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Celui-ci présente une histoire théologique, à la fois bienveillante et critique, du développement de cette doctrine depuis la promesse faite par Jésus à Pierre (Mt 16) jusqu’à nos jours. Sont ainsi passées en revue les grandes « crises » au cours desquelles la doctrine de l’infaillibilité s’est constituée : le don de l’inerrance au premier millénaire ; l’entrée en scène des canonistes et des théologiens du XIe au XIIIe siècle ; la naissance du terme dans le vocabulaire ecclésiastique et la première crise à propos de la pauvreté au XIVe siècle ; la crise conciliariste consécutive au grand schisme d’Occident ; la crise janséniste du droit et du fait ; la définition de Vatican I ; Vatican II et ses développements. Au terme de ce parcours, l’auteur traite deux questions : l’exception de l’infaillibilité dans le cadre de la faillibilité générale de l’Église et les positions des chrétiens non catholiques à l’égard de ce dogme. Dans cet ouvrage, le discernement théologique accompagne toujours les données historiques, parfois surprenantes. Bernard SESBOÜÉ, jésuite, est professeur émérite au Centre Sèvres, facultés jésuites de Paris. Ancien membre de la Commission théologique internationale et membre du Groupe des Dombes depuis 1967, il est consulteur auprès du Secrétariat romain pour l’unité des chrétiens. Il est l’auteur d’une imposante œuvre théologique, alliant la recherche en patristique et en christologie, l’engagement œcuménique et une présentation actualisée de la foi et des ministères dans l’Église. Il a dirigé les quatre volumes de l’Histoire des dogmes (1994-1996). Son « Hors de l’Église, point de salut. » Histoire d’une formule et problèmes d’interprétation a paru en 2004. En 2012, il a publié chez Lessius Les « Trente Glorieuses » de la christologie (1968-2000). ISBN : 978-2-87299-240-9

9 782872 992409

Diffusion : cerf www.editionslessius.be

Illustration : Le Pérugin, La remise des clés à saint Pierre (1481-1482), fresque de la chapelle Sixtine, Vatican.

question de front.

Bernard Sesboüé

Histoire et théologie de

L’INFAILLIBILITÉ DE L’ÉGLISE

la part-Dieu

L

a doctrine catholique de l’infaillibilité de l’Église, et particulièrement de celle du pape, fait difficulté. Cette « prétention » est souvent jugée abusive et parfois même intolérable, en contradiction en tout cas avec la modestie de la science, toujours critique. Peu d’ouvrages abordent cette

Histoire et théologie de l’infaillibilité de l’Église • B. Sesboüé

la part-Dieu 22

cv_Sesboué Infaillible 03_cv_Teilhard-Swan 28/08/13 16:20 Page1


© 2013 Éditions Lessius, 24, boulevard Saint-Michel, 1040 Bruxelles www.editionslessius.be La part-Dieu, 22 Une collection dirigée par Benoît Malvaux ISBN : 978-2-87299-240-9 D 2013/4255/13 Diffusion cerf


IntroductIon

Le premier emploi du terme infallibilitas dans le vocabulaire ecclésiastique et théologique est sans doute dû à Guy terré (Guido terrena, 1285-1342), vers 1328, carme et théologien de la tradition thomiste. Sa prise de position est la suivante : Il me semble que, pour sauvegarder la certitude et l’infaillibilité de la foi chrétienne [ad salvandum certitudinem et infallibilitatem fidei christianae] de même que la stabilité de l’autorité de l’Église, que la seconde opinion soit vraie […], c’est-à-dire que le Seigneur pape, à l’autorité de qui il revient de déterminer par sentence et de déclarer ce qui touche à la foi, ne peut pas, avec le conseil des seigneurs cardinaux, se tromper ; par conséquent que les choses déterminées au sujet de ce qui touche à la foi catholique, ne peuvent être révoquées par un souverain pontife subséquent ; sinon la foi ne pourrait être ferme sur les choses qui auraient été établies par l’Église sur la foi, comme cela a été prouvé1.

recueillons l’entrée de ce terme dans le vocabulaire de l’Église, où il trouvera une postérité imprévisible. Il ne s’agit que de l’opinion d’un théologien, exprimée dans la forme argumentaire de la quaestio et qui attribue au pape conseillé par ses cardinaux l’infaillibilité promise à l’Église, dans le but de 1.¥Quaestio de magisterio infallibili romani pontificis, éd. B.M. Xiberta, Münster, 1928, typis Aschendorff, p. 16. remarquons que ce titre n’est pas celui de l’auteur, dont la question s’intitule de manière compliquée : « Est-ce que, ce que le souverain pontife avec le conseil de ses frères cardinaux a établi comme à croire de foi [fide credendum] et à tenir fermement par tous les fidèles, en décidant que ceux qui tiennent le contraire sont hérétiques, son successeur peut le révoquer et décider le contraire ? » (p. 9). Avant G. terré, on trouve le terme chez P. olivi en 1295, pour rejeter une assimilation du pape au christ qui le ferait infallibilis comme celui-ci.


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maintenir la stabilité de la foi chrétienne. ce texte pose déjà la question à propos du pontife romain et en cela il annonce Vatican I, mais avec une nuance majeure, puisqu’il lui faut le conseil des cardinaux. Il ne peut agir seul. Le lien est immédiatement établi entre infaillibilité de l’instance et « irréformabilité ». deux réflexions s’imposent d’entrée de jeu à ce sujet. L’émergence d’un terme aussi élaboré est le signe d’une préoccupation nouvelle qui a traversé l’Église depuis le xiiie siècle. un mot destiné à se répandre, comme il le fera, traduit une prise de conscience qui n’avait pas existé précédemment. cela ne veut pas dire pour autant qu’il crée une nouveauté dans la foi, comme si la tradition de l’Église n’avait jamais véhiculé l’idée de sa ferme certitude de l’inerrance de l’Église. La seconde réflexion porte sur le sens du terme : il est lié à l’idée d’irrévocabilité. un pape ne peut pas révoquer ce que l’un de ses prédécesseurs aura déterminé comme appartenant à la foi. cette prise de position exprime donc une limite à l’autorité du pape vivant à l’égard de ses prédécesseurs, contre le principe juridique du par in parem non habet imperium, « un égal n’a pas d’autorité sur son égal ». Quelque chose de plus important est en jeu : la continuité sans faille de la foi chrétienne. Les mots ont une histoire, parce qu’ils ont une vie. cette histoire mérite d’être contée. Elle ne coïncide pas avec la tradition, mais elle permet de comprendre la tradition en vérité. Il nous faut donc parcourir les témoignages les plus importants permettant de tracer l’itinéraire du thème et du terme. La première problématique, qui fut celle du xive au xvie siècle et sera dominée par la question de la pauvreté franciscaine, n’a pas encore sélectionné ce vocable pour en faire le résumé de toute une doctrine et lui donner la valeur d’un étendard. Il est remarquable que le concile de trente ne l’emploiera qu’une fois, à propos de la certitude « infaillible » du salut2 et jamais dans ses débats avec la réforme sur les questions de foi. Mais, de manière assez subite, la question de l’infaillibilité du pape « sur le droit et le fait » envahira les débats théologiques au xviie siècle, à l’occasion de la crise janséniste. Puis la problématique moderne de l’infaillibilité pontificale se développera au xixe siècle dans le grand mouvement ultramontain qui aboutira à la définition de Vatican I. Le terme infaillibilité est alors entré dans le langage dogmatique. Mais il a vécu pendant plusieurs siècles dans le langage simplement théologique et a été utilisé dans des contextes très différents et avec des sens divers. Il mérite donc une enquête historique.

