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didacte. Admirateur de Charles Eyck et Otto Van Rees, il réalise de nombreuses commandes pour les églises de son pays, tout en poursuivant des études de philosophie et de théologie. Arrivé en France en 1950, il s’adonne plus particulièrement à la sculpture sur bois et étudie le dessin au Centre d’art sacré de Paris, sous la direction de Jacques Le Chevallier. Il fréquente, entre autres, les ateliers de René Leleu et Bernard Mougin. Sa réflexion le porte vers des sujets souvent inspirés de la Bible, qu’il place dans une perspective humaniste et philosophique. En 1983, il devient professeur de sculpture aux Ateliers d’arts plastiques de Bagneux. Après une exposition à Sèvres — où il vit actuellement —, ses sculptures ont pris la route de Pont-Scorff (Morbihan) où la Ville a

Sculptures, dessins, peintures

Il pratique la sculpture et la peinture dès son plus jeune âge, en auto-

Sculptures, dessins, peintures

Pierre de Grauw

Pierre de Grauw est né à Utrecht (Pays-Bas), le 3 décembre 1921.

Pierre de Grauw

ouvert un espace dédié à son œuvre.

26 € - Éditions Apogée ISBN 978-2-84398-409-9

En couverture : Le Sacrifice d’Abraham (détail) © Studio Dupif

Éditions Apogée

En quatrième de couverture : Pierre de Grauw dans son atelier en 2010 © Studio Dupif


Cet ouvrage a été publié avec le soutien de

à qui nous exprimons nos vifs remerciements

Les sculptures en bronze et en cuivre ont été réalisées par les ateliers Candide - Bronze d’Art, Vitry-sur-Seine (94)

© Éditions Apogée, 2012 ISBN 978-2-84398-409-9


Pierre de Grauw Sculptures, dessins, peintures

Éditions ApogÊe


Étude de femme Terre cuite, 12 x 30 x 10 cm, 1980


Préface C’est un grand honneur et un réel plaisir pour le président de l’association des Amis de Pierre de Grauw de préfacer ce livre. Les raisons en sont multiples. La première, et non des moindres, est liée à ce que représente Pierre pour notre association. Nous sommes tous « ami » de Pierre, mais chacun d’entre nous l’a rencontré dans des conditions et circonstances différentes, révélatrices des multiples dimensions de sa personnalité et de son œuvre. Notre association est donc ce lieu de rencontre où s’échangent et se partagent ces différents regards sur l’œuvre et la personnalité de Pierre artiste certes, mais aussi philosophe, théologien, sociologue… et c’est bien ce que révèle et illustre ce livre. L’enracinement biblique de la réflexion de Pierre de Grauw permet à chacun de situer son histoire personnelle dans cette formidable perspective de la libération de l’homme impliqué dans la création tournée vers l’avènement de « la Jérusalem céleste », cité qu’il lui appartient de construire là où il se trouve. Nous ne sommes pas toujours à l’aise devant l’œuvre d’art ; notre « ressenti » est à la fois technique et subjectif ; il peut très vite se paralyser. Entrer dans le parcours de l’artiste, le suivre avec d’autres dans son itinéraire, explique et révèle ce que nous ne saurions

pas forcément dire ; des mots et des phrases viennent alors, comme des évidences, sur ce qui n’arrivait pas à s’exprimer. Mais cette pédagogie n’occulte en rien la force et la contradiction que Pierre de Grauw illustre et vit en permanence. Au-delà de la rugosité des matériaux et de leur traitement, se terre une évidente sensibilité faite d’humanité ; très souvent le creux révèle le volume, l’angle la rondeur, le silence la parole, et réciproquement. Ce livre est enfin en parfaite cohérence avec l’ouverture de l’Espace Pierre de Grauw à Pont-Scorff, en Bretagne. Il vient comme un remerciement à tous ceux qui ont cru et soutenu la pérennité de l’œuvre au sens le plus large du terme. Nul doute que ce livre soit effectivement un moyen de plus, et non des moindres, propre à transmettre l’œuvre et la pensée de Pierre. Qu’il me soit enfin permis une approche plus personnelle : je connais Pierre de Grauw depuis plus de 55 ans. En 1956, il était aumônier du collège Saint-Gabriel à Bagneux et, déjà, son enseignement ne se limitait pas à une initiation à la lecture des textes bibliques ; les grandes encycliques sur la doctrine sociale de l’Église catholique, la compréhension des grands mouvements philosophiques, dominée à l’époque par la pensée marxiste, étaient au cœur de sa réflexion. Je me souviens aussi de Pierre animateur des jeunes dont je faisais partie, de la chorale qu’il avait fondée, de ces représentations du mystère de la Passion par lesquelles, de paroisse en paroisse et sur la base

