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ISBN : 2-87356-329-X Prix TTC : 20,00 €

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fidélité

Georges Guitton

Saint Claude La Colombière

Le 9 octobre 1986, le pape Jean-Paul II, accompagné du Supérieur général des jésuites, achevait son pèlerinage à Paray-le-Monial par un temps de prière devant la châsse de celui qui était encore le « bienheureux » Claude La Colombière. Six ans plus tard, le 31 mai 1992, dans la basilique SaintPierre de Rome, le même Jean-Paul II l’inscrivait au catalogue des saints où figurait déjà, depuis 1920, le nom de sainte Marguerite-Marie Alacoque. Ainsi se trouvaient réunis dans la gloire de Dieu et la reconnaissance de l’Eglise les deux « saints de Paray-le-Monial », la visitandine et le jésuite qui avaient été à l’origine de la dévotion du Sacré-Cœur de Jésus. C’est une invitation à mieux faire connaître saint Claude, trop souvent ignoré par beaucoup de chrétiens. C’est pourtant lui qui, dans sa courte vie — il mourut à 41 ans en 1682 —, reconnut l’authenticité des visions de MargueriteMarie, rassurant son entourage et la visitandine elle-même, qui redoutait d’être la proie d’illusions démoniaques. Devenu un dévot du Sacré-Cœur, il commença, avec les moyens limités dont il disposait, à répandre cette dévotion qui, après bien des difficultés, devait être l’objet d’une fête solennelle dans l’Eglise universelle en 1856. Humble dans ses succès, courageux dans des persécutions en Angleterre, qui faillirent le mener au martyre, religieux exemplaire, directeur spirituel sûr, saint Claude peut encore aujourd’hui comme hier communiquer cette confiance inébranlable dans l’amour miséricordieux de Dieu, qui l’a habité jusqu’à sa mort.

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Saint Claude La Colombière

Georges Guitton

SAINT CLAUDE LA COLOMBIÈRE

Apôtre du Sacré-Cœur 1641-1682

fidélité


Saint Claude La Colombière


Georges Guitton

Saint Claude La Colombière Apôtre du Sacré-Cœur 1641-1682 2e édition

D’après ses œuvres (sermons et correspondance) et de nombreux documents inédits tirés surtout des Procès de béatification et des Archives de la Compagnie de Jésus.

Namur – Paris


Imprimatur : Lugduni, 24 septembris 1960. Cl. Dupuy. Imprimi potest : 16 septembris 1960. Blaise Arminjon, s.j., Præp. Prov. Lugd. © NLF 1981 pour la première édition. Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

© Éditions fidélité 61, rue de Bruxelles 14, rue d’Assas BE-5000 Namur FR-75006 Paris BELGIQUE FRANCE fidelite@catho.be Dépôt légal : D/2005/4323/XX ISBN 10 : 2-87356-329-X ISBN 13 : 978-2-87356-329-5 Imprimé en Belgique Couverture : Photo © Claude Alliez


Introduction

on fidèle serviteur et parfait ami »… Y a-t-il beaucoup de saints que le Christ ait nommés de la sorte ? Il l’a fait pour celui que nous présentons dans ce volume. Chance non moins rare et, pour le psychologue, d’un intérêt captivant : Claude La Colombière nous fait assister par le dedans à l’effort que requiert la sainteté. Spectacle austère, capable à certains moments d’effrayer nos lâchetés, mais, si l’on accepte de s’y prêter, passionnant. Fortune également inespérée : celui qui tient la plume, qui s’observe et s’analyse, impitoyable, est un humaniste de grand style, du siècle de Racine. Henri Bremond le revendiquait comme patron des critiques littéraires. Au reste, ce travail de la sainteté, que La Colombière analyse en son âme, n’est pas œuvre purement humaine. Il sait que la sanctification est avant tout fruit de l’action divine et que l’homme ne fait qu’y prêter son concours. Irnmanentiste à sa manière et très orthodoxe, il conclut du spectacle de ses misères natives à l’absolue nécessité de la grâce. En terminant l’Acte d’offrande qui marque le sommet de son ascension spirituelle, il l’affirme nettement : « Faites en moi votre volonté, Seigneur ; je m’y oppose, je le sens bien, mais je voudrais bien ne pas m’y opposer ; c’est à vous à tout faire, divin Cœur de Jésus Christ. Vous seul aurez toute la gloire de ma sanctification, si je me fais saint. » Défiant de lui-même parce qu’il est pleinement conscient de ses misères, cet homme ne boude pourtant pas à la vie. Optimiste résolu, il est toujours occupé « de plus d’affaires qu’il n’en peut régler » et les

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INTRODUCTION

mène à bien, parce qu’il a pleinement confiance en Dieu. Tellement caractérisé par cette disposition, qu’en dehors des cloîtres, où il compte de fervents admirateurs, c’est uniquement par son « Acte de confiance », emprunté à la péroraison d’un sermon sur cette vertu, qu’il est connu des âmes chrétiennes. Tous ces dons de la nature et de la grâce, pourquoi ? La Colombière devait mourir à quarante et un ans, après quatre ou cinq années seulement de ministère sacerdotal vraiment actif. Mais, en si peu de temps, il permit à Marguerite-Marie, la voyante de Paray-le-Monial, en la rassurant, en l’éclairant, de livrer au monde le message dont elle était chargée relativement au Cœur sacré de Jésus Christ. Cela fait, il pouvait disparaître. Sur ce « fidèle serviteur et parfait ami » du Christ, les contemporains ont été sobres de confidences. Comment ne pas noter que, des nombreuses notices nécrologiques, insérées dès l’année de sa mort dans les Ménologes de la Compagnie de Jésus, pas une ne risque, même de loin, la plus légère allusion à sa mission concernant le Sacré-Cœur ? Pas un mot n’y est dit de Paray-le-Monial. Toutes le font passer directement de Lyon en Angleterre. Cela, non point par ignorance, puisque le journal des Retraites spirituelles publié dès 1684 manifestait clairement cette mission, mais par suite d’un parti pris. L’Eglise ne s’étant pas encore prononcée sur un culte si violemment décrié, la consigne du silence était formelle. De tout le xviiie siècle, malgré le succès remporté par les Sermons du religieux — neuf éditions en quarante-cinq ans, qui procurent aux éditeurs une manne dorée —, personne ne songe à écrire le récit de ses actions. Ou plutôt, sans doute, personne ne l’ose. Les critiques méchantes et les sottes moqueries qui avaient, dans les clans jansénistes, accueilli le biographe de Marguerite-Marie, Mgr Languet


INTRODUCTION

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— pourtant archevêque et membre de l’Académie française —, paralysèrent les bonnes volontés. Il fallut attendre près de deux siècles, jusqu’en 1876, pour que le P. Eugène Séguin se risquât à publier un Essai historique sur la vie et les œuvres du P. La Colombière. Mais, si attentives qu’eussent été ses recherches, bien des détails, même de pure chronologie, lui échappèrent. Le biographe ignore que La Colombière ait passé cinq années comme professeur au collège d’Avignon. Par contre, il lui attribue gratuitement, après le noviciat, sept ans d’études à Lyon au collège de la Trinité. Séguin ne soupçonne même pas ses quatre années de théologie à Paris, dont les conséquences furent si profondes. Il appartenait au P. Pierre Charrier, à la fin du xixe siècle, de remédier à ces incohérences. Inlassable et tenace, il poursuivit, non seulement à Lyon, Parayle-Monial et Paris, mais en Italie et en Angleterre, de minutieuses enquêtes. Favorisé par les relations pacifiques qui régnaient alors entre les peuples, il fut toujours courtoisement accueilli et trouva partout de précieux concours. En 1894, il publiait l’Histoire du Vénérable Père Claude de La Colombière, en deux volumes, contenant en appendice de nombreuses notes et documents. Envoyé à Rome durant quatre années comme substitut pour l’Assistance de France, ce bon travailleur sut y utiliser son peu de loisirs pour continuer ses recherches. Rentré à Lyon, il réédita en six gros volumes — dont quatre pour les Sermons — les Œuvres complètes de La Colombière (1900-1901). Au mois de juin 1929, le « fidèle serviteur et parfait ami » du Christ recevait de l’Eglise le titre de « bienheureux ». A Paray-le-Monial, un riche sanctuaire lui fut consacré. L’hagiographie ne lui devait-elle pas également un nouveau témoignage ?


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INTRODUCTION

Ce qui manque, disait-on, c’est une œuvre non seulement d’édification mais d’histoire, fournissant les motifs pour lesquels on affirme. Renvoyer, sans plus, aux six volumes des œuvres complètes est un geste inefficace. Personne, sauf de rares privilégiés, n’a ces volumes à sa disposition. Bénéficiant des études antérieures du P. Charrier, je pris à cœur d’en contrôler les sources et de les compléter. Parmi les difficultés de ce travail, un espoir m’a soutenu. Faire connaître le P. La Colombière, c’est rappeler un épisode des singulières miséricordes que Dieu a de tout temps accordées à notre pays. Par suite, n’est-ce pas contribuer, pour une part, à réaliser le vœu que formulait, le 29 juin 1940, le pape Pie xii : nous voir tous « retrouver, au jour de l’épreuve, dans toute sa dignité, l’âme catholique de cette France, que la prospérité a pu égarer parfois hors de ses plus nobles traditions, mais que le malheur, au lieu de l’abattre, a si souvent rapprochée de Dieu, pour la rendre, plus vigoureuse et consciente, à sa grande mission spirituelle et chrétienne ».


Préface de la deuxième édition

aint Claude La Colombière est relativement peu connu, même en France, sa patrie. C’est dommage ! Car le soutien éclairé qu’il apporta à sainte Marguerite Marie en la rassurant, elle et son entourage, sur l’authenticité de ses apparitions, et en s’efforçant de promouvoir avec elle le culte du Sacré-Cœur de Jésus, mériterait une plus grande notoriété. « Fidèle serviteur et parfait ami » de Jésus, selon une des révélations faites à Marguerite-Marie, sa courte vie — il mourut à 41 ans — fut celle d’un jésuite exemplaire, entièrement donné aux travaux apostoliques et à la prière, courageux dans les épreuves et abandonné dans la plus grande confiance à la volonté de son Seigneur. Il ne vit pas le développement du culte du Cœur de Jésus, qui, au début, se heurta à de nombreux obstacles, mais c’est bien grâce aux deux saints de Paray-le-Monial que les efforts de leurs successeurs aboutirent, en 1856, à l’instauration d’une fête du Sacré-Cœur de Jésus pour l’Eglise universelle. On ne compte plus aujourd’hui les congrégations religieuses, les confréries, sociétés de fidèles et fraternités diverses, les lieux de culte, les mouvements qui se sont constitués sous le vocable du Sacré-Cœur, ni les ouvrages et les publications qui aident un public savant ou populaire à connaître et à vivre cette dévotion. La petite ville de Paray le Monial, dans le diocèse d’Autun, qui conserve les restes de sainte Marguerite-Marie et de saint Claude, est ainsi devenue la « cité du Sacré-Cœur. » Déjà, la chapelle de la Visitation, où le Christ s’était manifesté à Marguerite-Marie, béatifiée en 1864 et canonisée en 1920, était devenue un lieu de pèlerinage ; et

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PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION

lorsque Claude La Colombière fut béatifié en 1929 par le pape Pie xi, la belle chapelle construite en son honneur l’année suivante compléta le parcours des pèlerins. Mais c’est surtout dans les dernières décades du xxe siècle que Paray-le-Monial a retrouvé une nouvelle vitalité. Les pèlerinages n’ont jamais été abandonnés par les chrétiens, mais ils ont alors repris, en France comme dans d’autres pays, un nouvel élan, qui s’est manifesté aussi à Paray. A une époque où l’Eglise est moins visible, de nombreux fidèles apprécient ces rencontres de masse, qui leur font sentir qu’ils ne sont pas isolés dans le monde mais qu’ils ont une multitude de frères et de sœurs avec qui ils peuvent célébrer leur foi. Paray-leMonial a vu ainsi grandir le nombre de ses visiteurs. La piété moderne s’est trouvée à l’aise dans ce courant spirituel qui mettait en valeur l’amour miséricordieux du Christ. Qu’ils se rattachent à des spiritualités nouvelles ou à des habitudes de prière plus traditionnelles, des fidèles se retrouvent en grand nombre à Paray, pendant les mois d’été particulièrement. Retraites variées, sessions diverses, groupes organisés ou fidèles venus individuellement, c’est pour tous l’occasion d’un moment important de ferveur et de rencontre. L’évêque du diocèse l’a bien compris, qui a réorganisé et renforcé l’équipe des chapelains chargés d’animer le pèlerinage. Il y a ainsi une meilleure connaissance du culte du Cœur de Jésus et de ceux qui en ont été les initiateurs, sainte Marguerite-Marie et saint Claude. Il faut rappeler encore que, le 9 octobre 1986, le pape JeanPaul ii, accompagné par le Supérieur général des jésuites, faisait, lui aussi, le pèlerinage de Paray, qu’il termina dans la chapelle de saint Claude La Colombière, encore bienheureux à cette époque. Le Souverain Pontife montrait bien quelle importance il donnait à la dévotion au Cœur de Jésus et invitait les pèlerins à vénérer comme lui Marguerite-Marie Alacoque et Claude la Colombière. Enfin, le 31 mai 1992, le même Jean-Paul ii canonisait à Rome le bienheureux Claude, qui rejoignait ainsi sainte Marguerite-Marie


PRÉFACE DE LA DEUXIÈME ÉDITION

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dans le catalogue des saints. C’était, là encore, un geste qui attirait l’attention sur l’importance de saint Claude dans l’Eglise et sur la richesse de son expérience spirituelle. Alors, peu connu, saint Claude La Colombière ? Pas assez, peutêtre, mais de moins en moins inconnu. Ce qu’il y a de sûr, c’est que sa biographie, dont nous présentons ici une nouvelle édition, a été demandée par un nombre croissant de fidèles, au point que le stock de la première édition est maintenant épuisé. Il existe plusieurs biographies de Claude La Colombière. La plus importante est parue en 1943, œuvre du père jésuite Georges Guitton. Cet ouvrage sérieux, bien documenté, est toujours valable, et on peut en conseiller la lecture à ceux qui veulent approfondir la vie et l’œuvre de ce jésuite. Mais la masse de ses sept cents pages pouvait rebuter un lecteur plus pressé. Aussi, quelques années plus tard, en 1981, était publiée une édition plus brève de deux cents cinquante pages, contenant cependant l’essentiel. C’est cette version qui est présentée au public dans cette réédition. Peut-être aurait-il fallu réviser l’ouvrage et le reprendre dans un style plus familier aux lecteurs du xxie siècle ? Mais cela aurait retardé d’autant la publication. Par ailleurs, le livre, tel qu’il était, restait à jour et pouvait répondre aux attentes de bien des lecteurs d’aujourd’hui. On ne s’étonnera donc pas de voir l’ouvrage se terminer par l’évocation du procès de béatification, sans aucune allusion aux circonstances de la canonisation. Tel qu’il est, l’ouvrage permettra au lecteur d’entrer dans l’intimité de saint Claude et, à travers lui, de mieux connaître le Cœur de Jésus. Jacques Roubert, s.j. Supérieur de la résidence Saint Claude La Colombière Paray-le-Monial, avril 2005


Première partie

PRÉPARATIONS


chapitre i

Enfance cachée 1641-1650

ersonne, parmi les contemporains de Claude La Colombière, n’a fait effort pour retrouver dans son enfance les dispositions qui semblaient le prédestiner à révéler au monde les richesses du Cœur de Jésus. Une nuée impénétrable recouvre ses premières années. Saint-Symphorien-d’Ozon, où il naquit, bourgade aujourd’hui de mille huit cent soixante âmes et qui dépend du diocèse de Grenoble, relevait alors, au spirituel, du diocèse de Lyon et, au civil, du bailliage de Vienne en Dauphiné. Les aïeux de Claude appartenaient à une famille noble de Bourgogne, dont le nom patronymique était Gaude. Ils y ajoutèrent le nom de « La Colombière », d’une maison-forte qu’ils possédaient proche de Chalon, dominant la Saône, et prirent alors pour armes : d’azur à trois colombes d’argent. Lorsque les Tard-Venus dévastèrent la Bourgogne et mirent « rasterre » l’habitation des Gaude, ils avaient dû s’exiler. Certains vinrent se réfugier en Dauphiné, à Saint-Symphorien-d’Ozon, où nous les voyons, à partir de 1429, exercer la charge de notaire. Lorsque le parlement delphinal eut entériné, en 1573, l’édit déclarant que le notariat « faisait déroger », les Colombier de Saint-Symphorien perdirent, pour un temps, le titre et les privilèges de la noblesse. Ce ne sera qu’après la mort de Claude que son frère aîné, Humbert, les recouvrera 1.

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PRÉPARATIONS

Troisième enfant de Bertrand La Colombière et de Marguerite Coindat, Claude naquit le samedi 2 février 1641, en la fête de la Purification de la Sainte Vierge. Signe qui ne trompe point sur la qualité chrétienne de cette mère : des cinq enfants qu’elle put élever, quatre se consacrèrent à Dieu dans le cloître ou le sacerdoce. Flons (né en 1645), prêtre du diocèse de Vienne, sera désigné par le chapitre comme curé archidiacre de la cathédrale Saint-Maurice et remplira cette charge sans défaillance toute sa vie. Marguerite-Elisabeth (née en 1648) entrera chez les visitandines de Condrieu, qu’elle édifiera jusqu’à l’âge de 86 ans. Joseph (né en 1651), avocat avant de se faire disciple de M. Olier, sera au Canada un missionnaire d’une austérité rigide, puis vicaire général du second évêque de Québec, Mgr La Croix de Saint-Villier. Quant à Humbert, l’aîné, qui sera père de treize enfants et deviendra, au témoignage de l’intendant du Dauphiné, l’un des membres les plus distingués du parlement, la trempe de son éducation chrétienne se manifestera par une foi robuste et une vertu de tous les instants. On dira de lui : c’est un moine resté dans le monde. Est-ce le désir de pourvoir plus facilement à l’éducation de ses fils qui poussa Bertrand La Colombière à quitter Saint-Symphorien ? Toujours est-il qu’au printemps de 1650, l’une des trois charges d’« élu » — c’est-à-dire d’officier de finances — étant devenue vacante à Vienne, Bertrand l’acheta et vint s’établir dans cette vieille cité 2.


chapitre ii

Ecolier

1650-1658

ien qu’elle possédât à peine huit mille habitants, Vienne offrait, pour l’instruction et la formation de la jeunesse, de toutes autres ressources que Saint-Symphorien. Grâce à la vigilance des archevêques de la famille de Villars — une vraie dynastie depuis 1575, qui devait durer cent vingt ans —, le diocèse de Vienne avait échappé presque entièrement au calvinisme. Fait d’autant plus notable que la proximité de Valence, où l’évêque Jean de Montluc avait introduit les loups dans sa bergerie, aurait aisément pu le corrompre. Dominant le Rhône, le collège des Jésuites, bâti dans les anciens jardins du palais des empereurs, offrait à la jeunesse un enseignement complet, même pour la théologie. Ce n’est pas là cependant que Claude étudia. Dès le milieu d’octobre 1650, âgé de neuf ans, il commençait ses classes de grammaire chez les Jésuites de Lyon, dans le petit collège de Notre-Dame du Bon-Secours, au pied de la colline de Fourvière 3. Quatre ans plus tard, au collège de la Trinité, il rencontra deux religieux qui joueront un rôle important dans sa vie. Le P. Jean Papon, préfet des classes de littérature et directeur de congrégation, sera son maître des novices. Le P. François de la Chaize, professeur de poésie, sera son recteur durant trois ans, puis son provincial, avant de devenir confesseur de Louis xiv.

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PRÉPARATIONS

Le 1er juillet 1654, dès le surlendemain de son sacre, Camille de Neuville est accueilli au collège par un compliment, suivi d’une bluette tirée des armes des Villeroy : on y voyait l’azur de l’écu apporté du ciel en cadence par cinq génies. La fin de l’année scolaire avait empêché de faire plus. Mais quelques mois après, l’archevêque, in tetrarchia Lugdunensi Prorex potentissimus, était gratifié d’une somptueuse séance littéraire sur « l’Election et la Consécration de saint Ambroise », drame historique plutôt que fiction, affirmait l’auteur, mais dont le sujet fournissait un cadre facile à bien des allusions flatteuses. On s’est étonné de ne pas retrouver, parmi les acteurs de ces représentations, ni de tant d’autres qui suivirent, le nom de Claude La Colombière. D’une nature très réservée, quelque peu timide, l’adolescent ne possédait peut-être pas toute l’assurance requise pour réussir en ces sortes de jeux. Déjà sa physionomie se refusait au clinquant. On était à l’automne de 1658. Claude avait dix-sept ans. Le temps approchait où Dieu lui avait signifié qu’il devrait s’arracher aux joies de la famille. « La moisson jaunit, disait l’Evangile, elle est abondante, les ouvriers sont rares. » Claude frémissait d’amour, mais aussi de crainte. Ces perspectives étaient séduisantes, mais elles aboutissaient au sacrifice. Et, comme il le dira plus tard à une mère qui refusait de laisser entrer son enfant en religion, l’on n’a jamais grande « inclination pour la croix ». Très sensible au charme des relations et des amitiés, doué pour la poésie et les arts, « aimant extrêmement l’harmonie et prenant plaisir à chanter », déclare un de ses confrères dans la préface des Sermons. Il appréciait suffisamment la joie des libres fantaisies pour éprouver combien il en coûte de s’en arracher. Il avouera tout net : « J’avais une horrible aversion de la vie à laquelle je me suis engagé, lorsque je me fis religieux 4. »


ÉCOLIER

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Mais Claude n’était pas homme à se laisser guider par le sentiment. Déjà ses luttes intimes d’adolescent lui avaient fait entrevoir que le vrai bonheur consiste à se donner à Dieu par amour. « Jésus Christ a promis le centuple, écrira-t-il, et moi je puis dire que je n’ai jamais rien fait, que je n’aie reçu, non pas cent fois, mais mille fois plus que je n’avais abandonné… » Ces douceurs, il ne les ressentit pas sur le moment ; et ce fut dans toute l’austérité du sacrifice qu’il dit adieu à ses parents. Claude ne devait revoir Saint-Symphorien que vingt ans plus tard, pour y souffrir. Vers le milieu d’octobre, il s’embarquait, sur le coche d’eau, pour Avignon ; et le 25, en compagnie de Jean Lagaste, de Condrieu, avec qui sans doute il avait voyagé, il se présentait au noviciat des jésuites.


chapitre iii

Jeunesse religieuse en Avignon 1658-1666

n aimerait à posséder quelques notes spirituelles qui nous renseignent sur les sentiments intimes de l’adolescent à ses débuts de vie religieuse. Rien n’en subsiste. Pour y suppléer, toutefois, nous avons mieux que des conjectures. Vu ses appréhensions éprouvées avant d’entrer au noviciat, il n’est pas téméraire de mettre sur ses lèvres dès cette époque ce commentaire qu’il fera d’une parole des psaumes :

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« Seigneur, je m’étais représenté votre loi comme une loi dure, comme un joug insupportable à notre faiblesse ; j’avais cru que s’engager à une exacte observation de tous vos préceptes, c’était comme se mettre à soi-même les fers aux pieds et aux mains et se condamner à une éternelle torture. Cependant, j’éprouve tout le contraire, je trouve que vos commandements sont trop légers. Latum mandatum tuum nimis 5. » Vie intérieure mêlée d’épreuves et de joies, périodes alternées de foi toute nue et d’amour éblouissant de lumière, telle sera jusqu’au bout l’existence du religieux. Témoin de ces touches de la grâce, le P. Jean Papon fondait sur lui de grandes espérances. Rendant compte, en 1660, au Père Général Goswin Nickel, de l’état de son noviciat, le Père Maître disait de Claude : « Il a des talents remarquables, un jugement rare, une prudence achevée. Son expérience est assez grande. Pour les études, il a


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PRÉPARATIONS

bien commencé. Je le crois apte à toute sorte de ministères. » Enfin, après avoir noté qu’il était d’une santé délicate, le P. Papon, pour caractériser l’extérieur et le tempérament de son novice, se contentait d’un mot : Suavis 6. » En 1660, un peu avant la fête de saint Luc, date habituelle de la rentrée scolaire, Claude passait au collège pour y faire une troisième année de philosophie : condition requise, rappelée récemment par le P. Goswin Nickel, avant de pouvoir être appliqué à l’enseignement. C’est là que, le 20 octobre, il prononça ses premiers vœux. Dans ce collège, étudiant de philosophie et professeur, Claude allait passer six ans. Son application fut couronnée de succès, puisque ses supérieurs porteront de lui ce jugement : Egregius in philosophia. L’année suivante, le jeune La Colombière fut choisi, entre tous les religieux du collège, de préférence même aux prêtres, pour une prédication d’apparat, dans une circonstance où le bon renom des jésuites et la glorification d’un saint se trouvaient engagés. En 1666, en effet, Avignon célébrait, par une double octave solennelle, poursuivie simultanément dans les deux monastères de visitandines, la canonisation de saint François de Sales. En présence de l’archevêque et des principaux magistrats de la ville, les plus illustres orateurs de la région et de savants docteurs en théologie furent invités à chanter les louanges du nouveau saint. Dans la chapelle du premier monastère, tout éblouissante de lumières et de fleurs, on entendit successivement l’archidiacre et grand vicaire d’Orange, le prieur des grands Carmes, un « définiteur » des Récollets, le provincial des Augustins, le « correcteur » des Minimes d’Arles, et deux fameux prédicateurs de la Compagnie de Jésus, les Pères Antoine Billet et Mayre. Associer, pour cette octave, à ces maîtres de la parole, un religieux de vingt-cinq ans qui n’était pas encore prêtre, pouvait sembler une


JEUNESSE RELIGIEUSE EN AVIGNON

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gageure. C’est cependant la décision que le recteur du collège avait prise. Le résultat ne trompa point ses espérances, puisque dans la relation minutieuse que le sieur Giffon a laissée de ces solennités, nous pouvons lire le samedi, après les vêpres, « le Rév. P. La Colombière fit un rare discours à la gloire du saint, et employa pour texte ces paroles de l’énigme de Samson : De forti egressa est dulcedo. La perfection de ce panégyrique en pourrait certainement mériter un particulier ; et c’est priver le public d’une grande satisfaction que de ne pouvoir pas lui faire voir ici le dessein et l’économie de ce discours, dont son éloignement nous prive dans le temps que j’écris cette relation ». Au moment, en effet, où le sieur Giffon se décidait à livrer au public ses souvenirs, Claude avait, depuis plusieurs mois, quitté Avignon. A défaut du contenu de ce discours, relevons un détail concernant le cadre où il fut prononcé. « Pour favoriser la dévotion » de ceux qui ne pouvaient entrer dans la chapelle des visitandines, on avait dressé, « s’avançant d’environ vingt pas sur la place » — aujourd’hui place de la Pignotte — un vaste portique de verdure. A son sommet, raconte le chroniqueur, s’élevait « un cœur enflammé d’une extraordinaire grandeur, supporté par deux anges, avec cette devise « Lucens & Ardens », qui « s’enflammant, le dernier jour de l’octave », au milieu de « girandes de feu, serpenteaux, souffions, pétards et autres semblables », fit l’admiration de toute la ville. Le narrateur semble ignorer que ce cœur enflammé représentait les armes mêmes du saint docteur, de celui qui écrivait cinquante ans auparavant à sainte Jeanne de Chantal : « Vraiment, notre petite congrégation est un ouvrage du cœur de Jésus et de Marie ; le Sauveur mourant nous a enfantés par l’ouverture de son Sacré-Cœur. » Ainsi, la première fois que le P. La Colombière, futur apôtre du Sacré-Cœur, prend la parole en public pour une circonstance solennelle, au-dessus des auditeurs et symbolisant les grâces d’amour divin qu’il voulait répandre sur eux, le Cœur de Jésus présidait.


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PRÉPARATIONS

Claude achevait sa cinquième année de « régence ». Il devait maintenant étudier la théologie et se préparer au sacerdoce, normalement à Lyon. Le Père Général Paul Oliva, désirant lui procurer une connaissance plus large du monde religieux, décida de l’envoyer à Paris. La Colombière l’en remercia aussitôt, et reçut cette réponse « La lettre qui me témoigne votre reconnaissance m’est bien parvenue et m’a fait grand plaisir. Pour moi, il m’a été d’autant plus agréable de vous être utile que votre passé vous rend plus digne de cette faveur ; et j’ai confiance que vous le serez toujours dans l’avenir (10 août 1666). » Sous la plume d’un supérieur qui n’était point prodigue de compliments, l’attestation a son prix.


chapitre iv

Etudiant à Paris 1666-1670

n désignant le jeune théologien pour Paris, le P. Oliva avait conscience de lui « être utile ». Le grand collège que les jésuites y dirigeaient, en plein quartier latin, rue Saint-Jacques, près de la Sorbonne, était non seulement un centre puissant d’influence, mais aussi, pour étudier le mouvement intellectuel et religieux du temps, un poste d’observation de premier ordre. Pour assurer cette autorité, les supérieurs veillaient soigneusement au choix des maîtres. On plaçait d’ordinaire dans ce collège, déclare Dupont-Ferrier, « l’élite d’une élite 7 ». De l’influence de ces maîtres sur La Colombière, aucun témoignage direct ne subsiste. Mais étant donné la place prépondérante qu’on accordait à l’enseignement oral, il est aisé de conjecturer ce que le disciple dut aux leçons de ses professeurs. Lui-même écrira plus tard : « Pour la théologie, je vous dirai que, si c’était à refaire, je voudrais toujours méditer deux fois plus que je ne lirais. Ce n’est que par la méditation qu’on approfondit les choses et que l’on connaît le fort et le faible des opinions 8. » Les ouvrages publiés par les maîtres du collège prouvent que l’actualité la plus brûlante n’était pas absente de leurs cours.

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PRÉPARATIONS

Le recteur, le P. Etienne de Champs, s’était rendu célèbre, dès ses thèses de doctorat, en montrant que, sur la question du libre arbitre, Jansénius rejoignait Luther et Calvin. Un autre, le Père Ayrault, futur provincial de Paris, a également laissé un travail sur le jansénisme : Recueil de plusieurs pièces pour la défense de la morale et de la grâce de Jésus Christ. Quant au professeur d’Ecriture Sainte, l’humaniste François Vavasseur, plus connu par ses odes et ses épigrammes, il n’en fut pas moins l’un des premiers, par un ouvrage de 1650, à mettre en garde l’opinion chrétienne contre Jansénius 9. Comme l’avaient fait en d’autres temps les erreurs de Manès ou d’Arius, et comme devaient le faire au début du xxe siècle les théories du modernisme, il était naturel qu’au lendemain des Provinciales le jansénisme retînt fréquemment l’attention des professeurs. Dans leurs leçons sur le libre arbitre, la concupiscence, la grâce, la prédestination, l’Eucharistie, ils en rectifiaient les faussetés et les outrances. Grand profit pour le futur apôtre de la dévotion au Sacré-Cœur. Au spectacle d’une doctrine qui restreignait si douloureusement l’amour de Dieu, et laissait entendre que Jésus Christ n’est pas mort pour tous les hommes, il serait mieux disposé à comprendre l’opportunité de révélations qui devaient confirmer avec une telle insistance la tendresse et l’universalité de cet amour. Au reste, un fort courant d’« optimisme » tendait à prévaloir chez les théologiens de la Compagnie de Jésus. Comme en témoigne déjà saint François de Sales, ils avaient, par opposition au calvinisme, adouci la rigidité de certaines thèses sur les impuissances de l’homme déchu, et mettaient davantage en valeur les aspects plus consolants du dogme chrétien. Assurément, la crainte des jugements de Dieu n’était pas exclue de leurs leçons, mais il est incontestable que tout cet enseignement allait à dégager une théologie plus précise de la miséricorde divine et à former une attitude d’âme obstinément tournée vers la confiance.


ÉTUDIANT À PARIS

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Un pareil appui doctrinal sera pour La Colombière d’un grand secours. Quand on le consultera sur les premières révélations, encore mystérieuses, de Paray-le-Monial, il aura pu, au préalable, juger de leur contenu doctrinal. Ce n’est pas seulement par les rencontres faites à l’intérieur du collège que Paris devait « être utile » à La Colombière. La renaissance catholique commencée sous Louis xiii, sans être l’apanage de la capitale du royaume, s’y montrait plus en évidence et plus riche que partout ailleurs. Il ne pouvait être indifférent à la formation d’un apôtre de vivre plusieurs années dans le climat d’extraordinaire renouveau qu’avaient créé Bérulle, Condren, Bourdoise, Olier et Vincent de Paul. Mêlées à tant d’espérances au sein de la société la plus correcte et la plus polie, se manifestaient d’affreuses misères morales. Sans parler des scandales du trône et de la légitimation par le roi d’enfants doublement adultérins, comment ne pas noter que les quatre années passées par La Colombière à Paris (1666-1670) sont les mêmes où la sémillante marquise de Brinvilliers, après avoir cyniquement essayé ses poisons sur les indigents qu’elle assistait et sur les malades de l’Hôtel-Dieu, empoisonne, entre autres victimes, son père, ses frères et sa sœur ? C’est l’époque où se déroulait, dans les officines de la Voisin et de ses congénères, ce « drame des poisons » qui devait amener, dix ans plus tard, devant la Chambre ardente de l’Arsenal, trois cent soixante-sept accusés, certains portant les plus beaux noms de France, dont trente-six furent punis de mort et presque tous les autres condamnés à la prison perpétuelle, aux galères ou à l’exil 10. Crimes dont certains détails parurent à Louis xiv si répugnants, qu’il ordonna de mettre au feu les procès-verbaux. Pour de pareilles infamies, on comprend que, dans les cloîtres de Paray-le-Monial, le Christ réclamât, en ces années mêmes, des victimes réparatrices. Dans un autre domaine, que le P. Oliva sans doute n’avait pas prévu, Paris devait contribuer à former La Colombière. Maintes fois,


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sans doute, il entendit répéter avec douleur autour de lui le jugement de l’archevêque de Paris, Beaumont de Péréfixe, sur les filles de la Mère Angélique : « Pures comme des anges, orgueilleuses comme des démons 11 » ; on déplorait une obstination qui tournait à l’hérésie et risquait de provoquer un schisme. Entre tant d’événements de l’histoire janséniste, un surtout contribua, au cours de sa théologie, à éclairer Claude sur la loyauté des sectaires. En 1668, lorsque les quatre évêques de Pamiers, d’Alet, de Beauvais et d’Angers eurent souscrit le formulaire d’Alexandre viii, ajoutant qu’ils « se joignaient entièrement » à leurs collègues de France « pour la discipline, comme ils l’étaient déjà pour la doctrine », on put espérer que les récalcitrants battaient en retraite. Mais après avoir reconnu que les « cinq propositions » condamnées étaient en effet condamnables, ils prétendirent que ces propositions ne représentaient pas les opinions de Jansénius. D’accord sur la question doctrinale, ils ne l’étaient pas sur la question de fait. Même alors, le pape et ses conseillers témoignèrent aux obstinés, peut-être par crainte d’un schisme, la plus extrême condescendance. Ils mettaient leur espoir dans la « paix Clémentine ». Par les lettres du P. Oliva, qui transmettaient aux jésuites de Paris les instructions pontificales, Claude connut cette prudence de la cour romaine. « Ni en parole, ni par écrit, mandait le Père Général, on ne doit rien faire contre la paix amorcée avec les jansénistes. Je le recommande et l’enjoins à chacun avec toute la fermeté possible 12. » Plusieurs circulaires insistent dans le même sens. Pouvait-on pousser plus loin les tentatives d’accommodement ? Toutefois, le jansénisme était loin, au collège de la rue Saint-Jacques, d’absorber toutes les préoccupations. En ces années 1666-1670, si riches en chefs-d’œuvres de toute sorte, où Racine s’imposait aux


ÉTUDIANT À PARIS

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cercles littéraires avec Andromaque et Britannicus, où Molière jetait aux discussions ou aux rires de la Cour et de la Ville le Misanthrope, Tartuffe et le Bourgeois gentilhomme, les gens cultivés avaient mieux à faire que de s’immobiliser sur les cabales d’une secte. Pour la formation oratoire de La Colombière, notamment, est-il indifférent qu’il se soit trouvé à Paris à l’époque des plus éclatants triomphes de Bossuet, alors que le grand évêque prononça l’oraison funèbre d’Henriette-Marie de France, la « reine malheureuse », et dix mois plus tard celle de sa fille, Henriette-Anne d’Angleterre ? Claude était là également lorsque se produisit dans la capitale un des succès les plus soudains qu’enregistrent les annales de l’éloquence sacrée. « Vers la fin de l’année 1669, déclarent les Lettres annuelles du Collège, le P. Louis Bourdaloue, après deux ou trois discours prononcés dans l’église Saint-Louis de la maison professe, attira un si grand nombre d’évêques et de personnes de qualité, que les jésuites eux-mêmes pouvaient à peine trouver place dans la nef ou dans les tribunes. Le sérénissime roi de Pologne, Casimir, le prince de Condé, le duc d’Enghien honoraient l’assemblée de leur présence, ainsi que des pairs de France, des généraux illustres, des dames et des seigneurs de la plus haute noblesse 13. »


chapitre v

Avec les fils de Colbert

ans le même collège où La Colombière s’adonnait à la théolo gie, quinze cents écoliers étudiaient la grammaire et les lettres, dont le tiers à peine — quatre cent quarante aux bonnes années — étaient internes. Répartis en des chambrées plus ou moins vastes, ces pensionnaires vivaient un peu de la vie de famille, sous la surveillance amicale des étudiants en théologie. Cependant, au cours des quatre ans passés alors à Paris, le Père Claude bénéficia d’un régime de vie exceptionnel. Dès 1664, Colbert avait confié au P. Dominique Bouhours l’éducation de son fils aîné, Jean-Baptiste, le futur marquis de Seignelay, alors âgé de treize ans 14. Quand celui-ci, accompagné de son frère Jacques-Nicolas, futur archevêque de Rouen, fréquenta le grand collège, La Colombière fut donné au P. Bouhours comme adjoint, puis comme suppléant dispensé, de ce fait, de toute fonction dans le pensionnat. L’éducation de l’aîné des Colbert dut offrir des difficultés. Sa morgue le faisait, dit-on, détester de ses camarades. Colbert déplorait cet orgueil. Dans une instruction manuscrite adressée à son aîné, il écrit : « Mon fils doit faire souvent réflexion sur ce que sa naissance l’aurait fait être, si Dieu n’avait pas béni mon travail et si ce travail n’avait été extrême. » Jean-Baptiste donna plus de satisfaction du côté des études. Au terme de ses deux dernières années de collège, il fut admis à soute-

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nir publiquement ses thèses scolaires : d’abord à la fin de juillet 1667, pour toutes les connaissances comprises sous le nom de « Logique », ensuite à la fin d’août 1669, pour l’ensemble de la « Philosophie » et des « Mathématiques ». L’empressement que manifestèrent à chaque fois, pour accourir rue Saint-Jacques, les plus illustres dignitaires du parlement et de la cour témoigna de la faveur dont jouissait auprès du roi le père du jeune lauréat 15. Un pareil succès accrut l’attachement de Colbert pour le précepteur de ses fils. Dans sa demeure où fréquentaient, autour du nouveau Mécène, tant d’hommes de lettres et de science, il invitait fréquemment La Colombière. La société choisie que le Jésuite y rencontrait eut bien vite apprécié le charme de son esprit et sa vaste culture littéraire. Olivier Patru, l’homme de France qui parlait le mieux le français, et dont l’influence alors à l’Académie était prépondérante, « admirait, dit un contemporain, les réflexions du P. La Colombière, touchant les secrets du style. Cet excellent maître a entretenu plusieurs années un commerce de lettres avec lui et il allait jusqu’à dire que ce Père était un des hommes du royaume qui entendait le mieux notre langue ». Les observations que La Colombière fit alors sur la société de l’époque enrichirent son expérience. Combien de ses « réflexions chrétiennes », surtout aux chapitres du « Monde », de « la Richesse », des « Grands », combien de croquis de mœurs, utilisés dans ses sermons, ont trouvé là leur origine. Y eut-il aussi, chez le jeune précepteur, à cette époque, trop de facilité à se plier à certaines coutumes des beaux esprits ? Il le semblerait, s’il faut en croire l’histoire d’une disgrâce, dont la première mention, dans une lettre de 1733, resta complètement ignorée jusqu’à la fin du xixe siècle. Quel degré de certitude mérite cet épisode ? Pour permettre d’en juger, quelques détails sont nécessaires.


AVEC LES FILS DE COLBERT

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Dans la première moitié du xviiie siècle, le président Dugas, prévôt des marchands de Lyon, et son cousin, François Bottu de SaintFonds, qui habitait Villefranche-sur-Saône, avaient pris l’habitude, pour charmer leurs loisirs, d’échanger une correspondance assidue et abondante 16. Né en 1670, Laurent Dugas avait été, très jeune, élève au collège de la Trinité. C’est tout à fait par hasard, en réplique à une anecdote assez étrange, que le président Dugas se trouve amené à parler de Claude La Colombière. Son cousin lui avait narré la mésaventure d’un Cordelier qui, prêchant devant le roi, « fut saisi après son exorde d’un mal de cœur et d’une envie de vomir si subite, qu’il n’eut pas la force d’y résister… Il inonda des dames qui n’étaient pas loin de la chaire 17. » « Je ne vois rien de plus humiliant, répondit le président Dugas. Ce sera peut-être pour ce pauvre Cordelier l’occasion de devenir un grand saint. Ce fut également une disgrâce qui éleva le P. La Colombière à son éminente sainteté 18. » M. de Saint-Fonds, qui n’avait jamais entendu parler d’une pareille mésaventure, interrogea. Et quinze jours après, Dugas répondait : « Voici la disgrâce du P. La Colombière. Il était préfet des enfants de M. Colbert ; ce ministre l’aimait beaucoup et en faisait cas. Il le menait souvent chez lui. Un jour, M. Colbert étant entré dans la chambre du Père qui était sorti, il vit sur sa table un recueil écrit de sa main et ouvert. Il y jeta les yeux et il lut une épigramme sur la taxe des boues et lanternes qui fut imposée sur toutes les maisons de Paris. Elle finissait par ces deux vers : Colbert est sorti de la boue, Il craint encor d’y retomber. M. Colbert fut vivement piqué et demanda aux supérieurs de renvoyer ce Père dans sa province 19. »


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PRÉPARATIONS

Ces lignes constituent l’unique source que nous possédions. En dehors d’elles, rien ne permettrait même de soupçonner que La Colombière ait eu à s’occuper des fils de Colbert. Faut-il accepter cette anecdote ? Postérieure de soixante-huit ans, la lettre de Laurent Dugas suffit-elle à l’authentiquer ? Paradoxal, Henri Bremond se contente de dire : « L’histoire est trop jolie pour n’être pas vraie 20. » Le fameux édit « des boues et lanternes » étant de 1666, la concordance existe, il est vrai, pour les dates. Heureux de pouvoir sortir la nuit sans être éclaboussés à chaque pas, les Parisiens félicitèrent de tout cœur le ministre. Mais sous l’impôt qui s’ensuivit, les contribuables se vengèrent, de la seule arme permise alors contre les puissants : la raillerie. Les deux vers incriminés rappelaient l’origine modeste de Colbert, dont les parents avaient exercé le commerce à Reims, rue Cérès, à l’enseigne du « Long Vestu ». On s’est toutefois étonné. Distingué comme l’était La Colombière, au surplus précepteur, c’est-à-dire avant tout professeur de bonnes manières, est-il vraisemblable qu’il ait, de sa propre main, même simplement à titre documentaire, transcrit une épigramme offensante pour le père de ses élèves ? Il écrit dans ses notes spirituelles : « Ignoré-je ce que la bienséance exige de moi quand je dois traiter avec les hommes ? » Motif de doute plus décisif : le silence que garde le saint sur cet épisode. Pas une fois, dans ses notes intimes de retraites ou dans sa correspondance, il ne fait allusion à une disgrâce, dont un spirituel comme lui n’eût pas manqué de remercier Dieu comme d’une grâce. Ajoutons que, dans les nombreuses lettres écrites à cette époque par le P. Oliva, soit à Colbert, soit aux provinciaux de Paris et de Lyon, aux P. Annat et Ferrier, confesseurs du roi, aux recteurs du collège et de la maison professe de Paris — lettres où sont relatées parfois de moindres mésaventures —, on ne trouve aucune trace de celle-là. Enfin, si La Colombière s’était rendu coupable d’une pareille


AVEC LES FILS DE COLBERT

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imprudence ou maladresse, est-il vraisemblable qu’on l’eût choisi, quelques années plus tard, Colbert étant encore au pouvoir, pour aller remplir en Angleterre une mission importante et délicate ? Aussi, en présence de la pénurie de documents, cette anecdote ne semble pas pouvoir être maintenue. D’ailleurs, pour expliquer le retour de La Colombière à Lyon, nul besoin d’invoquer une fâcherie de Colbert. C’est d’une manière tout à fait normale qu’à la fin de l’été 1670, sa théologie terminée, le Père réintégra sa province. Prêtre depuis le 6 avril de l’année précédente, veille du dimanche de la Passion, il y revenait préparé à toutes les tâches du ministère apostolique.


chapitre vi

Professeur à Lyon 1670-1673

e P. Claude avait enseigné cinq ans en Avignon la grammaire et les lettres, conduisant ses élèves de la sixième aux humanités. En lui confiant au grand collège de Lyon la chaire de rhétorique, le P. Paul Suffren, provincial, lui donnait un témoignage de satisfaction et lui permettait de compléter le cycle de son enseignement littéraire. Lorsque La Colombière avait quitté Paris, le P. Bouhours, pris à partie par les Jansénistes à cause de sa Lettre à un Seigneur de la cour, l’avait prié de lui. communiquer, en vue de répliques éventuelles, les observations qu’il pourrait recueillir sur les ouvrages publiés par Port-Royal. Claude avait accepté. Puis le tourbillon pédagogique l’avait enveloppé de ses exigences… Et sur la fin de l’année scolaire 1670, le 1er juillet, il constatait, dans une lettre au P. Bouhours, que « la Providence de Dieu semblait prendre plaisir » en l’empêchant de tenir sa promesse, « à le priver de la plus sensible consolation qu’il eût en cette vie ».