2.¥décret sur la justification, canon 16 ; DzH, 1566.


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Rétroactivité des interprétations et anachronismes. La tentation sera grande de projeter spontanément sur les emplois anciens de ce terme le sens moderne, très élaboré et canonisé par le concile de Vatican I, et donc de commettre de graves anachronismes. La règle première de l’exégèse des documents magistériels consiste à rejoindre chaque terme employé selon l’acception qu’il pouvait avoir chez leurs rédacteurs et dans le milieu considéré. Je voudrais donc suivre fidèlement les conseils donnés en 1973 par l’instruction de la congrégation de la foi Mysterium Ecclesiae : Pour ce qui concerne cette condition historique, il y a lieu d’observer tout d’abord que le sens contenu dans les énoncés de la foi dépend pour une part de la portée sémantique de la langue employée à une certaine époque et dans certaines circonstances3.

dans le cas ici considéré, l’anachronisme des interprétations a beaucoup joué, étant donné l’intensité des débats que le sujet a suscités dans l’histoire, jusqu’à Vatican I inclus et encore de nos jours. des études se sont penchées avec la plus grande acribie sur le ou les sujets de l’infaillibilité dans l’Église, le pape et le concile, comme sur les conditions de son exercice et sur son étendue. Mais peu de chercheurs se sont demandé ce que visait le mot à telle époque et chez tel auteur. Même des études historiques récentes et de grande valeur considèrent trop vite ce terme comme l’indicatif acquis de tout le thème, sans se préoccuper du fait que bien des auteurs dont ils recensent la pensée ne l’emploient pas et, même après son apparition, lui préfèrent la formule traditionnelle : Ecclesia non potest errare, L’Église ne peut pas se tromper. Il est remarquable par exemple que Melchior cano dans son fameux livre Les Lieux théologiques ne l’emploie jamais. Pour se convaincre de la chose, il suffit de lire la littérature publiée sur le thème dans le contexte de 1870. L’enthousiasme des partisans de la définition nouvelle, avant et après sa promulgation, les portait à voir l’infaillibilité dès les origines du christianisme. Il suffit aussi de relire le très long article de E. dublanchy, « Infaillibilité du pape », exemplaire d’ailleurs par son érudition, dans le Dictionnaire de théologie catholique 4. cet article, qui date de 1923, lit le concept moderne d’infaillibilité dans les textes scripturaires et patristiques les plus anciens. Il confond sans cesse le thème et le vocabulaire, sans tenir compte du fait qu’il y a toujours un lien entre l’émergence d’un vocabulaire et la maturation d’une notion. 3.¥Mysterium Ecclesiae, 5 ; DC, 1636 (1973), p. 667. 4.¥DTC, t. VII/2, col. 1638-1717.


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L’usage de ce terme est sans doute le lieu où « l’inflation dogmatique » des temps modernes s’est le plus manifestée. Le dossier de l’infaillibilité dogmatique au sens moderne se nourrit ainsi de témoignages anciens qui ne lui appartiennent pas. Beaucoup d’auteurs ont attribué à saint thomas et à saint Bonaventure la pleine doctrine de l’infaillibilité papale, alors que ni l’un ni l’autre n’emploient ce terme et qu’ils reconnaissent seulement l’attribution au pape du charisme de l’Église qui ne peut se tromper, ce qui correspond plutôt à l’indéfectibilité. La rétroactivité proprement doctrinale s’est accompagnée d’une rétroactivité sémantique. L’obsession de savoir si, oui ou non, tel auteur ancien est témoin de la doctrine de l’infaillibilité du pape est telle que des études récentes en restent marquées, les unes pour justifier l’antiquité traditionnelle de la doctrine, les autres pour la réduire. Il est toujours dangereux de poser à des auteurs anciens des questions qu’ils ne se sont pas posées eux-mêmes, tout simplement parce qu’elles étaient hors de leur champ de pensée5. Il est aussi exagéré de prétendre que la doctrine de l’infaillibilité du pape était présente au Ier millénaire que d’avancer l’hypothèse que « cette doctrine a été inventée en premier lieu par un groupe de franciscains dissidents, parce que cela les arrangeait et leur convenait de l’inventer […]. Elle a été acceptée par la papauté, parce que cela arrangeait les papes et leur convenait de l’accepter6. » Je voudrais essayer une troisième voie, prétention peut-être énorme : donner une interprétation aussi respectueuse que possible des textes, en les replaçant dans l’univers de pensée qui était le leur et dans l’espace sémantique dans lequel prenait place chaque affirmation ; ne pas juger en fonction de ce qui se développera plus tard, mais en fonction du consensus de la pensée à l’époque considérée. tel auteur reprend-il ceux qui l’ont précédé sans plus, ou marque-t-il un pas nouveau dans l’élaboration de la doctrine ? Exprime-t-il un consensus acquis, ou propose-t-il ce qui est ressenti en son temps comme une nouveauté ? cette réflexion peut être menée à la fois dans le plus grand respect des données historiques et selon un sens catholique du développement du dogme. Il est vrai que la doctrine de l’infaillibilité papale s’est développée sur la conviction de fond que l’Église, en raison de la promesse du christ et de l’assistance de l’Esprit saint, ne peut prévariquer dans la foi. ce point est hors de toute contestation. Il est non moins vrai que les déterminations du ou des titulaires de ce charisme, des conditions de son exercice, de l’extension de ses objets ont progressé considérablement au cours de l’histoire. Si ces 5.¥une section de l’excellent livre de Br. tierney, Origins of papal Infallibility 11501350, Brill, 1988, pose la question à propos des canonistes du xiie siècle : « ont-ils tenu le “irréformable ex sese” ? », pour répondre évidemment par la négative. Mais une telle question était impensable pour eux. 6.¥Br. tierney, ibid., p. 281.