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d’un texte original et d’une véritable « mise en scène », nous invitions les spectateurs à la compréhension de cet incompréhensible procès… La préoccupation artistique et esthétique — beauté et simplicité des costumes, musique, poésie des textes — portait et caractérisait cette démarche. J’ai suivi la construction de l’œuvre artistique de Pierre : j’y ai vu notre condition d’homme, dans toute sa beauté et son ambiguïté, s’exprimer par la représentation des grandes figures de l’Ancien et du Nouveau Testament, du roi David à Absalom, de Loth aux pèlerins d’Emmaüs. Pierre est aussi celui qui s’est confronté aux rigidités et blocages de l’institution ecclésiale, en approfondissant le sens de la règle, y compris la règle monastique ; règle qui n’enferme pas l’homme dans un tissu de contraintes formelles mais qui l’accompagne vers sa libération. Il y aurait tellement d’autres choses à dire… mais c’est l’objet de ce merveilleux livre que d’expliquer la réflexion fondamen-

tale de Pierre concrétisée dans ses œuvres, réflexion sur l’homme qui, malgré ses pesanteurs et incapacités, reste libre et participe à l’évolution du monde en perpétuelle création. Pierre de Grauw a fait partie de cette petite dizaine de personnes dont je dis sincèrement que je ne serais pas ce que je suis si je ne l’avais pas rencontré. Je sais que beaucoup de nos amis de l’association sont dans ce même constat. Je ne peux terminer ce propos sans remercier tant personnellement qu’au nom de l’association, tous ceux qui s’inscrivent si bien dans la contribution à la pérennité de l’œuvre de Pierre : Georgine, bien sûr, dont la présence aimante et active rend les choses possibles, mais aussi tous les amis qui se reconnaîtront : Marc, Jean-Pierre, Françoise, François, Catherine, Emmanuel, Marie, Paule, Bernard, Rémy, Candide… et tellement d’autres.

Pierre Berger, Président de l’association des Amis de Pierre de Grauw


SOMMAIRE Toute sculpture intrigue… Mon atelier, Pierre de Grauw - 10 Autour du Sacrifice d’Abraham, une œuvre paradoxale et singulière, François Boespflug - 20 « J’aime le monumental », Pierre de Grauw - 32

Sculpture et parole Parole créatrice - 50 Parole dialogue - 74 Parole question - 84 Parole dévoilée - 92 Parole historique, parole prophétique - 100 Parole absence - 118 Parole incarnée - 124

Jeu des formes, images de la vie Les psaumes dessinés, Georgine de Grauw - 140 Un artiste qui interroge, François Boespflug - 148 Une liturgie debout, Albert Rouet - 154 Un nouveau temple, Jean-Baptiste Michel - 162 Des médailles, traces d’histoire, Georgine de Grauw - 168 Œuvres majeures et expositions - 172 Crédits photographiques - 175

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Toute sculpture intrigue… … Elle impressionne car elle fait sentir et admirer une présence. Depuis la nuit des temps et dans toutes les religions, une statue est facilement identifiée avec la divinité ou la personne héroïque qu’elle représente. Alors, tout logiquement, surgit la question : Comment a-t-elle été faite ? Comment tel morceau de bois est-il devenu une sculpture si « parlante » ? Par quel miracle ? De là également, dans la logique des choses, cette interrogation : Dans quel endroit ensorcelant ce travail a-t-il été effectué ? Où l’artiste réalise-t-il son œuvre ? Sans doute est-ce pour cela que l’on profite avec tant d’enthousiasme d’une journée portes ouvertes d’ateliers d’artistes : trouver la réponse à ces questions et satisfaire sa curiosité, tel est le mobile de l’amateur. L’ouvrage que voici ouvre la porte de mon atelier — à Bagneux, dans les Hauts-de-Seine — où j’ai travaillé pendant soixante ans. Il raconte l’histoire et la vie de cet endroit merveilleux. Il vous dévoilera des secrets : comment sept traverses de chemin de fer sont devenues Sept Prophètes et comment, avec du plâtre, à force de petites touches, j’ai peu à peu modelé de grands personnages, souvent inspirés de la Bible. Notre ami François Boespflug nous accompagnera par ses réflexions et son commentaire passionnant du Sacrifice d’Abraham. Ensuite nous quitterons Bagneux pour une visite à ma dernière exposition en région parisienne. Elle a eu lieu à Sèvres, dans un site merveilleux, l’île de Monsieur, où l’architecture moderne s’est implantée en bord de Seine, sur une terre chargée d’histoire. Je vous ouvrirai ensuite la porte de l’espace de Pont-Scorff, autrefois mairie-école de cette commune du Morbihan où mes sculptures, dessins et peintures ont trouvé une hospitalité pleine de sens. Par une porte grande ouverte, j’essaierai de vous donner accès à la parole de mes personnages qui vous accueilleront comme dans leur maison. Pierre de Grauw

