépare la liberté d’expression d’aujourd’hui de celle d’hier. « Revoir Giscard en tête de nœud, bon sang ce que ça fait du bien ! » se régale un éditeur nostalgique. «C’est qu’on pouvait en dire des choses à l’époque, hein !» s’amuse un couple de promeneurs. Le samedi, les auteurs organisent une grève de la dédicace et une marche pour protester contre leurs conditions de vie et 4


Pour en finir avec 2015 Bill Franco

On ne peut pas rire de tout (détail de l’affiche) / DR.

L’arabe du futur, tome 2 © Sattouf / Allary éditions.

© Ministère de l’intérieur.

Il y a désormais une place Charlie Hebdo à Angoulême. Fluide Glacial fête ses 40 ans. Willem arpente tranquillement les allées du festival. Et Guy Delcourt n’est pas content de voir que le triangle rouge de son logo a été détourné par un indélicat : « Mais c’est qui, ce Vigipirate ? Ça va pas se passer comme ça, il va entendre parler de mon avocat ! ». L’exposition Barbier enchante, celle de Bill Watterson régale et les Moomins réjouissent tout le monde. De l’avis général, et contre toute attente, l’ambiance de ce quarante-troisième Angoulême est excellente. « Même Pasamonik est positif ! » note un éditeur à rayures. Lors de la remise des prix, la ministre de la culture peine à distinguer dessin de presse et bande dessinée. Blutch, plus tortueux que Menu, renvoie les politiques à leurs responsabilités. Le prix Charlie Hebdo est remis à titre posthume à… Cabu, Charb, Honoré, Tignous et Wolinski. Après Bill Watterson, c’est au tour de Katsuhiro Otomo d’être élu Grand Prix de la ville d’Angoulême ; il faut croire que le festival se spécialise dans les auteurs qui ne dessinent plus. « C’est peut-être un signe… » s’interroge un auteur chevelu dans le doute. Le palmarès est éclectique et charnu : Riad Sattouf obtient avec L’arabe du futur (Allary Éditions) son deuxième Prix du Meilleur Album,

l’augmentation du taux de cotisation de leur retraite complémentaire. « Un bel exemple de solidarité individualiste !» ricane un dessinateur plus politisé que la moyenne. L’après-midi du même jour, lancement des États Généraux de la Bande Dessinée (EGBD pour les intimes), sous l’égide de Benoît Peeters et Denis Bajram. L’objectif : faire un point sur l’état du secteur. Dans le théâtre d’Angoulême, c’est un long défilé d’acronymes (SNE, SEA, SNAC, RAAP, CNL, etc.) au cours duquel chacun se présente à un public qui pique rapidement du nez. Il se réveille pour écouter Jean-Louis Gauthey, éditeur de Cornélius et président du SEA, contester la durée des contrats d’édition et développer un point de vue grinçant sur la prétendue prospérité du secteur : « La prolifération n’est pas nécessairement une preuve de vitalité, à moins de considérer que le cancer est un signe de bonne santé.» Le public se réveille totalement pour huer le monsieur du RAAP qui, tentant de défendre l’augmentation des cotisations, démontre sa méconnaissance de la chaîne du livre. Il se fait tailler en deux par un Vincent Monadé, président du CNL, d’humeur sarcastique. Une spectatrice sourit en repliant son manteau : « J’ai la sensation que les conclusions de ces EGBD se concentreront presque exclusivement sur le statut des auteurs ». 5


Bill Franco Pour en finir avec 2015

Yoshihiro Tatsumi © Eiko Tatsumi.

 Dicentim © Kamb / DR.

Building Stories de Chris Ware (Delcourt) le Prix Spécial du Jury, Last Man de Balak, Sanlaville et Vivès (Casterman) le Prix de la Série, Yékini, roi des arènes de Lisa Lugrin & Clément Xavier (FLBLB) le Prix Découverte, Les royaumes du nord 1 de Stéphane MelchiorDurand & Clément Oubrerie (Gallimard) le Prix Jeunesse, San Mao de Zhang Leping (Fei) le Prix Patrimoine, Dérive Urbaine le prix de la BD alternative, Les vieux fourneaux de Lupano et Cauuet (Dargaud) le Prix du Public et Petites coupures à Shioguni de Florent Chavouet (Picquier) le Prix Polar SNCF. Début d’année en fanfare : La nouvelle encyclopédie de Masse tome 2 (Glénat) permettra de finir l’hiver, Retour à zéro de Smolderen & Bourlaud d’après Stefan Wul (Ankama) prouve que le divertissement et la recherche peuvent faire bon ménage, à l’inverse du Doctors de Dash Shaw (Çà et Là) qui prouve que la recherche et le divertissement peuvent faire bon ménage. Avec Capharnaüm (L’Association), Lewis Trondheim publie un livre inachevé mais jubilatoire, qui nourrit la frustration et l’imagination. Tout aussi touffu et généreux, Mind Game de Nishi Robin (IMHO), fait feu de tout bois, là où Feu de paille d’Adrien Demont (6 pieds sous terre) puise dans une campagne baroque son ambiance envoûtante. Aucun de ces livres

Mindgame © Robin Nishi / IMHO.

ne fait partie des coups de cœur de la Cité de la Bande Dessinée et de l’Image (CIBDI), qui pratique avec obstination le nivellement par le milieu (cf. page 17) et tente de faire partager son goût pour le mou et le beige par voie de newsletter. Février Réaction ? France Culture décide dans ses matinales de faire du « dessin à la radio », exercice gênant qui voit la dessinatrice Louison décrire à l’antenne ses crobards approximatifs. À Blois, on ouvre une maison de la BD. Décès à 81 ans de Jacques Kambouchner dit Kamb, le père de Couik et Dicentim, qui avait fait les belles heures de Vaillant et Pif Gadget. « Son style enfantin et charmant annonçait à sa manière des auteurs comme Anouk Ricard » remarque tristement un critique. Sur le site officiel d’Astérix, un casting permettra à deux anonymes de figurer dans le prochain album. À l’heure du selfie, faut-il encourager toujours plus de narcicisme ? L’éditeur Pierre Paquet reprend à son profit la vieille blague qui lui colle au basque en proposant, avec le dessinateur Jesus Alonso, une autobiographie titrée avec beaucoup de lucidité Paquet de merde. Et Charlie Hebdo reparaît, sous une couverture 6


Pour en finir avec 2015 Bill Franco

Retour à zéro © Smolderen / Bourlaud / Ankama.

 © Luz / Charlie hebdo, février 2015.

Ici © McGuire / Gallimard.

outil de vulgarisation : les informations y sont condensées à l’extrême, les planches forcément statiques ; on finit le livre avec le regret de constater qu’un documentaire ou un essai auraient mieux réussi à traiter ce sujet. On file en librairie se procurer le je-vais-tesoigner-de-la-bd-du-réel En temps de guerre de Delphine Panique (Misma), l’hilarant-maiscomment-il-fait Un vrai guerrier ne meurt jamais même si ça signifie la mort d’Antoine Marchalot (Arbitraire), et le gondolant-malgré-sa-couvmoche-comme-le-1 Megg Mogg and Owl 2 de Simon Hanselmann (Misma). Les coups de cœur du CIBDI ignorent ces pépites et intègrent sur un malentendu Ici de Richard McGuire à leur apologie du pain de mie.

divinement tordue de Luz. Les chiffres de ventes font péter le thermomètre. Alors qu’une réplique des attentats a lieu à Copenhage, Le Monde publie un papier sur les problèmes internes du journal satirique. Pendant ce temps-là, Joann Sfar reprend ses carnets pour le Huffington post pour partager avec le plus grand nombre ce que lui inspirent les attentats, le monde en général et lui-même en particulier. Ce mois de février est aussi celui de la parution d’un authentique chef-d’œuvre, Ici de Richard McGuire (Gallimard). Reprenant le principe de la bande dessinée de 6 pages qu’il avait donné à Raw en 1989, Richard McGuire fait d’un salon ordinaire le théâtre du temps qui s’écoule. Les époques se chevauchent en allers-retours, des infra-histoires apparaissent pour s’effacer aussitôt, et les échos qui résonnent dans ce tunnel temporel font de cette lecture une expérience vertigineuse. On découvre à la Galerie Martel la matière première familiale de Ici, ainsi que la version iPad du livre qui pousse encore plus loin le trouble, substituant au déroulé pensé par Richard McGuire des constructions aléatoires parfois plus surprenantes que l’original. La révolution Pilote de Aeschimann et Nicoby (Dargaud) montre les limites de cette bande dessinée du réel qui prend le 9e Art pour un

Mars Le samedi 7, mort de Yoshihiro Tatsumi à l’âge de 79 ans. C’est peu dire que la bande dessinée japonaise perd l’un de ses maîtres. Malgré l’importance de son apport et l’abondance de son œuvre, l’inventeur du gekiga doit à sa position de franc-tireur d’avoir toujours été maintenu à l’écart du marché de masse. Son autobiographie, Une vie dans les marges (Cornélius) remporte de nombreux prix et lui apporte une reconnaissance tardive, au Japon comme à l’étranger. 7


Bill Franco Pour en finir avec 2015

Gris © Schrauwen / Arbitraire.

 Eros X SF © Ishinomori / Lézard noir.

Une semaine plus tard, c’est Alain le Saux, créateur de la série des « Papas » chez Rivages, grand connaisseur du dessin et co-fondateur des éditions du Sagittaire, qui disparaît. Le 18, le musée du Bardo à Tunis est visé par une attaque terroriste qui fait 24 victimes. Nouvel écho à Charlie Hebdo avec le slogan « Je suis Bardo », mal compris du côté de la Madrague. Le 24, un copilote dépressif de la Germanwings crashe son airbus A320 sur les alpes, faisant 150 morts. Oui, un crétin ose « Je suis Germanwings ». Tensions du côté de Charlie Hebdo, une partie de l’équipe signant une tribune dans Le Monde pour demander une refondation et une nouvelle gouvernance du journal. L’expérience Olivius, fruit de l’association de Cornélius et des éditions de L’Olivier s’arrête sans avoir convaincu. « Hein ? Quoi ? Ah zut. » s’émeut un libraire en reprenant un caramel. Une marche vient rappeler pendant le Salon du Livre les difficultés que rencontrent les auteurs, précarisés par leur statut et par des éditeurs peu partageurs. « Pas d’auteurs, pas de livres ! » clament leurs badges. Vincent Montagne, patron du Syndicat National de l’Édition marche avec eux. « Tiens, un proverbe : les poulets oublient les dents du loup lorsqu’il défile avec eux » analyse le libraire amateur de caramels.

Alain le Saux / DR.

La série de De Gieter « Papyrus » s’achève dans Spirou après quarante années d’existence et de raideur. « Cette pirouette finale comme quoi tout cela n’était qu’un rêve n’est pas du tout à la hauteur de la série » s’indigne un lecteur. Qui se dévoue pour vérifier ? Bon, tant pis. Pendant ce temps-là au Festival du Film sur l’Art, Joann Sfar assiste à la présentation du film que lui a consacré Mathieu Amalric. Le sculpteur de Scott-J’t’explique la bédéMcCloud (Rue de Sèvre) est célébré comme un événement majeur. L’auteur a beau y mettre en pratique ses fameuses théories, le livre n’est pourtant pas fameux. « Si c’était un roman, ce serait du Marc Lévy. Est-ce que Libé et les Inrocks y consacreraient une double page ? » soupire une lectrice. « C’est de la merde ! » clame un éditeur qui n’a pas remporté les enchères. Si l’on veut regarder le présent dans les yeux, on va rencontrer en librairie l’intriguant Lara Canepa de Giacomo Nanni (Cornélius), le mystérieux Gris d’Olivier Schrauwen (Arbitraire), le copieux catalogue d’exposition Heta-Uma (Le Dernier Cri), la pochette-surprise Crapule de J. & E. Leglatin (The Hoochie Coochie) et Les nouveaux mystères de Jake Raynal (Fluide Glacial). Le CIBDI ignore cette sève, préférant touiller son gruau de la cuillère et faire du Sculpteur l’un de ses coups de cœur. 8


Pour en finir avec 2015 Bill Franco

Le sculpteur © McCloud / Rue de Sèvres.

Tumultes © Micol / Cornélius.

Avril Le groupe La Martinière vend son outil de diffusion-distribution Volumen au groupe Editis. Pour faire simple, les moyens de diffusion se concentrent et ce n’est pas de bon augure pour un système déjà archaïque, qui va faire beaucoup de victimes collatérales en s’émiettant. Du côté d’Angoulême, c’est le retour des embrouilles autour du renouvellement de la convention qui lie l’association du festival (FIBD) à l’organisateur, 9e Art+. La mairie est à la manœuvre pour « municipaliser » le festival auquel elle n’a pas su offrir de structures pérennes en plus de 40 ans. Hum hum… Pendant ce temps, après un Festival de Bastia toujours très agréable, on découvre une excellente édition des Rencontres d’Aix-en-Provence qui, associant classiques et modernes, convivialité et climat, sont devenues un rendez-vous incontournable de l’amateur. À l’autre bout de la France, le Pulp festival commence à s’installer, confrontant avec succès la bande dessinée au théâtre et à la danse — refus d’employer ici la terminologie « arts vivants ». Probablement l’un des livres les plus troubles et urticant de ces dernières années, Cigish de Florence Dupré la Tour (Ankama) brouille toute frontière entre réalité et mensonge, transformant l’imposture en manège. Indispensable.

Cigish © Dupré la Tour / Ankama.

Nicolas de Crécy, l’homme qui arrête la bande dessinée à chaque fois qu’il finit un album, fait son retour au music-hall avec La république du catch (Casterman). Et c’est bon ! Hugues Micol expose sa virtuosité à la Galerie Martel, accompagnant Le printemps humain (Casterman), mais surtout Tumultes (Cornélius), impeccable récit aussi drôle que graphiquement renversant. Au détour d’un article du Monde on apprend que Mon Lapin (L’Association), c’est fini. Et que Arrgh ! a des difficultés. Kaboom résiste, heureusement. Pendant ce temps-là, Joann Sfar se met à la peinture et expose le résultat, un hommage à Pierre Bonnard, qui coïncide avec l’exposition que le musée d’Orsay consacre au peintre ; le tout donne un livre Je l’appelle Monsieur Bonnard (Hazan). Riche printemps en librairie avec La favorite de Matthias Lehmann (Actes Sud), Texas #2 d’Olivier Texier (Vide Cocagne), Le voleur de livres d’Alessandro Tota & Pierre Van Hove (Futuropolis), Willem Akbar ! de Willem (Les Requins Marteaux), Rose profond de Dionnet & Pirus (Casterman) et Eros X SF de Shotaro Ishinomori (Le lézard noir). Au CIBDI, des lutins farceurs remplacent pendant la nuit tous ces beaux fruits juteux par leurs reproductions en plastique, moins vives et moins odorantes. Le lendemain matin, c’est le coup de cœur. 9


Bill Franco Pour en finir avec 2015

Silvia Regina © Hagelberg / L’Association.

 La fourmilière © Deforge / Atrabile.

Mai Décès à 79 ans de Pierre Sterckx, critique d’art et spécialiste d’Hergé. Les tintinophiles lui doivent leur vocation et leurs premiers émois. Luz fait paraître Catharsis (Futuropolis). Tout est dans le titre. « Le livre est impossible à appréhender normalement, presque difficile à lire, empêchant tout commentaire… » se défend un critique chauve. Jeannette Bougrab profite de l’occasion pour se libérer dans Valeurs Actuelles de la rage que lui cause la mort de Charb, son compagnon au moment des événements. Qu’elle ne supporte pas qu’on minimise cette relation — dont elle veut prouver la stabilité par une procédure ( ! ) — ou qu’elle cherche une victime expiatoire, elle s’en prend à Luz avec une hystérie de poissonnière, lui reprochant de ne pas être mort le 7 janvier et de ne plus vouloir dessiner le prophète. « On a connu mieux, comme héros ! La greffe qui marche le moins bien, c’est la greffe de couilles. » Erreur, Jeannette ; c’est la greffe de cerveau. Décès à 69 ans de Gudule, ancienne collaboratrice de Hara-Kiri, Charlie Hebdo ou Le Psikopat, et romancière à l’imagination prolifique. Un reportage de Didier Pasamonik nous apprend que le 18e Festival de la BD de Zagreb se déroule dans une mosquée. Le Festival de Montréal fête les 25 ans de Drawn & Quarterly

Catharsis © Luz / Futuropolis.

et le Toronto Comic Arts Festival reçoit Charles Burns. Zaï zaï zaï zaï de Fabcaro (6 pieds sous terre) débarque en librairie ; personne ne peut imaginer le phénomène qu’il va devenir quelques mois plus tard. Pendant ce temps, Joann Sfar publie Si Dieu existe (Delcourt), le premier volume de ses carnets du Huffington post. Belle ménagerie en librairie avec La fourmilière de Michael Deforge (Atrabile), La renarde de Marine Blandin & Sébastien Chrisostome (Casterman / Professeur Cyclope), La maison aux insectes de Kazuo Umezu (Le lézard noir) et Les puissances de l’avenir / Désert de Renaud Thomas (Arbitraire). Au CIBDI, on prétexte que les douaniers ont refusé l’entrée du département à ces merveilles pour leur préférer des coups de cœur plus en rapport avec le gris des eaux boueuses de la Charente. Juin Grosse nouveauté à Angoulême : la crise se déclenche à l’été et non plus à l’automne. La mairie veut la peau de 9e Art+ — tellement diabolisé qu’il en devient sympathique. Elle ne rechigne devant aucune pression ni aucune manœuvre pour atteindre son but. Comme par miracle, un groupe qui prétend agir au nom de l’intérêt général et qui s’est nommé sans honte Les indignés de la BD d’Angoulême 10


Pour en finir avec 2015 Bill Franco

Cahier de vacances © Michiels / Frémok.

Modeste et Pompon © Franquin / Lombard.

lance une pétition anti-9e  Art+. On découvre par la suite qu’il est composé de proches de la mairie, d’ennemis du festival et de gens ayant un intérêt direct à sa municipalisation — notamment des producteurs d’animation et de jeux vidéos (prompts à dénoncer les subventions lorsqu’elles ne tombent pas dans leurs poches) qui verraient d’un bon œil le projet de Samuel Cazenave, adjoint à la culture, de transformer le salon en une sorte de Comicon intégrant… animation et jeux vidéos. Le même Cazenave est nommé Président de la Cité de la BD. Tout cela sent très très bon. L’association craque et dénonce le contrat. « Bordeaux, ça pourrait être pas mal. Ou La Rochelle, ils avaient fait des propals… » débattent quelques éditeurs fatigués par la pyromanie angoumoisine. Moulinsart perd son premier procès en Hollande contre une association de tintinophiles publiant des articles illustrés de cases des albums. Mathieu Sapin a passé un an à l’Élysée et il en ramène un livre (Dargaud) ; on aurait préféré qu’il ramène des chocolats… Pendant ce temps-là, imitant Daniel Balavoine et Francis Lalanne, Joann Sfar devient commentateur politique sur BFM TV et dans Le Figaro. Pour les vacances, du copieux avec Silvia Regina de Matti Hagelberg (L’Association), L’intégrale de Modeste et Pompon de Franquin,

Les puissances de l’avenir © Thomas / Arbitraire.

Greg & Goscinny (Le lombard), Mister Natural de Robert Crumb (Cornélius) et le Cahier de vacances de Steve Michiels (Frémok). Du côté du CIBDI, on ignore ces succulences pour se faire un bon gros sniff de poussière.

Juillet Oui, il y a encore des revues ! Dopututto Max en est à son septième volume, retrouvant la dynamique de feu Lapin et Le journal de Judith et Marinette. Lagon (2 numéros) exploite le procédé risographique à son meilleur. Pré carré (6 numéros) poursuit son travail théorique sur la bande dessinée. Et La revue dessinée ? Ah non, pardon, ça c’est un mook ! « De « mou » et de « bouc », truc informe qui sent pas bon » se moque une lectrice pas dupe. À la mairie d’Angoulême, on se frotte les mains depuis que l’association du festival a dénoncé le contrat. Manque de bol, la chose n’a pas été faite dans les formes… et le contrat est reconduit automatiquement pour 10 ans. « Ils voulaient plus de professionnalisme ? En voilà. Au moins, comme ça, c’est clair. » tranche en souriant un éditeur peu suspect de gauchisme. Un musée du Chat (de Geluck) et du dessin d’humour va ouvrir à Bruxelles. Personne ne semble choqué par la contradiction. À Japan Expo, un gros s’évanouit ; ça tient chaud, un 11


Bill Franco Pour en finir avec 2015

Men beg © Mead / Le dernier cri.

Tel qu’en lui-même enfin © Killoffer / L’Association.

  Sunny, tome 3 © Matsumoto / Kana.