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déterminations sont portées par la conviction initiale, elles ont été aussi exprimées dans un climat culturel très juridique, dans lequel il importe de discerner les éléments contingents et les données de fond. L’enjeu pour la foi : la question de la vérité. L’enjeu de fond n’est autre que celui de la vérité. La foi en une révélation qui vient de dieu ne peut que répondre à un message de vérité. cette vérité n’est pas possédée, mais bien plutôt elle « possède ». Elle n’est pas contenue, encore moins enfermée, mais elle contient. Elle demeure transcendante à toutes ses attestations. Elle est sans cesse à chercher et sans cesse à faire, selon le mot de l’évangile de Jean (Jn 3,21). L’infaillibilité de l’Église exprime la certitude que la foi chrétienne échappe à toute erreur capable de l’altérer gravement et qu’elle est maintenue dans la vérité pour toutes ses affirmations cardinales. La vérité est l’opposé de l’erreur. Mais cette thématique, apparemment simple, recouvre une grande complexité, puisque dans notre condition humaine le vrai reste étrangement relié au faux. une chose peut être vraie de manières différentes, c’est la fameuse « analogie de la vérité ». de plus, le charisme donné à l’Église de la fidélité à une vérité transcendante aux ressources naturelles de l’esprit humain ne dispense pas cette même Église de la démarche théologique qui procède, comme toute démarche humaine, par tâtonnements successifs et essaie de dégager le plus possible la vérité, comme une pierre précieuse de sa gangue. La démarche isole souvent un ordre de réalité au sein de laquelle il existe une donnée imprescriptible de la foi. Mais cette donnée est visée de façon encore confuse et sa première affirmation peut entraîner avec elle une proposition qui se révélera porteuse d’une part d’erreur. Prenons l’exemple de la position des papes du xixe siècle à l’égard de la requête de la liberté religieuse, jugée par Grégoire XVI et Pie IX comme un « délire ». ce contre quoi ils se battaient, c’était le relativisme religieux. Ils n’arrivaient pas à mettre dans un équilibre dialectique le respect des droits inaliénables de chaque conscience humaine avec la vérité objective de la foi. La découverte de la vérité respecte la loi de la gradualité, bien reconnue par un Bruno neveu7 qui se demande même pourquoi l’Église, qui précisait avec tant de nuances et de pondération les diverses propositions condamnées à des titres divers, a renoncé dans les temps modernes à ce type de procédure pour tomber dans le dualisme, quelque peu immédiat, du vrai et du faux. 7.¥Bruno neveu, L’Erreur et son juge. Remarques sur les censures doctrinales à l’époque moderne, Bibliopolis, naples, 1993.


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Vérité et certitude. un mot ne fonctionne jamais seul. Il est lié à un thème et s’inscrit dans un contexte dans lequel il prend sens. Quel est le thème de fond qui est en jeu avec le terme infaillibilité ? La dimension de certitude accompagne l’acte de foi, sans laquelle celui-ci ne serait pas tenable. La foi peut connaître des interrogations et des doutes du côté du croyant. Mais elle ne peut pas être proposée comme douteuse. Même celui qui doute doit avoir la confiance que celui qui lui a transmis la foi la lui a transmise comme vraie. car cette certitude de la foi engage la vérité de sa transmission. La révélation chrétienne s’est produite dans l’histoire et se transmet dans l’histoire. La question se pose donc de la fidélité de cette transmission. La vérité de la révélation de dieu en Jésus-christ supposée admise et confessée au départ, comment puis-je être sûr que la foi que l’Église me propose aujourd’hui est totalement fidèle à cette foi initiale ? À cette question la réponse biblique est dans l’assistance de l’Esprit du christ et du christ luimême toujours présent à son Église jusqu’à la fin des temps. La réponse traditionnelle est que l’Église « ne peut prévariquer dans la foi ». L’expression récurrente sera toujours « l’Église ne peut pas se tromper ». dans ce thème nous avons un côté positif et un côté négatif. Le côté positif s’exprime dans les termes de don reçu, de certitude, de vérité, de fidélité, d’authenticité. Le côté négatif rejette la possibilité de l’erreur. on peut dire ainsi que l’Église est inerrante, mais ce terme a été traditionnellement réservé à l’inerrance de l’Écriture. Les autres termes sont connus : indéfectibilité, infaillibilité, irrévocabilité, irréformabilité, définitif, etc. remarquons la différence de portée entre inerrance et infaillibilité, avant d’en venir aux spécialisations techniques que prendront ces termes. Le premier exprime la conviction de l’absence de toute erreur dans le corpus biblique, aujourd’hui achevé. Le second exprime une incapacité de toute erreur pour l’avenir. non seulement l’Église ne s’est pas trompée, mais encore elle ne peut pas se tromper. L’inerrance concerne un fait ; l’infaillibilité proclame un droit. on pourrait souhaiter que le vocabulaire positif domine en la matière le vocabulaire négatif ou exclusif. ne faudrait-il pas faire le même passage que le P. de Lubac a accompli en 1938, en transformant la fameuse expression « Hors de l’Église pas de salut » en celle-ci, positive et modeste, « le salut par l’Église8 » ? Le terme négatif infaillible ne veut rien dire d’autre en son fond que l’Église est incapable de faillir dans la foi. une expression positive, par exemple « le charisme de la vérité » attribué par Irénée aux évêques, pourrait 8.¥H. de Lubac, Catholicisme. Les aspects sociaux du dogme, cerf, Paris, 1952, p. 179.