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« Je suis accablé d’affaires désagréables, ajoutait-il, et, pour comble de malheur, je ne saurais m’appliquer à aucune. Le mal de tête vous laisse en repos cette année ; j’en ai une joie extrême, mais je crois que c’est, à cette heure, à mon tour. » Dans leur ensemble toutefois, ces lignes ont de l’allure. Les observations de La Colombière ne se bornent pas à des chicanes. C’est à toute une manière d’écrire l’histoire qu’elles s’en prennent, justement et


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À PARAY-LE-MONIAL

« de très bonne encore ». Aussi un maître de la critique, Henri Bremond, après avoir cité largement cette lettre, a-t-il pu dire : « La confrérie des critiques n’ayant pas encore de patron — nous abandonnons saint Jérôme à l’Académie des Inscriptions — en voilà un tout trouvé. Car le P. Claude sera canonisé quelque jour certainement et bientôt peut-être. Demain, s’il ne tient qu’à moi 21. » Humaniste au goût très sûr, La Colombière n’eut pas à faire usage de ces dons pour la critique, du moins par écrit ni pour le grand public. Mais ces dons étaient de bon augure pour l’enseignement littéraire qu’il venait donner au collège de la Trinité. Ses élèves de rhétorique en furent, durant trois ans, les heureux bénéficiaires. Deux discours prononcés à l’occasion de l’ouverture des classes, et certaines pages des Réflexions chrétiennes sur l’éducation des enfants, permettent d’entrevoir les lignes maîtresses de l’enseignement du professeur. Ætas litterarum aurea, « l’Age d’or des Lettres », tel est le titre du premier discours 22. Ce n’est point la querelle des Anciens et des Modernes. Pour Claude, il est clair que les Anciens l’emportent, haut la main. Mais des Grecs ou des Latins, du siècle de Périclès ou du siècle d’Auguste, à qui la palme ? Il hésiterait sans doute s’il n’avait résolu d’envisager le problème surtout d’un point de vue pratique, pédagogique, pourrait-on dire : il veut louer le siècle où se rencontrent « les écrivains que nous devrions de préférence aimer et prendre pour modèles ». Dès lors plus d’hésitation. « Je vous montrerai que l’époque, communément appelée siècle d’Auguste, qui s’étend de la naissance de Cicéron à la mort de cet empereur, fut vraiment l’âge d’or des génies et des lettres… Il s’y est produit, dans l’art de parler et d’écrire, un tel concours des hommes les plus éminents, que la nature a semblé vouloir alors se surpasser et s’épuiser elle-même. »


PROFESSEUR À LYON

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A la Saint-Luc de 1673, Claude choisit, pour faire pendant à « l’éloge du Siècle d’Auguste », « l’éloge de l’Orateur français » 23. La Colombière ne peut oublier ce qu’il doit, comme tant d’autres, à Olivier Patru. Sans le nommer — cela sans doute eût sonné faux dans un discours latin —, mais en termes assez clairs pour que tous les lettrés de l’assistance le reconnaissent, il déclare : « Parmi les orateurs dont les œuvres sont entre vos mains, prenez, pour m’en tenir à un seul, cet homme qui est l’honneur et la lumière de l’Académie française et du barreau français, celui qu’on appelle “notre Quintilien” et que Quintilien luimême n’hésiterait pas, s’il avait pu le lire, à nommer “notre Tullius”. » L’éloge de Patru se poursuit pendant plus de trois pages. Ainsi, tout en restant fidèle à l’antiquité, La Colombière était fort loin, pour sa formation littéraire et celle de ses élèves, de jeter en bloc l’anathème à son temps. Plus moderne encore nous apparaît-il, et plus proche de nous, par ses idées sur l’éducation. Que ce soit en la personne des grands élèves, dont il s’occupe en rhétorique ou chez les petits, qui lui sont confiés dans la congrégation des Saints-Anges, le religieux constate avec douleur que les parents détruisent trop souvent, par leur manière de parler et d’agir, les enseignements donnés ailleurs à leurs fils 24. « N’est-il pas surprenant que des parents chrétiens ne proposent aux enfants que des motifs humains pour les animer à faire ce qu’on demande d’eux et que tout ne tende qu’à nourrir le luxe et l’ambition ? Cet homme, leur diront-ils, qui était de basse naissance, a été élevé aux charges les plus illustres, a acquis de grandes richesses, s’est marié à une femme très opulente, a bâti une superbe maison… On ne


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À PARAY-LE-MONIAL

songe jamais à leur donner pour modèle que des personnes qui tiennent un rang considérable dans le monde ; on ne les entretient point de ceux qui règnent dans le ciel. » Dans ce qui suit, ne croirait-on pas assister à une conversation de parloir, incisive, persuasive ou, mieux, à une « direction » de conscience ? « Que faites-vous dans votre famille, si vous ne travaillez pas à élever vos enfants ? C’est l’unique chose que vous avez à faire ; c’est en quoi Dieu veut être servi de vous ; c’est de quoi il vous demandera compte. Vous leur avez amassé du bien. Etait-ce ce que Dieu attendait ? Ça, vous dira-t-il au jour du jugement, cette âme que je vous ai confiée, qu’est-elle devenue ? C’était la vigne que le Seigneur vous avait donnée à cultiver… Quelles maximes leur avez-vous inspirées ? Sontils sages ? Craignent-ils Dieu ? Sont-ils bien instruits de nos mystères ? Plusieurs n’auront rien à répondre, parce qu’ils ne sauront pas même ce qui en est. » On assiste à l’interrogatoire, et l’on pense bienheureuses les âmes qui, ayant rencontré un pareil directeur, acceptent de se laisser élever par lui.


chapitre vii

Prédication et renouveau 1673-1674

n 1673, La Colombière quittait le professorat et devenait prédi cateur dans l’église du collège de la Trinité. C’est tout un foyer d’apostolat que le religieux, par sa nomination de concionator in templo, était chargé d’intensifier. Il aurait comme auditeurs, chaque dimanche et jour de fête, une élite intellectuelle, prise en partie dans la congrégation des Notables. Fonction délicate et très en vue, que l’on ne confiait d’ordinaire qu’à des orateurs expérimentés, ayant fait leurs preuves ailleurs. Les supérieurs pensaient ainsi lui ouvrir en France une carrière féconde, qui ferait honneur à son ordre. Sans le savoir, ils l’aidaient à se préparer pour une mission lointaine. Lorsque La Colombière, en effet, sera improvisé « prédicateur à la cour d’Angleterre », son meilleur viatique sera constitué par les sermons prêchés durant ces douze mois, soit à la Trinité, soit en différentes paroisses et communautés lyonnaises.

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Durant cette période qui suit son sacerdoce, il faut noter chez La Colombière une importante évolution qui marque le début de son ascension spirituelle. L’occasion lui en est fournie par les infractions dont souffrait alors la discipline religieuse autour de lui. Contrecoup peut-être de l’exubérance de prospérité nationale qui marqua cette époque. Un jeune roi sincèrement aimé, déjà trop


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flatté, autour duquel les provinces de France, longtemps secouées par des dissensions religieuses et des guerres, se serraient comme une grande famille ; la civilisation brillante qui se développait à son contact, et plus encore les magnifiques espérances qui rayonnaient de toute sa personne : en fallait-il davantage pour faire passer à travers le royaume une sorte de griserie collective ? Et comment s’étonner que les collèges n’y fussent pas complètement insensibles ? Grandeurs et misères… Felix culpa, serions-nous tenté de dire : heureux fléchissement, sur lequel on aurait d’autant plus tort de jeter le voile, qu’il coïncida avec la réforme sévère que saint Claude, par une généreuse réaction, commença de s’imposer. Depuis plusieurs années, le P. Oliva s’affligeait de voir, dans la province de Lyon, un grand nombre de religieux abandonner leur vocation. Source fréquente de ces défections, disait-il « la lecture des auteurs et poètes modernes », bonne uniquement à remplir l’esprit « de curiosités vaines, de frivolités et d’intrigues d’amour, souvent peu chastes 25 ». Ce qui est blâmé, c’est la lecture des romans et poèmes dangereux ou frivoles, non pas l’étude même et l’usage de la langue française. On était bien heureux d’avoir — sans parler de Bourdaloue un Bouhours et un Rapin, pour répondre à ces Messieurs de Port-Royal. Ici ou là se manifestent aussi quelques blessures de la pauvreté religieuse et à l’esprit de sacrifice : « L’usage du chocolat, jusqu’ici saintement ignoré dans la province de Lyon, écrit le Général, commence à s’y introduire et se glisse des Pères plus âgés jusqu’aux jeunes. Pour s’en procurer, certains importunent leurs amis du dehors par des demandes d’argent. » Aussi, le P. Oliva interdit-il absolument l’usage du chocolat. Il se réserve à lui seul, sur ce point, le droit de dispense, déclarant très net — vu que cet aliment était alors tenu pour un tonique — qu’il « n’accordera la permission d’en user qu’aux Pères accablés par la vieillesse ou l’infirmité ». Quant aux « autres, plus jeunes ou plus robustes, qu’ils comprennent bien qu’ils ne doivent


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d’aucune manière songer même à l’obtenir 26 ». Cette lettre « ayant été lue publiquement au réfectoire » vers le début du carême de 1671, Claude La Colombière en eut certainement connaissance. Cependant, le Père Général médite un projet. Il s’en ouvre le 31 mars 1671. « Une expérience de plusieurs années m’a convaincu d’abord que les provinces de la Compagnie sont presque toujours mieux gouvernées par un provincial étranger que par un homme de la région, et de plus qu’elles ont assez souvent besoin d’un étranger 27. » Le P. Oliva a beau ajouter « Je n’affirme d’ailleurs pas cela de la province de Lyon », il n’en nommait pas moins, peu après, comme provincial en cette ville, un Parisien : le Père Etienne de Champs, que Claude avait eu pour recteur au collège de Clermont. Le même jour et par la même lettre, le P. de la Chaize était mis à la tête du collège de la Trinité 28. Ces deux nominations furent, pour les observances religieuses, d’une efficacité surprenante. Pendant trois ans, les lettres du P. Oliva au Provincial, aux recteurs et aux consulteurs de province, ne tarissent pas d’éloges à l’adresse du P. de Champs et du P. de la Chaize. C’est « dans la province une transformation complète 29 ». Dans quelques années on ne trouvera plus rien à reprocher aux jeunes religieux qu’un peu « trop d’élégance, à la manière des gens de cour, dans le port de la barbe 30 ». Ce n’est point par des ordonnances ni par des sanctions que de pareils résultats peuvent s’obtenir, mais par des contacts d’âmes et l’ascendant personnel. Le plus ferme appui des supérieurs, quand ils doivent opérer ces redressements, ce sont assurément les âmes de choix qui se décident, comme le fit Claude en cette occasion, à suivre sans réserve les inspirations de la grâce. En parlant ainsi, nous ne formulons pas simplement une hypothèse. Dans une lettre de cette époque, La Colombière affirme les bons effets que les mauvais exemples peuvent, par réaction, produire sur une âme fervente. Ecrivant à sa sœur Marguerite, qui, au mois de


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mai 1674, a pris l’habit à la Visitation de Condrieu, il la félicite « d’être entrée dans une maison où règnent tant de vertu et une charité si parfaite ». Et tout de suite, pressé par le seul contraste de ce qu’il a luimême éprouvé, il ajoute : « Je sais que, quand il y en aurait moins, cela ne pourrait nuire à une personne fervente qui ne cherche que Dieu. Outre qu’on ne pense guère aux défauts d’autrui, quand on est bien appliqué à se corriger des siens propres, tout sert à qui est bien intentionné, et les mauvais exemples qui corrompent les faibles excitent ceux qui ont quelque amour pour Notre Seigneur, par le désir qu’ils ont de réparer ce que Dieu souffre des négligents 31. » « Désir de réparer », notons le mot ; il est important chez le futur confident des révélations du Sacré-Cœur. Saint Ignace n’aurait pu souhaiter en son fils des dispositions meilleures, pour entreprendre avec profit les exercices de cette « école du cœur » qu’est le « troisième an de probation ».


chapitre viii

Le troisième an à Lyon 1674-1675

n peut, à première vue, s’étonner que des religieux, formés depuis longtemps par les épreuves du noviciat, parvenus au sacerdoce après de solides études de théologie, exercés déjà au ministère des âmes et à la prédication, soient encore, avant leurs vœux solennels, soumis à un second noviciat. C’est pourtant ce que saint Ignace a voulu pour ses fils 32. Et en souvenir des deux ans de noviciat, cette période, qui clôture leur formation, porte le nom de « troisième an ». La longue période consacrée aux études et à l’enseignement a pu, dans certains cas, marquer un amoindrissement de la ferveur initiale. Des expériences d’action apostolique ont pu révéler aussi des déficits, des appels nouveaux de la grâce ou des orientations nécessaires. Tout cela, pour être précisé dans la lumière divine, gagne infiniment à rencontrer une période de calme, un climat de prière.

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O beata Solitudo, o sola Beatitudo !… Cette solitude béatifiante, Claude n’irait pas la chercher dans le désert, ni bien loin, mais simplement à l’extrémité méridionale de Lyon, près des rives où se rejoignaient alors, au pied de l’abbaye d’Ainay, le Rhône et la Saône. Tout ce quartier, aujourd’hui si bruyant, percé de voies qui se hâtent vers la gare de Perrache, était alors une presqu’île — on disait même parfois « l’île d’Ainay » complètement entourée de silence.


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Le P. Gilbert Athiaud, qui avait gouverné quatre ans le collège d’Avignon, et connaissait de longue date Claude La Colombière, remplissait au troisième an les fonctions d’instructeur. Après quelques semaines d’attente, pour permettre aux âmes de laisser s’assoupir, sous la brume d’automne, les bruits du monde, les « Exercices spirituels » de trente jours commencèrent : trente jours de complet silence, destinés à mettre en train le travail du troisième an. Résolu à « être extrêmement fidèle et sincère, et à vaincre en ce point l’orgueil, qui trouve une grande répugnance à se découvrir », Claude s’astreint dès le début à tenir son journal spirituel. Il y trouvera le double avantage, d’abord d’aider son instructeur à le mieux diriger, ensuite de conserver pour plus tard le souvenir des lumières qu’il aura reçues et des résolutions qu’il aura formées. Pages précieuses, qui nous permettent de pénétrer au plus intime de son âme. Bien qu’il sente « une grande passion » pour certains livres « qui traitent de la vie spirituelle d’une manière plus relevée, comme Sainte Thérèse, le Chrétien intérieur [de M. de Bernières], &c. » le retraitant se décide à n’en lire aucun, persuadé que « Dieu lui fera trouver dans les points que le Père spirituel lui marquera et dans les livres qu’il lui donnera » tout le nécessaire. Quand, après avoir étudié en détail le journal spirituel, on le parcourt à nouveau rapidement pour saisir ce qui en fait l’unité, on s’aperçoit sans peine qu’il constitue d’un bout à l’autre un drame. « Je sens deux hommes en moi… » Lutte entre la confiance en Dieu, où le religieux s’est solidement établi, et la crainte qu’il éprouve, angoissée à certains moments, de ne pas pouvoir, dans son apostolat futur, triompher de son attache à l’estime des hommes. Claude a reçu en partage de magnifiques talents, qui l’ont mis en évidence. Seul entre ses confrères lyonnais, il est allé faire sa théologie à Paris. Il a eu, même avant son sacerdoce, des succès peu ordinaires, comme prédicateur dès son professorat d’Avignon, et comme humaniste jusque dans les salons littéraires du grand monde. Il a vécu dans


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l’entourage d’un premier ministre. Un Académicien l’a honoré de son amitié. Un charme composé de finesse et de douceur exquise émane de sa personne et attire. C’est un homme de relations : il est né pour l’amitié. Emotif à l’excès, doué pour les arts et la musique, il se déclare « porté naturellement à l’amour du plaisir 33 » [211]. Mais ce qui le captiverait surtout, s’il se laissait aller à ses tendances, c’est le souci de sa réputation, les applaudissements, ce qu’il appelle son « désir de vaine gloire » ; c’est là sa « passion dominante » [38]. Or, la moindre attache au moindre de ces plaisirs, dès lors qu’elle est librement acceptée, lui paraît un larcin sur le don total que Dieu réclame. Reprendre au compte-gouttes quelque chose dans sa coupe d’offrandes lui fait horreur. De là le drame qui se déroule au cours de la retraite drame tout intérieur, comme dans une tragédie classique. Dès le début, cet homme, qui a formé devant Dieu la résolution d’être « extrêmement sincère », constate qu’il porte une véritable « envie à ceux que la cécité ou quelque autre indisposition habituelle sépare de tout commerce du monde » ; toutes les occasions de vaine gloire leur sont supprimées. « Obligés à vivre comme s’ils étaient déjà morts », ils sont établis « dans un plus grand repos et dans un détachement » qui n’exige pas des combats sans fin. « Une prison perpétuelle où une calomnie m’aurait jeté me semblerait une fortune incomparable, et je ne crois pas qu’avec le secours du Ciel je m’y ennuyasse jamais. » [3] Au cours de la seconde semaine, où saint Ignace invite ses retraitants à contempler les scènes de la vie du Christ, Claude prend une joie très douce à y rechercher les exemples d’anéantissement, d’humiliation, de détachement, de vie obscure et cachée, d’obéissance : chose facile à l’Incarnation, la Nativité, la fuite en Egypte, à Nazareth, au Baptême… « Il me semble que je ne me suis jamais si bien connu mais je me connais si misérable que j’ai honte de moi-même, et cet-


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te vue me cause de temps en temps des accès de tristesse, qui me porteraient au désespoir si Dieu ne me soutenait. » [36] Et plus loin : « Il me semblait entendre Dieu au fond de mon cœur, qui, parcourant toutes les vertus, me faisait voir clairement que je n’en avais aucune ; je l’ai prié instamment de me conserver toujours cette lumière. » [50] La méditation de la Passion, durant la troisième semaine, affermit le retraitant dans ces dispositions. En face de Jésus « traité de fou par Hérode », ce cri jaillit de ses lèvres, conclusion d’un mouvement d’âme longuement entretenu : « Mon Dieu, je veux me faire saint entre vous et moi. » [59] Et après l’ensevelissement au sépulcre : « Un homme à qui on ne songe plus, qui n’est plus rien dans le monde, qui n’est de rien, voilà l’état où il faut que je sois à l’avenir, et je souhaite d’y être entièrement en effet. » [65] Même les mystères glorieux de la quatrième semaine aboutissent, pour le retraitant, à ces conclusions de renoncement sans réserve. A l’Ascension, après avoir contemplé Jésus qui, « détaché entièrement du monde et de la terre, s’élève sans peine au ciel », il ajoute : « Pour moi, je demande à Dieu de pouvoir vivre entre le Ciel et la terre, sans jouir ni des plaisirs d’ici-bas, ni de ceux du paradis, dans un détachement universel, n’étant lié qu’à lui seul, qu’on trouve partout. » [70] Quelques jours plus tard, la grande retraite se termine par cette maxime de grande allure, à la fois acte d’amour et consigne d’action : « A quelque prix que ce soit, il faut que Dieu soit content. » [76] Ainsi la connaissance impitoyable, que l’Esprit Saint donne à La Colombière de son penchant à la vaine gloire, aboutit à cette pre-


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mière conclusion, qu’elle le détermine à fuir les applaudissements du monde, pour convoiter l’obscurité d’une vie cachée. Cette connaissance eut un second résultat, encore plus important : elle va fournir un appui à sa théologie de la confiance. Il avoue bien un instant que la conviction de ses misères affaiblit beaucoup une certaine confiance ferme qu’il conservait en la miséricorde de Dieu. Il va jusqu’à écrire « je n’ose plus lever les yeux au Ciel ; je me trouve si indigne de ses grâces que je ne sais presque si je ne leur aurai point fermé toute entrée. » [50] Etape provisoire, permise de Dieu, parce qu’elle est très utile à la sanctification personnelle : cette conviction purifie l’âme, la maintient dans la défiance complète de soi-même et donne le sentiment, de plus en plus vif, du « Sans moi, vous ne pouvez rien faire ». Etape plus nécessaire encore à la formation d’un apôtre : ainsi se persuadet-il à l’évidence que, pour toucher un pécheur, il ne peut rien. « Quelle folie de penser qu’avec quelques paroles en passant on puisse faire ce qui a tant coûté à Jésus Christ. » [51] Mais si le sentiment de ses misères est bien, pour La Colombière, la condition de sa confiance, il n’en est pas le fondement. Ce fondement, c’est la grâce divine, grâce actuelle de tous les instants, mais surtout grâce sanctifiante, présence de Dieu en nous, participation à la vie même de Dieu qui fit de nous ses fils. Plus il avancera vers son terme, plus nous verrons saint Claude prendre conscience de cette habitation divine. Mais, dès son troisième an, avec quelle douceur il se laisse imprégner par les joies qu’elle lui cause. « Il me semble qu’on est bien à son aise en un asile si sûr et si doux, et que je n’y dois craindre ni les hommes, ni les démons, ni moi-même, ni la vie, ni la mort. » [981] Ayant ainsi opéré le redressement, le P. Claude se tient assuré de ne jamais perdre cette confiance retrouvée, puisque, plus il se sentira misérable, plus il aura de motifs de compter sur la grâce et de se reposer sur Dieu.


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C’est là tout le sens de son célèbre « Acte de confiance », péroraison du sermon qu’il prononcera sous peu sur cette vertu. Dans sa direction des âmes, la Colombière, non seulement s’inspirera de ces principes, mais, en les adaptant aux situations diverses de la vie, il ne fera le plus souvent qu’en monnayer le trésor.


chapitre ix

Vœu de fidélité « sans réserve »

ers la fin de la seconde semaine de sa grande retraite, le P. Claude venait, un après-midi, de lire le récit de la mort de Jean Berchmans. « Je fus extrêmement touché de ce que dit alors ce saint jeune homme, qu’il avait une grande consolation de n’avoir jamais rompu aucune règle » de son institut. Et moi, pensa-t-il soudain, « que pourrais-je dire touchant cet article, s’il me fallait rendre compte à Dieu ? » « Je conçus tout d’un coup une si grande douleur d’avoir si mal observé mes règles, que j’en versai des larmes avec abondance… » Quelles qu’aient été ces négligences, nous savons que « depuis trois ou quatre ans » — l’époque où il avait pu observer autour de lui un relâchement de ferveur —, Claude s’était repris et méditait le projet de s’engager par vœu à l’observation de toutes ses règles. [40] Le moment était venu de réaliser son dessein.

V

« Je me sens porté, écrit-il, à vouer à Dieu l’observation de nos Constitutions, des Règles communes, des Règles de modestie et des Règles des prêtres, en la manière qui suit. » [41] Ce n’est donc pas uniquement à propos de certaines actions de la journée que Claude va promettre une stricte observance, mais à propos de toutes, du lever au coucher. Non seulement pour ses devoirs de piété envers Dieu, mais pour l’apostolat et la charité envers le prochain, la soumission aux supérieurs, la pénitence et la mortification des sens. Et le vœu ne portera pas simplement sur des actes déterminés ou des


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pratiques spéciales, mais sur des tendances générales de perfection, concernant l’humilité, l’abnégation de soi-même en toute chose, le renoncement à toute affection naturelle, la pureté d’intention. Parmi les motifs qui le pressent, il en est un dont chaque terme est à peser. Et si l’on ne songeait à la grâce de Dieu qui en rendra possible l’exécution, il paraîtrait présomption inhumaine, témérité folle : « Pour rompre tout d’un coup les chaînes de l’amour-propre, et lui retrancher pour toujours l’espérance de se satisfaire en quelque rencontre ; laquelle espérance me semble toujours vivre, dans quelque état présent de mortification qu’on puisse être. » Amour d’expiation surtout : « Pour réparer les irrégularités passées, par la nécessité où l’on se met d’être régulier autant de temps qu’il plaira à Dieu de nous prolonger la vie. Ce motif me touche beaucoup, et me presse beaucoup plus que tous les autres. » Amour de reconnaissance pour « les miséricordes infinies que Dieu a exercées en mon endroit ». Amour de respect pour « la volonté divine, qui mérite bien d’être exécutée sous peine de damnation éternelle, quoique Dieu par sa bonté infinie ne nous y engage pas toujours sous de si grièves peines ». Désir enfin de « faire ce qui est en mon pouvoir pour être à Dieu sans réserve ». Vu du dehors, ce rapport, avec ses divisions et subdivisions multiples, peut d’abord rebuter. Mais si l’on accepte de lire, lentement, par le dedans, en s’associant à la pensée de l’homme qui tient la plume, alors une intense émotion vous saisit, d’autant que, plus on avance dans le lecture, plus on constate la sérénité de celui qui se condamne à mort. Pour prévenir, en effet, les objections possibles, il écrit tranquillement : « 1o Je ne trouve pas plus de peine à observer tout ce que ce vœu renferme, qu’un homme porté naturellement au plaisir en doit avoir à garder la chasteté, laquelle l’engage à tant de combats et à tant de vigilance.


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« 2o Dieu, qui a inspiré nos Règles à saint Ignace, a prétendu qu’elles fussent observées. Il n’est donc pas impossible de le faire. Or, le vœu, bien loin d’en rendre l’observation plus difficile, la facilite au contraire, non seulement parce qu’il éloigne les tentations par la crainte de commettre un péché grief, mais encore parce qu’il engage Dieu à donner de plus forts secours… » « Sous peine de damnation éternelle », « crainte de commettre un péché grief », il est manifeste, d’après ces mots, que le saint voulait s’engager gravement, et qu’il aurait désiré mettre entre la violation de ses règles et sa volonté la barrière du péché mortel. Mais, puisque le péché mortel comporte la sanction de la damnation éternelle, il appartient à Dieu seul, et à l’Eglise, dépositaire des pouvoirs divins, d’en fixer la limite. Un chrétien peut bien s’engager à avoir pour certaines infidélités, qui sont de leur nature vénielles, la même horreur qu’il a pour le péché mortel ; mais il ne peut faire qu’une faute vénielle par elle-même devienne pour lui mortelle, si Dieu, qui est le seul maître de ses sanctions, ne l’autorise expressément 34. Cependant, même cette restriction faite, certains se sont étonnés. A-t-on le droit de s’imposer, sous peine de péché même véniel, des pratiques de vertu qui sont simplement de conseil ? De plus, un vœu pareil, portant sur des points si multiples, ne va-t-il pas resserrer l’âme et lui enlever toute spontanéité d’allure ? Deux questions que l’on ne peut éluder. Ce sera, du même coup, nous aider à mieux comprendre les intentions du saint. A qui demande si tout fidèle peut, de sa propre autorité, s’obliger rigoureusement à des pratiques de simple conseil, c’est-à-dire faire que leur omission constitue désormais pour lui un acte de désobéissance formelle, on répond en général par la négative. Les fondateurs d’ordres n’ont pas voulu que les règles de leur institut — sauf pour l’objet essentiel des trois vœux de religion —, obligent sous


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peine de péché même véniel. Sans autorisation, un religieux ne peut licitement contracter un pareil engagement. Et de la part d’un supérieur, il y aurait témérité à le permettre sans des motifs longuement pesés. Nous venons de voir ceux qui ont inspiré le P. La Colombière. D’un élan très vif du cœur, il veut s’obliger de la façon la plus étroite, persuadé que plus fort sera le lien qu’il se crée envers Dieu, plus digne sera la preuve d’amour qu’il lui donne. D’ailleurs, il sait fort bien, d’une certitude pratique, qu’il ne manquera pas aux règles ainsi vouées. Il le sait surtout par suite d’une application de sa théologie de la confiance « Je ne m’appuie ni sur ma résolution, ni sur mes propres forces, mais sur la bonté de Dieu, laquelle est infinie, et sur sa grâce, qu’il ne manque jamais de communiquer abondamment, et d’autant plus qu’on s’efforce de faire davantage pour son service. » [E, 7o] Nous n’aurons pas grand-peine maintenant à résoudre le deuxième doute qui se posait. Enserrée par tant de liens, l’âme ne risque-t-elle pas de perdre toute spontanéité ? A ceux qui n’ont lu de saint Claude que certains extraits de sa grande retraite, il a pu, en effet, donner parfois cette impression de contrainte. « Par son étrange souci d’introspection, disent-ils, vu le contrôle auquel il soumet des désirs très innocents, il donne l’impression d’un ascète au miroir. Et puis, ne dirait-on pas que, par ses vœux multipliés, il met sa coquetterie à marcher et courir, après s’être ligoté de bandelettes, et qu’il conçoit la perfection comme une série de performances ? Virtuosité n’est tout de même pas vertu. » On pourrait sur ce thème longuement poursuivre… Pour émousser la pointe de paradoxe que recèlent de pareils propos, pourquoi ne pas remarquer, d’abord, que le Père appartenait à un siècle qui se complaisait aux analyses ? Peut-on lui en faire grief ? En 1674, Racine régnait en maître. Mais l’introspection, chez Claude,


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n’est point pure contemplation de soi, moins encore jeu d’esprit de dilettante ou effort de psychanalyste. C’est un examen qui n’a d’autre but que d’assurer le règne de Dieu dans l’âme et de préparer l’action. Lorsque Condren écrivait : « Fuyez comme un enfer la considération de vous-même et de vos offenses », il blâmait une considération de soimême, par où l’âme en viendrait à oublier de contempler Jésus Christ, et négligerait de chercher en sa divine personne des exemples à imiter. La Colombière ne s’efforçait à rien tant qu’à cette contemplation affectueuse. Non moins que d’autres, il veut que l’on « fuie toute inquiétude dans les choses spirituelles 35 ». S’il veut, toutefois, dans la vie chrétienne un peu de « contrainte », et s’il ne renonce pas à porter un regard sévère sur son intérieur, c’est qu’il craint l’illusion et veut s’assurer que son cœur n’a pas trop d’attaches qui l’empêchent d’être à Dieu. Assez vite, d’ailleurs, ces examens, devenus moins nécessaires, diminueront d’intensité ; et nous verrons le saint, dans une nouvelle étape ou ascension, en partie sous l’influence de la dévotion au SacréCœur, tendre à « l’oubli parfait de soi-même 36 ». De plus, si l’on retrouve parfois en La Colombière un esprit quelque peu juridique et méticuleux, de la part d’un fils de notaire royal, faut-il s’en étonner ? Nombreux parmi ses ancêtres furent les hommes de loi et de procédures. La grâce divine ne supprime pas l’atavisme. Cependant, la véritable réponse est ailleurs. Pourquoi prétendre se faire une idée d’un religieux, simplement par la façon dont il se comporte en retraite, c’est-à-dire en un temps passager d’« exercices » ? Qui donc s’aviserait de juger d’un homme d’après son application aux exercices de gymnastique ? Or, dit saint Ignace, « tout comme la marche et la course sont des exercices physiques…, ainsi les examens de conscience, méditations, contemplations, prières vocales ou mentales sont des exercices spirituels, destinés à arracher du cœur toutes les affections désordonnées, pour le disposer à chercher la volonté divine 37 ». Ces exercices sont des temps d’exception ; ils ne constituent pas, pour


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un homme, son climat normal. Et si, quand ils se multiplient, — durant une période militaire ou une grande retraite, — ces exercices occasionnent un peu de raideur, de tension, ou même de contention, ils aboutissent, bien loin de briser les énergies, à les établir en un parfait équilibre et à leur donner plus de souplesse. C’est exactement le bénéfice que le P. Claude retira de son troisième an. Un contemporain, qui vécut longtemps avec lui, décrit ainsi l’aisance et le charme de toutes ses « manières » : « Son honnêteté et sa douceur accompagnaient tous ses mouvements et elles avaient quelque chose de si noble qu’elles relevaient les moindres de ses actions… Il savait plaire, quand la bienséance lui permettait d’être agréable, et son sérieux grave et modeste n’avait rien de farouche et de rebutant… Son silence, son entretien, tout son extérieur était si concerté, qu’en toute rencontre il paraissait un honnête homme et un parfait religieux 38. » Quant à prétendre retrouver en La Colombière, à cause de son vœu, une haine janséniste de la nature, une sorte de pessimisme qui lui ferait condamner tout ce qu’il y a d’agréable dans la vie, une telle caricature serait par trop grossière et dénoterait qu’on ne l’a pas lu. Qu’y a-t-il même de plus optimiste que son attitude, puisqu’il nous invite constamment à trouver, dans nos misères et nos impuissances, un motif de confiance en la miséricorde de Dieu ? Observateur aux yeux très pénétrants, il plaint sans doute les mondains, comme le faisait saint Augustin, de se laisser fasciner par la bagatelle. Il ne condamne pas, pour autant, « ces saints personnages » qui se sont accordé « quelques plaisirs innocents », qui ont « aimé les fleurs, se sont plu à la peinture, divertis à la musique, d’autres à élever des oiseaux…, à faire des vers et à lire les auteurs les plus polis de l’antiquité 39 ». « Je ne les en estime pas moins », affirme-t-il. Mais, l’amour divin primant tout à ses yeux, c’est à cause de cet attrait même qu’il se défie et se tient


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en garde. S’il se refuse tout à lui-même, c’est pour ne rien refuser à Dieu. Son vœu n’est, au fond, que la mise en pratique de ce que demande saint Paul, que nous ne prenions aucun plaisir dans la créature pour elle-même. « Que vous mangiez, buviez ou fassiez quoi que ce soit, faites tout pour la gloire de Dieu 40. » Quand on pense que saint Augustin, — qui n’était pourtant pas manichéen ni pessimiste, — se reproche, dans ses Confessions, le charme trop vif qu’il goûtait à la lumière, la belle lumière d’Afrique ! La Colombière n’est pas allé jusque-là. En renonçant à « jamais prendre, pour le plaisir que la nature y trouve », les jouissances que peuvent procurer les spectacles, la musique, les parfums et les mets [41, A], il n’a rien décrété d’inouï. L’extraordinaire est qu’il ait fait le vœu d’y renoncer. Le prodige est surtout qu’une pareille promesse ne lui ait jamais occasionné le moindre scrupule. Elle est, pour lui, une assurance prise contre les défaillances possibles ; par avance elle y coupe court. Le P. Claude trouvera dans cette pratique un tel soutien qu’il la renouvellera sur d’autres objets, sa vie entière, toujours avec la même sérénité. Car lorsque, après avoir réfléchi et prié, il a sur un point quelconque fait un vœu, la chose est classée : il n’a plus là-dessus d’inquiétude ; plus de temps perdu à élaborer chaque fois une décision. C’est une sécurité, une libération. Dès sa grande retraite, le Père avait prévu qu’il en serait ainsi : « Le soin exact d’obéir aux plus menues observances, écrivait-il, met l’esprit en liberté au lieu de lui causer de la contrainte. » [41, E] Trois ans plus tard, à Londres, expérience faite, il constatera qu’il n’avait pas trop présumé de l’assistance divine. Cette dilatation d’âme produite en lui par la pratique de ses vœux, saint Claude ne fera pas difficulté de la proclamer publiquement, pour prouver à son auditoire l’attirance de Jésus en croix. Le vendredi saint 1678, en terminant, dans la chapelle du palais SaintJames, le récit de la Passion, il s’écriera :


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« Il y a déjà longtemps que je me suis comme cloué à votre croix par les vœux de ma profession ; je les renouvelle ces vœux, je les ratifie en présence du ciel et de la terre ; … je proteste que je ne me trouve point embarrassé de mes liens, au contraire, je voudrais pouvoir les multiplier ou en serrer les nœuds davantage. Que ne puis-je, ô mon divin Rédempteur, par mille et mille vœux, m’attacher à vous si étroitement, que non seulement je ne me sépare jamais de vous, mais que je devienne une même chose avec vous ! » Ainsi, la grande retraite du saint, si elle ne marque pas, comme certains l’ont dit à tort, le sommet de sa perfection, du moins l’annonce et le prépare. Les obligations de surcroît qu’il s’impose sont des liens d’amour qui le libéreront de toute tendance mauvaise, pour l’attacher à Dieu et l’épanouir dans la joie. Un illustre ascète d’Orient, à qui l’on reprochait de faire trop fréquemment des vœux, répliquait : « Dieu est un vœu perpétuel. » En fait, le vœu, qui, bien loin de détruire ou de « fossiliser » notre volonté, la stabilise, est le meilleur moyen que l’homme ait en son pouvoir de se conformer à l’immutabilité divine.


chapitre x

Dernières semaines du troisième an Janvier 1675

A

qui s’imaginerait qu’il suffit aux saints de prendre une résolution, sincère, ferme, pour que désormais tous les remous de leur âme soient apaisés, il faut conseiller de lire ces confidences de saint Claude, écrites peu de jours après sa grande retraite : « Il est étrange combien d’ennemis on a à combattre du moment qu’on forme la résolution de se faire un saint. Il semble que tout se déchaîne, et le démon par ses artifices, et le monde par ses attraits. (Eh quoi ? entre les murs bien clos du troisième an, dans le calme idéal de la presqu’île d’Ainay !…) Si Dieu vous visite, la vanité est à craindre ; s’il se retire, la timidité, le désespoir peuvent succéder à la plus grande ferveur. Nos amis nous tentent par la complaisance que nous avons pour eux… L’indiscrétion est à craindre dans la ferveur, et l’amour-propre partout. » [77] Pour cet homme, doué d’une extrême sensibilité et qui, d’instinct, s’accorde avec son milieu, déplaire, surtout, est intolérable. Claude a consacré une semaine à saint François Xavier. Et voici que, le dernier jour, il est favorisé comme d’une vision de l’avenir. « Tout d’un coup, il s’est fait un grand jour dans mon esprit il me semblait me voir couvert de fers et de chaînes, et traîné dans une prison, accusé, condamné, parce que j’avais


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prêché Jésus crucifié… Est-ce que je dois mourir par la main d’un bourreau ? Dois-je être déshonoré par quelque calomnie ? Ici tout mon corps frissonne ; mais si Dieu me faisait cet honneur, j’embrasserais de bon cœur quoi que ce fût, prison, calomnie, opprobres, mépris, maladie, tout ce qui sera de son goût. Envoyez-les, ces maux, mon aimable Sauveur ! Procurez-les-moi, grand apôtre, et éternellement j’en remercierai Dieu et vous en louerai. » [97] Les dimanches de l’Avent, où saint Jean-Baptiste, par les lectures de l’Evangile, est mis en évidence, c’est surtout le désintéressement total du précurseur qui le retient, son souci de reporter sur le Christ seul les éloges qui voudraient s’attacher à sa personne, spécialement parce qu’on le voit pratiquer ses règles d’une manière très rigoureuse. Claude ne peut s’empêcher de constater que certains les observent avec moins de scrupule. Que faire ? Nier l’évidence ? impossible. Juger en mauvaise part ? il n’en a pas le droit. Sa méthode est simple « Il est peu de mes frères en qui je ne trouve quelque chose d’excellent que je n’ai pas. Il se peut faire qu’ils aient des défauts, mais un pécheur comme moi les doit à peine remarquer ; leurs vertus sont pour l’ordinaire de véritables vertus. » [105] Durant toutes les fêtes de Noël, il se sent inondé de joie, tellement pressé de « se tenir uni à Dieu devenu enfant » qu’il ne peut s’occuper d’autre chose, ni réprimer des exclamations qu’il juge pourtant messéantes 41. « Vous êtes bien bon, mon Dieu, de récompenser si libéralement les violences que je me suis faites. » « Consolations ineffables », qui lui arrachent ce cri : « Cessez, mon souverain et aimable Maître, de me combler de vos faveurs. Vous m’accoutumerez à vous servir par intérêt, ou vous m’engagerez à des excès : car, que ne feraisje pas, si vous ne m’obligiez d’obéir à mon directeur, pour mériter un


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moment de ces douceurs ? » Mais, songeant que ces grâces sont le fruit des souffrances de l’Enfant-Dieu qui naît aujourd’hui, il a comme un regret de jouir : « Accablez-moi de maux et de misères pour me donner quelque part aux vôtres. Je ne croirai point que vous m’aimiez que vous ne m’ayez fait souffrir et beaucoup et longtemps. » [110] Une bonne nouvelle venait, vers la même époque, s’ajouter à ces joies. Par une lettre du 20 novembre 1674 au P. de la Chaize, devenu Provincial de Lyon, le Père Général autorisait La Colombière à prononcer ses vœux solennels de profès. Entré au noviciat le 22 octobre 1659, le temps de vie religieuse requis par l’Institut était révolu ; sans aucun privilège, Claude pouvait être promu. Il prononcerait cet engagement définitif le 2 février suivant. Un mois lui restait pour se préparer. Le dernier mois de son troisième an ; car une fois profès, il serait lancé, bien sûr, dans la moisson de Dieu. Ce que furent les sentiments de ces ultimes semaines, nous avons, pour en juger, non seulement la retraite qui précéda le 2 février, mais d’abord une note émouvante, qui peut lui servir de prélude. Le Père est bien obligé de constater que « les hommes l’estiment et le comptent pour quelque chose ». Mais à ces appréciations élogieuses il « oppose le jugement de Dieu », qui seul importe : de Dieu qui peut se passer de nous « aussi aisément que si nous n’avions jamais été ». A la pensée des âmes nécessiteuses qui vont se trouver dans son champ d’apostolat, la prière jaillit, confiante, humble, obstinée, s’offrant à l’holocauste : « Quelle merveille, Dieu tout aimable, si un jour vous vouliez vous servir de ma faiblesse !… S’il ne faut que le vouloir, je le veux de tout mon cœur ; faites-moi saint, mon Dieu, et ne m’épargnez pas ; car je veux le devenir, quoi qu’il m’en coûte. » [113] Son désir d’être aimé, surtout, allait être mis à une rude épreuve. Quitter Lyon, une ville où, du fait de sa famille, plus encore de son


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professorat et de ses ministères, il s’était acquis tant de relations ! A rester longtemps dans le même endroit, note-t-il, « on s’attache insensiblement et l’on prend racine, ce qui paraît à la peine qu’on sent à la séparation. C’est une espèce de mort que de sortir d’un lieu où l’on a quelques amis » [118]. Une espèce de mort… La Colombière n’a pourtant rien d’une âme romantique ou romanesque ; il est homme, simplement. C’est à propos de la « simplicité de Dieu » que l’aveu lui échappe. Un cri déchirant. « Je me suis senti porté à imiter cette simplicité de Dieu en mes affections, n’aimant que Dieu seul, puisque je trouve en Dieu tout ce que je puis aimer ailleurs… » Et soudain cette explosion émouvante de sincérité : « Mais mes amis, ils m’aiment, je les aime ; vous le voyez, et je le sens. Mon Dieu ! seul bon, seul aimable ! Faut-il vous les sacrifier puisque vous me voulez tout à vous : je le ferai, ce sacrifice, qui me coûtera plus cher que le premier que je vous fis en quittant père et mère. » Et voici enfin, comme toujours, la prière d’offrande où l’âme se ressaisit et s’apaise : « Agréez-le, ce sacrifice si rude, mais en échange, mon divin Sauveur, soyez leur ami… Je vous ferai ressouvenir d’eux tous les jours dans mes prières…, je vous importunerai tant, que je vous engagerai à leur faire connaître et estimer le bien qu’ils auront dans le commandement que vous me faites de n’avoir plus d’ami, pour pouvoir être le vôtre. Soyez donc leur ami, Jésus, le seul et véritable ami ! » [117] Claude n’oubliera point cette offrande. Trois ans plus tard, à son frère Humbert, il écrira, de Londres, avec une franchise dont nul ne pouvait se formaliser : « Quoique je vous aime tendrement, je consentirais volontiers d’être effacé de votre mémoire, si je n’en sor-


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tais que pour faire place à Jésus Christ, qui mérite seul votre tendresse 42. » (1) « Jésus, le seul et véritable ami… » Nous croyons pouvoir, à cause de l’identité des expressions, placer à cette époque la composition d’un essai de cinq ou six pages sur « saint Jean, l’ami de Jésus Christ », dont les éditeurs ont fait la trente-neuvième des Réflexions chrétiennes : élévation pénétrante sur les vraies marques de l’amitié et qui s’achève par cette délicieuse prière : « Jésus, vous êtes le seul et véritable ami. Vous prenez part à tous mes maux, vous vous en chargez, vous savez le secret de me les tourner en bien, vous m’écoutez avec bonté, lorsque je vous raconte mes afflictions, et vous ne manquez jamais de les adoucir. Je vous trouve toujours et en tout lieu ; vous ne vous éloignez jamais ; et si je suis obligé de changer de demeure, je ne laisse pas de vous trouver où je vais. Vous ne vous ennuyez jamais de m’entendre ; vous ne vous lassez jamais de me faire du bien. Je suis assuré d’être aimé, si je vous aime. Vous n’avez que faire de mes biens, et vous ne vous appauvrissez point en me communiquant les vôtres. Quelque misérable que je sois, un plus noble, un plus bel esprit, un plus saint même ne m’enlèvera point votre amitié ; et la mort qui nous arrache à tous les autres amis me doit réunir avec vous. Toutes les disgrâces de l’âge ou de la fortune ne peuvent vous détacher de moi ; au contraire, je ne jouirai jamais de vous plus pleinement, vous ne serez jamais plus proche que lorsque tout me sera le plus contraire. Vous souffrez mes défauts avec une patience admirable ; mes infidélités mêmes mes ingratitudes ne vous blessent point tellement que vous ne soyez toujours prêt à revenir, si je veux 43. »


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Quand on essaie de se représenter comment, dès cette époque, le bienheureux priait, c’est à des pages de ce genre, bien plutôt qu’à ses notes de retraite, que l’on aime à se reporter. Où les supérieurs allaient-ils, pour cette fois, le nommer ? La décision du Provincial, le P. de la Chaize, fut pour plusieurs déconcertante. Les talents de Claude, ses succès, le désignaient pour les chaires d’une grande ville. Et pourtant non : Dieu avait pris au mot ses désirs d’une vie cachée. Il était envoyé dans une bourgade qui ne comptait que seize cents communiants, Paray-le-Monial 44 dans une petite résidence, qui n’était même pas autonome, mais dépendait du collège de Roanne : une maison plus que modeste : trois fenêtres de façade, un étage, — ou deux, si l’on appelle étage quelques mansardes sous le toit ; un collège municipal annexe occupant deux professeurs, à peine l’équivalent d’une école communale de nos jours. Quelle différence avec les collèges d’Avignon, de Paris, de Lyon, où il avait vécu jusqu’alors ! Là, plus de beaux auditoires, nul risque d’applaudissements du grand monde ; finie la société des Bouhours, des Colbert et des Patru. A quoi pensait donc le P. de la Chaize ? Il connaissait pourtant La Colombière, ayant été à Lyon son recteur durant trois ans, et plusieurs mois son provincial. De plus, ce supérieur était un esprit pénétrant, sage conseiller, dont l’archevêque Camille de Neuville déclara longtemps ne pouvoir se passer. Ses qualités étaient assez connues pour que, à la mort du P. Ferrier, confesseur de Louis xiv, le marquis de Villeroy, frère de l’archevêque de Lyon, l’eût proposé comme successeur. Et le monarque venait, en ce mois de janvier 1675, de le choisir pour confesseur 45. Trop perspicace pour n’avoir pas discerné la valeur de La Colombière, comment n’en faisait-il point un meilleur emploi ? Ainsi murmurait la folle sagesse du monde. En dirigeant La Colombière sur Paray-le-Monial, le P. de la Chaize avait des raisons que nous ne tarderons pas à comprendre. Pour une tâche spirituelle embrouillée, qu’il soupçonnait délicate, et qui réclamait un guide très éclairé, pru-


ENFANCE CACHÉE

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dent et hardi, il désignait un de ses fils, dont il connaissait le fonds et le tréfonds, « l’homme de sa droite ». Dans le même temps, Notre-Seigneur, à Paray-le-Monial, faisait entrevoir ce directeur à l’âme de choix qui « avait besoin de sa conduite », par ces paroles : « Je t’enverrai mon fidèle serviteur et parfait ami. »


Deuxième partie

À PARAY-LE-MONIAL


chapitre xi

Une ville « monacale »

on Dieu, je veux me faire saint entre vous et moi », avait écrit le religieux. Et aussi : « Vivre dans un parfait détachement d’affection au milieu du monde… Dieu seul peut opérer ce miracle en moi. » [8] Dieu allait s’en charger, mais par des moyens que le P. Claude n’avait pas prévus. Les jésuites de Paray-le-Monial dépendant du collège de Roanne, il est probable que La Colombière s’arrêta quelques jours dans cette ville, en venant de Lyon, pour prendre les consignes du recteur. Vers la fin de février, il arrivait en vue de Paray. Sur sa droite, au sud, auprès des eaux tranquilles de la Bourbince, se détachaient les trois clochers romans de la belle église du prieuré bénédictin ; un peu en arrière, la masse trapue du château, flanqué de deux tours, citadelle municipale et résidence du capitaine-châtelain. Sur la colline de gauche, hors des remparts et dominant la cité, l’ancienne église paroissiale de Notre-Dame, modeste au milieu des tombes. Entre les deux sanctuaires, s’étalait la petite ville, montant légèrement vers le nord, austère, dans sa ceinture continue de murailles, que protégeaient, de loin en loin, de grosses tours rondes en poivrières. La porte du Périer franchie, Claude tourna sur la gauche, gravit une pente douce et parvint à l’église succursale de Saint-Nicolas, au chevet de laquelle se trouvait sa nouvelle résidence.

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À PARAY-LE-MONIAL

La bourgeoisie, à Paray, était relativement nombreuse. Le grenier à sel — ou saulnerie — y avait ses officiers. Le chiffre de onze avocats, pour une si petite ville, et de cinq notaires ou procureurs, témoigne de l’esprit processif qu’entretenait, chez les contemporains des Plaideurs, la complexité des lois et des coutumes. Parmi les membres de vieille noblesse charollaise, brillait au premier rang François de Reclesnes de Lyonne, capitaine châtelain de la ville, dont la sœur Marie devait être, de toutes les conquêtes spirituelles du bienheureux, la plus célèbre et la plus longuement disputée. Le curé, Jean-Eléonor Bouillet, appartenait à l’une des familles les plus en vue de Paray, famille aux branches si multiples qu’on avait dû, pour s’y reconnaître, distinguer les Bouillet de Saint-Léger, de Boissire, de Lafin et de Lheurtière. Messire Eléonor se rattachait à ces derniers. Le presbytère et le collège étant presque contigus, il existait de l’un à l’autre des relations constantes. Messire Bouillet ne tarda pas à se lier avec La Colombière. Ce coup d’œil jeté sur Paray-le-Monial, nous devons regarder de plus près la maison et la communauté dont le P. Claude venait d’être nommé supérieur. Bien avant que la volonté du Christ n’établît entre le saint et Marguerite-Marie des liens spirituels, les circonstances avaient, à Parayle-Monial, étroitement rapproché la Compagnie de Jésus et la Visitation Sainte-Marie. En 1619, deux jésuites du collège de Roanne étaient venus prêcher le carême à Paray. La superbe assurance des calvinistes, les sarcasmes dont ils usaient volontiers contre les choses d’Eglise impressionnaient les catholiques. La population avait besoin d’être instruite et réconfortée. Dans la rue de la Saulnerie, sur l’emplacement même du futur sanctuaire de la Visitation, de pieux bourgeois avaient mis à la disposition des religieux quelques logements. Les jésuites y avaient installé une « mission », où deux Pères, parfois trois, d’année en année, se relayaient.