En librairie, il y en a pour tous les goûts avec le prodigieux Tel qu’en lui-même enfin de Killoffer (L’Association), le toujours surprenant Lastman 7 de Balak, Sanlaville & Vivès (Casterman), le prometteur La danse des morts de Pierre Ferrero (Les Requins Marteaux) et l’incontournable Cette ville te tuera de Yoshihiro Tatsumi (Cornélius). Aucune de ces bandes dessinées ne fait partie des coups de cœur du CIBDI qui leur préfère des choses sages et moins bruyantes comme des enfants morts.

costume de Pikachu ! Pendant ce temps-là, Joann Sfar fait la promo de La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil, le film qu’il s’apprête à sortir début août. En librairie, on ne laisse pas passer Gotham central 4 de Ed Brubaker & Grégory Rucka (Urban Comics), Les Schtroumpfs, intégrale 3 de Peyo & Delporte (Dupuis) et Sunny #3 de Taiyou Matsumoto (Kana). Le CIBDI est en vacances. Mais pas d’inquiétude, un robot spécialisé dans la reconnaissance optique va choisir les coups de cœur en croisant différents critères de fadeur.

Septembre Une chasseuse de pédophiles nommée Jacky Brown (authentique) interprète mal les tableaux de Stu Mead et déclenche une campagne de harcèlement contre Le Dernier Cri. Des militants fascistes et des intégristes catholiques (pléonasme) se joignent à la danse, encouragés par Marion Maréchal-Le Pen, et les menaces de mort commencent à s’accumuler sur la tête de Pakito Bolino. « C’est comme une fatwa mais avec des chrétiens. Différentes croyances, même connerie ! » rouspète un patron de bistro aux origines équivoques. David Prudhomme et Pascal Rabaté viennent apporter une fraîcheur providentielle à cette rentrée avec Vive la marée (Futuropolis), promenade balnéaire sans intrigue ET sans temps morts.

Août Avec Silex in the city, ses calembours et ses décalages élémentaires, Jul se pose en digne successeur de l’Almanach Vermot ; rholala, on se gondole dans la salle des profs. Un nouveau Blutch, ça ne se boude pas. Mais Vue sur le Lac (Dargaud) ne parvient pas à choisir s’il est une anthologie, un catalogue d’exposition ou un recueil de dessins. Monsieur Pointilleux passe une tête : « C’est imprimé à la graisse d’oie, c’est tout bouché ! » Que ceux qui regrettent l’absence d’appareil critique se tournent vers le dossier Blutch de Bédéphile, la revue du festival BDFil. Pendant ce temps-là, Joann Sfar sort Le chat du rabbin, tome 6 (Dargaud). 12


Pour en finir avec 2015 Bill Franco

L’amour sans peine © Ayroles / L’Association.

Le retour de Mr Natural © Crumb / Cornélius.

 Le programme immersion © Quievreux / Matière.

Octobre Pitch, l’arnaque mitonnée par Media participations pour faire croire aux lecteurs que leur libraire leur conseille les productions du groupe (Dargaud, Dupuis, Lombard, Urban et Kana) — voir Nicole #1 — continue de piétiner la loyauté et l’information dues aux clients. Qui contacte la répression des fraudes ? « On ne peut pas, Dargaud vient de nous offrir un iPad » s’excuse une paire de libraires enrôlés. Le prix Landerneau va à Manu Larcenet pour son adaptation du Rapport de Brodeck de Philippe Claudel. Le lauréat aurait trouvé plus juste que Vive la marée soit récompensé. Et le président du jury, Philippe Geluck, aurait voulu que ce soit Zaï zaï zaï zaï, jurant qu’il va « en tant que citoyen, que confrère, (…) s’attacher à sa visibilité ». Très réussie, ta fête, Michel-Édouard… C’est à Patrick Peloux d’annoncer son départ de Charlie Hebdo. Aux Rencontres Chaland de Nérac, Prudhomme et Rabaté digèrent en dérivant sur la Baïse. Pendant ce temps-là, Joann Sfar présente au premier Comicon de Paris son nouveau carnet Je t’aime ma chatte. (Delcourt). En librairie, l’amateur éprouve un choc face à tant de beauté : Barnaby de Crockett Johnson (Actes Sud / L’An 2), L’art macaque de Benoît Preteseille (Cornélius), L’amour sans peine de François Ayroles (L’Association), Arsène

« C’est la première bd achevée par Skype » note de façon lapidaire un auteur chauve ayant participé à l’élaboration du livre. Corto Maltese revient avec Sous le soleil de minuit de Canales & Pellejero (Casterman) et, si l’intrigue laisse à désirer, le dessin tient la distance. «Il faut le dire, à la fin, Pratt il s’en foutait. Là, c’est mieux.» conclut le libraire grand consommateur de caramel. Luz quitte Charlie Hebdo. Le festival Formula Bula essaie de se faire une place à Paris. Le site Du9 fête les 10 ans de sa formule actuelle. Peut-on faire de la bande dessinée racoleuse et bien-pensante ? Réponse rapidement avec Les Arènes qui se lancent dans le domaine. Pendant ce temps-là, Joann Sfar fait partie des dix dessinateurs internationaux invités par France Culture pour la Journée du dessin de presse. En librairie, on célèbre Esprits des morts et les retrouvailles de Edgar Allan Poe et Richard Corben (Délirium), Le programme immersion et la SF glacée de Léo Quievreux (Matière), L’Art actuel de Herr Seele & Kamagurka (Frémok) et Le retour de Mister Natural de Robert Crumb (Cornélius) volume encore plus indispensable que le précédent. Face à ces livres excitants, le CIBDI frôle la crise cardiaque et les médecins doivent lui prescrire un traitement à base d’eau tiède qui lui inspire quelques coups de cœur. 13


Bill Franco Pour en finir avec 2015

© Coco / Charlie hebdo, novembre 2015.

L’homme au landau © Lob / Cornélius.

Schrauwen d’Olivier Schrauwen (L’Association), Chiisakobé Vol. 1 de Minetaro Mochizuki (Le lézard noir), Unlucky Young Men 1 de Eiji Otsuka & Kamui Fujiwara (Ki-Oon), Sur les routes de France de Pierre Fournier (Les cahiers dessinés). Loin de ces merveilles, quelque part dans les entrailles du CIBDI, des piaillements de joie accueillent autour d’une verveine des coups de cœur fabriqués dans la même laine que la spécialité locale, la charentaise.

Zaï zaï zaï zaï © Fabcaro / 6 pieds sous terre.

Et puis le 13 novembre, pendant le sympathique et exigeant Festival de Colomiers, les attentats de Paris. Il va donc falloir finir l’année comme elle a commencé, la tête lourde. Accompagnant cette tragédie, des dessins de tour Eiffel qui saigne surgissent de toute part. Des imbéciles se disputent sur Facebook la paternité du nauséeux slogan « Je suis en terrasse » et des restaurateurs opportunistes piochent là-dedans une campagne de com’ pour préserver leur chiffre d’affaire. La une de Charlie Hebdo signée Coco parvient à faire oublier ces réactions misérables. Pendant ce temps-là, Joann Sfar remet au goût du jour la devise de Paris Fluctuat Nec Mergitur. L’ACBD décerne son prix à Zaï zaï zaï zaï de Fabcaro (6 pieds sous terre), succès surprise de l’année, que certains peinent à comprendre « Ok, le bouquin est sympa, mais là, c’est too much, on me l’a déjà offert deux fois ! » n’en revient pas un dessinateur cravaté. Un père vertueux de Ludovic Debeurme (Cornélius) est un album incandescent dont la puissance narrative et graphique laissent le souffle court. Ludovic Debeurme s’y réinvente sans rien trahir de son univers et nous offre son livre le plus accompli. Chef-d’œuvre. Curieusement, les clients lui préfèrent Les intrus d’Adrian Tomine, chez le même éditeur.

Novembre Le festival de Blois consacre une exposition au génial Jacques Lob et Cornélius en profite pour rééditer son œuvre de dessinateur, L’homme au landau et autres histoires. Le film de Franck Ekinci, Tardi & Legrand Avril et les mondes truqués explore avec succès un steampunk à la française. Après le multi-violé Petit Prince, c’est à Little Nemo de subir un viol esthétique entre les mains de Nelson Daniel & Gabriel Rodriguez (Urban comics). Luc Besson annonce qu’il va s’occuper de Valérian. Il faudrait trouver de la place pour dire tout le mal qu’il y a à dire de La présidente de François Durpaire & Farid Boudjellal (Les Arènes — on vous l’avait dit) ou de l’édition catastrophique du Monde d’Edena de Mœbius (Casterman), mais ils ont tout vendu donc on a tort. 14


Pour en finir avec 2015 Bill Franco Ludovic Debeurme

un père vertueux

Le quatrième monde © Kirby / Urban comics

Un père vertueux © Debeurme / Cornélius.

 Shigeru Mizuki / DR.

Décembre Près de 20 millions d’euros se sont échangés cette année lors des ventes aux enchères BD. « Mais certains auteurs comme Bilal, Druillet, Tardi, Schuiten, de Crécy, Manara ou Sfar ont déçu en ne tenant pas la cote » pointe un journaliste passionné par ces questions. La mairie d’Angoulême, ville autoproclamée « la cité des festivals », enterre Musiques Métisses en lui coupant les vivres pour ses 40 ans. Pendant ce temps-là, Joann Sfar réalise l’un des segments du film Le Prophète, produit par Salma Hayek. Encore quelques retardataires en librairies avec Vies de la mort de L.L. de Mars (The Hoochie Coochie), Joker de Benjamin Adam (La pastèque), Le quatrième monde #2 de Jack Kirby (Urban comics). Aucun de ces livres ne retient l’attention du CIBDI qui, perdu dans son délire « 50 nuances de beige », croit rendre compte du marché en affichant les meilleures ventes de sa librairie sur son site. Que l’institution phare du secteur s’intéresse si peu au présent, à l’avenir et à la diversité, se montrant même moins éveillée que le comité de sélection du Festival, ça pose un certain nombre de questions. Comme par exemple : « Y’a quelqu’un dans le radeau ? » Bonne année 2016 à tous.

Le 30 novembre, disparition de Shigeru Mizuki à 93 ans. Immensément populaire au Japon, il tenait dans le monde du manga une place à part, son style mêlant hyperréalisme et caricature n’ayant jamais été imité. Il était l’un des rares mangaka à être considéré comme un « artiste ». Ayant côtoyé la mort de très près pendant la guerre du Pacifique, il avait développé un univers plus fantastique que mystique dans lequel le dialogue avec la grande faucheuse était permanent. Il en avait tiré une philosophie de l’existence qui, sans contester la gravité de nos destins, plaidait pour une légèreté de l’instant, exaltant la curiosité pour le monde. « Il faut tirer le meilleur du temps qui nous est donné » disait-il. Et Dieu sait qu’il l’a fait. On va se remonter le moral en librairie, avec Un père vertueux bien sûr, mais aussi avec l’indispensable Krazy Kat 1940-1944 de Georges Herriman (Les Rêveurs), le bien net Vers la ville de Tom Gauld (2024), l’expressioniste Vie et mort du buveur de Jakob Hinrichs (Denöel Graphics), la tant attendue Anthologie Vampirella (Délirium), l’inespéré Gazoline l’intégrale de Jano (Les Requins Marteaux), le longtemps rêvé Topor, le voyageur du livre de Roland Topor (Les cahiers dessinés). Au CIBDI, on jette tout ça sur le sol pour faire place aux tartines de tarama. Folie.

Bill Franco 15


Jérôme Dubois Encore plus vite Jérôme Dubois a publié Jimjilbang, son premier livre, en 2014 aux éditions Cornélius. Il y déploie une rigueur graphique impressionnante, privilégiant les compositions géométriques tangentes et… Hé mais… C’est pas ce que j’avais déjà écrit dans Nicole 2 ?

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JL Capron

SANS AUTEURS ET SANS DROITS Je me souviens les avoir regardés se disputer à travers la vitre. C’était le cœur de la bande dessinée qu’on avait réuni dans cette pièce mal aérée. Il y avait là tous les représentants des auteurs. Le patron de la FNS9A (Fédération Nationale pour la Sincérité du 9e Art) tentait de maintenir le calme. « On va quand même pas se laisser tondre la laine sur le dos comme des moutons ! » hurlait le type du CRAS (Confédération Rigoriste de l’Art Séquenciel). Le responsable de l’ANAL (Alliance du Neuvième Art Libertin) se plaignait du taux de TVA de la pornographie. « Nos membres doivent bénéficier d’exonérations fiscales ! » répétait sans cesse le président du AARGH (Association des Auteurs de Roman Graphique Humaniste). Le RANCE (Réseau de l’Art Neuvième Contre l’Élitisme) se moquait de leurs revendications. Le leader du PLOUC (Paquet Libertaire d’Ouvroir Utopique du Comics) réagissait systématiquement à ses blagues. Chacun défendait au nom du collectif des intérêts particuliers. Tous des hommes, comme d’habitude. C’était un avantage. Quand je suis entrée dans la salle, leurs regards se sont posés sur moi, j’y ai lu autant de haine que de respect. Le type du RANCE a ricané : « Le BEDEF se décide à nous envoyer un émissaire ? Pardon, UNE émissaire ! »

Le type du CRAS a démarré au quart de tour : « Pas auteurs, pas d’éditeurs ! — Pas d’éditeurs, pas de droits d’auteurs, ai-je rétorqué. Réfléchissez voyons, nous sommes vos alliés naturels. Contrairement à l’Europe. » C’était le mot magique. Ils se sont tous affalés. Je leur ai expliqué comment nous allions défendre la durée de la propriété littéraire et la maintenir à 70 ans après leur mort, pour que leurs petits-enfants puissent encore empocher les dividendes de leur travail. Le PLOUC a vaguement tenté de parler de durée de contrats raccourcie et d’auto-édition, ne suscitant chez les autres que des rictus horrifiés. C’est ainsi qu’ils nous ont cédé leurs droits numériques. L’année suivante, j’ai parlé de l’Amérique et de l’accord de libre-échange Potomak. L’année d’après, de la Chine et du piratage officialisé par le gouvernement Ziang 3. Puis de L’inde et de l’Afrique Refondée. Et ainsi de suite. Peur après peur, ils nous ont tout cédé. Leurs droits. Leurs personnages. Leurs univers. Leurs styles. Leurs noms. Les ayant acquis, qu’est-ce qui pouvait nous empêcher de les dupliquer ? De les modifier ? De les coter ? De les revendre ? De les détruire ? Je vous le demande, Monsieur le juge : où est notre faute ?

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Olivier Texier Le Royaume des rêves On ne présente plus Olivier Texier, qui est né en 1972 dans une boîte de camembert Elle & Vire, sur l’étagère « Fromages à pâte molle » d’un supermarché de Nantes. Son père voulait manger ce midi-là un bon calendos et sa mère s’était dévouée pour aller faire les courses.

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Le Royaume des rêves Olivier Texier Arrivée au rayon « fromagerie », madameTexier commença à tâter les fromages afin de choisir le plus coulant pour son mari. Mais soudain, son pouce rencontra la tête d’un enfant ! Un enfant minuscule qui dormait en rond au fond de la boîte de camembert.

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Olivier Texier Le Royaume des rêves C’était Olivier. Sa mère fût aussitôt séduite par sa petite tête de fromage et rentra à la maison avec la boîte de camembert (3 francs 50) « T’as mon calendos ? » demanda monsieur Texier. « Non, mais j’ai ramené un gosse ! » s’exclama madame Texier, pleurant de joie.

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Le Royaume des rêves Olivier Texier « Rhhooo ! Comment il s’appelle ? » demanda monsieur Texier tout ému en se penchant au-dessus de la boîte de camembert. « Attends, je crois qu’il a une étiquette autour du cou… » souffla madame Texier en s’emparant d’une loupe. « O… Olivier ! »

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Olivier Texier Le Royaume des rêves À ces mots, le petit Olivier ouvrit les yeux. Puis il bâilla en faisant une mine adorable. « Qu’il est mignon… » dit maman Texier. « J’ai un fils… » soupira de bonheur papa Texier. « Qu’est-ce qui se passe ? » demanda mémé Texier en sortant de sa chambre en pantoufles.

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Le Royaume des rêves Olivier Texier « Hooo ! Mais c’est merveilleux, mes enfants ! » s’exclama-t’elle en se penchant sur la boîte de camembert au fond de laquelle la regardait son petit-fils. « Mais où est-ce qu’on va le mettre ? » demada-t-elle encore. « Fais tes valises, maman. » répondit papa Texier.

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Olivier Texier Le Royaume des rêves Olivier avait désormais une famille et une grande chambre pour lui tout seul, dans laquelle il pouvait jouer avec les affaires de mémé. Un jour enfin, il alla à l’école et tout le monde l’appela Calendos. C’est ainsi qu’Olivier Texier devint auteur de bande dessinée.

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BD Réalité François Ayroles François Ayroles a publié en 2015 L’amour sans peine à L’Association, livre dont des extraits avaient été présentés dans le dernier numéro de Nicole, assortis d’une biographie dont François s’est empressé de contester l’exactitude : « Né à Paris, pas à Villejuif ! »

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François Ayroles BD Réalité Pauvre François… Plus naïf qu’un enfant à l’approche de Noël… Hélas, François, hélas… Pardonne-moi de casser ton rêve mais Nicole (et Franky) tient à se construire une réputation basée sur la qualité et la précision des informations qu’elle propose à ses lecteurs.

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BD Réalité François Ayroles François, mon pauvre ami, tu es né à Villejuif. En 1953. Certes, les registres de la maternité, ainsi que les archives préfectorales ont été falsifiées pour faire croire à une naissance parisienne en 1969. Mais les grossières modifications qu’une main inconnue a apportée

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François Ayroles BD Réalité aux dossiers de la République n’ont pu tromper la sagacité des enquêteurs que j’ai délégués sur place. Tes parents t’ont élevé en entretenant en toi cette croyance que tu étais 16 ans plus jeune que ton âge véritable. Tu n’avais pas trois ans lors de ton entrée

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BD Réalité François Ayroles à la maternelle, mais 19 ans. Comprends-tu à présent le décalage qui, toute ta scolarité, a compliqué tes relations avec tes condisciples ? Certes, il y eut quelques avantages, en particulier auprès de la gent féminine, toujours prompte à honorer la maturité.

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François Ayroles BD Réalité Mais, pour aussi choquante et navrante qu’elle soit, l’explication de cette sagesse par laquelle tu nous étourdis à chaque nouvelle parution tient toute entière dans cette avance que tu n’as jamais cessé d’avoir sur nous autres, fans condamnés pour toujours au noviciat.

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JL Capron

Hiérarchie

Au Ministère de la Culture et du Bien Savoir Vivre Ensemble, Saladine Poitrenin est très ennuyée. Elle est à quelques mois de la retraite et, après une brillante carrière de culturocrate qui l’a vu survivre à une quinzaine de Ministres de la Culture, de la Communication et du Numérique, elle doit mener à bien la réforme des Arts majeurs et déterminer quelle forme nouvelle pourra prétendre au titre de 10e Art. Le dossier est complexe et il serait déplorable d’achever sur un risque inconsidéré une carrière marquée par la prudence et les promotions. « Allez-y, Eddie, je vous écoute. — J’ai compilé toutes les données sur le sujet, madame la directrice », commence le jeune culturocrate en lui tendant une chemise. Saladine Poitrenin ouvre le dossier et y trouve une feuille A4 reproduisant l’article Wikipédia consacré au sujet. Elle sourit intérieurement, satisfaite par tant d’efficacité ; elle a toujours su choisir ses collaborateurs. — Pour vous résumer les choses, Madame la Directrice, poursuit Eddie en se bombant comme une tourterelle, la classification des arts majeurs s’établissait à l’origine ainsi :

devient 1. Architecture 2. Sculpture 3. Arts

visuels (Peinture & Dessin) 4. Musique 5. Arts littéraires (littérature, poésie, dramaturgie) 6. Arts de la scène (théâtre, danse, mime, et cirque) 7. Cinéma 8. Arts médiatiques (télévision, radio, photographie, publicité) 9. Bande dessinée. On en est là*. — Je vois que la liste des prétendants au 10e Art

est longue… La gastronomie*, le modélisme*, le graphisme*, la calligraphie*, la parfumerie*, l’humour*, l’origami*, le tatouage*, la prestidigitation*… — Oui, Madame. Un vrai casse-tête. Mais je me suis permis de travailler à une proposition intégrant ces arts populaires à une hierarchie depuis longtemps considérée comme trop élististe. — Je vous écoute, Eddie. — Voici : 1. Arts maisonaux (architecture, décoration, gastronomie) 2. Arts corporels (sculpture, tatouage, stretching, pilate, parfumerie) 3. Arts visuels (peinture, dessin, graphisme, calligraphie, graf) 4. Arts musicaux (musique, karaoké, tuning) 5. Arts littéraires (littérature, poésie, dramaturgie, slam, gags) 6. Arts vivants (théâtre, danse, mime, cirque, stand-up) 7. Arts cinématographiques (cinéma, clips, séries télé) 8. Arts médiatiques (télévision, radio, photographie, publicité) 9. Arts bédéiques (BD, story-board, dessin de presse) et 10. Arts ingénieux (modélisme, origami, prestigiditation). Tout rentre, Madame !