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plus simplement exprimer la conviction de toujours : l’Église, et en elle certaines instances comme le concile et le pape, sont toujours certaines de leur fidélité à la vérité chrétienne. Infaillibilité et faillibilité. Si l’infaillibilité de l’Église est réelle, sa faillibilité l’est encore plus. La notion d’infaillibilité, même à Vatican I, est entourée d’un certain nombre de restrictions et de conditions qui délimitent un périmètre précis des cas dans lesquels le magistère de l’Église peut s’exprimer de manière infaillible. Il est clair que le discours quotidien de l’Église ne peut prétendre à ce privilège exceptionnel. Si c’était le cas, la vie du croyant deviendrait inhumaine et une telle exigence irait contre l’honneur de l’acte de foi. Malheureusement, le dogme de l’infaillibilité pontificale a été reçu chez nombre de fidèles comme si son aura affectait plus ou moins l’ensemble de l’enseignement romain, même celui de la curie. cette compréhension des choses est au moins une erreur doctrinale. Le pape Jean-Paul II a publiquement reconnu une célèbre erreur de l’Église dans l’affaire Galilée. Il y aurait certainement bien d’autres cas à étudier. reconnaissons que ce sujet est peu traité dans les documents magistériels. Il existe donc une dialectique entre infaillibilité et faillibilité : la première suppose l’autre, mais garantit que les erreurs de l’Église ne mettront jamais en cause sa fidélité fondamentale à sa mission. c’est pourquoi aussi certains penseurs ne voulaient pas attribuer à dieu le caractère de l’infaillibilité, car il n’est pas capable d’erreur. En une matière aussi grave le minimalisme est toujours requis. Il l’est d’abord au regard de l’enjeu de la foi qui répond à la parole révélatrice de dieu ; il l’est ensuite au regard de la conscience des croyants qui ne doit pas être chargée de fardeaux inutiles. En pleine fidélité à l’enseignement de l’Église, j’entends respecter ce qui est proclamé par le droit canon lui-même : « Aucune doctrine n’est considérée comme infailliblement définie que si cela est manifestement établi9. » L’Église se doit de résister à des tentations épisodiques de mettre sous le couvert de son infaillibilité des données qui ne lui appartiennent pas et d’oublier la gradualité de ses affirmations. Le danger pour elle est en particulier de passer subrepticement de l’indéfectible à l’irréformable et de recourir à l’infaillibilité, comme si celle-ci était la seule forme possible de l’enseignement d’une donnée de foi. nous devons respecter le périmètre beaucoup plus large de l’indéfectibilité de l’Église, autrefois appelé inerrance, qui nous garantit que l’enseignement donné est totalement 9.¥canon 749, § 3 du nouveau code de 1983.


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fidèle à la mission de l’Église de conduire le peuple de dieu au salut, sans être pour autant irréformable. on peut même comprendre que l’Église l’impose, parce que sa négation lui paraît mettre en cause une donnée capitale de la foi. cela ne veut pas dire pour autant que la donnée soit enseignée de manière irrévocable. un enseignement peut s’avérer tout à fait nécessaire à une époque donnée et manifester ensuite soit sa caducité, soit une ambiguïté qui n’était pas apparue jusque-là. Deux formes d’infaillibilité. Infaillibilité et indéfectibilité. Les développements magistériels récents urgent pour notre temps la nécessité d’une distinction entre deux domaines ou deux formes d’infaillibilité et nous demandent de préciser avec la plus grande clarté possible les périmètres respectifs de l’infaillibilité et de l’indéfectibilité. Fénelon reconnaissait au xviie siècle qu’il existe deux « espèces » d’infaillibilité. La première est limitée au « discernement immédiat des seuls sens révélés » : on dira plus tard qu’elle a pour objet la révélation elle-même. La seconde a « bien plus d’étendue », puisqu’elle comprend « le choix de tous les moyens essentiels à la conservation » des sens révélés : non seulement donc la révélation, mais ce qui est requis pour la conserver dans son intégrité. cette distinction sera le pivot de toute la réflexion sur l’objet de l’infaillibilité aux xixe et xxe siècles10.

Fénelon est l’inventeur de cette distinction, qui ne fut pas reçue de son temps, mais fit très vite école et se retrouve dans de nombreux manuels de théologie jusqu’au xxe siècle. ce sont les deux objets de l’infaillibilité, l’objet premier concerne la révélation, l’objet secondaire est constitué par des « faits dogmatiques » (élection du pape, canonisation des saints, voire approbation des ordres religieux, etc.) et des données jugées « connexes » à la révélation, dont la négation pourrait porter atteinte à l’intégrité de celle-ci. nous aurons à revenir sur cette problématique, lieu de débats qui ne sont pas encore apaisés. Fénelon, dans son combat contre les jansénistes, s’est servi de manière spontanée du terme d’infaillibilité pour le second objet. on peut se demander pourquoi il ne s’est pas contenté d’invoquer l’inerrance de l’Église, selon la formule traditionnelle Ecclesia non potest errare, qui avait parfaitement suffi au concile de trente dans ses débats avec la réforme. L’opiniâtreté des 10.¥J.- F. chiron, L’Infaillibilité et son objet. L’autorité du magistère infaillible de l’Église s’étend-elle aux vérités non révélées ?, cerf, Paris, 1999, p. 97, citant Fénelon, Œuvres complètes, t. IV, Leroux et Jouby, Paris – Besançon, 1850, p. 74.


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jansénistes dans leurs instances constantes et subtiles opposées aux bulles papales en est sans doute la cause. Mais il faut aussi s’enquérir du contenu mis par Fénelon sous le mot qu’il employait et ne pas en conclure trop rapidement qu’il a notre sens actuel. Aujourd’hui ces deux secteurs de l’infaillibilité sont mis volontiers sur le même plan, comme s’il s’agissait d’une seule et même réalité et que toutes les harmoniques appartenant à ce concept étaient exactement les mêmes dans les deux cas, en particulier le caractère irréformable propre à une décision formellement doctrinale. L’indéfectibilité de l’Église ne serait-elle pas le plus souvent suffisante en ce domaine second ? cette indéfectibilité s’inscrit dans l’histoire concrète de l’Église, au cours de laquelle certains points appartenant au « connexe » et aux faits dogmatiques peuvent exiger une intervention, pour faire face à une crise particulière, sans que celle-ci ne doive prendre un caractère irréformable. Bien entendu, la motivation de cette intervention a pour premier but de défendre l’intégrité du dépôt de la révélation. Mais on sait combien un tel lien peut être considéré de manière plus ou moins stricte ou large. n’est-il pas dangereux de l’étendre à des points que le cours de l’histoire peut amener à considérer tout autrement ? comment appeler cette seconde infaillibilité, puisque l’usage du terme est acquis en ce sens aujourd’hui, et que l’on ne revient pas par décret sur un fait de langage ? Elle n’est pas purement et simplement juridique, puisqu’elle a aussi un contenu doctrinal. Mais elle a aussi une portée juridique dans la mesure où le pape prétend avoir le dernier mot et imposer une opinion aux débatteurs d’un temps. on pourrait parler d’une « infaillibilité prudentielle », pour ces domaines qui ne sont pas objet de foi, mais que l’Église demande de tenir. L’adjectif apporte une nuance relativisante à l’absolu du substantif. Bref, il y a plusieurs degrés d’infaillibilité : il ne s’agit pas de la même chose quand le pape propose une vérité de foi à croire, ou quand il entend terminer un débat pour le bien de la foi, ou affirmer une doctrine qui n’est pas de foi mais qu’il estime connexe à la foi. Il apparaît en tout cas que le rapport de l’une et l’autre infaillibilité à l’irréformabilité n’est pas exactement le même. on peut penser que la présence des cinq propositions condamnées parce que présentes dans l’Augustinus devait faire l’objet d’une décision obligatoire pour mettre un terme au débat, restaurer la paix dans l’Église et exiger la soumission des intéressés. La succession des bulles papales exprime bien ce souci d’imposer l’obéissance et d’avoir le dernier mot. Mais une telle décision n’est-elle pas devenue de facto obsolète dans la situation actuelle de l’Église ? Elle était le fait de l’indéfectibilité de l’Église, mais au xviie siècle un Fénelon a revendiqué immédiatement l’infaillibilité, pour obtenir la soumission des jansénistes.


