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ISBN : 978-2-87299-236-2

9 782872 992362

Diffusion : cerf www.editionslessius.be

le livre et le rouleau 42

Jean Massonnet

Aux sources du christianisme La notion pharisienne de révélation

le livre et le rouleau

Jean MASSONNET, est prêtre du diocèse de Lyon. Diplômé de l’Institut biblique pontifical de Rome, il a enseigné au Séminaire interdiocésain Saint-Irénée de Lyon puis à la Faculté de théologie de cette même ville, où il a été directeur du Centre chrétien pour l’étude du judaïsme, de 1990 à 2005.

Aux sources du christianisme • Jean Massonnet

L

’ouvrage que voici met en lumière les sources juives de la foi chrétienne. Ces dernières ne se réduisent pas à un « Ancien Testament » que le Christ viendrait accomplir. Certes c’est cela, mais bien plus encore. Les Écritures que Jésus a connues étaient des Écritures déjà interprétées, dans la tradition vivante de son peuple. La révélation, consignée dans la « Torah écrite », est en effet inséparable de la vie du peuple d’Israël. La « Torah orale » est la cristallisation de cette vie dans la liturgie, la prière, le débat éthique et l’interprétation des Écritures. Les pharisiens en étaient les vecteurs au temps du christianisme naissant. C’est à l’intérieur de ce courant qu’il faut comprendre les textes du Nouveau Testament. Le Christ transmet aux chrétiens la sève de « l’olivier franc » (Rm 11,24) dans laquelle ils peuvent puiser un sens communautaire renouvelé, remis en valeur par le concile Vatican II.

Emanuele Luzzati (1921-2007) – Il Rabbino, cm 170x70, 1988. Museo Ebraico di Bologna.

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© 2013 Éditions Lessius, 24, boulevard Saint-Michel, 1040 Bruxelles www.editionslessius.be Le livre et le rouleau, 42 Une collection dirigée par Didier Luciani et Jean-Pierre Sonnet ISBN : 978-2-87299-236-2 D 2013/4255/6 Diffusion cerf


générations des tannaïm et des amoraïm

Les maîtres d’Israël sont rattachés à une génération qui permet de les situer approximativement dans le temps. (T 1 = première génération des Tannaïm ; A 3 = troisième génération des Amoraïm.) Les dates sont celles qui sont données dans l’Antsîqlopediyah leḥakhmê ha-Talmud weha-ge’ônîm. Tannaïm : T 1 T 2 T 3 T 4 T 5

40-80 80-110 110-135 135-170 170-200 200-220

Rabban Yôḥanan Ben Zakkaï Rabban Gamaliel, R. Eleazar, R. Yehôshou’a Rabbi Aqiba Rabbi Mê’îr, Rabbi Yehoûdah Rabbi Juda haNasî’ génération intermédiaire.

Amoraïm: A 1

220-250

A 2

250-290

A 3

290-320

A 4

320-350

A 5

350-375

Israël Babylone Israël Babylone Israël Babylone Israël Babylone Israël

Ḥanîna’ – Hôsha’yah Shemoû’el Yôḥanan – Rêsh Laqîsh Rav Hoûna’ – Rav Yehoûdah Rabbi ’Amî – ’Asî – Zêra’ Rabbah – Rav Yôseph Rabbi Yônah – Yôsê ’Abbayê – Rava’ Rabbi Mana’ – Yôsê bar Boûn Babylone : Rav Hoûna’ bereh deRav Yehôsha’


Transcriptions de l’hÊbreu

8

A 6 A 7 A 8

375-425 425-460 460-500

Babylone : Rav ’AshÎ Babylone : Mar bar Rav ’AshÎ Babylone : ḤavÎna’ le dernier – Rav Yôsê (fin du Talmud de Babylone).

transcriptions de l’hÊbreu Consonnes :

a :’ ;b :b b :v

g :g d :d h :h

w :w z :z j :Ḽ

f :t y :y ;k :k

k :kh l :l m :m

n :n s :s o :’

Úp :p p :ph x :ts/ˆs

q :q r :r c :s

v :sh ;t :t t :th

Voyelles :

üLe shewa voisÊ est indiquÊ en exposant lorsqu’il suit une prÊposition insÊparable ; exemple : leḼakhmê; weha-ge’ônÎm ; bere’shÎth. Pour les noms qui reviennent frÊquemment, nous adoptons une orthographe couramment admise ; exemples : Eliezer, Gamaliel, Aqiba.


