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Pierre Vandrepote est un écrivain à la fois discret et insoumis. Il a beaucoup publié les autres, au sein de la collection « Inactualité de l’orage » qu’il a naguère animée. Poète et essayiste, on lui doit notamment Rêve-Révolte (Les Poètes de la Tour, 1968), Lumière frisante (Pierre Bordas et fils, 1983) et Max Stirner chez les Indiens (Le Rocher, 1994).

Éditions Apogée ISBN 978-2-84398-442-6 17 € TTC en France

Pierre Vandrepote

et autres nouvelles

L’Amour en moins

« J’écris pour témoigner de l’insupportable beauté du monde, pour faire rêver quelqu’un avec moi, et moi avec lui. Je crois très fort, avec une forte naïveté, que l’écriture engage la vie, qu’elle est, parmi d’autres, un de ses visages. »

L’Amour en moins

Éditions Apogée

Les personnages de L’Amour en moins travèrsent la vie en quête, en naufrage ou en désespoir de l’amour. Chacun d’eux a connu ou ressenti l’illusion d’aimer, éprouvant le clin d’œil si fugitif de l’absolu. Pour les décrire, Pierre Vandrepote explore une écriture dépouillée où affleure une sensibilité envoûtante et il les mène au seuil du paradoxe : vivre. « Nous sommes faits de ces histoires d’amour et de poésie, de ces traces perdues, de ces rêves trouvés au bord de la route, comme autant de questions destinées à rester magnifiquement sans réponse. » Yves Buin (Préface, extrait)

Pierre Vandrepote


L’Amour en moins


Collection « Piqué d’étoiles » créée par François Rannou, dirigée par Jacques Josse

Du même auteur : Rêve-Révolte, Les Poètes de la Tour, 1968. Le Tour de la question n’est pas joué, Inactualité de l’orage, 1978. Le Château de vallée obscure, Inactualité de l’orage, 1982. Illustrations de Perahim. Lumière frisante, Pierre Bordas et fils, 1983. Illustrations de Christian Bouillé. Chère, Phalène, 1986. Illustrations de José Correa. Les Chambres du voyage, Les Cahiers du Tournefeuille, 1990. Illustrations de Bruno Mathon. L’Homme, la nuit. Cinq saisons. Poïein, 1993. Illustrations d’Olivier Le Bars. Max Stirner chez les Indiens, Éditions du Rocher, 1994. Préface d’Alain Jouffroy. Graffiti sur le mur du son ou Le Dialogue dans l’ombre (en collaboration avec Christian Hibon), Le Ciel sur la terre, 1996. Routes et déroutes, Pièces à conviction, 2010. Illustrations de Hervé Girardin.

© Éditions Apogée, 2014 ISBN 978-2-84398-442-6


Pierre Vandrepote

L’Amour en moins et autres nouvelles

Éditions Apogée


Préface Le voyage du silence La France, semble-t-il, n’est pas propice à l’écriture de nouvelles, encore moins à celle de très brèves excursions dans l’espace-temps des vies ordinaires, même si depuis plusieurs années fait florès la production d’un courant qualifié de « minimaliste » et qui pratique la très courte incidente dans le quotidien. Pierre Vandrepote ne prétend relever aucun challenge mais s’aventure en une sorte de monde démultiplié en séries séquentielles où la séquence est reflet de la totalité. Les personnages qu’on y rencontre nous ressemblent. En général, il s’agit d’un homme, d’une femme aux prises avec l’existence qui se montre soit sous forme d’éthéré diaphane, soit 7


de massivité. Ils sont confrontés à une sorte de présence muette et fatale qui étreint les êtres et quelquefois les dissout. C’est dire que ces êtres sont précaires, presque suspendus dans l’intemporel. L’art, sans doute, consiste à les rendre vivants, et ils le sont. Mais ils demeurent comme à distance. Ils sont jouets de la lumière et émanation d’un monde parallèle. Ils paraissent se mouvoir dans une réalité autre, tel l’univers onirique, et pourtant ils affrontent la solitude, la finitude et se préparent à la mort. Ils ont la célébration de la vie étrange. La vie, ils l’aiment dans sa fugacité et son absurdité. Ils sont en elle et l’appréhendent comme un voyage qui ne mène à nulle terre promise. C’est pour cela qu’ils sont détachés. L’image est désormais usée, et nous le regrettons — n’est-ce pas toutefois le signe de la prégnance de celuici — mais nous ne pouvons pas ne pas évoquer Edward Hopper et ses créatures. Qui ne les a pas en mémoire, figées, radicalement étrangères à l’autre, perdues dans l’incommunicable et néanmoins ensemble à jamais ? Il y a dans les figurations de Pierre Vandrepote, dans sa manière d’exposer, dans son approche d’une réalité inaccessible qui ne se dévoile que pour nous enfermer ou nous rejeter, une touche à la Hopper. Et, cependant, le réel est beau. Sa beauté qui est «  l’ultime morale du monde  » éblouit en une sorte d’ensorcellement. Cette réalité, les personnages de L’Amour en moins la traversent, en quête, en naufrage ou en désespoir de l’amour. Ils sont dans