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Vérité et histoire. tout cela ne peut s’exprimer que dans et par une recherche historique. dans l’histoire qui nous occupe, il s’agit de la pénétration dans le monde de l’humanité de données transcendantes venant de la révélation divine. La foi chrétienne peut être comparée à une équation dans laquelle intervient le paramètre infini. non seulement sa démonstration, mais encore son contenu donneront toujours lieu à des compréhensions nouvelles. L’histoire de son intelligence est maîtresse de vérité, car elle permet à tous les aspects de celleci de se dévoiler progressivement selon la dialectique d’un équilibre toujours en mouvement et toujours en recherche. deux mille ans de christianisme ont permis, si l’on peut se permettre cette expression, un tour de cadran complet, même si le dernier mot n’est pas dit et si l’avenir nous réserve sans doute encore des surprises. La vérité est dans le tout, habité par la profonde logique interne qui lui donne sens. Elle se situe au-delà des unilatéralismes ou des obsessions d’un temps. L’infaillibilité n’échappe pas à ce qui fait la loi de tout le développement du dogme. Elle en est un exemple particulièrement chargé. car elle est profondément solidaire de toutes les vicissitudes de l’histoire humaine marquée par le péché. La marche de l’ouvrage. dans le même esprit qui fut celui d’un livre précédent consacré à la formule « Hors de l’Église pas de salut11 », ce travail suivra donc le cours de l’histoire. Il entend proposer un discernement rigoureux, à la fois historique et doctrinal, et cherchera à éviter au maximum la rétro-projection des sens contemporains du vocabulaire sur les documents anciens, comme une attitude trop apologétique a pu le faire dans bien des exposés du passé. un chapitre préliminaire proposera quelques réflexions globales sur la place de l’appel à l’infaillibilité dans l’ensemble des discours humains. car cette catégorie n’est pas une invention de l’Église catholique, mais une référence incontournable de toute activité et de toute pensée. une première étape reprendra l’enseignement de l’Écriture, puis celui de l’époque patristique entendue au sens très large du premier millénaire, c’est-à-dire de tout le temps où le terme d’infaillibilité est totalement absent des textes comme des préoccupations. Elle rappellera le vocabulaire ancien : 11.¥B. Sesboüé, « Hors de l’Église pas de salut. » Histoire d’une formule et problèmes d’interprétation, ddB, Paris, 2004.


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pendant ces siècles l’Église a été convaincue que la grâce du christ présente en elle et l’action de l’Esprit Saint ne lui permettraient jamais de défaillir dans la foi, sans que cette conviction ne se précise dans des formules techniques. cette certitude est donc bien antérieure à l’entrée du terme d’infaillibilité dans le vocabulaire théologique puis dogmatique de l’Église. c’est elle qui fonde l’élaboration d’un dogme homogène. c’est pourquoi il est important de nous interroger sur la manière dont l’Église a exprimé la conviction de sa fidélité, sans projeter dans le passé une harmonie fallacieuse, sans élaborer une preuve anachronique de l’infaillibilité. L’exposé suivra la lente progressivité des affirmations, en évitant toute téléologie intempérante. ce cheminement doit nous ramener à l’intention profonde de la chose même, en amont des multiples déterminations apportées par l’histoire. de même que la vérité de la formule « Hors de l’Église pas de salut » se trouve dans la totalité de son histoire12, de même la vérité de l’infaillibilité de l’Église se comprend à la lumière de ses manières de vivre et de parler pendant deux millénaires. Le terme émerge progressivement à partir du début du xive siècle, à propos du concept évangélique de pauvreté et dans les débats théologiques concernant le pape et le concile, débats très vifs qui opposeront réguliers et diocésains, mais aussi papalistes et conciliaristes, et se prolongeront au xve avec la crise conciliariste. cette dernière concerne davantage la primauté pontificale que son infaillibilité, mais elle en pose la question de manière cruciale, quand trois « papes » se disputent la chaire de Pierre et qu’il est besoin d’un concile pour rétablir une succession légitime et reconnue, en même temps que la continuité de l’Église. Le xvie siècle verra la contestation de la réforme et donnera amplement l’occasion au concile de trente de manifester sa mentalité théologique qui, de manière surprenante pour nous, ignore pratiquement le terme et reste imperméable au thème lui-même. L’ample édition des actes du concile est pleine d’enseignements. Mais l’usage du terme reviendra au premier plan de l’actualité au xviie siècle, en particulier sous la plume de Fénelon, lors de la querelle janséniste. Le xixe siècle verra une longue montée du thème vers la définition solennelle de l’infaillibilité pontificale au premier concile du Vatican en 1870. Il nous faudra donc aborder ces grandes crises qui ont accompagné l’émergence théologique puis dogmatique du terme d’infaillibilité : la crise concernant la pauvreté évangélique dans laquelle l’ordre franciscain fut le partenaire principal du Saint-Siège aux xiiie et xive siècles ; la crise conciliariste du xve siècle avec le Grand Schisme d’occident ; la crise janséniste du xviie qui a élaboré 12.¥Ibid. p. 319.