Note sur les traductions

9

note sur les traductions

La traduction du texte biblique est celle de la Bible de Jérusalem ; nous donnons cependant notre propre version quand cela nous paraît utile. Lorsqu’un texte se trouve dans H. Cousin, J.-P. Lémonon, J. Massonnet, Le monde où vivait Jésus, Paris, Cerf, 1998 ou dans P. Lenhardt, M. Collin, «La Torah orale des pharisiens. Textes de la tradition d’Israël », Supplément aux Cahiers Évangile 73, 1990, nous le citons d’après ces ouvrages. La traduction des textes intertestamentaires est empruntée à A. Dupont-Sommer, M. Philonenko, La Bible. Écrits intertestamentaires, Paris, Gallimard (coll. Bibliothèque de la Pléiade), 1987. Les autres emprunts seront indiqués lorsqu’ils se présenteront.


INTRoDuCTIoN


Le but de ce livre est d’approcher autant que possible la notion de révélation dans le monde juif au ier siècle, à l’époque du Nouveau Testament. Nous pourrons ainsi retrouver l’humus dans lequel s’enracine le christianisme naissant. Au départ de notre investigation, une évidence : la Bible est l’œuvre d’un peuple. Avant l’écrit, il y a la vie de la communauté croyante, sa recherche, son espérance. Le livre d’Isaïe le montre dans sa constitution même ; l’oracle de consolation qui ouvre ce qu’on a appelé le Livre du même nom (Is 40– 55), « Consolez, consolez mon peuple », est d’une tonalité toute différente du message vigoureux du prophète du viiie siècle, Isaïe fils d’Amos. Ce dernier s’adresse à la classe dirigeante de Jérusalem en termes vigoureux : si les responsables du peuple continuent à refuser leur confiance au Dieu qui réside à Sion, à s’appuyer sur des alliances au coût désastreux pour la nation, à générer des injustices au mépris de la Torah divine (Is 1,10 ; 30,9), les conséquences ne peuvent en être que catastrophiques (Is  1,24 ; 30,9-17). un message de consolation n’est pas de mise dans ces conditions. Tout autre est le discours inauguré à partir du chapitre 40 du même livre. Il est le reflet d’une situation d’exil, en laquelle brille l’espérance du retour. Le prophète, anonyme, interpelle une communauté qui a connu par expérience la réalisation des anciennes menaces. Libérée par l’épreuve de l’autosuffisance mortelle des anciennes classes dirigeantes du royaume, elle est prête à entendre un message de consolation, et à prendre le chemin du retour vers la Terre d’Israël, retour qui signifie aussi une conversion. or, la rédaction du livre, donc la tradition, attribue ces deux messages de tonalité si différente au même prophète Isaïe. C’est une manière de souligner


