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Éditions Apogée ISBN 978-2-84398-402-0 15 € TTC en France

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Alain Roussel Chemin des équinoxes

Alain Roussel est né en 1948, à Boulogne-sur-Mer. Il vit aujourd’hui à Rennes. Il a publié une quinzaine d’ouvrages, notamment aux éditions Lettres Vives et Cadex. Un de ses derniers livres, La Vie privée des mots (Éditions de La Différence) est une quête du Sens par le biais de la matière même, physique, des mots : la sonorité et la forme des lettres.

Chemin des équinoxes Alain Roussel

Éditions Apogée

Un matin, alors qu’il était encore adolescent, Jonathan est parti. Sans prévenir personne, il a quitté la ferme natale. C’est comme ça. Il a répondu à l’appel du chemin. Les années ont passé. Il a parcouru le monde, tel un vagabond, avec pour seul compagnon de route le chemin. Mais il ne sait toujours pas où il va. Le voici parmi des dunes qui s’échelonnent à perte de vue. Il est pris dans une tempête de neige. Il a perdu son chemin. La mort le guette. Il sera sauvé in extremis par Hans, le Meneur de loups, qui l’emmène à la « Cour des Miracles », une sorte de citadelle à moitié en ruine plantée là, dans la neige, au milieu de nulle part. Il va y rencontrer des personnages singuliers, les « Réparateurs », dont le rôle est précisément de sauver ce qui peut l’être encore d’un monde en perdition, menacé par le chaos…

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Collection « Piqué d’étoiles » créée par François Rannou, dirigée par Jacques Josse

Du même auteur : Rétropoèmes, Inactualité de l’orage (1978). Les aventures d’Aluminium, Inactualité de l’orage (1979). Le Texte impossible, Inactualité de l’orage, 1980. La lettre au petit homme noir, Plasma (collection en dehors), 1983. Le temps d’un train, Inactualité de l’orage (1983) La légende anonyme, Lettres vives, 1990. Il y aura toujours des gardiens de phare, Poiein (1992) Fragments d’identité, Lettres vives, 1995. L’ordinaire, la métaphysique, Cadex, 1996. Rite pour l’aurore, Lettres vives, 1998. Somnifère d’indien, Wigwam, 1999. La poignée de porte, Cadex, 1999. Sans commentaire (avec Christian Hibon), La Clef d’argent (2000) L’œil du double, Lettres vives, 2001. Ils, Cadex, 2003. La voix de personne, Lettres vives, 2006. Le récit d’Aliéna, Lettres vives, 2007. La vie privée des mots, La Différence, 2008. Que la Ténèbre soit ! La clef d’argent, 2010. Le gardien des voyages, Pièces à conviction (2010).

© Éditions Apogée, 2012 ISBN 978-2-84398-402-0


Alain Roussel

Chemin des équinoxes

Éditions Apogée


CHAPITRE PREMIER Il y a des pays qui vous retiennent, qui appellent en vous le sédentaire et vous font oublier que vous n’étiez que de passage ; des pays qui résument toute la lumière et vous donnent l’impression d’en occuper le centre ; des pays bleus et jaunes pour vos amours et vos rires, et des pays gris qui s’harmonisent avec votre ennui. Il y a des pays intimes dont vous portiez déjà l’image à travers vos rêves et d’autres que vous n’aviez jamais vus auparavant, mais qui vous sont d’emblée familiers comme si vous y aviez toujours vécu, la même douceur de l’herbe, la même courbe sensuelle des collines fuyant vers l’horizon et dans les yeux des femmes la même question obscure qui vous illumine. Mais il y a aussi des pays qui vous abandonnent ou qui se taisent, des pays fermés, inaccessibles et qui op­posent à votre cheminement des frontières surnaturelles, des pays qui vous invitent sans ménagement à aller voir ailleurs, des pays qui vous veulent du mal et ne vous lais­sent pénétrer plus avant que pour vous perdre.