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nombre de concepts nouveaux dont nous héritons encore aujourd’hui ; le conflit doctrinal qui aboutira à la définition de 1870 sur l’infaillibilité pontificale et la manière dont elle a été reçue et mise en œuvre ; et enfin sa reprise à Vatican II dans une perspective déjà différente. dans les années post-conciliaires, la question de l’infaillibilité a fait l’objet d’un nouveau débat dans l’Église avec la parution du livre de H. Küng, Infaillible ? Une interpellation13. Les excès de cet ouvrage pas toujours scientifique — il faut tout de même le dire malgré la prétention de l’auteur à représenter le dernier point de la science actuelle — ne doivent pas faire oublier l’interpellation réelle qu’il constitue pour une Église qui veut rester crédible dans notre monde. Si l’on se libère de ses amalgames et de ses facilités médiatiques, on peut reconnaître dans sa pensée certaines réflexions judicieuses. Les outrances de Küng, auxquelles a répondu en son temps K. rahner, n’ont pas contribué à la sérénité du débat. n’est-il pas possible de la retrouver ? Enfin l’histoire des pontificats récents, en particulier de Paul VI et de Jean-Paul II, a contribué à remettre le thème de l’infaillibilité au cœur des préoccupations doctrinales. Alors que Vatican II avait tenu à renoncer non seulement à toute définition solennelle, mais encore à toute référence à l’infaillibilité pour fonder ses paroles, nous voyons que cette référence est désormais invoquée à propos de plusieurs enseignements récents de ces papes : par exemple la condamnation de toute contraception technique et l’impossibilité de l’ordination presbytérale des femmes. Plus encore, la question longtemps discutée entre théologiens de « l’objet secondaire de l’infaillibilité », le domaine de ce qui est connexe à la foi sans lui appartenir, et de ce qui est de l’ordre des faits dogmatiques, a reçu une solution discrète mais déjà ferme14, au point de faire l’objet de l’addition dans le droit canon d’un nouveau domaine de l’infaillibilité, à côté de celui de la foi à la révélation divine. La question de l’infaillibilité et de ses modes d’expression est donc d’une grande actualité. L’itinéraire proposé nous fera rencontrer quelques grandes questions qui sont dues au fait que le terme d’infaillibilité s’est introduit dans l’Église à partir d’un cadre juridique. Les termes d’infaillible et d’infaillibilité ont dans l’Église une origine juridique. c’est de l’univers de la tradition canonique qu’ils sont passés dans le domaine de la théologie dogmatique. ce point ne doit jamais être oublié. Les paroles bibliques sur les promesses faites par le christ à son Église et à Pierre s’inscrivent dans un tout autre registre. Il 13.¥ddB, Paris, 1971. Je m’appuierai aussi sur les réflexions très ouvertes de l’instruction Mysterium Ecclesiae de 1973. 14.¥Jean-Paul II, motu proprio Ad tuendam fidem, DC, 2186, (1998), pp. 651-653.


Introduction

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fallait, sans aucun doute, que le charisme de la vérité dans l’Église puisse s’exprimer et se vérifier au plan du droit. Le droit est un aspect de l’incarnation de l’Église. L’infaillibilité fut un lieu d’expression de la valeur nécessaire du droit, mais elle a révélé aussi ses limites. Le droit reste au service du mystère chrétien qui le dépasse. nous verrons des moments où il a dû céder devant la transcendance non maîtrisable du don de dieu. Le droit ne peut conduire à la réduction de l’aspect prophétique et mystique de la promesse du christ, ni faire oublier que l’infaillibilité est un don reçu dans des vases d’argile. Le but de ce livre est directement historique, mais aussi théologique et dogmatique. Il n’entend pas reprendre la totalité du dossier doctrinal sur l’infaillibilité de l’Église et de ses organes d’expression que sont les évêques et le pape et encore moins celui de la primauté romaine. Il n’est pas formellement de proposer une réflexion sur le magistère, déjà abordé dans des livres antérieurs. Il est plutôt de contribuer à une clarification sémantique. nous lisons dans les textes ecclésiastiques le terme d’infaillibilité, associé au pape ou au concile, depuis le début du xive siècle. Que veut-il dire exactement ? Le terme, employé d’abord de manière très englobante, a évolué vers des précisions formelles toujours plus grandes. ce livre voudrait enfin — prétention trop audacieuse sans doute — appliquer à l’Église, mutatis mutandis, ce que Dei Verbum de Vatican II dit de l’inerrance de l’Écriture : « Il faut déclarer que les livres de l’Écriture enseignent fermement, fidèlement et sans erreur la vérité que dieu pour notre salut a voulu voir consignée dans les Lettres sacrées15. » un tel ouvrage entend aussi s’adresser à notre modernité, qui reproche volontiers à l’Église de prétendre à l’infaillibilité, alors que l’histoire montre à l’évidence la suite importante des erreurs qu’elle a commises. certains auteurs, comme Jean delumeau, estiment que l’Église ne peut retrouver une crédibilité que si elle admet de reconnaître ses erreurs. La référence à l’infaillibilité heurte et parfois scandalise. Elle est même pour certains un obstacle à la foi. Je suis douloureusement sensible à la distance inquiétante qui existe entre l’enseignement du magistère contemporain sur des points délicats et la mentalité courante de nombre de catholiques sérieux et sincères qui n’entrent absolument pas dans ses convictions, pour ne pas dire qui les refusent en paroles. dans le plein respect des données dogmatiques de l’Église, l’ouvrage voudrait contribuer à les éclairer à travers une « critique positive », à relativiser tout ce qui doit l’être, à les libérer de toute obsession, en proposant

15.¥DV n° 11.


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Introduction

une interprétation aussi équilibrée et sereine que possible du charisme de vérité donné à l’Église. oui, l’Église est largement faillible, parce qu’elle est une institution humaine et qu’elle est faite d’hommes et gouvernée par des hommes qui ne sont ni des supersavants ni des saints et dont le discours entre dans la progressivité de l’histoire. L’Église n’a d’ailleurs jamais prétendu à l’impeccabilité, ni de sa tête ni de ses membres. Si elle prétend au charisme reçu de l’infaillibilité dans la transmission de la révélation, c’est parce qu’elle est porteuse d’une promesse du christ et d’une vérité proprement divine, qu’elle doit servir jusqu’à la fin des temps. Elle a reçu la garantie venue du christ qu’en cette mission elle ne peut se tromper.


TABLE DES MATIÈRES

Abréviations …………………………………………………………………

7

Introduction ………………………………………………………………… Rétroactivité des interprétations et anachronismes …………………… L’enjeu pour la foi : la question de la vérité …………………………… Vérité et certitude …………………………………………………… Infaillibilité et faillibilité ……………………………………………… Deux formes d’infaillibilité. Infaillibilité et indéfectibilité ……………… Vérité et histoire …………………………………………………… La marche de l’ouvrage ………………………………………………

9 11 13 14 15 16 18 18

Chapitre Ier. Le grand angle de l’infaillibilité ……………………………… A. Paradoxe et mystère de l’infaillibilité …………………………………… 1. L’infaillibilité, paradoxe de la présence de l’Absolu dans l’histoire …… 2. Les tentations venues du paradoxe ………………………………… 3. L’infaillibilité dogme porteur ou dogme porté ……………………… B. Infaillibilité ecclésiale et infaillibilités régionales ………………………… 1. L’infaillibilité dans le langage courant ……………………………… 2. De l’infaillibilité de la nature à l’infaillibilité scientifique …………… 3. L’infaillibilité logique et mathématique …………………………… 4. Existe-t-il une infaillibilité juridique ? ……………………………… 5. La prétention intolérable à l’infaillibilité politique …………………… 6. Peut-on parler d’infaillibilité en philosophie ? ……………………… 7. L’infaillibilité dans l’histoire des religions ……………………………

23 23 23 26 27 29 30 30 31 33 36 37 40

Chapitre II. La dévolution de la vérité : de Jésus aux disciples ……………… 1. L’autorité de Jésus dans son enseignement …………………………