DIX CARACTÉRISTIQUES DE NOTRE CULTURE

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En 1626, le supérieur de la maison était le P. Paul de Barry, l’auteur du célèbre opuscule Pensez-y bien. Durant le carême, plusieurs personnes, désireuses d’entrer en religion, lui confièrent qu’elles ne trouvaient à leur projet d’autre empêchement que l’absence de tout couvent dans le pays. Un discours s’ensuivit montrant « qu’un monastère de bonnes religieuses est la gloire, le bonheur et le profit d’une ville ». Si bien que les auditeurs s’écrièrent : « Faites-nous-en venir, mon Père, de l’ordre que vous jugez le plus capable de nous rendre ces services. » On écrivit aux visitandines de Lyon-en-Belle-Cour, pour obtenir une fondation et s’assurer du consentement de la sainte Mère de Chantal. Peu de temps après, le monastère que Jésus Christ, pour révéler les trésors de son sacré Cœur, voulait à Paray-le-Monial, y était définitivement fixé. Etablies d’abord, en 1626, au nord des remparts, les visitandines ne tardèrent pas, grâce à un échange proposé par les jésuites, à pénétrer au cœur de la ville. Les Pères leur offrirent les locaux et le terrain qu’on leur avait alloués rue de la Saulnerie. De la maison abandonnée ils firent une modeste demeure suffisante pour leurs cinq ou six religieux. On y adjoignit bientôt à l’ouest un petit externat : trois fenêtres de façade et deux étages, où des classes s’installèrent vers 1651. Deux jésuites, chargés de l’enseignement, commencèrent à y mener de front quatre classes, de la cinquième aux humanités. A la même époque, de l’autre côté de la résidence, on procura aux élèves une cour de récréation, et l’on construisit une chapelle qui, en 1685, après la mort de La Colombière, dut être agrandie. Telle était la situation religieuse à Paray-le-Monial, lorsque le Père Claude, en février 1675, y arriva comme supérieur. Toutefois, si Dieu le conduisait en cette ville c’était surtout pour collaborer à une autre tâche : œuvre de l’amour divin, dont il nous faut maintenant parler.


chapitre xii

Marguerite-Marie Alacoque

orsque, dans le recul du temps, on essaie de se représenter la place qu’occupe saint Claude dans l’histoire générale des saints, on est amené à répéter de lui ce qui est écrit de saint Jean Baptiste : « Il fut un homme envoyé de Dieu pour rendre témoignage à la Lumière, afin que tous crussent par lui. Il n’était pas la Lumière, mais il devait rendre témoignage à la Lumière. » Le moment était arrivé pour le P. La Colombière de remplir cette mission 46. A la Visitation vivait alors une religieuse, Marguerite-Anne Alacoque, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle était, pour son entourage, « un signe de contradiction ». Dès le jeune âge, Jésus l’avait élue entre toutes et prévenue de grâces mystiques. A son entrée au monastère, en 1671, la maîtresse des novices, la Mère Thouvant, ne lui avait pas caché que les voies extraordinaires, extases et visions, ne sont point dans « l’esprit des filles de Sainte-Marie ». Pour la mettre à l’épreuve, souvent, tandis que ses compagnes faisaient l’oraison, sa supérieure la chargeait de balayages ou d’autres emplois domestiques. L’époque venue où normalement elle aurait dû faire profession, la Mère de Saumaise, laissant passer l’échéance, avait, durant plusieurs mois, hésité à l’admettre. Au point que Marguerite-Marie criait douloureusement vers le ciel : « Hélas ! mon Seigneur, vous serez donc cause que l’on me renverra ! » Comme Jacob, luttant contre l’ange, elle résistait à ces prévenances divines…, suspectes. Pour les faire disparaître, on essaya de tous les

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moyens. Une ânesse même et son fol ânon furent choisis pour complices. On les lui donna en charge, pour les empêcher d’aller piétiner le jardin potager… A les poursuivre, tout le jour, jusqu’à l’Angélus du soir, on espérait qu’elle se débarrasserait de ses « pieuses hallucinations ». Vain espoir. Dans ces courses, Marguerite-Marie n’arrivait pas à perdre la présence « actuelle et continuelle » de son Bien-Aimé. « J’étais aussi contente les soirs, avoue-t-elle, que si j’avais passé tout le jour devant le Saint-Sacrement en oraison 47. » Dès son noviciat, la voyante a reçu du ciel une vocation spéciale de réparatrice. « Je cherche, lui a dit Jésus, une victime pour mon Cœur, qui veuille se sacrifier comme une hostie d’immolation à l’accomplissement de mes desseins… Je n’en veux pas d’autre que toi, et je veux que tu consentes à mon désir 48. » Dans les premiers mois qui suivent la profession de MargueriteMarie, cet appel se précise. Tandis qu’elle médite sur l’agonie de « son Sauveur au jardin des Olives », l’endroit, lui dit Jésus, « où j’ai plus souffert intérieurement, qu’en tout le reste de ma Passion », — elle sent s’appesantir sur elle la sainteté divine, si fort qu’elle devient « incapable de faire l’oraison ». J’éprouvais « un désespoir et douleur si grande de paraître devant mon Dieu, que j’aurais voulu mille fois m’abîmer, me détruire, m’anéantir…, comme une criminelle prête à recevoir sa condamnation 49 ». « Rien de si douloureux, confesse-t-elle, que cette sainteté de justice. L’âme ressemble à une huile bouillante qui pénètre jusqu’à la moelle des os… Ce Dieu plein d’amour prend plaisir de la voir en cet état et lui fait trouver ce qu’elle fuit 50. » « Ce Dieu plein d’amour » le mot doit être retenu, si l’on ne veut pas se méprendre sur les rigueurs de cette sainteté de justice. C’est parce qu’il aime ses créatures, formées à son image, que Dieu souffre de les voir souillées. C’est par amour que le Christ s’est offert, une première fois au Calvaire, afin d’expier à leur place ; et par amour encore qu’il demande à tous, plus spécialement à des âmes choisies, de « compléter, comme le dit saint Paul, ce qui manque à sa passion ».


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Or, voici que, pour mieux attester cette loi et pour en faciliter l’exécution, il commence à révéler à Marguerite-Marie le symbole suprême de son amour : son Cœur de Dieu fait homme. Dès sa retraite de profession, vers la Toussaint de 1672, elle a entendu le Christ lui déclarer : « Voici la plaie de mon côté, pour y faire ta demeure actuelle et perpétuelle. » Peu de temps après, « par la suprême pointe de l’entendement », elle voit le Cœur de Jésus « plus éclatant que le soleil », qui attire le sien « tout noir et défiguré », et se l’unit d’une manière ineffable. « Prends garde de n’en jamais sortir », lui est-il dit. Ce n’était rien encore. Un jour de saint Jean l’Evangéliste, — sans doute en 1673, — Notre-Seigneur « me fit reposer fort longtemps sur sa divine poitrine, où il me découvrit les secrets inexplicables de son sacré Cœur : je t’ai choisie comme un abîme d’indignité et d’ignorance pour l’accomplissement de ce grand dessein, afin que tout soit fait par moi ». Ensuite Jésus lui prit son cœur, qu’il « mit dans le sien adorable…, petit atome qui se consumait dans cette ardente fournaise, d’où le retirant comme une flamme brûlante il le lui rendit en disant : « Pour bien marquer que cette grâce n’est point une imagination, quoique j’aie refermé la plaie de ton côté, la douleur t’en restera pour toujours. » Dès lors, chaque premier vendredi du mois, le Cœur de Jésus se révèle plus clairement à la sainte. Dans les débuts de 1674, il lui apparaît « plus rayonnant qu’un soleil…, environné d’une couronne d’épines, qui signifiait les piqûres que lui font nos péchés, et surmonté d’une croix, qui signifiait que, dès les premiers instants de son Incarnation, la croix y fut plantée ». Cette dévotion, assure-t-il, est « comme un dernier effort de son amour qui veut, en ces derniers siècles, favoriser les hommes pour les retirer de l’empire de Satan 51 ». Cependant, plus vif est cet amour, et plus ce Cœur est sensible aux « ingratitudes et méconnaissances » des hommes. Au cours de cette année 1674, il commence à se plaindre de ne recevoir, en retour de « ses


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empressements à leur faire du bien, que des froideurs et des rebuts ». Une « suppléance » de réparation s’impose. Avant de la solliciter de tous les fidèles, il la réclame de son élue ; avant de la constituer sa messagère pour le monde entier, il la confirme dans son rôle d’hostie. « Premièrement, tu me recevras dans le Saint-Sacrement autant que l’obéissance te le voudra permettre. Tu communieras de plus tous les premiers vendredis de chaque mois. Et toutes les nuits du jeudi au vendredi, je te ferai participer, à cette mortelle tristesse que j’ai bien voulu sentir au jardin des Olives. » Pour finir, cette mise en garde : « Satan enrage de te décevoir ; c’est pourquoi ne fais rien sans l’approbation de ceux qui te conduisent ;… car il n’a point de pouvoir sur les obéissants 52. » Cependant, Marguerite-Marie persévérait « dans une étrange crainte d’être trompée ». « Embarrassée pour la conduire », la Mère de Saumaise crut devoir l’obliger à « découvrir à quelques personnes de doctrine ce qui se passait en elle ». Plusieurs « la traitèrent de visionnaire et lui défendirent de s’arrêter à ses inspirations 53 ». L’un d’eux — peut-être Jean Bouzitat, le prieur illégitime des « Anciens » du doyenné — se permit ce noble conseil : « Faites manger de la bonne soupe à cette fille, et tout ira mieux. » Les plus sages ne surent trop qu’en penser et suspendirent leur jugement. Le P. Pierre Papon, supérieur des jésuites, avait été, semble-t-il, de ces derniers. Tout d’une pièce, d’une franchise un peu rude, il était mieux fait pour débrouiller les consciences de marchands et de soldats que celles des moniales. Homme de gouvernement néanmoins, quand il apprit, au début de 1675, qu’on parlait de lui pour aller diriger le collège de Gray, il ne put taire au P. de la Chaize, alors provincial de Lyon, les difficultés qu’aurait à régler à Paray son remplaçant. Celui-ci qui, depuis près de quatre ans, comme supérieur de La Colombière, connaissait, grâce aux « comptes de conscience », l’intime de son âme,


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dut penser : Voilà l’homme qui s’impose. Ainsi pourrait s’expliquer le mot si souvent cité d’un jésuite de Paray-le-Monial, le P. Forest, à Mlle Marie-Rosalie de Lyonne. Comme elle s’étonnait qu’on eût envoyé en si petite ville un homme d’un tel mérite : « C’est en faveur d’une âme de choix, répondit-il, qui a besoin de sa conduite 54. » On devine aisément, en effet, les angoisses où les avis des personnes de doctrine avaient réduit l’âme de Marguerite-Marie. « L’on commença, écrit-elle, à me dire que c’était le diable qui était l’auteur de tout ce qui se passait en moi, et qu’il me perdrait, si je n’y prenais garde, par ses ruses et illusions 55. » Or, un jour qu’elle opposait, conformément aux conseils reçus, mais toujours en vain, toute sa « résistance » à l’Esprit qui la gouvernait, investie plus que jamais de la divine présence, elle reçut cette promesse : « Je t’enverrai mon fidèle serviteur et parfait ami, qui t’apprendra à me connaître et à t’abandonner à moi. » A quelque temps de là, vers la fin de février 1675, le P. La Colombière faisait au monastère sa première visite. Derrière les grilles du parloir, la Mère de Saumaise lui présenta la communauté, dont il devait être le « confesseur extraordinaire ». Or, tandis qu’il adressait aux Sœurs quelques mots d’édification, « j’entendis intérieurement, écrit la sainte, ces paroles : « Voilà celui que je t’envoie. » Ce que je reconnus bientôt, continue-t-elle, dans la confession des quatretemps. » Ces mots permettent de fixer la date du premier entretien du saint avec Marguerite-Marie. Les quatre-temps tombaient, en effet, cette année, les 6, 8 et 9 mars. Par la rumeur publique, le Père savait déjà qu’il existait au monastère une religieuse, dont les visions mettaient en émoi ses supérieures. Dans l’obscurité du confessionnal, il eut vite fait de la discerner. « Sans que nous nous fussions jamais vus ni parlé, raconte Marguerite-Marie, il me parlait comme s’il eût compris ce qui se passait en moi. Mais je ne voulus lui faire aucune ouverture pour cette


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fois et comme je me voulais retirer, crainte d’incommoder la communauté, il me dit si j’agréerais qu’il me vînt voir une autre fois, pour me parler dans ce même lieu. Je lui répondis que, n’étant pas à moi, je ferais tout ce que l’obéissance m’ordonnerait. Je me retirai après y avoir demeuré environ une heure et demie 56. » A la même époque — mais, selon le récit des « Contemporaines », après la confession —, le Père vint donner à la communauté la conférence des quatre-temps, à la chapelle cette fois, devant la grille du chœur. Le rideau d’étamine noire est tiré ; bien vite, une de ses auditrices, « comme une personne où il découvrait quelque chose d’extraordinaire », le frappa par son recueillement ; « ce qui l’obligea, après son entretien, à demander à la supérieure qui était cette jeune religieuse. » La Mère de Saumaise ayant nommé la Sœur MargueriteMarie, le saint, sans hésiter, déclara : « C’est une âme de grâce 57. » Ainsi commençait-il à « rendre témoignage à la Lumière ». La sainte, désormais à l’aise, interrogea sur un point qui l’inquiétait : une impuissance, qui souvent a causé du scrupule à d’autres personnes favorisées d’états mystiques. « Ce Souverain de mon âme me poursuivait de si près, sans exception de temps ni de lieu, que je ne pouvais prier vocalement, à quoi je me faisais si grandes violences, que j’en demeurais quelquefois la bouche ouverte sans pouvoir prononcer aucune parole, surtout en disant le Rosaire. » Inutile de lutter ainsi, répondit le directeur ; contentez-vous des prières de règle, « y ajoutant le chapelet lorsque vous le pourrez ». Se sentant enfin pleinement comprise, la privilégiée du divin Cœur manifesta « quelque chose des plus spéciales caresses et union d’amour qu’elle recevait de son Bien-Aimé ». Le « fidèle serviteur et parfait ami » du Christ écoute et, là où aucun autre directeur n’avait encore su diriger, fort de son expérience, voyant en tout ce qu’il entend la marque du divin, il porte, avec une fermeté tranquille, un jugement approbatif.


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Tel fut, entre ces deux âmes privilégiées, le second entretien d’importance, dont Marguerite-Marie a, dans ses notes spirituelles, consigné le souvenir. Mais la divine Bonté, avoue-t-elle, ne voulait pas que je reçusse aucune joie « sans qu’elle me coûtât bien des humiliations ». Cette communication les lui « attira en grand nombre, et lui-même [le P. La Colombière] eut beaucoup à souffrir à cause de moi. Car l’on disait que je voulais le décevoir par mes illusions et le tromper comme les autres ». Pour le moment, du moins, Claude n’eut pas connaissance de ces vexations. Quelques semaines avant Pâques, il partait pour donner une mission dans les terres de la Bénissons-Dieu. En s’éloignant de Paray-le-Monial, il emportait au fond du cœur une grande espérance : la vision, obscure encore, mais pleine de promesses, d’une lumière nouvelle qui s’annonçait sur le monde.


chapitre xiii

Le message du Cœur de Jésus

assé le Carême, le P. Claude dut rentrer sans retard à Paray-leMonial. Pendant son absence, Marguerite-Marie avait perçu autour d’elle bien des critiques, surpris parfois, même chez les plus sages, des hochements de tête significatifs. Sa candeur en était, sans doute, un peu la cause. « Je pensais que les autres recevant les mêmes grâces étaient dans les mêmes sentiments. Mais j’en fus détrompée, tant par le R.P. La Colombière que par les humiliations et persécutions que cela m’attira 58. » Que, pour éprouver sa fille, la Mère de Saumaise l’ait « nourrie abondamment du pain délicieux de la mortification et humiliation », on le comprend ; la sainte, pour ce traitement privilégié, ne « l’en aimait que davantage ». Mais les autres n’avaient pas les mêmes droits. Il s’ensuivit de nombreuses fautes contre « la charité et l’humilité ». Tout ce que fait la sainte devient matière à critiques. Pressée par Notre-Seigneur, prolonge-t-elle au chœur ses adorations ? On l’accuse de « vouloir se montrer singulière 59 ». Par amour de la paix, elle se résout à rester dans sa cellule. Mais c’est alors son Souverain qui lui dit d’une voix irritée : « Apprends que, si tu te retires de ma présence, je te le ferai bien sentir et à toutes celles qui en seront cause. » Le jour viendra même où la Sainte Vierge, bien qu’elle ait pris, contre son Fils « courroucé », la défense de ses enfants, se présentera « toute lassée, tenant entre ses mains des cœurs remplis de plaies et

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d’ordures ». Et « comme l’on récitait le Salve à sa chapelle, à ces paroles Advocata nostra, elle répondit : “Oui, mes filles, je la suis en effet [votre avocate], mais ce serait avec bien plus de plaisir, si vous vouliez être fidèles à mon Fils 60.” » Pas d’innovation : tel était, même parmi les plus ferventes religieuses, le mot d’ordre. Comment tolérer qu’une toute jeune professe parût faire la leçon aux anciennes et se poser en réformatrice ? On conçoit dès lors l’imbroglio que le P. La Colombière eut à démêler à son retour de la Bénissons-Dieu. A se compromettre pour la sainte voyante, il comprit bien vite qu’il risquait d’amoindrir aux yeux de plusieurs sa réputation de sagesse et de prudence. L’efficacité de son apostolat n’en serait-elle pas atteinte ? « Je me suis cent fois étonnée, déclare MargueriteMarie, comme il ne m’abandonnait pas aussi bien que les autres 61. » Mais quoi ? le saint n’avait-il pas écrit : « Toute la terre dût-elle se révolter contre moi, se plaindre, me blâmer, il faut faire tout ce que Dieu m’inspire pour sa plus grande gloire. » Le Maître allait, d’ailleurs, durant ce temps pascal, lui signifier mieux encore ses volontés, et le préparer à recevoir la confidence des grandes révélations qu’il projetait. Un matin que le Père était venu célébrer la messe à la Visitation, écrit Marguerite-Marie, « Notre-Seigneur lui fit de très grandes grâces et à moi aussi. Car lorsque je m’approchai pour la sainte communion, il me montra son sacré Cœur comme une ardente fournaise, et deux autres qui s’y allaient unir et abîmer, me disant : C’est ainsi que mon pur amour unit ces trois cœurs pour toujours. » Par là, Jésus lui faisait entendre que son union avec le P. La Colombière « était toute pour la gloire de son sacré Cœur ». Symbole, annonciateur d’une mission. Par là, en effet, l’humble visitandine entrevoit, non sans frémir, que ces lumières dont le Christ la favorise, elle devra les transmettre : « Tu les distribueras soit de parole ou d’écrit, selon que je t’en exprimerai le


LE MESSAGE DU CŒUR DE JÉSUS

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désir. » Mais, pour une pauvre cloîtrée, n’est-ce pas une chimère ? Etre choisie comme confidente de si merveilleux secrets, stupeur déjà profonde ! Mais en devenir la messagère ! N’est-ce pas illusion de le croire, présomption folle ? … Oui, si elle était seule, mais le « fidèle serviteur et parfait ami » du Christ est là : « Parle-lui sans crainte. » « Ce que je fis, déclare Marguerite-Marie, à notre premier entretien. Et la manière d’humilité et d’action de grâce avec laquelle il le reçut me toucha plus que tous les sermons que j’aurais pu entendre 62. » C’est ainsi que la sainte se trouva pour la première fois amenée à parler de ses révélations sur le Sacré-Cœur ; jusqu’alors elle les avait tenues secrètes, même pour ses supérieures. On conçoit que La Colombière n’ait pas voulu, d’emblée, promettre son concours à pareille entreprise. Sur un point cependant, ce jour-là, le saint fut prompt à trancher. Sous l’ancien Testament, Dieu chargeait souvent ses prophètes d’aller avertir les transgresseurs de sa Loi et de les mettre en garde contre les sévérités de sa justice. Un rôle analogue semblait confié depuis quelque temps à Marguerite-Marie pour son monastère. En ce nouveau Sinaï, des fautes, qui peut-être ailleurs eussent paru poussières, prenaient au regard divin une intolérable gravité. Pressée « d’écrire et donner certains billets » pour prévenir les coupables, la voyante résistait, à cause des « grandes humiliations qui lui en revenaient ». Le Père lui ordonna de ne jamais s’opposer aux « saints mouvements de cet Esprit ». « Quelques peines et humiliations qu’elle en pût souffrir », elle devait « dire simplement ce qu’il lui inspirait, présenter à la supérieure le billet », puis agir d’après sa décision. « Ce que je faisais, déclare la sainte. Mais cela m’a bien attiré des abjections de la part des créatures 63. » Désignation d’un vague charmant, motivé par un sentiment de délicate pudeur. Tel fut cet entretien entre les deux privilégiés du Christ, le troisième dont les autobiographies de Marguerite-Marie aient noté le souvenir. La sainte y manifesta, comme elle en avait reçu l’ordre, « les tré-


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sors » du sacré Cœur ; mais rien encore des pratiques de culte public désirées par Jésus. Rien d’explicite non plus sur la mission dont les deux apôtres vont être chargés pour l’Eglise entière. Le jour approchait de ce qu’on a justement appelé « la grande révélation du Sacré-Cœur ». Au cours de l’entretien précédent, le directeur avait commandé à Marguerite-Marie « d’écrire ce qui se passait en elle » il voulait pouvoir le méditer à loisir. De ces confidences, seul nous est parvenu le récit suivant. Le saint en a inséré le texte à la fin de sa retraite de Londres en janvier 1677. « Etant devant le saint Sacrement, un jour de son octave, je reçus de mon Dieu des grâces excessives de son amour. Je me sentis touchée du désir d’user de quelque retour et de rendre amour pour amour, il me dit : « Tu ne m’en peux rendre un plus grand qu’en faisant ce que je t’ai tant de fois demandé. » Et me découvrant son divin Cœur : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes qu’il n’a rien épargné, jusqu’à s’épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour ; et pour reconnaissance, je ne reçois de la plus grande partie que des ingratitudes, par les mépris, irrévérences, sacrilèges et froideurs qu’ils ont pour moi dans ce Sacrement d’amour. Mais, ce qui est encore plus rebutant, c’est que ce sont des cœurs qui me sont consacrés qui en usent ainsi. C’est pour cela que je te demande que le premier vendredi d’après l’octave du saint Sacrement soit dédié à une fête particulière pour honorer mon Cœur, en lui faisant réparation d’honneur par une amende honorable, communiant ce jour-là pour réparer les indignités qu’il a reçues pendant le temps qu’il a été exposé sur les autels et je te promets que mon Cœur se dilatera pour répandre avec abondance les influences de son divin amour sur ceux qui lui rendront cet honneur. » Onze ans plus tard, dans son Mémoire au P. Rolin, MargueriteMarie reproduira, presque dans les mêmes termes, la première moitié de ce récit, — l’essentielle — où se trouve réclamée une fête particulière comportant amende honorable et communion réparatrice.


LE MESSAGE DU CŒUR DE JÉSUS

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« Amende honorable… » La vieille législation française entendait par ce mot une peine infamante : confession publique d’un crime, imposée à certains coupables, demande de pardon pour un outrage ou une trahison. Cet aveu pouvait s’interpréter comme un désaveu de la faute ; et le souverain daignait agréer parfois cette rétractation, au lieu du châtiment, comme une « amende » réparatrice, « honorable » pour l’offensé, en compensation des torts causés. C’est un acte de ce genre que réclamait le Christ. Lorsqu’on songe aux douloureux scandales qui constituaient ce qu’on a justement nommé « l’envers du grand siècle », comment s’en étonner ? « Ingratitudes, mépris, irrévérences, sacrilèges envers le sacrement d’amour », quand la sainte visitandine répétait ces plaintes jaillies du Cœur de Jésus, elle était loin de soupçonner la centième partie des abominations que ces mots recouvraient, et dont La Colombière avait eu quelque connaissance pendant son séjour à Paris 64. En cette même année 1675, se commettaient dans les environs de Versailles, parfois sous l’impulsion des jalousies assiégeant le trône royal, ces « impiétés exécrables » qui devaient susciter l’horreur des juges de la Chambre ardente. Les infidélités des « cœurs qui me sont consacrés » : par ces paroles Marguerite-Marie entendait les menues infidélités des cloîtres, les seules dont elle pût se douter. Mais il y en avait d’autres, hélas. Mystères d’iniquité, « messes noires », auxquelles, en 1682, devant le roi et toute la cour, dans son terrible sermon sur l’Impureté, Bourdaloue osera bien faire allusion : « Aurait-on cru que le sacrilège eût dû être l’assaisonnement d’une brutale passion ? … Que ce qu’il y a de plus vénérable dans la religion eût été employé à ce qu’il y a de plus corrompu dans la débauche, et que l’homme, suivant la prédiction d’Isaïe, eût fait servir son Dieu même à ses plus infâmes voluptés ? » Le temps pressait. Déjà l’octave du Saint-Sacrement était commencée, et Jésus demandait cette amende honorable pour le vendredi qui la terminait. Informé, le Père voulut avoir sans délai le récit écrit de cette vision. Bienheureuse exigence, qui nous vaut aujourd’hui de


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posséder une page rédigée sous le coup même des événements, alors que la sainte ne pouvait en avoir oublié le moindre détail. Mis en présence d’un désir formel de Notre-Seigneur, qu’allait faire La Colombière ? Pleinement convaincu depuis quatre mois de la sainteté de la voyante, ne gardant aucun doute sur l’origine divine de l’esprit qui la guidait, comment ne l’aurait-il pas autorisée à faire, le vendredi suivant, cette « amende honorable » réparatrice ? Et comment n’aurait-il pas accepté, pour son compte, de donner au Cœur de Jésus le même témoignage d’amour ? Quand on affirme, à la suite de Mgr Languet, que le saint « se consacra » au sacré Cœur dès le 21 juin 1675 65, si l’on a rien d’autre en vue que cette amende honorable, personne ne fera de difficulté pour l’admettre. Mais si l’on voulait parler d’une consécration plénière rituelle, qui, sans être un vœu, est tout de même un engagement positif, une offrande de toutes les puissances de travail, une promesse de se dévouer corps et âme à une cause, la certitude disparaît ; et plus encore si l’on prétendait déterminer la formule écrite, qui aurait été, dès ce 21 juin, prononcée par les deux élus du Christ. C’est pourtant ce que certains auteurs ont essayé, estimant sans doute que plus prompte apparaîtrait la consécration totale de leurs saints, plus éclatant serait aux yeux des hommes leur mérite. Que Claude ait fait au Cœur de Jésus, par la suite, cette « donation entière », la chose est sûre. A la fin de son Journal des retraites, on trouve indiqués et les motifs qui l’y poussèrent et la formule dont il se servit pour cet « Acte d’offrande 66 ». Mais l’a-t-il faite, et dans ces termes, dès le mois de juin 1675 ? Quand on se rappelle combien il était en tout prudent et réfléchi, attentif à recourir aux « méthodes d’élection » de saint Ignace, une telle hâte — qui allait jusqu’à dépasser la demande de Notre-Seigneur par un don de toute sa personne — ne semble point dans la manière du saint. En voulant renchérir sur ce qu’avaient dit ses prédécesseurs, chaque biographe, au lieu d’ajouter à la gloire du directeur de Marguerite-Marie, contribuait à fausser sa psy-


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chologie. Aujourd’hui, après trois siècles d’accoutumance à la dévotion du Sacré-Cœur, une consécration plénière à un culte qui nous est justement cher peut sembler toute naturelle. Mais en un moment où personne dans l’Eglise n’avait encore approuvé les révélations de Paray-leMonial, il n’en allait point de même. Historiquement, d’ailleurs, nous n’avons aucun motif d’affirmer, de la part de La Colombière, pareille précipitation. Le P. Croiset, sur lequel on prétend s’appuyer, ne l’insinue d’aucune façon. Il déclare seulement : « Ces grâces extraordinaires que le P. La Colombière reçut de cette pratique le confirmèrent bientôt dans l’idée qu’il avait eue de l’importance et de la solidité de cette dévotion. » Et plus loin : « L’oubli des hommes, leurs mépris, leurs outrages le touchèrent sensiblement et l’obligèrent de se consacrer de nouveau à ce sacré Cœur par cette belle oraison qu’il appelle Offrande au sacré Cœur de Jésus 67. » A quelle époque eut lieu cette nouvelle consécration totale, irrévocable ? Soucieux comme l’était le P. Croiset d’attester la promptitude du P. Claude à s’offrir, si quelque indication lui permettait de la fixer pas trop loin de l’octave du saint Sacrement, il ne manquerait pas de le faire. Or, il ne précise rien. Un seul point paraît sûr lorsque le saint eut acquis la certitude que Jésus voulait ce culte, comme MargueriteMarie, « il lui fallut se rendre, ne pouvant plus résister ». Vaincu dans sa résistance et voulant marquer sa défaite, Claude se donna sans réserve par l’acte d’offrande que signale le P. Croiset. Si les premiers éditeurs ont placé cet acte à la fin de ses notes spirituelles, et comme en conclusion, cela ne signifie pas qu’il fut écrit après tout le reste. Mais il en est bien le couronnement. « Cette offrande, déclare le saint en une sorte de prélude, se fait pour honorer ce divin Cœur, le siège de toutes les vertus, la source de toutes les bénédictions et la retraite de toutes les âmes saintes. » Il fait alors son oblation en mettant l’accent sur ce qui en est la conséquence : le parfait oubli de soi.


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« Pour réparation de tant d’outrages, ô très adorable Cœur de mon aimable Jésus, je vous offre mon cœur, avec tous les mouvements dont il est capable, je proteste que je désire m’oublier moi-même et tout ce qui peut avoir du rapport avec moi. J’offre à ce Cœur tout le mérite, toute la satisfaction de toutes les messes, de toutes les prières, de toutes les actions de mortification, de toutes les pratiques religieuses, de toutes les actions de zèle, d’humilité, d’obéissance et de toutes les autres vertus que je pratiquerai jusqu’au dernier moment de ma vie. Non seulement tout cela sera pour honorer le Cœur de Jésus, mais encore je le prie d’accepter la donation entière que je lui en fais, d’en disposer en la manière qui lui plaira. » Le religieux s’interrompt un instant pour formuler quelques précisions concernant ses intentions de messes : délicatesse d’affection, mêlée à des scrupules de juriste. Puis il termine par cette élévation, où passe toute son âme : « Sacré Cœur de Jésus, apprenez-moi le parfait oubli de moimême, puisque c’est la seule voie par où l’on peut entrer en vous. Puisque tout ce que je ferai à l’avenir sera à vous, faites en sorte que je ne fasse rien qui ne soit digne de vous. Enseignez-moi ce que je dois faire pour parvenir à la pureté de votre amour, duquel vous m’avez inspiré le désir. Je sens en moi une grande volonté de vous plaire et une grande impuissance d’en venir à bout sans une lumière et un secours très particuliers que je ne puis attendre que de vous. Faites en moi votre volonté, Seigneur ; je m’y oppose, je le sens bien ; mais je voudrais bien, ce me semble, ne pas m’y opposer. C’est à vous à tout faire, divin Cœur de Jésus Christ ; vous seul aurez toute la gloire de ma sanctification, si je me fais saint cela me paraît plus clair que le jour ; mais ce sera pour vous une grande gloire, et c’est pour cela seulement que je veux désirer la perfection. Ainsi soit-il. Amen 68 ! »


chapitre xiv

L’originalité du message de Paray

i réelles qu’aient été d’abord les hésitations du P. La Colombière au sujet du message confié à la Sœur Marguerite-Marie, il ne faudrait pas en conclure que tout fût nouveau pour lui dans la dévotion au Cœur de Jésus. Dès la fin du xiiie siècle, Dieu avait fait entrevoir à l’illustre contemplative saxonne, sainte Gertrude, ses desseins providentiels au sujet de ce culte. Admise, en une fête de Jean l’évangéliste, à reposer, comme le disciple bien-aimé, sur la poitrine du Seigneur, la moniale bénédictine avait « éprouvé une jouissance ineffable aux pulsations très saintes qui faisaient sans interruption battre le Cœur divin ». Et comme elle s’étonnait que saint Jean, qui avait goûté les mêmes douceurs, eût gardé à leur sujet le plus absolu silence, l’apôtre lui répondit : « Faire connaître la suavité de ces pulsations a été réservé pour les temps modernes, afin que la révélation de ces merveilles réchauffe le monde vieillissant dont l’amour s’alanguit 69. » Le P. La Colombière, qui avait une vaste lecture et, comme il en témoigne lui-même, « une grande passion pour certains livres qui traitent de la vie spirituelle d’une manière plus relevée 70 », connaissait-il cette page ? Il avait, du moins, bien avant les révélations de Paray-le-Monial, bénéficié, même à son insu, des efforts multipliés par tant de chrétiens, à la suite de saint Bonaventure ou de saint Bernard, pour pénétrer et livrer au monde les trésors du Cœur de Jésus. Il prenait plaisir, depuis longtemps, à goûter dans l’oraison les sen-

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timents de ce Cœur soit à l’égard de son Père, soit envers nous. Les notes spirituelles de son troisième an suffisent à en témoigner. En terminant la première semaine de sa grande retraite, après une méditation sur la sainte Eucharistie, il notait : « J’ai été beaucoup touché, soit en considérant les pensées que Jésus Christ peut avoir de moi lorsque je le tiens entre les mains, soit en considérant celles qu’il a pour moi, c’est-à-dire la disposition de son Cœur, ses désirs, ses desseins, &c 71. » Au début de la troisième semaine, à propos de l’arrestation du Christ à Gethsémani, il écrivait : « Deux choses m’ont extrêmement touché… : la première, c’est la disposition avec laquelle Jésus Christ alla au-devant de ceux qui le cherchaient… Son Cœur est plongé dans une horrible amertume ; toutes les passions sont déchaînées audedans de lui, et à travers tous ces désordres, le Cœur se porte droit à Dieu… La seconde chose, c’est la disposition de ce même Cœur à l’égard de Judas qui le trahissait, des apôtres qui l’abandonnaient lâchement, des prêtres et des autres qui étaient les auteurs de la persécution qu’il souffrait ;… Pas le moindre sentiment de haine ou d’indignation… Je me représente ce Cœur sans fiel, sans aigreur, plein d’une véritable tendresse pour ses ennemis. » Ainsi, pour connaître et prier le Cœur de Jésus, ce Cœur de chair symbole de l’amour, le saint n’avait pas attendu les confidences de Marguerite-Marie. Que de fois, sans doute, en renouvelant son héroïque « vœu de fidélité », n’avait-il pas redit ce qu’il écrivait avant de le prononcer : « Soyez donc, aimable Jésus, mon père, mon ami, mon maître, mon tout ; puisque vous voulez bien être content de mon cœur, ne serait-il pas lui-même déraisonnable s’il n’était pas content du vôtre 72 ? » Par quels auteurs La Colombière avait-il été initié à cette connaissance ? Lors même que nous n’arriverions pas à le savoir, il importe-


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rait assez peu. Quand un courant de piété entraîne une génération, toute âme vraiment chrétienne en profite, sans pouvoir dire souvent par qui lui en est arrivé le bienfait. Or il est manifeste que, dès le premier quart du xviie siècle, particulièrement en France, les spirituels, prêtres, religieux ou laïques, se sentaient attirés, d’une manière spéciale, à contempler l’intérieur de Jésus pour y conformer le leur. Chez un très grand nombre, ce regard prolongé avait abouti, sinon à la découverte du Cœur de Jésus — car depuis longtemps la lance de Longin l’avait désigné à l’amour des hommes —, du moins à une utilisation plus profonde et plus méthodique de ses infinies richesses. Au témoignage d’un historien particulièrement instruit de cette époque, la dévotion au Sacré-Cœur était alors « devenue générale dans l’ascétique chrétienne 73 ». Sans parler de saint François de Sales, de Bérulle et d’Olier, du fameux Père Joseph, et surtout de saint Jean Eudes, déclaré par Pie x et Pie xi « père, docteur et apôtre du culte liturgique des saints Cœurs de Jésus et de Marie », combien, simplement parmi les frères en religion de La Colombière, avaient contribué à ce mouvement. Le P. Louis Lallemant d’abord. Le livre de sa Doctrine spirituelle, il est vrai, n’avait pas encore paru. Mais déjà de son vivant par son enseignement et ses vertus, et après sa mort (en 1 635) par ses novices et ses « tertiaires », il avait exercé une large et profonde influence. Or, ce maître avait accoutumé, pour « toutes les choses qui se présentent à notre choix », surtout quand il s’agit d’épreuves, de croix et d’humiliations, de renvoyer au Cœur de Jésus. « Consultez les sentiments de ce Cœur, disait-il, puis faites votre élection en droiture. » Quant au P. Jacques Nouet, dont la réputation, au moment où La Colombière étudiait à Paris la théologie, était à son apogée, Claude l’avait personnellement connu. Cédant à l’entraînement qui groupe si souvent les jeunes, soucieux de leur formation, autour de la chaire des orateurs en renom, bien des fois quand le P. Nouet prêchait à la maison professe de Saint-Louis, il était allé l’entendre. Or, dans l’Homme


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d’oraison, qui parut au milieu de 1674, quelques mois avant le troisième an de La Colombière, l’auteur, en une trentaine de pages consacrées au Sacré-Cœur, montre que, « pour apprendre à aimer Dieu et pour méditer les mystères de la vie que nous appelons unitive », il n’y a pas « un lieu plus propre » que ce saint Cœur. Il nous presse d’y établir notre demeure par une solide dévotion fondée sur quatre motifs, dont le premier regarde sa noblesse et son excellence ; le second, ses richesses et ses trésors inépuisables ; le troisième, ses plaies et ses souffrances ; le quatrième, les vœux et les hommages de tous les saints qui en ont fait le lieu de leurs délices ». Et non content d’avoir écrit ces pages de doctrine — dont on a pu dire que Galliffet lui-même, quand il tracera comme la théorie de la dévotion au Sacré-Cœur, ne les surpassera pas 74 —, le P. Nouet indique certains moyens et exercices pratiques pour « unir notre cœur à celui de Jésus 75 ». Rappelons enfin cet usage des jésuites, qui remonte jusqu’au P. Nadal, en 1593, de joindre l’image du Cœur de Jésus au monogramme IHS pour figurer leurs armes pacifiques : blason géminé qui ornait non seulement l’en-tête des livres, mais le fronton des demeures et des églises. Tout cela ne fait-il point partie de ces voies secrètes de la Providence qui, par de lointains détours, prédisposent à leur mission les hommes de son choix ? Cette mission ne pouvait évidemment pas consister à présenter au monde une dévotion entièrement ignorée jusque-là. Comme l’a écrit le cardinal Billot, « jamais le culte de l’Eglise ne peut avoir pour fondement des révélations privées. Le culte de l’Eglise ne s’appuie que sur le dépôt de la foi, ce dépôt depuis longtemps scellé, que lui ont légué les Apôtres et qui est contenu dans l’Ecriture et la Tradition. Si donc quelque révélation privée a aussi sa part dans l’établissement d’un culte public, d’une fête liturgique, d’une dévotion catholique, ce ne sera, ce ne pourra être qu’à titre de cause purement occasionnelle 76 ». Il y avait toutefois du nouveau dans les désirs du Christ manifestés à Paray. S’il voulait approuver sans plus un culte existant, confir-


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mer simplement une forme de dévotion déjà en honneur, pourquoi pareille intervention ? Il lui suffisait d’encourager ceux qui les avaient propagés antérieurement, tel un saint Jean Eudes, pour ne citer que le plus célèbre. Or, il s’adresse à une pauvre fille, de condition et de culture modestes, à une religieuse cloîtrée sans moyen extérieur d’apostolat ; il lui désigne, pour directeur et pour garant, un religieux qui ne restera dans son entourage que peu de mois, partira pour un pays lointain où les catholiques étaient sans influence, et qui ne tardera pas à mourir. Reste à déterminer ce qu’il y avait de nouveau dans les désirs du Christ. Ils simplifient tout d’abord et précisent l’objet même du culte. Pour le plus illustre des apôtres du Sacré-Cœur à cette époque, saint Jean Eudes, qui avait, dès 1672, obtenu des évêques de Normandie l’approbation d’une fête pour ses diverses communautés, l’objet de la dévotion au Cœur de Jésus est bien complexe. C’est « à la fois le cœur corporel de l’Homme-Dieu, son cœur spirituel et son cœur divin ». « Trois cœurs, déclare le saint, qui ne sont qu’un cœur, parce que son cœur divin étant l’âme, le cœur et la vie de son cœur spirituel et de son cœur corporel, il les établit dans une si parfaite unité avec lui que ces trois cœurs ne sont qu’un cœur très unique, qui est rempli d’un amour infini au regard de la très sainte Trinité et d’une charité inconcevable au regard des hommes 77. » Expressions trop compliquées pour une dévotion destinée à l’ensemble du peuple chrétien. Le message de Paray, hardiment, simplifie. C’est sur le cœur de chair, symbole de l’amour, qu’il fixe nos regards. Et sans exclure l’« amour incréé » du Christ, celui dont il aime comme Dieu, c’est nettement sur son « amour créé » qu’il insiste. Autre précision plus caractéristique. Jésus, à Paray, ne se contente pas de manifester son amour, un amour « passionné », allant « jusqu’à s’épuiser et se consumer » pour les hommes ; il rappelle avec insistance son amour payé d’ingratitude, méconnu et outragé. Le cœur qu’il


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propose à nos hommages est, d’une manière spéciale, un cœur « environné de la couronne d’épines et surmonté de la croix ». Dans l’encyclique Miserentissimus Redemptor, Pie xi, craignant que certains n’aient minimisé cet aspect de réparation dans le culte du Sacré-Cœur, le rappelle avec force. « Quand le Christ, écrit-il, dévoilait à Marguerite-Marie son infinie charité, il laissait en même temps percevoir une sorte de tristesse, en se plaignant des outrages si nombreux et si graves que lui fait subir l’ingratitude des hommes. Puissent ses paroles se fixer dans l’âme des fidèles et ne jamais s’en effacer ! » Le Pape fait de « l’amende honorable ou de la réparation » l’un de nos principaux devoirs envers le Cœur de Jésus : devoir « de justice et d’amour », puisque « des compensations sont dues à l’Amour incréé pour l’injustice qui lui est infligée par les négligences de l’oubli ou par les injures de l’offense ». Et c’est la pratique de cette amende honorable que Pie xi « sanctionne de sa suprême autorité, ordonne et prescrit » pour la fête du Sacré-Cœur. Pour accentuer sa pensée et la graver dans l’esprit des fidèles, le Pape fit composer pour cette fête un office et une messe, qui mettraient en valeur mieux que les précédents le caractère de réparation. Comme le déclare la nouvelle oraison liturgique, le Cœur offert à nos adorations est un Cœur « blessé par nos péchés » — nostris vuinerato peccatis — et par suite, nous ne lui devons pas seulement « un affectueux hommage de piété » — devotum pietatis obsequium —, mais encore « un juste tribut d’expiation » — dignæ satisfactionis officium. Toutefois, ce n’est pas cet appel à la réparation qui peut expliquer les premières hésitations du P. La Colombière. Ils cadraient trop bien avec ses propres attraits ! Ils l’auraient plutôt de prime abord séduit. Mais le Christ, au dire de Marguerite-Marie, prétendait obtenir pour son Cœur un culte public, non pas seulement de quelques dévots privilégiés, mais de l’ensemble des fidèles et dans tout l’univers. Il ne se contentait pas d’une fête privée, restreinte à une communauté ou à quelques diocèses ; il réclamait du premier coup une solennité pour


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l’Eglise entière. C’est là, sans doute, ce qui, dans le message de Paray, semblait au saint le plus nouveau, le plus difficile à admettre et surtout à réaliser. La sainte voyante avait beau lui dire « Quand je verrais tout le monde déchaîné contre cette dévotion, je ne désespérerais jamais de la voir établie, car le Maître m’a certifié qu’il régnerait malgré ses ennemis 78. » Ne pouvait-on craindre que ce dessein ne fût, de la part d’une pauvre visitandine, ambition folle, illusion, chimère ? Par ce temps de gallicanisme et de jansénisme, décider à une pareille innovation les évêques de France et la cour de Rome ne pouvait être, en tout cas, l’œuvre d’un jour.