Atelier de Pierre de Grauw, Bagneux, 2010. 9


Mon atelier L’ancien presbytère où je fus logé en 1950 avait l’allure d’un hôtel particulier, malgré sa façade lépreuse et noircie par les intempéries. Il fut construit en 1760 par le curé de Bagneux, François de Chabannes de Rhodes, également docteur en théologie à la Sorbonne, et qui avait visiblement jugé indispensable d’habiter dans un presbytère conforme à cette double dignité. Il suivit personnellement la construction de sa demeure, car elle devait être solide et robuste pour témoigner dans les siècles à venir, du rang exceptionnel qu’un simple curé de campagne avait occupé dans le monde des savants parisiens. Pouvait-il se douter, le pauvre révérend, qu’à peine un demi-siècle plus tard, son beau presbytère serait acheté par André Masséna, maréchal d’Empire, pour y loger sa maîtresse, la belle Eugénie Renique, danseuse de l’Opéra  ? Soucieux d’offrir à cette demoiselle une demeure confortable,

L’ancien presbytère, place de la République, Bagneux, 1950.

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le maréchal fit construire une nouvelle aile, avec un joli salon. Le boudoir existe toujours, avec son beau décor de boiseries peintes de motifs légers, plein de charme : des fleurs, des papillons, des vases. Sur la boiserie du milieu, le portrait de la bien-aimée nous regarde, inachevé. Les événements politiques ont probablement empêché le décorateur de finir son travail. Des traits de fusain à gauche et à droite du visage montrent que l’artiste n’a pas pu ou pas voulu terminer son œuvre. Une telle demeure, accotée à l’église paroissiale du xiiie siècle, se devait d’être entourée d’un jardin avec au fond, tout logiquement, les communs — de quoi loger un cheval, une voiture et un cocher. Même si ces quelques bâtiments ont été flanqués d’une baraque où les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul, pendant la deuxième guerre mondiale, préparèrent la soupe populaire, l’ensemble a gardé son caractère romantique. On imagine aisément le remue-ménage, chaque fois que le respectable et savant curé devait se rendre à Paris. À l’étage auquel on accède par un escalier en bois, étroit et raide — un escalier de meunier —, s’ouvrent à gauche deux petites pièces, probablement l’habitat d’un cocher, à moins qu’on y ait tout simplement stocké du matériel. À droite, je découvris, un jour du mois de septembre, une pièce dont les poutres étaient apparentes et la charpente dénudée : probablement le grenier à foin, comme le laissait supposer une large porte en chêne au fond de la pièce. Ce fut une découverte importante car c’est dans ce grenier d’environ 40 m² qu’à l’automne 1950, j’installai mon atelier.


Je fis ouvrir deux lucarnes dans la toiture pour assurer un bel éclairage. J’achetai une lourde sellette en chêne que je hissai avec difficulté, par ce sacré escalier de meunier, jusque là-haut, dans ce qui allait devenir mon « jardin secret », où je commençai tout de suite à modeler un Christ en croix pour la chapelle de la communauté. À l’approche de l’hiver, j’achetai un poêle d’atelier en fonte, une « cloche », capable Les pièces à l’étage.

