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Casa Negra

NOIRE

Yves BUIN

Yves BUIN

ÉDITIONS DES RAGOSSES

13,50 € ISBN 978-2-916777-09-2

Casa Negra

Yves Buin, médecin pédo-psychiatre à Paris, est l’auteur de romans policiers, d’écrits sur le jazz et la psychiatrie et de biographies. Il a récemment fait paraître chez Gallimard Kerouac (2006) et Céline (2009) ; Paul Nizan : la révolution éphémère chez Denoël et en 2013 Mémoire de Lazló aux Éditions Apogée.

éditions des ragosses

Ruby Sandeman, intermittent du spectacle politique et intérimaire d’une mystérieuse agence de renseignements, est embarqué presque malgré lui, comme à son habitude, par son mentor Bertò, dans une nouvelle aventure au sein du monde parallèle et métissé dont il est familier. Avec l’organisation Casa Negra, il est à la recherche de l’un des responsables de Condor, réseau qui traqua et assassina les « subversifs » dans les dictatures latino-américaines des années 1970 et 1980. Ce qui donne par le truchement du roman noir l’occasion d’une narration truculente, détachée, ironique et parodique des tribulations du protagoniste entre Paris, Londres, Hambourg et Madrid.


Collection « Noire des Ragosses » Créée et dirigée par André Crenn

Du même auteur 110e rue à l’Est ou la Troisième ombre de Saül Chaïm, Grasset, 1972 L’Œuvre européenne de Reich, Paris, Éditions Universitaires, 1972 « Fou-l’Art-Noir », in De la déception pure, manifeste froid, Éditions 10/18, 1973 Epistrophy, Christian Bourgeois, 1975 Thelonious Monk, Éditions P.O.L., 1988 et Le Castor Astral, 2002 Kapitza, Rivages/Noir n° 320, 1999 Psychiatries, l’utopie, le déclin, Éditions Érès, 1999 Borggi, Rivages/Noir n° 373, 2000 Jack Kerouac. « Vendredi après-midi dans l’univers », Éditions Jean-Michel Place, 2000 L’Illusoire retour des îles, Le Castor Astral, 2002 La Psychiatrie mystifiée, L’Harmattan, 2002 L’Oiseau Garrincha, préface de Bernard Kouchner, Le Castor astral, 2004 Jedda Blue, Le Castor astral, 2006 Kerouac, Éditons Gallimard, 2006 Céline, Éditions Gallimard, 2009 Paul Nizan. La révolution éphémère, Éditions Denoël, 2012 Mémoire de Lazló, Éditions Apogée, 2012

Photo de couverture : Ted Drake, creativecommons.org © Éditions des Ragosses ISBN 978-2-916777-09-2


Yves Buin

Casa Negra Éditions des Ragosses


Je vous le dis : il faut encore porter du chaos en soi pour pouvoir donner naissance à une étoile dansante. Friedrich Nietzsche

À Dédé Delluc


1 Sabbatique

– Ne m’demande rien, dit Bertò en poussant la porte. Comme si Sandeman était du genre à poser des questions. Bon, il avait quand même été un peu surpris quand le mec de la réception lui avait annoncé qu’un monsieur Bertò se trouvait en bas. « Qu’il monte », avait-il répondu. Pas la peine de trop s’interroger, non plus, sur la manière dont Bertò avait retrouvé Sandeman qui stationnait depuis plusieurs mois au Parme, près de la place de Clichy, à dilapider son pactole d’International Petroleum* et qui palpait encore assez pour voir venir. Pendant tout ce temps il s’était fabriqué des sortes de vacances à durée indéterminée, en plein Paris. Il avait même pas pensé à aller respirer l’air fétide de Maderna, son caillou minuscule du golfe de Guinée. Non, il s’était installé dans une vie d’avant, une espèce de vie culturelle. Toujours de sortie dans les rues, à se trimbaler en piéton historien amoureux de Parigi, à mettre ses pas dans les pas de tous ses passés, et ça agitait beaucoup de monde dans sa tête. *cf. Borggi, Rivages/Noir. -7-