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es monitions sévères adressées par le Christ à certaines compagnes de Marguerite-Marie n’empêchaient pas La Colombière d’avoir pour l’institut de la Visitation une admiration très vive 79. Il cherchait aussi à lui procurer des recrues de valeur. Parmi elles, une place de choix doit être réservée à Marie-Marguerite de Lyonne 80. Fille d’Antoine de Reclesnes, seigneur de Lyonne en Auvergne, et d’Anne Baudinot de Selorre, Marie était une nature délicate et forte, toute faite de nuances, voire de contradictions ; d’une vanité candide, et pourtant de grande allure. Beaucoup trop choyée dès son enfance, accoutumée à voir satisfaits tous ses caprices, elle manifestait pour les couvents une aversion si vive que la seule approche d’une grille la faisait tomber en défaillance. Ce qui ne l’avait pas empêchée, à l’âge de quatre ans, passant devant la Visitation, de s’écrier : « Oh ! la belle maison ! Je mourrai dedans. » Sa mère, qui la chérissait d’un amour jaloux déjà et exclusif, sut néanmoins la former à la piété et à une charité exquise pour les pauvres. D’une « rare beauté », elle trouvait tout naturel d’être admirée, même adulée. Dans tous les salons du Charollais, et jusque « dans la seconde ville du royaume, à Lyon », il n’était question que de « la belle des Regards », nom qu’elle tirait d’un fief de sa famille. Comtes et marquis se croyaient fortunés quand elle daignait s’apercevoir de leurs prévenances. Heureuse de se sentir recherchée, flattée des avances qu’on lui prodiguait, elle dédaignait les alliances les plus avantageuses, dans

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la persuasion qu’un petit prince même n’était pas digne de sa main. Avide de distractions et jamais rassasiée. Au retour d’une fête donnée en son honneur, ou bien au sortir d’un bal, on l’entendait soupirer : « Ce n’est que cela ? … Et vous m’aviez promis de si belles choses ! » D’ailleurs, d’une retenue parfaite et d’une vertu qui échappait à la censure la plus sévère. Une visitandine, qui sans doute en sa jeunesse avait pris goût aux romans de Mme de La Fayette, écrit : « On ne pouvait même lui reprocher un certain venez-à-moi répandu sur sa belle personne, parce qu’elle ne cherchait pas à plaire. » Le premier glas de ses vanités éclata d’une manière bien étrange. La même Sœur en a conservé le récit. « Un jour qu’elle était magnifiquement parée, sortant de la bénédiction du saint Sacrement, avec une foule de monde, une cinquantaine de cochons, revenant de la campagne, se trouvèrent dans la même rue sur son chemin. Chacun s’écarta pour les laisser passer, sans en recevoir d’incommodités. Cette jeune beauté, comme si elle eût cru que ces animaux dussent la respecter, ne daigna pas s’en détourner. Celui de ces cochons qui conduisait la troupe, étant de la grosseur d’un âne, courant toujours, la monta sur lui en reculons et promena près d’une demi-heure cette belle nymphe en cet équipage. Elle mourait de peur de tomber dans la boue, étant obligée de tenir la queue de cet animal en forme de bride, et criait de toutes ses forces au secours. Dieu permit que, de tous ses amants, il ne s’en trouva aucun pour y venir ; les dames n’osaient se hasarder à travers la troupe des cochons qui escortaient toujours celui sur qui cette nouvelle amazone était montée en poupe, et qui faisaient une musique à rendre les gens sourds ; le petit peuple s’éclatait de rire de voir cette belle demoiselle si fort déconcertée… Elle en resta si fatiguée qu’il fallut la mettre au lit. »


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Ce fut « pendant quinze jours » la fable de tout Paray. Chaque matin, « sur sa toilette », la belle des Regards trouvait, concernant son aventure, une poésie nouvelle, épigramme ou ballade. Elle « s’en divertit comme les autres ; mais ce ne fut pas sans entrevoir qu’il ne faut faire aucun fond sur le monde, où nos meilleurs amis sont capables de nous laisser dans l’embarras ». Sans songer cependant à quitter le monde, elle se contenta, plusieurs années durant, de s’adonner un peu plus à la dévotion et aux charités. C’était l’époque où le P. Papon, la voyant, ainsi que sa sœur, un peu trop pimpante sous leurs attifets, « les appelait agréablement des fumiers musqués ». Franchement, elle éprouvait le besoin d’un autre directeur. Dès le premier sermon du P. La Colombière, le jour de la Pentecôte, Mlle de Lyonne se sentit touchée. En la fête de saint Augustin, au milieu d’une partie de plaisir, elle entendit sonner le sermon « aux Dames Ursules ». « Nous ferions bien d’aller entendre ce bon Père, dit-elle, au lieu de nous divertir. » Tout le monde en convint et l’accompagna. Certaines paroles du saint, que cita le prédicateur, lui parurent exprimer le fond de son âme : « O beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, que je vous ai tard connue ! Que je vous ai tard aimée ! » Naïvement vaniteuse jusque dans sa conversion, « elle se persuada que le Père n’était venu que pour elle en cette ville ». Celui-ci reconnut bien vite « que Dieu s’était réservé cette âme » ; mais il ne la brusqua pas. « Sans les ménagements de ce saint directeur, affirmera-t-elle, j’aurais bientôt abandonné la dévotion. « Me permettrez-vous, lui demandai-je, certains ajustements, dont il me paraissait impossible de me passer ? » Il me les accordait volontiers, mais en me disant : « Dieu vous apprendra lui-même ce qu’il désire. » Bien vite elle en rougit et prit ces fanfreluches en horreur. C’était bien là le directeur de ses rêves : « Elle aurait, assure l’annaliste, perdu le sommeil, le boire et le manger, pour entendre ce séraphin terrestre, qui enflammait de l’amour divin tous ceux qui


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l’écoutaient. » Mais elle ne voulait l’écouter que dans le monde. Car elle avait « mis d’abord sur son marché » que jamais il ne l’obligerait à se faire religieuse. « Ce qu’il lui promit à l’instant » ; et sans doute, Claude pensait qu’il y avait, pour lors, en ce caractère quelque chose de fantasque qui ne s’acclimaterait pas au cloître. Cela n’empêchait pas que, dès cette époque, « les vertus les plus difficiles » ne devinssent « familières » à Mlle de Lyonne. « Ses parties de plaisir n’étaient plus que les hôpitaux et les églises. » Bref, « de l’admiration qu’on avait jadis de sa beauté, on passait maintenant à celle de sa vertu ». Mlle de Lyonne en était là quand La Colombière fut retiré de Paray. Pendant deux ans et demi, ses habitudes de vie chrétienne auront le temps de mûrir. Nous la retrouverons. Des conquêtes spirituelles du saint, celle-ci fut la plus retentissante. Mais combien d’autres sont demeurées enfouies dans le secret des cours ! Du fond de son cloître, Marguerite-Marie en recevait souvent la confidence. Et l’on comprend pourquoi, sous peu, elle écrira : « Le talent du P. La Colombière est d’amener les âmes à Dieu. » Tandis que se poursuivaient dans le silence les œuvres de prière et de réparation, la vie continuait bruyante et pressée, imposant chaque jour au P. La Colombière, en plus de la direction des âmes, des tâches nouvelles. A sa sœur visitandine, il écrivait, à la fin de 1675 : « Que vous êtes heureuse, ma bonne sœur, d’être dans la solitude !… Que j’envierais votre retraite, si je n’étais persuadé qu’il n’est point de bien au monde plus grand que de faire la volonté de Celui qui nous gouverne… Mais, ma bonne sœur, c’est là une difficulté d’être éternellement parmi les hommes et de n’y chercher que Dieu, d’avoir toujours trois ou quatre fois plus d’affaires qu’on n’en peut régler, sans perdre néanmoins ce repos d’esprit, hors duquel on ne peut posséder Dieu. »


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Et la confidence finissait par cette gentille formule « C’est pourtant ce qu’il faudrait que je fisse, si j’avais bien envie d’être ce que je souhaite que vous soyez 81. » « Trois ou quatre fois plus d’affaires » que l’on n’en peut régler : angoisse commune aux vrais apôtres. Ce que furent ces multiples « affaires », la correspondance du Père Claude nous aide à le conjecturer. A Paray, Messire Jean-Eléonor Bouillet, âgé de quarante-six ans, exerçait depuis 1661 la charge de curé. Mais bien que la paroisse fût « composée de 16 à 17 cents communiants et qu’elle fût d’une grande étendue, il n’avait point de vicaire, aucune pension n’étant prévue pour ce sujet par le sieur abbé de Cluny 82 ». D’après un visiteur ecclésiastique de 1674, « il s’attache peu à ses fonctions et se dispense très souvent des offices ; on l’accuse d’être un peu trop exigeant, comme de prendre six livres et quelquefois huit pour un enterrement ». Plusieurs années s’écoulent, et voici que le visiteur de 1681 déclare : « Messire Jean-Eléonor Bouillet s’acquitte très bien de ses obligations. » Mystère ? Non entre les deux dates, un saint s’était doucement insinué dans l’amitié du curé. Le presbytère touchant le collège, les relations s’étaient nouées d’elles-mêmes une collaboration fraternelle s’était établie, dont la paroisse avait recueilli le bienfait. L’amitié entre les deux prêtres survécut au départ du saint. Un an après, il écrivait à Messire Bouillet : « Vous avez craint que la perte de vos lettres n’eût donné quelque atteinte à notre amitié. Mais que dites-vous, mon cher ami ? Les liaisons qui sont en Jésus Christ sont inaltérables, et je vous assure que ni mon éloignement, ni votre silence ne me changeront jamais à votre égard. » Après quelques détails sur sa vie en Angleterre, La Colombière terminait par ce mot d’estime et de respect : « Donnez-moi des nouvelles de toute votre ville, que je considère comme une grande famille


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dont Dieu vous a fait le chef, et que vous conduirez, s’il vous plaît, dans le paradis, par vos saints discours et par vos bons exemples 83. » Les exemples du pasteur furent plus éloquents que ses discours. Messire Bouillet n’arriva pas, bien qu’il fût docteur en théologie, à reprendre goût pour l’étude. Et quand il eut passé la soixantaine, « devenu un peu caduc », il ne pourra éviter que l’archiprêtre de Charolles écrive « Il a trop négligé ce qu’il a su… Parfois il se dispense de faire le prône, et quand il le fait, on voudrait qu’il s’en dispensât 84. » Aux bénédictins du doyenné, les rapports diocésains reprochaient de n’avoir pas une ardeur de zèle correspondant à leurs biens. Il est sûr que les rivalités entre les deux observances ne contribuaient pas à l’extension du règne de Dieu. Elles ne favorisaient pas non plus le soulagement des malheureux. Il existait bien, à Paray, une « confrérie des dames de la charité, en faveur des pauvres honteux » ; mais il ne semble pas que ses ressources fussent à la hauteur de ses dévouements. Quant à l’hôpital, son état est lamentable. En 1669, il comprend « deux grandes salles bâties de plain-pied », dont l’une sert de logis à « l’hospitalier ». On y voit « cinq châlits avec de la paille seulement ». En dix ans, l’administrateur, encore un Bouillet, avocat, n’a pu disposer que de 193 livres, reçues en aumônes. Aussi cet hôpital passera-t-il longtemps pour être « la retraite des gueux forains et fripons ». Quant à la chapelle, il faudrait y « boucher plusieurs ouvertures, donnant entrée aux vents, qui peuvent lever l’hostie sur l’autel ». Les années s’écoulent ; et en 1689, cet hôpital, « autrefois maison de scandale et d’abomination », sera, au témoignage de l’archiprêtre de Charolles, « devenu une maison toute sainte » ; résultat dû à la Congrégation des hommes, fondée par le saint en 1675. Cette Congrégation fut en effet un des grands moyens dont il se servit à Paray pour faire aboutir les initiatives que lui inspirait la gloire de Dieu. Elle groupait nobles et bourgeois, avocats, procureurs, notaires et médecins. Participation des laïques à l’apostolat. Par les règlements qu’ils se donnèrent, les congréganistes n’étaient pas tenus


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simplement à leurs devoirs personnels et familiaux, mais ils s’obligeaient à s’adonner, plus que tous les autres, au devoir social de charité et de « la compassion envers les pauvres 85 ». La transformation de l’hôpital prouve qu’ils furent fidèles à leurs résolutions. Le curé, Messire Bouillet, s’était inscrit des premiers dans la Congrégation. Quant à Claude, congréganiste de la Sainte Vierge depuis sa jeunesse, il tint à renouveler son engagement dans le groupe de Paray. Deux ans plus tard, dans une lettre de Londres, le mot « notre Congrégation » étant venu sous sa plume, il y insistera : « Je dis notre Congrégation, parce que, pour en être éloigné, je ne prétends pas en avoir été retranché. Tous les jours en esprit je me trouve au milieu de vos assemblées, pour prendre part aux grâces que la Sainte Vierge y répand 86. » Si l’on ajoute à ces divers travaux et soucis les prédications que le saint était à peu près seul, parmi les jésuites de Paray, à pouvoir donner, et ses efforts pour développer le petit collège, nous comprendrons la surcharge dont il faisait la confidence à sa sœur visitandine : « Trois ou quatre fois plus d’affaires qu’il n’en pouvait exécuter. » Cependant, l’année scolaire n’était pas terminée que les supérieurs faisaient entrevoir à La Colombière un changement de poste. Ils « songeaient à ouvrir un champ plus vaste à ses rares talents ». « Il est vrai, écrivait Claude le 1er juillet 1676, que je dois quitter Paray ; mais je ne sais pas encore où je dois aller 87. » En août, subitement, les choses prennent un autre tour. « On veut m’envoyer en Angleterre être prédicateur de Mme la duchesse d’York. La volonté de Dieu soit accomplie 88. » Sollicité par Marguerite-Marie de lui suggérer, avant son départ, une « résolution » le Père lui envoie, comme le disent les Contemporaines, « ce peu de paroles qui contient beaucoup ». « Il faut vous souvenir que Dieu demande tout de vous et qu’il ne demande rien. Il demande tout, parce qu’il veut ré-


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À PARAY-LE-MONIAL

gner sur vous en toutes manières, de sorte que tout plie, tout obéisse au moindre signe de sa volonté. Il ne demande rien de vous, parce qu’il veut tout faire en vous, sans que vous vous mêliez de rien, afin que toute la gloire soit à lui et que lui seul soit connu, loué et aimé éternellement 89. » Le 16 septembre, La Colombière règle par-devant le notaire royal, de menues dettes concernant la maison Bouillet, achetée le 28 avril précédent. Et quelques jours après, il est en route. Dans cette décision apparemment brusquée, le P. de la Chaize, devenu confesseur de Louis xiv, s’était montré une fois de plus l’instrument de la Providence. Pour une des missions les plus lourdes et les plus délicates qui pût être confiée à un prêtre, au milieu d’une population étrangement prévenue contre l’Eglise romaine, il fallait un homme qui, sans rien avoir de l’esprit de la cour, sût naturellement plaire à une cour, un homme doué de la plus sage prudence, et qui fût un saint. Le P. de la Chaize n’avait pas hésité.


Troisième partie

À LONDRES


chapitre xvi

La cour d’Angleterre attend son apôtre 1671-1676

lors que La Colombière achevait, près de la Sorbonne, ses études de théologie, à deux reprises il avait été, à son insu, initié par la Providence au ministère qu’il devait un jour remplir à Londres. La reine de Grande-Bretagne, Henriette-Marie de France, dernière fille d’Henri iv, était morte aux environs de Paris le 16 septembre 1669. L’année suivante, sa fille Henriette-Anne d’Angleterre, devenue, par son mariage avec « Monsieur », la belle-sœur de Louis xiv, mourait à son tour inopinément, le 30 juin. Le cri : « Madame se meurt, Madame est morte ! » — que Bossuet devait reprendre dans son éloge funèbre — avait mis en deuil la ville de Paris. Comme tous les gens instruits, les Pères du grand collège avaient entendu parler de la mission secrète que le roi avait confiée à cette princesse en mai 1670, auprès de son frère Charles ii. Sans connaître, évidemment, toutes les clauses du traité de Douvres, on savait qu’il décrétait une alliance entre les deux royaumes voisins, rivaux depuis toujours. Dans le discours prononcé, le vingt et unième jour d’août, à Saint-Denis, Bossuet rappelait, dès son exode, « ce voyage fameux, d’où elle avait remporté tant de gloire et de si belles espérances ». Et peu d’instants après, il y insistait :

A

« Ne pensez pas que je veuille, en interprète téméraire des secrets d’Etat, discourir sur le voyage d’Angleterre… Je ne parlerai de ce voyage glorieux, que pour dire que Madame y


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fut admirée plus que jamais. On ne parlait qu’avec transport de la bonté de cette princesse qui, malgré les divisions trop ordinaires dans les cours, lui gagna d’abord tous les esprits. On ne pouvait assez louer son incroyable dextérité à traiter les affaires les plus délicates, à guérir ces défiances cachées qui souvent les tiennent en suspens, et à terminer tous les différends d’une manière qui conciliait les intérêts les plus opposés. » La Colombière savait aussi que la princesse, pour laquelle on le mandait à Londres, était italienne, de l’illustre famille d’Este, chantée par le Tasse, l’Arioste et Dante. Son mari, le duc d’York, dont la première femme, plusieurs années avant de mourir, était ouvertement devenue catholique, avait également cessé, le vendredi saint de 1676, de fréquenter les offices protestants. Privé d’héritier mâle, et résolu à se remarier, il avait bravé l’opinion et, du plein consentement de son frère Charles, demandé la main de Marie-Béatrice d’Este, qu’il n’avait jamais vue et dont il ne connaissait que par ouï-dire la merveilleuse beauté et les qualités de cœur et d’esprit. Marie-Béatrice habitait alors Modène. Elevée chez les visitandines, elle n’aspirait qu’à la vie religieuse et n’avait pas attendu ses quinze ans pour prendre le voile. Aussi, quelle ne fut pas sa surprise, peu de mois après, lorsqu’on vit arriver à Modène, vers le milieu de 1673, une ambassade conduite par le duc de Peterborough qui, sans préavis, au nom de son maître le duc d’York, la demandait en mariage ! Par un message daté du 10 août, Louis xiv se portait garant que Charles ii accorderait à sa belle-sœur, pour la pratique religieuse, toutes les libertés octroyées jadis à la reine Henriette de France. Marie-Béatrice coupa court à ces propositions. « Ne voulant pour époux que Jésus Christ, plutôt que d’en accepter un autre, elle préférerait se jeter au feu. » Afin d’échapper aux opportuns, elle part pour les montagnes. De hauts personnages interviennent : l’ambassadeur de


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France à Turin, le cardinal italien Altieri, le cardinal français d’Estrées. La princesse tient bon. Il fallut le Pape pour la faire céder. Le 19 septembre 1673, dans une lettre de deux grandes pages, en latin, Clément x dévoilait « la douleur profonde où le plongeait son refus » et lui confiait l’espérance de « l’abondante moisson de joie que le Père des miséricordes désirait, par cette union, préparer au royaume d’Angleterre ». Comment poursuivre la résistance ? On devait même se hâter, car la faction espagnole, jalouse de ce mariage, escomptait que le Parlement anglais, qui devait se réunir en octobre, y ferait une opposition formelle : on devait le mettre en face d’un fait accompli. Aussi, dès le 30 septembre, entre deux conjoints séparés par cinq cents lieues de distance, le mariage était célébré, par procuration, dans la ville de Modène. Et le 5 octobre, avec sa mère et une quarantaine de personnes, Marie-Béatrice se mettait en route pour l’Angleterre. Les nombreuses lettres de Marie-Béatrice pendant ce voyage sont d’une spontanéité charmante. « Je me suis arrangée pour faire mon oraison. Avant-hier je l’ai toute faite après mon arrivée à l’hôtellerie. Dieu soit béni ! Hier, à la vérité, je ne l’ai pas faite. » Ou encore : « En huit jours, je ne l’ai laissée qu’une fois. » (13 et 23 octobre.) Mais surtout, — on aime à le noter quand on songe aux révélations que le P. La Colombière devait sous peu transmettre à quelques privilégiés de Londres —, c’est dans la plaie du « Côté sacré de Jésus » (dévotion chère à saint François de Sales) qu’elle donne continuellement rendez-vous aux visitandines de Modène. Un jour que, « dans les montagnes, elle était seule en sa chaise à porteurs, toute dolente de s’éloigner de plus en plus » de ses chères Sœurs, « je recourus, écrit-elle, à Jésus. Et il me sembla qu’il m’attirait à lui et me disait que, toutes les fois que je voudrais vous voir, j’aille dans cette cellule secrète, près de son très doux Cœur, et que là je vous trouverais toutes ». A Paris, Louis xiv vint de Versailles, en grand équipage, saluer les princesses. Le 5 novembre, on apprit, de Londres, qu’une pétition, votée


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à l’unanimité au Parlement, exigeait que le mariage ne fût pas consommé et qu’à l’avenir « aucun prince héritier du trône n’épousât une dame qui ne fût de la religion anglaise ». Charles ii, cette fois, fit front ; et le chef de la cabale, Shaftesbury, dut résigner ses fonctions de garde des sceaux. Après trois semaines de séjour à Paris, le cortège reprit sa marche et, par Abbeville, Boulogne et Calais, atteignit Douvres, sur le yacht Catherine, le 1er décembre 1673. Au port, le duc d’York attendait sa jeune épouse ; du premier coup il fut conquis. Trois jours, à Douvres, furent accordés pour le repos, et pour permettre d’achever à Londres les préparatifs de réception. Mais on crut plus prudent, au débarqué, avant de gagner Saint-James où résidait le duc d’York, de pénétrer dans Whitehall par une porte secrète. Malgré la sympathie de sa petite cour, — douze personnes sur la liste italienne, vingt-sept sur la liste anglaise —, Marie-Béatrice dut ressentir ces premières froideurs. Elle a beau écrire à la Mère Balland, de Modène : « Je vous assure que le seigneur duc est un excellent homme ; il m’aime beaucoup, et n’omettrait rien pour me faire plaisir. Et d’ailleurs, tellement affermi dans notre sainte religion, qu’il ne l’abandonnerait pour rien au monde. » Cependant, pour être sincère, elle est bien obligée de dire également : « Je ne puis encore m’habituer à cet état auquel j’ai toujours été contraire. Aussi, souvent, je pleure et m’afflige, ne pouvant m’affranchir de la mélancolie… » Et quelque temps après, elle termine une lettre par ces mots « Maman vous portera une petite cassette ; peu de chose dedans, mais avec elle je vous envoie mon cœur. Je le tiens tout près des vôtres, dans le côté du bon Jésus. » Sa mère repartie, nouvelle tristesse : ses premières espérances de maternité sont amèrement déçues. Des sectaires ont la cruauté de s’en réjouir. Même ses joies sont de courte durée. Le 19 janvier 1675 venait au jour « une belle petite princesse », que l’on baptisa Catherine-Laure, des noms de sa tante la reine d’Angleterre, et de sa grand-mère la régente de Modène. Au début d’octobre, « Dieu rappelait à lui cette chère et unique


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fille » ; et trois jours après, sous le poids de la douleur, Marie-Béatrice se voyait frustrée de nouvelles espérances. « Ma chère Sœur 90, écrit-elle de nouveau, lorsqu’on désire avoir des enfants, quelle affliction d’en perdre deux à la fois ! » (31 octobre 1675). Cependant, Marie-Béatrice avait pleinement pris à cœur son rôle de duchesse d’York. Femme d’un prince plus farouchement anglais que nul autre insulaire, elle s’efforça bien vite d’en épouser tous les sentiments. Cela déplut à certain marquis Felice Montecuccoli, le chargé d’affaires, à Londres, du jeune duc de Modène. Jaloux d’être « tenu à l’écart des confidences » de la duchesse, il se plaignit au prince Carlo, alors âgé de quinze ans, des agissements de sa sœur aînée. Cela suffit à Marie pour écrire à son fratello une lettre, où l’on voit que la piété ne l’empêchait pas, à dix-sept ans, d’avoir l’œil très ouvert et une plume finement malicieuse. « Je vous remercie, mon cher petit frère, de votre sollicitude. Cependant, il me déplaît beaucoup que vous croyiez ce que certains vous écrivent sur moi, à mon insu, gens qui prétendent tout savoir et ne savent rien… Pourquoi tant vous en rapporter au marquis Felice ? » (30 octobre 1675). Dix mois plus tard, Marie-Béatrice insiste et passe à l’offensive : « Sur le marquis Felice, je ne vous ai rien écrit que pour votre bien, et parce qu’il me semblait vraiment prodiguer trop votre argent. Car outre une mauvaise femme qu’il entretient, il soutient également le frère et la sœur de celle-ci, ainsi qu’un fils qu’elle a eu d’un autre homme. Toutefois si vous vous en trouvez satisfait et bien servi, je n’ai plus rien à dire… De grâce, cher petit frère, ne croyez pas aux niaiseries que vous débitent certains d’ici… » (20 août 1676). Mieux que toute analyse ou description, de pareilles lettres font connaître au naturel la jeune duchesse d’York et le milieu dans lequel il


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lui fallait évoluer. Cela peut nous aider à comprendre la tâche qui vient d’être confiée au P. La Colombière. Pour en apprécier pleinement les difficultés, il faudrait avoir présentes à l’esprit les persécutions que subissait alors l’Eglise en Angleterre. Rappelons simplement ce qui est essentiel pour comprendre le ministère qu’il allait exercer au palais Saint-James. Les premiers jours d’août 1676, au moment où La Colombière s’apprêtait à quitter Paray-le-Monial, le grand trésorier Thomas Osborne, comte de Danby, manifestait à notre ambassadeur « les alarmes que la conduite de M. le duc d’York donnait à tous les peuples de ce royaume ». « Je demandai par occasion, écrit Courtin, si le nombre des catholiques était fort grand. Il me dit qu’on en avait fait le dénombrement avec beaucoup de soin et qu’il ne s’en était trouvé que 12 000… 91 » Ce chiffre si minime doit s’entendre uniquement des catholiques influents, des notables, catholiques avérés. D’une statistique, en effet, soigneusement établie par Hilaire Belloc dans la Vie de Jacques II, il résulte que les catholiques représentaient peut-être un septième, certainement un huitième de la nation, c’est-à-dire un chiffre cinquante ou soixante fois supérieur à celui qu’alléguait Danby 92. En fait, également, les « alarmes » des puritains avaient des causes beaucoup plus profondes et plus anciennes que la seule conversion du duc d’York. Depuis la Conspiration des Poudres (1605), le papisme restait lié, dans les imaginations populaires, aux plus sinistres cauchemars de complot contre la sûreté de l’Etat. Certainement aussi, les bénéficiaires ou acquéreurs de biens d’Eglise, clergé ou aristocratie, redoutaient qu’un retour à Rome ne les privât de leurs riches prébendes et de leurs abbayes. A cette haine du romanisme se rattachaient étroitement les préventions contre la France. Ruvigny l’affirmait : « Jalouse de la puis-


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sance française par mer et par terre », l’opinion publique, bien qu’elle ne connût pas d’une façon précise le traité de Douvres, craignait que Louis xiv « n’employât cette puissance pour détruire la religion et la liberté des Anglais 93. » Calviniste des plus notables de France, le comte de Ruvigny travailla de son mieux, jusqu’en 1676, à la bonne entente des deux royaumes. Courtin, qui lui succéda, reçut de Louis xiv des instructions détaillées qui sont encore de grand intérêt. Elles distinguent nettement les sentiments de la cour de Londres et ceux de la nation 94. De Charles ii, Louis xiv n’a vraiment qu’à se louer. « Et si l’affection de ce prince suffisait seule pour retenir l’Angleterre dans l’alliance de la France, Sa Majesté pourrait en attendre une assistance certaine dans tous ses desseins. » Mais Charles ii « n’est pas le maître ». Courtin ne devait pas tarder à s’apercevoir de cette opposition entre Charles ii et son peuple ; il écrira sous peu à Louis xiv : « La mauvaise volonté des Anglais n’est pas tant contre la personne de leur roi qu’ils ne haïssent pas, que contre son autorité qu’ils voudraient réduire et rendre semblable à celle d’un doge de Venise 95. » Quelques mois plus tard, Courtin était autorisé à « accorder plus de 400 000 écus, si Charles ii prorogeait son Parlement jusqu’au mois de mai 1678 96 ». Soigneusement, à chaque semestre, l’ambassadeur rendra compte des sommes allouées à des lords ou à des chefs de parti. Il ne dédaignera pas de moindres « arguments ». « Il serait à souhaiter que je puisse distribuer des présents de vin de champagne et d’autres vins de liqueur. Vous ne sauriez croire combien cinq ou six douzaines de bouteilles de vin envoyées à propos peuvent servir à adoucir les esprits, car au sortir du Parlement, on va dîner les uns chez les autres, et c’est le temps où les cabales se font 97. » Mais comment de pareils moyens pouvaient-ils combattre efficacement des préventions enracinées au cœur d’une nation depuis plus d’un siècle ? Peu de jours avant que le P. La Colombière ne débarquât à Douvres, ces sentiments de haines craintives contre


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Rome et la France éclatèrent dans un pamphlet, Lettre d’un Anglais aux gens de l’hôtel de ville de Londres, dont le retentissement fut considérable 98. « … Notre ville, mes chers amis, court risque d’être brûlée une seconde fois, réduite en cendres comme la malheureuse Sodome ; car des esprits diaboliques sont gagés pour mettre le feu à nos maisons… De plus, si notre vigilance nous préserve de l’incendie, comment pourrons-nous empêcher la ruine entière de notre ville, puisque les habitants sont contraints de l’abandonner, à cause de la cessation du commerce ? Il y a déjà trois mille ou quatre mille maisons vides… Nos vaisseaux marchands n’osent plus faire voile vers les lieux où les Français, qui aspirent à l’empire des mers, ont du pouvoir… Nos matelots, pressés par la faim, s’engagent lâchement à leur service… Nos artisans sont tellement appauvris que leur misère a commencé d’exciter des séditions. L’entrée en France de nos denrées et des produits de nos manufactures est interdite… Si cela continue, nous ne tarderons pas à devenir les esclaves du roi de France, comme les Egyptiens se soumirent à Pharaon pour avoir du pain. » Toutes ces plaintes n’étaient que manœuvres antipapistes. Car « durant les années 1674 et 1675, affirme Arthur Bryant, l’Angleterre jouit d’une prospérité commerciale inaccoutumée 99 ». L’auteur jetait même dans les imaginations populaires le soupçon d’un régicide possible : « Si l’héritier de la couronne est catholique romain, quelle assurance avons-nous que le roi vivra huit ou neuf mois ? Et quelle sûreté pour la religion protestante, si un catholique arrive au trône ? » On ne pouvait réclamer de manière plus fourbe un redoublement de persécution religieuse. Après ce coup d’œil jeté sur l’Eglise d’Angleterre, nous devons faire


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connaissance avec les frères en religion de La Colombière, ceux dont il allait, durant plus de deux ans, partager les dangers et les travaux. Jusqu’aux premières années du xviie siècle, les jésuites n’avaient formé en Grande-Bretagne qu’une wide-spread mission, une mission dispersée. En 1619, leur Général, Mutius Vitelleschi, les constitua en « vice-province ». Ce ne fut qu’aux premières années de la restauration de Charles ii que l’on tenta la première ébauche d’un collège. Une trentaine de jésuites en dépendaient, la plupart missionnaires nomades, à travers les comtés de Middlesex, Surrey, Kent et Berks ; une centaine d’autres étaient disséminés, sans feu ni lieu, à travers le reste du pays. De résidence fixe, plusieurs n’en trouvaient qu’au terme de leur vie, dans les prisons d’Etat. Les Lettres annuelles de cette vice-province, en 1672, notent, comme une exception que le P. Mumford — appelé souvent Bedingfield — grandement estimé par le duc d’York, fut invité, comme aumônier de la marine, à confesser les catholiques de la flotte, notamment sur le vaisseau amiral. Pour compléter cet effectif, ajoutons cent cinquante religieux, parmi lesquels les novices et les scolastiques, répartis dans quatre ou cinq maisons des Flandres et au Maryland. A Londres vivaient aussi quelques jésuites étrangers. Charles ii ayant autorisé le culte catholique dans les maisons particulières, l’internonce de Belgique voulut utiliser au mieux cette tolérance. On lui avait parlé du P. Nicolas Patouillet, un Franc-Comtois, « l’un des plus insignes prédicateurs que possédât l’Europe, et de mœurs très exemplaires 100 ». Il suggéra, vers la fin de 1671, à Clément x, que ce religieux pourrait « donner l’élan aux bonnes dispositions de l’Angleterre et raffermir les catholiques dans leur persévérance ». Telle fut l’origine des prédications en langue française à Londres. Le P. Patouillet prêcha toute l’année, chaque dimanche. Il compta « dans son auditoire des personnes de la première noblesse, non seulement des catholiques, et plusieurs fois le roi lui-même, ainsi que le duc d’York, qui l’écoutait avec beaucoup de plaisir ».


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Hélas ! le bill du Test ruina ses espérances. Au milieu des réactions qu’il provoqua, le P. Patouillet fut arrêté et contraint de repasser en France. Cependant, la duchesse d’York avait obtenu, précisément en cette année 1673, « le droit de chapelle ». Le prédicateur qui fut alors désigné portait un beau nom et avait, au cours des années précédentes, exercé la charge de concionator dans les villes de Nevers, Moulins, Tours, La Flèche, Bourges, Rennes, Rouen et Compiègne. Le P. de Saint-Germain était, au dire de ses supérieurs, « homme de grand talent et fin lettré ». Pendant deux ans, « il remplit son office à la satisfaction de tout le monde » ; mais, vers le milieu de 1675, il fut accusé, par un Français apostat qui prétendait s’appeler Luzancy, d’avoir tenté de « le ramener à la foi papiste ». « Saint-Germain, affirmait-il, a osé, accompagné de cinq hommes armés, violer mon domicile, pour me forcer, le poignard sur la gorge, à signer une rétractation. » Ce grief, attesté sous la foi du serment, c’était plus qu’il n’en fallait pour motiver l’arrestation du jésuite. Deux cents livres de récompense furent promises à qui le livrerait 101. Mais quand l’ordre en fut donné, on apprit que « sur le conseil de personnes de qualité bien au courant de l’état des affaires », SaintGermain s’était embarqué pour la France. « A quoi bon, lui avait-on dit, essayer de répondre à une accusation devant des juges iniques et remplis de préventions ? » Ainsi calomniés, lésés, poursuivis de mille manières, comment les plus ardents parmi les catholiques n’auraient-ils pas tenté d’améliorer leur situation ? Ils connaissaient les intentions bienveillantes de Charles II : désir d’accorder la liberté de conscience en faveur des « âmes délicates » ; indulgence pour les non-conformistes qu’il avait tirés de prison ; effort pour adoucir les « lois pénales » ; autorisation du culte catholique dans les maisons privées. Mais on savait plus encore que, malgré ces accès d’indépendance, Charles, devant un parlement que régentaient les grands de la finance, s’était révélé impuissant et pusillanime.


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Par ailleurs, comment espérer, de la part d’un prince livré à ses passions, une conversion sincère ? La seule tentative qui eût chance de succès était de l’appuyer dans ses velléités de tolérance. Il fallait, pour y parvenir, réduire l’omnipotence des Communes et, comme celles-ci tenaient leur roi surtout par la bourse, lui obtenir d’un Pactole étranger des ressources budgétaires. A pouvoir les fournir, on ne voyait que Louis xiv. Ainsi, le « grand dessein » dont avait rêvé, pour Charles ii, sa sœur Henriette, sa « Minette » chérie, ressuscitait, mais singulièrement complexe. Les intérêts religieux s’y trouvaient mêlés d’intérêts politiques et financiers, forcément un peu troubles. Mais quoi ? puisque le Christ a établi son Eglise parmi les hommes qui ne sont pas insensibles à l’ambition et à l’argent, de telles compromissions ne sont-elles point fatales ? Parmi les promoteurs de ce nouveau « grand dessein », une place importante revient à Edward Coleman, le secrétaire du duc d’York. Ses projets politiques, autant qu’on peut en juger d’après une correspondance systématiquement ambiguë, comportaient l’extirpation du protestantisme comme religion d’Etat, l’affaiblissement — sinon la dissolution — du Parlement, tout cela moyennant de larges sommes d’argent à obtenir du roi de France. Dans une longue lettre — de plus de six mille mots — au P. de la Chaize, datant de l’époque où le P. de Saint-Germain résidait encore à Londres —, Coleman faisait les premières ouvertures. La réponse du confesseur de Louis xiv fut courte «… Je vous assure que la longueur de votre lettre ne me l’a pas rendue ennuyeuse… Lorsque je serai mieux informé que je ne le suis, je vous donnerai mon avis. Croyez que je ne manquerai jamais de bonne volonté pour le service de votre maître, que j’honore comme il le mérite. » Coleman avait espéré quelque chose de plus chaud. Il écrivit une seconde lettre où, pour se donner de l’importance, il déclare au P. de la Chaize qu’il lui envoie un chiffre, ajoutant mystérieusement que même cette précaution ne lui suffit pas… Les allures ténébreuses qu’affectait cette correspondance auraient mis en défiance tout homme sage et prudent. Il lui aurait sauté aux


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yeux que, si ces lettres un jour venaient à être découvertes, l’obscurité voulue dont elles s’entouraient, bien loin d’écarter les soupçons, ne ferait que les accentuer. Comment ne donneraient-elles pas un prétexte à supposer que le « grand dessein » de ces « conspirateurs » était de faire disparaître le roi Charles, pour mettre à sa place le duc son frère, catholique déclaré ? … Les Puritains n’y manquèrent pas. En attendant, une tâche s’imposait : trouver un successeur au P. de Saint-Germain comme prédicateur de la duchesse d’York. Consulté, le duc, qui ne craignait pas de fronder l’opinion, répondit qu’il serait heureux de voir revenir le P. Patouillet. Mais Ruvigny, remplacé par Courtin et rentré en France, s’y opposait avec force : « Donner à M. de Saint-Germain un successeur de nationalité française, affirmait-il, serait absolument ruiner la religion catholique et irriter les ennemis de la France. » Le duc d’York jugea que les intérêts religieux inclus dans le « grand dessein » étaient trop importants pour abandonner la partie. Afin de ménager les susceptibilités puritaines, il renonça au P. Patouillet, trop connu à Londres et déjà compromis, mais « à la condition que le P. de la Chaize lui nommerait un remplaçant 102 ». On comprend maintenant les incertitudes dans lesquelles La Colombière, à Paray-le-Monial, avait vécu tout le mois d’août 1676. Quand le P. de la Chaize, en effet, eut réalisé la situation si complexe que nous venons d’analyser, et dès qu’il eut chargé de choisir le titulaire, sa résolution fut prise. Il fallait un homme qui, tout à proximité d’une cour voluptueuse et corrompue, sût vivre en ascète, dégagé des préoccupations terrestres ; qui, dans un milieu traversé de mille intrigues, se montrât libre de tout génie d’intrigue un homme inconnu du monde, qui fût pourtant homme du monde : un modeste qui, par son effacement voulu, ne pût offusquer les susceptibilités les plus ombrageuses, et pourtant un esprit d’élite qui, par son tact et son aménité, un sens psychologique pénétrant, la


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science théologique et les talents oratoires, sût plaire et remplir des tâches les plus diverses. Il lui faudrait travailler à convertir sans prosélytisme tapageur ; il devrait, à l’occasion, maintenir les « sympathies catholiques » d’un roi faible de volonté, dissipateur et libertin, et, d’une manière continue, empêcher que les intérêts religieux du « grand dessein » ne s’amalgament de trop de compromis politiques. Et puisque de bons juges annonçaient, pour un proche avenir, des persécutions violentes, on ne pouvait envoyer qu’un prêtre au cœur fort et calme, que ni les menaces, ni les prisons ou l’éventualité même du martyre ne sauraient intimider. Cet homme serait le même à qui le P. de la Chaize avait déjà confié, à Paray-le-Monial, un poste difficile. Qu’importait qu’il n’eût que trente-cinq ans ? Après quelques jours passés à Paris pour recevoir les instructions nécessaires, le P. La Colombière s’était mis en route, le 5 octobre 1676, pour l’Angleterre ; et le 13, il arrivait au palais Saint-James, résidence de la duchesse d’York, dont il devait être, sous le titre de prédicateur, le conseiller spirituel et l’appui.


chapitre xvii

Le prédicateur de la duchesse d’York 1676-1678

L

’état d’insécurité et de demi-dispersion où vivaient les Jésuites anglais ne permettait pas au P. La Colombière de chercher au milieu d’eux un logement. Dès son arrivée à Londres, il vint habiter l’appartement qui lui était réservé au palais Saint-James. La décoration intérieure du palais semble avoir été somptueuse. Dans un sermon pour la Pentecôte, Claude signalera cette richesse. Pour faire comprendre que le Saint-Esprit, bien que n’enseignant rien de nouveau et n’ajoutant rien aux vérités révélées par le Christ, en donne pourtant l’intelligence, il déclare : « On peut dire que le Saint-Esprit ajoute à la science de la foi ce que la lumière ajoute aux figures et aux couleurs. Lorsque le soleil est entré aujourd’hui dans ce palais, il n’a ni doré les alcôves, ni brodé les lits, ni ciselé l’argenterie, ni peint les tableaux dont les appartements sont enrichis : tout était déjà fait avant qu’il parût ; il n’y a ajouté ni trait ni couleur… Cependant, on ne voyait rien de tout cela ; tant de beaux meubles étaient à notre égard comme s’ils n’eussent jamais été. C’est la lumière de cet astre qui les a rendus visibles 103. » Seul un parc séparait Saint-James du palais de Witehall, où résidait le roi. Des fenêtres supérieures, à l’est, l’œil pouvait jouir, sur la Tamise, du spectacle des caravelles étrangères et des bateaux de commerce, alors déjà fort nombreux. Du côté de la Cité, c’était l’anima-


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tion usuelle, brillante et bruyante aux époques de fêtes, qui assiège une cour. La chambre du prédicateur « avait vue sur la place devant le palais ». Le P. de la Pesse, qui fournit cette précision, ajoute : « Jamais il ne s’approcha de la fenêtre, jamais il ne leva les yeux sur les objets divertissants qu’elle lui présentait. Il est sorti de Londres sans avoir assisté à aucun spectacle, sans avoir vu la moindre curiosité de la ville, sans avoir été une seule fois à la promenade. Il n’y a visité que des malades ou des personnes à qui il espérait d’être utile 104. » A Saint-James habitaient aussi le P. Antonio Galli, confesseur en titre de la duchesse d’York, et le P. Thomas Bedingfield, dont nous avons dit les rapports amicaux avec le duc Jacques. Mais l’autorisation de prêcher et de célébrer la messe en public n’existait que pour les prêtres étrangers et en faveur des étrangers ; Bedingfield, sujet du roi d’Angleterre, n’avait pas le droit d’enseigner la doctrine catholique à ses compatriotes. Quant aux autres jésuites de Londres, il ne semble pas que Claude ait eu avec eux de fréquentes relations ; motif de prudence ou manque de temps, elles étaient assez réduites pour qu’il pût écrire à la Mère de Saumaise : « Ici, l’on n’a d’autres secours que ceux qui viennent de Dieu 105. » Avant de quitter Paray, le saint avait reçu de Marguerite-Marie un « mémoire » où se lisaient les trois articles suivants : « 1o Le talent du P. La Colombière est d’amener les âmes à Dieu : [c’est] pourquoi les démons feront leurs efforts contre lui ; même des personnes consacrées à Dieu lui feront de la peine et n’approuveront pas ce qu’il dira dans ses sermons pour les y conduire… 2o IL doit avoir une douceur compatissante pour les pécheurs, et ne se servir de la force que lorsque Dieu le lui fera connaître,


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3o Qu’il ait un grand soin de ne jamais tirer le bien de sa source. Cette parole est courte, mais contient beaucoup de choses, dont Dieu lui donnera l’intelligence selon l’application qu’il y fera. » Si mystérieuses que fussent plusieurs de ces lignes, le Père savait la sainte trop éclairée de Dieu pour négliger ses avis. Il les avait « gardées soigneusement », persuadé qu’il y pourrait un jour trouver la lumière. Claude s’aperçut bien vite en arrivant à Londres qu’il n’avait pas mis le pied sur une terre de liberté. Dès le lendemain de son premier sermon, le 2 novembre 1676, il écrivait : « On ne permet pas aux sujets du roi d’Angleterre d’aller dans les chapelles des ambassadeurs pour y entendre la messe. » Autre surprise de La Colombière : l’âpreté du froid. L’hiver fut, cette année-là, d’une rigueur exceptionnelle. Evelyn note dans son journal : « 9 octobre : Les rues sont couvertes de verglas. — 10 décembre : La neige est si haute qu’elle nous a empêchés d’aller au temple. — 12 décembre : Il y a tant de neige à Londres que je ne me souviens pas d’y en avoir jamais tant vu. » Quinze jours plus tard, décrivant les fêtes de Noël, Courtin racontait à Pomponne que, sur la Tamise entièrement gelée, on avait en plusieurs endroits, pour faire « rôtir des pièces de bœuf de 80 ou de 100 livres », allumé du charbon, par-dessus « deux ou trois lits de cendres et de briques » ; et pourtant « la chaleur ne fait point fondre la glace 106 ». Ces détails aident à comprendre l’héroïsme — mais aussi l’imprudence caché sous cette affirmation du premier biographe de La Colombière à Londres, « il ne permit jamais qu’on lui allumât un feu particulier 107 ». La chapelle du palais Saint-James était loin d’avoir l’ampleur des églises de France où le Père avait si souvent prêché. Rectangle de vingt mètres à peine sur huit, elle était encombrée, le long des murs, de deux


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rangées de bancs fermés, analogues aux stalles d’un chœur, et d’une rangée de banquettes en bois, plus modestes. Les premières étaient destinées aux personnages de marque. Même en tenant compte de la tribune du fond, réservée à la duchesse d’York, et des tribunes de côté où pouvaient s’entasser une soixantaine de personnes, cette chapelle, en dehors de l’espace requis par l’autel et la chaire et par les évolutions de l’office, n’offrait guère de place à plus de cent cinquante auditeurs. L’interdiction faite aux sujets britanniques de fréquenter les chapelles catholiques ne fut pas rigoureusement appliquée à celle de la duchesse d’York. A maintes reprises dans sa correspondance, Claude parle d’Anglais et d’Anglaises qui assistent à ses prédications. En dehors des lieux de culte clandestins, cette chapelle aux dimensions exiguës devint, grâce à l’élite qui obtenait là un privilège d’admission, le foyer principal de l’action catholique à Londres. Peu de mois après son arrivée, le Père écrit : « Je ne suis pas inconnu en cette ville ; un homme qui prêche publiquement ne doit pas craindre de passer pour ce qu’il est, puisqu’il en fait une si haute profession. » S’il demande à ses correspondants de ne pas lui donner, sur l’adresse de leurs lettres, le titre de « Père », c’est uniquement « de peur que, si quelque protestant la voyait, il ne la jetât dans la rivière ; voilà le pis qui puisse arriver 108 ». C’est pour cette assistance restreinte que le saint allait prodiguer ses forces jusqu’à l’épuisement. Il prêchera, toute l’année, les dimanches et jours de fêtes et, durant l’avent et le carême, plusieurs fois la semaine ; s’imposant le labeur, comme il l’eût fait pour un auditoire de cathédrale, de rédiger en entier « dans la dernière exactitude » chacun de ses sermons 109. Il commença dès la fête de la Toussaint. Depuis près de deux mois qu’il habitait Saint-James, le Père avait pu apprécier les vertus de Marie-Béatrice. Dans quelques jours, il écrira à la Mère de Saumaise : « La duchesse d’York est une princesse d’une grande piété ; elle communie presque tous les huit jours, et quelquefois même plus souvent ; elle fait tous les jours demi-heure d’orai-


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son mentale 110. » Aussi, n’était-ce point un vain compliment qu’il adressait à sa royale auditrice quand, avant de décrire le bonheur du Paradis, « cité sainte des bienheureux », il déclarait : « Quelque bonnes que soient les intentions de votre Altesse Royale, quelque soin que j’aie résolu de prendre pour les seconder, j’attendrais peu de fruits de tous mes soins, si je ne savais qu’ils seront soutenus par vos bons exemples. Les mauvais chrétiens ne se défendraient peut-être que trop contre toutes les raisons que je leur proposerais. Mais que peuvent-ils répondre à l’exemple d’une princesse qui, à la fleur de son âge, dans un rang où la plupart des hommes s’imaginent que tout est permis, se déclare hautement pour la piété et en pratique tous les exercices avec tant d’exactitude et tant de ferveur ? D’ailleurs, Madame, il n’est point de vice auquel je ne puisse faire une guerre ouverte, puisqu’il n’en est aucun que votre conduite elle-même ne condamne. Je pourrai dire tout ce que l’Esprit de Dieu daignera m’inspirer de plus fort contre les désordres de notre siècle ; on ne croira jamais que mes reproches s’adressent à votre Altesse Royale, et ainsi, Madame, la parole de Dieu ne sera point liée par votre présence 111. » Un évêque anglican, Gilbert Burnet, confident du roi Charles et du duc d’York, confirme cet éloge, et malgré de légères restrictions partisanes, le complète en plusieurs points 112. « La duchesse d’York était douée de beaucoup d’esprit et de finesse. Durant le règne de Charles ii, elle se conduisit de manière si obligeante qu’elle gagna tous ceux qui l’approchèrent ; elle fit sur eux une si profonde impression, qu’il leur fallut longtemps pour que sa conduite, quand elle fut reine, modifiât leur pensée. Par son charme, cette jeune Italienne sut faire tomber les préventions des personnes même les plus


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jalouses. De temps à autre seulement, elle laissa trop paraître une tendance à la raillerie, que l’on attribuait à sa jeunesse et à un esprit qui manquait de la pratique du monde. » Devenue reine en 1685, Marie-Béatrice, après quelques semaines d’un éblouissant succès, amoncellera sur sa tête une large part des colères puritaines qui visaient son époux. Exilée en France, au bout de trois années de règne, à la cour de Saint-Germain ou dans sa retraite de Chaillot, elle méritera que Bourdaloue s’écrie : « Je ne connais personne de si saint et plus digne de vénération. Depuis que je l’ai entendue, je bats ma poitrine et je me dis à moi-même : Cette reine nous jugera un jour. » Et Louis xiv prononcera d’elle, en peu de mots, ce grand éloge : « Voilà comme il faut que soit une reine, et de corps et d’esprit, tenant sa cour avec dignité 113. » Jusqu’à la fin de sa longue existence, Marie-Béatrice restera reconnaissante à saint Claude de la direction imprimée à sa vie spirituelle. L’expérience d’un monde méchant ayant amorti sa spontanéité, elle avouera à la Mère Marie-Louise Croiset, supérieure de la Visitation de Chaillot, que, depuis le P. La Colombière, elle n’avait pleinement « ouvert son cœur à personne », parce qu’« elle n’avait trouvé personne qui lui eût donné des conseils si justes pour la conscience ». « Entre autres avis, il m’avait fait peser beaucoup la nécessité où j’étais de me simplifier dans mon intérieur, pour n’avoir de regard que pour Dieu, malgré la multiplicité des choses qui m’environnaient ; que Dieu voulait de moi cette disposition à lui remettre tout moi-même et tout ce qui me touchait, pour en user à son gré ; que je devais moins regarder ce que j’avais fait que ce que je devais faire, ce qui me rendrait souple et maniable aux ordres de la Providence 114. »


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Se simplifier, ne regarder que Dieu, s’en remettre de tout à Dieu : on retrouve là l’essentiel des directions que donnait le saint aux âmes d’élite, souvent un peu craintives. S’en remettre à Dieu… Durant le séjour de Claude à Londres, la duchesse d’York eut l’occasion de le faire avec vaillance, au sujet de son premier fils, le duc de Cambridge. Le jour même où il naquit, 18 novembre 1677, elle avait envoyé à Innocent xi l’expression de sa joie. « J’espère, ajoutait-elle, que la divine Majesté daignera me le conserver, pour me permettre de l’élever dans notre sainte religion, à laquelle sera toujours consacré le meilleur de mon zèle 115. » Résolution d’autant plus méritoire que le Parlement avait manifesté son intention « de faire instruire les enfants des catholiques par les protestants », avec cette clause que si un jour « la royauté tombait aux mains d’un catholique, ses enfants ne seraient point exemptés de la loi générale 116 ». Hélas ! l’enfant tant désiré, dont le berceau portait de si belles espérances, ne vécut qu’un mois. Innocent xi ayant adressé aux deux époux un bref de condoléance, le duc d’York exprimait à son tour au pape les sentiments d’une « très grande résignation à la sainte volonté de Dieu 117 ». Au cours de son long exil en France, ces jours de deuil ne pourront arracher au cœur de Marie-Béatrice la plus légère plainte. Elle entendra un jour, à Chaillot, rapporter ce mot d’Henriette-Marie de France, l’épouse infortunée de Charles ier : « Le titre de reine est toujours beau, et je ne laisse pas d’en être contente. » « Est-ce possible ? s’écriera-t-elle. Pour moi, je n’ai jamais pu éprouver cette joie. Je n’ai point goûté de bonheur en Angleterre, excepté de quinze à vingt ans. Mais en ces cinq années mêmes, j’ai toujours été grosse et j’ai perdu tous mes enfants. » Cela ne l’empêchait pas d’ajouter : « Le roi mon mari et moi étions désolés que nos enfants dussent être élevés à la protestante. Nous nous consolions par là de les voir mourir en bas âge, le roi Jacques disant : « Voyez-vous, jusqu’à ce que nous puissions élever des enfants dans la bonne religion, aucun ne vivra 118. »