1. Architecture 2. Sculpture 3. Peinture 4. Poésie 5. Tragédie*. Au 20e siècle, la hiérarchie est revue et 4. Poésie laisse place à 4. Musique pendant que 5. Tragédie est remplacé par 5. Littérature. On ajoute 6. Théâtre & Danse et 7. Cinéma. Dans les années 1960, nouvel entrant avec 8. Télévision et/ou Publicité*, per-

— Mais mon Dieu non, Eddie ! s’écrie Saladine Poitrenin, paniquée. Vous… Vous avez oublié le Roman Graphique !! — Je n’ai pas su où le mettre, je… je me suis dit que ça pourrait attendre le 11e Art, Madame la Directrice… tremble Eddie comme un moineau. — Oui… Pourquoi pas… acquiesce Saladine, pressée de laisser ce problème à son successeur. Je crois que nous sommes bons ! sourit-elle. Il ne leur reste plus qu’à aller soumettre ce dossier au ministre Finkielkraut.

sonne ne parvenant à trancher entre les deux. — Et c’est là, qu’on case la BD ! Hahaha ! Pas mal, hein ? plaisante la directrice. — Hahaha, excellent, Madame ! s’esclaffe Eddie en pensant à sa carrière. La hiérarchie est une nouvelle fois revue à la fin du 20e et

* Authentique 31


Olivier Texier Le Royaume de l’évidence Le dernier livre paru d’Olivier Texier s’intitule Texas #2 et il a été édité par Vide Cocagne. L’ancien enfant-fromage le dédicacera à tous les amateurs, à l’exception de ceux qui l’appelleront Calendos. On ne dit pas Calendos ! Trop familier. On dit M. Camembert.

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En marchant Zuo Ma J’ai appris récemment que nombre d’entre vous n’avaient pas lu le précédent opus de Nicole (et Franky) et j’en ai été très déçue. C’est d’autant plus regrettable que nous n’avons pas l’intention de conserver en stock les invendus des anciens numéros, qui vont devenir

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Zuo Ma En marchant introuvables. Le premier volume de Franky (et Nicole), édité par Les Requins Marteaux, fait déjà l’objet de spéculations chez les petits crapauds de la bande dessinée. Je ne peux donc que vous conseiller de vous procurer au plus vite Nicole (et Franky) 2.

 Toute la famille  est de retour vers notre village natal …

 Ce ne sera plus  très long…

  … avant que ce village disparaisse complètement.

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En marchant Zuo Ma Sachez-le, la politique des éditions Cornélius sera, sur ce sujet, très sévère. C’est une des caractéristiques de la maison, qui a été mise en place par mon père dès la création de la maison. Il appelle ça « la politique de non-respect du lecteur ». Je sais, c’est choquant…

 Une des spécialités du coin, c’est la culture de la mandarine.  Sur le chemin, je voyais le sourire de ces innombrables taches oranges contrastant dans le vert des mandariniers.

158 !

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Zuo Ma En marchant Mais selon mon père, c’est la plus grande marque de respect qu’on puisse manifester au lecteur. « Il ne faut pas lui donner ce qu’il attend. Et ne pas l’entretenir dans l’illusion que tout est éternel. La vie n’est pas éternelle. Nos stocks non plus. » C’est papa qui parle.  Ce sont les numéros sur les poteaux  le long du chemin. 160 !

L’un   après l’autre …

159 !

Tu seras à la maison  sans même t’en  rendre compte !

Mamie

Tu as grandi ! Tu  as eu ton  diplôme ?

 Mamie,  ça fait deux ans  déjà !

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En marchant Zuo Ma Une fois, un admirateur des éditions Cornélius est venu sonner à la porte de l’usine. Il voulait voir s’il était possible d’acquérir une édition très ancienne d’un livre qui avait été depuis réédité sous une forme plus accomplie. Mon père a froncé les sourcils

La mémoire   de maman est de plus en plus  mauvaise…

 Le chat !

Papy… Miao

Il y a très longtemps, papy m’avait fabriqué  un arc en bambou.

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Zuo Ma En marchant et lui a demandé la raison pour laquelle il souhaitait se procurer un livre dont la fabrication laissait à désirer alors qu’une édition plus récente était disponible et rendait mieux justice au travail de l’auteur. Le lecteur a bafouillé que c’était par nostalgie, qu’il avait

siffle

Viens   ici !

 Viens aider !

Okay !

 C’est lourd ! C’est pour faire  quoi ?

Pour abattre le cochon !

 C’est une tradition d’abattre un cochon pendant le festival  de printemps.

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En marchant Zuo Ma très envie de posséder cette pièce historique malgré ses défauts. Mon père a hoché la tête à plusieurs reprises. Puis il est allé chercher l’un des derniers exemplaires existants de cet ouvrage, qu’il conservait au fin fond de ses archives. Revenant avec, il l’a

Merci !

Pauvre cochon ! Il ne sait même  pas qu’il est sur le point  d’être tué.

En tuer un ?

 Pourquoi ne pas acheter de la viande ?

 Je te comprends !  Je ne peux pas regarder  non plus.

Ce sera la même chose quand tu le  mangeras !

Je ne mangerai pas ce cochon.

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Zuo Ma En marchant montré au lecteur avant d’y mettre le feu. « Voilà. Maintenant, tu peux pleurer. » lui a dit mon père. Il l’a raccompagné jusqu’à la porte et lui a offert la bonne édition de l’ouvrage. « Merci, monsieur Cornélius. Vous m’avez ouvert les yeux ! » lui a dit le lecteur. « Et je t’ai   Il paraît que dans certains  endroits, les gens élèvent  les cochons   dehors.

Mais dans ma ville, ils passent toute leur vie  dans des pièces sombres.

La porcherie fait partie de la maison. Un seul mur sépare   les gens et les cochons.

Je peux sentir cette  puanteur.

Lorsque j’étais enfant, j’ai vu un cochon se  faire abattre. Il n’arrêtait pas  de hurler !

La chose qui m’a le plus   choqué, c’est quand le couteau a transpercé  le cochon. Il s’est pissé dessus.

 Mais je veux toujours  manger les   saucisses !

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 On en a fait des saucisses   et on en a   accroché des  morceaux pour les faire fumer.

OK.


En marchant Zuo Ma donné un livre gratos » a répondu mon père en lui faisant un clin d’œil. C’est toujours comme ça, chez nous. « C’est l’école de la vie ! » répète papa. Parfois, il disparaît pendant quelques jours pour se ressourcer dans un endroit mystérieux. Il part avec Gilbert, notre

Gru…

Gruu uuiiiii !!

Gru…

Les membres   de ma famille parlaient toujours  d’un truc à propos  du cochon.

 Ils disaient qu’un jour l’eau de la citerne avait soudainement disparue.

 La citerne était intacte, le sol était  sec.

Comme si, pendant   la nuit, l’eau s’était  évaporée.

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 Mamie nous a dit qu’elle avait  eu la réponse en rêve. Elle a  vu un petit  cochon doré enfoui dans  le sol, qui  aurait bu toute l’eau.


Zuo Ma En marchant cochon. On n’a jamais su ce qu’ils faisaient ensemble. Gilbert revient souvent quelques jours plus tard. Il est souvent changé, parfois même, il semble ne pas nous reconnaître. « Ne faites pas attention à ça ! Reprenez des saucisses ! » nous dit papa. Car on mange

 Donc… il y a un cochon doré  sous le sol de la cuisine ?

Quoi ?

  Oh, tu parles de cette chose… Je pense plutôt  que c’est un serpent qui  a bu toute l’eau !

Je continue  un peu.

Je reviens !

Ces terrains étaient  destinés à devenir une  zone industrielle.  La démolition dure depuis deux ans.

Les gens avait   bâti de simples abris de jardin dans le but d’en augmenter le prix de vente.

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En marchant Zuo Ma bien, chez Cornélius. C’est connu. Tous les stagiaires vous le diront. Des poulardes, des petits veaux, des gros légumes de toutes les couleurs. Et du vin. Beaucoup de vin. « C’est la boisson des Dieux. » dit papa. « Et rien de tel que les Dieux pour convaincre un auteur de  J’ai entendu beaucoup d’histoires de ce genre aux informations. Mais  à la fin, les petites combines de  ces paysans sont tombées à l’eau.

 Il y avait une petite source en amont de la rivière Long.

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Zuo Ma En marchant signer un contrat. » Les artistes aiment bien papa. Il les emmène en promenade. Ils vont marcher dans la montagne, à la recherche de l’inspiration. Ils se rappellent leur jeunesse en regardant leurs rides dans les cours d’eau. Quand ils reviennent, ils disent qu’ils se sentent Maintenant, ça a l’air vraiment désolé.

  Mais j’ai  passé beaucoup de bons moments par ici.

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En marchant Zuo Ma plus jeunes et ils mangent des saucisses jusqu’à avoir mal au ventre. Après, il y a des taches de vin sur la table et ils pleurent en se tenant l’un à l’autre, ce n’est jamais très plaisant à voir. Et puis papa sort son chéquier, l’auteur se mouche et fait signe que ce n’est pas

 Il est parti ! Ça n’a pas  marché !

 Pourquoi es-tu assis sur cette  tombe ?

Une tombe ?!

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Hein ?


Zuo Ma En marchant la peine. Alors papa range son chéquier et dit à l’auteur qu’il est le meilleur du monde. Mais parfois, je ne sais pas pourquoi, certains auteurs viennent cogner à la porte très tôt le matin ou tard dans la nuit. Et ils crient des choses incohérentes. Papa est obligé de leur

 Finalement, mon « trône » était    une tombe…

 Pas étonnant qu’il y ait autant de petites collines bizarres sur ce barrage.

Ensuite, j’ai marché jusqu’au site  du chantier.

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   Ce pont a  été construit avec une pierre tombale.

Selon Yao.


En marchant Zuo Ma ouvrir. Ils passent la nuit ensemble dans le bureau. Ils montent la voix, ils descendent à la cave, ils font tomber des choses dans la cuisine. Et le lendemain, on les retrouve en train de dormir quelque part dans la maison. Une fois, on les a cherchés toute la journée et  Ce terrain était destiné à devenir une  plantation de mandariniers.

 Ces dernières années, le prix des mandarines  est très bas. Cela ne coûte que 3 ou 4 yuan  la caisse !

Heurk !

 Il y eut une année où elles étaient pleines d’insectes, ce qui a  rendu les choses  encore plus difficiles.

 Une montagne de mandarines invendables pourrissait sur le bord   de la route.

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Pas de  colline, que des terrains plats !


Zuo Ma En marchant on les a retrouvés le soir alors qu’ils étaient coincés dans les tunnels. Oui, parce qu’il y a des tunnels sous l’usine. C’est papa qui les a fait creuser il y a longtemps car il voulait observer les taupes. Il a toujours eu cette curiosité pour les animaux. « J’ai converti des cochons…

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En marchant Zuo Ma Heu, un cochon à la comptabilité, je peux bien apprendre à des taupes à classer les archives. D’ailleurs, je suis sûr que beaucoup d’animaux pourraient devenir de grands artistes si on se donnait la peine de leur ouvrir quelques portes. » Et c’est comme ça que Papa

Je n’arrive  plus à me souvenir à quoi ça ressemblait !

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Zuo Ma En marchant a passé de plus en plus de temps avec des animaux ou des insectes. Je crois qu’il était arrivé à quelques résultats avec des mouches, mais il renoncé à cause de L’Association et de sa collection « Pattes de mouche ». « On va dire que je les ai copiés alors que c’est eux qui

Jeune homme !

Vous êtes là pour l’expé dition ?  Je ne fais que passer.

Tout le monde se soucie  du déménagement.

 Ah ! Le Yangtze !

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En marchant Zuo Ma m’ont tout pompé ! » Il dit toujours que tout le monde l’a pompé. Si on l’écoute, c’est lui qui a tout inventé, des phylactères au roman graphique. Il dit même que c’est lui qui a trouvé le secret de fabrication des saucisses. Mais je me demande si ce n’est pas un

Ah !

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Un crabe !


Zuo Ma En marchant signal secret qu’il partage avec Gilbert parce que dans ces moments-là, le cochon se faufile hors de la pièce pour classer des factures ou faire les relevés de droits d’auteur. Mon père l’appelle le cochon-crabe parce que c’est lui qui tient les cordons de la bourse et qu’il  En primaire, j’ai montré à mes copains de classe  comment dessiner des  crabes.

Ils ont beaucoup aimé.

J’en étais  très fier.

  Comme je suis Cancer, lorsque j’ai vu que c’était un méchant dans « les Chevaliers du zodiaque », ça  m’a complète ment abattu.

 Je ne dessinerai  plus de  crabes !

Meurs ! Chevalier   Cancer !

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En marchant Zuo Ma n’aime pas voir l’argent disparaître du compte en banque. « Paye les factures, espèce de crabe ! » crie papa. Et on voit Gilbert qui file se planquer dans les tunnels à taupes. Parfois, ils s’enguirlandent quelque chose de sévère. Et puis Gilbert part bouder quelques jours.  Il a perdu une patte, et s’est caché dans une  fente entre  les pierres.

Salut ! Le dîner est prêt ? D’accord, je serai bientôt de retour.

C ra

k

  Je voulais le laisser partir.

Je n’ai pas pu prendre de photo.

 Je ne sais pas si c’était un chien   ou un renard. Je me suis enfui  sur le champ.

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Zuo Ma En marchant On mange des saucisses en attendant qu’il revienne. Parfois, dans ces moments-là, mon père soupire : « C’est dur, l’édition… ». Nous, on fait tous oui de la tête, Solange et Pierre racontent des anecdotes avec des imprimeurs ou des diffuseurs. Mais on comprend tous

  Des chufas frais, je n’avais  jamais vu ça  auparavant.

Pourquoi tu n’utilises  pas de pelle ?   La terre doit   être gelée.

Ce serait une injure aux chufas ! Je ne  veux pas les abîmer !

Oh, ça a l’air dur…

Je ne suis pas rancunier ! La vie est dure !

Je ne savais pas  comment continuer cette conversation… Alors je suis parti vite fait.

Oh…

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En marchant Zuo Ma que Papa veut parler d’autre chose qui nous échappe. Les gens qui le connaissent bien s’accordent tous à le trouver différent. « Il est fou, le vieux ! » a dit une fois un éditeur concurrent en remontant des tunnels à taupes plein de terre. Mon père est un original, c’est sûr.

 Mamie m’a posé quelques questions qu’elle m’avait déjà posées à   mon arrivée.

 Je suis de retour.

Elle oubliera très vite ce qu’elle m’a dit.

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Zuo Ma En marchant Mais est-ce que ce n’est pas inévitable quand on fait ce genre de travail, avec tous les soucis que cela comporte ? « Le pire, ce n’est pas de manquer d’argent ; c’est que les gens pensent qu’on n’en a pas besoin. » C’est vrai que beaucoup de gens, qu’ils soient journalistes

Comme elle oubliera cette vieille maison,  trop endommagée pour y vivre.

Soupir

 Cela n’a pas pris   longtemps pour que ma grand mère déménage en ville pour vivre avec ses enfants. Ce furent mes adieux à la campagne.

Ces images sont les derniers  souvenirs de mon village natal.

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En marchant Zuo Ma ou organisateurs de festival, s’imaginent que les livres ne coûtent rien. Il arrive même qu’on ait des demandes de producteurs de cinéma ou de télévision qui veulent remplir la bibliothèque de leur décor à l’œil. Je vous jure, c’est authentique. Ils ne comprennent

Toilettes

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Zuo Ma En marchant pas qu’on refuse de leur en donner à tout bout de champ. Pourtant, moi, j’ai souvent vu mon père pleurer dans son bureau parce que les caisses sont vides et qu’il ne sait pas quoi faire. Ça coïncide souvent avec des moments où on mange de la saucisse. Mais je

C’était un rêve… Ce renard ?

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En marchant Zuo Ma discute, je discute et j’en oublie de présenter Zuo Ma aux lecteurs qui nous ont rejoint avec ce numéro. J’adore cet auteur. Donc, Zuo Ma, de son vrai nom Zou Jian, est né à Zhijiang dans la province du Hubei (Chine) en 1983. Depuis l’enfance, il nourrit

À la campagne, les toilettes sont toujours dehors, quelle horreur.

 Je ferais  mieux de  changer d’endroit !

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Zuo Ma En marchant le rêve de devenir dessinateur de bande dessinée. Très proche de la nature et de la vie campagnarde, Zuo Ma cherche à refléter dans ses histoires la vie réelle. Influencé par les dessinateurs japonais du Garo des années 1970, en particulier par Yoshiharu

Oh ! Quel petit chien  mignon !

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En marchant Zuo Ma Tsuge, il s’attache à transmettre avec délicatesse et simplicité les sentiments et les émotions de ses personnages. En 2005, il est diplômé de l’Institut de Fashion de Beijing, dans la section design en Beaux-Arts. Il travaille alors en tant que graphic designer chez

Hé !

Tu sais… Je… en fait… j’ai toujours voulu… t’emmener ici… Je…

Mais maintenant ça a changé… Je peux seulement le dessiner pour toi…

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Zuo Ma En marchant Universal Pictures Digital Technology Co. à Pékin. En 2006, il devient storyboarder pour de grandes sociétés chinoises. En parallèle à ces travaux alimentaires, il collabore à plusieurs numéros de la revue Special Comic, et participe à la création de

Regarde !

Merde !

 Hum ! À la fin du décompte !  J’emmène l’un de vous  avec moi ! Ho ho !

1 Tête de cochon ?

3

5

2

 Ne me choisis pas !

Ne me choisis  pas !

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En marchant Zuo Ma l’album collectif Beijing, en 2008. Il revient vivre dans sa province natale — Hubei — pendant un an, se consacrant à l’illustration. Il est sans conteste l’un des auteurs les plus intéressants de sa génération, et de la bande dessinée chinoise en général, qu’il nous donne

Ça fait quelques années  que je fais ce rêve à propos de mon vilage…

 Qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ?

Les lumières venant du  chantier rendent la vue si  bizarre …

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Zuo Ma En marchant envie de découvrir. D’ailleurs, j’ai fait promettre à Papa qu’on ferait rapidement un recueil des nouvelles de Zuo Ma. Il a dit que ce serait à Pierre de décider. Mais si ça peut vous rassurer, en langage Cornélius, ça veut dire que c’est d’accord.

Si un jour les Aliens  devaient venir sur Terre, cela devrait  ressembler à ça !

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Détecteur de gens perdus Jérôme Dubois Je viens de vérifier le doute que j’exprimais en page 16 et oui, j’ai bien repris la première phrase de ce que j’avais déjà écrit sur Jérôme Dubois dans Nicole 2. On pourrait me dire que c’est scandaleux si je n’étais pas en train de diverger en ce moment-même.

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Sammy Harkham Cauchemar Né à Los Angeles en 1980, Sammy Harkham a 14 ans quand il suit ses parents en Australie. La lecture de Rubber Blanket, Tank Girl et Gazoline Alley, lui donne la passion du dessin. Revenu aux États-Unis, il suit des études d’animation au prestigieux California Institute of Arts

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Cauchemar Sammy Harkham mais les abandonne vite pour créer la géniale revue Kramers Ergot. Parallèlement, il réalise son propre comic book, Crickets, et raconte des histoires drôles et mélancoliques, parfois inquiétantes, toujours inimitables. Aujourd’hui, Harkham vit à Los Angeles avec sa famille.

al¬ô ?

A|lô ?  TU m’EıT§nds ? Par·OIÒ, AvEC |es APπels |OnfiuE dIStaN©e, ©’eSt l’nfE®.

MAis ıoN, J§ Ne SUiS pa∑ SaRCAS†IQue. N Sois PAÒ Òi sºSC§pTißLE. AmuÒe-TOI BIEı   à ton FOUtu Pique-ıiQU§.

ParFOIs, JE dOis DiRe, être à Des mi¬LiOıS de KiloMètREs ne ME SemßLE PAs SuF·iSant.

 QUel|E hEu®e il eSt là-∫As ? il DOIt êtRE miDI à pEU Près…

Un ∏I‡uE-ıIQºE, hEIn ? ça A l’AIR super…

Moi ¿ Je vi§N∑ DE renTrE®.  En ·Ait, j’Ai mêME EnCOr§  MEs taLo~S.

ah AH.

ça VA bIeN. SuPeR, mêME. Har◊ Dit QuE çA PREN∂ ∆u TEmpS, Tu SAIs… Et Ça EN PRENd…

 Oui, mAis dAns quel áutre  EndroIt PouRräis-je êtr§ ¿ Basil Et TOi PoURriEz Peut être me Rendr§ VIsiTE uN jouR. JE vOUs MoNtrEraI La mAIson de ChärLEs LAughtoN.

áh äÌ.

BIEn.

c’étAIt QUoi CeT†e RépLique  de DOROtHy PArKer déjÀ ? SUR LOS ANGEL§S, ViL|e compOSéE D§ cinquaNTE vil¬es ¿

C§ N’eSt PAs √raim§nT ça. Je DOIs SûrEÓ§NT L’éCorCÌER

Quoi ? DéJà ¿ Mais JE vIENS JUste D’A∏pELEr… ∫oN,  Tu ıE sAIS ∏As Ce QUE  Tu PErDS.

Tu ı’AuRás ∏AS Lä ¢HAnC§  D’Ent§NDrE Mes FolLEs ÃvenTuR§s CaliFo®nIENıes.