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Le pays que traversait Jonathan était de ceux-là : froid et cruel. Plus il avançait dans ce territoire immense et gelé où la vie s’était arrêtée un jour, plus il en ressentait l’étreinte sulfureuse. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’il se heurtait à la fureur des éléments et toujours il avait triomphé de l’épreuve. Mais, dans le cas présent, il y avait un élément plus subtil, pernicieux, qui décourageait ses forces, qui envahissait ses nerfs et alimentait son imagination en visions néfastes venant ajouter à la réalité déjà noire une dimension tragique. En fait, il avait peur, aussi peur que le jour de sa naissance quand, sortant du ventre maternel, les yeux miraculeusement ouverts, il avait aperçu le visage féroce de l’accoucheur. « Je suis fait », avait-il pensé à ce moment-là, mais il avait survécu au traumatisme originel. C’était maintenant un homme so­lide qui arpentait la montagne, même s’il n’était pas rassuré et qu’il eût mille fois préféré, plutôt que d’être là, se morfondre, tel Jonas, dans le ventre d’une baleine. Il dressait le buste pour défier les bourrasques de neige qui le martelaient de leurs minuscules et innombrables poings blancs. Sa respiration devenait hale­tante. Il trébuchait, mais il avançait quand même dans l’éternité blanche, offrant ironiquement son dos à la pos­térité qui aurait bien eu du mal à le suivre sur un tel sentier. Cela faisait longtemps que Jonathan était sur la route. Il se souvenait encore du départ, alors qu’il était adolescent. Ce matin-là, il s’était levé avant tout le monde, avait ou­vert la porte. Le chemin était là, devant lui, à lui tendre les bras. « Viens », crut-il entendre. Aussi, sans avertir per­sonne, sans le moindre adieu, était-il parti. Il n’y pouvait rien. Il

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avait répondu à un appel péremptoire. Faisant table rase de son passé, il s’était jeté dans le monde inconnu. Il avait définitivement quitté la ferme natale, avec son poulailler où, enfant, il avait si souvent joué, régnant sur tout un panthéon de divinités à plumes, des poules surtout, dont il appréciait la compagnie, crue ou cuite, et dont les œufs, qu’il préférait à la coque, agrémen­taient souvent son repas, tout en lui garantissant, selon les dires, d’être un jour aussi fort qu’un coq. Au fur et à mesure qu’il s’était éloigné, le lieu de sa nais­ sance n’avait plus été qu’un point minuscule. « Cela suffit pour la mémoire », avait-il conclu, et, énergiquement, il avait pour­suivi sa route sans se retourner. Le temps avait passé. Durant toutes ces années, le chemin avait été son seul compagnon de voyage. Il en avait tout appris : qu’il y a un dieu dans chaque pierre, dans chaque arbuste, que l’oiseau est la mesure du ciel, que le mille-pattes est l’emblème de la prudence. S’il lui était arrivé quelquefois de séjourner dans un village, exerçant divers petits métiers, aidant aux travaux des champs, il en était reparti au bout de quelques semaines, ne pouvant résister à l’appel de la route. Le plus souvent, il s’arrêtait à peine, le temps de récolter quelques pièces en racontant des légendes au fond d’un vieux café, ou même en mendiant s’il le fallait. Il ne savait pas où il allait et il s’en fichait, pourvu qu’il pût sentir sous son pied la peau de la terre, parfois tendue comme un tambour qu’il faisait résonner au rythme de sa marche. Porté par cette musique, son pas l’avait mené très loin, de pays en pays. Il connaissait toutes les langues, lui qui cherchait la sienne. C’était peut-être cette quête d’une parole

