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Un récit en images par Joseph Sattler

ISBN : 9782351251560 | 9 euros

La guerre des artistes

Joseph Sattler déroule en trente planches le récit en images de cette guerre métaphorique qui oppose les tenants de la tradition aux chantres de la vie moderne. Servie par une étonnante liberté graphique, cette interprétation satirique pose un regard amusé et distancié sur la bataille que se livrent les artistes en cette fin de XIXe siècle marquée par la montée des nationalismes et la concurrence internationale des Salons et des Sécessions.

La guerre des artistes. Un récit en images par Joseph Sattler

La querelle des Anciens et des Modernes couve depuis toujours chez artistes. Il suffit qu’une provocante danseuse de cabaret échappée d’une affiche moderniste dévoile l’aveuglante tache de ses dessous pour que le conflit éclate : Anciens et Modernes se déclarent la guerre, convoquent leurs états-majors, rassemblent leurs troupes et s’engagent sur le champ de bataille. Mais c’est armés d’appareils photographiques, de pinceaux et de palettes et arborant leurs blasons et monogrammes qu’ils s’affrontent pour défendre leur école.


HĂŠritage, subversion et concurrence. Une satire de la querelle des artistes par Joseph Sattler Franck Knoery


de cette dialectique pour critiquer la sociabilité artistique. Dans une vignette de son Salon de 1869 charivarisé, il moque la peinture de bataille en donnant à un réaliste tir de canon la faculté d’endommager le cadre qui en contient l’image (fig. 8). On pourra pointer la position paradoxale de dessinateurs de presse qui, pour certains d’entre eux, ont ambitionné des carrières artistiques, s’exposant aux mêmes mécanismes de validation sociale et par la même occasion, aux critiques de leurs confrères. Le rôle de la caricature apparaît en réalité constitutif de la construction de la figure de l’artiste moderne, cherchant, dans l’opposition à un système de validation devenu obsolète, à se donner une fonction sociale au sein de nouvelles communautés, non moins élitistes 13. Une guerre des artistes

Fig. 7 : Hermann Schlittgen, « Im Atelier eines modernen Malers », dessin paru dans Fliegende Blätter, n° 2498, 1893

Fig. 8 : Cham, vignette de la planche 2 de l’album Le Salon de 1869 charivarisé, Paris, Arnauld de Vresse, 1869

Fig. 9 : Henri de Toulouse-Lautrec Troupe de Mlle Eglantine, 1895, lithographie en couleurs, 80,6 × 61,8 cm

Ce répertoire graphique, tout comme les enjeux des débats entre anciens et modernes, est bien connu de Sattler lorsqu’il publie, en 1896, l’opuscule illustré Bilder vom internationalen Kunstkrieg. Le sujet de ce cycle de trente planches en couleurs et en noir est celui d’une guerre

métaphorique et atemporelle entre « anciens » (Alten), également dénommés « conservateurs » (Conservativen) et « modernes » (Modernen) aussi appelés « radicaux ». La série est inaugurée par une planche, répétant la couverture de l’édition originale du livre. Elle synthétise visuellement les termes de la querelle. L’artiste ancien y est représenté par la personnification dürerienne des arts, qu’on pourra rapprocher de certaines figures du cycle de l’Apocalypse de Saint Jean du Maître de Nuremberg, tandis que le moderne est représenté comme l’apparition spectrale d’un artiste échevelé et précieux. À l’opposé du dénuement de ce dernier, la figure archaïque s’assortit d’un ensemble d’attributs : palette, pinceaux, couronne de lauriers, ainsi que l’écusson des armoiries des Ribeaupierre que l’on trouve également sur l’une des céramiques de la façade de la Kunstgewerbeschule de Strasbourg 14. La page de titre se complète par la deuxième planche de la série qui en reprend la composition. L’allégorie des arts y est inchangée tandis que le spectre se métamorphose en une danseuse de cabaret occupant désormais l’essentiel de l’image. Les emprunts visuels à Jules Chéret et Toulouse-Lautrec (fig. 9)

connotent cette figure d’une référence française. Entre l’image de titre et cette seconde planche s’intercale la représentation d’une foule compacte et silencieuse d’hommes aux regards préoccupés, imposant un moment d’expectative avant la métamorphose. L’apparition provocante de la danseuse, dont les jupons s’offrent à la vue d’un public sidéré, paraît constituer le geste déclencheur du conflit dont les images suivantes filent la métaphore, de la déclaration de guerre jusqu’au retour des adversaires victorieux. La dernière planche annonce cependant une nouvelle période de troubles, faisant écho à celle décrite en ouverture et indiquant ainsi un cycle sans cesse perpétué. Entre ces deux images se déploient les principales étapes d’une guerre : mobilisation, départ des troupes, réunions d’états-majors, offensives, attente et repli. On y relève des notes d’humour bien senties : tandis que les anciens se réunissent à la manière de confréries médiévales, le quartier général des modernes n’est autre qu’un confortable salon bourgeois. Par extension, le combat des artistes devient le combat des œuvres. Une galerie de portraits de maîtres anciens imaginaires aux tonalités terreuses et aux postures figées se déroule sur deux pages, suivies