Pa∑Se lE bOıJOºR à TOºT LE MOnDe.

Et BÕNıE AnNéE HeiN. Et SÃlut Ah äH.

ÃLlÔ ? …

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Sammy Harkham Cauchemar Pour lui, dessiner doit rester un plaisir avant tout. Comme il faut payer les factures, il tient une librairie, gère un cinéma, dessine des story-boards et travaille comme illustrateur ou éditeur. Façon aussi de nourrir son imagination au contact d’autres gens, d’autres milieux.

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Maladie Ludovic Debeurme

Accompagnant la parution de Un Père Vertueux et faisant écho à Trois Fils, Ludovic Debeurme boucle la boucle pour Nicole (& franky) avec un portfolio inédit en guise d’épilogue.


Ludovic Debeurme 7 jours dans la vie de trois fils (et de leur père)


7 jours dans la vie de trois fils (et de leur père) Ludovic Debeurme


Ludovic Debeurme 7 jours dans la vie de trois fils (et de leur père)


7 jours dans la vie de trois fils (et de leur père) Ludovic Debeurme


Ludovic Debeurme 7 jours dans la vie de trois fils (et de leur père)


7 jours dans la vie de trois fils (et de leur père) Ludovic Debeurme


Ludovic Debeurme 7 jours dans la vie de trois fils (et de leur père)


Avant Jérôme Dubois Donc, le type qui vient me voir en me disant « Ouais, Nicole, sur la page 16, t’as repris exactement ce que t’avais déjà écrit sur Jérôme Dubois dans Nicole 2 », je lui dis « Toi, mon coco, tu vas me faire le plaisir d’aller faire un tour en page 65 et on en reparle après ».

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Éric Malalatête Acab Mais qui es-tu, Éric Malalatête ? Un dessinateur de bande dessinée engagé ou un activiste à la palette de couleurs chatoyante ? Un amateur de calembours plus sucrés que la crème de chamallow ou un jeune révolutionnaire rêvant au jardin qu’il cultivera un jour ?

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Action directe Éric Malalatête Moi, un jour, je suis allée à une manif. En fait, je voulais faire les soldes mais il y avait plein de gens devant le magasin. Ils défilaient contre la pub et la surconsommation. J’ai dit ok, j’en suis. C’était convivial même s’ils écoutaient de la musique pas fameuse, désolée de le

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Éric Malalatête Autonomie dire. Et puis, à un moment, je n’ai pas compris ce qui se passait, je me suis fait fracasser le crâne par derrière. J’ai pigé ensuite que c’était un CRS. Ils m’ont tiré par les pieds jusqu’au car. Le docteur m’a dit « Vous avez eu du bol qu’ils vous posent à l’hosto ». Merci, les soldes.

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La station Jérôme Dubois Message au gars qui croit pouvoir venir me chercher des poux dans les couettes en page 77 : mon petit coco, ce magazine s’appelle Nicole (et Franky). Donc tu peux imaginer sans forcer sur ton chamallow que c’est comme qui dirait chez moi.

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Jérôme Dubois La station

Ce qui signifie que si j’ai envie de recopier dans ces marges ce que j’ai déjà écrit ailleurs, je peux le faire. C’est vrai quoi, non mais sans blague. En plus, je suis sûre que les lecteurs ne feraient même pas la différence. Tu paries ? Tiens, regarde :

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La station Jérôme Dubois Jérôme Dubois naît à Rueil-Malmaison en 1989. Certains, découragés par un tel début, en seraient restés là ; lui persévère et grandit obstinément entre la place de l’Église et le bois de Saint-Cucufa. C’est dans les strictes limites de la septième circonscription

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Jérôme Dubois La station

des Hauts-de-Seine qu’il va à l’école, au collège, au lycée et effectue la Journée d’Appel de Préparation à la Défense. Sa vie semble toute tracée : il portera des lunettes, sera paléologue célibataire et ira, le moment venu, gésir pour l’éternité au cimetière ancien,

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La station Jérôme Dubois aux côtés de Jacques Faizant. Mauvaises lectures et mauvaises fréquentations font dérailler ce destin scientifique. Avec Gaston Lagaffe et Lanfeust de Troy, le jeune Jérôme comprend qu’il est plus amusant de dessiner que d’épousseter des osselets de

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Jérôme Dubois La station

dinosaure. Il découvre, en même temps que la regrettée revue Monsieur Ferraille, sa vocation vraie : il sera dessinateur à lunettes et non célibataire. Fuyant le charme discret du charnier natal, il étudie à Paris, atelier de Sèvres, puis aux Arts déco de Strasbourg.

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La station Jérôme Dubois Mais Rueil-Malmaison sait se venger de ses enfants ingrats. Jérôme échappe de peu à l’accident nucléaire de Fukushima et se trouve à New York lors de la tempête Andréa (tout cela est véridique). Encouragé par Cornélius et les Requins Marteaux à publier

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Jérôme Dubois La station

ses dessins, il vit et travaille à Bruxelles, se demandant ce que son destin réserve au plat pays, tsunami ou éruption volcanique. Jérôme Dubois a publié son premier livre, Jimjilbang, en 2014 aux éditions Cornélius et prépare actuellement le suivant.

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La station Jérôme Dubois Voilà. Texto. Mot pour mot ce que j’ai déjà écrit dans Nicole 2. Résultat ? Personne n’y a vu que dalle. Pas un lecteur ne s’est manifesté pour dire « wouais, Nicole, t’es un peu gonflée de reprendre le même texte sur Jérôme Dubois que dans le précédent numéro ! »

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Jérôme Dubois La station

Donc ça prouve bien que non seulement je peux faire ce que je veux dans les marges de MON magazine, mais qu’en plus les lecteurs ne m’en voudront pas parce qu’ils ne lisent pas les trucs écrit en tout petit au-dessus des BD. D’ailleurs, à la limite, ça m’encouragerait

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La station Jérôme Dubois presque à faire la même chose avec les histoires. Bon sang, ça me ferait gagner un temps de dingue ! Mettons, si je reprenais genre la moitié des pages du précédent numéro ! Sauf que les gens lisent les pages de BD. Ils verraient l’embrouille, c’est quasi certain…

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Jérôme Dubois La station

Ou alors, il faudrait que je ruse pour qu’ils ne s’en rendent pas compte. Que j’arrive à les distraire suffisamment pour qu’ils ne voient pas que c’est les mêmes pages. Ou mieux encore, que je trouve un truc pour qu’ils ne lisent pas les pages ! Purée, je tiens quelque chose…

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Histoire comme ça Antony Huchette Antony Huchette a grandi dans la banlieue de Lille et vit à Brooklyn. Aux États-Unis. Les States. America. Ho yeah. New York, baby. Big Apple. La grosse pomme. Manhattan. Groovy. The Big City, brother. Time Square. Center of the World. Land of freedom. Yeah.

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Antony Huchette Histoire comme ça Ok. D’accord. C’est très cool. Clairement. Bueno Pepito. Broadway. Avenue A. Super cool. Mais pas autant que d’être édité chez 6 Pieds Sous Terre ou chez Cornélius. Ce qui lui est arrivé en 2008 avec La marée haute et en 2013 avec Brooklyn Quesadillas.

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JL Capron

Le  nivellement  par  le  milieu Moulebuche attendait Foufardon sur le seuil de la librairie. Il voulait que son ami soit le premier à la visiter. Après tout, c’est dans leurs échanges qu’il avait puisé l’idée de cette reconvertion. La grande silhouette de Fourfadon se dessina dans la vitrine, la moustache lugubre. « Foufardon, mon vieux ! Regarde, n’est-ce pas une réussite ? » Le ventre en avant, Moulebuche entraîna son ami dans les rayons, le présentant aux livres bien rangés, les uns par piles, les autres par faces. Mais Foufardon glissa une main sur sa longue calvitie et, laissant retomber ses bras contre son corps, dodelina de la tête. « Quel échec, mon pauvre Moulebuche… — Échec ?! Mais le magasin n’est même pas ouvert ! Comment peux-tu te… — Moulebuche ! Tu n’es pas libraire ! Et ne le seras jamais ! Je n’ai aucun besoin de te voir avec ta clientèle pour pouvoir l’affirmer ! Tes choix, mon pauvre ami, parlent pour toi. Tu ne seras au mieux, qu’un vendeur de livres ! Moulebuche vacilla sous la violence de l’attaque. « Foufardon, mon ami… ! — Un vrai libraire ne se contente pas d’approvisionner son client. Il a d’abord un goût et c’est cela qu’il vend ! Toi, tu n’as pas de goût, et je peux prédire que ce sont les clients qui te formeront à leurs routines. Tu ne sauras jamais leur ouvrir le moindre chemin. Un vrai libraire accompagne son client, il le modèle. Dieu merci, tu ne pourras pas le faire, tes mains sont trop molles pour déformer quoi que ce soit. — Mais… j’en ai du goût… — Aucun ! M’entends-tu ? Aucuuuuuuun ! Moulebuche, tu es sans le savoir l’incarnation de ma théorie du nivellement par le milieu ! Regarde ce que tu mets en avant ! Aucun des succès faciles et vulgaires du moment. Oui, tu ne veux

pas flatter le pire, tu as une trop haute idée de toimême. Et tu méprises ces triomphes de masse, persuadé que ce rejet est l’expression de ton intelligence, de ton goût que tu crois si sûr. Mais tu ne défends pas pour autant les auteurs les plus remarquables ! Instinctivement, tu sens que leur génie te ramènerait à ta petitesse. Ta prétention t’empêche de saisir cette occasion de progresser. Alors tu encourages ce qui n’est ni trop vil, ni trop étincelant ! C’est-à-dire ce qui est à ta portée ! Témoignages prosaïques, sentimentalisme facile, romans graphiques obèses et pleins de sagesse creuse. Autant de bêtises appelées à disparaître ; le nivellement par le milieu ne laisse rien à l’Histoire. Et produit plus de dégâts que le nivellement par le bas, confortant chacun dans sa médiocrité arrogante et bavarde. Tu baignes dans ce goût petit-bourgeois, caractéristique de ceux qui ne veulent pas passer pour des crétins en refusant de faire quoi que ce soit pour l’être moins. Moulebuche, tu es l’apôtre du Beige ! — Mais quel mal y a-t-il à ne pas avoir envie de se « prendre la tête »…? hasarda Moulebuche, sonné par cette cataracte d’acide. — AH ! « Quel mal y a t-il à ne pas se servir de son cerveau ? » C’en est trop ! Mon destin n’est pas de braire avec les ânes ! Adieu, mulet ! — Mais Foufardon… C’est pour toi que j’ai fait tout ça…! pleurait Moulebuche en essayant de retenir Foufardon par la pèlerine. — Laisse-moi, crottin ! Et vends-moi cette antre de la vase si tu veux que je te reparle un jour ! s’échappa Foufardon au comble du dégoût. Le lendemain, Moulebuche mit le magasin en vente. Il trouva en quelques jours une acheteuse sympathique, qui n’eût qu’à ouvrir les portes de la librairie pour rencontrer le succès. Foufardon en fit aussitôt son rendez-vous quotidien. 95


Olivier Texier Le royaume des rêves « Attends, attends, laisse-moi parler…! Olivier, écoute-moi ! Je suis désolée. Totalement désolée. Cette histoire de camembert Elle & Vire m’est venue comme ça et je ne me voyais pas raconter ça au-dessus des pages de Delphine Panique parce que personne ne

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Le royaume des rêves Olivier Texier l’aurait cru. Hein ? Quoi ? Mais non, j’ai pas dit « lait cru » ! J’ai dit « l’aurait cru » ! « Personne ne l’aurait cru ». Mais si, je t’assure. Avec « lait cru », la phrase n’aurait aucun sens, reconnaît-le. Bon. Voilà, ça ne sert à rien de se mettre dans cet état. Je te jure, j’ai le cœur qui bat à

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Olivier Texier Le royaume des rêves quinze mille à l’heure. Tu as ma parole que la prochaine fois que je fais de l’humour, je te demande d’abord. Parce que c’est vrai que c’est compliqué l’humour. Pas vrai, Calendos ? Hahaha ! Non, je déconne, je déconne ! Hein ? Quoi ? Que je t’appelle… M. Camembert ?

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BANDES  FANTÔMES Au printemps 2015, dans le cadre du Pulp Festival organisé par La Ferme du Buisson, Gwen de Bonneval et Philippe Dupuy proposèrent une passionnante exposition intitulée Bandes Fantômes. Son projet : présenter au public quelques-unes de ces bandes dessinées mortes avant d’avoir existé, dont les tiroirs des auteurs regorgent. Projets éditoriaux avortés, envies éteintes trop tôt, collaborations interrompues, pré-publications inachevées… Les causes sont si nombreuses qu’il devient vite difficile, lorsque l’on tente l’exercice, de se représenter l’immensité de ce continent perdu… Gwen de Bonneval, dans sa présentation de l’exposition , se refusait à cerner trop précisément cette contrée invisible : « Interroger la ligne qui sépare un projet qui voit le jour, d’un autre qui n’existera pas. Imaginer, comprendre pourquoi certains ont été abandonnés… Ou, au contraire, s’indigner de ne pas en voir d’autres aller au

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bout, effaré, frustré d’un album ou d’une série qu’on aurait aimé lire. Faire travailler son imaginaire, avoir un avis, installer un trouble… Quelle œuvre « mérite » ou ne « mérite pas » d’exister ? Ouvrir des fenêtres poétiques sur des mondes « en devenir à jamais », des univers fantômes, à la frontière de l’existant. Pénétrer l’inconscient des auteurs pour mieux appréhender leur parcours, leur démarche, les créations qui les hantent, et regarder se dessiner en creux leur portrait à travers leurs « échecs ». Nous ne pouvons malheureusement reproduire ici la totalité des documents présentés lors de l’exposition, pour laquelle avaient été exhumées des centaines de pages. Mais nous en avons retenues quelques-unes, que nous avons complétées par d’autres trouvailles. Et il est probable que cette première visite en territoire inconnu n’est que le début d’une exploration qui nécessitera bien d’autres voyages…


Blutch BANDES FANTÔMES / Blotch En 2007, Blutch s’attèle pour Futuropolis, son éditeur de l’époque, à un troisième Blotch, dont deux volumes étaient déjà parus chez Fluide Glacial avec succès (le premier tome remportant l’Alph’art Humour lors du Festival International de la Bande

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BANDES FANTÔMES / Blotch Blutch Dessinée d’Angoulême en 2000). Pour l’exposition Bandes Fantômes, il résumait ainsi le projet : « Nous sommes à Paris dans les années 1940, c’est le début de l’occupation allemande. Un des dessinateurs vedettes du journal Futuropolis, dans lequel Blotch

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Blutch BANDES FANTÔMES / Blotch exerce désormais son art, est parti à Londres, laissant en plan sa série à succès. Comme les dessinateurs pressentis sont indisponibles (blessés, au stalag, au sana…) ou accaparés par leurs propre série, c’est à Blotch qu’est confié la lourde tâche de

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BANDES FANTÔMES / Blotch Blutch reprendre l’histoire en cours. Au bout des sept pages reproduites ici, je me suis retrouvé avec la sensation de tourner en rond. J’avais l’impression d’avoir déjà dessiné ça. Une lassitude du personnage mais aussi de la bande dessinée, en tant que pratique, à

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Blutch BANDES FANTÔMES / Blotch savoir aligner inlassablement des cases. J’avais envie de faire autre chose que de la pure bande dessinée. Alors je me suis lancé dans La beauté (Futuropolis), un livre muet avec juste des dessins. Bien sûr, je regrette un peu ce Blotch 3, l’histoire était solide

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BANDES FANTÔMES / Blotch Blutch et amusante. Mais si finalement ça n’a pas existé, c’est qu’il doit y avoir de bonnes raisons à ça. Vous me demandez s’il a nourri d’autres projets par la suite ? Certainement oui, mais à mon insu. À vrai dire, si les bandes dessinées fantômes, ou mort-nées,

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Blutch BANDES FANTÔMES / Blotch tombent souvent dans l’oubli, elles forment malgré tout un genre de terreau où poussent les fleurs. Si je devais le reprendre un jour, je ne le dessinerais pas. Je confierai le scénario à un autre dessinateur. Par exemple, je voyais bien Hugo Piette dessiner le morceau. »

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BANDES FANTÔMES / Homph Mandryka & Lob C’est dans les pages de L’Écho des Savanes, la célèbre revue créée en 1972 par Brétécher, Gotlib et Mandryka que cette histoire signée Lob & Mandryka parut en 1975 (dans les numéros 13 et 14 plus exactement). Elle fut ensuite reprise dans le

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Mandryka & Lob BANDES FANTÔMES / Homph recueil d’histoires courtes intitulé Lob de la jungle que publièrent Les Humanoïdes Associés en 1980. Comment expliquer que ce qui s’annonçait comme un récit à épisodes très prometteur ne connut que deux épisodes ? Quand on connaît l’obstination

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BANDES FANTÔMES / Homph Mandryka & Lob dont Lob était capable, (après le décès d’Alexis, il contacta de nombreux dessinateurs pour poursuivre Le transperceneige — notamment Régis Loisel et François Schuiten) avant de fixer son choix sur Jean-Marc Rochette). Une partie de la réponse

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Mandryka & Lob BANDES FANTÔMES / Homph nous est apportée par Mandryka lui-même dans l’un de ses nombreux messages adressés aux lecteurs (probable inspiration de Jean-Christophe Menu pour ses propres apostrophes aux lecteurs) dans les pages de L’Écho des savanes #15 de décembre 1975,

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BANDES FANTÔMES / Homph Mandryka & Lob document qu’il a eu la gentillesse de nous faire parvenir : « Nouvelles de l’underground. Jean-Pierre Dionnet, toujours très pris par Métal Hurlant, le meilleur canard de la nouvelle presse BD (après L’Écho, bien sûr…), n’a pas eu le temps de livrer à

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Mandryka & Lob BANDES FANTÔMES / Homph Mandryka le scénario de Super-Parano qu’il lui avait promis. À la place, il a apporté un autre scénario, excellent au demeurant : L’Homme au téléphone. De toutes façons, Mandryka, étant déjà très pris par la préparation de L’Écho, n’a pas eu le temps de le

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BANDES FANTÔMES / Homph Mandryka & Lob dessiner, ça fait rien, il le garde sous le coude. Faut vous dire que ce n’est pas de la tarte de s’occuper d’un journal, surtout quand on veut le faire passer mensuel, tout en sortant trois albums en même temps, un de Pétillon, un de Masse et un de votre

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Mandryka & Lob BANDES FANTÔMES / Homph serviteur… Lob, toujours très pris par Blanchce Épiphanie qu’il publie dans France-Soir avec Pichard, n’a pas pu dessiner la suite de L’Homme au landau, ni de scénario pour Homph… Mais ça ne fait rien, cahin-caha, et chemin faisant, dans le désordre et la

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BANDES FANTÔMES / Homph Mandryka & Lob confusion, c’est ça la vie ! ». En vis-à-vis de cette annonce, illustrée par un petit Homph qui pense « Ompf », se trouve un autre dessin de Mandryka montrant un personnage assis sur des toilettes futuristes. Il est titré « Les aventures de Jules l’éclair ! »

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Mandryka & Lob BANDES FANTÔMES / Homph Le héros, qui tourne le dos au lecteur, affirme : « Il vaut mieux l’avoir blanche et raide que Black et Decker !. Un cartouche sous le dessin invite les lecteurs : « Ne manquez pas la suite des haves en thures de Jules L’Éclair dans Métal Hurlant n°5. Ce copinage

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BANDES FANTÔMES / Homph Mandryka & Lob entre les deux revues s’explique très naturellement puisque Mandryka, dans sa volonté de développer les éditions du Fromage, envisagea un temps d’être l’éditeur de Métal Hurlant (comme du Zonard, de L’organe et de Super Ringard, magazines annoncés

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Mandryka & Lob BANDES FANTÔMES / Homph dans L’Écho mais qui ne virent jamais le jour). Face à la charge de travail que représentait déjà la maison d’édition pour Mandryka, que Gotlib et Brétécher avaient laissé seul au commande, ce dernier poussa Dionnet à lancer, en compagnie de

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BANDES FANTÔMES / Homph Mandryka & Lob Druillet, Farkas et Mœbius, Les Humanoïdes Associés et leur navire amiral, Métal Hurlant. Ces encouragements réciproques illustrent bien les échanges amicaux qui existaient à l’époque dans un milieu en pleine effervescence, où les revues jouaient un

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Mandryka & Lob BANDES FANTÔMES / Homph rôle central. Il n’était pas rare de retrouver les mêmes auteurs se succédant aux sommaires des différentes revues, passant de L’Écho des Savanes à Métal Hurlant, Fluide Glacial, Hara-Kiri ou Charlie Mensuel (deux magazines dont on oublie trop souvent

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BANDES FANTÔMES / Homph Mandryka & Lob de souligner l’antériorité et l’importance dans l’émergence d’une bande dessinée dite « adulte »). Preuve supplémentaire de ces échanges et de cette proximité entre L’Écho des Savanes et Métal Hurlant, c’est d’abord aux Éditions du Fromage que parut

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Mandryka & Lob BANDES FANTÔMES / Homph le mythique Bandard Fou de Mœbius. Alors, que devint Homph dans cette période de bouillonnement général ? Aucun des deux auteurs ne semble avoir eu la volonté consciente d’abandonner le projet, Lob ayant clairement évoqué son envie de pousser plus loin

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BANDES FANTÔMES / Homph Mandryka & Lob les aventures de son héros primitif. Homph a probablement disparu sous les nombreux autres projets de Lob et Mandryka, comme les originaux eux-mêmes, qui nous ont manqués et expliquent la qualité discutable des reproductions que nous proposons ici.