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Tant de ferveur pourrait donner à croire que cette princesse menait à Saint-James la vie du cloître. Ce serait se méprendre. Evelyn note dans son journal, le 4 décembre 1676 : « Grand bal chez la duchesse d’York. » Et le 11 mars de l’année suivante, Courtin écrivait à Pomponne : « Il y eut lundi un bal chez Mme la duchesse d’York, qui dura jusqu’à cinq heures du matin. » La piété ne l’empêchait pas d’être sensible aux attraits du monde. Lorsque Louis xiv lui fait cadeau de magnifiques « pendants d’oreilles de diamant », elle ne manque pas de lui écrire : « Monsieur, je suis infiniment obligée à Votre Majesté des marques extraordinaires de bonté que j’ai reçues de votre part, par Monsieur Courtin, votre ambassadeur. Je me remets à lui de faire connaître à Votre Majesté le ressentiment que j’en ai 119. » Mais La Colombière ne bornait évidemment pas ses soins à l’âme de sa royale pénitente. C’est dans un apostolat beaucoup plus vaste que nous devons maintenant l’accompagner.


chapitre xviii

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ien que les catholiques fussent nombreux à Londres, La Colombière constate, lors de son arrivée, que, depuis un an, il n’y a pas eu dans cette ville « un catéchisme » public. « La parole de Dieu est fort rare en ce pays-ci, de sorte que, quand on vient pour la prêcher, on ne peut manquer d’y être très bien venu 120. » Sans retard, Claude se sent pénétré d’un profond amour pour les fidèles de cette nation. « C’est grand-pitié de voir comme ils sont persécutés et le peu de secours qu’ils ont pour la piété… On ne trouve point ici de Filles de Sainte-Marie et beaucoup moins de Sœurs Alacoque 121. » Son auditoire est, pour une bonne part, composé de gens qui tiennent à la cour, souvent frivoles, même des Anglais protestants à certains jours. A leur égard, aucun esprit de controverse, bien moins encore de polémique. Tout imprégné de bienveillance, il veut tout d’abord instruire. Lorsque mourut La Colombière, on trouva dans ses papiers des notes, sortes d’« essais », variant de quatre à douze pages, sur les sujets les plus divers : improvisations que le Père laissait jaillir de sa plume, sous le coup d’une expérience ou d’une prière. Transcrites sans aucun ordre, elles furent publiées sous le titre général de Réflexions chrétiennes. Par les fragments que nous en avons déjà cités, notamment sur l’éducation des enfants et sur l’amitié de Jésus Christ, on a pu remarquer leur ton spontané, dépouillé de toute rhétorique 122. Sans préoccupation immédiate d’auditoire, Claude exprimait là, pour lui, sa pensée pure. Esquisses aux

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traits parfois réalistes, même assez crus 123, qu’il se réservait d’adoucir si l’occasion s’offrait de les utiliser dans ses prédications. Pour se faire une idée complète de l’enseignement de La Colombière, il faut consulter, en plus de ses quatre-vingt-huit Sermons ou Méditations, les quarante chapitres de ces Réflexions chrétiennes. De tout cet ensemble, on composerait un traité quasi complet de religion. Les vérités qu’il faut croire sur Dieu, Jésus Christ, l’Esprit Saint, l’Eglise, la Sainte Vierge, les fins dernières, y sont exposées. Les préceptes de la morale, les points principaux de la perfection chrétienne, ainsi que les moyens, prières et sacrements, mis à la disposition de l’homme pour se sanctifier. Si l’on songe que ce vaste programme représente l’effort de deux années seulement, poursuivi au milieu d’occupations multiples, on ne peut s’empêcher d’admirer la puissance de travail et d’énergie qu’il suppose. Ce coup d’œil d’ensemble est nécessaire pour un autre motif. A l’omettre, on risquerait de se méprendre sur le ton tranchant et absolu de certaines assertions de La Colombière. Il lui est imposé par le caractère fragmenté de son enseignement. Limité par la durée de son sermon, le prédicateur, soucieux de présenter tel aspect particulier d’une doctrine, en néglige souvent un aspect complémentaire essentiel ; il achèvera son exposé la semaine suivante. Si bien que, pour posséder sur ce point sa pensée tout entière, le lecteur doit parcourir plusieurs sermons d’affilée. Qui voudrait s’en tenir, par exemple, à l’entretien sur les exigences d’une bonne confession, tiendrait La Colombière pour un rigoriste et risquerait fort de craindre que toutes nos confessions ne soient vaines. Il doit compléter par les sermons qui suivent sur la miséricorde et la confiance en Dieu 124. Ces oppositions vives se retrouvent à l’intérieur même des discours. Ceux-ci renferment en général deux parties, que l’orateur pose d’une manière tellement antithétique, parfois paradoxale, qu’on les dirait contradictoires. Veut-il, au sujet de la mauvaise habitude, prémunir contre les « deux illusions très pernicieuses », dont le démon cherche à


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nous tromper, il déclare : « Je vous ferai voir, dans le premier point, que quiconque s’engage dans une habitude vicieuse n’en sortira pas quand il le voudra ; et, dans le second, que quiconque y est engagé en sortirait, s’il le voulait bien 125. » Manière d’accrocher l’attention et de faciliter l’effort de la mémoire ; mais aussi résultat d’une rhétorique, qui n’est pas exempte d’artifice. Avant d’être donnés en Angleterre, un grand nombre de sermons le furent en France. Tels qu’ils nous sont parvenus, certains portent la trace du mélange fait par l’éditeur entre les deux rédactions. Quand on lit, par exemple, qu’au temps de Noël, « les prêtres étaient accablés par la foule des pénitents, les temples sacrés trop petits pour contenir le nombre des véritables adorateurs », il ne peut évidemment s’agir d’une ville comme Londres, où les catholiques n’avaient point d’église à leur disposition ; cette « infatigable piété » est de Lyon. Mais quand nous voyons, l’instant d’après, « le carnaval commencer dès le jour même de l’Epiphanie…, les places et les carrefours remplis de mauvais chrétiens qui exposent aux yeux des hérétiques la honte de notre religion 126 », on est bien obligé de penser aux bords de la Tamise. Dans ses Réflexions sur l’Eloquence, le P. Rapin blâme les prédicateurs qui tracent des « portraits faux », où l’auditeur « ne se reconnaît point : ce qu’ils disent est perdu ; personne ne le prend pour soi. On prêche à des gens de bien comme à des scélérats : on parle aux gens de la cour comme à des gens de bien ». La Colombière, qui appréciait ces Réflexions au point de les avoir, dit-on, entièrement transcrites de sa main, ne tombe point dans ce défaut. Il a retenu le conseil de Rapin : « Rien ne touche davantage les esprits que les portraits qu’on en fait, quand on les fait bien 127. » Sa pénétration psychologique le sert ici à merveille. Avec quelle acuité du regard il démasque les subterfuges où s’enveloppe une conscience mondaine : « Il y a des personnes qui se croient délicates jusqu’au scrupule, qui omettent de s’accuser de leurs principales fautes. Par


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exemple, on doit au marchand, on doit aux domestiques, aux ouvriers ; et néanmoins on ne veut rien retrancher de la dépense pour se mettre en état de payer ; ou, quoiqu’on pût payer sur l’heure, on diffère à un autre temps ; on croit que c’est assez d’être dans le dessein de le faire… Injustice manifeste… Cependant, on met son esprit à la torture pour dire des péchés où se trouve à peine matière d’absolution, et l’on ne dit mot de ces choses qui sont tout à fait essentielles. Il y a des familles entières toutes divisées, qui ne veulent point entendre parler de réconciliation. Ce sont, au reste, des gens de bien, mais ils ont persuadé à leur conscience qu’on a des raisons de ne se point voir, de se plaindre éternellement les uns des autres et de faire savoir ces raisons à toute la terre. Comme on sent bien qu’on n’a pas envie de s’amender, on ne s’en confesse plus et on se fait croire à soi-même qu’il n’y a pas obligation de s’en confesser 128. » La Colombière sait « que les apôtres ne sont guère à la mode en ce temps-ci et qu’on aime mieux consulter les faux prophètes 129 ». Mais cela n’est point pour l’arrêter. Les amusements, le souci de plaire et de briller occupent tellement l’esprit du grand nombre que le prédicateur doit sans cesse les fustiger. Les folies surtout que trop de chrétiens se permettent, en période de carnaval, sous prétexte que c’est seulement « pour quinze jours et qu’après on se remettra dans l’ordre », provoquent chez le saint des plaintes vigoureuses. « Quoi ! Mesdames, mettre cinq ou six heures de temps à se parer et à se peindre le visage, pour aller ensuite dans une assemblée tendre des pièges à la chasteté des hommes et servir de flambeau au démon pour allumer partout le feu de l’impudicité ; demeurer les nuits entières exposées aux yeux et à la cajolerie de jeunes fous et de tout ce qu’il y a de libertins dans


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une ville ; déguiser vos personnes et votre sexe pour n’avoir plus honte de rien… ; rouler de quartier en quartier sous un habit de théâtre et avec une impudence de comédiennes, pour être vues de tous les yeux et pour voir, dans un jour, tous les visages d’une ville ; joindre aux excès de luxe et de galanterie des excès de bouche et d’intempérance en un mot, ajouter aux vices des femmes tous les vices et les désordres des hommes : en vérité sont-ce là des divertissements de chrétiens 130 ? » Le prédicateur n’ignore pas l’excuse que, pour autoriser de pareilles réunions, des parents font valoir : « Il faut bien que nos enfants trouvent à s’établir ! » Sans doute. Mais est-ce ainsi que vous y parviendrez ? « Malheureuses mères, qui parez vos filles comme on faisait autrefois les victimes qu’on destinait à la mort… Ne les avezvous mises au monde que pour les damner ? … Qui penserait à elles, dites-vous ? … Dieu, en tout cas, y penserait, à défaut des hommes. Est-il possible que les desseins de Dieu sur votre famille ne se puissent exécuter que par des voies si abominables 131 ? » Combien de mariages malheureux se préparent de la sorte ! Dans un sermon pour la fête de saint Joseph, qui fut d’abord prêché à Lyon, La Colombière s’écriait : « O que cette fille vaine et coquette paiera chèrement, dans une longue et cruelle servitude, les fautes qu’elle commet à présent et qu’elle fait commettre aux autres ! Ce sont là des voies, si je ne me trompe, pour avoir bientôt des amants, mais pour n’avoir que bien tard, et peut-être jamais, de mari… Il est certain que ce n’est pas le moyen d’en avoir un bon 132. » Dans ces assemblées mondaines, le goût de la coquetterie s’empare


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si bien des cours qu’on la transporte même dans nos églises, auprès de « nos tabernacles où repose le corps du Sauveur ». « On dirait, à voir le soin que vous avez pris de vous parer, que vous êtes la divinité du temple… Quel malheur, aimable Jésus, si, lorsque les chrétiens vont dans vos églises…, ils y trouvent des objets qui allument dans leurs cœurs des feux impudiques ! Où faudra-t-il donc que vos élus se retirent ? Quoi ? trouveront-ils partout ce monde qu’ils fuient ? Seront-ils contraints, pour l’éviter, de s’interdire nos églises, comme ils ont été obligés de renoncer au théâtre ? … » Puis soudain, ce trait final, qu’une chrétienne sincère emportera fixé dans son esprit comme un dard : « Se parer pour aller à l’église, c’est comme si sainte Madeleine eût repris ses bijoux pour assister au crucifiement… 133 » Enfin, n’est-ce point un souvenir personnel qu’évoque La Colombière, quand il ajoute : « Lorsque j’entre dans la chambre de cette personne, Messieurs, je ne crains point de porter la vue partout indifféremment… Les figures lascives, les nudités ne s’y trouvent, ni sur ses meubles, ni dans ses tableaux. Il n’est pas jusqu’à son portrait, si elle en a, qui ne soit chaste et qui ne la fasse reconnaître à sa modestie aussi bien qu’aux traits de son visage : elle craint d’être vue, même en peinture, en un état qui puisse arrêter les yeux impudiques ou effrayer les plus chastes. Voilà ce que je pense de l’amour de la chasteté 134. » A chacun, quel que soit son rang social, le prédicateur de SaintJames fixe nettement ses devoirs. « Pauvres gens qui êtes ici le rebut du monde et comme les esclaves des riches, ayez un peu de patience : les choses prendront une autre face en la cité sainte. Ces grands qui vous méprisent y tiendront pour la plupart un rang très inférieur au vôtre 135. »


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Cependant, aucun rigorisme outrancier. La Colombière « ne condamne point toute sorte de divertissements ». Il affirme qu’« il y en a de louables » : pour « les gens de lettres…, certaines lectures, des conversations savantes, des jeux d’esprit » ; pour « l’homme de guerre…, la chasse, les tournois, les jeux d’arc et d’arquebuse 136 ». C’est à d’autres plaisirs que l’orateur s’attaque. Et quand on sait les scandales qui s’étalaient à la cour de Charles ii, comment s’étonner de sa vigueur ? Comment trouver exagérés les tableaux qu’il trace de leur pestilence délétère ? Certaines lettres de nos ambassadeurs à Londres fourniraient à cette assertion de singuliers commentaires. On y voit même la duchesse de Mazarin — celle qui était « entrée dans la cour d’Angleterre, comme Arminde dans le camp de Godefroy, admirée des hommes et jalousée des femmes 137 » —, tolérer chez elle, « assez gaiement et avec beaucoup de civilités », des intrigues et des spectacles étranges. Courtin se croit obligé, par respect pour Pomponne, honnête père de famille, d’en abréger la description : « Je n’en serais pas demeuré là avec M. de Lionne. Mais il faut être plus sage avec vous 138. » Quand La Colombière disait : « Il ne faut quelquefois qu’un méchant homme pour débaucher toute la jeunesse d’une ville ; une femme a souvent empoisonné toute une cour 139 », était-il bien difficile à l’auditoire de préciser ces imputations et de murmurer des noms ? L’actrice Nel Gwyn et la petite Bretonne Louise de Kéroualle, la « Dalila française » devenue duchesse de Portsmouth, se partageaient alors les faveurs de Charles ii. Evelyn ayant eu l’occasion de visiter le splendide appartement de cette dernière, à Witehall, notait, le 10 septembre 1675 dans son journal : « Il est meublé avec un luxe inouï et dépasse dix fois en richesse et en éclat celui de la reine 140. » Pour stigmatiser ces désordres, ni diatribe, ni réquisitoire : La Colombière n’a rien d’un Savonarole. Il sait que la prudence, même parfois en face d’abus évidents, exige qu’on se taise. C’est pourquoi l’apôtre a une si vive compassion pour les grands. Ils sont dans un tel péril ! « On


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n’ose leur dire la vérité. Les prédicateurs mêmes sont obligés de garder de grandes mesures en leur présence… » De ces traits multiples se dégage une physionomie d’orateur étrangement sympathique. Homme de juste milieu, franc, droit, alliant l’audace et la sagesse, parfaitement équilibré, c’est un classique du siècle de Bossuet. Cet équilibre apparaît aussi dans la forme du discours. La Colombière a conscience de n’avoir, ni pour l’action, ni pour la voix, cette fougue entraînante qui a caractérisé tant de missionnaires. Ayant à parler du jugement universel, il « laisse à ceux qui ont reçu de Dieu une éloquence plus forte » d’en décrire les terribles préliminaires ou l’appareil extérieur 141. Les panégyristes de Claude ont cru devoir lui chercher des excuses pour n’avoir « pas pu mettre la dernière main à tous ses sermons » et de n’avoir pas eu le temps « de leur donner toutes les grâces dont il était capable de les embellir 142 ». Mais en vérité, La Colombière se souciait-il beaucoup de ces « grâces » et de ces « embellissements » ? Humaniste d’une large culture, ii évoque ici ou là un souvenir de l’antiquité quand il y voit le moyen d’éclairer sa pensée. Mais il ne cède jamais à la manie, si commune alors, d’un vain étalage d’érudition. Comme s’il était honteux pour son héros de ce qu’il estimait vulgarités de langage, le P. Charrier l’a, bien des fois, « corrigé », tout en restituant en note, il est vrai, le texte des premiers éditeurs. Ainsi remplacet-il constamment par le mot « les ignorants » ce terme aujourd’hui presque trivial d’« idiots » qui, au xviie siècle, pris dans son sens originel grec, signifiait simplement les « profanes », par opposition aux « initiés » ou savants. Claude n’y regarde pas de si près. Il abandonne aux délicats les périphrases et désigne les objets par le nom vulgaire que le langage de tous les jours leur attribue. Il parle de jupes et de garnitures et de chemise, et de sales animaux, et d’un homme qui a l’esprit bouché, et du Christ fouetté


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chez Pilate, et du vindicatif saoulé de sang : locutions franches et robustes, en même temps que de la meilleure sève 143. Dans le récit de la Passion, le vendredi saint, pour décrire les outrages de « la canaille », les expressions réalistes se multiplient. A la flagellation, « je vois ses épaules qui deviennent rouges, qui s’enflent, qui, d’une blancheur qui aurait effacé l’éclat de la neige, passent à une couleur bleue et noirâtre. La chair se fend et s’ouvre par de longs sillons. Le sang coule ; il rejaillit de toutes parts » ; les bourreaux « en ont jusque dans les yeux ». En portant sa croix, Jésus « donne du nez en terre presque à chaque pas 144 ». Ce qui est fréquent, ce sont les traits imprévus d’un réalisme, en quelque sorte spirituel, qui surprennent l’auditeur, lui coupent la respiration et le contraignent à réfléchir : « Où est cette grande dame qui, durant quelques années, a été un des plus beaux ornements de la cour ? … Si j’entre dans l’appartement où elle a passé et fini ses jours, un profond et morne silence m’apprend qu’elle n’y est plus. Je trouve le superbe lit où elle prenait son repos, le riche dais sous lequel elle avait coutume de recevoir, pour ainsi dire, les adorations des hommes, je vois le cabinet tout ouvert, la ruelle déserte, le fauteuil vide ; je trouve la chaise, le carrosse, les coiffes, les jupes, le dernier habit qu’elle a porté : mais je n’aperçois nulle part la personne à qui appartenaient toutes ces choses… 145 » Autre marque d’un réalisme fort sain le dialogue avec l’auditoire. Le prédicateur le presse, l’interroge, répond, riposte même parfois… Côté dramatique, bien rare, Bossuet excepté, chez les grands orateurs de l’époque. On croirait le prolongement d’une conversation amorcée au parloir. Ainsi ce dialogue au sujet de la médisance : « Je ne le fais, me direz-vous, ni par haine, ni par jalousie. — Et que m’importe quel motif vous engage à détracter, si votre médisance m’ôte l’honneur et la réputation. — Je n’en ai par-


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lé qu’à une seule personne. — C’est toujours autant de perdu pour moi. Quel droit aviez-vous de me décrier auprès de cette personne-là ? — Mais c’est un homme sage et discret. C’est encore pis ; j’aimerais mieux avoir perdu l’estime de cent autres que celle d’un homme de caractère. — Mais si je n’ai nommé personne ? — Si vous n’avez nommé personne, on aura fait cent jugements téméraires, on aura soupçonné plusieurs personnes fort innocentes. Vous avez dit en général que c’était un prêtre, un religieux ; on en fera moins d’état de tous les religieux et de tous les prêtres. — C’est un crime tout public que celui que je vous apprends. — Je le crois ; mais enfin, le scandale n’était pas encore venu jusqu’à moi… 146 » Humaniste donc, et même, si l’on veut, « humaniste dévot », mais sans aucune fadeur. Lettré délicat, sensible aux nuances, La Colombière échappe pourtant à la contagion de la littérature par son constant souci d’atteindre les âmes. Si le saint n’absorba pas le lettré, du moins il le purifia. Docteur, peintre des mœurs, écrivain, cela ne suffit pas à constituer un orateur. Il lui faut le don d’émouvoir. C’est une qualité que tous les contemporains reconnaissent au P. Claude. Laurent Dugas la caractérisait ainsi : « Beaucoup d’onction et de douceur d’insinuation 147. » Le P. de Galliffet louait aussi en son maître « cette onction céleste qui n’est propre qu’à des hommes pleins de l’esprit de Dieu ». A la vérité, on relève bien ici ou là, spécialement dans les sermons contre les dévergondages du carnaval, des accents de sévérité excessifs : difficultés du salut, infime proportion des âmes sauvées… Cette arithmétique outrancière porte l’empreinte du temps où vivait La Colombière. La rigueur du courant augustinien sur le nombre des élus avait trop profondément imprégné la théologie et les sermonnaires du xviie siècle — pensons simplement au fameux P. Le Jeune — pour qu’un prédicateur, d’un coup, s’en libérât.


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Ce qui est personnel au saint et qui s’est accru depuis les plaintes douloureuses du Christ à Paray-le-Monial, c’est une indicible stupeur devant le contraste posé par ces deux abîmes : l’amour sans limite témoigné par Dieu à l’humanité, et l’ingratitude sans borne dont l’homme s’obstine à payer un si grand amour. « Hé quoi ! Messieurs, un Dieu se sera anéanti, un Dieu aura versé tout son sang et sera mort sur une croix ; il aura institué tant de sacrements, il aura fait tant de miracles pour établir une religion ; et toute cette religion, le fruit de tant de travaux, de tant de prodiges, se réduira à recevoir quelques gouttes d’eau à votre naissance ; après quoi on pourra, si l’on veut, passer sa vie à rêver sur des cartes et cajoler dans des ruelles 148 ! » Après cela, personne ne pourra, du moins, accuser le prédicateur de laxisme. Pour ruiner les allégations de Port-Royal sur la morale facile des jésuites, on a dit qu’il suffisait de citer Bourdaloue. A ce nom, il faut, entre beaucoup d’autres, joindre celui de La Colombière. La pensée véritable du saint sur ce problème assurément crucial, c’est dans son sermon de la Prédestination qu’il faut la chercher. Voici comment il la formule, en terminant son exorde : « De quelque manière qu’on explique la prédestination, il est certain qu’elle ne détruit ni dans Dieu la volonté de sauver les hommes, je le ferai voir dans le premier point ; ni dans les hommes la liberté de faire eux-mêmes leur salut, ce sera le second point 149. » Dès lors, comme il l’ajoute, ce problème ne saurait « donner nulle inquiétude ». Devinant que, malgré tout, certains chercheront dans le fait de la prédestination une excuse à leur nonchalance, un prétexte pour se laisser aller, il poursuit pied à pied leurs fausses raisons « Dieu peut me refuser la grâce de la persévérance. Oui, si vous ne la demandez pas… — Mais il peut le faire. Eh ! qui en doute ? Il peut vous anéantir aussi. Un bon père peut déshériter un fils qui ne lui a jamais manqué de respect, mais il est bien sûr qu’il ne le fera jamais 150. »


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Dans le conflit pathétique où le rebelle s’opiniâtre, le dernier mot reste à l’amour. « Oui, dans le même temps que vous lui disiez : Mon Dieu, je n’ai que faire de vos avis ni de vos inspirations ; je renonce à votre paradis et à mon salut. — Et moi, disait-il, je ne puis consentir à ton malheur ; il faut que je te rende heureux de gré ou de force. — Je suis résolu à vivre jusqu’au bout dans mon péché. — Et moi, plutôt que t’y laisser mourir, je suis résolu de te poursuivre jusqu’au bout. Dilexit autem non existentes, sed et resistentes 151. » A propos des études théologiques de La Colombière à Paris, nous avons noté le courant d’« optimisme » et de confiance qui, depuis près d’un siècle, tendait à prévaloir chez les théologiens de la Compagnie de Jésus. Du plus profond de son être et par une conviction raisonnée, Claude s’y rattache, surtout à la suite des luttes et des expériences de son troisième an depuis lors, il s’y est affermi doublement, et par les observations de son ministère et par les révélations de Paray-le-Monial. Pendant sa grande retraite, il avait écrit : « Il me semble que je ferais tort à la miséricorde de Dieu de craindre l’enfer le moins du monde, quand je l’aurais plus mérité que tous les démons 152. » Il le répète, et cette fois au nom de tous les bons chrétiens de l’auditoire, dans la péroraison de son sermon de la Confiance en Dieu : « Les autres peuvent attendre leur bonheur ou de leurs richesses ou de leurs talents ; les autres s’appuient ou sur l’innocence de leur vie, ou sur la rigueur de leurs pénitences, ou sur le nombre de leurs aumônes, ou sur la ferveur de leurs prières : Tu, Domine, sin gulariter in spe constituisti me. Pour moi, Seigneur, toute ma confiance, c’est ma confiance même. Cette confiance ne trompa jamais personne : Nullus, nullus speravit in Domino et confusus est.


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Je suis donc assuré que je serai éternellement heureux parce que j’espère fermement de l’être et que c’est de vous, ô mon Dieu, que je l’espère. Je connais, hélas ! je ne connais que trop que je suis fragile et changeant ; je sais ce que peuvent les tentations contre les vertus les mieux affermies ; j’ai vu tomber les astres du ciel et les colonnes du firmament. Mais tout cela ne peut m’effrayer tandis que j’espérerai ; et je suis assuré d’espérer toujours, parce que j’espère encore cette invariable espérance. Enfin, je suis sûr que je ne puis trop espérer en vous et que je ne puis avoir moins que ce que j’aurai espéré de vous. Ainsi, j’espère que vous me soutiendrez contre les plus furieux assauts, et que vous ferez triompher ma faiblesse de mes plus redoutables ennemis. J’espère que vous m’aimerez toujours, et que je vous aimerai aussi sans relâche ; et pour porter tout d’un coup mon espérance aussi loin qu’elle peut aller, je vous espère vous-même de vous-même, ô mon Créateur, et pour le temps et pour l’éternité 153. » Autre aspect de la confiance la sérénité d’âme au milieu des difficultés et des dangers de la vie. Non pas, comme certains voudraient se le persuader, par suite de l’assurance intime que nous pouvons obtenir de Dieu tout ce que notre fantaisie désire. Pareille confiance ne serait que présomption ; elle s’appuierait sur notre jugement propre, qui souvent estime nécessaire ou meilleur ce que Dieu juge nous être funeste. Mais sérénité d’âme, provenant de la conviction qu’il nous est possible d’obtenir toutes les grâces, même temporelles, que Dieu sait utiles à notre plus grand bien. Cette vertu, qui s’en remet à Dieu « notre Père », qui « se fie » à Dieu, est la seule vraie « confiance » en Dieu. C’est elle, et elle seule, que le Christ a prêchée, quand il disait : « N’avez-vous pas plus de valeur que les oiseaux du ciel ou les lis des champs ? » La seule que le P. La Colombière enseigne à son tour dans ce même sermon de la Confiance :


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« Pour moi, mon Dieu, je suis si persuadé que vous veillez sur ceux qui espèrent en vous, et qu’on ne peut manquer de rien quand on attend de vous toutes choses, que j’ai résolu de vivre à l’avenir sans aucun souci et de me décharger sur vous de toutes mes inquiétudes. » Plus de souci ni d’inquiétude… Comment ne pas noter que les catholiques d’Angleterre à qui le Père suggérait cette prière vivaient, comme leurs familles depuis un siècle, sous la menace quotidienne de spoliation, d’exil ou même de mort ? Dans l’auditoire du saint, plusieurs comptaient sans doute des ancêtres martyrs. Lui-même pouvait-il se faire beaucoup d’illusion sur la stabilité de son sort ? Développé par le contact du Cœur de Jésus, ce courant de confiance se fit profondément sentir dans la prédication de La Colombière et dans sa direction. Mais la confiance, bien loin de le pousser à cette « malheureuse et inhumaine complaisance » qui « porte à mettre des coussins sous les coudes des pécheurs 155 », ne lui sert qu’à stimuler les générosités. Même aux simples chrétiens de Saint-James, à ces hommes de cœur et à ces grands bourgeois, le religieux ne se contente pas de prêcher l’observation des préceptes. Il sait que « Dieu cherche des gens qui lui sacrifient leurs désirs, leurs inclinations, leurs répugnances, qui choisissent pour victime l’idole de leur cœur 156 ». Il sait par expérience que, parmi ceux qui l’écoutent, plusieurs comprendront. En souvenir des plaintes du Christ à Marguerite-Marie, il prend plaisir, surtout durant les périodes où l’amour divin est le plus outragé, à provoquer l’esprit de réparation. Dans ses quatre sermons « pour les derniers jours du carnaval », il y insiste : « Mon Dieu, la belle occasion que vous avez de vous signaler auprès de ce bon Maître ! Quel gré ne vous saurait-il point, si vous aviez le courage de passer ce carnaval à lui faire votre


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cour ! Avec quelle complaisance verrait-il une personne qui s’occuperait devant un crucifix ou dans la lecture d’un livre saint, durant ces malheureuses nuits que tant d’autres emploieront à offenser ! Quel spectacle pour les yeux de Dieu, si, demain, tous ceux qui m’écoutent se pouvaient résoudre à partager leur journée entre la méditation, la prière, les visites des prisons et des hôpitaux 157 ! » D’autres fois, sachant qu’il a devant lui des âmes qui « passent dans une sainte et salutaire componction » ces heures où « les autres se répandent en ris immodérés », l’exhortation fait place à la joie : « Que vous êtes heureux, vous qui choisissez justement ces funestes jours pour consoler votre bon Maître de la perfidie de ses autres serviteurs, qui vous punissez de leurs désordres et faites pénitence de leur endurcissement… Je ne puis vous dire combien cette pensée me soutient dans un emploi qui, d’ailleurs, ne manque ni de chagrins, ni de périls 158. » Si cette pensée le soutient, n’est-ce point parce qu’il voit, en ces âmes réparatrices, un prélude des réalisations sollicitées par le Christ à Parayle-Monial ? Grâces divines, ingratitude humaine… La méditation fréquente de ces deux abîmes entretient dans l’âme de La Colombière un frémissement de compassion craintive pour les pécheurs — individus ou nations — victimes de leur insouciance. Pour l’Angleterre séparée de Rome, notamment. Un dimanche de l’avent 1677, l’orateur vient de montrer, par l’exemple des Juifs, que l’endurcissement des cœurs est souvent le résultat d’une longue ingratitude. Et tout à coup : « Pauvre Angleterre, s’écrie-t-il, ne serais-tu point, peut-être, un triste exemple de cette vérité terrible ! Car sur quel royaume le ciel a-t-il, autrefois, versé plus de bénédictions ! » Combien de tes rois « qui ont re-


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noncé à leur couronne pour l’amour de Jésus Christ », de princes et de princesses « qui ont donné l’exemple de la pauvreté et de la chasteté évangéliques » « Le nombre de tes religieux a presque égalé le nombre de tes autres habitants ; tu n’étais presque plus qu’un grand monastère, tant tes sujets étaient empressés, les uns à donner leurs biens pour fonder des maisons religieuses, les autres à quitter tout pour s’y enfermer. Je ne parlerai point des honneurs que la Reine des Anges a reçus des anciens Anglais… On sait que tu fus la première qui levas l’étendard pour la défense de la Conception immaculée ; que ce fut à toi que la Sainte Vierge fit présent de ce Scapulaire miraculeux que toute la chrétienté révère et qui sert comme d’un bouclier impénétrable à tous ceux qui ont l’avantage de le porter. Il suffit de dire que ta foi n’a pu se contenir dans les bornes que l’Océan semblait lui prescrire ; elle s’est répandue au-delà des mers : il y a des royaumes entiers qui te reconnaissent pour leur mère en Jésus Christ, parce que tes enfants les ont gagnés à l’Eglise catholique. » Puis, mettant en regard de ces temps d’unité « cette multitude de sectes qui fait que chacun doute de la sienne, qu’il s’en défie, qu’il ne sait à quoi s’en tenir, qui fait que la plupart ont peu de religion, que plusieurs n’en ont pas du tout », l’orateur s’écrie « Mon Dieu, quand sera-ce que vous ferez cesser un si grand fléau ? … et que nous pourrons enfin vous obliger à nous réunir tous dans une même bergerie, comme nous avons été durant l’espace de treize ou quatorze siècles 159 ? » Pour hâter ce retour, La Colombière compte moins sur la prédication que sur l’exemple et sur l’influence des fidèles dans leur milieu. « Les prédications, en effet, ne sont que pour peu de gens ; elles ne sont quasi que pour ceux qui sont déjà assez bons et


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qui pourraient s’en passer ; les pécheurs ne viennent guère nous entendre… Mais vous qui au sortir de cette chapelle allez vous mêler dans ce qu’on appelle le monde, qui allez vous répandre dans toute cette grande ville ; vous qui allez traiter avec ceux qui vivent dans l’oubli de Dieu et qui marchent sur le bord du précipice ; vous dont on ne se défie point ; vous qu’on aime, vous dont on estime l’esprit et le jugement, quel bien ne feriez-vous pas parmi vos frères, si vous vouliez bien vous servir de ces avantages ! » Il est vrai qu’il peut y avoir un zèle outrancier. La Colombière, qui vivait à Paris au moment du Tartuffe, connaît les discussions aigres-douces sur les vrais et les faux dévots, qui ont, depuis lors, agité les milieux catholiques. Il ne veut pas qu’on se méprenne sur l’action qu’il désire : « Ce n’est pas que je prétende vous engager à faire les prêcheurs dans les compagnies, beaucoup moins encore à vous ériger en censeurs publics contre les dérèglements du siècle. Ces zélés de profession, qui veulent tout réformer dès le premier jour ; ces dévots qui se récrient sur les plus petits désordres, qui se scandalisent de tout ; ces dévots sont bien intentionnés, je n’en doute pas ; mais certainement l’on fait grand tort à la véritable dévotion, si on lui attribue les emportements de ces gens-là. Le véritable zèle n’est ni turbulent, ni impétueux ; il est modéré, il est discret, il sait prendre son temps pour s’insinuer avec douceur, il est tendre et compatissant, il est patient, il est humble. Ce n’est pas par de grands discours qu’il fait les plus grands effets ; c’est bien souvent par des complaisances, par des services rendus à propos ; c’est surtout par les bons exemples, c’est par les prières, lesquelles attirent la bénédiction du ciel sur tous ces moyens. Voilà, Messieurs, le zèle que je vous recommande aujourd’hui… C’est par-là que tous feront, quand il leur plaira, des


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prodiges qu’on attendrait en vain des plus fervents missionnaires 160. » Ces pages d’un accent si moderne ne formeraient-elles pas une piquante préface pour un manuel d’« Action catholique » ? Quelle place convient-il d’assigner au P. La Colombière parmi les prédicateurs du xviie siècle ? Bien que nous n’ayons aucun goût — ni compétence — pour établir un palmarès, quand on aura constaté qu’il n’a pas la force de Bourdaloue ni l’amplitude magnifique de Bossuet, où donc en trouver d’autres qui puissent lui être préférés ? Moins achevé peut-être et moins complet que Mascaron, Fléchier ou Massillon, il est pour nous plus agréable à lire : plus moderne, il a certainement moins vieilli. Déjà ses contemporains lui avaient rendu justice. Dès le onzième mois qui suit sa mort, un recueil de ses sermons, en quatre volumes, est prêt pour l’impression. Les éditions se multiplient et s’enlèvent avec tant de rapidité qu’en un demi-siècle, de 1684 à 1739, Anisson à Lyon et Muguet à Paris — détail de librairie qui a bien son prix — en retirent la coquette fortune de cent mille écus. Si Claude ne figure pas sur la liste officielle des prédicateurs qui ont honoré la chaire française, c’est uniquement parce qu’il lui manque d’avoir prêché à Paris et d’avoir prêché plus longtemps. Et lorsqu’on songe à l’ensemble non seulement des qualités humaines, mais des vertus divines exigées pour ce ministère de la parole, qui « devrait être exercé par des anges plutôt que par des hommes mortels 161 », on serait tenté d’appliquer à La Colombière le mot que le P. de Ravignan prononçait de Bourdaloue « C’est le roi des prédicateurs. »


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a Colombière ne serait pas fils de saint Ignace s’il n’avait pour le Verbe incarné, pour le Christ speciosus et amabilis des Exercices spirituels, pour ses vertus et qualités humaines, une admiration attentive et amoureuse. Bossuet mis à part, aucun prédicateur du xviie siècle n’a produit, semble-t-il, des pages plus belles et plus profondes sur « cet homme qu’on a appelé Jésus 162 ». Au jour de l’Ascension notamment, quand il entend les anges, « surpris du magnifique appareil de la réception qu’on lui fait au ciel », s’écrier : Quel est ce roi de gloire ? il saisit avec joie cette occasion de le leur expliquer. « Les anges semblent nous inviter à leur dire ce que nous savons du Sauveur du monde et comment il a vécu parmi nous. C’est pour les satisfaire que j’entreprends aujourd’hui le panégyrique le plus beau, mais le plus difficile qu’il est possible d’imaginer. » Mais ce n’est là pour Claude qu’un prétexte ; tout de suite son secret lui échappe : « Disons la vérité, Messieurs, c’est pour me satisfaire moi-même que je prends cette occasion de traiter un sujet sur quoi il y a longtemps que je désire vous entretenir 163. » Les efforts de La Colombière pour promouvoir le culte eucharistique et la dévotion au Sacré-Cœur méritent, vu la mission qui lui fut confiée à Paray, une attention spéciale.

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En finissant une retraite à Londres, en janvier 1677, le saint écrit : « Je me suis fait une loi de procurer par toutes les voies pos-


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sibles l’exécution de ce qui me fut prescrit de la part de mon adorable Maître, à l’égard de son précieux corps dans le saint Sacrement de l’Autel… Dans ce pays où l’on se fait un point d’honneur de douter de votre présence réelle dans cet auguste Sacrement, je sens beaucoup de consolation à faire plusieurs fois le jour des actes de foi touchant la réalité de votre corps adorable sous les espèces du pain et du vin 164. » Non seulement « on se faisait un point d’honneur de douter », mais pour plusieurs c’était une obligation de nier. Depuis 1673, le bill du Test imposait à tous ceux qui briguaient une fonction publique de se déclarer contre la transsubstantiation. Pour les anglicans, les papistes qui adoraient l’hostie étaient des idolâtres. Longtemps les rois d’Angleterre, dans le serment qu’ils prêtaient au jour de leur couronnement, se feront l’écho de cette imputation 165. Chez les catholiques mêmes qui continuaient à croire, de puissantes infiltrations jansénistes écartaient les âmes de l’Eucharistie. La Colombière constate les ravages : « Vous vous trompez, qui que vous soyez, vous qui ne nous prêchez que le respect et la révérence pour ce pain quotidien. Ce n’est pas à moi à examiner vos intentions ; mais certainement votre langage ne s’accorde pas avec le langage de Jésus Christ 166. » Dieu voulait ainsi qu’au centre de Londres, une voix s’élevât pour protester contre l’erreur. Encore deux ans, et les fidèles d’Angleterre allaient être mis en demeure, sous peine de la confiscation des biens, et même de la mort, d’abjurer leurs croyances. Pour préparer une génération de martyrs, la foi devait être raffermie. Trois sermons du saint sur l’Eucharistie nous sont parvenus. L’un, pour la Fête-Dieu, plus dogmatique, expose l’amour insigne que Jésus nous témoigne dans ce Sacrement. Deux autres pour le temps du carême, de tendance plus immédiatement pratique : le premier sur les dipositions requises pour bien communier à Pâques ; le second, sur la convenance et l’utilité des fréquentes communions.


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L’amour du Christ, lisons-nous dans le premier, n’est-il pas évident, quand on songe qu’« il n’est ni temps ni lieu qui ne lui paraisse propre pour cette entrevue » avec l’âme fidèle. Si Jésus « nous présente son corps sous les espèces du pain », que veut-il nous faire entendre ? « Mon aimable Maître, si vous ne demandez de moi que des hommages, permettez-moi de vous le dire, vous nous expliquez assez mal vos intentions… Il est vrai qu’on vous dresse des trônes dans nos églises et qu’à la lumière de mille flambeaux on y fait briller autour de vous tout ce qu’il y a de plus précieux dans la nature. Mais tout cela est de l’invention des hommes… Ce sont des hommes qui vous ont élevé sur des autels ; mais c’est vous-même qui avez bien voulu vous cacher sous un peu de pain. Ce pain serait encore mieux sur une table que sur un trône, et dans l’estomac des chrétiens, qu’exposé seulement à leurs adorations. » Ses intentions, Jésus les révèle encore par les paroles les plus expresses. « Il nous menace de la mort, si nous refusons de prendre sa chair en nourriture. » Il « prie les hommes, il leur fait même violence pour les obliger à le recevoir. Forcez-les, dit-il dans l’Evangile, à prendre part au festin que je leur ai préparé ». Et quelle éloquence aussi dans ce fait que, les autres sacrements ne pouvant être « conférés, ou qu’une fois, comme le Baptême, la Confirmation et l’Ordre, ou du moins que très rarement, comme le Mariage et l’Extrême-Onction, Dieu nous a laissé une liberté entière à l’égard du Sacrement de l’Autel… Nous pouvons le recevoir tous les mois, toutes les semaines, tous les jours ». Après cela, d’où vient que nous avons si peu d’empressement au corps de Jésus Christ ? On s’excuse par un motif de respect. Les libertins d’abord. « Ils s’éloignent à cause des habitudes criminelles où ils sont encore. Mais que ne les quittent-ils, ces habitudes criminelles ? Malheureux impudiques, vous préférez le corps d’une prostituée au


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corps de votre bon Maître, et vous osez dire que vous avez du respect pour ce saint corps ! » Quant à ceux qui vivent sans attache au péché mortel, s’ils s’abstiennent de ce sacrement d’amour, « ce n’est pas qu’ils se croient indignes d’y participer c’est qu’ils craignent, en y participant, de faire ce qui pourrait les en rendre dignes… On sent que si l’on multiplie les confessions et les communions, il faudra modérer le jeu, donner des bornes au luxe, retrancher beaucoup de commerce qu’on avait avec le monde ; on prévoit les combats qu’on aurait à soutenir contre Dieu, les reproches qu’il faudrait essuyer de la part de la conscience, si l’on prétendait allier une vie tiède et mondaine avec des communions si souvent réitérées. » Sacrement d’amour… Au souvenir des révélations qu’il avait reçu mission de propager, La Colombière concluait : « Que ferez-vous donc, Seigneur, pour vaincre une si grande dureté ? … Il faut que vous nous donniez un autre cœur, un cœur tendre, un cœur qui ne soit ni de marbre, ni de bronze ; il faut donner votre Cœur même. Venez, aimable Cœur de Jésus, venez vous placer au milieu de ma poitrine et allumez-y un amour qui réponde, s’il est possible, aux obligations que j’ai d’aimer. » Tel est ce sermon « pour le jour du Corps de Dieu 167 ». Sermon central dans la prédication du saint. Cependant, ce n’est point par des communions quelconques et tièdes qu’il faut répondre aux invitations de Jésus. La Colombière consacre à le rappeler tout un entretien. Puisque « l’Eucharistie est un sacrement de foi et d’amour, il est aisé de conclure que la foi et l’amour sont les deux dispositions essentielles qu’on doit apporter à la recevoir ». « N’est-il pas vrai, Messieurs, que si Jésus Christ devait entrer visiblement en votre maison, qu’il dût y venir prendre


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un repas ou simplement vous honorer d’une visite, n’est-il pas vrai que vous seriez au désespoir, si vous n’en étiez averti qu’un moment auparavant ? Seriez-vous bien aise qu’il rencontrât chez vous cette personne qui vous a été une occasion de tant de chutes, qu’il y vît ce tableau lascif, cette statue scandaleuse, qu’il trouvât ces livres, où vous avez bu si souvent le poison de l’impureté, encore tout ouverts sur votre table ? … D’où vient donc, chrétiens auditeurs, que, devant le recevoir à ces fêtes, vous prenez si peu de temps et si peu de soin pour purifier votre cœur où vous avez résolu de le loger ? D’où vient que vous ne prenez pas, du moins, quelques jours pour chasser entièrement de votre esprit cette personne qui y règne encore et qui ne peut en être bannie par le peu d’effort que vous faites, le jour de Pâques, pour former un acte de contrition ? … » Ayant ainsi harcelé ses « chers auditeurs », l’apôtre n’a pas de peine à leur arracher cet aveu : « C’est que la foi nous manque. » Aussi, « pour vous bien disposer à recevoir votre Maître, je n’ai qu’un mot à vous dire : Croyez, et ensuite ne prenez conseil que de vous-même ». Quant au peu de fruit que tant de personnes retirent de l’Eucharistie, n’est-ce pas un sujet d’étonnement ? « Que peut-on penser de la vertu de l’Eucharistie, quand on voit une femme revenir tous les dimanches de l’église où elle a communié, en revenir, dis-je, aussi chagrine, aussi disposée à s’emporter à la moindre occasion, que si elle n’avait point reçu le Dieu de la paix et de la douceur ? … Quoi ! ce pain des anges, ce pain de vie, cet abrégé des merveilles du ToutPuissant, le corps adorable de Jésus Christ, si souvent mangé, ne peut étouffer en votre cœur ce petit ressentiment de vengeance, ce vain désir de gloire, cette petite jalousie ? »


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Et l’orateur insiste : Serait-ce que « le corps et le sang de Jésus Christ manquent de force » ? Il insiste tellement que ses auditeurs, il le sent, objecteront : « Si cela est ainsi, ne vaudrait-il pas mieux s’abstenir de la sainte table ? » Question précisément que la duchesse de Lesdiguières, à l’époque où Claude vivait à Paris, avait posée à la duchesse de Longueville. Et celle-ci, sans sourciller, lui avait persuadé de ne pas faire ses Pâques. Peut-être La Colombière s’en souvient-il ; mais sa réponse est toute différente : « Au temps où nous sommes, il n’y a pas d’autre parti à prendre que celui de se réconcilier avec Dieu 168. » S’adressant, dans un troisième sermon, aux âmes « qui ont déjà conçu un vrai désir de vivre chrétiennement », La Colombière complète son enseignement. « Non seulement elles peuvent multiplier leurs communions sans manquer de respect envers le corps du Sauveur, mais à les réitérer souvent, il y a plus de gloire pour Dieu et plus d’utilité pour les hommes. » « Je sais bien qu’on peut recevoir l’Eucharistie de telle sorte qu’on n’en retire aucun fruit ; mais je soutiens que cela ne peut venir de ce qu’on s’en approche trop fréquemment. Je dis que ceux qui communient tous les huit jours, sans pourtant devenir meilleurs, deviendraient pires s’ils communiaient plus rarement ; que nulle indisposition, à la réserve du péché mortel, ne peut empêcher l’effet du sacrement, qui est de sanctifier l’âme, de lui donner des forces et de la vigueur pour faire le bien et pour résister au mal ; que comme chaque fois qu’on communie on reçoit une augmentation de mérite et de grâce habituelle, il faut nécessairement qu’une communion nous dispose à profiter d’une autre communion ; et que, par conséquent, plus on en fait, plus on soit en état de profiter de celles que l’on doit faire 169. »


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A la suite de la note de janvier 1677, relevée au début de ce chapitre, La Colombière insérait tout au long la révélation reçue par sainte Marguerite-Marie au sujet du Cœur de Jésus. Il en faisait précéder le récit des lignes suivantes : « J’ai reconnu que Dieu voulait que je le servisse en procurant l’accomplissement de ses désirs touchant la dévotion qu’il a suggérée à une personne à qui il se communique fort confidemment, et pour laquelle il a bien voulu se servir de ma faiblesse ; je l’ai déjà inspirée à bien des gens en Angleterre, et j’en ai écrit en France et prié un de mes amis de la faire valoir à l’endroit où il est ; elle y sera fort utile, et le grand nombre d’âmes choisies qu’il y a dans cette communauté me fait croire que la pratique dans cette sainte maison en sera fort agréable à Dieu. » Quelle était cette communauté ? L’une de celles, sans doute, où le Père avait vécu à Lyon. Mais parmi les contemporains, nul n’a songé à nous renseigner. Que ne donnerait-on pas aujourd’hui pour posséder la lettre — la première — qui « inspirait » la dévotion au Sacré-Cœur ! Le simple fait que l’ami en question, ou bien ne l’ait pas conservée, ou n’ait pas jugé bon de la communiquer au premier éditeur de la correspondance, indique les préventions que Claude eut à vaincre pour satisfaire aux désirs de son Maître. Pourquoi ces préventions ? Comme il arrive aux époques où se développent les hérésies, les hommes d’Eglise, défenseurs de la tradition, se tenaient en garde contre les nouveautés. Dans vingt ans, lorsque le Provincial de Lyon, Gabriel Jacob, soumettra à la censure romaine l’ouvrage De Cultu sacrosancti Cordis Dei Jesu, dû probablement au P. de Galliffet, les réviseurs, à l’unanimité, déclareront au Père Général Thyrse Gonzalez : « Nous reconnaissons que ce livre est composé avec science et talent et on ne