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Introduction

l’unité de la Parole divine. Les oracles de consolation ne contredisent pas la prédication vigoureuse du fils d’Amos ; ils en reconnaissent au contraire l’accomplissement : « parlez au cœur de Jérusalem et proclamez à son adresse que sa corvée est remplie, que son châtiment est accompli, qu’elle a reçu de la main du seigneur deux fois le prix de toutes ses fautes » (Is 40,2). Les épreuves de l’exil confirment avec force la vérité des oracles passés, et la consolation qu’ils annonçaient seulement comme un avenir en dépendance d’une conversion qui ne se manifestait pas, peut être mise au premier plan par le prophète de l’exil qui s’adresse à une communauté prête à l’écouter. La Bible apparaît donc comme l’œuvre d’un peuple qui, dépositaire d’une parole à lui confiée, la commente, l’enrichit d’apports nouveaux en fonction d’une situation nouvelle, mais en fidélité à la révélation reçue et vécue par les générations passées. Le peuple est constitué responsable de la Parole, qui s’exprime et se développe à travers lui. Il la consigne dans une écriture qui s’enrichit avec le temps et qui est finalement circonscrite dans les limites précises d’un canon qui rend le service nécessaire d’une référence commune repérable. Mais l’écrit reste en dépendance de la tradition vivante qui l’a constitué, et c’est elle qui est première. La conscience de cette responsabilité, discernable dans le texte biblique et spécialement chez les prophètes (voir pp. 25-35), deviendra de plus en plus vive dans la communauté juive. Le courant pharisien, dont les premières manifestations apparaissent au cours du iie siècle av. J.-C., prendra le relais de cette tradition et la formulera dans le concept de « Torah orale », grâce auquel il pourra maintenir la cohérence de la révélation : confiée à tout Israël au Sinaï, elle grandit et se renouvelle, transmise sans interruption de génération en génération, dans une fidélité totale au don originel et orientée vers son accomplissement futur. Le christianisme naît dans ce contexte. Au ier siècle de notre ère, le mouvement pharisien s’impose comme celui qui est capable de rallier la majorité d’Israël ; ceci à l’intérieur d’une grande diversité de courants, qui se concrétise parfois par des luttes d’influence très dures. une première partie de notre étude montrera le rôle prépondérant des pharisiens dans les derniers siècles du Second Temple. L’audience dont ils bénéficient auprès de la majorité du peuple s’explique par leur volonté de confier la Torah à « tout Israël ». Ils ont élaboré une conception très unifiée de la révélation ; pour eux, l’oralité précède et dépasse l’écrit tout en lui donnant vie et en manifestant son sens. Elle implique le contact vivant de maître à disciple, la recherche, la dispute, la créativité, et tout cela dans un cadre communautaire étendu en principe à tout Israël. Cette manière de saisir le sens de la Parole de Dieu était opérante au ier siècle. S’appuyant sur elle, les sages rassemblés à Yavneh autour de Yôḥanan ben Zakkaï ont été en mesure d’assurer la permanence d’Israël après la destruction du Temple. La mise en œuvre de l’oralité avant la catastrophe


Introduction

15

de l’an 70 a été l’objet d’approches diverses, certaines d’entre elles niant l’existence d’une Torah orale à cette époque. Aussi, dans une deuxième partie, nous nous efforcerons de montrer comment se manifeste l’oralité à l’époque du Second Temple. Le Nouveau Testament baigne dans ce milieu. on a coutume de le considérer prioritairement comme l’accomplissement des promesses faites à Israël ; le christianisme se réfère en effet plus spontanément à l’annonce de salut des prophètes qu’aux injonctions de la Loi de Moïse. Cependant, si les promesses peuvent être contemplées comme accomplies dans le Christ, elles demeurent encore à l’horizon du cheminement chrétien. Nous sommes en route, et la Parole d’espérance qu’il nous est donné d’accueillir dans le Christ doit être gérée communautairement au long des jours et des siècles. C’est alors que notre marche vers l’accomplissement attendu côtoie celle d’Israël. Certes, les points de référence sont différents : le Sinaï pour les Juifs, le Christ pour les chrétiens. Mais la vie au jour le jour dans l’attente active de la rédemption implique un certain nombre d’attitudes fondamentales que l’on peut retrouver aussi bien dans le judaïsme que dans le christianisme. Il est bon pour les chrétiens de prendre conscience de ce qu’ils doivent aussi dans ce domaine à leur enracinement dans le judaïsme. Les exemples qui, dans une troisième partie, serviront à illustrer cette dépendance auront en commun une insistance fondamentale ; ils confirmeront la dignité du peuple des croyants dans sa responsabilité à l’égard de la révélation qui lui est confiée. La transcendance divine de Jésus, « établi, selon l’Esprit saint, Fils de Dieu avec puissance par sa résurrection d’entre les morts » (Rm 1,4), ne doit pas avoir pour résultat de le séparer du reste de l’humanité et d’en faire un objet d’adoration qui tendrait à devenir exclusif 1. Notre relation avec lui est fondamentalement une relation de communion : « Tout ce que j’ai entendu auprès de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (Jn  15,15 ; cf. Jn 14,26 ; 16,15 ; 17,7-8.22-24). Nous avons certes ce qu’il faut dans notre tradition pour prendre conscience de cette vérité, mais une prise en compte du milieu juif qui l’inspire vient la confirmer avec bonheur. La présentation de Jésus comme « envoyé », vue à la lumière de l’envoi de Moïse, aidera à comprendre comment l’envoyé, loin de faire écran entre Dieu et son peuple, se met au contraire au service d’une communion étroite entre les deux partenaires. De même, les affirmations très fortes, à caractère divin, de Jésus (« Moi, Je suis »), étonneront moins quand on les mettra en parallèle avec le « moi » de Moïse, avec certaine expression populaire lors de la fête des Tentes ou avec les audaces de Hillel. une constatation analogue peut être faite à propos de la 1.¥Cette tendance à hypertrophier la christologie, aux dépens de la relation trinitaire et de l’implication de la communauté, n’est pas illusoire (voir p. 365 et note 11).


