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Éditions Apogée ISBN 978-2-84398-433-4 18 € TTC en France

Marie Le Drian Le Corps perdu de Suzanne Thover

Marie Le Drian est née à Lanester (Morbihan). Elle fait ses études à Rennes et travaille à Paris durant plusieurs années. Puis elle s’installe définitivement en Bretagne, à Clohars-Carnoët (Finistère) où elle se consacre à l’écriture. Elle a publié plusieurs romans, notamment Hôtel maternel (Julliard, 1996) Ça ne peut plus durer (Julliard, 2003 et La Part Commune, 2012), On a marché sur la tête (Éditions du Chemin de Fer, 2006) et Attention, éclaircie (La Table ronde, 2007).

Éditions Apogée

≪ Et à présent je fais comment ? Suzanne Thover est seule dans son appartement parisien, enlisée depuis des mois dans une profonde dépression. Elle n’a pas d’idées noires, elle veut seulement qu’on lui dise que faire de ce corps fatigué qu’elle traîne depuis si longtemps. Des années plus tard, assise à son bureau, devant la mer, enfin sereine et calme, Suzanne se souvient de ses journées si lentes, de l’éloignement de tous, du désarroi de ses enfants et de ces phrases, toujours les mêmes : « Tu pourrais faire un effort », « Tu n’as qu’à… ». À petits pas fragiles, avec des pointes d’humour pince-sans-rire, Marie Le Drian s’attarde aux choses simples d’un quotidien qui dévaste. Enfin elle nous dit comment Suzanne, grâce à une aide inattendue, va, lentement, douloureusement, redonner place à la vie.

Le Corps perdu de Suzanne Thover Marie Le Drian


C’était la première fois que je montais dans une ambulance. Il devait être dix heures. En sortant de mon immeuble, j’ai d’abord aperçu la lueur bleue du gyrophare, puis j’ai vu cette voiture blanche garée en double file devant la boulangerie. Elle dérangeait, bloquait le passage. Plus loin, au-delà des feux, il y avait déjà un embouteillage ; les automobilistes s’impatientaient, klaxonnaient. J’ai tout de suite imaginé un accident au carrefour ou même une catastrophe dans le quartier du port. Il s’était passé quelque chose vers la mer, quelque chose qui à présent envahissait la rue. Ce sont les enfants ! Immédiatement, j’ai pensé aux enfants. Ils étaient allés nager dans les courants, au-delà de la bouée jaune. Tout cela était ma faute. Je n’avais pas été là où j’aurais dû être : à la plage, pour les surveiller et, debout sur le sable, pour crier, hurler les interdictions. En sortant, devant l’agitation de la rue, j’ai cru à une noyade. La leur. Et j’ai eu le vertige. Puis j’ai reconnu

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l’immeuble, celui d’en face, le nôtre aussi, les vitrines, les trottoirs. Suzanne ! Nous sommes en ville. La mer est trop loin, beaucoup trop loin. Les enfants sont en cours, au lycée, à l’université. Ils ne peuvent être ces noyés de la côte. D’ailleurs, il n’y a pas de noyé, pas de blessé. On n’attend aucun brancard. C’est toi que l’on attend, Suzanne. Cette ambulance garée en double file dont le chauffeur s’impatientait était stationnée là, certes, à cause de moi, je l’avais deviné, mais surtout pour moi. C’était le véhicule dont on m’avait parlé. J’avais imaginé une petite voiture discrète, un taxi, une camionnette, mais, lorsque je me suis approchée de ce long fourgon blanc aux fenêtres grillagées, j’ai su : quelque chose de grave m’était arrivé. J’avais aussi imaginé un seul chauffeur. Un homme simple, aux vêtements ordinaires et rassurants : une veste en velours dans des tons doux, de chaleureuses couleurs d’automne, un pantalon de flanelle brun. Un homme avec lequel j’aurais pu parler un peu de ma vie quotidienne, auquel j’aurais pu demander des conseils. Les hommes ont parfois des idées intéressantes au sujet de la vie matérielle, du désordre des maisons, des listes de courses et des factures oubliées dans les boîtes aux lettres. Il m’aurait écoutée en regardant la route, en roulant tranquillement, calmement. Le temps du parcours, j’aurais eu quelqu’un sur lequel m’appuyer. C’est souvent ce que l’on dit aux personnes qui se plaignent comme moi d’être toujours fatiguées, d’être toujours épuisées : il vous faudrait quelqu’un sur qui vous appuyer. J’ai tout de suite senti que je ne pourrais pas m’appuyer sur les deux costauds en blouse blanche qui m’attendaient devant