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Hugues Micol BANDES FANTÔMES / Méridien de sang Projet perdu par excellence, cette adaptation du célèbre roman de Cormac McCarthy, Méridien de sang, était à l’origine prévue chez Olivius, la collection issue de l’association des éditions de l’Olivier et des éditions Cornélius. Plusieurs auteurs

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BANDES FANTÔMES / Méridien de sang Hugues Micol avaient déjà nourri l’ambition d’adapter cette odyssée sauvage décrivant les expéditions d’une bande de chasseurs d’indiens pris au piège dans le désert par leurs proies. Le style sec et brûlant de McCarthy, le rythme volontairement lent et distendu du

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Hugues Micol BANDES FANTÔMES / Méridien de sang roman avait refroidi la plupart des prétendants avant même que la problématique des droits ne vienne achever leur rêve. Mais avec Olivius, Hugues Micol était persuadé de tenir le bon bout. Après tout, qui mieux que l’éditeur de Cormac McCarthy en

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BANDES FANTÔMES / Méridien de sang Hugues Micol France pouvait convaincre l’auteur d’accepter cette libre adaptation de son roman ? Hugues Micol réalisa les 6 planches de recherches présentées ici, qui furent soumises à l’auteur de Méridien de sang. La réponse arriva plus rapidement que prévu.

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Hugues Micol BANDES FANTÔMES / Méridien de sang C’était d’accord. Ou presque. On allait voir. Dans pas longtemps. Oui. Après. Bientôt. Patience. Ok. Pas tout de suite. L’expérience Olivius était déjà éteinte qu’on attendait encore l’accord définitif de l’agent du grand homme. Entretemps, ayant commencé à rassembler

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BANDES FANTÔMES / Méridien de sang Hugues Micol la documentation nécessaire au livre, Hugues Micol découvrit que Méridien de sang était déjà la libre adaptation de l’histoire de John Joel Glanton et de ses chasseurs de scalps. Il termine actuellement sa propre version de ce récit, à paraître chez Futuropolis.

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Sébastien Lumineau BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul Sébastien Lumineau a une production conséquente dont on ne voit que peu de choses. La raison ? Sa méthode de travail si particulière qui consiste à entamer ses projets pour les mettre à l’épreuve. Selon ses propres aveux, les abandons sont

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BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul Sébastien Lumineau nombreux. Il ne donne pas plus d’informations sur la quantité de pages obtenues ainsi mais on se plaît à imaginer un volume regroupant tous ces débuts d’histoires et d’envies avortées, comme l’avait fait JC Menu il y a quelques années

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Sébastien Lumineau BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul avec Gnognotes (L’Association). Sur les bornes de l’exposition Bandes Fantômes, l’auteur revenait sur L’anniversaire de Paul en ces termes : « C’était une histoire en sous-entendus, au travers d’une fête d’anniversaire de personnes âgées.

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BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul Sébastien Lumineau Il devait y avoir cette femme, la plus jeune, l’amie de Paul, elle semble être l’objet de tous les désirs et par conséquent de toutes les jalousies également. Une ambiance un peu grivoise et mélancolique. Le repas : des mots assez conventionnels,

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Sébastien Lumineau BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul mais qui pourraient être « menaçants » (toxiques, empoisonnés). Une promenade digestive, avec en fond de case des chiens de campagne aboyant, un centre de rétention administrative à proximité (invisible), l’évocation d’un meurtre dans le village

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BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul Sébastien Lumineau voisin. Le projet n’a pas vu le jour car je rencontrais des difficultés à obtenir les effets voulus par le dessin. Ce qui explique les trois versions que j’ai réalisées. Je suis allé vers un format un peu plus grand à chaque fois et essayé d’obtenir plus de

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Sébastien Lumineau BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul précision. Le nombre de personnages dans un décor en motif augmentait la difficulté de représenter ce que je voulais. Mon dessin me posait des problèmes. L’impression de refaire la même chose, de se prendre le même mur. Au final,

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BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul Sébastien Lumineau l’épuisement et le sentiment de ne pas parvenir au résultat fixé (dans ma tête). J’ai travaillé sur L’anniversaire de Paul entre 2008 et 2010. Je regrette de ne pas l’avoir fini. Comme beaucoup de projets abandonnés. Mais ces expériences qui

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Sébastien Lumineau BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul n’aboutissent pas me nourrissent aussi, me permettent d’apprendre des choses qui me servent par la suite. Celui-là n’a pas nourri spécifiquement un autre projet. Plutôt une façon de raconter, de « mettre en scène », de dessiner (ce qui est un tout

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BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul Sébastien Lumineau en bande dessinée). Au fond de moi, j’espère un jour pouvoir le reprendre. Mais je ne suis pas dupe. » À l’interviewer qui lui demande s’il a d’autres anecdotes ou commentaires autour du projet, Sébastion Lumineau répond : « En fait, j’ai une quatrième

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Sébastien Lumineau BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul version. » Si cette remarque nous renseigne sur caractère obsessionnel et méticuleux de l’auteur, il ne dit rien de concret sur la promesse éditoriale qui soutenait le projet. Un complément d’informations était donc nécessaire et j’ai pris mon

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BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul Sébastien Lumineau téléphone pour questionner Sébastien — je le reconnais, je suis une grosse curieuse. Il me dit : « C’est vrai, j’avais un éditeur en tête, c’était L’Association. J’en avais parlé à Menu, qui était ok. Et oui pour toutes les raisons dont j’ai déjà parlé,

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Sébastien Lumineau BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul le projet a traîné. Menu a quitté L’Association et c’est alors avec Killoffer que j’échangeais. Un jour, je lui ai parlé de mes doutes et du fait que je rencontrais des difficultés à avancer sur L’anniversaire de Paul. Il m’a répondu que si j’avais du mal

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BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul Sébastien Lumineau à m’en sortir avec cette idée, c’est qu’elle était sûrement mauvaise. J’ai écouté son conseil à la lettre, c’était ce qui me manquait pour arrêter. » Ha. Ok. Merci Killoffer. Le type qui n’a même pas été fichu de nous envoyer des pages pour Nicole.

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Sébastien Lumineau BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul Ah si, pardon, il l’a fait l’année dernière. À la dernière minute, on reçoit une page toute en hauteur, ressemblant de très prêt à ce qu’il donnait chaque mois à la revue Le Tigre. Il s’y met en scène avec François Ayroles et Jean-Louis Gauthey et,

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BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul Sébastien Lumineau jouant d’ellipses temporelles, tente de démontrer qu’il a toujours raison avant tout le monde. On lit la page, Jean-Louis la trouve drôle, on décide de la passer malgré sa taille pas du tout adaptée au format de Nicole. Il faut même chambouler la

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Sébastien Lumineau BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul maquette pour lui trouver une place. Mais quand on appelle Killoffer pour obtenir la version haute définition de la page nécessaire à l’impression, il éclate de rire : « Rhhooo les cons ! Vous avez pas compris que c’était une blague ? C’est ma page

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BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul Sébastien Lumineau pour Le Tigre ! Vous avez quand même pas pensé que j’allais faire un truc spécialement pour vous ? C’était juste pour rappeler à Jean-Louis qu’une revue de 300 pages avec un prix plancher, j’avais eu l’idée avant lui, c’est tout ! Hohohoh,

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Sébastien Lumineau BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul je me marre, vous êtes vraiment trop cons ! ». Voilà. Super. On a donc supprimé la page en urgence pour la remplacer par autre chose, en oubliant du même coup qu’on avait comblé les blancs laissés par le format vertical de la planche avec toutes

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BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul Sébastien Lumineau les informations relatives à la revue. C’est pour ça qu’on ne trouve nul part dans Nicole (et Franky) 2 le nom de l’éditeur, la date de publication, le numéro d’ISBN, le nom des collaborateurs, le dépôt légal et que sais-je encore. Merci Killoffer.

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Sébastien Lumineau BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul Toujours sur la brèche pour faire basculer les entreprises les mieux organisées dans le chaos… Tiens, attendez, je vois Jean-Louis qui passe au fond. Jean-Louis ! Jean-Louis ! Viens me voir, mon petit chéri ! Smack smack, hmmm, tu sens bon.

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BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul Sébastien Lumineau Je suis en train de faire les hauts de pages de Lumineau et je raconte l’histoire de la page que Killoffer nous a envoyée pour Nicole 2 qui nous a foutu dans la rémoulade. T’en as plein, toi, des histoires sur Killoffer, non ? Haaa, j’en étais sûre !

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Sébastien Lumineau BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul C’est Jean-Louis qui parle : « Je tiens à préciser que Killoffer est mon ami. C’est mon ami. Je le défends toujours lorsqu’il est attaqué sur ses manières ou son caractère par des gens qui n’ont pas eu l’occasion de voir la richesse émotionnelle qu’il porte en lui. Je dis

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BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul Sébastien Lumineau toujours non non non, vous ne pouvez pas comprendre si vous n’avez pas fait un petit effort. C’est un être exceptionnel. C’est mon ami. Et c’est la raison pour laquelle je vais vous raconter quelques saloperies à son sujet. Allez, une gentille. On travaillait ensemble

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Sébastien Lumineau BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul sur un autre projet de revue avec Les Requins Marteaux, Frémok, Cornélius et L’Association. C’était avant Nicole. Ça devait s’appeler Grobulex et on voyait ça comme un supplément proposé avec Libération. On se réunissait régulièrement pour

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BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul Sébastien Lumineau avancer sur ce projet mais, il faut bien le dire, Killoffer pouvait parfois bloquer le processus. Parce que quand il a une idée en tête, je te le dis, camarade, n’espère pas le faire changer d’avis. D’ailleurs, ce supplément devait à l’origine s’appeler Nicole,

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Sébastien Lumineau BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul mais il n’a pas voulu. Donc il arrivait qu’on passe des soirées entières à s’engueuler sur un point de détail, le tout en picolant, ce qui n’aidait pas forcément à apporter de la clarté à nos débats. Les complications ont commencé rapidement avec Libé et

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BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul Sébastien Lumineau la démotivation n’a pas tardé à envahir les troupes. Mais pas Killoffer ! Non, lui, il était toujours d’attaque pour une réunion de travail. « Venez chez moi ! Vous êtes des défaitistes ! Faut pas se laisser abattre ! On y est presque ! Faut rester positif ! »

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Sébastien Lumineau BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul On va donc chez Killoffer et on le trouve en train de discuter avec une bouteille de whisky. « Il faut repenser le projet ! On remet tout à plat ! D’ailleurs, le titre est naze. C’est qui qui a eu l’idée de ce titre de merde ? Quoi, z’êtes pas d’accord ? Qu’est-ce que vous combinez

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BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul Sébastien Lumineau encore, hein ? Barrez-vous de chez moi, bande d’enculés ! ». On n’a donc pas fait Grobulex. Mais ça a donné quelques très bonnes pages dans Le Tigre, réunies dans Tel qu’en lui-même enfin !, un livre extraordinaire de mon ami Killoffer paru à L’Association. »

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Sébastien Lumineau BANDES FANTÔMES / L’anniversaire de Paul

L’histoire ne finit pas là, mais elle n’a pas été finie. Il y aurait eu le repas d’anniversaire1. On aurait abordé divers sujets2. On aurait fait une promenade digestive3. Seul Matthieu serait resté à la maison, assis dans un fauteuil. J’avais pensé pour la fin qu’Anita, en conduisant Paul endormi, finirait par s’arrêter et jeter la voiture en haut d’une falaise, se débarrassant de cet amant vieux et gênant4. Je n’ai pas fini cette bande dessinée pour diverses raisons. On pourra évoquer le manque de maturité, le découragement, autant que la procrastination. Où chaque plat aurait été potentiellement empoisonné par, on l’aurait supposé, Anita. On aurait surtout parlé d’un fait divers remontant à quelques semaines d’une jeune femme soit violée, soit assassinée – le lecteur n’en aurait rien su, sur une des routes menant à un village d’à côté. 3 Sur une de ces routes où un panneau indique le Centre de Rétention Administrative. 4 Sans pour autant être arrêtée sur ce final. 1 2

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BANDES FANTÔMES / Henriette et l’ascenseur social Dupuy & Berberian - JL Capron En 2003, Philippe Dupuy & Charles Berberian, lassés par les fantaisies administratives dont Les Humanoïdes Associés semblent s’être fait une spécialité depuis la reprise de la maison par Fabrice Giger, décident de changer d’éditeur et rejoignent Dupuis.

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Dupuy & Berberian - JL Capron BANDES FANTÔMES / Henriette et l’ascenseur social À défaut de pouvoir récupérer les droits de leurs anciens albums, ils poursuivent chez ce nouvel éditeur les histoires de monsieur Jean, leur plus célèbre personnage. La même année, ils reprennent dans Spirou leur autre grande série Henriette, créée dans

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BANDES FANTÔMES / Henriette et l’ascenseur social Dupuy & Berberian - JL Capron Fluide Glacial en 1985 sous le titre Le journal d’Henriette et dont 3 albums étaient parus entre 1988 et 1991. La série avait migré vers Je Bouquine en 1996 au prix d’un changement de ton radical, le cynisme et noireur des débuts laissant la place à des histoires

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Dupuy & Berberian - JL Capron BANDES FANTÔMES / Henriette et l’ascenseur social plus enjouées et plus adaptées aux enfants dépourvus de pulsions suicidaires. C’est cette veine qui est poursuivie dans Spirou, sans que les auteurs réalisent tout de suite que le lectorat n’est plus le même que chez Bayard. Ils décident de laisser passer un peu

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BANDES FANTÔMES / Henriette et l’ascenseur social Dupuy & Berberian - JL Capron de temps et se consacrent à d’autres chantiers. Ce n’est qu’en 2007 que les auteurs choisissent de revenir vers Henriette, alors même que — ironie du sort — ils recommencent à travailler en parallèle pour Fluide Glacial. Ils décident de s’adjoindre le talent de leur ami

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Dupuy & Berberian - JL Capron BANDES FANTÔMES / Henriette et l’ascenseur social Jean-Louis Capron, qui souhaite revenir à la tonalité acide des débuts. Ce dernier se lance sur un album entier, découpé en chapitres de 8 pages afin de permettre la prépublication dans Spirou. Mais lorsque paraît la première histoire, Dupuy & Berberian découvrent

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BANDES FANTÔMES / Henriette et l’ascenseur social Dupuy & Berberian - JL Capron en consultant leurs relevés de droits que la série ne se vend plus du tout. « Je leur ai dit que le nouvel album allait relancer la série, mais ils étaient trop démotivés, se rappelle JL Capron. C’est dommage, j’avais écrit tout le squelette. C’était une histoire très grinçante,

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Dupuy & Berberian - JL Capron BANDES FANTÔMES / Henriette et l’ascenseur social qui voyait le père d’Henriette s’enfoncer dans le déni et le surendettement. De son côté, Henriette devenait la souffre-douleur de son école de bourges mais était prise en main par le fils du concierge, une petite terreur décidé à lui ouvrir les yeux sur le monde… »

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Paru à l’origine dans Rigolo, entre 1983 et 1984, puis dans Métal Hurlant entre 1985 et 1986 (deux revues des Humanoïdes Associés), les gags en demi-pages du Cirque Flop furent réunis et complétés pour donner en 1987 un album chez l’éphémère éditeur

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet lyonnais Carton. Ce dernier s’était fait une spécialité des petits tirages soignés, construisant son catalogue en s’appuyant pour l’essentiel sur des auteurs abusivement regroupés autour de l’appelation « Ligne claire ». Floch, Chaland, Loustal, Dupuy & Berberian,

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Avril étaient réunis chez cet éditeur qui eut la mauvaise idée de faire faillite peu de temps après la parution du Cirque Flop. Pour la petite histoire, les stocks furent récupérés par l’un des représentants de l’entreprise qui accepta d’être rémunéré ainsi lors du

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet dépôt de bilan de la société. Grâce à lui, les ouvrages furent encore distribués en librairie jusqu’à ce qu’un dégât des eaux précipite « l’écoulement des stocks ». Quoi qu’il en soit, Le cirque Flop n’a pas été un énorme succès du fait de ces circonstances défavorables.

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Mais pour les quelques centaines de lecteurs qui ont eu la chance de pouvoir se le procurer à l’époque, le livre fait partie d’un panthéon secret où trônent tous les mal-aimés magnifiques de la bande dessinée. Plus qu’aucun autre des livres de Martiny &

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet Petit-Roulet, Le cirque Flop bénéficie d’un statut d’œuvre culte. Il fait partie de ces livres dont on échange le titre entre amateurs avec des regards entendus. Le format de l’album (à l’italienne) et sa rareté expliquent en partie cette réputation. Mais c’est l’ambiance et

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop le rythme si particuliers de ce livre qui lui vaut d’être à ce point aimé. Il est pourtant moins drôle que Papa Dindon (republié l’année dernière dans Nicole 2), moins dynamique que Le syndrome du hérisson… Alors quoi ? Il a ce charme indéfinissable qui rend le

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet lecteur mélancolique et réjoui, comme après un rêve agréable. On s’étonne d’ailleurs que le livre n’ait jamais été réédité alors même qu’il compte chez les éditeurs quelques fans assez sérieux. La faute à son format ? La faute à son titre ? Au milieu des années

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop 2000 pourtant, Sébastien Gnaedig, alors responsable éditorial chez Dupuis, manifeste son intérêt pour Le cirque Flop. Mais il faut le reformater pour le faire rentrer dans un album classique (proche du A4), ce qui n’est pas difficile puisqu’il suffit de réunir les

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet demi-planches par deux sur une page pour atteindre la hauteur standard désirée. Malheureusement, cette opération divise logiquement la pagination par deux. Pour pallier à ce problème, Martiny et Petit-Roulet pensent alors à donner une suite à leur histoire,

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop qui occuperait la moitié manquante de l’album. Mais Philippe Petit-Roulet s’aperçoit bien vite que son style a énormément évolué en vingt ans et que la coexistence des deux époques risque de donner au livre un aspect incohérent. Les deux auteurs changent alors

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet d’approche et décident de faire un remake du Cirque Flop, réagençant les histoires et les complétant d’épisodes inédits. À cette occasion, le dessinateur, qui vit désormais de l’illustration, redécouvre avec douleur le caractère contraignant et laborieux de

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop la bande dessinée. Il doit souvent s’interrompre pour répondre aux commandes qu’on lui passe et la réalisation de l’album s’éternise, amplifiant la frustration liée à ce ré-apprentissage. « J’étais un peu comme un musicien reprenant son instrument après dix ans de

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet silence… » résumera Petit-Roulet dans une interview. Le temps passe… et les éditeurs aussi. Car lorsque l’album est fini, Sébastien Gnaedig a quitté Dupuis pour prendre en charge la direction éditoriale de Futuropolis qui vient d’être relancé par Soleil et Gallimard.