16

Introduction

présentation johannique de Jésus comme « Verbe de Dieu » ; elle n’est pas sans rapport avec l’idéal juif de devenir une expression vivante de la Torah, si bien que Jésus ne peut pas être considéré indépendamment du peuple dont il accomplit la vocation, pas plus que de celui qu’il rassemble autour de lui. Enfin, quand il promet à Pierre, ou à l’ensemble des disciples, que leurs décisions prises sur terre seront confirmées dans les cieux (Mt 16,19 et 18,18), il n’est pas difficile d’entendre dans cette déclaration un écho du fonctionnement rabbinique contemporain de la rédaction de l’évangile de Matthieu. Toutes ces notes juives peuvent être rapportées à leur source qui est l’alliance du Sinaï ; or, c’est là qu’est mise en relief l’excellence d’Israël2, son initiative dans une démarche de foi qui lui fait accepter la souveraineté de son Dieu sans bénéfice d’inventaire ; de ce point de vue, le Sinaï ne peut pas être posé en contre-point à la foi chrétienne vécue, mais plutôt comme une matrice, dans la ligne de la foi d’Abraham. Conformément aux deux axes fondamentaux de la « Bible juive3 », l’idéal du Sinaï trouve son actualisation dans Sion, ville d’où sort la Torah pour tout Israël4. L’espérance biblique nous oriente vers l’accomplissement eschatologique de cette vocation, lorsque Jérusalem, illuminée de la présence divine, attirera à elle les nations (Is 60), qui diront : « Venez, montons à la montagne de Yhwh, à la maison du Dieu de Jacob, qu’il nous enseigne ses voies et que nous suivions ses sentiers. Car de Sion sort la Torah et de Jérusalem la parole de Yhwh » (Is 2,3). Le rassemblement à Sion de toutes les nations autour du peuple élu le premier demeure objet d’espérance, mais Jérusalem conserve en notre temps une puissance d’attraction à laquelle Israël ne peut se soustraire. Cette ville demeure pour lui le lieu d’où doit jaillir la Torah. Écouter Israël, c’est en droit sinon en fait, en puissance sinon en acte, écouter la Torah qui sort de Jérusalem. En montrant comment la Parole sort de la ville sainte pour atteindre « les extrémités de la terre » (voir p. 296), la structure de l’œuvre de Luc se coule dans cette vision. Écouter la Bonne Nouvelle du Christ nous renvoie à la source de son jaillissement. 2.¥Voir Mekhîlta de-Rabbi Ishmael sur Ex 20,2, p. 327. 3.¥Préoccupé de présenter la Bible juive dans la cohérence de la tradition qui l’a constituée et qui se poursuit dans le courant rabbinique, J. D. Levenson (Sinai and Zion. An Entry to the Jewish Bible, ·Minneapolis – Chicago – New York, A Seabury Book, Winston Press, 1985, p. 4) a choisi comme cadre général la tension entre ces deux pôles bibliques que sont la Torah et le Temple. Il poursuit son analyse dans une perspective dont la continuité se fait sentir jusque dans la tradition juive postérieure. Le but n’est pas de plaquer cette dernière arbitrairement sur la Bible, mais de voir si la lecture proposée, à savoir l’orientation biblique du Sinaï vers Sion, correspond bien à ce que proposent les textes eux-mêmes. La voie ouverte offre ainsi une « entrée dans la Bible juive » (souligné par l’auteur). 4.¥Voir Mishnah Sanhedrîn 11,2, p. 278.