Évidemment, il avait son circuit cafés-bars-librairies, son vieux dialogue avec les bouquins qu’il effleurait plus qu’il lisait, butinant une phrase ou deux, çà et là, qui lui servaient de viatique intellectuel pour une semaine. Il achetait rarement. En ce moment, il parcourait Ecce Homo et il découvrait, l’ignare, que le Nietzsche, il en avait ramassé des gamelles, et qu’le malheur ça poussait tout autant à écrire qu’le bonheur, sinon plus. Pis, il cultivait cinoche. Y avait un truc qu’était pas encore trop amoché : le Cinéma des cinéastes, avenue de Clichy, côté 17e, où t’avais du programme, varié et compliqué dans les horaires, qui recensait le cinéma du monde avec une tendance cinémathèque de l’actuel. On peut pas dire que ça débordait, le public. Aussi, t’avais quasiment droit à des séances privées où tu pouvais t’étaler sur tout un rang à te délecter d’un mélo gréco-turc, à plonger aux frontières irano-kurdes ou en Chine méridionale, et tu devenais un savant, un qu’alignait les citations. Sandeman était devenu soudain boulimique. L’âge, qu’il pensait. « Faut que j’me rattrape question art contemporain et débats essentiels. » Lui qu’avait toujours tricoté modéré de l’intellect, hormis quelques passions historiques et littéraires presque sauvages, les seules qu’il conservait dans sa musette. Donc, il alternait les séquences en librairie où il dépiautait la monumentale faconde de l’humanité, les salles obscures où il se tapait des milliers de bornes hétéroclites au sein de paysages et d’intrigues exotiques — qu’Air France et Fréquence Plus, elles faisaient pas le poids — et les cafés, les bars où t’en as forcément un qui déblatère tout haut sur la misère mentale et qui t’apprend à vivre. Il arpentait les enfilades sur les Grands Boulevards et rues mythiques de c’coin-là qui te font signe, tu sais jamais pourquoi, où t’as

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envie de te perdre. C’est comme ça qu’il s’était retrouvé, entre autres, devant le 93 rue Lepic, le p’tit immeuble où Céline avait eu un studio et écrit Le Voyage. C’était pas qu’il était cuistre ou érudit, Sandeman. Y avait seulement des parcelles de lui, des littéraires, dans la ville, qui valaient p’têt pas un clou, mais qu’étaient son jardin et la promesse du livre qu’il s’obstinait à croire qu’il écrirait, son brouillon d’existence. De même, boulevard de Clichy, il hantait. Sans faire le jeune, ni le mac, ni l’obsédé, et presqu’accro à La Cigale. En plus, il s’était annexé une groupie, une fixette prétendument momentanée qui durait. Isa, qu’elle s’appelait, une métisse de l’île Maurice, qu’avait l’activité obscure. Officiellement, elle était commerciale dans un grand labo, Psychopharma, qui distillait de la came pour les encéphales et dominait un marché explosif, vu qu’le monde, il débloquait avec un bon tempo. En fait, Isa, elle participait au raffinement du commerce et des opérations subtiles class escort, en assurant l’appoint pour les gros actionnaires et les gros clients. Le labo multinational, il avait l’expérience du faste mercantile et il complétait la formation continue, sur les sommets de la spéculation neurochimique, par une brochette d’assistantes en ressources humaines — dont Isa — qualifiées pour faciliter les révisions pendant les séminaires et les congrès. Isa appartenait au dépliant touristique, à la visite guidée et à l’intranet que les labos se trouvent obligés de fournir chaque fois qu’ils lancent une molécule ciblée. Sandeman, c’était son extra, à Isa. Quand elle en avait fini avec les InterContinentaux, elle lui ouvrait les bras, fervente et ardente, dans son studio de la porte Maillot, que, Neuilly, il était tout proche. Le coin, il avait pas le charme escompté par Sandeman qui broutait ailleurs — on vient de