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Et les successeurs de Gnaedig ne trouve pas à l’album le même intérêt que leur prédécesseur, renvoyant le manuscrit aux deux auteurs et leur rendant leurs droits. N’y croyant plus véritablement, Martiny et Petit-Roulet le proposent à l’occasion à d’autres

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet maisons qui se montrent parfois intéressées mais ne passent pas à l’acte. Ainsi, Jean-Christophe Menu accepte dans un premier temps de publier le manuscrit à L’Association avant que le comité éditorial de la structure ne renonce, effarouché par un ouvrage

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop cher à produire et dont la commercialisation s’annonce compliquée. « On s’est peut-être laissé influencés par le titre… » s’amuse aujourd’hui Menu en regrettant de ne pas avoir pu faire aboutir le projet. « Le signe, sans doute, qu’il vaut mieux laisser cette version

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet au fond d’un carton… » conclut Philippe Petit-Roulet, n’hésitant pas à se montrer plus critique que ses interlocuteurs : « Il y avait beaucoup de maladresses dans Le cirque Flop de 1987, mais en cherchant à les gommer, j’ai bien peur d’avoir perdu pas mal de

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop l’expressivité brute de la version originale. » Et pourtant… Certes, la dynamique est différente, changée par le format et le rythme de lecture qu’il induit. Certes, on peut regretter les gouaches délicates de la première version. Mais c’est oublier que le format et la

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet technique ne servaient pas avec autant de bonheur toutes les demi-planches… Comme beaucoup d’autres, j’avais entendu parler de cette Nouvelle-Version-Totalement-Ratée-La-Magie-Est-Morte du Cirque Flop. Mais avant que ce projet des Bandes Fantômes

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop ne vienne s’insérer dans le sommaire de Nicole, je n’avais jamais pensé à faire la demande aux auteurs d’un petit tour de piste. Quelle ne fut donc pas ma surprise de découvrir un album qui, sorti des défauts qui constituaient une partie de son charme, a gagné en

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet cohérence et en lisibilité ce qu’il a perdu en nostalgie. Pour les lecteurs qui n’ont jamais eu accès à la première version, ils découvriront ici une bande dessinée qui ne mérite à aucun moment les jugements sévères qui l’ont précédé en réputation. On retrouve ici la

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop fraîcheur et la fantaisie du duo Martiny/Petit-Roulet, et sans moi, ce Cirque Flop serait encore en train de dormir au fond d’un tiroir. Qu’est-ce qu’on dit ? « Merci, Nicole ! ». Mon plus grand regret, au fond, tient à ce que cette déconvenue éditoriale a dissuadé les

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet auteurs de prolonger leur collaboration au-delà de ce remake. À moins que… Je ne sais pas si je peux déjà en parler… Mais en même temps, je ne sais pas tenir ma langue et Adèle, notre chef de la communication, m’a dit que ce n’était plus un défaut à notre époque

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop où tout passe par le buzz. Donc je vous le dis : Martiny et Petit-Roulet ont entamé un nouveau projet, dont j’ai vu les premières pages sur le bureau de Papa ! J’ai bien tenté d’en lire le titre et d’en approcher mon museau. Mais il m’a claqué le dossier sur le bec et m’a

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet renvoyée trier les archives avec Gilbert. Et qu’est-ce que j’ai trouvé à cette occasion ? Toutes les éditions originales de Martiny & Petit-Roulet. Bien emballées dans un paquet en kraft sur lequel était apposé la mention « Un jour ». Un jour, un jour… J’ai interrogé

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop mes frères et sœurs sur le sujet. Mais tous restaient évasifs, leur regard se perdant soudain dans le lointain ou un rendez-vous se rappelant subitement à eux. Il m’a donc fallu questionner Papa sur la question. Et sa réponse, comme souvent, ne s’est pas embarrasée

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet d’ambiguïtés : « Il faudra le faire ! Absolument ! Et si tes aînés se défilent avec tant de promptitude, c’est qu’ils ont conscience qu’il faudra fournir pour aboutir à cette intégrale exceptionnelle un travail de titan, qui passera par beaucoup de recherches, de retouches

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop et d’abnégation ! Autant d’ennemis de l’indolence… mais autant de principes fondateurs de la philosophie de Cornélius ! Réunis-moi tous ces petits branleurs, nous allons discuter sérieusement ! » Les intonations de Papa avaient déjà averti tout le monde qu’il valait

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet mieux se défiler et j’eus beau retourner l’usine dans tous les sens, il me fut impossible de mettre la main sur un seul des rejetons Cornélius. « Ils ont foutu le camp… ai-je rapporté à Papa. On ne pourra pas faire le livre tout de suite… » Il a levé vers moi un regard

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop vaseux : « Hmmm ? Qui ça ? Quel livre ?» Papa fait souvent ça. Ce qui explique que certains projets annoncés depuis des années soient gravement retardés ou ne voient jamais le jour. Je me souviens que lorsque nous éditions encore un catalogue en papier,

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet plusieurs livres avaient été annoncés, parfois présentés avec des couvertures maquettées, alors même qu’ils étaient loin d’être entamés. Tiens, Kangourou de JL Capron, par exemple. La couverture a été imprimée, elle traîne dans les stocks, et je n’ai vu en

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop tout et pour que trois strips crayonnés. Ou encore Monsieur Chouette, de David B. Là encore, la couverture a été imprimée, il y a plus de quinze ans. Mais les pages… Aucune ne proviendra du Nain Jaune, le comix que David réalisa chez nous entre 1993 et

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet 1994. Parce que David a décidé de tout redessiner. Et de changer intégralement l’histoire. Bien sûr, il a livré quelques pages. Et des

sublimes, en plus ! Et puis après, il partit sur autre chose. De temps en temps, on le voit passer au loin, un carton à dessin sous le bras,

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop et il nous fait de grands signes « Je n’oublie pas ! Un jour, un jour… » Il ne se rappelle pas qu’il doit aussi achever les pages qui permettront de boucler une intégrale des 4 savants que les lecteurs réclament depuis presque vingt ans… Mais David veut rajouter des pages de

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet notes qui pourraient submerger en quantité l’histoire principale elle-même ! « Un jour, un jour… ». Quelle ironie que nous consacrions une partie du sommaire de Nicole aux Bandes Fantômes quand nous avons à ce point contribué à les créer ou à les encourager…

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Blexbolex et Jean-Louis Capron sont les champions dans le domaine, c’est par dizaine de titres qu’ils ont rempli nos plannings. Spleen, Zone, Lourdes, terre de contraste… Ribambelle, que Capron a scénarisé pour Winshluss, on en parle depuis quinze ans.

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet Est-ce qu’il verra jamais le jour ? L’auteur de Pinocchio est très occupé maintenant. Pourra-t-il trouver le temps nécessaire à dessiner les deux cents planches que lui a promis Capron et dont on n’a vu jusqu’à présent que la moitié ? Et le même Capron, qui promet

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop à Hugues Micol cette fameuse version définitive de La loi de la forêt, qui avait paru avec succès dans feue la revue Ferraille Illustré… « Ce sera en quatre tomes, tu verras, un grand moment ! Je me documente, je lis toutes les versions du Roman de Renart, en vieux

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet français et dans les éditions les plus variées. C’est très long. Et passionnant. Bien sûr, ce que je fais n’aura rien à voir. Mais c’est essentiel. Tu verras ! Un jour, un jour… ». Et il s’enfuit, en suivant les traces encore chaudes de David B. Et Lumineau… Ha, quand je vois

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop les trente pages qu’il nous a confiées pour ce numéro, je frémis. Car ce sont deux projets qu’il nous a promis ! À l’heure où j’écris ces lignes, il est peut-être en train de les brûler dans sa cheminée planche par planche, un sourire de renoncement satisfait sur le

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet visage… Non, mais ça ne va pas ? Pourquoi je pense à des trucs pareils, moi ? Je suis folle ou quoi ? Ça me prend à chaque fois que je vais faire un tour dans les sous-sols de l’usine. Toutes ces paperasses empilées, ces meubles d’archives aux tiroirs hermétiques…

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Cornélius a 25 ans en 2016, je ne vous l’avais pas dit ? Ils veulent faire des expositions à Bordeaux, et à Metz… Quand je dis « Ils », ce sont en réalité « Ils » et « Elles », les frangins et les frangines, très fortiches pour avoir des idées mais pas forcément très réactifs pour

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet les finaliser… En tout cas, ça veut dire qu’il va falloir fouiller les archives. Et on va retomber inévitablement sur ces vieux plannings de manuscrits pleins de noms de projets mort-nés, avortés, abandonnés. Le plus étrange, c’est que ce sont rarement des raisons

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop commerciales qui ont mené à ces tristes conclusions. C’est plus fréquemment l’usure ou l’oubli. Tiens, il est où, le livre sur Beyrouth de Charles Berberian ? Et la réédition de Véridique de Pierre La Police ? Et le tome 2 de Pepito de Luciano Bottaro ? Des fois, les

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet gens appellent. Ils attendent, c’est troublant. Ils sont impatients mais ils patientent. Ils ont confiance, ils croient en nous, d’accord, je rappellerai l’année prochaine. Et nous, on les rassure, oui oui, un jour, un jour… Et à force de se répéter cette petite mélodie,

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop on se réveille un beau matin au milieu d’un monceau de superpositions et on réalise que ça fait 25 ans que ça dure. « Avec un peu de chance, tout ça est en train de faire du compost et ça sera suffisament puissant pour tenir 25 ans de plus ! » m’a dit Gilbert l’autre

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BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet matin. Si ça se trouve, les beaux tiroirs de nos meubles d’archives ont été colonisés par des rats qui nourrissent depuis plusieurs générations leur descendance avec ces promesses, les transformant peu à peu en rêves, en souvenirs, en fantômes.

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Didier Martiny & Philippe Petit-Roulet BANDES FANTÔMES / Le cirque Flop Tiens, je vois quelqu’un par la fenêtre, qui passe là-bas, au bout du terrain. Il agite la main. Il est trop loin, je ne vois pas qui il est, on dirait qu’ils sont plusieurs… Mais qu’est-ce qu’ils disent ? Le vent porte leurs paroles jusqu’à moi… Ils disent : « Un jour, un jour… »

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MOOLINEX Rencontre avec le dernier guerrier du dessin de combat.


Rencontre avec Moolinex Nicole Après de longues recherches qui me mènent des zones de la banlieue parisienne jusqu’en Belgique, je finis par trouver Moolinex dans le Poitou. Il y a un gros panneau « Attention au clebs », mais je ne vois pas la moindre trace d’un chien à l’intérieur. Il me fait asseoir sur un pouf au niveau de la caisse de bananes qui sert de table basse et pose ses fesses sur un tabouret haut. Ses yeux perçants virevoltent au-dessus de ma tête, mais son sourire est presque cordial. Je me risque.

anti-casse-burnes-donneur-de-leçons. Qu’ils le fassent en silence, comme tout un chacun... Je ne sais pas pourquoi je m’emballe sur ces peigne-culs…? Tu veux une canette mon petit rat ? C’est de la bonne, elle vient du Leader… Nicole : Excuse-moi, tu vas trouver que je rame un peu mais… c’est quoi un « prolétaire » ? Moolinex : Un prolo ? Un prolétaire, tu vois pas, raton ? Un type qui se fait baiser peinard toute sa vie, mais avec la fierté du travail accompli. Surtout quand c’est bien fait ! J’ai ce même rapport au boulot dans mon travail. Le prolo, je l’aime et je le hais. C’est comme ma tribu, j’en suis fier et déçu. Je n’ai de cesse de lui parler mais il n’écoute pas, il est ailleurs. Il est distrait et simple. Debout, il était beau... Je le regrette… Il était beau et fier. Un peu con, grande gueule, un peu raciste sur les bords mais ça, c’était l’époque. C’est fini tout ça… Les caissières bebop, les rockers manutentionnaires, que sont-ils devenus ? Nicole : Tu sais, j’ai grandi dans un stock plein d’invendus et beaucoup de choses m’ont échappé… Tu ne m’en veux pas ? Moolinex : Tracasse, mon petit rat ! Je ne suis pas fâché sur toi. C’est cette bande de ploucs qui me déprime… Faut leur interdire la télévision et les grandes surfaces. Nicole : C’est pour les oublier que tu t’es mis à dessiner ? Moolinex : Je ne sais rien faire d’autre. Je n’ai aucun diplôme ; je connais mon code de la rue et je sais dessiner. Voilà. J’ai fait manutentionnaire, manœuvre, menuisier et tout un tas de boulots déprimants. C’est pas le boulot en soi, juste les petits chefs totalement soumis et manipulés. La loi de la pyramide. À l’armée, c’était pareil. Le colonel dit : « Il y a un poil de cul dans ma soupe » et c’est toute la caserne qui se rase les couilles. Merci, mon adjudant ! Nicole : Ça ressemblait à quoi, le style de Moolinex à l’époque ? Moolinex : Un mélange de styles au sein du même dessin. Je voulais la liberté. Voilà mon rêve. Je veux être libre. Je ne rêve pas d’une

Nicole : Bonjour, Moolinex. Il paraît qu’on peut t’appeler Mooli…? Moolinex : Mais oui, tu peux mon petit rat ! Nicole : On m’a dit que tu avais grandi dans un château avec des petites culottes de velours ? Moolinex : Hahaha ! Oui, des culottes de velours et une cuillère en argent dans la bouche. Une énorme, une louche ! Mes parents sont des prolos, ma mère franco-portugaise couturière payée à la pièce, mon père gentiment voyou et chaudronnier. Je suis né en à Nogent/Marne (94). Ma sœur et moi, on a déménagés de banlieue en banlieue jusqu’à ce qu’ils trouvent le pavillon de leurs rêves… Personnellement, je possède rien. Ni maison, ni voiture, ni même un vélo ; juste trois crayons et quelques disques, des livres aussi. Je fais partie de cette génération que les soixante-huitards appellent la BOF génération, sous-entendant qu’on était mous et très beaufs. J’emmerde cette génération de barbus… Que nous ont-ils laissé de si bandant ? Léo Férré, les partouzes, le jazz de blanc qu’on entend dans les ascenseurs et aujourd’hui leur bébé pleurnicheur : l’écocitoyen. Il va à la Biocoop en 4X4, m’explique la vie à chaque coin de rue et nous fait la leçon au marché entre deux melons, une canette de bière équitable dégueulasse à la main. Il ne nous veut pas du bien, il veut juste nous enfoncer le sien dans le crâne. Il se lèche lui-même le cul avec délectation. Comme les autres après 68, ils ont jeté leur pavé puis se sont léchés le cul avec délectation jusqu’à leur mort. Je ne suis pas contre l’équiécobababobobio, je suis juste 221


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Rencontre avec Moolinex Nicole

baraque à moi, d’un putain de camping-car, d’un bon resto, d’un putain de voyage, d’une baraque pour y pourrir… Je veux être libre et je l’ai été jusque-là. Je n’ai aucun regret. Je peux mourir demain, tout est en ordre. Pour moi, il y a deux sortes d’artistes, ceux qui font avancer l’art et ceux qui font plaisir au public. Moi, je dessine et je l’applique au dessin. Allez, reprends une bière, mon petit chou, j’ai une caisse à l’arrière. T’aimes pas la bière tiède ? Nicole : C’est pas ça, mais ça me fait remonter la lave dans le ventre. À quel moment décides-tu de changer de nom ? Tu as hésité avec d’autres marques ? Moolinex : De quoi tu parles ? Je ne suis pas une marque, t’as rien compris, mon chat. Bon, avec internet, j’ai changé Moulinex pour Moolinex, je ne voulais pas qu’il y ait de confusion avec les autres — une idée de Florence Beaugier de La Mauvaise Réputation (La bonne librairie de Bordeaux). Mais c’est tout, tu vois ? Tu te fais du mal avec ces questions… Nicole : Mouaif… D’où vient ta fascination pour la culture populaire, de son côté le plus éclatant jusqu’à ses déclinaisons les plus graisseuses ? Moolinex : Il n’y a plus rien à chercher dans le beau depuis des lustres. Il ne reste que le mauvais. J’aurais adoré faire du beau, du bon mais c’est tout aussi bandant d’œuvrer pour le mal. Et c’est tout aussi difficile. Mais par contre il faut faire ça bien. Il n’y rien de plus ridicule et con que le mauvais mauvais, le faux raté. Il y a plein de gens qui se vautrent dans la brèche sans aucun recul. Le temps rend les choses plus claires. Aujourd’hui, il est facile de voir que Picasso était totalement ridicule et bidon. Mais les collectionneurs et les musées ont mis trop de fric dans sa merde. Il a trop chanté sa pauvre gloire. Il leur est impossible de l’avouer. Qui aura un jour les couilles de reconnaître que ça ne vaut pas tripette ? Et puis dans la culture pop, il y a un poil d’humour. On se marre et tout le monde s’en branle… L’humour, c’est le gras de la vie ; si t’en as pas, t’as le goût d’un pneu. Einstein a dit un jour en voyant une photo d’un mec qui se

suçait lui-même la queue que s’il avait su faire ça il ne se serait jamais marié. Le gros mec marrant tu trouves pas ? Quel génie ! Nicole : Ouais, mais en même temps, sa théorie de la relativité, elle se discute, non ? Je veux dire, E=MC2, je l’aurais pas forcément mis dans ce sens-là, moi… (Il ne me regarde même pas, il rigole et siffle sa canette d’une traite) Bon heu… En parlant de toi et de ton style, les commentateurs pointent ton « agressivité », ils se gargarisent du mot « punk »… Moolinex : Je ne suis pas punk ! Ils confondent « franc-parler », « sincérité » (voire « honneur ») et « punkitude ». Je suis un rocker tout au plus. Il m’arrive d’être un peu sauvage mais en général, c’est pour rire. Nicole : Ça me rassure parce que je crois que le vieux punk est ce qu’il y a de plus triste au monde. Cette crête défraîchie qui s’accroche malgré la calvitie qui gagne, quelle déprime… Moolinex : Mais le monde du dessin c’est le moins rock’n’roll que t’aies jamais vu. Ils m’invitent jamais à leurs festivals. Ils me prennent pour un voyou alors que je suis le mec droit. Pile poil. Je fais ce que je dis. Je dis ce que je pense. Bon, je ne suis pas exactement un ange mais j’ai de la justice et mon âme est propre comme celle d’un bébé… Un bébé rat peut-être. Nicole : T’as jamais eu de crête, je le sens. Tu ne perds pas tes cheveux, d’ailleurs. Moolinex : Houla non, j’ai les cheveux les mieux accrochés de la West Coast (Poitou, Charentes, Aquitaine) ! Un de ces quatre, ils seront complètement blancs mais dans la life, c’est ça ou chauve… Le Chaussée aux Moines, ça ne va pas à tout le monde… Enfin, il y a des exceptions comme Jean-Pierre Marielle, superbe ! Avec lui, on voit bien qu’il faut choisir, c’est les poils ou les cheveux.. Mais c’est du mâle. Les monks, pas mal aussi. Mais alors Jugnot, Michel Blanc, c’est rude ! Et quoi penser de M. La Boule dans Fort Boyard suintant la testostérone ? Ou de Louis de Funès en fascinant seigneur de la chauverie exultante ? Et aussi Bourvil le bouffon tendre et tragique ? Que de fascinantes questions… 225


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Rencontre avec Moolinex Nicole

Nicole : Ce qui me marque dans ton style, audelà de l’humour et de la virulence, c’est ton sens de la synthèse et du décalage. Tu arrives à dire avec très peu d’effets des choses très fines. Il y a la volonté de donner un caractère politique à ta démarche ou tu t’en fous ? Moolinex : Pas politique, sociétal. Je veux juste dire quelque chose de vrai et franc avec le moins de mots possibles. J’espère faire changer un tout petit peu les mentalités. Je trouve que le rôle de l’art, c’est justement ça. Coluche à ses débuts ou Hara-Kiri ont fait plus pour changer la société que tous les politiques réunis. Ils se sont foutus des racistes et de tous les cons, ils les ont rendus obsolètes. Ils ont changé notre société. Juste ça et tu peux mourir tranquille. Quant à la politique, ça n’existe plus. Aujourd’hui, il n’y a plus que des groupes financiers qui font et défont les marionnettes politiques. Nicole : Et l’expression « Art pute » que tu as formée pour définir ton style ? Moolinex : Ce qu’on appelle aujourd’hui le dessin contemporain s’appelait au début le graphisme. Il y avait des graphzines, surtout Le Dernier Cri. Mais les gens entendaient que j’étais graphiste, tout le contraire de ce que je voulais être. Un graphiste, c’est un « Marie-couche-toilà ». Il fait ce qu’on lui demande. C’est une pute du dessin, avec sa petite spécialité. L’art Pute, c’est juste une blague un peu con. Moi, j’aime l’art pauvre. Celui qui vient à poil et qui dit ce qu’il a à dire quand il faut le dire. Tu baisses jamais ton froc quand tu vis à poil, la peau sur la table. Tout est là bien à plat. C’est honnête. Mais l’honnêteté n’est plus très à la mode ces temps-ci. Nicole : Les carnets que tu m’as confiés pour ce numéro de Nicole ressemblent à des vieux godillots que tu trimballes partout avec toi. C’est plus que des carnets de croquis. On a l’impression que ça tient plus du carnet de notes, du journal, de vieilles peluches. Moolinex : Ouais, c’est mon tas de merde. Ça sort comme ça, brut, direct de mon cul. La merde, c’est de l’or en barre, mon or à moi. Il faut du lâché pour être dans le juste. Du vrai.