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le fourgon. Ils n’auraient aucune solution au désordre de mes pensées. À cette vase qui, depuis le matin, me paralysait. Il faut être né au bord de la mer, avoir goûté l’eau transparente et fraîche sur le sable clair pour savoir la laideur de la vase, ce qu’elle peut avoir d’étouffant, de honteux. De sale. Comme il est difficile de s’en échapper et plus tard de s’en débarrasser lorsqu’elle a séché sur la peau. Ces deux hommes en blouse blanche ne semblaient pas posséder le calme de celui qui devine dans les tempêtes le soleil à venir, qui s’attarde aux marées et sait le nom des coquillages. Ils ne pourraient rien pour moi. « La patiente est consentante », avait dit l’urgentiste quelques minutes auparavant. Je n’avais pas vraiment saisi qu’il s’agissait de moi. On peut donner son accord, comme en parlant de quelqu’un d’autre, sans comprendre que dire oui, là, en ce moment précis, à un homme impatient, est devenir immédiatement obéissante, et le rester. À vie, parfois. La veille, avant tous ces événements, j’étais une anonyme dont personne ne se souciait, qui pouvait, si elle en avait eu l’idée ou simplement la force, marcher librement sur le trottoir. Ce matin, à l’aube, j’étais une simple passante. Ils ne me connaissaient pas au service des urgences téléphoniques. Je n’avais pas encore de dossier. J’ai dû d’abord commencer par épeler mon nom. La standardiste avait vérifié, il n’était pas inscrit, puis j’ai donné mon adresse. Et, de ce seul appel, des questions qui ont suivi, du semblant de mes réponses, je suis pour eux devenue une patiente. Une patiente consentante. Sans précision de temps, ni de durée. Dans l’épuisante fatigue de soi, celle qui brouille les yeux, qui paralyse et englue, on peut ainsi obéir. On peut vouloir

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quitter sa chambre, son appartement, son étage, son immeuble et sa rue pour simplement échapper à la masse qui tout à coup envahit ce pauvre corps si lourd, devenu depuis longtemps étranger. On peut suivre n’importe qui, en direction de n’importe où, simplement parce que l’on rêve d’apaisement, de repos, de calme, de sources et d’eaux qui lavent et allègent. On peut obéir à ce paradis rédempteur que l’on nous propose, et s’étonner à peine d’une ambulance dans sa propre rue, — non, ce n’est pas courant une ambulance devant la boulangerie —, là où auparavant, lorsque l’on en avait la force, on achetait, pour la famille, les gâteaux du dimanche. L’ambulance était là pour moi, Suzanne Thover. Oui, madame Thover avait téléphoné. Oui, madame Thover avait accepté. Là-bas on lui expliquerait. Là-bas, tout irait mieux pour madame Thover. Elle serait à sa place. Les deux hommes en blouse blanche m’ont aidée à monter dans le fourgon. Ils me tenaient fermement le bras. Je rêvais d’un pauvre lac, d’un peu de campagne, et n’ai pas eu la force de remonter chez moi. Je n’y ai même pas pensé. Pas à ce moment-là. Lorsqu’ils ont verrouillé la porte du fourgon et enclenché la sirène, c’était trop tard. Ils ont déboîté et, sans me demander quoi que ce soit, ont filé vers le périphérique.


Madame Thover


Il devait être neuf heures ce matin-là lorsque j’ai appelé SOS médecins. J’avais trouvé leur numéro sur un vieux calepin qui traînait près de la table de nuit. Je n’ai pas cherché leur numéro. Je l’ai trouvé. C’était la première fois que, de chez moi, j’appelais au secours. J’avais besoin que l’on me parle. Que l’on me dise. Que l’on m’explique, enfin, ce qui arrivait au corps de Suzanne Thover. J’avais surtout besoin que l’on m’écoute. Qui d’autre pouvais-je appeler ? Le livreur de pizza ne répondait pas avant midi. Le concierge, lui, était déjà dans l’immeuble d’en face. Il avait distribué le courrier, les journaux, les prospectus, les colis, les cartes postales, les factures et pour moi sans doute, les avis de recommandés de mes impayés. Il avait rentré les poubelles, passé la serpillière sur le carrelage de l’entrée. À neuf heures, seul un géranium posé sur la table attestait d’un peu de vie dans la loge fermée.

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Neuf heures. L’immeuble était figé, silencieux, désert, les enfants — les miens : les enfants Thover, et ceux des autres étages — étaient à l’école, au lycée, à l’université. Les voisins, eux, étaient certainement depuis longtemps au travail. Efficaces et courageux, assis devant leur bureau. De toute façon, je ne les connaissais pas. Et si j’avais tenté, en tremblant, ce matin-là, de leur expliquer sur le palier que je ne maîtrisais plus rien. Que tout se diluait autour de moi. Que je n’étais plus assemblée. Pour résumer et me faire comprendre, que j’étais simplement fatiguée. Oui. Fatiguée jusqu’au vertige de mes pensées. Ils auraient eux-mêmes alerté les urgences, ou, prétextant de leur retard, d’un petit-déjeuner déjà servi et fumant sur la table de la cuisine, ils m’auraient certainement fermé la porte au nez. Bonne journée, madame Thover ! Qui aurais-je pu appeler ? Qui appelle-t-on lorsque s’écrase sur nous quelque chose que l’on ne connaît pas ? Que l’on ne reconnaît pas ? Dont on n’a jamais entendu parler ? Que l’on ne peut nommer ? Qui appelle-t-on lorsque les parents sont morts ? Le compagnon a fui, les amis se sont éloignés, agacés par la plainte permanente d’une « fatigue » imaginaire ? Qui appelle-t-on qui ne parlerait d’efforts soutenus ? D’un minimum de volonté ? N’évoquerait ses propres moments difficiles, « ceux-là qui nous atteignent tous » ? Qui, entendant ce trouble matinal, n’aurait suggéré de prendre un peu sur soi, de commencer par exemple un jogging — tu ne peux vraiment pas sortir ? Alors une bonne séance de gymnastique chez toi, dans ta chambre. Tu as bien un tapis non ? Parce que le corps, Suzanne, cela s’éduque !

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Le Corps perdu de Suzanne Thover