Première partie LES PHARISIENS à L’ÉPoquE Du SECoND TEMPLE


Notre intention de ressaisir la tradition juive dans ce qui constitue son dynamisme central, tel que l’on peut le repérer au temps du Second Temple et en particulier au ier siècle de notre ère et malgré la diversité qui caractérise cette époque, nous conduit à étudier de façon prioritaire le courant pharisien. La recherche abondante sur ce sujet s’exprime avec de nombreuses nuances, les uns ayant tendance à faire de ce groupe un cercle plutôt fermé (Neusner), d’autres voyant en eux les représentants d’un judaïsme qui avait l’accord de la majorité de la population juive, même si le mouvement pharisien comme tel ne représentait qu’une partie minoritaire du peuple. Comme expression de cette deuxième appréciation, citons, à titre d’exemple, ce qu’écrit C. H. Cave, s’appuyant sur l’historien Josèphe : « […] ils étaient les représentants classiques de la voie adoptée par le judaïsme dans son développement interne pendant l’époque postexilique. Tout ce qui s’applique à ceux-ci en général s’applique de même en particulier aux pharisiens. Leur parti était le noyau de la nation ; ils se distinguaient du reste seulement par leur rigueur et uniformité de conduite plus grandes1. » Il nous faudra user de beaucoup de nuances pour tenter de cerner leur rôle à l’intérieur de l’histoire complexe qui commence avec leur apparition au iie siècle avant notre ère et aboutit à leur prépondérance incontestable après la catastrophe de l’an 70. Cette date marque un clivage essentiel entre une période où les pharisiens devaient compter avec d’autres courants, et, lorsque ces derniers eurent disparu 1.¥« Pharisees and Sadducees », dans E. Schürer, The History of the Jewish People in the Age of Jesus Christ (175 BC - A.D. 135), A new English Version rev. and ed. by G. Vermes and F. Millar, Édimbourg, T. & T. Clark Ltd, volumes 1 à 3 (1973-1987), volume 2, p. 389 (nous traduisons).


20

Les pharisiens à l’époque du Second Temple

dans la tourmente, une situation qui leur donnait les coudées franches pour exprimer leurs vues religieuses avec le maximum de liberté à l’intérieur de la communauté juive. C. H. Cave poursuit : « Pendant le Second Temple, les pharisiens étaient au premier plan, mais ils ne s’identifiaient pas avec la communauté. Ceci étant établi, il est juste de conclure que “le judaïsme, tel qu’il est maintenant connu, commence avec les pharisiens des deux siècles avant la destruction de Jérusalem et du Temple en 70 ap. J.-C2.”. » En réalité, les pharisiens sont héritiers d’un courant qui les précède et dont les racines remontent même à l’époque du Premier Temple ; il est possible d’en discerner des signes avant-coureurs dans les annonces prophétiques de la nouvelle Alliance ainsi que dans le message du Second Isaïe : tout le peuple est convié à entrer de façon renouvelée dans l’expérience de la Parole divine. La lecture publique de la Torah décrite en Né 8,1-12 a été comprise comme une première manifestation de la responsabilisation de tout le peuple à l’égard de la révélation qui lui est confiée (ci-dessous chap. 1). Mais ce n’est que peu à peu que cette tendance se développe. Au retour de l’exil, le rôle du sacerdoce dans la direction de la communauté est prépondérant. Cependant, des institutions telles que la Grande Assemblée ou plus encore la Gerousia devaient accueillir en leur sein des membres laïcs (chap. 2). un élargissement semblable des responsabilités hors du cadre strictement sacerdotal peut être noté à propos du rôle des scribes ; nous rencontrerons à cette occasion une forme primitive du midrash, repérable à qoumrân et dans la Mishnah (chap. 3). Avec la crise provoquée par l’hellénisation et la révolte maccabéenne qui en fut la conséquence, nous entrons dans une période au terme de laquelle émergeront les grandes composantes de la société juive telles que nous les définit l’historien Josèphe. La Lettre halakhique, texte essénien qui pourrait dater du milieu du iie siècle, est révélatrice de l’existence de ces trois grands groupes et évoque une halakhah que l’on peut déjà qualifier de pharisienne. Alors que les esséniens se séparent de la « majorité du peuple » et que les sadducéens forment un groupe aristocratique bien défini, les pharisiens entretiennent un type différent de relation au peuple ; tout en se distinguant par une observation scrupuleuse de la Torah qui ne pouvait pas être le fait de tous, ils entretiennent avec l’ensemble de la population des relations étroites à l’intérieur desquelles se manifestent à la fois l’influence qu’ils ont sur elle et l’appui qu’ils en reçoivent. Nous examinerons cet ensemble complexe, fait à la fois de différences et d’accords profonds, en nous arrêtant sur leurs contacts avec le « peuple de 2.¥Ibid., note 20. La citation est empruntée à J. Neusner, From Politics to Piety. The Emergence of Pharisaic Judaism, Engelwood Cliffs, Prentice Hall, 1973 (reprint New York, 1979), p. 11.