43 43


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Table des matières 2. De Jésus aux disciples : la dévolution de l’autorité pour la parole …… 3. L’enseignement apostolique ……………………………………… 4. Après la génération apostolique …………………………………… 5. L’inerrance de l’Écriture ……………………………………………

44 46 47 47

Chapitre III. Le premier millénaire : le don de l’inerrance ………………… A. Les témoignages des trois premiers siècles ………………………………… B. À partir du ive siècle : l’autorité doctrinale des conciles œcuméniques ……… C. L’autorité doctrinale du siège de Rome et du pape à partir du ve siècle …… 1. Le pape et le concile ……………………………………………… 2. L’Église de Rome n’a jamais erré …………………………………… 3. La Pentarchie ……………………………………………………… 4. Le premier siège n’est jugé par personne …………………………… 5. Un pape hérétique : Honorius ……………………………………… D. La fin du premier millénaire et l’Occident ………………………………… 1. De l’Empire romain au début du Moyen Âge ……………………… 2. Les vicissitudes de la papauté : fin du ixe et xe siècle …………………

49 50 54 56 56 58 59 60 64 66 66 66

Chapitre IV. L’entrée en scène des canonistes et des théologiens ………… 71 A. Les affirmations de la réforme grégorienne ……………………………… 72 Les « Dictatus papae » de Grégoire VII ………………………………… 73 B. Le témoignage des canonistes du xie au xiiie siècle ………………………… 75 1. Les grandes thèses des canonistes : l’Église comme corporation ……… 76 2. Huguccio et l’indéfectibilité de l’Église ……………………………… 79 3. Les deux clés de la connaissance et du pouvoir ……………………… 81 4. Autorité et souveraineté, le pape et le concile général ……………… 83 C. Le xiiie siècle : Thomas d’Aquin et Bonaventure ………………………… 86 I. Saint Thomas d’Aquin ………………………………………………… 88 1. Le vocabulaire de l’infaillibilité chez saint Thomas ………………… 88 2. L’autorité doctrinale du pape : deux textes importants ……………… 91 3. Le conflit des interprétations ……………………………………… 94 II. La pensée de saint Bonaventure ……………………………………… 96 1. L’emploi du vocabulaire …………………………………………… 96 2. L’autorité doctrinale du pape est indéfectible ……………………… 97 3. Un autre débat sur la pensée de Bonaventure ……………………… 101 D. Bilan des trois siècles parcourus ………………………………………… 104 Chapitre V. La première crise de l’infaillibilité : Olivi, Terrena, Occam …… A. La crise franciscaine sur la pauvreté et l’autorité doctrinale du pape ……… B. La première thèse en faveur de l’inerrance pontificale : Pierre de Jean Olivi … 1. De la pauvreté évangélique à l’inerrance papale selon Olivi ………… 2. L’argument majeur pour l’inerrance pontificale …………………… 3. Une conséquence en boomerang : le pape hérétique ………………… 4. Interprétations du rôle de Pierre Olivi pour la doctrine de l’infaillibilité … 5. Conclusion et bilan : la contribution d’Olivi …………………………

107 108 112 113 116 119 121 125


379

Table des matières C. Le XIVe siècle : premiers développements de la doctrine …………………… 1. La pauvreté franciscaine : du débat au conflit. Un pape anti-infaillibiliste … 2. Le passage du disciplinaire au dogmatique ………………………… 3. L’enjeu du débat pour la future doctrine de l’infaillibilité …………… 4. Première apparition du terme chez un partisan pro-papal : Guido Terrena … 5. Évaluation de la quaestio de Terrena ……………………………… 6. Après la crise, débats nouveaux sur l’infaillibilité …………………… D. Bilan de la première crise de l’infaillibilité …………………………………

126 127 130 133 134 141 144 150

Chapitre VI. De la crise conciliariste au concile de Trente ………………… A. Le xve siècle : le pape ou le concile ? ……………………………………… 1. Des premiers appels au concile jusqu’au Grand Schisme …………… 2. Le concile de Constance …………………………………………… 3. Le concile de Bâle ………………………………………………… 4. Des questions dogmatiques …………………………………………

155 156 156 158 161 166

5. Opinions contrastées des théologiens sur l’inerrance du pape ou sur celle du concile …………………………………………………… 6. Bilan doctrinal du xve siècle ……………………………………… B. Le xvie siècle et le concile de Trente ……………………………………… I. Le témoignage du concile de Trente …………………………………… 1. L’emploi du terme infaillible à Trente ……………………………… 2.Les concepts dogmatiques à Trente ………………………………… II. Confirmation chez les théologiens du XVIe siècle ……………………… 1. Les « lieux théologiques » de Melchior Cano ………………………… 2. Robert Bellarmin …………………………………………………

176 180 182 183 183 184 188 188 194

Chapitre VII. La crise janséniste ; le droit et le fait ………………………… A. Bref inventaire de la crise janséniste et des bulles papales ………………… 1. Au xvie siècle, Pie V et Baïus, Ex omnibus afflictionibus …………… 2. En 1642-1643, Urbain VIII, In eminenti Ecclesiae …………………… 3. En 1653, la bulle Cum occasione libri Cornelii Jansenii ……………… 4. En 1656 : Alexandre VII, Ad sanctam beati Petri sedem ………………

199 201 201 202 203 204

5. Des deux brefs de 1694 et de 1695 à la bulle Vineam Domini Sabaoth (1705) …………………………………………………………… B. Fénelon et l’infaillibilité ………………………………………………… C. L’infaillibilité et les vérités non révélées ………………………………… D. Réflexions dogmatiques ………………………………………………… 1. Un appel tout nouveau à l’infaillibilité ……………………………… 2. Une infaillibilité juridique ? ………………………………………… 3. Deux formes d’infaillibilité …………………………………………

205 206 209 212 212 214 215

Chapitre VIII. Vatican I, sa préparation et ses suites

……………………… 219 219 223 227 228

1. L’évolution religieuse, sociale, et politique depuis la fin du xviie siècle … 2. Naissance de l’ultramontanisme et montée de l’infaillibilisme ……… 3. La convocation du concile et les positions en présence à Vatican I …… 4. La définition de 1870 et les limites qu’elle pose ………………………


380

Table des matières 5. Le commentaire du rapport Gasser ………………………………… 6. Premier bilan de l’infaillibilité à Vatican I …………………………… 7. L’héritage du concile ……………………………………………… 8. Les tentations de l’infaillibilité ………………………………………