Faut du gras, du lourd, après tu peux poser la dentelle. Mais d’abord, il faut de la tripe. Mon but, c’est faire léger, mais faut pas oublier d’où on vient. Tu touches qu’une fois une chatte avec tes deux oreilles en même temps ; mais ça veut pas dire que t’atteindra plus jamais le nirvana. Nicole : Comment tu te situes par rapport aux milieux de la bande dessinée et de l’art ? On a l’impression que tu as le cul entre deux chaises. Ou plutôt que personne ne t’as filé de chaise. Moolinex : Oui, j’ai pas de chaise, ils veulent pas me voir. Comme je t’ai dit, ils ne m’invitent pas à leurs trucs. Je fais peur ou quoi ? Je suis trop gros pour leur chaise de fiotte. Apportez-moi un fauteuil. Et puis le monde de l’art est infesté de trous de balle. Alors moi, avec ma grande sale gueule, ça va pas… Mais j’ai bon espoir que ça change. Je vois arriver des mecs pas mal. Oui, ça existe quand même. C’est pas facile pour eux. Faut « play the game ». Moi je suis pas fortiche à ce jeu-là. Je respecte que les règles que je trouve justes. C’est mon problème. Nicole : Tu changes souvent de techniques, on sent que tu t’amuses. Un coup les canevas, un coup la peinture, un coup les tatouages. C’est une fringale, c’est quoi ? Moolinex : Oui, je m’amuse sinon je change de truc. Pour moi, le bon boulot, c’est celui où t’as pas l’impression de bosser. Pareil pour la qualité du travail. Le juste est dans le bon et le bon dans le vrai et le plaisir. Le reste c’est des techniques, j’utilise celles qui me semblent bonnes pour dire ce que j’ai sur le cœur. Juste ça. J’aime la vie, la liberté et presque tout le monde. Je suis un homme libre. C’est toute ma vie et tous mes rêves. Je peux mourir demain. J’ai peur de rien. Nicole : Oui mais qu’est-ce qui va se passer le jour où tu vas être connu ? T’es prêt ? Moolinex : Toujours prêt ! Hahaha, je m’en fous pas mal. Ceux qui savent savent, ceux qui voient voient, moi je fais mon job en toute élégance, comme tu le sais… Dagobert a dit : « Un véritable prince n’a que faire d’être connu ». Venant de la part d’un type qui avait mis son froc à l’envers, je trouve ça parfait. 229


Les dessins de Moolinex sont publiés, entre autres, au Dernier Cri (Art pute de luxe), chez United Dead Artists (Sergent coloriage), chez Super loto (La question), aux Requins Marteaux (Flip & Flopi), à L’Association (HLM) et aux éditions Cornélius (Tattootoo). 230


Et revint le printemps Adrien Demont Pour ce numéro de Nicole, Adrien Demont a choisi de s’inspirer d’un conte nordique dont la thématique et les ressorts sont très proches de certaines légendes japonaises. Shigeru Mizuki lui-même avait remarqué cette étonnante proximité qui existe entre les

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Adrien Demont Et revint le printemps mythes du Soleil Levant et ceux des pays du nord de l’Europe. Dans son énorme encyclopédie des Yokaï, dont l’édition japonaise compte onze volumes et balaie de manière presque exhaustive les monstres, fantômes et créatures fantastiques des quatre

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Et revint le printemps Adrien Demont coins du monde, Shigeru Mizuki s’amuse de ces résonnances et n’hésite pas à rapprocher graphiquement les cousins éloignés. D’ailleurs, il était question de faire suivre l’histoire d’Adrien d’une nouvelle fantastique de Mizuki. Malheureusement, sa disparition

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Adrien Demont Et revint le printemps le 30 novembre dernier a repoussé cette idée à plus tard. C’est aussi ce genre de malheurs et d’imprévus qui décident parfois d’une direction éditoriale. À ce propos, j’ai lu sur les forums spécialisés où se retrouvent les esthètes de la bande dessinée que l’on

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Et revint le printemps Adrien Demont s’interroge sur l’identité du comité de rédaction de Nicole. Comme j’ai lu un peu tout et n’importe quoi sur le sujet, je préfère vous dire la vérité avant que ça ne dégénère en théorie du complot. Ici, le cerveau, c’est Gilbert le cochon et moi, Nicole.

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Adrien Demont Et revint le printemps Et autant vous dire que notre binôme fonctionne à la perfection. Bien sûr, personne n’est à l’abri d’une erreur de casting, mais avec un cochon et une fillette à la barre, il est peu probable que des fautes de goût se glissent dans votre revue préférée. Et puis

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Et revint le printemps Adrien Demont il y a toujours Bill Franco qui veille au grain, même si Gilbert l’appelle l’Horoscope parce qu’il nous dit toujours quoi faire et qu’il se trompe souvent. Ahaha, qu’il est facétieux ce Gilbert… Mais il faut reconnaître qu’il a quelques traits de génie, le vieux Bill,

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Adrien Demont Et revint le printemps enfin, il a surtout le cul bordé de nouilles. Tenez, par exemple c’est lui qui a retrouvé les planches d’Adrien Demont sous un carton de défraîchis alors qu’il cherchait ses lentilles. Un stagiaire que Gilbert avait ramené de la porcherie maternelle les avait

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Et revint le printemps Adrien Demont laissées s’envoler en revenant de la poste (autant vous dire que celui-là n’a pas fait long feu dans nos bureaux ; on s’est empressés de le refiler aux Requins Marteaux). Une chance sur deux de les perdre, un chance sur mille de les retrouver. Et voilà que Bill

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Adrien Demont Et revint le printemps tombe dessus. Dingue non ? Et Bill qui nous ramène les pages à la machine à café en nous demandant si c’est pas des relances de créanciers ! Il n’y voyait rien le pauvre, myope comme il est. Purée, ce qu’on a rit ce matin-là. Et c’est comme ça tous les jours !

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Et revint le printemps Adrien Demont La fête au bureau ! Bon, en revanche, Bill n’a jamais retrouvé ses lentilles et on a eu la visite des huissiers dans l’après-midi. Mais ce n’est pas grave, tout ça. C’est mieux que d’être né à Villeneuve-sur-Lot, pas vrai ? Oups, je devrais faire attention à ce que

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Adrien Demont Et revint le printemps je dis puisque c’est là-bas, en 1986 qu’est né Adrien Demont. À l’époque, Jérôme Cahuzac n’avait pas encore appris à mentir. Il plantait des champs d’implants capillaires sur la tête des demi-chauves du Lot-et-Garonne. Ha Jérôme, c’est triste d’avoir fait ce

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Et revint le printemps Adrien Demont que tu as fait. Salir le nom de ta famille, qui avait été attaché jusque-là à la résistance grâce à ton père et ta mère, et finir dans l’opprobre la plus totale par cupidité et vanité. Heureusement pour Adrien, il avait déjà quitté Villeneuve pour Angoulême quand

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Adrien Demont Et revint le printemps la sinistre affaire a éclaté. Mais il s’est fixé comme point d’honneur de restaurer la réputation de sa ville natale en rejoignant la liste des célébrités de l’agglomération. Pour cela, il doit réussir dans la bande dessinée. Ce qui est bien engagé puisqu’il vient d’atteindre

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Et revint le printemps Adrien Demont les sélections du Festival International d’Angoulême avec son très joli Feux de paille, paru chez 6 pieds sous Terre en 2015. Depuis Bordeaux, où il s’est installé, il travaille à construire une œuvre originale irriguée par le fantastique et la nature. Ses

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Adrien Demont Et revint le printemps personnages aux regards lunaires disent bien son ambition de creuser le sillon poétique depuis trop longtemps délaissé par la bande dessinée au profit du « réel » et de toutes ses supercheries. Et peu importe Jérôme et Villeneuve-sur-Lot. Il n’y a pas

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Et revint le printemps Adrien Demont de vengeance dans la tête d’Adrien. Seulement l’envie de dessiner ce monde intérieur fait de délicatesse et de mystères tapis dans l’ombre. Un peu de neige, des ciels ouverts sur l’horizon, du blé fraîchement coupé… Les heures du jour qui mêlent l’indécision,

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Adrien Demont Et revint le printemps les ombres bleues et le chant d’une faune indéterminée… La rosée, la brume de sept heures, le vampire qui saigne les lapins qu’il trouve… C’est choses fragiles qui restent toujours les plus difficiles à capter et à dessiner, Adrien les tient dans sa poche.

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Cosmo love Donatien Mary, Grégoire Carlé & Jérôme Meyer-Bisch Donatien, Grégoire et Jérôme rêvent d’espace et d’aventures viriles. Ils sont beaux, ils sont jeunes, ils sont pleins de vitalité, comme les gros pamplemousses qu’on trouve au marché des Capucins, à Bordeaux. Pour un peu, je pourrais tomber amoureuse de chacun d’eux.

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Donatien Mary, Grégoire Carlé & Jérôme Meyer-Bisch Cosmo love Mais pour sortir et faire la sieste, je préfère les hommes avec du ventre. Généralement, ce sont des types avec un peu de bouteille, des gars qui ont du vécu, des cocos qui ont toujours quelque chose à vous raconter, c’est bien connu. Et moi j’adore les bonnes histoires !

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Cosmo love Donatien Mary, Grégoire Carlé & Jérôme Meyer-Bisch Derrière la pointe d’une bedaine, sous n’importe quel débordement de bourrelets, dans les plis d’un goitre avancé se cache toujours une épopée. Et je suis là pour l’extirper. Et puis il n’y a rien de mieux qu’une bonne brioche à grignoter sous la couette quand il pleut

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Donatien Mary, Grégoire Carlé & Jérôme Meyer-Bisch Cosmo love dehors. Bien sûr, le problème, c’est qu’ils veulent toujours coucher avec moi. J’ai beau leur expliquer que je réserve la gaudriole à des tours de taille moins impressionants, ils pensent devoir être payés pour leur peine. C’est triste qu’on en soit encore là en 2016. Le cul

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Cosmo love Donatien Mary, Grégoire Carlé & Jérôme Meyer-Bisch comme monnaie d’échange. En plus, je sais qu’ils pourraient parfaitement s’en passer. Pour peu que je leur fasse avaler un petit ragoût et je peux les mettre directement au lit. Mais ils se sentent encore obligés de croire à ces histoires de sexe, comme s’ils craignaient

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Donatien Mary, Grégoire Carlé & Jérôme Meyer-Bisch Cosmo love qu’on puisse dire qu’ils ont renoncé à la virilité. À leur âge, ils devraient être plus raisonnables que moi et accepter que la vie, comme le tourisme, n’est pour la plupart d’entre nous qu’un long renoncement qui nous fait répéter les expériences et les voyages jusqu’à l’ultime

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Cosmo love Donatien Mary, Grégoire Carlé & Jérôme Meyer-Bisch lassitude. Au lieu de ça, mes matous me racontent leurs folles aventures sous les tropiques, leurs cabrioles sous le soleil brûlant, les femelles exotiques tombant des arbres et ces piments rares qui les ont menés jusqu’à des nirvanas inconnus sous nos latitudes. Que

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Donatien Mary, Grégoire Carlé & Jérôme Meyer-Bisch Cosmo love d’affabulations… C’est le propre des hommes que de se vanter de leurs exploits sexuels avec « le beau sexe » comme ils disent. C’est drôle comme ils sont bêtes. Parfois, je me dis qu’ils devraient tenter l’homosexualité, je suis sûre que ça les rendraient moins vantards…

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Nicole

LA  BULLE QUI  EXPLOSA « Ça marche pour toi ? — De quoi ? Les ventes de mes bouquins ? Tu rigoles. T’as vu le nombre de nouveautés ? 500 y’a vingt ans, 5 000 cette année. Bonjour la bulle ! Mes chiffres ont chuté, j’te dis pas. Enfin bon, c’est pareil pour tous les dessinateurs…» Bruno Gritjune et Colombine Ranieul jouent des coudes jusqu’au buffet et remplissent leur verre en plastique de mauvais vin blanc. « Putain, mais c’est quoi tous ces auteurs ! J’en connais pas la moitié, en plus… — Ouais, ça craint… Tu sais que moi, j’ai proposé à ce gros con de Lacloche de me faire mon bouquin sans à-valoir. Il m’a même pas dit merci, genre c’est normal, y a quinze mômes qui attendent dans le couloir… Heureusement que j’ai mon boulot de prof trois jours par semaines sinon je sais pas comment je ferais vu ce que gagne ma nana… Hé, elle gagne que dalle, c’est une élève, hahaha ! — Le problème, mon vieux, c’est qu’on est tous profs. J’arrête pas d’y penser : c’est nous qui fabriquons notre propre concurrence ! — Ben… Faut bien renouveler les générations, j’vois pas le problème… — Mais non, je ne te parle pas de ça. Réfléchis. Il y a une dizaine d’écoles qui forment à la bande dessinée. Une vingtaine d’étudiants par classe. Fais le calcul : ça fait 200 aspirants auteurs qu’on balance chaque année sur le marché. Ok, la moitié n’aura pas le niveau ou le courage pour insister. Sur les 100 qui restent, la moitié craquera face aux exigences des éditeurs. Reste 50. Les conditions de vie épouvantables vont en faire lâcher encore la moitié. Mais il en reste 25. 25 petits enfoirés prêts à tous les sacrifices pour se faire publier. Et ils y arrivent ! 250 enfoirés en 10 ans. 500 enfoirés en 20 ans. Tu piges ?

Et le mouvement s’accentue ! C’est ça, la bulle !! — Putain, t’as raison, je comprends mieux pourquoi je vends que dalle alors que ce que je fais est tellement bon… — Et le pire, c’est que les petits enfoirés qui galèrent, au bout d’un moment, qu’est-ce qu’ils font ? Hein ? Ils deviennent profs ! — Enculéééés…! Maintenant que tu le dis, y a un de ces salopards, un ancien élève en plus, qui tourne autour de l’école, je suis sûr qu’il essaie de me piquer ma place, la pute ! — Tiens, ce gros c… M. Lacloche ! L’éditeur a surgi derrière eux. Il rit comme un trader qui vient de faire la culbute. — Mes amis, j’ai surpris votre conversation et je tiens à vous rassurer. Tout cela est bel et bon. Plus il y aura d’activité, plus il y aura de débouchés. C’est la loi du marché ! — Oui, mais… la bulle… Flippant, quoi ! — Vos élèves ne deviendront pas tous auteurs, et alors ? Il faut leur trouver de nouvelles voies. Il faut inventer. Regardez, je suis moi-même enseignant dans une filière « métiers du livre » et je forme de l’aspirant éditeur à la chaîne. Croyezvous qu’ils deviennent éditeurs ? Non ! Je les en empêchent ! Ils inventent autre chose pour valoriser leurs acquis. Tenez, j’en ai un qui est devenu éditeur de pain*. — C’est-à-dire…? — Il est boulanger. Soudain, un mouvement de foule. Des cris dans la galerie. On se presse pour sortir. « Qu’est-ce qui se passe ? — La bulle ! Y a la bulle qui vient d’exploser ! En plein Angoulême ! C’est un massacre ! Il y a au moins 500 morts…!! » Colombine éclate en sanglots et se blottit contre Bruno et ce gros con de Lacloche. * Véridique. Boulangerie prétentieuse du 12e arrondissement de Paris.

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Olivier Texier Le royaume de l’évidence Par rapport à ces histoires d’enfant-fromage dont je parlais précédemment, je voulais juste préciser qu’il n’y a pas de honte. Moi-même, je suis une enfant-stock, trouvée et élevée dans les stocks de Cornélius. Mais c’est que moi, forcément, je ne sens pas le calendos.

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Une histoire de Noël Delphine Panique Des toilettes de la gare Matabiau aux bars clandestins de la rue Riquet, un des secrets les mieux gardés de la ville rose reste à mes yeux la géniale Delphine Panique. Dessinatrice au style minimaliste, elle a fait ses classes dans les rangs de l’équipe des

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Delphine Panique Une histoire de Noël éditions Misma où elle a publié en 2013 le superbe Orlando, adaptation en bande dessinée du roman de Virginia Woolf, puis en 2015, En temps de guerre (à ne pas confondre avec l’affreux pavé de Squarzoni paru à l’origine aux Requins Marteaux et passé

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Une histoire de Noël Delphine Panique depuis chez Delcourt, catalogue où l’auteur défend plus logiquement et plus efficacement son salmigondis d’extrême-gauche de salon), En temps de guerre donc, pour lequel elle est nominée au Festival International de La Bande dessinée d’Angoulême

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Delphine Panique Une histoire de Noël en 2016. Très bon choix car le livre est un bijou. L’histoire est simple ; tandis que les hommes, qui ne ratent jamais une occasion de crever, s’en vont faire la guéguerre, leurs bonnes femmes partent turbiner à l’usine. Là où les récits de guerre se concentrent

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Une histoire de Noël Delphine Panique sur les futurs macchabées dans les tranchées, Delphine Panique nous plonge le nez dans les racines de ce nouveau monde sans mâles. Au boulot, les ouvrières découvrent l’usure du travail à la chaîne, les brimades et leurs premières luttes syndicales.

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Delphine Panique Une histoire de Noël Oh, bien sûr, si ce n’est pas forcément le bagne, ce n’est pas tous les jours rose non plus. Elles se réconfortent comme elles peuvent, avec des lectures de poèmes ou des soirées bien arrosées. Malheureusement, troquer des jupons contre un bleu de

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Une histoire de Noël Delphine Panique travail n’immunise en rien contre la veulerie du genre humain. Hé oui, des militaires jusqu’aux petites mains, c’est bien la cruauté que les deux sexes ont en commun... Aux retours de leurs gueules cassées de maris, ce n’est guère plus reluisant car si l’armistice

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Delphine Panique Une histoire de Noël sonne la fin du matriarcat, reste sur les langues des ouvrières un arrière-goût de liberté qui ne reviendra pas… En temps de guerre, sous son aspect coloré et léger livre un portrait brutal d’une humanité qui ne sait décidément pas se libérer de ses

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Une histoire de Noël Delphine Panique chaînes sans briser des reins. Pour ceux qui craindraient de se confronter à la description d’un monde sans hommes, Delphine Panique propose en ce mois de janvier un autre livre qui pourrait mieux leur correspondre. Je veux parler de L’odyssée du vice,

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Delphine Panique Une histoire de Noël publié par Les Requins Marteaux. Aventures et frissons érotiques garantis, qui devraient satisfaire les plus machos de nos lecteurs. Quoi qu’à la réflexion, le héros a perdu sa bite… Bon, en fait, Delphine Panique, c’est pas pour les machos. Et c’est très bien comme ça !

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JL Capron

Le  chantage  au  réel Foufardon avançait sur le chemin à grandes enjambées colériques, sans tenir compte des efforts que Moulebuche, handicapé par son ventre et ses courtes pattes, devait produire pour rester à sa hauteur. « Qu’avais-tu besoin de gâcher notre promenade en parlant de ce glaireux de Papouille ? — Mais pfff Foufardon pffff, j’ai beaucoup aimé pfff son dernier livre pffff Une vie chez les roms pffff, il a tout de même pfff passé 24 heures avec ces gens-là pffff… — Hahaha, la belle affaire ! Et en quoi cette « immersion » garantirait en quoi que ce soit la qualité de ce livre — que je ne redoute pas de mettre au même niveau qu’un tas de crotte de cochon ? Je te parle là d’esthétique, de science narrative, de bande dessinée ! — Mais Papouille a vécu pffff ce qu’il raconte… — Haaaaa ! N’en dis pas plus ! Ainsi donc, le témoignage serait pour toi un gage d’authencité ? Tu es en train de fouler au pied 2 000 ans de philosophie, bulbe triste ! Illusion ! Simulacre ! Comme tous ces veaux marins qui se rengorgent dans leurs fauteuils lorsqu’apparaît à l’écran la mention « Inspiré de faits réels », rassurés par avance sur le sérieux de ce qu’ils vont voir. Encore et toujours le chantage au réel !

— Le pfff chantage au réel pfff mais qu’est-ce que c’est pffff Foufardon ? Moulebuche n’avait pas d’intérêt véritable pour cette nouvelle théorie de Foufardon ; il ne pensait qu’à son cœur et savait que cette question serait le meilleur moyen de stopper son ami. Et Foufardon stoppa. Plaçant ses deux poings sur ses hanches, il se découpait dans le jour comme une amphore. Moulebuche s’assit sur un muret ; il avait bien gagné sa pause. — Moulebuche, tu es mon ami. Celui qui me renseigne sur l’état de déliquescence de la bande dessinée. Celui qui me permet de parler à mes contemporains sans jamais m’adresser à eux. — J’en suis flatté, Foufardon. — Tu me trouves dur, certainement. Mais lorsque je te vois te fourvoyer, je dis qu’il est de mon devoir de te sauver de toi-même, tel le muletier qui éloigne l’âne du précipice à coups de bâton. — Je t’en suis reconnaissant, Foufardon. — Moulebuche, comme beaucoup de tes semblables, tu te laisses emberlificoter. Parce que tu confonds le réel et la vérité. Nous vivons des temps troublés, notre réalité est souvent pénible et, comme tout un chacun, tu es en quête de vérité. Car la vérité ne souffre pas le doute et donne à ton quotidien le sens que tu peines à

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JL Capron Le chantage au réel

lui trouver. Pour peu qu’on te parle de ce réel que tu croises dans la rue, tu es rassuré, car tu peux éprouver par toi-même que c’est « vrai », aussi vrai que le ciel est bleu et que l’herbe est verte. Mais qu’est-ce qui est vrai, Moulebuche ? — Eh bien, ce qui est vrai, c’est ce que je vois, Foufardon ! — Mon pauvre ami… Ce qui est vrai, c’est qu’on peut te faire avaler n’importe quel navet pour peu qu’il soit étiqueté « Authentique » ou « Véridique ». C’est pour toi la qualité ultime. Moulebuche se rengorgea, piqué au vif : « Je le reconnais, j’aime les autobiographies ! — Et je t’en félicite, saucisson, car il y en a d’excellentes ! Mais ne viens pas prétendre qu’il s’agit de réel ou de vérité. C’est de la fiction qui mime le réel ! Point à la ligne ! La preuve en est la terminologie que l’industrie a trouvé à ce qui est déjà devenu un rayonnage : « la bande dessinée du réel ». Tartuffade ! Comme les auteurs de bande dessinée sont peu nombreux à avoir eu des vies palpitantes et qu’on a fait le tour des angoisses du « dessinateur qui raconte qu’il ne sait pas quoi raconter », la nouvelle mode est aux biographies de gens célèbres. Sais-tu combien d’albums inspirés de ces « vies réelles » sont parus à la rentrée ? Plus de 100* ! — Est-ce que tu ranges la « bande dessinée de reportage » dans le chantage au réel ? — Bien sûr ! Et celle-là est très pernicieuse. Car elle imite la pratique journalistique, séduisant prioritairement les journalistes… qui lui consacrent beaucoup de colonnes. Et pourtant… Combien

de ces livres retiendraient l’attention s’ils n’étaient pas labellisés « réel » ? Sorti de quelques exceptions connues, c’est le plus souvent leur seule « qualité ». Et c’est plus que jamais sur un malentendu que ces livres trouvent un public : on ne les lit pas parce qu’ils sont bons mais parce qu’ils sont « vrais ». Et ce chemin entraîne la bande dessinée vers une forme d’atrophie, la vulgarisation. Ce sont maintenant les ouvrages de sociologie qu’on adapte, la bande dessinée ayant désormais la réputation d’être plus facile à… — Mais Foufardon… Qu’est-ce que ça peut faire ? coupa Moulebuche avec compassion. Les larmes montèrent aux yeux de Foufardon : « Et les champs de l’imaginaire, Moulebuche ? Ne sont-ils pas plus à même de nourrir nos cœurs et nos esprits ? L’homme ne croit-il plus à la puissance des rêves ? Faut-il qu’il se complaise dans la représentation d’un monde qui le désespère ? Par peur ! Mais surtout par paresse ! Je prétends moi que la fiction porte plus de sens et d’ambition que ces imitations complaisantes qui…» Tout à son émotion, Fourfardon n’avait pas vu Papouille avancer vers eux. Il le percuta. Passé la première surprise, les mots « falsificateur », « pouilleux », « tronche de tortue » et « crotte de cochon » furent prononcés. — Mais Foufardon, voyons… Que reprochezvous à mon livre ? L’avez-vous seulement lu ? — HAAAAA ! hurla Foufardon en portant la main à sa poitrine, le visage aubergine et les yeux lui jaillissant du crâne. Lire ton livre ??! Mais tu veux ma mort, violeur de chat ?!! » * Authentique.