Les pharisiens à l’époque du second Temple

21

la terre » et sur leur souci de pureté rituelle, ainsi que sur le témoignage incontournable des écrits de Josèphe (chap. 4). une dernière étape de notre analyse se concentrera sur la complexité de leurs rapports avec les autres composantes de la société : le sacerdoce et le Temple, les sadducéens et les esséniens. Cela nous permettra d’évaluer la nature de leur influence dans les domaines politique et religieux au Second Temple et de mesurer le pôle d’unification qu’ils pouvaient constituer dans le judaïsme divers et souvent divisé de cette époque (chap. 5).


TABLE DES MATIÈRES

Générations des Tannaïm et des Amoraïm

……………………………

7

Transcriptions de l’hébreu ………………………………………………

8

Note sur les traductions …………………………………………………

9

INTRODUCTION

Introduction

……………………………………………………………

13

Première partie LES PHARISIENS À L ’ÉPOQUE DU SECOND TEMPLE

Chapitre 1. Signes précurseurs

La parole inscrite sur le cœur …………………………………………… Isaïe 40–55 …………………………………………………………… Le message du Second Isaïe ………………………………………… Notes isaïennes dans la doctrine pharisienne ………………………… Néhémie 8,1-12 …………………………………………………………

…………………………………………

23 24 25 25 28 35

Chapitre 2. Gestion sacerdotale de la communauté ……………………

38

Chapitre 3. Les scribes ……………………………………………………

45

Chapitre 4. Les pharisiens ……………………………………………… La crise de l’hellénisation ……………………………………………… Tradition orale et 4QMMT ……………………………………………… Les confréries et le peuple de la terre ……………………………………

52 52 55 63


408

Table des matières

Les pharisiens mangeaient-il leur nourriture en état de pureté? ………… Les pharisiens présentés par Josèphe …………………………………… Les passages favorables aux pharisiens et Nicolas de Damas ……………

69 80 86

Chapitre 5. Les pharisiens, repère de cohésion dans un judaïsme complexe … Rivalités entre prêtres sadducéens et pharisiens ………………………… Importance de la synagogue …………………………………………… Implication politique des pharisiens …………………………………… Influence, diversité, compromis …………………………………………

90 91 100 103 116

Conclusion ………………………………………………………………

123

Deuxième partie LA TORAH ORALE

Chapitre 1. Différentes approches de la question ………………………

131

Chapitre 2. L’oralité au Second Temple ………………………………… Des échos de la Mishnah dans d’autres sources ………………………… Josèphe ………………………………………………………………… Les traditions des pères ………………………………………………… Témoignages tannaïtiques ……………………………………………… Les « paroles des scribes » …………………………………………… Halakhah …………………………………………………………… Recevoir une tradition (sans halakhah) ……………………………… Traditions attribuées à Moïse ………………………………………… Conclusion ………………………………………………………… Hillel …………………………………………………………………… L’Esprit saint est sur eux …………………………………………… Fais-moi confiance aussi pour la Torah orale ………………………… La « conscience de soi » et l’humilité de Hillel ………………………… L’homme est créé à l’image de Dieu ……………………………………

135 135 137 150 153 154 159 168 170 175 177 177 183 187 192

Chapitre 3. Le tournant de Yavneh ……………………………………… Quand les sages entrèrent dans le verger à Yavneh ……………………… La mémoire ……………………………………………………………