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peut plus apte à développer la dévotion et le culte du Sacré-Cœur. Cependant nous pensons tous qu’il vaut mieux que ce livre ne soit pas imprimé ni que les Nôtres se chargent de patronner cette cause, bien moins encore que Votre Paternité intervienne pour obtenir que la fête soit accordée au rite solennel pour toute l’Eglise, surtout à une époque où tant de dévotions nouvelles surgissent chaque jour et sont impitoyablement rejetées par l’Eglise 170. » Dans un pays comme l’Angleterre, où commençaient à pulluler les sectes protestantes les plus disparates, les catholiques ne pouvaient qu’être plus en défiance encore contre toute nouveauté religieuse. S’en tenir aux formes anciennes de piété leur paraissait naturellement un gage d’orthodoxie et de sécurité. Communion des premiers vendredis du mois, heure sainte, ou même amende honorable, comment espérer ce surcroît, alors que tant de pratiques essentielles étaient à l’abandon ? Quant à solliciter à la gloire du Cœur de Jésus l’institution d’une fête spéciale, demandée à une religieuse de France, pouvait-on y songer avant que la France eût donné l’exemple ? Encombré de tant d’obstacles, le champ d’apostolat de La Colombière apparaissait bien ingrat pour l’exécution de ses desseins ; et l’on comprend qu’il ait pu s’écrier : « Que ne puis-je, mon Dieu, être partout et publier ce que vous attendez de vos serviteurs et amis 171 ! » Il lui restait les entretiens de direction, et, avec une infinie prudence, l’enseignement public dans la chapelle de Saint-James. Ce que furent ces entretiens, leur influence, la renommée qu’ils valaient à leur auteur, un épisode, raconté dans la vie d’un martyr franciscain, le P. Wall, nous le fait entrevoir. C’est à la tombée de la nuit, la veille de la Toussaint 1678, deux semaines avant l’arrestation du P. La Colombière. Interdit de séjour comme tous les prêtres anglais, ce religieux, sentant gronder la persécution, a profité des ténèbres pour s’introduire chez le prédicateur du palais Saint-James. « Père, déclare-t-il, je suis un pauvre Mineur de saint François, qui vient chercher auprès de vous la force et le conseil du


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Cœur de Jésus : car nous savons partout dans le pays que vous en êtes l’apôtre 172. » Le P. La Colombière félicite son visiteur de venir chercher la force à sa source véritable ; puis il ajoute : « Personne ne peut pénétrer les mystères de ce Cœur sans goûter au calice d’amertume où Jésus s’abreuva si pleinement à Gethsémani. Oh ! si je pouvais aussi recueillir cette grâce précieuse que vos prêtres anglais sont en train de moissonner dans ce pays des croix ! » Ce fut seulement quand le P. Wall eut célébré la messe au petit autel du Sacré-Cœur, érigé par le P. Claude dans son oratoire, qu’ils se séparèrent, à l’aube de la Toussaint. Rendant compte, plus tard, de cette entrevue, le franciscain disait : « J’avais auparavant entendu parler déjà du fameux jésuite. Quand je fus en sa présence, je crus avoir affaire à l’apôtre saint Jean revenu sur terre pour rallumer le divin amour au feu du Cœur de Jésus. Son attitude me parut tout à fait celle que devait avoir l’apôtre au pied de la Croix, quand la lance perça le côté de son Maître et révéla le tabernacle de son ardente charité 173. » On devine les ferveurs que pouvait susciter le saint par l’enseignement de sa chère dévotion, dans la chapelle de Saint-James. Pour en juger, il ne nous reste, hélas ! qu’une lave un peu refroidie dans le texte de ses sermons, surtout dans ses méditations des vendredis de carême Sur la Passion de Notre Sauveur. Peu soucieux des divers épisodes de la Passion, le prédicateur va droit au Cœur qui en est le centre et le foyer ; il y introduit ses auditeurs pour contempler les vertus dont ce Cœur est le modèle. Comment comprendre les souffrances du Christ, sans pénétrer jusqu’à l’amour infini qui les inspira ? Dès la première méditation, consacrée à la Pénitence de Jésus, il nous le représente « au Jardin : Tristis est anima mea, pâle, tremblant, abattu, suant le sang et l’eau, gémissant, criant, se prosternant… Il n’y eut jamais de douleur pareille, à cause du nombre des péchés, à cause


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qu’il en connaissait l’énormité, l’injustice, et parce qu’il aime infiniment Dieu et les hommes 174. » Etudiant ensuite la Charité de Jésus souffrant, « cette charité, ditil, demande notre imitation ». « Prenons les sentiments de ce Cœur tendre et généreux ; faisons résolution d’aimer les pauvres, de retrancher quelque chose de nos plaisirs. Si les riches faisaient cela, tout le monde dînerait, personne ne manquerait de pain, on ne mettrait pas de très honnêtes personnes en prison, faute d’avoir de quoi payer le lit où elles se couchent ; car, Messieurs, il y a des misères de toutes ces manières ; informez-vous-en. » Et bien que les écuries de courses n’eussent pas alors, aux bords de la Tamise, atteint le confortable de celles d’aujourd’hui, Claude ajoutait : « Vos chevaux, s’il m’est permis de le dire, sont incomparablement mieux logés que Jésus Christ 175. » Pour admirer la Patience de Jésus souffrant, l’apôtre se fait plus pressant encore. « Entrons dans le Cœur du Fils de Dieu, et voyons quelle est sa disposition à l’égard de ses ennemis. » 1o Il les excuse. « Ce Cœur plein de bonté s’attache plutôt à ce qui diminue le péché qu’à ce qui les rend coupables… 2o Il est touché d’une véritable compassion… 3o Il est touché d’amour à leur égard, il prie pour eux. » Toute la méditation se poursuit dans ce sanctuaire intime. Puis, en terminant : « Que le Cœur de Jésus soit notre école durant ce carême ; et tâchons d’y conformer le nôtre. Oui, divin Jésus, je veux m’y loger… Là, je m’exercerai au silence, à la résignation à votre divine volonté, à une constance invincible… 176 » Dans les trois méditations qui suivent, sur l’Abnégation de Jésus souffrant, son Mépris du monde, son Zèle, même ardeur et même insistance. Et toujours, comme une obsession, la plainte de Paray-le-Monial sur l’ingratitude des hommes :


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« Quid potui facere vineæ meæ, et non feci ?… Puisque je vous trouve toujours à me disputer des bagatelles…, vous ne ferez donc jamais rien par amour… ? Jusqu’à quand vous entendrai-je me dire : « Il n’y a point de péché mortel ; je n’y suis pas obligé ? » Et Jésus, était-il obligé de mourir pour vous 177 ? » Quand l’élite des auditeurs fut ainsi préparée à méditer la Passion par l’intérieur, La Colombière, usant de la même méthode en la solennité du vendredi saint, convia toute l’assemblée, plus compacte ce jour-là, à se représenter surtout « les douleurs secrètes endurées par Jésus Christ ». « Les afflictions du cœur sont beaucoup plus communes que celles du corps… Il est des conditions où l’on a peu à souffrir à l’extérieur ; mais ni les richesses, ni le trône même ne sauraient défendre l’âme de la tristesse, ni des autres passions qui la plongent dans l’amertume. S’il est vrai que Jésus ait voulu porter toutes nos douleurs…, il a eu le Cœur beaucoup plus chargé que le corps. » Oppression produite par les crimes de l’univers. « [A Gethsémani,] quand je me ressouviens qu’il avait devant les yeux, non seulement toutes les rigueurs que l’on devait exercer sur lui, mais encore tous les péchés qui avaient été commis jusqu’alors contre Dieu et tous ceux qui devaient être commis jusqu’à la fin du monde, je suis persuadé que cette mortelle frayeur, cette sueur sanglante, cette agonie… n’exprime qu’une petite et très petite partie de l’affliction de son Cœur. Peines secrètes si cruelles, que les souffrances extérieures étaient un remède ou du moins un soulagement pour son Cœur brisé de componction… O douleur inconcevable, ô incroyable amertume du Cœur de Jésus, qui le rend insen-


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sible à de si grands maux, qui trouve même dans ces maux une espèce d’adoucissement ! » Plus loin, dans le même sermon : « L’affliction de votre Cœur est un océan d’affliction, dont la seule vue m’effraie et m’accable de tristesse. » Et le saint de conclure, au nom de tout son auditoire : « Mon Dieu, c’est à ce Cœur affligé que je veux donner toute ma tendresse… 178 » Quel fut, au sujet de ces deux dévotions, à l’Eucharistie et au SacréCœur, l’effet des prédications de La Colombière « ? Nous ne pouvons le préciser que pour la duchesse d’York. Dans la vie d’exil qu’elle passera en France, soit dans sa petite cour de Saint-Germain, soit à la Visitation de Chaillot, on retrouvera sans peine un reflet des enseignements reçus à Saint-James 179. Les visitandines, témoins de sa vie, l’ont raconté : lorsque cette princesse rentrait, si tardive que fût l’heure, son premier geste était pour aller se prosterner devant le Saint-Sacrement. De même quand elle devait sortir, « n’y eût-il qu’une heure qu’elle eût quitté l’église ». « Elle communiait souvent deux fois la semaine. Ces jours-là, levée de grand matin, quel qu’eût été le moment de son coucher, elle passait plus d’une heure en oraison. Aux grandes fêtes solennelles, elle se levait à six heures, communiait à la messe de communauté et entendait les messes jusqu’à midi. On la vit, à Moulins, lorsqu’elle accompagna le roi Jacques ii aux eaux de Bourbon, entendre, le jour de la Fête-Dieu, une messe pontificale qui dura près de deux heures, et ensuite accompagner en procession le très Saint Sacrement, à pied, sans parasol, sans écuyer, un flambeau à la main, avec une modestie angélique 180. » Quant à la dévotion au Sacré-Cœur, c’est la duchesse d’York qui, la première de toutes les personnes royales en Europe, sollicita du pape l’établissement de la fête solennelle désirée par le Christ. Bien que la


DIX PASSERELLES

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supérieure du monastère d’Annecy, « la sainte source », se fût déclarée, vers la fin de 1693, peu disposée à entrer « dans les pratiques si singulières qu’on a introduites pour honorer le Sacré-Cœur », Marie-Béatrice, trente mois plus tard, demandait hardiment cette fête pour tous les monastères de la Visitation, « de préférence le vendredi après l’octave du Santissimo ». Soucieuse de ne favoriser aucune nouveauté, surtout en un temps où la querelle quiétiste battait son plein, la Congrégation des Rites ne crut pas pouvoir agrééer la requête. Mais, dans son désir d’accorder une consolation aux infortunes de la si méritante reine d’Angleterre, elle autorisa, le 30 mars 1697, tous les prêtres qui célébreraient dans les églises de la Visitation, le vendredi après l’octave du Saint-Sacrement, à dire une messe existant déjà dans la liturgie romaine, celle des Cinq Plaies. Par ce décret, la crainte d’un office nouveau se trouvait, pour le moment, écartée. C’était, du moins, sur l’initiative de la royale pénitente du P. La Colombière, une première satisfaction donnée aux désirs du Christ, au jour même qu’il avait fixé.


chapitre xx

Epanouissement spirituel

rois mois s’étaient écoulés depuis l’arrivée du P. La Colombière à Londres, lorsque, vers le milieu de janvier 1677, il se mit en retraite : huit jours de solitude et de prière, que la Compagnie de Jésus prescrit à ses religieux chaque année 181. D’emblée, le coup d’œil que Claude jette sur son âme lui fait écrire :

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« Je me trouve présentement dans une disposition tout opposée à celle où j’étais il y a deux ans. La crainte m’occupait entièrement, et je ne me sentais nullement porté aux actions de zèle, par l’appréhension où j’étais de ne pouvoir me sauver des pièges de la vie active. Aujourd’hui, cette crainte s’est dissipée tout ce qui est en moi me porte à travailler au salut et à la sanctification des âmes, il me semble que je n’aime la vie que pour cela… [123] 182. » La cause de cette transformation ? « C’est que je ne me sens plus tant de passion pour la vaine gloire. C’est un miracle que Dieu seul pouvait faire en moi. Les emplois éclatants ne me touchent plus comme ils faisaient autrefois. » Comment ce « miracle » s’est-il opéré ? Une parole de MargueriteMarie jadis en avait marqué le prélude. Elle venait de lui confier : « Notre-Seigneur m’a fait entendre que votre âme lui est chère et qu’il en aurait un soin particulier. » Le Père l’avait interrompue : « Hélas ! comment cela peut-il s’accorder avec ce que je sens en moi ? Une per-


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sonne aussi vaine que je le suis, qui ne cherche qu’à plaire aux hommes, qu’à s’en faire considérer, qui est remplie de respects humains ? — Oh mon Père, avait répliqué la sainte, tout cela n’habite point en vous. » Cette parole le « calma », et dès lors « ces tentations commencèrent à être moins fréquentes » [125]. A cette transformation, d’autres causes, plus encore, avaient contribué. D’abord, « le succès qu’il a plu à Dieu de donner aux petits soins » pris par La Colombière à Paray-le-Monial. Ensuite, les assurances que Marguerite-Marie lui a données par écrit, quand il est parti pour Londres : assurances dont les réalisations quotidiennes lui font toucher du doigt la miséricorde de Dieu à son égard [126]. Somme toute, avant son troisième an, Claude n’avait guère, du ministère apostolique, connu que l’extérieur : les succès oratoires, trop souvent « airain sonore et cymbale retentissante » ; à Paris, quelques succès de salons, en compagnie de Bouhours et de Rapin. C’est de cela qu’il avait eu peur. Depuis lors, la grisaille de Paray-le-Monial — un gros village ! l’avait rassuré contre la crainte des applaudissements. Et surtout, le religieux avait commencé l’expérience de ce commerce intime avec les âmes, accablant mais captivant, si lourd par les soucis que saint Paul le compare à un enfantement, mais dont les échanges bienfaisants procurent au directeur beaucoup plus qu’il ne donne. Découvertes lentes et admiratives des cheminements mystérieux de la grâce dans les cours, efforts qui font jaillir des lèvres du prêtre tour à tour des appels à la pitié divine et des demandes de lumière, parfois le Te Deum de la reconnaissance. Dans ces va-et-vient absorbants, l’homme de Dieu n’a plus le temps de s’inquiéter. Son ministère même lui semble une prière. Ce travail, d’ailleurs, est toujours assez mélangé de peines et de déboires pour qu’il n’y goûte pas trop de joies humaines. Et si, de loin en loin, cette crainte lui traverse l’esprit « Estce bien pour Dieu seul ? », le mot de saint Bernard au démon suffit à le rasséréner : « Ce n’est pas pour toi que j’ai commencé ; ce n’est pas pour toi que je cesserai. »


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Une lumière concernant son vœu de pauvreté fut considérée par le saint comme l’une des faveurs principales de sa retraite. Pour aider le prédicateur de la duchesse d’York à tenir son rang à la cour, une pension avait été mise à sa disposition 183. Situation toute nouvelle pour un religieux habitué à vivre en communauté. Que faire ? S’il paraissait plus conforme à son vœu de ne recevoir de cet argent que la somme strictement nécessaire pour vivre, la prudence ne conseillaitelle point de garder quelques réserves ? Mais, sous prétexte de convenances, n’allait-il point « donner à la vaine gloire et à l’amour-propre une nourriture très délicate » ? Ne risquait-il pas aussi « de scandaliser ceux de France et de priver ceux d’Angleterre d’un bon exemple » ? Et même — Claude émet cette crainte sans avoir besoin de connaître la fable du Savetier devenu riche —, « ne s’allait-il pas livrer à toutes les épines dont l’avarice a coutume d’être accompagnée » ? [129] Quelle pouvait être, sur la façon d’utiliser cet argent, la volonté divine ? Notre-Seigneur, écrit-il, a bien fait entendre à « une personne extrêmement familière avec Dieu que je lui résistais depuis longtemps en une chose sur laquelle j’hésitais, par la crainte de n’agir pas prudemment » [127]. Cet avis s’applique-t-il au cas de la pension ? Le cinquième jour de sa retraite, Claude en eut l’évidence. Que pouvait signifier la parole du « mémoire apporté de France » : « Qu’il ait un grand soin de ne point tirer le bien de sa source ? » Le Père avait « souvent examiné ce mot sans le pouvoir pénétrer ». « Aujourd’hui…, je l’ai médité assez longtemps sans y trouver d’autre sens que celui-ci : que je devais rapporter à Dieu tout le bien qu’il voudrait faire par moi, puisqu’il est l’unique source. Mais tout d’un coup il s’est fait comme un jour en mon esprit à la faveur duquel j’ai vu clairement que c’était la solution du doute qui m’avait troublé les deux ou trois premiers jours de mes exercices, sur le sujet de l’usage que je devais faire de ma pension. J’ai compris que cette parole


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contient beaucoup, parce qu’elle porte à la perfection de la pauvreté évangélique… [129] 184 » Dès lors, précisant d’une manière nouvelle ses engagements, Claude fit le vœu de consacrer entièrement aux bonnes œuvres — soulagement des malades et des pauvres, soutien des convertis — tout le surplus de sa pension : aux œuvres de Dieu les ressources qui lui venaient de Dieu. Ainsi « le bien ne sortirait pas de sa source ». Le deuxième paragraphe du mémoire portait que le Père devait « avoir une douceur compatissante pour les pécheurs et ne se servir de la force que lorsque Dieu le lui ferait connaître ». Claude déclare « y avoir trouvé tout clairement la conduite qu’il devait avoir observée » à l’égard d’une personne dont les actions, depuis son arrivée à Londres, lui déplaisaient. « Ce papier contenait justement toutes les règles dont j’avais besoin [130]. » Le seul point qui doit lui survenir au sujet de ses sermons, de la part de « personnes consacrées à Dieu ». Ce n’était que partie remise. De telles affirmations sont un témoignage en faveur de l’existence, dans le monde, d’un plan supérieur de réalités surnaturelles, qui, même à notre insu, agissent puissamment sur nous. Pour en capter les effluves, les amis de Dieu ont des antennes que d’autres ne possèdent pas. L’homme rationaliste osera-t-il le contester ? Du fait qu’un sauvage ignore nos microphones, serait-il en droit de nier nos émissions et nos ondes ? Dans la vie et la correspondance de La Colombière, tout est profondément raisonnable, et pourtant rien n’y est apprécié du seul point de vue de la raison. Il prend ses décisions d’après les règles de la prudence la plus méticuleuse, mais il les prend aussi d’après des inspirations soudaines et d’après des avis de personnes qu’il sait directement éclairées de Dieu. Nous l’entendrons maintes fois encore attacher une importance extrême à des billets minuscules de Marguerite-Marie et attester les profits qu’il en tire. A ceux qui se représentent La Colombière comme une âme res-


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serrée, contrainte, tendue par l’effort, il faut recommander de lire les pages, courtes et pleines, de cette retraite de Londres. Tout y est dilatation, épanouissement. Pour le vœu de fidélité à ses règles fait au troisième an, le saint n’a que reconnaissance envers Dieu. « J’ai une grande joie de me voir ainsi engagé par mille chaînes à faire la volonté de Dieu. » Quelques mois après, il écrira encore : « Plus je m’y rends exact, et plus il me semble que j’entre dans une liberté parfaite ; il est certain que cela ne me gêne point, au contraire, ce joug me rend pour ainsi dire plus léger. » [144] Une telle facilité, une telle douceur ne s’expliquaient que par une assistance divine extraordinaire. Claude s’en rend bien compte : « Il est tout visible que, sans une grâce particulière, il serait presque impossible de garder ce vœu [131]. » Et une autre fois : « Je regarde cela comme la plus grande grâce que j’aie jamais reçue en ma vie [144]. » « Grâce particulière, la plus grande grâce… » Comment douter qu’elle soit d’ordre mystique ? Ces liens d’amour l’embarrassaient même si peu que La Colombière, tout au cours de sa vie, ne craindra pas d’en ajouter d’autres. Vœu prononcé sur la fin de son troisième an de préférer toujours, quand il en aurait le choix, « l’emploi auquel il se sentirait le plus de répugnance ». Vœu, que nous venons d’entendre, de consacrer tout l’argent de sa pension en œuvres de charité. Enfin, comme en témoigne le P. de la Pesse, « de peur qu’il ne lui échappât quelque parole qui fût à l’occasion de louanges, il fit un nouveau vœu de ne jamais rien dire qui pût tourner à son avantage 185 ». Dans l’âme du P. Claude, même épanouissement pour sa confiance en Dieu. Plus un cœur est pénétré de ses misères, et plus la confiance qu’il témoigne à Dieu fait honneur à l’infinie miséricorde 186. Cette doctrine lui est devenue si familière qu’il la rappelle à tout propos. Et pourtant, chaque jour, ce motif premier de sa confiance se double d’un autre, plus intime et plus doux : le fait, mystérieux mais précieux entre tous, de l’habitation de Dieu en l’âme chrétienne par la grâce sanctifiante.


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La prise de conscience de cette habitation divine est devenue, au lieu de la méditation discursive, sa méthode préférée de prière. On a vu des personnes favorisées de la présence actuelle et persistante de Dieu, l’heure venue des méditations prescrites par leur règle, se faire violence pour s’appliquer aux raisonnements proposés. Presque toujours en vain. Pareil insuccès survient à Claude, lors de sa retraite de Londres. En cette fin de janvier, par suite d’un respect des coutumes, il a essayé, bien qu’il n’y « sentît guère d’attrait » de s’assujettir aux points ordinaires des Exercices. Résultat : « Quoique Dieu m’ait fait bien des grâces en cette retraite, ce n’a presque point été dans mes oraisons. Lorsque je voulais considérer un mystère, j’étais d’abord [c’est-à-dire dès le début] fatigué et j’en avais la tête rompue. » N’y aurait-il pas eu plus de profit et moins de fatigue « à considérer Dieu autour de moi et dans moi, me soutenant et me secourant, à le louer de ses miséricordes, à m’entretenir en des sentiments de confiance, en des désirs d’être à lui sans réserve… J’ai cru que je ne ferais pas mal de continuer de m’unir à Dieu présent, par la foi et ensuite par les actes des autres vertus à quoi je me sentirai le plus porté. Cette manière n’est pas sujette à illusion, ce me semble, parce qu’il n’est rien de plus vrai que Dieu est dans nous, et que nous sommes dans lui, et que cette présence ne soit un grand motif de respect, de confiance, d’amour, de joie, de ferveur [132] 187. » Tel est désormais le motif habituel de sa confiance. Résumant, en fin de retraite, les lumières qu’il a plu à Dieu de lui donner durant ces huit jours, La Colombière écrit : « Le sentiment le plus ordinaire que j’ai eu a été un désir de me délaisser et de m’oublier moi-même entièrement. » Il s’est tellement accoutumé, par l’ascèse, à cette vigilance, qu’elle se maintient aujourd’hui sans aucune tension ni contrainte.


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Il est même résolu « à se bien détacher du trop grand désir qu’on a naturellement de faire de grands progrès » ; cela n’est pas exempt « d’amour-propre et peut engager en des choses fort indiscrètes » [142]. Plus tard, au cours des expériences accumulées à Londres, sa conviction sur ce point devient telle qu’il la formule comme une maxime générale et universelle : « Il n’y a nulle paix que dans l’oubli parfait de soi-même ; il faut se résoudre à oublier jusqu’à nos intérêts spirituels, pour ne chercher que la pure gloire de Dieu [143]. » Et si, quelque temps après, le saint écrit : « Tous les jours, je sens plus de dévotion pour saint François de Sales », n’est-ce point parce qu’il a noté chez l’évêque de Genève un fréquent rappel de cette doctrine 188 ? L’âme se trouve dès lors établie dans une telle sérénité que simplement les mots de « Confiance, Humilité, Délaissement entier, nulle Réserve, Volonté de Dieu, mes Règles, écrit-il, ne se présentent jamais à mon esprit, que la lumière, la paix, la liberté, la douceur et l’amour n’y entrent en même temps » [147]. C’est tout cet ensemble qui faisait écrire de lui par Henri Bremond : « Mystique ? Pas encore, mais tout près de l’être. Ou plutôt, mystique déjà, mais sans le savoir. C’est encore, en apparence du moins, l’oraison commune, mais parvenue à ce point de simplification où elle devient insensiblement contemplation véritable 189. » Le P. de la Pesse est encore plus catégorique. Parlant du saint, il déclare : « Beaucoup savent que le ciel l’a honoré de grâces extraordinaires et qu’il s’est fait des merveilles, en sa faveur, qui sont de fortes preuves du rang qu’il tenait auprès de Dieu 190. » Au reste, parmi les dons mystiques, on ne doit pas compter uniquement les grâces d’oraison. La pénétration des âmes, cette sûreté de diagnostic spirituel si fréquente chez le P. Claude là où tant d’autres ne voyaient goutte, et qui faisait de lui « une sorte de microphone surnaturel, capable de discerner partout la voix divine 191 », prouvent qu’il y avait en cet homme un don très supérieur de conseil et de sagesse.


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Nous l’avons dit, mais il faut le redire. Si l’« Acte d’offrande au Cœur sacré de Jésus Christ », placé par les premiers éditeurs à la fin des Notes spirituelles, forme, en effet, un couronnement naturel et marque, pour le saint, le terme de son ascension, c’est qu’il suppose que l’oubli de soi « et de tout ce qui peut avoir du rapport avec soi » est la condition préalable nécessaire de cette offrande ; elle est requise, déclare-t-il, « pour lever l’obstacle qui pourrait m’empêcher l’entrée de ce divin Cœur » [151]. Remarque très simple d’expérience spirituelle, mais infiniment précieuse : car elle suffit à fixer les trois étapes successives de la montée de cette âme, et à marquer l’unité merveilleuse de sa progression dans la sainteté. Lors du troisième an, vœu de fidélité sans réserve à toutes les volontés de Dieu : c’est le point de départ où nous discernons surtout l’apport humain, fait de générosité et de vaillance. Vie d’union constante et de prière, dans la plus douce confiance et le plein abandon : c’est la réponse divine, qui vérifie cette promesse : « Donnez et il vous sera donné » ; libéralité, qui « verse dans l’âme la bonne mesure, pressée et débordante ». Enfin, don complet de toutes les puissances, des pratiques religieuses, mérites et vertus, au Cœur sacré de Jésus, de manière que, l’âme étant entièrement dépouillée de sa volonté propre, Jésus « fasse en elle sa volonté », et que se réalise le mot de saint Paul : « Pour moi, vivre c’est le Christ. » Telles sont, pour autant que l’œil de l’homme peut pénétrer ces splendeurs et sa langue les noter, les trois étapes par où l’Esprit Saint conduisit saint Claude dans son ascension vers le parfait amour de Dieu.


chapitre xxi

Le poids des âmes

ans ses notes biographiques sur La Colombière, le P. de la Pesse écrit : « Le désir qu’il conçut d’avoir quelque part aux maux qui menaçaient les catholiques d’Angleterre servit encore d’aiguillon à son ardeur dans le service de Dieu. Celui qui écrira ses actions ne sera pas en peine de soutenir son ouvrage par de grandes choses, s’il raconte les effets éclatants de son zèle, de sa prudence et de sa piété, s’il parle des apostats qu’il a ramenés à l’Eglise, des catholiques qu’il a tirés du grand monde, des impies qu’il a touchés. Le succès de son entreprise, toute la suite de son ministère fournira une belle matière à son historien 192. » Peut-être… Et nous ne demanderions qu’à l’en croire. Mais au lieu de ces généralités à grand style, l’excellent Père eût mieux servi la mémoire de celui qu’il admirait, en nous livrant quelques détails concrets sur ces « effets éclatants de son zèle ». Des affirmations de ce genre ne fournissent à l’historien que la possibilité d’une belle matière ; elles augmentent ses regrets. Nous rabattrons-nous, pour avoir ces détails, sur la correspondance ? La discrétion empêchait La Colombière de laisser aller sa plume. Discrétion nécessaire pour tout directeur de conscience, mais plus encore en un temps où les conversions risquaient d’être châtiées par une confiscation de biens ou la prison. C’est en utilisant néanmoins les confidences qui se rencontrent dans ses lettres que nous pourrons un peu connaître l’apostolat de Claude à Londres. Cela nous introduira dans une étude plus générale de sa correspondance et nous

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fera pénétrer les secrets de sa direction. Heureuse contrainte, puisque, au témoignage de Marguerite-Marie, qui parlait d’expérience, « le talent du P. La Colombière était d’amener les âmes à Dieu ». « Depuis que la Providence m’a amené dans ce royaume, déclarait publiquement le prédicateur de Saint-James, je ne pense jamais au grand nombre d’âmes qui y périssent, sans avoir le cœur percé de douleur 193. » Amour compatissant, qualité première du directeur. Amour pratique aussi, et dans les moindres choses. Un mois n’est pas écoulé qu’il déclare : « Je suis déjà accoutumé à la vie des Anglais, comme si j’avais été nourri à Londres 194. » Aucun regret même pour le beau ciel d’Avignon. Du soleil de Londres qui, aux « tristes jours » d’hiver, « s’ensevelit entièrement dans le brouillard jusqu’à la nuit », La Colombière note gentiment qu’« il se montre un instant à son lever, comme pour avertir les hommes qu’il commence sa carrière et que, s’il n’est pas visible le reste du jour, il ne laissera pas d’être présent ». Claude se contente de cette lueur matinale, symbole de la manifestation fugitive accordée au monde par Jésus au jour de l’Epiphanie 195. Le français n’étant, à Londres, que la langue de cour et de diplomatie, bien vite il apprit l’anglais. N’avait-il pas fait le vœu d’observer toutes ses règles ? Or l’une d’elles portait : « Qu’ils apprennent tous la langue du pays où ils font leur séjour. » A une visitandine anglaise de Charolles qui venait de perdre son père, il confie : « J’écris un mot en anglais à votre bonne mère. Je voudrais bien avoir plus de connaissances de cette langue, pour lui dire, mieux et plus au long, mes petites pensées. » Des difficultés d’un autre ordre ne tardent pas à surgir. Dès le mois de février : « Il n’y a sorte de pièges, dit-il, que le démon ne m’ait tendus 196. » Quelque temps après : « Je ne cours ici nul hasard que celui de l’âme, laquelle est exposée à tous les périls qu’on peut imaginer. »


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Mais l’optimisme ne cesse de prévaloir. S’il « trouve de grands désordres à corriger », il rencontre aussi « beaucoup de courage dans les gens ». Il l’écrit à son frère : « Au milieu de l’entière corruption, je trouve bien de la ferveur… Mon Dieu, les saintes femmes que je connais ! Si je vous disais de quelle manière elles vivent, vous en seriez étonné 197. » Et de nouveau : « J’ai reçu aujourd’hui l’abjuration d’une demoiselle qui a été autrefois fort obstinée. Il n’y a guère plus de huit jours, j’en avais une autre… Je ferais un livre de miséricordes dont Dieu m’a rendu témoin. » Il confie encore à la Mère de Saumaise : « Je vois les plus belles espérances du monde ; mais je tremble continuellement que je ne ruine tout par mes infidélités. J’ai actuellement cinq personnes qui me viennent voir pour faire abjuration d’hérésie, deux desquelles ont été religieux. » Le mois suivant, tous sont en progrès ; « il y en a trois ou quatre qui n’ont pour Dieu aucune réserve » puis, en la fête de la Visitation : « Deux demoiselles, d’environ vingt ans, ont choisi ce jour pour se consacrer à Dieu par un vœu de chasteté perpétuelle… Deux jeunes veuves voulaient faire la même chose ; mais j’ai jugé à propos de les renvoyer à l’Assomption. Trois songent à la religion ; et il m’en est venu deux autres, depuis quelque temps, qui n’en sont pas trop loin, ce me semble 198. » La peur du qu’en-dira-t-on était, dans les milieux auxquels s’adressait l’apôtre, l’un des plus grands, il dit même « le plus grand obstacle à la véritable piété ». « La crainte d’être raillé, de passer pour bigot ou pour hypocrite, étouffe la plupart des bonnes résolutions. Ces exhortations ne produisaient pas sur tous les mêmes effets. Dans son auditoire, le prédicateur avait remarqué « une jeune


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veuve de vingt-sept à vingt-huit ans » qui « ne manquait jamais de venir aux sermons et d’y verser des larmes à la vue de tout le monde ». « Parmi la corruption presque universelle, cette dame, qui est de la première qualité, a conservé une réputation entière, bien que sa beauté et son bel esprit l’aient exposée aux plus fortes tentations… Elle a des désirs de se donner à Dieu très fréquents, et même de quitter tout : mais elle est riche, elle est dans l’éclat, elle ne peut encore se résoudre à renoncer à la vanité 199. » Ces mots désignaient sans doute lady Sophie Bulkeley, cousine de Charles ii et dame d’honneur de la duchesse d’York : celle dont l’ambassadeur Courtin, qui l’appelle « Madame Baucley », déclare qu’elle « est, après Mme Middleton, la plus belle femme qui soit en Angleterre ». La Colombière ajoutait : « Il est étrange que le démon se serve, pour l’arrêter, d’un faux respect qu’on lui a inspiré pour le corps de Jésus Christ… Lui ayant fait promettre qu’elle le recevrait tous les quinze jours au moins, durant trois mois, elle me témoigna une très grande peine jusqu’à me dire que tout ce que j’exigeais d’elle… n’était rien en comparaison… Cependant je tins bon, et elle me le promit. » Quatre mois et demi plus tard, enfin, la voilà « tout à fait convertie », avec « un si grand regret de n’avoir pas quitté tout pour Dieu, qu’elle a failli en mourir de tristesse 200 ». Sophie Bulkeley devait accompagner Marie-Béatrice, comme dame d’honneur, sur les marches du trône et, plus tard, dans son exil de Saint-Germain. Une autre fois, c’est « un jeune garçon, marchand, âgé de vingtquatre ans », qui vient consulter le Père « sur un dessein qu’il a de quitter le monde et d’aller passer ses jours dans des pays inconnus, demandant l’aumône et s’abandonnant à toute sorte d’austérités, dont la force de son corps robuste semble l’avoir rendu capable ». Une manière de Benoît Labre ou de Père de Foucauld. La Colom-


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bière le met en observation et constate, au bout de deux mois, que l’esprit d’oraison auquel Notre-Seigneur l’avait déjà élevé « augmente tous les jours, avec des lumières si délicates sur la pratique des plus excellentes vertus, qu’il ne peut assez l’admirer 201 ». Parmi les ministères apostoliques du saint à Londres, faut-il ranger ses rapports avec Charles ii ? Du vivant même de ce prince, le P. de la Pesse affirme, comme un fait connu, que La Colombière « eut l’honneur de s’entretenir trois ou quatre fois avec le roi d’Angleterre ». Que ces entretiens aient eu pour objet la conversion toujours souhaitée — toujours en suspens — du monarque, on peut le supposer. Sans doute, la conduite, plus que légère, de Charles ne permettait qu’un espoir à longue échéance. Ne lui devait-on pas, du moins, comme à tous les pécheurs, une « douceur compatissante » ? Dans quelques années, quand les évêques anglicans proposeront au roi, la veille de sa mort, « les derniers secours de cette communion protestante dont, pour les quelques heures lui restant à vivre, il était le chef », Charles ii, tout en « témoignant le repentir de ses péchés », les éconduira ; ensuite, il manifesta avec fermeté au duc d’York, son désir de mourir dans la vieille religion de sa mère, de sa petite sœur et de la reine sa femme. Entre les mains du P. Huddleston, en présence des deux comtes protestants de Bath et de Feversham, requis comme témoins, Charles prononcera son abjuration, puis recevra, dans la plénitude de ses facultés, l’extrême-onction et la sainte Eucharistie 202. La Colombière écrivait, le 12 juillet 1678, à la Mère de Saumaise : « J’entrevois de bonnes affaires, que je crois que Dieu se prépare pour sa gloire » ; et le 19 septembre suivant : « J’ai entre les mains les plus belles espérances du monde pour l’année prochaine » ; ou encore, en octobre, ce mot : « Je vois une grande moisson », suivi de cette réticence : « Je ne puis pas tout vous écrire. »


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Libre à chacun d’interpréter ces paroles à sa guise. Il est fort possible que, par ces « bonnes affaires » et cette « grande moisson », le saint entendait, sinon l’abjuration de Charles ii, du moins les « belles espérances » provenant de ses dispositions bienveillantes à l’égard des catholiques et de l’Eglise de Rome. Au printemps de 1678 devaient se tenir, pour les jésuites, en tout pays, les assemblées ou « congrégations » provinciales, qui normalement groupent, tous les trois ans, au nombre de quarante, les recteurs et les profès les plus anciens de chaque province. Dans un royaume comme l’Angleterre, d’où légalement tout prêtre de nationalité britannique était exclu sous peine de mort, pareille réunion semblait une gageure ; d’autant plus que de nombreux délégués devraient venir des maisons d’exil établies dans le nord de la France ou dans les Flandres. Avec l’assentiment du duc d’York, qui voulut donner à son chapelain Bedingfield, membre de la congrégation, cette marque d’amitié, l’assemblée se tint dans le palais Saint-James. La Colombière, n’appartenant pas à la province anglaise, ne figurait pas aux réunions. Mais, dans les intervalles, quelle joie de se retrouver, pour quelques instants, en communauté. Et quelle émotion, s’il avait pu prévoir que, de ces quarante délégués, neuf confesseraient leur foi jusqu’au martyre, dont six sur l’échafaud et trois dans les tourments d’une prison 203. Si Titus Oates et ses complices connurent, comme cela est probable, le lieu où s’étaient tenues ces assises pacifiques, ils ne voulurent pas en faire état. Les inventeurs du « complot » n’éprouvaient de haine qu’à l’égard des jésuites, nullement contre le duc d’York. Et c’est peutêtre pour détourner de lui les soupçons, qu’ils situèrent ces réunions exécrables dans un tripot où se tramaient, en effet, les complots de leurs congénères, à « la taverne du Cheval Blanc ».


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Pour la conversion des hérétiques, si vif était le zèle de La Colombière, qu’il lui arriva, surtout dans ses débuts, de manquer de prudence. Huit mois après être parvenu à Londres, il reconnaissait avoir été trompé déjà « deux ou trois fois, et peut-être quatre », par des apostats. A la Mère de Saumaise qui lui conseille la vigilance, il répond : « Dieu merci, ce n’est pour moi que de l’argent perdu 204. » Imprudences également du point de vue de l’hygiène. A l’approche du carême de 1678, il écrit : « Pour ma santé, que vous avez l’air de me recommander si souvent, elle n’est pas assurément bonne… Et si cela continue, je crains que mes auditeurs ne soient assez mal prêchés. » Sur de nouvelles instances de la Mère de Saumaise, le saint ne peut plus cacher l’épuisement qui le mine : « Il est vrai que je me sens un peu incommodé de la poitrine, qui est un endroit par où je me croyais imprenable. On y est fort sujet en ce pays-ci, à cause qu’on y brûle un charbon de pierre qui fait une méchante fumée. » Charbon de pierre… Vers le même temps, pour expliquer un mal de gorge qui incommodait Charles ii, Courtin écrivait : « C’est un mal fort ordinaire à ceux qui demeurent à Londres, et c’est un effet de la poussière du charbon. » Plus encore, sans doute, des brouillards. Pour La Colombière, ce fut aussi une conséquence de ses austérités. Au troisième an, remerciant Dieu des faveurs qui avaient inondé son âme à Noël, il disait : « Que ne ferais-je pas, si vous ne m’obligiez d’obéir à mon directeur, pour mériter un moment de ces douceurs dont vous me comblez ? » A Londres, abandonné à lui-même, ne se livra-t-il pas à des excès ? Au lieu d’interdire « qu’on lui allumât jamais un feu particulier », n’eût-il pas mieux fait d’accepter un peu de chaleur, même produite par le « charbon de pierre » ? Résultat « Je commençai à cracher le sang la veille de l’Assomption… J’abandonne tout à la Providence 205. » Or il arriva — coïncidence trop remarquable pour être fortuite — qu’à chacune de ces épreuves, échecs d’apostolat ou troubles de santé,


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un message de Marguerite-Marie, court mais dense, arrivait de Parayle-Monial pour le réconforter. Le 3 mai 1677 : « Dans le dernier billet de la Sœur Alacoque, il me semble que j’ai tout compris, excepté ce dernier mot : sans réserve. » Le 6 mai 1678 : « Je ne crois pas que sans le billet où étaient les avis de la Sœur Alacoque, j’eusse jamais pu soutenir les peines que j’ai souffertes. » Le 9 mai : « J’en ai reçu d’elle trois ou quatre [billets] qui font tout le bonheur de ma vie. Dieu soit béni éternellement, qui daigne nous éclairer, nous autres pauvres aveugles, par les lumières des personnes qui communiquent plus intimement avec lui. » Le 27 juin : « Je ne saurais assez vous faire comprendre combien ces avis me sont venus à propos. Quand elle aurait vu dans mon intérieur, elle n’aurait pu me dire rien de plus précis. » A la suite de l’hémoptysie du mois d’août, Claude « se trouva si abattu et si affaibli », qu’il ne se sentit plus capable d’affronter les travaux d’une nouvelle année. Or, le jour même où, au sortir d’une consultation médicale, il s’était « résolu » à quitter l’Angleterre : « Je reçus, mande-t-il à la Mère de Saumaise, votre lettre et le billet écrit de sa main… Je commençai à changer de sentiment… Je suis tout prêt à y vivre et à y mourir… » Suivaient deux pages de réalisations et de projets 207. Mais la maladie le tenait, implacable, redoublant ses indécisions : « J’ai failli mourir d’un nouveau crachement de sang. J’ai été sur le point de partir pour retourner en France, parce que la plupart des gens me le conseillaient. Les médecins m’ont arrêté, disant que je n’étais pas en état de faire voyage et que je pouvais guérir ici. » A ces flottements, la persécution devait mettre un brutal point final. Mais auparavant, nous devons achever l’exposé des travaux de La Colombière dans « le pays des croix 208 », et dire comment, de Londres, d’innombrables messages, tombés de sa plume, partaient au loin, pleins de sagesse et d’amour, pour éclairer les âmes.


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i pleinement donné qu’il fût à son apostolat de Londres, La Colombière n’oubliait pourtant pas la France et les âmes qu’il y avait laissées. Il en résulte une abondante correspondance, dont une faible partie seulement nous est parvenue. Bien que l’archevêché de Lyon eût approuvé, moins d’un an après la mort du saint, un recueil de ses Lettres spirituelles, aucune ne fut publiée avant 1715. Loin d’en vouloir aux destinataires pour ce retard, soyons-leur reconnaissants d’avoir, avec tant de bonne grâce, livré des trésors qui livraient leurs secrets. Lorsqu’on se résolut à publier un premier recueil, comme plusieurs correspondants vivaient encore, les éditeurs supprimèrent, de 128 lettres sur 139, non seulement le nom des destinataires, mais aussi « certains articles qui les auraient peut-être trop marqués ». Disparues souvent les dates et les indications de provenance parfois même, pour donner le change, le texte fut « arrangé » en sorte que certains faits rapportés dans une même lettre ne s’accordent pas entre eux pour le lieu ou le temps. De plus, La Colombière étant tenu pour responsable de la dévotion au Sacré-Cœur, si combattue en 1715, il est fort à craindre que plusieurs détails qui risquaient d’accentuer les critiques n’aient été retranchés. De ce fait, combien d’efforts en l’honneur du Cœur de Jésus soustraits pour toujours à notre connaissance ! A lire les cinq lettres autographes qui subsistent, il est à craindre que bien des traces de saine et souriante humanité, semblables à celles

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qu’on y retrouve, n’aient disparu des cent quarante-quatre autres lettres dont nous ne possédons que les imprimés. A l’époque où parut le premier recueil de ces Lettres, de nombreux ouvrages existaient où l’ascèse et la mystique chrétiennes étaient présentées en un langage quintessencié, dont l’étrangeté servait souvent de couverture à des erreurs jansénistes ou quiétistes. Aussi les éditeurs prenaient-ils soin de déclarer : « Les lettres de ce saint directeur ne sont point des ramas de termes mystérieux, qui souvent ne signifient rien » et sont propres « à flatter la vanité de personnes qui se croient d’une perfection fort relevée, parce qu’on leur parle un langage qu’elles ne comprennent pas. » Le premier point que les éditeurs relèvent dans cette correspondance — et cela est bien notable, en pleines tourmentes jansénistes, deux ans après la bulle Unigenitus — est un appel inlassable à la confiance : « Ils apprendront à ne point jeter dans le trouble et le désespoir une âme qui est tombée en de grands péchés ; mais à profiter de ses chutes pour la porter à une plus haute sainteté, par une grande confiance en la miséricorde infinie de Dieu, une humilité plus profonde, &c. » Pour combattre, en effet, l’inquiétude provoquée par nos fautes passées et par la conviction de nos misères, le bienheureux est inépuisable. Il en a lui-même fait l’expérience. Peut-être sous l’influence inconsciente des Solitaires de Port-Royal, invitant l’âme à la contemplation perpétuelle de sa déchéance native, il a éprouvé le frisson de cette désespérance qui nous saisit, parfois même au moment où Dieu s’apprête à nous combler de ses faveurs. Avec quelle vigueur, fréquemment, n’a-t-il point blâmé cette crainte ! « Quand je me sens faible, c’est alors que je suis fort », parce que « je puis tout en Celui qui me fortifie. » Sur ce roc, il y a longtemps que sa théologie de la confiance est solidement établie 208. Maintenant il la monnaie. « La plus faible de toutes les créatures, écrit-il à une visitandine, n’a pas plus de sujet de désespoir que la plus forte, parce


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que notre confiance est en Dieu, qui est également fort pour les forts et pour les faibles. » Même s’il survient quelque chute nouvelle, la consigne ne varie pas. Une des trois Anglaises entrées à la Visitation de Charolles. s’étant révoltée contre certaines exigences de la vie commune, en était au désespoir. Ce qui m’afflige, répond le directeur, c’est moins « les fautes que vous avez faites, que l’état pitoyable où ces fautes vous ont mise ». Et de ce cœur merveilleusement pitoyable aux infirmités humaines, jaillit tout à coup la plus apaisante prière : « Si j’étais en votre place, voici comme je me consolerais. Je dirais à Dieu avec confiance : Seigneur, voici une âme qui est au monde pour exercer votre admirable miséricorde, et pour la faire éclater en présence du Ciel et de la terre. Les autres vous glorifient en faisant voir quelle est la force de votre grâce, par leur fidélité et leur constance, combien vous êtes doux et libéral envers ceux qui vous sont fidèles. Pour moi, je vous glorifierai en faisant connaître combien vous êtes bon envers les pécheurs et que votre miséricorde est au-dessus de toute malice, que rien n’est capable de l’épuiser, que nulle rechute, quelque honteuse et criminelle qu’elle soit, ne doit porter un pécheur au désespoir du pardon. Je vous ai grièvement offensé, ô mon aimable Rédempteur ; mais ce serait bien encore pis si je vous faisais cet horrible outrage de penser que vous n’êtes pas assez bon pour me pardonner. » Enfin, si l’âme continue d’être torturée par des pensées de damnation, le saint accorde qu’elle se tienne « aux pieds de Jésus Christ, comme la plus imparfaite et la plus malheureuse de toutes les créatures, et comme celle qui mérite le plus l’enfer. Ne laissez pas toutefois de mettre en lui toute votre confiance… Vous savez bien que c’est pour le pécheur qu’il s’est fait homme. Ne quittez point ses pieds ado-


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rables et les serrez si étroitement que, quand il voudrait vous précipiter dans les enfers, il fût comme contraint de s’y laisser entraîner avec vous 209. » Est-il possible de remettre mieux d’aplomb une âme qui chancelle sous le désespoir ? Le ton, d’après les circonstances, peut varier. Pour s’adapter au caractère du correspondant, il se relève parfois d’une pointe familière. Mais c’est toujours la même doctrine, profondément humaine, pleinement divine. Qui donc, à l’approche de la mort, n’aimerait à recevoir une lettre comme celle-ci : « Hé bien ! ma très chère Sœur, il faut donc songer au Paradis et faire à notre bon Maître un sacrifice de cette misérable vie que nous avons reçue de lui… Savez-vous bien ce qui me servirait à exciter ma confiance si j’étais aussi près d’aller rendre compte à Dieu qu’on me marque que vous l’êtes : ce serait justement le nombre et la grandeur de mes péchés. Voilà une confiance vraiment digne de Dieu, qui, bien loin de se laisser abattre par la vue de ses fautes, se fortifie, au contraire, dans l’idée infinie qu’elle a de la bonté de son Créateur. La confiance qu’inspirent l’innocence et la pureté de la vie ne donne pas, ce me semble, une bien grande gloire à Dieu car est-ce donc tout ce que peut faire la miséricorde de notre Dieu que de sauver une âme sainte et qui ne l’a jamais offensé ? Il est certain que, de toutes les confiances, celle qui honore davantage le Seigneur, c’est celle d’un pécheur insigne qui est si persuadé de la miséricorde infinie de Dieu, que tous ses péchés ne lui paraissent que comme un atome en présence de cette miséricorde… 210 » N’a-t-on pas recueilli les mêmes sentiments sous la plume de Thérèse de Lisieux, dans un long passage qui se termine par ces mots : « Je sais que toute cette multitude d’of-