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le voir — mais, Isa, elle aimait par là. Et lors des retrouvailles qu’étaient sans fin, où il leur fallait des heures d’escales pour quitter le pieu, elle le traînait dans des gargotes de Neuilly, dans des repaires dissimulés où elle persévérait dans le luxe futile et imaginaire qu’était l’à-côté de la profession et qu’elle lui offrait, gratos la généreuse, parce qu’elle en pinçait pour son Sandeman. C’est ainsi qu’au hasard des virées dans ces lieux où on manque de pas grand-chose et qu’on s’évertue à le montrer, il obtint un compromis : qu’ils puissent filer, envoyé le rata, au Maxwell Café qui s’trouvait à deux minutes. Car, en prime de l’appétence bouquiniste et télé-cinoche, Sandeman, il s’était remis à la musique. Déjà, quand il compagnonnait avec Borggi* — et surtout Taxi** — il avait manipulé le transistor vétuste qui captait les ondes enchantées du feeling universel. Les ondes, il les avait prolongées dans un bar, juste avant Barbès, qui fonctionnait table ouverte pour le blues mélangé à de l’afro et du maghreb, comme si tu errais à la Nouvelle-Orléans ou à Memphis, guidé par de pures effluves sensuelles. C’qui expliquait que, Sandeman, il était reparti, sans tapage, sans démonstration excessive de la scansion, pour une séquence originelle qu’il pouvait pas ne pas partager avec Isa. Il était blues depuis l’Antiquité, Sandeman, à sa façon, mais en cachottier. Les douze mesures, il les avait dans la tête. Elles lui suffisaient comme les phrases des livres qu’il retenait. Et ça rayonnait, les notes salaces et sacrées, qu’il en faut pas des masses pour comprendre comment il s’exprime, le désert humain, et qu’ça devient quèqu’chose comme de l’art qui te suit partout.

* Borggi est un des personnages principaux du roman éponyme. ** Taxi est également un des personnages principaux de Borggi. - 10 -


Le Maxwell Café, c’était le temple profane du blues. Ça se tenait au bord de la Seine. Ils s’y pointaient dans la 206 rouge cabriolet d’Isa. T’en avais du programme et du défilé ! De tous les coins perdus des States qu’on les invitait, des simili péquenots biens rodés, repérés par des fanatiques qui leur donnaient leur premier ticket pour la City Light. Isa qu’avait la chaleur des îles lointaines dans l’sang, elle aurait peut-être pas d’elle-même choisi ce bastringue et cette musique-là, mais elle avait de quoi pour s’y mettre, d’autant que Sandeman la charmait si fort, tellement, y compris quand il arborait son air profond et satisfait, une lueur de complicité pour les fariboles bien tournées des Amerloques venus de la terre du blues. Après, quand ils rentraient, ils avaient des passions interminables comme s’ils étaient éternels. Encore que, Sandeman, il veillât aux épuisements. Tout ça renseigne pas sur l’apparition de Bertò, au Parme. On peut supposer qu’à répéter le périmètre dans le quartier, Sandeman, à la fin, il était pas resté inaperçu. Quant à Bertò, il avait toujours été un peu fouineur. Comme tout l’monde. Pis, surtout, t’as les antennes, le cercle rouge, les affinités transcendantales, des qui s’attirent irrésistiblement, qui se perdent pas de vue d’un bout à l’autre de la galaxie et qui sont, quoi qu’ils veuillent, dans des histoires communes jusqu’à la fin des temps. Mais, là, on empiète sur les théologies de la métempsycose qui disent des choses sur les âmes, les esprits, les prédestinations. On insistera pas, sous peine d’apparaître givré de la secte. Donc Bertò avait poussé la porte. On affirmera pas que Sandeman exultait. C’était d’la joie mesurée due à la certitude : il avait jamais cru que Bertò se fût fait rétamer. Y en a

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13,50 € ISBN 978-2-916777-09-2

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Yves Buin, médecin pédo-psychiatre à Paris, est l’auteur de romans policiers, d’écrits sur le jazz et la psychiatrie et de biographies. Il a récemment fait paraître chez Gallimard Kerouac (2006) et Céline (2009) ; Paul Nizan : la révolution éphémère chez Denoël et en 2013 Mémoire de Lazló aux Éditions Apogée.

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Ruby Sandeman, intermittent du spectacle politique et intérimaire d’une mystérieuse agence de renseignements, est embarqué presque malgré lui, comme à son habitude, par son mentor Bertò, dans une nouvelle aventure au sein du monde parallèle et métissé dont il est familier. Avec l’organisation Casa Negra, il est à la recherche de l’un des responsables de Condor, réseau qui traqua et assassina les « subversifs » dans les dictatures latino-américaines des années 1970 et 1980. Ce qui donne par le truchement du roman noir l’occasion d’une narration truculente, détachée, ironique et parodique des tribulations du protagoniste entre Paris, Londres, Hambourg et Madrid.


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