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Le royaume de l’évidence Olivier Texier Quand j’ai dit que j’étais une enfant-stock, je ne voulais pas dire qu’on m’avait trouvé dans les stocks de Cornélius, ce n’est pas aussi atroce que ça. C’est juste qu’on m’a rangé là pendant vingt-cinq ans avec des crackers et des cartons vides, c’est tout.

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Jérôme Dubois Le règlement Bon, on me dit à Cornélius que le type de la page 77 s’est plaint de ce que je dis pages 81 à 92. Alors je m’excuse. Voilà, c’est dit. Je ne sais pas comment il a fait pour réagir alors que le magazine n’est pas encore imprimé. Ça doit encore être un coup de la technologie…

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Le chien sauvage sur la planète des chiens Giacomo Nanni Je vous ai déjà dit que Giacomo Nanni est né en 1971, à Rimini, la ville natale de Fellini ? Et qu’il a étudié le dessin animé à l’École du Livre d’Urbino ? Je vous ai raconté qu’il a publié sa première bande dessinée en 1996 dans la revue Mano, (Six dessins pour un

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Giacomo Nanni Le chien sauvage sur la planète des chiens voyage en Grande Garabagne, d’après Henri Michaux) ? Je vous ai expliqué qu’il fait partie depuis 2004 du groupe de dessinateurs réunis autour de l’audacieuse revue Canicola, vous savez celle qui a été primée à Angoulême en 2008 ? Mais si, c’est la

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Le chien sauvage sur la planète des chiens Giacomo Nanni crème de la nouvelle la bande dessinée italienne ! Et je vous ai dit que Giacomo avait remporté le Prix de la meilleure histoire courte au festival de Lucca en 2005 pour La plus belle chose ? Et que c’était devenu un chapitre de son premier livre, Le garçon qui

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Giacomo Nanni Le chien sauvage sur la planète des chiens cherchait la peur, publié en Italie en 2006 ? Vous savez que l’édition de française parue chez Cornélius en 2011 est totalement différente ? Et la trilogie Chroniquettes, je vous ai raconté qu’elle avait été improvisée quotidiennement sur internet ? Et que seul le

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Le chien sauvage sur la planète des chiens Giacomo Nanni premier volume avait été traduit chez Cornélius ? Je vous ai dit que Giacomo était un auteur prolifique ? Vous avez entendu parler de son boulot pour XXI ou pour Libération? De son adaptation du journal de Casanova, Histoire de ma fuite paru en 2013 chez

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Giacomo Nanni Le chien sauvage sur la planète des chiens Olivius ? Et de Vince Taylor n’existe pas qu’il a réalisé en collaboration avec Maxime Schmitt en 2014 toujours chez Olivius ? Et de La véritable histoire de Lara Canepa sorti en 2015 chez Cornélius ? Je vous ai parlé de sa maîtrise graphique et narrative ? Et du fait qu’il

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Le chien sauvage sur la planète des chiens Giacomo Nanni remet systématiquement en jeu ses acquis ? Et que grâce à ça, il s’impose comme l’un des auteurs les plus excitants de la nouvelle bande dessinée italienne ? Oui ? Vraiment ? Je vous l’ai déjà dit ? J’en ai déjà causé ? Ok. Mais est-ce que je vous ai parlé de mon chien ?

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Giacomo Nanni Le chien sauvage sur la planète des chiens Eh ben c’est normal, parce j’en ai pas. J’ai un cochon. Enfin, je veux dire, on a un cochon dans la famille. Il s’appelle Gilbert. Et c’est lui qui s’occupe des finances, il fait les comptes, tout ça, il a même un calculatrice spéciale cochon avec des grosses touches.

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Le chien sauvage sur la planète des chiens Giacomo Nanni Il prend en charge tous les envois postaux, les colis pour les auteurs, les cartons pour les libraires. C’est marrant de le voir faire tout ça avec son groin. Gilbert, c’est un peu comme les artistes des pieds et de la bouche, sauf qu’il fait des cartons au lieu de faire de la peinture.

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Giacomo Nanni Le chien sauvage sur la planète des chiens Il s’occupe aussi de toutes les relations avec les internautes, les twitter, les facebook, les instagram, les bizzbizz, les yabon, les sexysausage… Les gens lui écrivent ou lui passent un coup de fil, et lui, il répond « Grouik grouik ». C’est impeccable.

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Le chien sauvage sur la planète des chiens Giacomo Nanni Une fois, je me souviens, je l’ai trouvé en train de jouer avec de la boue en cachette. On était tous les deux très gênés, lui était tout rose, moi j’étais toute rouge. Et puis je me suis dit « non mais c’est normal, il fait la compta mais sur le fond, c’est un cochon ».

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Giacomo Nanni Le chien sauvage sur la planète des chiens Alors j’ai dit à Gilbert : « N’ai pas honte, viens, on va aller voir Papa pour en discuter. C’est peut-être pas grave, juste un truc d’instinct de cochon… » Je précise que Papa, c’est mon Papa évidemment, pas celui de Gilbert ; c’est une façon de parler.

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Le chien sauvage sur la planète des chiens Giacomo Nanni Donc on va voir Papa, dans son grand bureau de l’usine Cornélius. La secrétaire nous fait entrer et aussitôt, Gilbert se met à courir autour du bureau et à se rouler par terre, comme je l’avais vu le faire dans la flaque de boue. « Il redevient cochon ! » j’ai dit.

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Giacomo Nanni Le chien sauvage sur la planète des chiens Alors Papa a dit : « Je vois ce que c’est. Ce n’est pas très grave. C’est une perte de motivation mineure. Ça arrive souvent avec les cochons ». Il a ouvert un tiroir de son bureau et il y a pris une enveloppe qu’il a tendue à Gilbert. « Grouik grouik », a fait Gilbert.

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Le chien sauvage sur la planète des chiens Giacomo Nanni Il a ouvert l’enveloppe et à l’intérieur, Gilbert a trouvé une photo de jambon. Il a commencé a transpirer, il a jeté des petits coups d’œil furtifs à gauche et à droite, et Papa lui fait un clin d’œil. Alors Gilbert est retourné en courant faire de la compta.

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Giacomo Nanni Le chien sauvage sur la planète des chiens « Vraiment, l’instinct, c’est un drôle de truc… », j’ai dit à Papa. Il a rit de sa grosse voix : « Oui, surtout l’instinct de survie ! Haaa, j’adore ce petit Gilbert. C’est mon employé gagnant/gagnant. Il bosse bien, je gagne. Il bosse mal, je gagne aussi ! ». On a rit, on a rit…!

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Nicole & Jujube

DIVERSIFICATION

Je m’appelle Gérard Lacloche. Vous avez peut-être entendu parler de moi. J’ai eu une vie dans l’édition de bande dessinée qui m’a apporté d’importantes satisfactions matérielles. J’ai édité de nombreux auteurs, j’ai formé à cette profession beaucoup d’hommes et de femmes, j’ai rencontré tous ces acteurs invisibles de la bande dessinée, médiateurs, libraires… La majorité d’entre eux vit désormais des minimas sociaux et dort dans la rue ou dans les bibliothèques abandonnées. La bulle. La bulle est passée par là. Qui a tout ravagé en explosant. Alors que faire maintenant ? Me répéter que j’ai ma part de responsabilités dans ces destins brisés ? Regretter la situation enviable que j’ai perdue ? Où avancer en exploitant les compétences que j’ai acquises ? C’est la question que ceux d’entre vous qui sont concernés par le problème doivent se poser. Pour survivre, la bande dessinée apprend à se diversifier. Son salut tiendra à sa capacité à imprégner la société. Et vous, vous avez besoin de la bande dessinée pour survivre. Nous allons vous aider à valoriser votre expérience. Car la maîtrise du 9e Art va vous ouvrir la porte de nombreux métiers que vous n’auriez jamais soupçonnés et que je peux vous faire découvrir. Très tendance, les bédéxcursions ont un potentiel évident et vont nécessiter beaucoup de bédéguides. Je ne parle pas de ces marches minables qui font le tour des lieux historiques d’un milieu déchu mais de la découverte des sites de France et de Belgique dont la géographie rappelle la tête de Gaston Lagaffe ou le profil de Corto Maltese. Qui n’a jamais rêvé d’arpenter les formes de Natacha ? La pédagogie séquencielle est, à mon sens, l’avenir de l’éducation. Les ressorts mis en œuvre par la bande dessinée sont les plus à

même de capter l’attention d’une génération d’enfants déshumanisés par internet. Quoi de mieux que Boule et Bill pour apprendre à compter ? Et qui de mieux placé qu’un auteur de BD pour enseigner l’écriture ? La vie nous empêche parfois d’exprimer les émotions complexes qui nous étouffent. Ce serait plus facile dans les mondes par nature plus simple de Tintin ou de Naruto. Opérer ce transfert afin de libérer les tensions, c’est là l’enjeu de la phylactèrothérapie, un métier qui promet de remplacer la psychanalyse à moyen terme tant son aspect ludique remporte l’adhésion. Enchanter le quotidien, voilà l’objectif du BDesigner, qui habille les corps des drapés de Franquin et nos intérieurs des lignes dynamiques de Jack Kirby. L’univers de la mode et des cuisinistes en sera révolutionné. Le chirurgien-plasticien du 9e Art offrira, lui, la possibilité à chacun d’entre nous d’en finir avec des traits ingrats pour ressembler enfin à Druna, Son Goku ou Lapinot. Je vous parlerai encore de la Charbullerie, cet art de la transformation de viande qui a rendu possible le gigot de schtroumpfette, de l’horoscase, cette science divinatoire qui lit votre avenir dans les bulles, ou du nouveau marché qui s’ouvre dans la musique à ceux qui maîtrisent les onomatopées. Je vous donnerai les clefs de ces métiers nouveaux lors de notre séminaire de « La neuvième voie ». Mais avant de commencer, je dois vous rappeler que l’église de séquenciologie a besoin de vos cotisations. Vous vous en acquitterez auprès de Didier, mon assistant, qui a réalisé par le passé de nombreuses bédés. Un de ses albums sera d’ailleurs offert à chaque participant. Dédicacé, évidemment.

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Olivier Texier Le royaume de l’évidence Après tout, enfant-fromage ou enfant-stock, c’est un peu la même problématique. On est enfermé. C’est juste le contenant qui change. Texier dans sa boîte de camembert, moi dans mes stocks. J’avais juste plus de place pour étendre mes jambes et ranger mes livres.

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Le train Zuo Ma Comme vous le savez tous, ici nous avons poussé l’art du pinaillage et de la mouscaille à son paroxysme. Mais avoir le goût de l’excellence, ce n’est pas seulement aimer le travail bien fait, avoir le sens du détail, et donner le meilleur de soi-même pour atteindre

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Zuo Ma Le train des objectifs de vente. Non, ça va bien plus loin que ça… Si Nicole est devenue en un an une institution du 9e Art, c’est grâce à l’état d’esprit qui l’anime ; une philosophie qui nous vient tout droit de la viticulture biologique et qui a le vent en poupe dans la région :

En regardant  par la fenêtre, je vis plusieurs  avions sur   le point de s’écraser…

Une scène comme  celle-là, c’était pas banal.

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Le train Zuo Ma le « Transqualitatif ». Nous sommes fiers des produits que nous vous proposons, mais parfois lorsque nous rencontrons un lecteur sur notre stand à Angoulême et que nous parlons avec lui, nous émettons quelques réserves à son égard… Satisfaire son lectorat,

Vrooooooooo

Bam

 Inquiété par ces bruits, notre train-école s’est  arrêté.

Brooooooooom

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Zuo Ma Le train d’accord, mais un lectorat sa-tis-fai-sant ! Nous avons décidé cette année de miser sur la qualité de nos lecteurs. Aujourd’hui commence une grande opération de tri, mon kiki ! Alors si vous le voulez bien, nous allons ensemble nous livrer à un petit test de

Les élèves ont commencé à  tourner en rond.

 Bizarrement, tout  le monde  s’est mis à courir.

Tout le  monde.

Le compartiment était  bruyant et empli d’odeurs infectes.

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Le train Zuo Ma personnalité. Pour cela il vous suffit tout simplement de suivre à la lettre mes instructions Vous êtes partants ? Oui ? Alors armezvous de votre Nicole et d’une patience à toute épreuve, ça risque d’être un petit peu long... Tout d’abord tenez votre Nicole bien

 Un poisson  rouge ! Quelle  beauté !

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Zuo Ma Le train ouvert sur la table. Bien ! Maintenant, pliez délicatement cette page en deux sur le sens de la longueur et superposez la 4ème case avec la première. Puis une fois cette tâche accomplie, dirigez vers la source de lumière la plus proche. Par exemple, si

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Le train Zuo Ma vous avez un grand appartement, tirez un fauteuil au milieu de votre salon, pile sous le lustre, grimpez sur le dossier et tendez vos mains vers l’ampoule à basse consommation qui illumine votre quotidien. Une fois en Êquilibre, les bras bien raides

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Zuo Ma Le train au-dessus de votre tête, collés à vos oreilles. Levez la tête et regardez l’image ainsi obtenue par transparence. Si vous ne voyez rien au bout de quelques minutes, insistez encore un peu. Au bout d’un quart d’heure, plissez les yeux au maximum comme

Le train-école était sur le point de repartir. La question du crash semblait avoir été réglée.

Mon corps se raidit subitement.

Il n’y avait  plus personne dans  la classe.

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Le train Zuo Ma pour lire les annexes d’un contrat d’édition. Alors ? Que voyez-vous ? Pour vous aider, je vous propose plusieurs options. A/ Une chaussette qui clignote. B/ Mémé Jojo qui dort dans son auto. C/ De la fumée. Réponse page suivante.

Tous les élèves étaient sortis pour une  longue course.

Et revinrent tous en classe en file  indienne.

 J’ai doublé dans la file, pour passer  plus vite.

Et le prof de  sport devait noter tous ces  n uméros.

Tous les élèves  portaient un numéro sur  eux.

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Zuo Ma Le train Bon, les cocos, si votre réponse est A ou B ou C, laissez-moi vous dire que vous êtes vachement crédules pour tomber sur le premier attrape-nigauds qui se présente à vous. Alors ressaisissez-vous, passez-vous un peu de Biafine sur le nez et reprenez

Mais moi, je n’avais  aucun numéro…

 C’est ça, le stress avant  les exams…

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Histoire comme ça Antony Huchette votre Nicole depuis le début en sautant ce test. Pour les autres, félicitations, vous êtes des petits malins et on a vraiment besoin de lecteurs comme vous pour lutter contre l’obscurantisme et les différentes incarnations des forces du mal. Je vous kiffe…

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Antony Huchette Histoire comme ça Bon, en revanche, toi qui viens de faire ce test pour la 2ème fois consécutive, laisse tomber Nicole et retourne lire ta collection de Pitch . Sois tranquille, Media Participations va t’en confectionner une tripotée et tu n’auras plus jamais à penser à tes goûts.

(voir page 13 et Nicole 2)

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Nicole

Les  prédictions  de Madame  Bubulle « Alors, Madame Bubulle, comment s’annonce l’année 2016 pour la BD ? — Très bien, Nicole. Je vois beaucoup de nouveautés. Et beaucoup de sexe. — Ah bon ? Vous voulez dire que Les Requins Marteaux vont mettre le paquet sur leur collection BD Cul ? Je sens qu’on va avoir droit à du Poulet aux burnes ou du Jujute & Gay Luron… — Pas exactement, ma petite Nicole. Mais il est certain qu’ils auront donné des idées à pas mal de monde. Ce sera la tendance de 2016, et probablement des 30 années suivantes. — Mais pourquoi donc, Madame Bubulle ? — Parce que la subvertion est morte, Nicole. Fini la critique sociale. La dernière audace, c’est d’accumuler les gros mots ou de faire des blagues de cul. Un vieux à poil à la fin d’un sketch et c’est le succès assuré. — C’est affreux, ce que vous dites, Madame Bubulle. Ça signifie qu’on a basculé dans une société du simulacre ? — Absolument, Nicole ! Et c’est une excellente nouvelle ! Car ce concept de la Provocation inoffensive est très positif sur le plan commercial. Transgressif et sans risque. — Mais… Vous portez une perruque, madame Bubulle…? Attendez, je vais vous la… HAAA ! Mais vous n’êtes pas madame Bubulle !!

— Non, Nicole. Je suis Hervé Arpin, directeur de MultiMouleBD, le plus gros groupe de market-tendance du secteur. Et je pense être plus à même que Madame Bubulle de t’éclairer sur le futur du marché. Nous avons quitté l’ère de la provocation et du sarcasme pour entrer de plein pied dans une notion de Prendre Son Pied Ensemble qui me semble plus positive, plus singulière et plus bankable que l’humour à la « Hara-Kiri ». On ne dénonce pas le mode de vie des gens sans conséquences, Nicole ! Ceux qui le font encore sont de gros ringards ! La Provocation par le cul te permettra de conserver ton créneau indé en le maximisant. — Ça ne me plaît pas ce que vous dites, Hervé. Vous n’êtes pas très sympathique. — Il faut voir les choses en face, Nicole ! Quand on finit une histoire avec une sodomie, on est identifié comme un rebelle. Ce qui est très fédérateur sur le segment de niche que tu occupes. J’ai appelé ce concept la Transgression soft. Il faut penser sodomie, Nicole. C’est le meilleur moyen de mieux vendre ta petite revue et de lui assurer un avenir. — Hubert, on vous a déjà dit que vous étiez un gros enculé ? — Tout à fait, Nicole. Et je te dis bravo ! Car tu commences à comprendre !

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Olivier Texier Le royaume de l’évidence Pour conclure sur ces histoires d’enfant-fromage et d’enfant-stock, je veux dire que tous les enfants du monde se valent car ils ont dans les yeux des papillons bleus et dans leur cœur une fleur qui ne doit pas faner. Par contre, certains d’entre-eux puent le camembert, désolé.

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Pour un été hyper chaud, retrouvez Franky & Nicole n°5 au mois de juin !


François Ayroles • Charles Berberian • Blutch • JL Capron • Grégoire Carlé • Ludovic Debeurme • Delphine Panique • Adrien Demont • Jérôme Dubois • Philippe Dupuy • Sammy Harkham • Antony Huchette • Jacques Lob • Sébastien Lumineau • Éric Malalatête • Mandryka • Didier Martiny • Donatien Mary • Jérôme Meyer-Bisch • Hugues Micol • Moolinex • Giacomo Nanni • Philippe Petit-Roulet • Olivier Texier • Zuo Ma

978 2 36081 109 0 • 14,50 €

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Nicole 4  

Nicole, c'est la revue des Éditions Cornélius dont voici le deuxième numéro ! Plus de 300 pages de bandes dessinées, de chroniques, de texte...

Nicole 4  

Nicole, c'est la revue des Éditions Cornélius dont voici le deuxième numéro ! Plus de 300 pages de bandes dessinées, de chroniques, de texte...

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