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05– 3e partie

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beaucoup de destins individuels et familiaux sont guettés par la misère, la « Chienne du Monde ». Habitat médiocre, hygiène et encadrement médical très insuffisants avec, en cortège, rachitisme, idiotisme, tuberculose, sans parler d’une consommation d’alcool multipliée par sept ou huit au cours du 19e siècle et qui, à la veille de la Première Guerre mondiale, est supérieure des deux tiers à la moyenne française. En 1950, les conditions matérielles se sont améliorées mais la majorité des campagnes ignore encore l’eau courante et l’électricité. C’est par milliers que la statistique administrative du 19e siècle compte indigents et mendiants. L’homme en haillons deviendra un sujet de choix pour la carte postale naissante, rencontrant les faveurs d’un public acquis d’avance à l’idée de la pauvreté bretonne. On comprend que l’arrivée du chemin de fer ait offert un exutoire tentant. Après 1850, les départs sont nombreux : migrants qui partent vers d’autres ports (Le Havre, Toulon), les mines lorraines, la Dordogne dans les années 1920, mais surtout Paris, comme ces filles qui vont trouver une place comme domestique dans la capitale : une bonne sur quatre, au début du 20e siècle, est bretonne ! À l’image du mendiant s’ajoute celle de Bécassine, née dans La Semaine de Suzette en 1905. Elle fait sourire mais, sur place, ces départs sont vécus comme des traumatismes, sources de déchirements et d’inquiétudes entretenues sur le sort de ceux et, surtout, de celles qui sont partis. Une Bretagne passéiste ? Depuis longtemps, la littérature a tracé un portrait qui ne s’effacera que difficilement. Des Mémoires d’Outre-Tombe (1841) de Chateaubriand aux Souvenirs d’enfance et de jeunesse (1883) de Renan, la Bretagne est à la fois triste et pieuse. Dans ses romans bretons, Balzac crée des types significatifs : l’aristocrate qui déplore la ruine de l’Ancien Régime ; le

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paysan brutal, illettré, borné, mais attaché à la foi catholique (le formidable et cruel Marche-à-Terre des Chouans, 1833). Ce qui naît sur ce terreau du souvenir chouan, de la pauvreté et de l’archaïsme économique, est connu : le commun amour supposé pour le roi et la religion, qui réunit les classes au lieu de les séparer. Le poncif peut servir à beaucoup, dans et hors de la province, adversaires ou partisans de la monarchie et de l’Église. Ceux qui servent la culture bretonne ne le démentent pas. Ainsi pour la collecte des complaintes en breton, les gwerzioù, dont Hersart de la Villemarqué publie un échantillon dès 1839 avec le Barzaz Breiz. L’objectif de cet effort, mené notamment par l’aristocratie, est de valoriser une société que les idées des Lumières, la démocratie et l’instruction n’ont pas « gangrenée ». Elle renverse les jugements de valeur d’un Balzac, non les termes du constat. À la fin du siècle Théodore Botrel donnera une forme populaire à ces images d’une Bretagne pieuse et résignée (La Paimpolaise, 1895). Bien plus valorisant, rétrospectivement, est le passage de peintres en Bretagne, à Pont-Aven notamment : groupant des artistes français ou étrangers, dont plusieurs Américains, dès les années 1870, le village voit Paul Gauguin, Paul Sérusier ou Émile Bernard, pour ne citer que les plus connus, s’y installer vers 1886 ; mais lorsque Gauguin vient à Pont-Aven, il s’en explique ainsi : « J’aime la Bretagne. J’y trouve le sauvage, le primitif. Quand mes sabots résonnent sur ce sol de granit, j’entends le son sourd, mat et puissant que je cherche en peinture ». Caricaturales dès le début du 19e siècle, ces images vont de moins en moins correspondre à la réalité. En témoigne par exemple le spectaculaire progrès de la scolarisation et de l’alphabétisation bretonnes. Indiscutablement en retard au 18e et encore dans la première moitié du 19e siècle, les départements bretons vont se hisser au meilleur niveau français.

U N I V E R S

L ’ è r e

c o n t e m p o r a i n e

Bretagne est univers  
Bretagne est univers  

Bretagne est univers

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