234 237 238 243

Chapitre IX. Le xxe siècle : de Pie X à Vatican II …………………………… A. De Pie X à Pie XII ……………………………………………………… 1. La crise moderniste ………………………………………………… 2. Pie XI et Casti connubii (1930) …………………………………… 3. Pie XII et Humani generis (1950) …………………………………… B. L’apport propre de Vatican II sur l’infaillibilité …………………………… 1. Le refus de toute définition solennelle ……………………………… 2. L’infaillibilité du peuple de Dieu : Lumen gentium ………………… 3. L’infaillibilité des évêques : Lumen gentium, 25, 2 …………………… 4. L’infaillibilité du pape. L’interprétation de Vatican I ………………… 5. L’objet et l’étendue de l’infaillibilité ………………………………… 6. L’enseignement authentique du pape et des évêques ………………… 7. La réception de Vatican II …………………………………………

247 247 247 248 251 253 253 254 256 261 263 265 266

Chapitre X. Magistère pontifical et infaillibilité après Vatican II …………… A. « Humanae vitae » (1968) : contraception et magistère infaillible ? ………… 1. L’encyclique propose-t-elle en elle-même un enseignement infaillible ? … 2. La doctrine enseignée est-elle infaillible ? …………………………… 3. Les arguments de la minorité ……………………………………… 4. Les arguments de la majorité ……………………………………… 5. Peut-on parler d’une « réception » de l’encyclique ? ………………… 6. Un nouveau débat sur l’infaillibilité : H. Küng et K. Rahner ………… 7. Une réponse romaine : l’instruction Mysterium Ecclesiae (1973) …… B. La profession de foi et l’Instruction « Donum veritatis » (1989) …………… 1. La profession de foi ………………………………………………… 2. L’instruction Donum veritatis (1990) ……………………………… C. La lettre apostolique « Ordinatio sacerdotalis » (1994) …………………… 1. Le texte …………………………………………………………… 2. Les commentaires officiels ………………………………………… 3. Les interprétations des théologiens ………………………………… 4. À titre de bilan ……………………………………………………

269 271 272 273 274 274 275 275 278 280 280 284 285 285 286 290 295

D Le motu proprio « Ad tuendam fidem » (1998). « Canonisation » des trois « corbeilles » de vérités …………………………………………………… 1. Le texte …………………………………………………………… 2. Le commentaire officiel …………………………………………… E. Quelques points de discernement …………………………………………

296 296 298 304

Chapitre XI. Le dossier de la faillibilité de l’Église ………………………… A. L’Inquisition …………………………………………………………… 1. Bref rappel historique sur l’Inquisition ……………………………… 2. De la régulation de la foi aux sanctions spirituelles …………………

307 309 309 311


Table des matières

381

3. Des sanctions spirituelles à la violence : les dérapages et le principe … 4. La position théologique de saint Thomas d’Aquin ………………… 5. Une mentalité plus forte que les exigences de la conscience ………… 6. Quel jugement porter sur l’infaillibilité de l’Église ? ………………… B. La condamnation de Galilée (1564-1642) ………………………………… 1. Le contexte scientifique et religieux de l’« affaire » …………………… 2. De la condamnation à la réhabilitation ……………………………… 3. Les leçons de l’affaire Galilée ……………………………………… C. Le prêt à intérêt ………………………………………………………… 1. La ferme interdiction traditionnelle ………………………………… 2. La discrète évolution doctrinale …………………………………… 3. La moralité de l’affaire …………………………………………… D. Un premier bilan ………………………………………………………

312 315 316 318 320 320 323 325 326 326 328 330 332

Chapitre XII. L’infaillibilité au regard du dialogue œcuménique ………… 1. L’approche orthodoxe ……………………………………………… 2. L’approche luthérienne …………………………………………… 3. L’approche réformée ……………………………………………… 4. L’approche anglicane ……………………………………………… 5. Une espérance fondée ………………………………………………

335 335 338 340 341 344

Conclusion générale ………………………………………………………… 349 A. Le développement original d’un dogme ………………………………… 350 B. La gestion du magistère infaillible aujourd’hui et demain ………………… 357 Bibliographie ………………………………………………………………… A. L’Écriture ……………………………………………………………… B. L’Époque patristique …………………………………………………… C. Le Moyen Âge …………………………………………………………… D. Les Temps modernes …………………………………………………… E. Le concile de Vatican I …………………………………………………… F. Recherches et débats contemporains ………………………………………

363 363 363 364 365 365 366

Index des noms ……………………………………………………………… 369 Table des matières …………………………………………………………… 377


Celui-ci présente une histoire théologique, à la fois bienveillante et critique, du développement de cette doctrine depuis la promesse faite par Jésus à Pierre (Mt 16) jusqu’à nos jours. Sont ainsi passées en revue les grandes « crises » au cours desquelles la doctrine de l’infaillibilité s’est constituée : le don de l’inerrance au premier millénaire ; l’entrée en scène des canonistes et des théologiens du XIe au XIIIe siècle ; la naissance du terme dans le vocabulaire ecclésiastique et la première crise à propos de la pauvreté au XIVe siècle ; la crise conciliariste consécutive au grand schisme d’Occident ; la crise janséniste du droit et du fait ; la définition de Vatican I ; Vatican II et ses développements. Au terme de ce parcours, l’auteur traite deux questions : l’exception de l’infaillibilité dans le cadre de la faillibilité générale de l’Église et les positions des chrétiens non catholiques à l’égard de ce dogme. Dans cet ouvrage, le discernement théologique accompagne toujours les données historiques, parfois surprenantes. Bernard SESBOÜÉ, jésuite, est professeur émérite au Centre Sèvres, facultés jésuites de Paris. Ancien membre de la Commission théologique internationale et membre du Groupe des Dombes depuis 1967, il est consulteur auprès du Secrétariat romain pour l’unité des chrétiens. Il est l’auteur d’une imposante œuvre théologique, alliant la recherche en patristique et en christologie, l’engagement œcuménique et une présentation actualisée de la foi et des ministères dans l’Église. Il a dirigé les quatre volumes de l’Histoire des dogmes (1994-1996). Son « Hors de l’Église, point de salut. » Histoire d’une formule et problèmes d’interprétation a paru en 2004. En 2012, il a publié chez Lessius Les « Trente Glorieuses » de la christologie (1968-2000). ISBN : 978-2-87299-240-9

9 782872 992409

Diffusion : cerf www.editionslessius.be

Illustration : Le Pérugin, La remise des clés à saint Pierre (1481-1482), fresque de la chapelle Sixtine, Vatican.

question de front.

Bernard Sesboüé

Histoire et théologie de

L’INFAILLIBILITÉ DE L’ÉGLISE

la part-Dieu

L

a doctrine catholique de l’infaillibilité de l’Église, et particulièrement de celle du pape, fait difficulté. Cette « prétention » est souvent jugée abusive et parfois même intolérable, en contradiction en tout cas avec la modestie de la science, toujours critique. Peu d’ouvrages abordent cette

Histoire et théologie de l’infaillibilité de l’Église • B. Sesboüé

la part-Dieu 22

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