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l’impossible histoire que tout écrivain s’escrime à raconter, en vain. Chacun d’eux a connu ou ressenti l’illusion d’aimer, éprouvant le clin d’œil si fugitif de l’absolu. Nostalgiques, ils ont alors choisi l’exil intérieur, choisi la face cachée de l’enchantement qu’est le retrait du monde. Ils sont devenus lointains sur des terres proches pourtant qu’ils ont dorénavant peuplées de leurs rêves. Pour les décrire, Pierre Vandrepote explore une écriture à la fois dépouillée et réflexive où affleure une sensualité envoûtante et il les mène au seuil du paradoxe : vivre. « Nous sommes faits de ces histoires d’amour et de poésie, de ces traces perdues, de ces rêves trouvés au bord de la route, comme autant de questions destinées à rester magnifiquement sans réponse. » Yves Buin


Mauvais temps

Ce soir-là, un soir d’octobre comme on n’en fait plus, j’étais de passage dans l’ouest, à quelques kilomètres de la côte. Le vent balayait les grêlons sur mon pare-brise, je conduisais de plus en plus au jugé. La prudence finit par me conseiller de m’arrêter dans la prochaine petite ville, aussi provinciale et endormie fût-elle. Il n’y avait guère qu’une artère centrale, la gare à un bout, un gros rondpoint à l’autre. La gare paraissait fermée, je veux dire depuis plusieurs années ; seules quelques rares voitures trouaient la nuit, faisant écho à trois néons qui clignotaient, jaune lumière, vert pharmacie, rouge bar. Mes essuie-glaces étaient tantôt nerveux, tantôt poussifs, se demandant si la fin du monde ressemblait à ce trou perdu entre des rafales aveugles. Je gravis les quelques marches 11


et m’engouffrai dans le bar, laissant dehors la pluie battre la ville. La frontière était nette. Une douce chaleur et, curieusement, beaucoup de monde pour l’heure tardive. – Tenez votre chien, ou alors laissez-le dehors ! Les filles vont avoir peur… La porte s’entrouvre. C’est tout juste si le chien ne me renverse pas au passage. Je comprends vite qu’en fait, c’est une soirée exceptionnelle dans le bourg. Je viens de débarquer dans un bar où va avoir lieu un défilé de lingerie organisé par une étudiante d’une école de commerce. Le bar est bourré à craquer. Beaucoup de garçons, mais aussi des filles. Quelques adultes et autres notables ont quasiment leurs places assises réservées au premier rang. Un espace a été laissé libre au milieu du bar pour l’évolution des mannequins occasionnels. Les plaisanteries fusent bon train, les garçons prennent leur air d’en savoir plus long que long, deux filles se mordillent les doigts, inquiètes de vérifier qu’elles sont suffisamment jolies pour pouvoir se payer le luxe de dédaigner deux ou trois regards de garçons un peu trop congestionnés. Les filles sont annoncées, elles n’ont guère plus de dixhuit ans, élèves probablement de la même école. Karen est eurasienne, Maud a déjà la démarche féline, Kristina est une belle fille élancée, Maguy une brunette plutôt petite et timide. La caméra vidéo est tenue par une autre copine ; un jeune homme plutôt décontracté fait office de présentateur. On remercie les commerçants de la ville sans qui rien n’aurait été possible, les propriétaires du bar qui profitent de la bonne opération publicitaire, le magasin de sous-vêtements qui prête la lingerie, les filles

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qui ont accepté de défiler, le public du bar peu habitué à ce genre de prestations. Inutile de dire que c’est la première fois qu’un tel événement se produit ici. Le bar est devenu une bulle à peine soutenue par la fumée bleue puis rouge des cigarettes. Le micro grésille, on entend le nom d’une marque de soutien-gorge ou de guêpière ; les filles arrivent tour à tour en nuisette de campagne, les combinaisons shorts flottent sur les jolies cuisses encore toutes blanches de l’hiver. Les garçons retiennent leur souffle, les filles sont étonnées de se retrouver aussi déshabillées dans un bar par un temps pareil, quelques grosses femmes regardent d’un air mi-hébété mi-dubitatif, pas vraiment sûres que tout cela soit bien catholique. Pas très bonne non plus, la sono semble hésiter entre musique militaire et musique folk country. Au fil des premières apparitions, les filles commencent à prendre un peu d’assurance, elles n’en sont pas encore à sourire, mais leurs demi-tours sont mieux calculés, moins expéditifs qu’au début. Dans la salle, les autres filles, attentives, restent tantôt bouche légèrement entrouverte, comme sous hypnose, tantôt fascinées et concernées dans leur propre corps, comme si une chaleur les parcourait, née de l’exhibition d’une chair si proche de la leur. La patronne du café ajuste les bretelles d’un petit haut sur les épaules d’une des filles et semble la lancer sur la piste improvisée pour la faire tourner et admirer. Ce pourrait être sa fille à elle, on sent qu’elle est fière de la beauté de Maud, en tout cas du charme de sa jeunesse. Si elle avait pu, elle lui aurait bien caressé une fesse avant de la propulser en direction du podium. Maud l’a senti ; lorsqu’elle se tourne vers

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L'Amour en moins  

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