de cette dialectique pour critiquer la sociabilité artistique. Dans une vignette de son Salon de 1869 charivarisé, il moque la peinture de bataille en donnant à un réaliste tir de canon la faculté d’endommager le cadre qui en contient l’image (fig. 8). On pourra pointer la position paradoxale de dessinateurs de presse qui, pour certains d’entre eux, ont ambitionné des carrières artistiques, s’exposant aux mêmes mécanismes de validation sociale et par la même occasion, aux critiques de leurs confrères. Le rôle de la caricature apparaît en réalité constitutif de la construction de la figure de l’artiste moderne, cherchant, dans l’opposition à un système de validation devenu obsolète, à se donner une fonction sociale au sein de nouvelles communautés, non moins élitistes 13. Une guerre des artistes

Fig. 7 : Hermann Schlittgen, « Im Atelier eines modernen Malers », dessin paru dans Fliegende Blätter, n° 2498, 1893

Fig. 8 : Cham, vignette de la planche 2 de l’album Le Salon de 1869 charivarisé, Paris, Arnauld de Vresse, 1869

Fig. 9 : Henri de Toulouse-Lautrec Troupe de Mlle Eglantine, 1895, lithographie en couleurs, 80,6 × 61,8 cm

Ce répertoire graphique, tout comme les enjeux des débats entre anciens et modernes, est bien connu de Sattler lorsqu’il publie, en 1896, l’opuscule illustré Bilder vom internationalen Kunstkrieg. Le sujet de ce cycle de trente planches en couleurs et en noir est celui d’une guerre

métaphorique et atemporelle entre « anciens » (Alten), également dénommés « conservateurs » (Conservativen) et « modernes » (Modernen) aussi appelés « radicaux ». La série est inaugurée par une planche, répétant la couverture de l’édition originale du livre. Elle synthétise visuellement les termes de la querelle. L’artiste ancien y est représenté par la personnification dürerienne des arts, qu’on pourra rapprocher de certaines figures du cycle de l’Apocalypse de Saint Jean du Maître de Nuremberg, tandis que le moderne est représenté comme l’apparition spectrale d’un artiste échevelé et précieux. À l’opposé du dénuement de ce dernier, la figure archaïque s’assortit d’un ensemble d’attributs : palette, pinceaux, couronne de lauriers, ainsi que l’écusson des armoiries des Ribeaupierre que l’on trouve également sur l’une des céramiques de la façade de la Kunstgewerbeschule de Strasbourg 14. La page de titre se complète par la deuxième planche de la série qui en reprend la composition. L’allégorie des arts y est inchangée tandis que le spectre se métamorphose en une danseuse de cabaret occupant désormais l’essentiel de l’image. Les emprunts visuels à Jules Chéret et Toulouse-Lautrec (fig. 9)

connotent cette figure d’une référence française. Entre l’image de titre et cette seconde planche s’intercale la représentation d’une foule compacte et silencieuse d’hommes aux regards préoccupés, imposant un moment d’expectative avant la métamorphose. L’apparition provocante de la danseuse, dont les jupons s’offrent à la vue d’un public sidéré, paraît constituer le geste déclencheur du conflit dont les images suivantes filent la métaphore, de la déclaration de guerre jusqu’au retour des adversaires victorieux. La dernière planche annonce cependant une nouvelle période de troubles, faisant écho à celle décrite en ouverture et indiquant ainsi un cycle sans cesse perpétué. Entre ces deux images se déploient les principales étapes d’une guerre : mobilisation, départ des troupes, réunions d’états-majors, offensives, attente et repli. On y relève des notes d’humour bien senties : tandis que les anciens se réunissent à la manière de confréries médiévales, le quartier général des modernes n’est autre qu’un confortable salon bourgeois. Par extension, le combat des artistes devient le combat des œuvres. Une galerie de portraits de maîtres anciens imaginaires aux tonalités terreuses et aux postures figées se déroule sur deux pages, suivies


Un récit en images par Joseph Sattler

ISBN : 9782351251560 | 9 euros

La guerre des artistes

Joseph Sattler déroule en trente planches le récit en images de cette guerre métaphorique qui oppose les tenants de la tradition aux chantres de la vie moderne. Servie par une étonnante liberté graphique, cette interprétation satirique pose un regard amusé et distancié sur la bataille que se livrent les artistes en cette fin de XIXe siècle marquée par la montée des nationalismes et la concurrence internationale des Salons et des Sécessions.

La guerre des artistes. Un récit en images par Joseph Sattler

La querelle des Anciens et des Modernes couve depuis toujours chez artistes. Il suffit qu’une provocante danseuse de cabaret échappée d’une affiche moderniste dévoile l’aveuglante tache de ses dessous pour que le conflit éclate : Anciens et Modernes se déclarent la guerre, convoquent leurs états-majors, rassemblent leurs troupes et s’engagent sur le champ de bataille. Mais c’est armés d’appareils photographiques, de pinceaux et de palettes et arborant leurs blasons et monogrammes qu’ils s’affrontent pour défendre leur école.

La Guerre des artistes. Un récit en image par Joseph Sattler  

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