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fenses s’abîmerait en un clin d’œil, comme une goutte d’eau dans un brasier ardent » ? Cette confiance en Dieu ne saurait justifier le moindre relâchement. A chercher dans ces Lettres un appui pour ses subterfuges, le casuiste des Provinciales perdrait son temps. C’est le second point relevé par le préfacier de 1715. Les directeurs, écrit-il, « verront que, si l’on doit ménager quelquefois la ferveur dans des tempéraments faibles et délicats par rapport aux macérations du corps, on ne doit jamais permettre nul partage dans les sentiments du cœur que Dieu demande et qu’il mérite tout entier ». Un vendredi de carême, à Saint-James, La Colombière donne ce conseil : « Si je ne puis forcer mon cœur à aimer les croix, je l’obligerai du moins à aimer un peu moins le plaisir. Je m’en passerai souvent pour l’amour de vous, ô mon Dieu 211. » C’est que, pour détourner l’âme, il suffit de si peu. « Un ruban, un point, une jupe seront quelquefois les liens qui la retiendront. » Pour signifier que ce renoncement est une condition essentielle de perfection, le Père ne dédaigne pas une pointe de paradoxe. « O la grande illusion, écrit-il à une visitandine, et qu’elle est pourtant commune, de s’imaginer qu’on a peu ou beaucoup de vertu, selon qu’on a peu ou beaucoup de distractions en ses prières !… Ma bonne Sœur, quand vous seriez ravie en extase vingt-quatre fois le jour et que j’aurais vingt-quatre distractions en récitant un Ave Maria, si j’étais aussi humble et aussi mortifié que vous, je ne voudrais pas changer mes distractions involontaires contre vos extases sans mérite. En un mot, je ne connais pas de perfection là où il n’y a pas de mortification. Ne souffrez jamais que la nature soit la maîtresse, ni que votre cœur s’attache à rien, quoi que ce puisse être : je vous canoniserai, et je ne vous demanderai pas seulement de quelle manière vont vos oraisons 212. »


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Sur ce point essentiel, aucune différence entre séculiers et religieux. Pour éviter que l’esprit ne s’évade en imaginations de chimère, La Colombière fait entrevoir le renoncement dans tout ce qui nous atteint du matin au soir : « Par exemple, il échappe une parole qu’on ne voudrait pas avoir dite : on nous en dit une autre qui nous choque ; un enfant vous incommode, un fâcheux vous arrête, un étourdi vous heurte ; un cheval vous couvre de boue ; il fait un temps qui vous déplaît ; votre ouvrage ne va pas comme vous le souhaiteriez ; un petit meuble se casse, un habit se tache ou se déchire. Je sais bien que ce n’est pas de quoi exercer une vertu fort héroïque ; mais je dis que ce serait assez pour l’acquérir infailliblement, si nous le voulions. » Plus amoureuse, malgré les apparences, est la volonté de Dieu, quand elle apporte la souffrance. Plus amoureuse, car rien n’est plus apte à mieux détacher l’âme de tout le créé. « Vos lettres me donnent toujours beaucoup de joie, parce qu’elles m’apprennent que notre Seigneur continue à vous faire part de sa croix, c’est-à-dire de ses amours et de ses délices 213. » Cela n’empêche pas l’apôtre de compatir, et avec quelle délicatesse ! « Je porte toutes vos croix avec vous ; et je demanderais volontiers d’en être chargé tout seul, si je ne craignais de vous faire tort, et si je n’étais persuadé que ce sont les plus précieux joyaux que vous avez reçus de Jésus Christ 214. » Si donc le prêtre exige de ses dirigés un complet dépouillement, c’est parce qu’un cœur, ainsi dégagé, sera plus léger pour monter à Dieu. Ce détachement, dont il donne tout le premier l’exemple, loin de le rendre raide et sec, lui inspire, même pour les affections de famille, des mots exquis. Il mande, par exemple, à son frère aîné, au sujet du plus jeune de la famille, Joseph, qui venait d’entrer dans la Société de Saint-Sulpice :


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« Mon frère ne m’écrit que fort rarement ; … je ne lui en sais point mauvais gré. Dans le dessein qu’il a de se donner tout à Dieu, je suis ravi d’être le premier qu’il oublie. » Et plus loin : « Quoique je vous aime tendrement, je consentirais volontiers d’être effacé de votre mémoire, si je n’en sortais que pour faire place à Jésus Christ, qui mérite seul votre tendresse 215. » Si la plume du jésuite dénote parfois quelque humeur, c’est quand il a lu dans une lettre : Quel dommage que vous ayez quitté Paray ! « Ne me parlez plus, s’il vous plaît, de la perte que vous avez faite à mon départ ; c’est trop regretter un misérable qui était plus capable de vous nuire par lui-même que de vous servir 216. » A l’égard de sa sœur visitandine, qui lui est pourtant si chère, Claude ne se sert pas d’une encre différente. « Vous me marquez que, si j’avais le temps de vous voir souvent, vous seriez meilleure que vous n’êtes. Peut-être n’avezvous pas bien fait réflexion que vous avez, dans votre solitude, Celui duquel vient toute grâce spirituelle, sans le secours duquel nul homme ne peut vous être utile et qui n’a que faire de moi ni de nul autre pour vous sanctifier. Examinez bien ce point et ne répliquez rien à cette pensée, parce que vous n’y pouvez rien répondre de solide : il n’y a que notre peu de confiance qui nous empêche de profiter de la présence de Jésus Christ, qui n’est pas parmi nous pour n’y rien faire ; mais on a si rarement recours à lui et on y va avec si peu de foi que ce n’est pas merveille si on a si peu part aux trésors de lumière et de bénédictions qu’il communique à ceux qui s’adressent à lui comme au Maître et à la source de toute perfection 217. »


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Il dira de même un autre jour : « Quand une fois Dieu s’est rendu maître d’un cœur, il n’y demeure pas oisif 218. » Cette soif jalouse de laisser agir Dieu en exclusivité inspire au saint des mots que le monde jugerait volontiers cruels ou messéants. Lorsque la Mère de Saumaise, son supériorat terminé, doit quitter Paray, il écrit à l’une de ses filles : « Vous perdrez sans doute beaucoup, en perdant votre bonne Mère. Toutefois, si votre confiance était en elle, il vous est expédient qu’elle s’en aille. » A un jeune jésuite qui lui aura, durant une crise aiguë de maladie, au printemps de 1679, aimablement servi de compagnon, il adressera ce merci : « Vous attendez sans doute que je vous témoigne… quelle est la douleur que me cause votre éloignement. Mais non, mon cher Père, je me réjouis tous les jours davantage d’être séparé de vous. Il était malaisé que je fusse détaché de toutes choses, pendant que vous étiez ici, et je sens bien présentement que ce n’était pas Dieu seul qui m’adoucissait ce séjour, lorsque je vous avais pour compagnon de ma solitude. Vous êtes trop éclairé pour n’apercevoir pas en cela le juste sujet de ma joie 219. » En tête du recueil de 1715 figure ce troisième avis à l’adresse des lecteurs : « Ils comprendront que la véritable vertu consiste à remplir pleinement, dans la vue de plaire à Dieu, tous les devoirs de son état et à quitter toutes les dévotions, si saintes qu’elles soient, dès qu’elles sont incompatibles avec ces devoirs essentiels. » « C’est là ce qu’on néglige davantage, note, en effet, le saint, même les gens de piété, et quelquefois ceux-ci plus que les autres. On ne s’en accuse point. Dixisti peccata Caroli, non Caesaris, disait à Charles Quint son confesseur 220. » Les devoirs de famille surtout. Rien qui revienne plus souvent dans les lettres aux personnes du monde que l’obligation d’obéir aux parents,


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d’accepter leurs décisions, pour l’usage et la répartition des biens, la manière de se comporter ou de se vêtir, pour les visites à rendre, pour moins encore : « A l’égard du tablier, ne faites rien qui puisse déplaire à votre mère ; attendez que vous puissiez en disposer sans la fâcher. » Et non seulement à l’égard des parents : « Le froid que vous témoignez à vos sœurs et la raison qui vous y oblige, sont également insupportables et nullement dans l’esprit de Dieu. » Voici plus sévère encore : « Tâchez de vivre à l’égard des frères et des belles-sœurs comme s’ils étaient vos maîtres et maîtresses, et qu’ils représentassent la personne de Jésus Christ, comme en effet, ils vous la représentent, de quelque manière qu’ils soient faits… Croyez-vous fort imparfaite, jusqu’à ce que vous en soyez arrivée là. » Et afin d’éviter que la direction ne reste lettre morte, cette consigne impérative pour finir : « Montrez cet article à votre sœur 221. » On ne peut affirmer plus nettement que le devoir d’une personne de piété « commence à la maison ». Il ne se termine pourtant pas là. Voici un rappel du devoir civique, qui ne manque pas de piquant. A une personne qui se plaignait amèrement de voir les impôts, par suite des guerres continuelles, augmenter sans cesse, La Colombière, féal sujet, tout ensemble, et du Christ et du roi, réplique : « Au nom de notre Seigneur, ne vous tourmentez pas tant des tailles : si j’étais à votre place, j’aimerais mieux donner le double que de faire la moindre des fautes que vous faites en murmurant. Si notre Seigneur vous demande votre bien par l’entremise de ceux qui ont autorité, le lui refuserez-vous ? N’est-ce pas à lui que tout appartient ? N’avez-vous pas tout reçu de lui ? Croyez-vous que cela se fasse sans un ordre particulier de sa Providence ? … Donnez votre argent au rece-


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veur avec autant de joie que si Jésus Christ en personne vous le demandait visiblement 222. » Mieux que casuiste, mieux même que moraliste, le saint voulait donner une consigne de perfection chrétienne. Loin de se terminer à sa famille, le devoir du chrétien exige parfois, sur un appel du Roi divin qu’on la quitte. Ces vocations privilégiées, Claude ne les précipite pas, il les étudie à loisir. Tant que l’obscurité persiste, il en détourne. Malgré ses désirs, Catherine de Bisefranc sera résolument et jusqu’au bout écartée du cloître. Quant à Marie de Bisefranc, sa sœur, le Père la fait attendre plusieurs années. « Si c’est une croix de suivre votre mère dans les visites qu’elle fait, c’est tant mieux pour vous. Je prie Dieu de toute mon âme que le monde vous fasse toujours de la peine ; tant que cela sera ainsi, il ne vous fera jamais de mal. » « Vous me parlez d’entrer à Sainte-Claire, écrit-il quinze mois plus tard. Mais je voudrais savoir, pour vous répondre : 1o Si cette pensée vous plaît, si elle vous réjouit quand elle se présente ou si elle vous trouble, en arrivant ou en vous quittant ; 2o Comment pourriez-vous exécuter ce dessein ? 3o Comment votre mère recevrait cela ? Quand vous m’aurez répondu, je vous dirai ce que je pense 223. » Une fois consacré à Dieu par la vie religieuse, comment se perfectionner dans son état ? La Colombière ici, plus que jamais, va droit à « l’essentiel », c’est-à-dire, comme le note la préface de 1715, en faisant comprendre à ces personnes que rien n’est « plus parfait pour elles, que ce qui est marqué expressément dans leurs règles ou ordonné par leurs supérieurs ». « Trouvez bon, écrit-il à une ursuline, que je vous encourage à la parfaite observance de vos règles. Pour moi, j’avoue


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que les miennes sont tout mon trésor j’y trouve tant de biens renfermés que, quand je serais tout seul dans une île au bout du monde, je ne désirerais d’autre secours, pourvu que Dieu me fit la grâce de les bien observer 224. » L’un des devoirs les plus recommandés par leurs règles aux religieux est assurément l’oraison. La Colombière y revient fréquemment. La méthode qu’il conseillait de préférence, imitée de celle qu’il pratiquait, n’avait rien de cette rigidité conventionnelle, par où certains ont imaginé de caricaturer la méditation ignatienne. Par les avis qu’il donne même à des personnes du monde, on peut juger de ce qu’il conseillait aux religieux. « Pour l’oraison, souvenez-vous que toutes les fois que vous êtes remplie de quelques sentiments extraordinaires, soit de reconnaissance, soit d’amour de Dieu, soit d’admiration pour ses bontés, soit de désir de lui plaire, soit enfin de sa présence, il faut en faire le sujet de vos oraisons et vous y occuper à goûter et à fortifier ces sentiments 225. » A une personne qui le consultait sur la variété à introduire dans ses sujets de méditation, il allait jusqu’à répondre : « Le sujet de la Magdeleine est bon, depuis le commencement de l’année jusqu’à la fin, tant que vous vous en trouverez bien : et, en général, tout sujet qui vous plaira et où vous trouverez du goût et du profit, c’est celui auquel vous ferez très bien de vous tenir. On peut changer tous les jours, et même souvent dans une même méditation ; et aussi l’on peut se tenir au même toute la vie 226. » Comme tous les directeurs, Claude rencontra de ces personnes un peu encombrantes, « dévotes » qui négligent de rendre aimable la dévotion. Telle semble avoir été Catherine de Bisefranc. Un peu simplette,


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assez lourdaude, mais remplie du désir de bien faire. De santé fragile, obligée de vivre dans les remèdes, nullement faite pour le mariage, y ayant renoncé, et pourtant ne pouvant s’empêcher de rêver un peu à celui des autres. Assez fière d’avoir pour directeur un homme de mérite, elle ne pouvait se tenir de montrer les lettres qu’elle en recevait. Tâtillonne, avide de conseils pour les moindres choses, elle réclamait ; mais les ayant obtenus, elle se reprochait inlassablement de ne point les suivre et revenait, non moins inlassablement, demander qu’on la punît de ses infidélités. Intarissable aussi pour interroger : deux lettres de La Colombière donnent réponse, l’une à vingt-sept questions, l’autre à trente-cinq, et leur texte imprimé ne couvre pas moins de onze pages in-octavo 227. Pourtant, naïvement indiscrète, elle trouvait toujours ces réponses trop courtes. C’est elle qui, ayant appris par sa sœur qu’il ne fallait pas, stir l’adresse des missives envoyées à Londres, traiter son directeur de « Révérend Père », lui écrivit tout simplement : « Mon cher ». Ce qui lui attira cette réplique : « Comme vous me priez de vous dire ce que je pense de votre lettre, je veux commencer par là ma réponse. Premièrement, je ne trouve pas bon que vous vous serviez de cette manière de parler. Mon cher Père ou mon cher Monsieur, seraient tolérables ; mais, Mon cher tout seul, comme vous vous en êtes servie deux fois, ne doit jamais être employé par une fille 228. » En lisant ces dix-huit lettres à Catherine de Bisefranc, qui ne remplissent pas moins de cinquante-neuf grandes pages, on réprime difficilement un peu d’humeur contre l’indiscrétion de la pénitente et l’on s’étonne de l’infinie patiente du directeur. Mais comment ne pas admirer plus encore cet infini respect pour des âmes qui, malgré de petits travers, tendent sincèrement à la perfection ? Avec la Mère de Saumaise, le saint n’avait pas à craindre de pareilles importunités.


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Intermédiaire naturelle, parfois imposée par le Christ, entre Marguerite-Marie et La Colombière, la Mère de Saumaise avait inspiré très vite à celui-ci une confiance totale. Nous avons, pour faire connaître l’apostolat de Londres, largement puisé dans cette correspondance. En terminant l’oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse, Bossuet invitait ses auditeurs à trembler en songeant au compte terrible que nous aurons à rendre au dernier jour, quand nous paraîtrons devant Jésus Christ, « trompés par nos plaisirs, par nos jeux, par notre santé, par notre jeunesse. par l’heureux succès de nos affaires, par nos flatteurs, parmi lesquels il faudrait peut-être compter des directeurs infidèles que nous avons choisis pour nous séduire ». Par tout ce que l’on vient de lire du P. La Colombière, il est trop clair que cette juste réprobation contre les guides prévaricateurs ne pouvait même l’effleurer. Ses dirigés, en se présentant devant Dieu, n’auront eu qu’à se louer de ses monitions, même — et surtout peutêtre — de celles qui, d’abord, leur avaient semblé un peu rudes. Mais nous sommes à Londres, en septembre 1678. Déjà commençait à gronder la plus sournoise des conspirations antipapistes dont l’histoire du xviie siècle conserve le souvenir. Enveloppé dans la tourmente par la délation calomnieuse de certains de ses protégés, Claude fera mieux que d’enseigner la soumission joyeuse au bon vouloir divin. Le « fidèle serviteur et parfait ami » du Christ allait prêcher d’exemple.


chapitre xxiii

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n octobre 1678, la duchesse d’York s’était rendue en Hollande, auprès de sa belle-fille Mary, princesse d’Orange, qui attendait un premier enfant. Rentrée à Londres, elle fut toute saisie par le bouleversement qui, en moins de deux semaines, s’y était opéré. A son cher fratello de Modène, elle écrivait, le 3 novembre : « Il se passe ici tant d’intrigues et tant de conjurations supposées, il y a tant de personnes accusées, qu’on ne peut en écrire la centième partie… Je me borne à dire que cela va très mal pour les catholiques. » Coup sur coup, elle confirme ses alarmes. Le 24 novembre : « Chaque jour, on invente de nouvelles histoires et de nouvelles conspirations, trop longues et trop confuses pour être contées. D’ailleurs, qu’écrire, quand tous les courriers sont arrêtés et toutes les lettres ouvertes ? Les catholiques sont bannis de Londres et beaucoup de pauvres gens meurent de faim et de misère. » Le 8 décembre : « On n’a amais ouï des fables pareilles. Ils ont accusé la reine ellemême ! » Enfin, huit jours après : « Le pire, c’est que plusieurs de ces malheureux, contraints par la nécessité, abandonrient notre sainte foi, chose lamentable !… Quant à moi, j’ai dû, à ma grande douleur, congédier tous mes serviteurs anglais catholiques, le parlement leur interdisant à tous de s’approcher de la cour. » Ainsi Marie-Béatrice se déclarait-elle impuissante à décrire l’« explosion d’hystérie nationale » qui venait d’éclater. « Explosion, déclare un récent biographe de Charles ii, qui conservera probablement le nom de complot papiste, mais qui devrait plus exactement être appelée terreur

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papiste : chapitre de notre histoire dont nous sommes encore honteux, et qui est assurément l’un de ceux que tous les apologistes de Charles ii souhaiteraient volontiers d’oublier 229. » « Frénétique emportemnt du peuple, déclarait David Hume, dont il serait difficile, dans toute l’histoire, de trouver un autre exemple 230. » Très indulgente aux scandales de la vie privée, l’opinion blâmait la politique étrangère de Charles, son effacement devant la France. L’Europe esclave si l’Angleterre ne rompt ses fers, tel est le titre de l’un des nombreux pamphlets qui flétrissaient alors l’ambition de Louis xiv 231. Au vrai, l’appui du roi de France se manifestait déjà en faveur de Charles, beaucoup le savaient, sous forme d’annuités substantielles. Lorsque Ralph Montaigu, ambassadeur d’Angleterre à Paris, trahissant à la fois son ministre et son roi, produisit devant la Chambre une lettre par laquelle Charles ii, au début de 1678, consentait à vendre ses bons offices à la France pour la somme de « six millions de livres à recevoir pendant trois ans », et qu’on put lire au bas du document, rédigé par Danby : « Cette lettre est écrite par mon ordre, Charles, roi », ce fut une stupeur et un beau tapage 232. A pareil abaissement, beaucoup feignirent de ne trouver qu’une explication possible : le désir de restaurer le catholicisme. Péché irrémissible. Car la haine du romanisme constituait alors la passion dominante de la gentry : aussi violente chez l’ignorant et le profane que chez le protestant le plus fanatique. Qu’arriverait-il si le duc d’York, ardent catholique, succédait à son frère ? Or, Charles n’ayant pas de fils légitime, Jacques devait normalement lui succéder… à moins qu’un événement n’intervînt pour empêcher cette catastrophe. A guetter cet événement, à le préparer peut-être, à l’exploiter en tout cas s’il se présentait, des centaines de gens étaient prêts, parmi lesquels deux prétendants au trône, l’aîné des bâtards du roi, le duc de Monmouth, et Guillaume d’Orange, devenu depuis un an, par son mariage, le neveu de Charles ii.


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C’est dans cette atmosphère trouble et surchargée, qu’éclata, comme un coup de tonnerre, la nouvelle du « complot papiste », auquel faisait allusion la duchesse d’York. Titus Oates était fils d’un ministre baptiste. Pasteur lui-même, un temps, de l’Eglise anglicane, privé de son bénéfice pour crime de parjure, puis aumônier d’un vaisseau, cet infâme, « le plus infâme de tous les hommes, précise David Hume, s’en fit expulser pour des excès de mœurs qu’on n’ose nommer ». Depuis lors il avait, déclare Macaulay, « mené une vie vagabonde et honteuse ». S’il feignit une conversion au catholicisme, ce fut dans le dessein de pénétrer la vie de ceux qu’il avait, selon son propre aveu, « l’intention de trahir ». Envoyé en Espagne au collège anglais de Valladolid, Oates en fut chassé, mais obtint, à force de supplications de faire un second essai dans le collège des jésuites de Saint-Orner. Hypocrite raffiné, il sut, un temps, refréner ses plus bas instincts, reconnaissant ses torts et jurant, chaque fois, qu’il s’amenderait. Mais il n’avait qu’un but : se donner le temps de recueillir quelques noms, quelques détails, dont il pourrait plus tard tirer profit, ainsi apprit-il qu’à l’occasion des réunions triennales en usage dans chaque province, les jésuites anglais s’étaient assemblés à Londres à la fin d’avril 1678. A voir son allure, un Anglais, de passage à Saint-Orner, s’écria : « Quel monstre la Compagnie nourrit dans son sein ! » Un jour enfin, les Pères comprirent qu’ils perdaient leur peine « à vouloir blanchir un Ethiopien ». Le misérable eut beau larmoyer, la mesure était comble. L’arrêt d’expulsion fut impitoyable. La nuit venue, on le trouva dans une chapelle, les coudes sur l’autel, face au tabernacle. « Que faitesvous là ? — Je dis adieu à Jésus Christ », répondit-il. Ce n’était pas l’adieu d’un ami. Au début de juillet 1678, Titus Oates rentrait à Londres et reprenait contact avec un certain Ezéchiel Tonge et quelques comparses chargés d’amorcer la grande affaire 233.


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Le 12 août, un artisan s’approcha mystérieusement de Charles Il tandis qu’il se promenait : « Sire, méfiez-vous. Votre vie est en danger. » Interrogé, il affirme que deux hommes ont juré de tuer le roi ; s’ils n’y parviennent, Sir Wakeman, médecin de la reine, doit l’empoisonner. « Cette information me vient du docteur Tonge. » Mandé, celui-ci livre des papiers contenant le plan d’une conspiration en quarante-trois articles. Charles, qui n’avait aucun goût pour lire ce fatras, charge de l’enquête le grand trésorier Danby. Le 17 août, Tonge apporte un nouveau rapport, fournissant plus de détails. « J’en ai découvert l’auteur ; mais il veut rester caché, craignant d’être assassiné par les papistes. » Charles hausse les épaules. Comme Danby propose de soumettre la dénonciation au conseil privé : « Non, non, s’écrie le roi, pas même à mon frère. Cela jetterait l’alarme et donnerait peut-être à quelqu’un qui n’y pensait pas, l’idée de me tuer. » Tonge insiste pourtant. Vers la fin du mois : « Je sais, dit-il à Danby, que, cette nuit, un paquet de lettres suspectes, écrites par des jésuites, doit être mis à la poste de Windsor pour le confesseur du duc d’York, le P. Bedingfield. » Ordre est donné de les intercepter. Mais l’ordre arrive trop tard. Et Bedingfield reçoit normalement son courrier 234. Il l’ouvre. Stupeur ! les noms des signataires lui sont connus ; mais ce n’est pas leur écriture, moins encore leur orthographe : partout des fautes grossières. Plus étrange encore le contenu des lettres. On le prévenait que « les affaires marchaient bien en Irlande… Elles s’amorcent en Ecosse… Il faut par tous moyens écarter le no 48 (Oates dira plus tard que ce chiffre désignait Charles ii), mais à l’insu du duc d’York… ». Bedingfield flaire le piège et, sans retard, porte le tout au duc, qui le porte au roi, en le priant de faire débrouiller ces intrigues. « Il y a beau temps, dit Charles, qu’on m’a révélé cette « conspiration »… Mais plût au ciel que je n’eusse pas d’autres ennemis que les jésuites ! » Et d’en rire… Le duc d’York n’en rit pas. Il demande qu’on défère la dénonciation au Conseil royal. Oates exulte : enfin l’on prête attention à ses


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calomnieux racontars ! Mais, comme il a plus confiance dans le populaire que dans les ministres du roi, il décide, le 6 septembre, pour être sûr qu’on n’étouffera pas sa dénonciation, d’aller la renouveler, de plus en plus embellie, devant le juge de paix, sir Edmund Berry Godfrey. Fausse manœuvre ; car ce juge était un homme loyal, et comptait, parmi ses amis, Coleman, secrétaire du duc d’York. Godefrey le prévient par lettre qu’il est personnellement impliqué dans l’accusation…, et qu’il se tienne en garde. Voilà donc Titus Oates sorti de l’ombre. Convoqué, trois semaines après, devant le Conseil, il paie d’audace et débite ce que Macaulay nomme « un monstrueux roman, plus semblable aux songes d’un malade qu’à des machinations admissibles dans le monde réel ». Le pape, du fait de l’hérésie de Charles, prétendait à la souveraineté de l’Angleterre et avait délégué son pouvoir aux jésuites. En conséquence, le P. Oliva, général de l’Ordre, avait par des lettres revêtues du sceau de la Société, nommé des gentilshommes catholiques à tous les grands emplois civils et militaires. » Oates livrait les noms du chancelier, du grand trésorier, du garde du sceau privé, du secrétaire d’Etat (c’était Coleman), des procureur et lieutenant général de l’armée (c’était lord Bellassis, obèse, et incapable de se tenir à cheval). De même pour les principales charges de l’Eglise ; plusieurs dignitaires étaient des étrangers, surtout espagnols. « Le Provincial des jésuites d’Angleterre avait tenu un conseil, où Charles ii — qu’ils nommaient le Bâtard noir — avait été déposé, comme hérétique, et condamné à mort. Une assemblée, qui ne comptait pas moins de cinquante jésuites, s’était réunie, à Londres. à l’enseigne du Cheval Blanc, et avait confirmé cette résolution. Le P. Le Shée (c’est le nom que le délateur donnait au P. de la Chaize) avait consigné à Londres dix mille livres sterling pour solder les frais de l’attentat. Un Provincial d’Espagne avait eu la même générosité. Le Prieur des bénédictins donnerait six mille livres. Les dominicains approuvaient, mais se retranchaient derrière leur pauvreté. Tous les moyens


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d’assassinat étaient prévus : le poison, par sir Wakeman, médecin de la reine ; le poignard, par quatre brigands irlandais ; le pistolet, armé de « balles d’argent », par Grave et Pickering, ce dernier devant recevoir pour salaire trente mille messes. On avait engagé un pari de cent livres, que Charles ii ne serait plus en état de goûter aux gâteaux de Noël. « Le roi assassiné, la couronne serait offerte au duc d’York ; mais à la condition qu’il l’agréerait comfne un don du pape et qu’il confirmerait toutes les nominations faites par Rome. Sinon, lui-même à son tour serait châtié. » Tandis que Titus Oates racontait son histoire, « le Conseil, écrit Arthur Bryant, écoutait stupéfait cette créature étrange à la tête sans cou, dont la bouche crevait le centre du cercle que formaient ses épais sourcils et son large menton ». L’homme disant avoir, en Espagne, vu longuement don Juan qui lui avait promis des secours pour l’exécution du complot, Charles ii lui demanda : « Comment était fait ce don Juan ? — Un grand homme, maigre et très brun », répondit Oates. « Vous ne l’avez donc jamais vu, répliqua le roi. Il est petit, gros et blond, Quant aux jésuites de Paris, où avez-vous traité avec eux ? Dans leur maison, au bord de la rivière. — Des trois maisons de jésuites, à Paris, reprit Charles, aucune n’est sur le bord de la rivière. » Et il conclut : « Voilà le plus fieffé menteur de tous les coquins. » Mais le roi n’était déjà plus le maître. Des forces occultes veillaient. Le délateur obtint une compagnie de soldats et dès la nuit venue (28 septembre 1678), arrêtait trois jésuites. Le lendemain, avant l’aube, deux autres, qui logeaient dans une annexe de l’ambassade d’Espagne — dont le Provincial d’Angleterre, Whitbread, gravement malade —, furent arrachés de leurs lits et brutalisés. Déjà on les emmenait, quand l’ambassadeur protesta contre cette violation du droit d’asile et menaça de représailles. Alors, Oates, sans lâcher les papiers saisis, montrant Whitbread qui n’avait plus qu’un souffle : « Retirons-nous. En voilà un qui court à grands pas vers le diable. » Mais la haine est inventive : quelques jours après, le bruit courait que


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le Provincial s’était empoisonné, pour échapper à la torture et ne pas risquer de livrer les noms de ses complices 235. Bien vite, d’autres arrestations, même en dehors de Londres, suivirent, de religieux, de laïques, parmi lesquels le médecin Wakeman et Edward Coleman. « Pour celui-ci surtout, avait recommandé Danby, saisissez les écrits. » Alors commença de s’ébruiter le contenu de certaines lettres trouvées chez Coleman. « Le pape, avait-il écrit à l’internonce de Bruxelles, n’a jamais eu d’occasion si favorable d’accroître le nombre de ses amis ; il n’en trouvera jamais de semblable 236. » Et au P. de la Chaize, l’année suivante : « Nous avons entrepris un grand ouvrage. Il n’y va pas moins que de la conversion des trois royaumes… Dieu nous a donné un prince qui est devenu, je puis dire par miracle, très zélé pour servir à ce glorieux desssein… » Au vrai, ce « grand ouvrage » n’était rien de plus que la permission pour le catholicisme de refleurir au grand jour en Angleterre somme toute, la liberté de conscience. Coleman avait simplement le tort de mêler à ses projets des requêtes politiques comme celleci : « Il serait bon que S.M. très chrétienne fît offre de sa bourse à S.M. britannique, pour lui persuader de dissoudre le Parlement 237. » Mais la nation n’était pas disposée à interpréter dans leur sens naturel les lettres d’un papiste. Le « grand ouvrage » poursuivi par Coleman parut évidemment le même que l’horrible complot dénoncé par Oates. C’est en vain que les ambassadeurs de France et d’Espagne firent une démarche auprès de Charles ii, pour demander justice des accusations portées contre don Juan et contre les confesseurs de leurs rois. Barillon « offrit même sa propre tête à la place de celle du P. de la Chaize, si l’on trouvait ombre de vérité dans les mensonges du délateur 238 ». Charles déclara que ces mensonges étaient trop fous pour qu’on les prît au sérieux, et il « se mit à rire ». Cependant, une tragique aventure allait permettre aux vrais conjurateurs de relancer leurs calomnies. Le 17 octobre, on découvrit


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dans un fossé de Primrose Hill le cadavre d’Edmund Berry Godfrey. Mort mystérieuse : probablement suicide, complété par un simulacre de strangulation. Mais comme Godfrey, par ailleurs, était un juge intègre jusqu’au scrupule et qu’il possédait toutes les dépositions de Titus Oates sur le complot, il fut aisé à Shaftesbury de le faire passer pour une victime des papistes. Des pamphlets, des gravures, même des médailles furent lancés pour en accréditer le bruit. L’une d’elles, représentant un jésuite qui tue Godfrey tandis que le pape applaudit, porte en exergue : Tantum religio potuit suadere malorum ; et au revers : Moriendo restituit rem. Cet assassinat n’était-il pas le prologue du drame annoncé par Oates ? On le crut. Pour prononcer l’oraison funèbre, le recteur de Saint-Martin parut en chaire flanqué de deux colosses, destinés à le protéger éventuellement contre une irruption de meurtriers. Dès lors, ce fut la terreur. « Les plus folles rumeurs se propagèrent comme le feu : caves remplies de poignards, légions françaises cinglant vers le Kent, armées papistes marchant sous terre. Tout ce qu’on racontait sur les papistes devenait « parole d’Evangile »… même qu’une troupe de moines était arrivée de Jérusalem tout exprès afin de chanter le Te Deum pour le succès de la conspiration. » La foule ne respira plus que vengeance. « Quinconque lançait la plus stupide calembredaine de complot était cru et récompensé 239. » Il fallut dans les rues tendre des chaînes, dresser des palissades ; la milice patrouillait souvent toute la nuit ; au palais, la garde fut doublée ; les portes de la ville furent maintenues fermées. « Précautions indispensables, s’écriait éloquemment le chevalier Player, sans lesquelles tous les citoyens auraient couru grand risque, le lendemain, à leur réveil, de se trouver égorgés 240. » Tous les jours, devant les Lords ou les Communes, Oates se gonflait un peu plus de vanité et d’insolence. Une vieille pierre trouvée à Oatlands, portant cette inscription : « On verra Oats [c’est-à-dire les avoines] préserver ce pays de la ruine », apparut comme une preuve de sa sublime mission.


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Le métier de délateur devenait lucratif. Un misérable, nommé Bedloe, spécialiste en vols et abus de confiance chez tous les personnages qu’il avait servis, se met sur les rangs ; être « plus répugnant qu’Oates », déclare Hume, « escroc avéré », confirme Macaulay, condamné à mort par contumace en Normandie. Les crimes de Bedloe furent oubliés, pardonnés ; on lui octroya un appartement d’Etat et une pension. Charles ii ne croyait pas un mot de toutes ces histoires. Pourtant, sous la pression du Parlement, il avait accepté déjà que cinq des lords dénoncés par Oates fussent enfermés à la Tour (25 octobre). Harcelé par les clameurs et les menaces, il consentit encore à voir tous les pairs qui ne prêteraient pas le serment d’allégeance, privés de leur siège héréditaire à la Chambre haute (20 novembre) 241. Il demanda même et finit par obtenir du duc d’York qu’il se retirât spontanément du Conseil privé. Cependant Oates corsait ses accusations. Pensant fournir au roi une occasion de divorcer et d’obtenir, par un nouveau mariage, un héritier, il accusa la reine d’être de connivence avec Wakeman pour empoisonner son époux. Surgissant à la barre des Communes, il poussa cette clameur « Moi, Titus Oates, j’accuse Catherine, reine d’Angleterre, de haute trahison ! » En même temps, comme, d’après la loi, le témoignage d’un seul ne pouvait avoir d’effet, Bedloe venait appuyer l’odieuse diffamation. Rapportant ces horreurs à Louis xiv, Barillon ajoutait : « Le roi fit arrêter Oates une heure après. Mais on ne sait comment la chose sera prise par le peuple et la cabale 242. » Personne, en effet, ne pouvait rien contre les délateurs. Leurs fables les plus monstrueuses s’accordaient si bien aux frayeurs populaires, que la masse ne pouvait s’empêcher d’en croire chaque mot. D’ailleurs, comme dans nos rêves les plus fous, jusque dans le délire de ces énergumènes, il y avait de la raison ; leurs pires impostures renfermaient des lambeaux de vraisemblance. Qu’un roi, affligé d’une femme stérile, souhaitât de pouvoir la congédier, quoi de plus natu-


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rel ? Que les catholiques désirassent voir parvenir au trône un des leurs, aussi parfait Anglais que le duc d’York, quoi de plus normal ? Toutefois, l’on s’étonne que des délateurs tarés, malgré le roi, malgré la grande majorité du Conseil Privé et de nombreux membres du Parlement, aient pu maintenir avec tant d’impudence leurs calomnies. Comment des hommes sans expérience politique ont-ils su si à propos corriger, parfois, leurs allégations pour en ajouter de nouvelles, souvent plus éhontées, toujours conformes à ce que la populace pouvait absorber ? L’histoire a percé ce mystère. Sous ces hallucinantes folies, se cachait une intelligence froide et sans scrupule, qui menait le jeu criminel plus savamment haineux que ceux qu’il manœuvrait ; tout prêt, d’ailleurs, s’il s’apercevait un jour que ses comparses avaient épuisé leur fluide de persuasion, à les abandonner lâchement. Cet homme s’appelait Ashley Cooper, comte de Shaftesbury. Macaulay, qui à Shaftesbury adjoint Buckingham, estime que « le meurtre d’un innocent ne pesait pas plus sur leur conscience flétrie, que la mort du gibier qu’ils tuaient à la chasse ». Plus récemment, Malcolm Hay, qui a porté la lumière en bien des points obscurs du Popish Plot, ne craint pas d’appeler Shaftesbury « le politicien le plus dépourvu de scrupules du xiie siècle, père nourricier du complot d’Oates, homme sans religion, qui fut le principal protecteur de tous les fanatiques et l’un des ennemis les plus destructeurs de la foi que l’Angleterre ait connus 243 ». Shaftesbury finit comme le font beaucoup de conspirateurs. Accusé de haute trahison du vivant même de Charles II, acquitté par un jury soigneusement trié, il s’enfuit aux Pays-Bas en novembre 1682 et mourut peu après. Le premier sang versé fut celui de Coleman. Les allures mystérieuses d’une partie de sa correspondance et le chiffre qu’il crut bon, pour se donner des airs importants, d’envoyer au P. de la Chaize, suffisaient à le rendre suspect.


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Contre Coleman fut portée la sentence réservée aux traîtres : « Sera pendu jusqu’à la demi-strangulation ; détaché de la corde encore vivant, mutilé, puis éventré ; son cœur et ses entrailles brûlés, face au cadavre ; ensuite sa tête exposée aux carrefours pour l’instruction de ses coreligionnaires. » Quelles qu’aient été les imprudences de Coleman, il reste certain que son but — son « grand projet » — était d’obtenir aux catholiques anglais la liberté de conscience, et donc de faciliter, pour lui et ses compatriotes, l’intégrité de la foi chrétienne. C’est pour ce motif, somme toute, qu’il fut mis à mort. Cela permettrait un jour à l’Eglise de le « béatifier » au titre de martyr. Plusieurs jésuites devaient partager le même sort, et recevoir de l’Eglise, deux siècles et demi plus tard, le même honneur. Cependant, quelques mois après, le Parlement, ainsi que l’avait souhaité Coleman, se trouvant dissous par le roi, la frénésie populaire commença de tomber. « En dehors de Londres, écrit Arthur Byant, les gens sensés se prirent à réfléchir ; ils se demandaient s’ils n’avaient pas été pris de folie et quelle sorte de tableau leur pays devait offrir au reste du monde. » Et un savant érudit, que le collège de ChristChurch à Oxford allait élire bientôt pour professeur, écrivait à un ami : « Je crains fort que toute cette affaire ne finisse par apparaître comme une vraie démence et ne nous rende odieux et méprisables à travers toute l’Europe 244. » Toutefois, cette démence, avant de s’apaiser, avait enveloppé de ses tourbillons le P. La Colombière. Au moment où mourait Coleman, Claude était, depuis plus de quinze jours, enfermé dans les infects cachots de King’s Bench.


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Confesseur de la foi Novembre-décembre 1678

e P. Colombière ne fut pas atteint, même indirectement, par les fantaisies calomnieuses de Titus Oates. L’emprisonnement de Coleman occasionna bien, par ricochet, la nuit du 30 octobre, contre M. Nephœ, secrétaire en titre de la duchesse d’York, un mandat d’arrêt et la saisie de ses papiers : mais ces prises furent, trois jours après, suivies d’un non-lieu et d’une restitution. Personne n’inquiétait La Colombière, tant il vivait ignoré, complètement étranger aux affaires politiques. Toutefois, comme il n’y avait point alors en Angleterre de métier plus facile que celui de délateur, grande était, pour les faméliques, la tentation de l’exercer. En fait, le « fidèle serviteur et parfait ami » du Christ fut, comme lui, livré par un Judas.

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« Je fus accusé à Londres, a-t-il écrit, par un jeune homme du Dauphiné, que je croyais avoir converti et que j’avais, depuis sa prétendue conversion, entretenu durant l’espace de trois mois ou environ. Sa conduite, dont j’avais quelque sujet de me plaindre, l’impuissance où j’étais de lui continuer les mêmes secours m’ayant obligé à l’abandonner, il crut qu’il s’en vengerait, s’il découvrait le commerce que nous avions eu ensemble. Il le fit et m’imputa en même temps certaines paroles contre le roi et le Parlement. Comme il savait une partie de mes affaires, il ne manqua pas de me faire


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de grands crimes du peu de bien que j’avais fait parmi les protestants et me fit même paraître beaucoup plus zélé et beaucoup plus heureux dans mes travaux que je n’étais effectivement 245. » Ce Dauphinois — un compatriote par conséquent de La Colombière — se faisait appeler du Fiquet. Peut-être appartenait-il à une famille Fiquet qui existait, en effet, à Saint-Symphorien ; de là l’intérêt particulier que Claude lui avait porté. Nous connaissons, grâce à l’auteur des Conspirations d’Angleterre, complété par le Journal d’Evelyn et par les procès-verbaux de la Chambre des Lords, tout le détail de l’intrigue. Le 5 novembre, anniversaire du jour où, en 1605, fut découverte la Conspiration des Poudres, des sermons d’action de grâces avaient été prêchés avec une belle ardeur, dans toutes les églises. A Sainte-Marguerite, le docteur Tilloston avait, devant les membres des Communes, parsemé son discours d’allusions aux récentes dénonciations de Titus Oates. Les folles angoisses, excitées la semaine précédente par les funérailles spectaculaires d’Emund Berry Godfrey, s’étaient encore accrues. Pour la semaine suivante, les Lords avaient prescrit un jeûne et des prières publiques. Les passions étaient à leur comble. Le lundi, 11 novembre 246, comme le roi devait se rendre au Parlement, des curieux de partout se pressaient en la salle basse de Westminster pour voir, après les Lords, passer un cortège de prisonniers. Fiquet était dans la foule. Devant un autre Français, nommé Petit, commissionnaire des marchands, il lui échappa de dire, en voyant la file des prévenus : « Le jésuite de notre pays a eu lui aussi la langue trop longue. S’il avait des ennemis, on pourrait bien lui créer des affaires. » Petit, naturellement, demanda : « Que veux-tu dire ? » L’autre s’expliqua. Et Petit tout aussitôt d’ajouter : « Il faut absolument dénoncer ton La Colombière. Si tu refuses, je le dénoncerai moi-même. » La paye promise était de vingt livres sterling pour un prêtre, de cent pour un


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jésuite. Fiquet ne pouvait renoncer à l’aubaine. Ignare dans le métier, incapable, au surplus, de rédiger un rapport, il s’en alla, séance tenante, trouver un scribe qu’il savait entreprenant et peu scrupuleux. Sans qu’il s’en doutât, c’était le même qui avait autrefois dénoncé le P. de SaintGermain : le fils d’une comédienne, qui se faisait appeler Luzancy. De tous les racontars de Fiquet, Luzancy retint les points, qu’il jugeait constituer d’excellents chefs d’accusation : « 1o La Colombière lui avait dit, en discours familier, que le roi était catholique dans l’âme ; 2o que le Parlement ne serait pas toujours le maître ; 3o qu’il était l’intime de Coleman ; 4o qu’il avait suborné un nommé Salomon, autrefois récollet en France, pour le faire retourner à la moinerie ; qu’il avait aussi fait quitter à la femme dudit Salomon la religion protestante, qu’elle avait reprise depuis ; 5o qu’il prenait soin d’un couvent de religieuses qui vivaient cachées dans Londres. » Luzancy était le protégé de l’évêque de Londres Crompton, qui, pour récompenser le renégat de ses diatribes contre les papistes, l’avait fait ministre en un tournemain. Dès le 12 novembre, muni du précieux mémoire, il lui présenta Fiquet. L’évêque adressa les deux complices au grand Chancelier. Et l’accusation suivit son cours. Le lendemain était le jour fixé pour le jeûne national. Sur la demande des Chambres, toutes les églises retentirent de cette prière « Dieu tout-puissant, qui avez en partie découvert les desseins et déjoué les tentatives de ces conspirateurs papistes, qui n’ont comploté que pour la destruction et pour l’assassinat de la sacrée personne de Sa Majesté, qui s’efforcent d’introduire chez nous la tyrannie d’un pouvoir étranger et l’abomination d’un culte superstitieux, continuez, nous vous en supplions, &c. » De plus en plus, les nerfs se tendaient. Cette nuit-là même, l’appartement du P. La Colombière, au palais Saint-James, était violé. « Je fus arrêté en ma chambre, a-t-il écrit, à deux heures après minuit 247. » II y fut gardé à vue, plusieurs jours.