199 199 204

Chapitre 4. L’interdiction d’écrire ………………………………………

208

Chapitre 5. La Torah orale comme document historique ………………

219

Excursus. Permanence du judaïsme : la prophétie ……………………… Juda Hallévi …………………………………………………………… Maïmonide ……………………………………………………………

239 231 244

Conclusion. La voix du Sinaï demeure

248

…………………………………


Table des matières

409

Troisième partie TRADITION RABBINIQUE ET NOUVEAU TESTAMENT

Préliminaires. Pourquoi utiliser les textes rabbiniques pour éclairer le Nouveau Testament? ………………………………………………………

255

Introduction

……………………………………………………………

260

Chapitre 1. Jésus et Moïse, envoyés ……………………………………… Le « Moi » de Moïse et le « Moi » de Jésus ……………………………… ’Anî wahô ……………………………………………………………… La médiation de Moïse comme « envoyé » dans la tradition ………………

263 263 268 273

Chapitre 2. Jésus comme « Torah vivante »

……………………………

279

Chapitre 3. Torah et Évangile …………………………………………… Le Sanhédrin et le problème de l’histoire …………………………………

288 288

La Torah sortait de Jérusalem (Mishnah Sanhedrîn 11,2 et Tosephta Sanhedrîn 7,1) …………………………………………………………… L’assemblée de Jérusalem ……………………………………………… Nécessité de la dispute ………………………………………………… Vote, grandeur et liberté ………………………………………………… « Il a paru bon à l’Esprit saint et à nous » (Ac 15,28) ………………………

290 301 306 312 319

Chapitre 4. L’engagement du Sinaï et l’« écoute de la foi »

……………

324

Excursus. Comment apprécier l’apport de Qoumrân? …………………

332

Conclusion ………………………………………………………………

343

CONCLUSION GÉNÉRALE

« Scrutant le mystère de l’Église… » ……………………………………

349

Œcuménisme et Israël ……………………………………………………

356

L’illumination de Sion …………………………………………………… Pour la clarté du dialogue ……………………………………………… « Debout, resplendis… » …………………………………………………

361 361 364

INDEX ET BIBLIOGRAPHIES

Index des sources ……………………………………………………… 1. la Bible ……………………………………………………………… 2. Pseudépigraphes …………………………………………………… 3. Littérature essénienne ………………………………………………… 4. Philon ………………………………………………………………

371 371 377 378 379


410

Table des matières

5. Josèphe ……………………………………………………………… 6. Littérature targumique ……………………………………………… 7. Littérature rabbinique ………………………………………………

380 381 382

Sages de la Mishnah et du Talmud ………………………………………

387

Index onomastique et analytique

………………………………………

389

Bibliographies …………………………………………………………… 1. Bibliographie générale ……………………………………………… 2. Sources ………………………………………………………………

393 393 404

Table des matières ………………………………………………………

407


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Aux sources du christianisme La notion pharisienne de révélation

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Jean MASSONNET, est prêtre du diocèse de Lyon. Diplômé de l’Institut biblique pontifical de Rome, il a enseigné au Séminaire interdiocésain Saint-Irénée de Lyon puis à la Faculté de théologie de cette même ville, où il a été directeur du Centre chrétien pour l’étude du judaïsme, de 1990 à 2005.

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’ouvrage que voici met en lumière les sources juives de la foi chrétienne. Ces dernières ne se réduisent pas à un « Ancien Testament » que le Christ viendrait accomplir. Certes c’est cela, mais bien plus encore. Les Écritures que Jésus a connues étaient des Écritures déjà interprétées, dans la tradition vivante de son peuple. La révélation, consignée dans la « Torah écrite », est en effet inséparable de la vie du peuple d’Israël. La « Torah orale » est la cristallisation de cette vie dans la liturgie, la prière, le débat éthique et l’interprétation des Écritures. Les pharisiens en étaient les vecteurs au temps du christianisme naissant. C’est à l’intérieur de ce courant qu’il faut comprendre les textes du Nouveau Testament. Le Christ transmet aux chrétiens la sève de « l’olivier franc » (Rm 11,24) dans laquelle ils peuvent puiser un sens communautaire renouvelé, remis en valeur par le concile Vatican II.

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