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inaccessible qui l’avait conduit à son insu aux confins du silence, dans des paysages désertiques oubliés des hommes et qui n’avait rien d’autre à offrir qu’une succession de dunes s’étalant à perte de vue. La nuit, quand le vent soufflait, cela ressemblait assez à de gigantesques oreilles de lynx dressées pour la chasse, frémissant à des sons que les humains étaient incapables d’entendre. C’était là, dedans, que Jonathan avait marché. Dans ces lieux désolés, d’une chaleur accablante, où les points d’eau sont rares et les pistes indistinctes, il ne pouvait se fier qu’à son propre chemin tel qu’il s’ouvrait au fur et à mesure devant lui. Au fil de sa marche, le sol se dérobait constamment sous son pied. Il avançait péniblement, montant et descendant les monticules de sable. C’était comme une phrase interminable, pleine de hampes et de jambages, qu’il écrivait avec son corps sans vraiment en saisir la signification, ce qui faisait naître en lui un sentiment d’inachèvement, mais aussi de curiosité insatiable. Chaque matin, quand il s’éveillait, le soleil le guettait déjà, passant la tête par l’horizon à la manière d’un enfant espiègle. À cette heure où les rôles, à peine esquissés, restent indéfinissables et où, en théorie, tout peut se jouer, Jonathan supportait ai­sément le regard encore innocent de son futur bourreau qui allait par la suite, au cours de cette journée qui s’annonçait chaude, le persécuter du dard lumineux de ses milliers d’abeilles tourbillonnant dans la ruche. Il se levait calmement, s’étirait, respirait profondément comme s’il allait chercher l’air au fond d’un puits. Devant lui, à perte de vue, le sable montrait ses canines. Jonathan savait qu’il ne fallait pas se fier à ce sourire qui avait souvent, à son encontre, étroitement mêlé l’ironie à la cruauté. Ces dunes,

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il lui fau­drait en effet les franchir une à une pour atteindre enfin celle qu’il s’était fixée pour but de la journée. Le lendemain, il repartirait à la conquête d’une crête plus lointaine. Il savait de toute façon qu’il y aurait toujours une nouvelle dune, qu’il n’y avait pas de fin. La mort le surprendrait en cours de route, lui dérobant le sens final de sa pérégrination, et il disparaîtrait dans les sables. « Je suis allé jusque-là », dirait-il alors, mais personne ne retiendrait ses paroles. Ce serait comme s’il n’avait jamais existé. Ce qu’il faisait maintenant dans la neige, Jonathan se le demandait amèrement. Pour une raison qu’il s’expliquait mal, il avait fini par se perdre. Son chemin avait disparu d’un seul coup. Il s’était retrouvé seul, sans repère, ni devant ni derrière. Il avait alors erré comme dans un mirage pendant des jours et des nuits, hagard et désespéré, avant d’être livré pieds et poings liés à cette grande fureur blanche qui maintenant l’assaillait de toutes parts. Car la tempête ne désarmait pas. Toujours plus auda­cieux, le vent le bousculait, allait dans les branches chanter sa victoire, et revenait aussitôt à la charge, cherchant à porter le coup fatal qui effacerait, en ces lieux jaloux, la présence arrogante de l’homme : seul devait régner le vent ! « Fichu temps » pesta-t-il. Puis, s’adressant alentour : « Allez, éléments déchaînés, frappez encore ma poitrine de vos petites mains moites. Je suis Jonathan, vous m’entendez, Jona­than, guerrier par mes ancêtres et grand amateur de miel, doué de surcroît d’un talent in­con­testable pour le rôle du bouffon à qui rien ne fait peur, pas même les dents acérées du froid qui vien­nent se briser sur ma peau en voulant éprouver ma bra­voure. Quant au vent que vous