d’avaler aussi bien du bois que du charbon. Il fut pendant des années un compagnon fidèle, dont il fallait s’occuper, certes, mais qui était l’élément stable autour duquel, surtout l’hiver, s’organisait mon travail. Depuis longtemps, je désirais faire de la sculpture sur bois. Un établi monté dans mon grenier-atelier, quelques gouges et ciseaux, et ce vieux rêve se réalise. Par chance, je trouve dans la commune voisine un entrepôt de vieilles traverses de chemin de fer que l’on vend à bas prix : 10 traverses pour 11 francs. Une aubaine. En toute liberté, je commence à tailler une de ces traverses très abîmées — ou faut-il dire blessées — par les milliers de trains passés dessus. Sans aucune maquette, pas même un croquis sur un bout de papier, je m’attaque à cette poutre récalcitrante qu’il faut convaincre, si j’ose dire, de lâcher prise. Le bois est dur et malodorant ; il faut le prendre tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre. Tout doucement, le travail cesse d’être un travail brutal et dominateur pour devenir une sorte de dialogue au cours duquel le bois me guide pour creuser là où il faut, pour tracer les lignes là où cela devient évident. Au bout de quelques semaines, ma première statue en bois se dresse là, tout simplement, dans mon atelier, comme si elle y avait toujours habité. Dans ce petit espace lumineux, nu et silencieux, elle se trouve chez elle. Elle raconte, par le seul fait d’être là, comment Job, l’homme des douleurs, a été « frappé par un ulcère malin depuis la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête » (Job 2,7) [cf. p. 120].

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Autour du Sacrifice d’Abraham une œuvre paradoxale et singulière

En général, l’on fait comprendre aux diserts de mon genre qu’ils auront de toute façon à s’excuser d’aligner des mots, lorsqu’il s’agit de commenter des œuvres d’art. Qu’au moins les miens n’ajoutent pas un péché à un autre, évitent la surcharge et s’en tiennent à un sobre va-et-vient d’une part entre l’œuvre et ma sensibilité, et d’autre part entre celle-ci et la manière dont Pierre parle de celle-là. L’œuvre instaure un débat auquel on ne coupe pas, me semble-t-il. Et ce à plusieurs niveaux. C’est premièrement un débat entre nous et ce qui se joue dans le texte de référence de cette œuvre (Gn 22). Il est ensuite entre chacun et la perception qu’il a du groupe sculpté de Pierre. Et enfin, entre les mots qui spontanément me viendraient et les mots que Pierre a choisis pour décrire lui-même son œuvre. Dans le livre qui a été publié sur sa sculpture — il est bien connu que l’on ne lit pas les livres d’art, et qu’on se contente de les

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feuilleter — la description que Pierre donne de son groupe est excellente, si je puis permettre ce compliment (celui-ci n’est pas si déplacé qu’il semblerait, car ce ne sont pas tous les artistes, tant s’en faut, qui s’acquittent honorablement du soin de décrire leurs propres œuvres) : « Derrière une sorte de dolmen ou table de pierre sur laquelle est à moitié couché un adolescent, se tient un homme robuste, un peu court sur ses jambes. Ses deux bras désignent dans un geste d’offrande 1 le garçon qui se redresse sur son bras droit et regarde son père, étonné, comme s’il ne devait ou ne pouvait pas comprendre ce qui allait lui arriver. Le père, lui, ne comprend pas non plus���: légèrement courbé, sa grosse tête penchée, il suggère la stupéfaction devant l’incompréhensible, l’absurdité du sacrifice humain 2. » Ces mots-là sont parfaits, à telle enseigne qu’il me paraîtrait plus prudent maintenant de se taire. Mais je le répète, l’œuvre d’art, toute œuvre d’art qui mérite cette désignation par l’excellence du savoir-faire qui a présidé à sa lutte avec la matière, est ouverte au commentaire, indéfiniment. J’ose donc ajouter quelques mots à ceux de Pierre, pour souligner d’abord le triple paradoxe de ce groupe sculpté, avant d’en relever quatre caractéristiques. Il est paradoxal à trois titres : par son titre, par son sujet, et par son style. 1/Paradoxe de son titre, d’abord — qu’il partage avec bien des œuvres juives ou chrétiennes des siècles passés, inspirées du même thème biblique. L’œuvre s’intitule en effet Abraham sacrifie Isaac 3, mais ne montre pas un sacrifice. Que montre-t-il ?


Le Sacrifice d’Abraham Plâtre, 240 x 70 x 170 cm, 1958

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« J’aime le monumental »

Pierre de Grauw dans son atelier, travaillant sur le modelage d’un nu en terre.