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voudriez porter en dédicace sur ma tombe, « ci-gît Jo­na­than, victime d’une bourrasque », sachez qu’il me coiffe mieux qu’un peigne et que de toute façon il ne saurait em­pêcher le soleil de briller sous mon crâne. » Jonathan disait cela pour se rassurer, mais il n’y parvenait pas vraiment. Le corps entièrement couvert d’une épaisse couche de neige, il avançait à peine. Il sentait dans son pas plus d’immobilité que de mouvement. Il finit par trébucher. Surpris et vexé il se retrouva pour la première fois à genoux, plié devant son Créateur qui jamais n’avait daigné lui accorder le moindre regard, pas même une œillade de troisième classe dans un hall de gare ou un sourire complice à travers la fente d’une ma­chine à sous. Piqué au vif, il se releva derechef. Mais il rechuta. À la longue, à force de tomber et de s’écorcher, il trouva plus commode de considérer cette posture comme parfaitement normale. Cessant de s’étonner de sa dignité trahie, il resta au sol, contemplant d’un seul coup le néant de sa vie et s’amusant à l’idée que la mort n’aurait décidément pas grand-chose à lui prendre. « Quand je dormirai, les arbres se pencheront, me pren­ dront dans leurs branches fraternelles et me porteront jusqu’aux lointaines étoiles d’où je pourrai contempler en toute indifférence ce monde illusoire et ingrat », clama-t-il. Puis, attrapant au vol une poignée de belliqueux flocons, il leur dit : « Alors, on fait moins le fier à présent, petites graines de violence ratatinées par un grand conquérant ». Il en fit une boule compacte, d’aspect grotesque, épousant sommairement la forme de son poing fermé. La tête en arrière, s’imaginant sans doute tenir la terre entière, il la jeta loin de­vant lui où il perdit sa trace, comme bientôt on allait

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perdre la sienne. Il sourit amèrement à l’évocation de cette certitude : ainsi ce monde qui d’une certaine manière l’avait rejeté, où en tout cas il n’avait jamais pu trouver sa place, lui préparait un lieu pour mourir. La proximité de la mort excitait ses émotions et ranimait les souvenirs enfouis. Subitement, il se rappelait certains matins d’automne où, s’éveillant, il avait ouvert les yeux sur de vastes rassemblements d’oiseaux qui s’apprêtaient pour le voyage ancestral. C’étaient peut-être leurs cris qui l’avaient réveillé et, dans une sorte d’extase, il avait écouté le chant à la fois triste et joyeux du départ. Dans le ciel, ce n’était plus qu’un long frisson de plumes. Jonathan ne pouvait s’empêcher d’être ému. D’une certaine manière, il aurait bien voulu rejoindre le cortège, et même en prendre la tête, l’entraîner dans son sillage vers la terre promise, mais ses moi­gnons d’ailes, incapables de toute élévation, désenchan­ taient son attente : il était par avance déchu de son ciel. Il se rappelait aussi l’apparition au printemps des pre­miers bourgeons qui, en répandant généreusement leur parfum d’amour, mettaient sa pensée en turgescence pen­dant de longues heures. Le cœur soudain éclairé, il mar­chait alors sans éprouver la moindre fatigue, courant même parfois à travers champs, au milieu des tournesols où il se sentait habité par le soleil. Il pouvait bien pleuvoir à verse : il continuait à marcher ou à courir, remontant seu­lement sa vieille veste usée au-dessus de la tête en atten­dant que cela passe. Et en effet cela passait. Le soleil reve­nait, séchait ses vêtements. Un sourire revenait sur la fi­gure de Jonathan qui respirait à pleins poumons la bonne odeur de terre mouillée.

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À l’évocation de ce souvenir, il se sentit revigoré. Il crut qu’il avait retrouvé sa force, qu’il allait pouvoir re­partir comme avant, mais à peine eût-il essayé de se relever que son corps re­tomba lourdement. Avec la nuit, le froid se fit plus intense. Le vent pesait sur les épaules de Jonathan. La neige, fermant les poings, frappait, frappait. Pourtant, il trouva encore le courage de se tambouriner la poitrine comme s’il voulait faire savoir alentour qu’il était toujours vivant et qu’il traver­sait le pays des morts, mais ses mains retombèrent aussi­tôt. Ainsi immobile, il ne put cependant s’empêcher de sourire à la pensée qu’il était en train de se transformer en bonhomme de neige. Des souvenirs oubliés lui revenaient à la mémoire. Il se revoyait enfant, devant la fenêtre qui lui arrivait au menton. C’était l’hiver. La neige envahissait les rebords. Dans le jardin d’en face, un monsieur tout blanc le regardait, paisiblement. Il opposait au mauvais temps un air imperturbable. Un cache-nez et un chapeau pour tous vêtements, les mains sur les hanches, il conti­nuait de fumer la pipe. Du moins faisait-il semblant car jamais la moindre fumée ne sortait du fourneau. Pour Jo­nathan, il était un roi en exil et le balai qu’il tenait pares­ seusement sous le bras était un sceptre, emblème de sa victoire sur la mort. « Quand je serai grand, je serai bonhomme de neige », s’était-il exclamé, enviant déjà ce gros nez rouge au milieu de la face qui toisait le monde avec arrogance. Et voilà que le vieux souhait se réalisait ! Ne pouvant faire autrement, il décida de s’appliquer à tenir le rôle. Sans cesser de tenir la tête haute dans la tourmente, il se fit plus rond, plus ac­cueillant. Il laissa la neige recouvrir ses membres et dur­cir.

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Maintenant, il était un bonhomme de neige et il regardait autour de lui les flocons danser. « C’est cela, dansez pour moi, cria-t-il, belles dames dé­shabillées de la tempête. Dansez jusqu’à l’aurore, je suis si seul ce soir. Serrez-vous contre moi, et quand votre peau si blanche ne fera plus qu’une avec ma peau, je dormirai, je dormirai pour toujours. Rappelez-vous alors que Jonathan a été le plus fidèle compagnon du chemin. » Mais il n’y avait plus de chemin, et Jonathan était le plus inconsolable des bonshommes de neige. Il se recroquevilla encore davan­tage au milieu de ses membres engourdis. Se réfugiant de nouveau dans le livre ouvert de sa mémoire, le mieux sans doute qu’il eût à faire, il se vit de nouveau parmi les dunes, poursuivant pas à pas le grand rêve so­laire, alors même qu’il devait lutter contre le froid qui, physiquement, paralysait ses muscles. Ne voulant pas se laisser surprendre par la mort, il l’attendait avec vigilance. Comment s’annoncerait-elle ? Il sourit à la représentation trop facile du vieillard à la barbe blanche et à la capuche, du squelette à la faux ou de la charrette grinçante avec son conducteur dont on ne voit jamais le visage. Plus sûrement, il n’y aurait rien : il serait vivant puis, d’un seul coup, il serait mort, sans la moindre transition. Jona­than sentit à un engourdissement plus profond que cela allait se produire, quand il entendit un hurlement. Il lui semblait, sans qu’il pût distinguer nettement la part qui revenait à l’hallucination, que des braises s’allumaient par couples dans la nuit et éclairaient des gueules béantes. « Des loups », pensa-t-il.

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Puis les formes s’éloignèrent furtivement. Les bruits ces­sè­rent. Il n’y eut plus que la jubilation triomphante du vent sous le nez immobile et gelé de Jonathan qui allait perdre définitivement conscience. Soudain, la meute revint. Cette fois, au milieu des hurlements, il entendit une voix humaine. Celle-ci se rapprochait, se rapprochait… Bientôt, il vit apparaître un personnage courbé, presque dif­forme, dont l’allure ne prêtait pourtant pas à rire. Il se dé­gageait au contraire, de l’ensemble des gestes, une dignité qui inspirait immédiatement le respect. C’était comme l’insolence d’un loup qui aurait décidé une fois pour toutes de se tenir debout sur ses pattes arrière, défiant les étoiles. Jonathan sentit contre son visage une haleine chaude. Des bras vigoureux le soulevèrent de terre. Tandis qu’on l’emportait, une voix murmura à son oreille : « C’est fini, vieux frère ; tu sais maintenant quelle est la matière de la mort et tu peux donc continuer à vivre ; là où je t’emmène, on refait les ailes brisées ; on remplira tes poumons d’un souffle neuf, tes os de moelle : ainsi, quand le moment sera venu, tu pourras, si tu le veux, rejoindre ton chemin et partir dans les dunes. Il t’obéira à la façon d’un chien docile. À moins que tu ne choisisses la voie du sacrifice… » La suite, Jonathan ne l’entendit pas, car l’évanouissement fut sur lui. La voix continua de s’élever dans la nuit meurtrière pendant que le vent, soumis, se faisait plaintif et que les loups piétinaient la neige derrière leur maître qui, chargé de son fardeau, avançait rapidement vers un coin illuminé de la montagne.

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