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J’aime le monumental ! Je me plais à le répéter ! Et pour avoir la place nécessaire sur mon lieu de travail, j’appliquai, dès les années soixante, la politique des « territoires occupés ». Lorsque le frère menuisier abandonna son atelier au rez-de-chaussée, j’eus vite fait d’y mettre quelques ébauches en plâtre. Ensuite, pour mettre mes personnages à l’abri, je fis construire derrière le chœur de l’église un appentis. Ces statues ne pouvaient rester en plâtre si je voulais qu’elles soient implantées quelque part. Un ami sculpteur, Jacques Conter, qui travaillait le cuivre comme assistant du sculpteur César, à l’école des Arts décoratifs, accepta de réaliser un de mes grands plâtres en cuivre martelé et soudé. C’est le Christ aux outrages qui fut choisi. Une fois le travail terminé, je ne pus qu’admirer et constater combien ma sculpture, dans cette matière plus noble, plus lumineuse, avait gagné en beauté plastique. Il y a bien longtemps déjà que mon Christ aux outrages se trouve à l’église Saint-Merri de Paris où il est placé à même le sol, comme un croyant parmi les croyants, participant à une liturgie dont il est pourtant le centre. Je ne sais plus en quelle année, ni à quelle occasion j’eus la visite de Jacques Le Chevallier, maître verrier et professeur à l’école

des Beaux-Arts de Paris. Cette visite m’est pourtant restée en mémoire. Après un tour attentif de mon atelier, il déclara que je travaillais bien — c’était un homme avare de compliments — mais : « Cela se sent, vous n’avez jamais travaillé d’après modèle vivant ! » C’était vrai. J’étais un autodidacte. Je n’avais fréquenté aucune école d’arts, à part quelques cours de modelage dans un centre d’arts appliqués d’Arnhem, pendant ma deuxième année d’études théologiques. Là, lorsque dans le local voisin il y avait une séance de modèle vivant, on fermait précipitamment la porte : l’apprenti sculpteur Pierre de Grauw, en habit religieux, devait exclusivement s’appliquer à reproduire en terre un modèle de canard en plâtre ! « Si cela vous tente, venez dessiner au centre d’art sacré, place Fürstenberg  !  »


Christ aux outrages Cuivre, 172 x 55 x 60 cm, 1966, église Saint-Merri, Paris IVe.

« Il est placé à même le sol, comme un croyant parmi les croyants, participant à une liturgie dont il est pourtant le centre. »

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Sculpture et Parole Nous, humains, sommes les seuls êtres dotés de ce pouvoir de la parole, pouvoir si extraordinaire que l’homme biblique en a d’emblée attribué la source et le déclenchement à son dieu. Dans la Bible, le dieu des Hébreux est un dieu qui parle ; il est le vrai dieu parce qu’il parle. Il communique tandis que les idoles, elles, « ont une bouche mais ne parlent pas ». (Psaume 113B,5 (h 115) et 134, 16 (h 135)). Ainsi pourrait-on dire que l’homme biblique fait un dieu à son image. Comme la sculpture a besoin de lumière pour rayonner, le son de la parole a besoin d’air pour vibrer. Tout ce que l’on voit s’entend, parce que donné dans l’espace pour être reçu, interprété, en un mot : partagé. Dans un espace composé de lieux successifs, s’animent des matières et des formes. La parole s’éveille sous la liberté du regard. Mais qu’on ne s’y trompe pas : les expressions graphiques et plastiques proposées dans ce livre ne veulent pas illustrer la Bible. Au contraire, c’est la Bible qui illustre nos vies d’hommes et de femmes. C’est en ce sens qu’elle est universelle et qu’elle provoque l’artiste. Si le sculpteur transpose visuellement un texte de psaume ou s’il taille des visages qui portent un nom biblique connu, c’est parce qu’il y décèle l’incarnation d’expériences communes aux hommes et aux femmes de tous les mondes et de toutes les époques. Sa préférence va aux personnages et aux situations qui affrontent la question de toujours : le mystère de l’existence humaine. L’artiste a sculpté des visages et des mains comme en arrêt sur image, figés mais supposant un mouvement en avant et en après. Un avant et un après qu’il appartient au lecteur de déchiffrer, au visiteur de l’espace de découvrir.

« Non point récit, non point langage, point de voix qu’on puisse entendre, Mais par toute la terre en ressortent les lignes Et les mots jusqu’aux limites du monde. » (Psaume 18, 4-5 / h 19) Crayon sur papier, 100 x 210 cm, 2011

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Torse d’homme ou Kouros Bois, 165 x 30 x 35 cm, 1989

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Adam tiré du sol

Fragilité

Bronze, 47 x 5 x 9 cm, 1985

Bronze, 32 x 4 x 7 cm, 1996

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« Que tu es belle, ma bien-aimée, que tu es belle ! Tes yeux sont des colombes. » (Cantique des Cantiques 1,15)

L’Adolescente Bronze, 74,5 x 8,5 x 13 cm, 1989

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Femme sur les coudes Bronze, 32 x 9 x 10 cm, 1991

L’Attente Bronze, 40 x 11 x 20 cm, 1990

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« Voilà qu’une échelle était dressée sur la terre et que son sommet atteignait le ciel, et des anges de Dieu y montaient et descendaient… » (Genèse 28, 12)

Le Rêve de Jacob Bois et cuivre, 70 x 15 x 20 cm, 2011

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« Sagesse cachée, trésor invisible, à quoi servent-ils l’un et l’autre ? » (Sagesse 20,30)

Le Secret Bois et cuivre, 51 x 17 x 22 cm, 1995

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« L’Ange de Dieu se manifesta à Moïse sous la forme d’une flamme de feu jaillissant du milieu d’un buisson. Moïse regarda : le buisson était embrasé mais ne se consumait pas. » (Exode 3, 2-5)

Le Buisson ardent Bas-relief sur ardoise, 180 x 55 x 19 cm, 2009

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« Les deux tables du Témoignage étaient dans la main de Moïse quand il descendit de la montagne… » (Exode 34, 29) Moïse et la Loi Bois et cuivre, 220 x 17 x 30 cm, 1993

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« L’objet de leur réflexion, la crainte de leur cœur, c’est l’attente anxieuse de leur mort. Depuis celui qui trône dans la gloire, jusqu’au miséreux assis sur la terre et la cendre, depuis celui qui porte la pourpre et la couronne, jusqu’à celui qui est vêtu d’étoffe grossière. » (Ecclésiastique 40, 2-4)

Le Roi se meurt Bronze, 190 x 170 x 95 cm, 1996

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Le roi s’en va… Sa couronne n’est qu’un rêve, son sceptre une ombre qui passe. Tout pouvoir s’use, se disloque à jamais.

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Jeu des formes, images de la vie

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Des psaumes dessinés Les psaumes sont des poèmes, poèmes chantés au son d’un instrument à cordes, le psaltérion. Comme la toile de fond du théâtre de l’existence, ils ont toujours accompagné le peuple juif au cours de son histoire. Pour nous, aujourd’hui, il peut en être de même, à condition de se laisser toucher par la poésie des images et des mots. Pour le visiteur parti à la rencontre des patriarches, des rois et des prophètes de la Bible, les psaumes résonnent en arrière-plan, prolongent et répercutent ses impressions et ses visions, le transportant ailleurs. Car si l’on entend les psaumes ou si on les chante, on peut aussi les voir. On les voit mieux lorsqu’un artiste nous montre sa vision du poème. Chaque psaume, en effet, décrit une expérience, un événement, parfois un drame. Et chaque dessin met en scène un acte du drame. Pour bien le voir et le comprendre il faut saisir l’action toute entière et reconnaître l’instant du poème représenté. Ainsi, comme le son de l’instrument ou de la voix, le crayon du dessinateur nous fait passer par l’âme du psalmiste, à la découverte d’un secret, celui de notre propre existence. Georgine de Grauw

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« Je ressemble au pélican du désert, je suis pareil à la hulotte des ruines. Je veille et gémis solitaire, pareil à l’oiseau sur un toit. » (Psaume 101, 7-8 / h 102)


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« Pour eux point de tourment, Rien n’emtame leur riche prestance. » (Psaume 72,4 / h 73)


« Jérusalem, bâtie comme une ville Où tout ensemble fait corps. » (Psaume 121, 3 / h 122)


Vue d’ensemble de la chapelle Saint-Bernard de la gare Montparnasse, Paris XVe, autel, ambon, candÊlabre, 1970-1971.

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Tabernacle (bois et bronze) et Christ en croix (bois), chapelle Saint-Bernard de la gare Montparnasse, 1970-1971.

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Tête de prophète Carton gratté, 40 x 20 cm, 1975

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Je me penche sur ton icône lépreuse… Crayon, 40 x 25 cm, 1999


Christ souffrant Huile, 45 x 33 cm, 1983

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Pierre de Grauw - Sculptures, dessins, peintures