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Le samedi matin 16 novembre, le marquis de Winchester, chargé d’instruire le procès, accordait audience au noble Olivier du Fiquet, et, sur sa seule parole accompagnée d’un serment, sans aucune audition de témoins, donnait l’ordre de transférer La Colombière à la prison de King’s Bench. C’était un dimanche. « J’en fus tiré, deux jours après, a-t-il écrit, pour être confronté avec mon accusateur, devant douze ou quinze commissaires de la Chambre des Seigneurs. » Le P. de la Pesse a décrit la scène : « Avant que d’entrer dans le parquet, on le fit attendre dans une salle qui était tout proche, et là, à la vue de toutes sortes de personnes, il prit son bréviaire pour réciter l’office divin. Il se présenta ensuite à ses juges avec une modestie qui était un préjugé sensible de son innocence. A l’interrogation, les Seigneurs… montrèrent bien qu’ils ne le croyaient point coupable. On n’allégua contre lui que les conversions auxquelles il avait travaillé. Mais c’était une nécessité d’en user envers le Père comme s’il eût été criminel, pour n’être pas obligé, si on le déclarait innocent, de perdre les scélérats qui perdaient tant de gens de bien 248. » « Après cela, ajoute La Colombière, on me ramena en prison, où je fus gardé fort étroitement durant trois semaines. » Toutefois, la loi anglaise est formelle : témoin unique, témoin nul. Qu’à cela ne tienne, les tavernes de Londres regorgeaient de délateurs bénévoles. L’un deux, nommé Verdier, sa leçon bien apprise, comparut, dès le 19, devant lord Anglesey, délégué par la Chambre haute. Ainsi parés, Winchester et Anglesey purent apporter devant les Lords le résultat de leur enquête. Devant une brillante assemblée — composée de cinq ducs, dont « Son Altesse Royale le duc d’York », de quatre marquis, de vingt-neuf comtes, d’un vicomte, des deux lords le chancelier et le gardien du sceau privé, et de vingt-huit autres seigneurs —, « le lord marquis de Winchester rendit compte des


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deux interrogatoires, l’un d’Olivier du Figuetts (sic), l’autre de Francis Verdier 249. » On doit recueillir avec piété ces dénonciations : seuls griefs que la haine ait réussi à forger contre le redoutable jésuite. D’abord, la déposition d’« Olivier du Figuetts »… Devant les nobles lords, il fallait bien donner au délateur une particule de noblesse. « 1o La Colombière, jésuite et prédicateur chez la duchesse, a eu pendant l’espace de trois mois (à ma connaissance) de fréquentes communications avec M. Coleman, qui venait tous les jours s’entretenir avec lui dans sa chambre depuis onze heures du matin jusqu’à midi. De plus, M. La Colombière envoya son serviteur Lelièvre à la campagne durant l’espace de deux mois et demi et prit à son service le neveu de M. Coleman, qui avait de treize à quatorze ans. Et après cela M. Coleman fut mis en prison et M. La Colombière reprit son serviteur et renvoya le neveu de M. Coleman et alla demeurer à la campagne. Je sais en outre que M. La Colombière était en grande correspondance avec le P. La Chaize et avec le cardinal Bouillon. 2o M. La Colombière me dit, pour m’engager dans sa religion, que j’avais tort de faire tant de difficultés, que le roi ne m’empêherait pas de choisir la religion Romaine Catholique ; car il savait très bien que le roi était catholique de cœur. 3o De plus, quand je lui représentai « que le Parlement ne souffrirait pas la perversion en Angleterre », M. La Colombière me dit que « si le Parlement s’opposait aux catholiques romains, le roi le dissoudrait ». Et encore « que le Parlement ne serait pas toujours le maître ». 4o Et comme j’avais l’intention d’aller étudier à Oxford, il m’en détourna, me représentant que « si j’allais étudier à Oxford je remplirais mon esprit des erreurs que la théologie d’Oxford enseigne, contrairement à l’Ecriture Sainte ;


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que si je voulais retourner en France, il pourrait, par l’entremise du Père La Chaize, jésuite et confesseur du roi de France, me placer pour étudier au Collège-de-Clermont. Et aussi qu’il écrivit à Paris à un jésuite en l’absence du Père La Chaize ; j’ai lu moimême sa réponse dans la chambre de M. La Colombière. Et aussi qu’il avait dit au duc d’York qu’il m’avait détourné de mon intention d’être ministre et que son Altesse en exprima beaucoup de satisfaction, ce qui m’étonna fort. Mais alors, M. La Colombière me dit que je ne devais pas en être surpris, car son Altesse était catholique et recevait souvent les sacrements. 5o Ensuite, M. La Colombière a reçu beaucoup d’abjurations dans sa chambre, aussi bien de Français que d’Anglais. J’ai parlé dans sa chambre à un gentilhomme anglais, qu’il a envoyé en France pour être perverti par le moyen du cardinal Bouillon. 6o Que M. Drévil 250, un Français, amena à M. La Colombière un marchand anglais pour le pervertir, lequel M. La Colombière devait envoyer en France, ainsi que sa famille, chez le cardinal Bouillon. 7o Que M. La Colombière envoya secrètement des prêtres en Virginie, entre autres Mac Carty, prêtre irlandais, qui fut amené, par le serviteur de La Colombière et par son ordre, à M. Le Choqueux qui vivait dans le quartier de Savoy 251. 8o De plus, La Colombière a fait dire la messe chez M. Robert Augier, par Mac Carty, tous les dimanches et jours de fêtes. 9o Que La Colombière avait séduit M. Salomon, ministre au Savoy, pour l’enfermer dans un couvent, ainsi qu’une autre personne qui était venue avec l’intention d’entrer dans le ministère. La Colombière les avait envoyés en France et leur avait fait donner de l’argent en Picardie, dans la maison de son serviteur Lelièvre, et ils devaient passer jusqu’à Rome


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par l’entremise du cardinal Bouillon. C’est tout ce que je puis affirmer par serment et en présence des parties. » Cette lecture achevée, les nobles lords prêtèrent encore une oreille bienveillante à la relation des ragots de Verdier, le second témoin, requis par la loi. A cause de son insignifiance, Anglesey n’avait cru pouvoir en retenir que trois phrases ; et sans doute parce qu’il n’en était pas très fier, il n’assistait pas à la séance. On n’en lut pas moins le papier : « François Verdier dit qu’il y a cinq ou six mois il était chez M. La Colombière dans sa chambre et qu’il l’a entendu parler à M. Fiquet, le persuadant de se faire catholique. A quoi le susdit Fiquet disait : “Encore que tout ce que vous dites soit vrai, ce n’est pas faisable pour moi maintenant, tant que le roi ne le permet pas.” A quoi La Colombière répondit “que le roi ne prendrait pas en mauvaise part que Fiquet se fît catholique, puisque le roi était lui-même catholique de cœur”. Juré le 19e jour de novembre 1678. Coram me [« Devant moi »], Anglesey. » Le texte de ces dénonciations exige quelques remarques. A la fin de sa lettre à l’évêque Crompton, Fiquet rappelle ce mot du premier mémoire « mis au net » par Luzancy : que « La Colombière prenait soin d’un couvent de religieuses, cachées à Londres » : « Plusieurs filles, dans une maison auprès de Saint-Paul, qui vivent en religion monastique… » Quelles étaient ces religieuses ? En ces temps de misère, Londres n’en possédait pas d’autres que les Filles de cette noble et sainte femme qui s’appelait Mary Ward. Leur habitation était une maison tout ordinaire, qui n’avait rien de


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l’apparence d’un couvent. Ellesmêmes ne portaient habit ni coiffe qui les distinguât des personnes du monde. Fondées, dans le premier quart du xviie siècle, pour s’occuper de l’éducation des jeunes filles, elles y travaillaient sans enfermer leurs élèves, comme on le faisait alors, derrière des grilles de moniales, et prétendaient mener elles-mêmes la vie du cloître sans le secours de la clôture. Saint François de Sales concevait, à la même époque, pour des religieuses qui « visiteraient » les pauvres malades — nommées pour cela « de la Visitation » —, une ambition semblable. Ainsi qu’il arrive souvent aux troupes d’avantgarde, Mary Ward et ses compagnes reçurent, comme l’apôtre Paul, a dextris et a sinistris, des coups qui les obligèrent à se disperser. Les vicaires apostoliques d’Angleterre prétendaient que « les femmes ne sont pas destinées à l’apostolat ». Ils firent tant par leurs dénonciations que la Congrégation de la Propagande supprima les fondations de Mary Ward. En 1629, le Saint-Office ordonna même, dit-on, de l’emprisonner. Mais trois ans plus tard, Urbain viii, mieux informé, appelait ces audacieuses à Rome pour les protéger, et les autorisait à fonder « l’Institut de la Bienheureuse Vierge Marie ». Recommandée par le pape, en 1639, à la jeune Henriette de France, reine d’Angleterre, la communauté reprit naissance à Londres. Depuis lors, l’Institut continuait, autant que le permettaient les temps de trouble, sa tâche d’éducation 252. La fondatrice ayant calqué sa règle sur celle de saint Ignace, il n’est pas étonnant que ses Filles aient recouru, pour le soin de leurs âmes, au prédicateur de Saint-James. N’est-ce pas d’elles que parlait La Colombière quand il écrivait à son frère en juillet 1677 : « Mon Dieu, les saintes femmes que je connais ici ! Si je vous disais de quelle manière elles vivent, vous en seriez étonné » ? Autre manœuvre reprochée par le délateur au jésuite pendant que son serviteur Lelièvre prenait, au fort de l’été, deux bons mois de vacances à la campagne, il avait bien osé, pour le remplacer, recourir aux bons offices du neveu de Coleman, candide adolescent de


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treize à quatorze ans. N’était-ce pas afin de manigancer, plus à l’aise, loin des regards indiscrets, les derniers préparatifs du complot ? Interrogé à ce sujet, sur l’ordre de Shaftesbury, Coleman n’eut pas de peine à montrer qu’il n’avait prêté son neveu que pour rendre service, lui procurer de saines vacances auprès d’un éminent précepteur, qu’il aiderait en retour à se perfectionner en anglais 253. Enfin, devant Winchester, Fiquet notait ce détail que le prédicateur de la duchesse, lors de l’arrestation de Coleman, était « parti pour la campagne », donnant à entendre que, se sentant coupable, il s’était soustrait aux poursuites. La vérité est beaucoup plus simple. Passées les fêtes de l’Assomption et de la Nativité de la Vierge, Claude, épuisé par des hémoptysies de plus en plus rapprochées, dut profiter de ce que les prédications chômaient, pour prendre à son tour quelques semaines de repos. A l’approche des fêtes de la Toussaint, il était tout naturellement revenu au palais Saint-James. Et lorsque, le 14 novembre, Shaftesbury ordonna de l’arrêter, pas n’avait été besoin de fins limiers pour le « découvrir » : il était à son poste. N’est-il pas douloureux de penser que la première assemblée d’un pays, formée de l’élite de la noblesse où devaient tout de même se rencontrer des hommes d’honneur, mais terrorisée par des gens de sac et de corde, se soit condamnée « à siéger matin et soir », pour prêter l’oreille à des insanités ? Et l’on comprend qu’Antoine Arnauld, peu suspect cependant de partialité en faveur des jésuites, après avoir énoncé les chefs d’accusation libellés par Fiquet et le faux Luzancy, ait laissé jaillir de sa plume ces lignes indignées : « Je demande à tout homme raisonnable s’il y a rien dans ces articles qui ait l’ombre de conjuration contre la vie du Roy et contre l’Etat. Mais ce que disait Isaïe au peuple juif est vrai aujourd’hui à la lettre du peuple d’Angleterre :


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Omnia quæ loquitur populus iste conjuratio est (Is 8, 12). Tout est présentement conjuration. Un jésuite, autorisé par le Roy, étant aumônier de sa bellesœur, conseille à un moine apostat de retourner dans son couvent, c’est une conjuration. Il conduit quelques filles catholiques qui veulent vivre dans Londres en religieuses, conjuration. Il désirait que quelques prêtres pussent aller prêcher la foi aux infidèles dans quelques endroits de l’Amérique, occupés par les Anglais, conjuration. Rien sans doute n’est plus ridicule 254. » Entre-temps, leurs Seigneuries étaient informées qu’un incident d’une particulière gravité venait de se produire. Un Italien, Antonio, sacristain de la chapelle de Saint-James, était venu voir La Colombière dans son cachot et avait osé demander au marshal de King’s Bench, en faveur du prisonnier, une plume et de l’encre, « pour écrire deux mots ». Ce clerc, prétendait le marshal, voulait obtenir du jésuite l’indication du logement de ses deux dénonciateurs : dans quel but, sinon pour attirer sur eux et leurs familles la vengeance des papistes ? Encore une conjuration. Heureusement, Shaftesbury veillait. Antonio comparût le 20 novembre. C’est un simple, in quo dolus non est ; d’autant plus redoutable peut-être. « Son Altesse la duchesse d’York, raconte-til, m’a envoyé voir Colombier en prison et m’informer s’il ne manquait de rien. Pourquoi lui aurais-je demandé où habitent les deux accusateurs ? Tout le monde le sait : dans les plus sales tripots. » Shaftesbury ne le tient pas quitte. Sans retard, pour qu’il puisse convaincre Antonio de mensonge, le marshal est requis de se présenter, dès le lendemain, 21 novembre. Assigné également et confronté, Antonio maintient ses dires : « Une plume et de l’encre pour que Colombier pût écrire deux mots — pas deux noms d’hommes ni deux adresses — deux mots. » Vraiment, le complot tournait à la farce.


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Shaftesbury pourtant s’obstine. Le 22 novembre, assignation soudaine contre Lelièvre, pour rendre compte de ses vacances à la campagne. De plus, n’a-t-il rien observé de suspect dans les agissements de son maître ? Mais les explications du matois Picard sont tellement naturelles, qu’il est renvoyé subito 255. Le 23 novembre enfin, les Lords, dûment informés de toutes ces citations, notifications, enquêtes, contre-enquêtes et décharges, furent contraints d’avouer qu’on n’en pouvait rien tirer pour inculper La Colombière de haute trahison. En conséquence, leurs Seigneuries voulurent bien se contenter d’implorer pour lui la peine du bannissement. « Sur quoi, lisons-nous dans le procès-verbal, le Parlement rendit le décret suivant : D’après le rapport fait par le comité des Lords chargés de l’enquête sur l’horrible complot contre la personne de Sa Majesté ; d’après les interrogatoires d’Olivier du Fiquet et de François Verdier, reçus sous la foi du serment, il ressort que La Colombière, maintenant prisonnier à King’s Bench, a eu de fréquentes et longues communications avec M. Coleman et une grande correspondance avec le Père La Chaize et avec le cardinal Bouillon, et qu’il a tenté de pervertir les dits Olivier du Fiquet et François Verdier et d’autres à la religion papiste, usant à cette fin d’arguments de nature dangereuse, et a dans sa chambre reçu un grand nombre d’abjurations aussi bien de Français que d’Anglais et qu’il a envoyé secrètement des prêtres à la Virginie, desquels était Mac Carty, prêtre irlandais. Toutes ces choses étant de dangereuse conséquence et en opposition avec la paix et le gouvernement du Royaume, il est, par suite, ordonné par les Lords chargés du spirituel et du temporel que le Lord avec les verges blanches se ren-


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dra auprès de Sa Majesté pour exprimer humblement le désir de cette Chambre, qu’il plaise à Sa Majesté de donner l’ordre que le dit La Colombière soit banni de ce Royaume et de tous les autres territoires et domaines de Sa Majesté, quels qu’ils soient. » A la réception de cette supplique, Charles ii fit répondre que « l’ordre avait été donné ». En fait, il tergiversa. Bannir, pourquoi ? Il avait trop du common sense britannique pour ne pas apercevoir le caractère irréel des griefs allégués. Bannir, dans ces conditions, serait injustice manifeste. Lors du contrat de mariage de son frère, il avait, en faveur de la future duchesse d’York, promis un droit de chapelle, qui comportait évidemment un prédicateur. Si manquer de parole au jeune et impuissant duc de Modène pouvait être faute vénielle, l’offense à l’égard de Louis xiv serait gravement injurieuse. Charles tenait aussi de son grand-père le Béarnais un sens du ridicule assez vif, pour craindre, s’il paraissait prendre au sérieux de telles accusations, d’être la fable des salons de Paris. Il attendit. Tout cela ne prêterait qu’à rire si l’on ne songeait que, pendant ces kyrielles d’assignations, La Colombière, dans son cachot, soignait sa phtisie par le froid, l’humidité, la faim. A King’s Bench, rien ne permet de supposer que le régime fût différent que dans les autres prisons d’Angleterre. Or, malgré les améliorations qu’on ne cessa d’apporter tout au long du xviiie siècle, John Howard, après une enquête poursuivie pendant trois ans, nous trace de ces geôles, en 1784, un horrible tableau 256 : Nourriture affreusement réduite. Là même où le gardien recevait une allocation de vivres, « il prenait à ferme l’entretien des prisonniers et s’engageait à fournir à chacun pour un ou deux pennys de pain par jour, mais il réduisait cette portion à la moitiè ou moins encore ». L’eau manquait « dans beaucoup de prisons ». L’air y était si vicié, l’odeur si


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nauséabonde, qu’après une première journée de visite, Howard, poursuivi par ce relent, « ne pouvait plus, dans sa berline, voyager les portières fermées » ; le vinaigre de toilette, dont il se servait pour combattre cette puanteur, « s’empestait lui-même en peu de temps ». De son séjour à King’s Bench, La Colombière se contente d’écrire : « Après quoi [c’est-à-dire après son interogatoire], on me ramena en prison, où je fus gardé fort étroitement durant trois semaines. Messieurs du Parlement ayant appelé plusieurs fois, durant ce temps-là, les témoins que mon accusateur citait contre moi, et n’ayant pas trouvé ce qu’ils avaient d’abord espéré, qui était apparemment de grands éclaircissements sur la fausse conspiration qu’on attribue aux catholiques, ne me rappelèrent point 257. » On aimerait à connaître les sentiments du saint au cours de ces journées où il fut le témoin du Christ. Mais La Colombière n’avait, nous le savons, ni encre, ni plume, point de papier, peut-être pas de lumière. Pour nous renseigner, un seul mot, écrit de Paris un mois après : « Je serais bien long… si je vous disais toutes les miséricordes que Dieu m’a faites en chaque point et presque à chaque moment. Ce que je puis vous dire, c’est que je ne me suis jamais trouvé si heureux qu’au milieu de cette tempête. » Ibant gaudentes… Cependant, le roi hésitait toujours, harcelé de deux frayeurs contraires : crainte de Louis xiv, qui l’empêchait de bannir son prisonnier ; crainte du Parlement, qui ne permettait pas de le libérer. Espérait-il que, dans le tumulte des dénonciations, l’on finirait par oublier La Colombière à King’s Bench ? Les Lords insistèrent par une nouvelle adresse. Et Charles dut obéir. Déjà le conseil privé du 6 décembre avait enregistré l’ordre royal. Fort heureusement pour son honneur, le duc d’York en était exclu. Mais parmi les vingt-quatre membres présents, figuraient l’évêque de Londres, Crompton, et le comte de Peterborough, ce chef de légation qui, cinq ans auparavant, avait reçu à Modène le oui matrimonial de Marie-Béatrice et lui avait, en retour, confirmé la promesse


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d’un prédicateur. En politique, les engagements parfois comptent si peu ! Cependant, en plein conseil de ce 6 décembre, le roi et ses vingtquatre assesseurs furent avertis que le prisonnier venait d’être atteint de violentes hémoptysies 258. Un peu de pitié se glissa en certains cœurs et, séance tenante, un second décret fut libellé : « Puisque ordre est donné aujourd’hui par Sa Majesté en conseil que le geôlier de King’s Bench remettrait à la garde de Jean Bradley la personne de Monsieur Colombier, afin de le bannir et transporter au delà des mers, et puisque l’exécution a été diffférée jusqu’ici, parce qu’on a représenté que le prisonnier était dans un état de langueur, phtisique et crachant le sang, en sorte que le voyage pourrait mettre sa vie en danger, et que quelques jours lui sont absolument nécessaires pour recouvrer les forces qu’exige ledit voyage, et qu’il peut probablement se rétablir en respirant un air meilleur que celui de la prison, Sa Majesté a jugé bon d’ordonner que ledit Jean Bradley prendra M. Colombier en charge, lui accordant toutes les commodités qu’il désirera pour sa santé, de façon que son séjour dans la ville et ses environs n’excède pas l’espace de dix jours après sa sortie de King’s Bench, mais que, à l’expiration de ces dix jours, il parte avec son prisonnier pour la côte et remette ensuite au clerc du conseil en service une attestation que ledit prisonnier a été embarqué, pour être transporté au delà des mers. » La faveur de « respirer un air meilleur que celui de la prison »… Bien que le rétablissement ne soit envisagé que comme « probable », tenons compte à Charles ii et à son conseil de l’espoir qu’il met en ce traitement. Dix jours accordés à ce poitrinaire atteint d’une rechute grave. Générosité vraiment royale !


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Ce décret, que nous relevons dans les Registres du Conseil privé, confirme de point en point ce qu’écrit La Colombière : « Je tombai heureusement malade d’un crachement de sang…, ce qui donna lieu de demander au roi qu’il m’accordât du temps pour me rétablir. Il me donna dix jours, pendant lesquels on me laissa chez moi sur ma parole, où j’eus le loisir de dire adieu à bien des gens que j’étais bien aise de voir avant mon départ 259. » Conspirateur assurément redoutable, à qui l’on permettait de recevoir, à son gré, des amis, à quelques pas du palais de Whitehall ! Parmi ceux qu’il ne put saluer, on doit mentionner son compagnon du palais Saint-James, le P. Thomas Bedingfield, chapelain du duc d’York. Fort de son innocence, il s’était de lui-même présenté à ses accusateurs, le 3 novembre ; peut-être comptait-il sur la popularité qu’il s’était acquise, comme aumônier, à bord du vaisseau amiral à la bataille de Solebay. Mais Oates et Shaftesbury pouvaient-ils pardonner à. celui qui, au mois d’août précédent, mis par chance en possession des lettres fabriquées par Tonge, les avait loyalement fait porter au roi et avait failli tuer dans l’œuf le complot ? Bedingfield, étroitement emprisonné depuis six semaines à Gatehouse, y avait rapidement dépéri et devait y mourir le 21 décembre. Un autre jésuite, Edward Mico, surnommé Harvey, roué de coups par les soldats et brutalisé pendant plusieurs semaines, avait fini par succomber également, le 3 décembre, dans les cachots de Newgate. Quant au Provincial, le P. Thomas Whitbread, celui que l’on disait s’être empoisonné pour se soustraire aux supplices, il comparaissait, au moment même où La Colombière quittait Londres (17 décembre), en compagnie des Pères Ireland, Fenwick et plusieurs autres, devant la commission d’enquête. Ireland, procureur de province, avait été arrêté par Oates en personne dans la fameuse nuit du 28 septembre ; on se flattait de trouver dans ses comptes la preuve des sommes qu’auraient versées, pour le prétendu complot, don Juan, le P. de la Chaize, le Général des jésuites et le Provincial de Castille. Son incarcération


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fut maintenue ; et, pour se venger de n’avoir pu découvrir en ses livres la moindre trace de ces versements fantastiques, on devait le pendre à Tyburn le 24 janvier 1679. Whitbread et Fenwick, contre lesquels Bedloe lui-même ne put articuler aucune charge, furent néanmoins renvoyés à Newgate, et finalement suppliciés à Tyburn avec plusieurs autres, le 20 juin 260. Ainsi La Colombière quittait l’Angleterre en pleine tourmente. Il faut s’en souvenir, si l’on veut donner toute sa valeur à ce qu’il écrira de Paris dans quelques semaines : « Il m’a fâché d’en sortir [de cette tempête] et je suis tout prêt à m’y rengager… Priez-le, je vous en conjure, pour ceux que j’ai laissés dans un si grand trouble ; ils sont dignes de votre compassion et de votre zèle ; ils souffrent beaucoup, et la plupart avec une constance admirable. » Rappelons seulement, pour servir de commentaire à cette lettre, que le complot « antipapiste » allait se solder, rien que pour les jésuites, par « vingt-trois condamnations au dernier supplice et cent quarantesept morts dans la pourriture et la puanteur des prisons ». Tels sont les chiffres donnés par les Lettres annuelles des jésuites anglais en 1680 261. Elles ajoutent : « A chacun d’eux fut faite, avec la certitude de la vie, la promesse de la liberté et de magnifiques récompenses, à la seule condition qu’ils se reconnaîtraient coupables. Et pourtant, sur un si grand nombre, pas un ne se rencontra pour vouloir racheter le salut de sa famille, sa liberté, sa vie même, par un mensonge aussi pernicieux. » C’est l’honneur de saint Claude d’avoir pris rang parmi ces confesseurs de la foi.


Quatrième partie

IMMOLATION


chapitre xxv

L’« exil » en France Janvier 1680

a veille de la fête de saint François-Xavier, en 1674, nous l’avons vu (cf. Chapitre x), tandis que Claude faisait oraison, « un grand jour » s’était tout d’un coup produit dans son esprit. Il s’était cru, dans une vision d’avenir, « couvert de chaînes, traîné en prison, condamné pour avoir prêché Jésus Christ ». Bien que cette perspective l’eût « saisi d’horreur », il s’était offert « de bon cœur » à tout ce qui plairait à Dieu : « prison, calomnie, opprobre, mépris, maladie, tout ce qui sera de son goût ». Quatre ans ont passé… Calomnie, prison c’est fait. Maladie…, elle le tient et ne le lâchera plus. Désormais, il souffrira surtout de son impuissance. Avoir « eu entre les mains les plus belles espérances du monde », avoir entrevu dans l’avenir le plus proche « une grande moisson » ; et maintenant constater qu’il « ne peut rien faire 262 » ! Déception, qui se doublait d’une humiliation publique. Avoir été à Londres l’homme de confiance du P. de la Chaize et du roi de France ; et revenir les mains vides ! Pour une âme dont la « passion dominante est le désir de la vaine gloire », et qui n’a si longtemps rencontré que des succès, la souffrance fut amère. Le « miracle » d’anéantissement que le Père avait sollicité de Dieu se poursuivait. Il avait déclaré : « Un homme à qui on ne songe plus, qui n’est plus rien dans le monde, qui n’est de rien, voilà l’état où il faut que je sois à l’avenir, et je souhaite d’y être, en effet 263. » Il était exaucé. L’auréole de

L


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confesseur de la foi n’était, à son front, visible que pour les anges. Aux yeux des politiques, il n’était qu’un vaincu, incapable d’expliquer son bannissement d’Angleterre, sans risquer de se voir taxé d’imprudence, de zèle indiscret, peut-être pire encore. Pour établir les étapes de La Colombière à son retour en France, les premiers mois de 1679, sa correspondance ne fournit que deux dates certaines : la mi-janvier pour son arrivée à Paris, le 11 mars pour l’arrivée à Lyon. D’après les occupations signalées par ses lettres ou les documents contemporains, on peut entre ces deux dates, fixer son itinéraire de la façon suivante : à Paris, au moins deux semaines, jusqu’à la fin de janvier ; à Dijon (pour plusieurs conférences et quelques visites) deux semaines encore à partir du 4 février ; à Paray-le-Monial à peu près le même temps. Sitôt parvenu à Paris, le P. Claude informait son Provincial, le P. Louis de Camaret, de « l’exil auquel il était condamné ». Il sollicitait des ordres, puis ajoutait : « Il me fâche bien de retourner en la province en un état où apparemment je ne pourrai pas beaucoup travailler de cette année, ayant les poumons fort altérés. Néanmoins, les médecins d’Angleterre m’ont assuré que l’air de France et les rafraîchissements du printemps me remettront infailliblement en l’état où j’étais avant ce mal. La volonté de Dieu soit accomplie en toutes choses ! Je crois qu’au travail de la prédication près, je pourrai faire, dès cette heure, tout ce dont vous me jugerez capable ; et, si vous voulez même que je me hasarde à prêcher, je n’y sens nulle répugnance. » N’est-il pas touchant d’entendre La Colombière prononcer ici le mot d’« exil » ? Un Français parler de la sorte quand il rentre au pays de France ! C’est que l’Angleterre, le « pays des croix », était devenu « son » pays. Honteux d’avoir échappé à la mort, il s’en excuse auprès d’un de ses confrères 264 : « J’étais indigne d’un plus grand honneur, et je suis tout confus quand je fais réflexion que notre Seigneur a été obligé de


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me retirer de sa vigne, pour n’avoir pas trouvé en moi la ferveur, la fidélité qu’il demande de ses ouvriers. » A la maison professe de la rue Saint-Antoine, à Paris, La Colombière rencontra le P. de la Chaize. Tout l’invitait avec lui à de longs entretiens : la reconnaissance, l’amitié, et plus encore la nécessité de lui rendre compte de sa mission. La Gazette de France du 8 décembre précédent avait annoncé que « le sieur Coleman et un nommé La Colombière, prisonniers dans la Tour, avaient découvert des choses toutes nouvelles aux commissaires envoyés pour les examiner ». Comment le confesseur du roi n’eût-il pas désiré connaître ces « choses toutes nouvelles » ? Malgré sa bonté et la grande estime qu’il avait pour Claude, il est fort possible que le P. de la Chaize laissa, au cours de ces conversations, percer un peu d’humeur contre les catholiques d’outreManche : humeur qui se faisait jour, quelques semaines plus tard, dans une lettre au Père Général : « Les raisons ne manquent pas à Sa Majesté de se plaindre des catholiques anglais, qui sont entrés avec autant d’imprudence que de déshonneur en pleine révolte contre Elle 265. » La Colombière n’apparaissait-il pas un peu responsable de n’avoir pas su attacher les catholiques d’Angleterre aux intérêts de la France ? Le religieux avait mandé de Paris à son Provincial : « Si je ne recevais pas de lettre de Votre Révérence avant le vingt-neuf de ce mois, je partirais pour aller attendre à Lyon ses commandements, au cas que ma santé me le permette. » Les derniers jours de janvier, La Colombière se mettait en route. Le froid était cette année-là d’une rigueur exceptionnelle, au point que la Seine « restait gelée entièrement d’une rive à l’autre 266. » Aussi le malade ne put-il utiliser le transport plus confortable du « coche d’eau ». Cahoté de mille manières par les diligences de la poste, il fut heureux de prendre un peu de repos chez ses confrères du collège des Godrans, à Dijon 267. Au couvent de la Visitation, la Mère de Saumaise attendait le P. Claude. Elle était là chez elle. Née à Dijon, en 1620, et visitandine de Dijon, elle n’avait été prêtée à Paray, comme supérieure, que durant


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deux triennats ; mais rentrée à Dijon depuis 1678, elle exerçait au monastère les fonctions de directrice. On demanda au Père, disent les Annales de la communauté, une conférence pour toutes les religieuses, puis une spéciale pour les novices. A la Visitation de Paray-le-Monial, la Mère Greyfié remplaçait comme supérieure la Mère de Saumaise. Lors de son passage, saint Claude revit tout naturellement Marguerite-Marie et reçut ses confidences. Bien qu’elle vécût alors habituellement dans la paix de l’âme, de temps à autre elle éprouvait encore la peur d’être trompée et « de servir de jouet à l’esprit d’enfer ». « Ces craintes, écrit la Mère Greyfié, m’en inspiraient à moimême. Mais je fus rassurée par un entretien que j’eus avec le R. P. La Colombière… Il me fit connaître qu’il n’hésitait pas à croire que ce qui se passait en cette chère Sœur ne fût vraies grâces de Dieu. « Mais qu’importe, me dit-il, quand ce serait des illusions diaboliques, pourvu que cela produise en elle les mêmes effets que font les grâces du Seigneur ? Il n’y a, du reste, nulle apparence à cela, parce que le diable, en la voulant tromper, se tromperait lui-même, l’humilité, la simplicité, l’exacte obéissance et la mortification n’étant point les fruits de l’esprit des ténébres. » Sur cet avis, je me trouvai fort rassurée 268. La Colombière ne resta que peu de temps à Paray. Deux jours furent employés d’abord à se remettre de l’épuisement du voyage. « J’y ai travaillé ensuite durant huit jours, depuis le matin jusqu’au soir, écrit-il à la Mère de Saumaise, sans me sentir nullement incommodé. » Convaincu que tout le bien dont il a été le témoin est l’œuvre de la grâce divine, il ajoutait : « Je ne saurais vous dire combien Dieu m’y a donné de sujets de consolation. J’ai trouvé les choses dans une disposi-


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tion admirable. Il y a je ne sais combien de pauvres personnes, que j’avais oubliées, en qui Dieu a fait valoir des semences dont j’attendais peu… En huit jours de temps je n’ai pu avoir de longs entretiens avec tous ceux qui ont désiré me parler ; et néanmoins il a plu à la miséricorde infinie de Dieu de donner tant de bénédictions au peu de paroles que je leur ai dites, que tout le monde a été content et comme renouvelé dans la ferveur. » A Paray, La Colombière donna également une partie de son temps aux ursulines. Après avoir déclaré de l’une des demoiselles de Bisefranc — celle qui par ses instances épistolaires avait tant exercé sa patience — qu’elle « est un ange », il disait de l’autre : « La cadette n’est pas encore hors des épreuves ; mais elle se surmonte généreusement 265. » Ces mots désignaient Marie de Bisefranc, qui était toujours dans « les épreuves » du noviciat. Lorsque fut inauguré, en 1858, le nouvel hôpital de Paray, on apposa sur ses murs une longue inscriptions latine, relatant son histoire. Elle débutait par ces mots : « Cet Hôtel-Dieu, consacré dès les temps anciens à saint Joseph agonisant — établi par les moines pour recevoir et soigner les pauvres, les malades et les pélerins —, plusieurs fois, aux époques de guerres, ruiné de fond en comble et pillé —, fut enfin, au déclin du xviie siècle, sur les conseils 270 du Vén. Cl. La Colombière et de la B. M.-M. Alacoque, restauré et confié aux Sœurs de SainteMarthe de Beaune… » Cette inscription ne fait que confirmer une tradition, enregistrée déjà dans un ancien règlement de l’hôpital. Ce règlement précise même que « par les soins du Vénérable Père, en 1679, le 1er jour de may, les principaux de la ville [parmi lesquels deux Bouillet, le curé et l’avocat] firent un fonds pour la subsistance des pauvres malades ». « Sur les conseils » et « par les soins » du Père… Comment faut-il entendre ces mots ? Sans doute aurions-nous tort de majorer, en cette


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affaire de fondation, le rôle du saint. Mais, s’il ne participa point au détail de la réorganisation de l’hôpital, pourquoi douter qu’il en ait eu l’initiative et que les notables de Paray, dont plusieurs étaient d’anciens congréganistes du Père, aient profité de son passage en 1679 pour lui demander son concours, encourager les bonnes volontés et stimuler la générosité des habitants ? Après ces dix journées si pleines de bon travail, le malade quittait Paray et, par petites étapes, dont une au collège de Roanne, il atteignait Lyon le 11 mars. Sur les sentiments qui remplissaient le cœur de La Colombière lors de son retour à Lyon, une lettre du 23 mars nous renseigne pleinement : ambitions apostoliques, d’autant plus bouillonnantes qu’elles sont plus contrariées par la maladie. « Je suis ici depuis le onze de ce mois. Je m’y suis trouvé plus mal que je n’avais fait depuis mon départ d’Angleterre ; j’y ai même craché un peu de sang et me suis vu tout près de tomber au premier état. Je crois qu’une petite saignée m’a sauvée de cete rechute ; je suis un peu mieux, ce me semble depuis deux jours. Je mange de la chair depuis que je suis ici, même le vendredi et le samedi, par ordonnance du médecin ; le temps s’approche que je pourrai prendre du lait d’ânesse, duquel j’espère quelque soulagement ; la volonté de Dieu soit faite. Si la Providence me rappelle au pays des croix, je suis tout disposé à partir ; mais notre Seigneur m’enseigne, depuis quelques jours, à lui faire un sacrifice encore plus grand, qui est d’être résolu à ne rien faire du tout, à mourir au premier jour, ou bien de traîner en silence une vie infirme et languissante, n’étant plus qu’une charge inutile dans toutes les maisons où je me trouverai 271. » Les brumes de Lyon ne paraissant guère favorables au malade, son frère aîné proposa de l’emmener, en attendant la belle saison,


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respirer l’air natal. Lui-même décrit à la Mère de Saumaise la vie qu’il mena, durant quelques semaines, à Saint-Symphorien-d’Ozon. « C’est de la campagne que je vous écris, et où j’achève de faire quelques remèdes qu’on m’a prescrits. Vous voyez que je suis chez mes parents, ce qui est pour moi un grand sujet d’abjection ; et, au lieu de les édifier par mes discours et par ma manière de vivre, les médecins m’ordonnent de me taire ou de ne parler que pour me divertir. N’est-il pas vrai que voilà une vie bien humiliante 272 ? » Le malade n’était cependant pas encore réduit à l’immobilité. Quelques kilomètres au nord-est de Saint-Symphorien, dans un domaine de Corbas, où Claude avait sans doute des parents, la tradition se conserve d’une ou de plusieurs messes qu’il y aurait alors célébrées 273. C’est durant ce séjour à Saint-Symphorien que le Père reçut de lle M Marie-Marguerite de Lyonne une nouvelle bien surprenante. A son arrivée à Paray-le-Monial en 1675, il avait très vite discerné que Dieu « se réservait cette âme ». Mais comme cette demoiselle éprouvait pour la vie du cloître une invincible répulsion, La Colombière s’était bien garder de la brusquer. Quand elle se mit sous sa direction, en exigeant que jamais il ne l’obligerait à se faire religieuse, le saint avait promis, persuadé que l’Esprit Saint, sans l’aide d’aucun homme, saurait la décider, Depuis lors, elle menait dans le monde, auprès de sa mère, une sérieuse vie chrétienne. Aussi, quel ne fut pas son étonnement quand, aux environs de Pâques, il reçut de sa pénitente une lettre disant qu’« on voulait l’engager » dans « une nouvelle condition ». Il répondit aussitôt : « Je ne sais ce qui peut être arrivé depuis que je vous ai vue… Vous aviez des raisons de ne penser pas à la vie religieuse… Vous n’avez pas de santé ; les affaires ne vous détournent pas


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de l’union que vous souhaitez avoir avec Dieu ; vous vous sentez disposée à obéir à Madame votre mère ; vous pouvez faire, par vos discours et par votre exemple, quelque bien parmi vos amies et vous vous trouvez portée à faire ce bien. Jusques à ce que vous me disiez quelque autre chose je ne puis que vous dire qu’il faut que vous demeuriez comme vous êtes. » Cette lettre venait de partir, quand le Père en reçut une autre de la Sœur Alacoque, qui éclaircissait le mystère. C’est elle qui avait suggéré à Mlle de Lyonne un changement de vie. Notre-Seigneur m’a fait connaître « distinctement, écrivait-elle, qu’il la voulait pour épouse et qu’elle se fît religieuse 274 ». Mais ne se reconnaissant aucune grâce d’état pour conduire une personne du monde, elle n’avait risqué auprès de l’intéressée qu’une suggestion, et se hâtait de prévenir leur commun directeur. Rien ne montre mieux la confiance que La Colombière avait en Marguerite-Marie, que sa promptitude, en cette circonstance, à modifier son jugement. N’avait-il pas manqué de clairvoyance et de fermeté ? Sans retard, il adressa à Mile de Lyonne un nouveau message qui modifiait complètement ses directions antérieures : « Aujourd’hui, je me crois obligé de vous dire, pour des raisons qui me paraissent très bonnes, que j’ai changé de sentiment. Je suis d’avis que vous vous disposiez tout au plus tôt à faire à Dieu un sacrifice que vous n’avez que commencé et dont notre Seigneur demande la consommation… Il s’agit de donner à votre Epoux la dernière marque, ou plutôt la première marque de votre amour ; car à vrai dire, on n’a point encore témoigné qu’on aime Jésus Christ tout de bon, qu’on ne lui ait donné tout ce que qu’on peut lui donner… 275 »


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Cette lettre fut pour la destinataire un coup terrible. « Elle faillit en mourir », déclarent les annales de la Visitation. Profitant de ce qu’une de ses cousines, Françoise de Reciesne de la Vénerie d’Anthon, était mariée à Saint-Symphorien, « elle part le même jour avec un des messieurs ses frères, et va, comme une personne hors d’elle-même, recevoir sa dernière sentence de son saint directeur… l’assurant qu’elle venait se sacrifier à tout ce qu’il ordonnerait. Il lui dit : « Si Jésus Christ vous demandait pour son Epouse, le refuseriez-vous, ma Fille ? » Elle ne sut que répondre : « Oh mon Père ! — Refuseriez-vous cet honneur ? Pourriez-vous refuser Jésus Christ ? Dieu le veut. » Au même instant, toutes ses peines s’évanouirent et il lui sembla d’être en paradis… Et pendant son retour à Paray, elle était si transportée de joie qu’elle disait à Dieu : « Si d’entendre parler une personne qui vous aime, ô mon Dieu, est quelque chose de si ravissant, que sera-ce de vous entendre, vous voir et vous posséder éternellement ? » Mais Mme de Lyonne n’ayant point voulu consentir au départ de sa fille, « notre chère demoiselle », ressaisie d’une « mortelle répugnance » ne fut « pas trop fâchée que madame sa mère la retînt dans le monde 276 ». Le drame continuait. Le saint résolut d’user de fermeté. Il avait espéré que Mme de Lyonne « ne traverserait pas les desseins de Dieu ». Quand il apprit qu’elle disait : « Du moins, que ma fille attende ma mort pour entrer en religion », il lui écrivit : « Faites réflexions, s’il vous plaît, que toutes les raisons qui vous détournent de consentir à quitter une aussi bonne fille ne vous auraient pas, peut-être, paru si fortes, s’il s’était agi de la bien marier à cent lieues de vous, quand même vous n’auriez pu aller vivre avec elle, ni la voir plus d’une fois l’an ; après votre mort, Mademoiselle votre fille aura encore moins de santé qu’elle n’en a à cette heure, et elle aura plus de peine à s’accoutumer à la vie religieuse ; outre qu’alors vous ne ferez


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plus de sacrifice en la consacrant à notre Seigneur et qu’elle perdra la principale partie de son mérite qui consiste à se séparer de vous. Vous trouvez étrange qu’elle embrasse un état pour lequel elle n’a pas trop d’inclination. Mais il me semble que l’on n’a jamais trop d’inclination pour la croix. Je sais que j’avais une horrible aversion de la vie à laquelle je me suis engagé, lorsque je me fis religieux : et je n’ai guère vu de personne qui ne fît ce pas avec d’étranges répugnances, à la réserve de ces jeunes enfants que Dieu enlève au monde sans savoir bien ce qu’ils font, parce qu’ils n’ont pas assez de forces pour surmonter les difficultés, s’ils les voyaient 277. » Malgré de pareils accents, Mme de Lyonne ne se rendit pas. Mais sa fille avait trent-cinq ans. Sur de nouvelles instances de Marguerite-Marie, elle finit par entrer à la Visitation, à l’approche du printemps de 1680. La faiblesse de sa santé ne l’empêcha pas de vivre dans le cloître parfaitement heureuse et d’y atteindre sa quatre-vingtdeuxième année. Lutte ardente et sereine pour une vocation… Ce ne fut pas le seul combat où La Colombière, durant son repos forcé, eut à manifester ses dons de pacificateur. Il le fit sur un autre terrain, pour défendre la réputation d’un jésuite, le P, Jean-Baptiste Saint-Just, natif comme lui de Saint-Symphorien. Ce conflit faisait alors grand bruit dans les cercles religieux du Dauphiné et défrayait la chronique jusqu’à Versailles et même jusqu’à Rome. Dès son arrivée dans sa petite patrie, comment Claude n’en aurait-il pas perçu quelques échos ? Le P. Saint-Just était, depuis neuf ans, professeur de philosophie et préfet des études des jésuites de Grenoble. Son influence en ville était profonde, lorsque, en 1678, l’évêque, Mgr Le Camus, crut devoir demander aux supérieurs de l’éloigner du diocèse. Pour quels motifs ? Il se


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refusait à les indiquer. Le provincial, le P. de Camaret, n’ayant pas cru pouvoir lui donner satisfaction, l’évêque avait retiré à ce Père les pouvoirs de prêcher et de confesser. Le 13 juin 1679, paraissait, avec les encouragements du prélat, une Relation de toute l’affaire : opuscule de quatre-vingt-deux pages, auquel on procurait la plus large publicité. Les choses en étaient là lorque La Colombière, un peu reposé par son séjour à Saint-Symphorien et rentré à Lyon depuis la fin de mai, s’y trouva sans emploi. On lui montra la Relation. Quelqu’un — sans doute le Père provincial — lui suggéra : « Vous qui êtes Dauphinois et connaissez le P. Saint-Just, votre compatriote, vous devriez nous composer une réponse. » Le résultat fut une plaquette de quarante-quatre pages in-quarto. Comme cette brochure est rarissime, n’ayant eu qu’un très faible tirage, nous avons le devoir de la signaler. L’exemplaire conservé à la bibliothèque municipale de Lyon porte, en tête, à la suite du titre, ces mots « par le P. La Colombière ». Disons simplement que cette rédaction témoigne d’une modération et d’un calme peu ordinaires dans les plaidoyers. Dès les premières pages, se rappelant les messages d’amour de Paray-le-Monial, le saint proteste que, dans cette Réponse, « on tâchera de ne rien dire qui choque la charité chrétienne à laquelle on ne peut donner atteinte sans blesser le Cœur de Jésus Christ et sans renoncer à toute vertu ». Cependant, afin de prévenir les risques de nouvelles « contestations », pro bono pacis, le P. Saint-Just fut retiré de Grenoble et placé à Lyon au collège de la Trinité, où La Colombière allait l’avoir pour commensal durant deux ans.


chapitre xxvi

Suprême effort pour servir 1678-1681

a Fête-Dieu — qui tombait, en 1678, le 1er juin, approchait. Claude ne pouvait oublier l’octave, pour lui « privilégiée », où, quatre ans auparavant, il avait, à Paray-le-Monial, reçu tant de faveurs. Plus encore il se rappelait le message de réparation que le Christ, par l’entremise de Marguerite-Marie, lui avait donné mission de répandre. Il n’a pas encore quitté Saint-Symphorien, qu’il mande à la Mère de Thélis, supérieure de la Visitation de Charolles

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« Je ne vous écris aujourd’hui que pour vous prier de faire faire à toute votre communauté une communion extraordinaire, le lendemain de l’octave de la Fête-Dieu, non pas à mon intention, mais pour réparer, autant qu’il est en votre pouvoir, toutes les irrévérences qui auront été commises envers Jésus Christ, durant toute l’octave qu’il aura été exposé sur nos autels dans le monde chrétien… C’est une pratique que je vous conseille de garder toute votre vie. » A peine rentré à Lyon, au temps de la Pentecôte — après une brève étape au monastère de Condrieu, où la piété des religieuses l’a « extrêmement édifié » —, il se hâte d’adresser à sa « très chère sœur » Elisabeth la même demande :


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« Cette pratique m’a été conseillée par une personne d’une piété extraordinaire, laquelle m’a assuré que tous ceux qui donneraient à notre Seigneur cette marque de leur amour en retireraient de grands fruits. Tâchez de porter doucement vos amis à la même chose. » A la Mère de Saumaise, confidente, comme lui, des secrets de Marguerite-Marie, il se contente d’une allusion au désir de Jésus Christ : « Je suis sûr que vous ne l’oublierez pas. » Humbles débuts du puissant mouvement de réparation qui devait soulever les âmes chrétiennes. Par ces lettres et par d’autres qui suivirent au cours de l’été, nous apprenons qu’il y eut là une période de plusieurs mois, où la santé de Claude parut s’améliorer. De la part de Notre-Seigneur, MargueriteMarie lui « ordonnait de ne faire nul projet pour l’avenir, et, pour le présent, de prendre soin d’un malade que Dieu a confié à ses soins ». Dans ce but, il se soumet « encore une fois » au traitement du « lait d’ânesse », alors fort à la mode, et accepte d’aller de nouveau « à la campagne pour un mois ». Ayant ainsi recouvré quelques forces, La Colombière fut jugé capable d’occuper au collège de la Trinité un modeste emploi. On lui confia « le soin de quinze ou seize jeunes religieux » qui devaient, après leur noviciat, faire leurs études de philosophie. Sous le titre de praefectus juniorum, que lui donne le catalogue, le Père remplit cette charge pendant deux années scolaires, de 1679 à 1681. Parmi les « jeunes » qui purent à son contact s’initier à la dévotion au Sacré-Cœur, le plus célèbre est Joseph de Gallifet, futur Provincial de Lyon et Assistant de France, dont la science théologique et la douce ténacité parviendront, en faveur du Cœur de Jésus, à triompher de tant d’obstacles. Un demi-siècle plus tard, Galliffet rappellera ce qu’il devait à son maître 278. Et parlant ailleurs du vœu fait par son Père spirituel « d’observer inviolablement toutes les règles


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que saint Ignace a laissées à sa Compagnie », il déclarera : « Nous qui avons eu le bonheur de vivre avec lui et sous sa direction la dernière année de sa vie, nous pouvons en rendre un témoignage certain 279. » Par les lettres — trop rares — qui nous restent du P. Claude à de jeunes religieux, on devine avec quelle insistance et quel amour il les poussait à la perfection. A celui qui avait été son compagnon à Saint Symphorien, il écrit : « Profitez du repos que Dieu vous donne, mon cher Père, et servez-vous-en pour vous faire un saint. Peut-être que, si vous manquez cette occasion, vous n’en aurez jamais une pareille et vous perdrez pour le ciel bien des années de travail et de fatigue… Si vous voulez répondre aux faveurs que vous recevrez, soyez sur vos gardes contre les premières atteintes des passions, et surtout de l’amour du plaisir et de l’honneur. » Nécessité de l’effort personnel. « Vous faire un saint », cette expression est chère à saint Claude. Toutefois, on ne violente pas les cœurs. Si pressantes que soient les exhortations de La Colombière, plus grande encore est sa discrétion. Le premier guide de l’âme est l’Esprit Saint. Le soin principal du directeur, surtout à l’égard des religieux, est de les rendre attentifs aux motions intérieures qu’ils reçoivent. Sur le point de commencer ses études théologiques, un jeune recevait de Claude cet avis : « Je ne sais de quelles obligations vous voulez parler, quand vous me témoignez une si grande reconnaissance. Mais vous m’embarrassez bien davantage, lorsque vous me demandez des conseils pour votre conduite. Tout sérieusement, j’en voudrais prendre de vous. De plus, vous n’avez guère besoin d’instruction pour régler la vie que vous allez commencer. Vous vous plaisez à la solitude ; vous aimez l’étude et vous vous attachez, comme naturellement, à ce qu’il y a de plus


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important et de plus solide. Une personne qui a ces dispositions peut aisément se passer de tous les avis d’un homme même qui aurait autant de lumières que j’en ai peu… Je prévois que, dans ces quatre années, vous allez devenir un grand docteur et un grand saint ; car je sais que vous en avez grande envie et je ne vois pas ce qui pourrait vous empêcher de vous satisfaire en ces deux points… 280 » Des prévenances dont La Colombière entoura ses fils spirituels, il nous reste un précieux témoignage. Ayant à les diriger durant les huit jours de retraite qu’ils font entre leurs années scolaires, il « dressa », comme le dit le P. de la Pesse, « une manière d’instruction pour les y disposer 281 ». Nous aimerions, au moment où le saint approche de son terme, voir plus directement encore et plus profond dans son intérieur ! Mais les malades, soit manque de forces, soit parce qu’ils répugnent à faire confidence de leurs misères, écrivent peu. Marguerite-Marie même qui se voit encore parfois assaillie de doutes sur ses révélations, bien qu’elle « se soit donné l’honneur de lui écrire », n’en a pas, de longtemps, reçu de réponse. Heureusement pour nous, sur la fin de l’été, puis en hiver, lui parviennent deux lettres qui permettent de lire à découvert dans l’âme de son directeur. D’abord, cet aveu : « Je me suis privé jusqu’aujourd’hui de la consolation que j’aurais eue à vous écrire, parce que j’ai cru que Dieu souhaitait de moi ce petit sacrifice. » Puis, un complexe d’incertitude, si commun chez les malades, et si douloureux pour un cœur qui se voudrait tout à Dieu : « Il s’élève divers désirs, en mon âme, d’entreprendre plusieurs choses pour expier mes péchés et pour glorifier mon aimable Maître mais, dans l’état où je suis pour ma santé, je crains que ce ne soient des illusions et que notre Seigneur ne me juge pas digne de rien faire pour son amour.


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Je ne travaille qu’à recouvrer ma santé, comme on me l’a ordonné : mais sous ce prétexte, j’ai sujet de penser que je commets bien des lâchetés. » Malgré tout, la reconnaissance domine : « Remerciez Dieu, s’il vous plaît, de l’état où il m’a mis. La maladie était pour moi une chose absolument nécessaire ; sans cela je ne sais ce que je serais devenu ; je suis persuadé que c’est une des plus grandes miséricordes que Dieu ait exercées. La messe, déclare-t-il, est quasi l’unique exercice spirituel que je fais : encore m’en acquitté-je bien mal 282. » Dans cette lettre, La Colombière avait déjà rassuré MargueriteMarie contre une impression d’« insensibilité » et d’« endurcissement de cœur » dus, croyait-elle, à son « infidélité ». Mais, comme l’esprit de mensonge redouble ses coups, le directeur, peu de mois après, redouble aussi ses assurances : « Notre bon Maître a permis qu’il ne vous attaquât que par des artifices extrêmement grossiers, afin que je pusse les découvrir, tout ignorant que je suis. Je me réjouis et je loue Dieu de tout mon cœur de ce que tout retombe sur cet imposteur et de ce que vous êtes purifiée par tous les efforts qu’il fait pour vous détacher de votre Tout. Non, encore une fois, vous n’êtes nullement trompée ; il n’y a point d’illusions dans les faveurs que vous recevez de la miséricorde du Seigneur ; je n’ai nul sujet de vous soupçonner de dissimulation, ni d’hypocrisie ; et quoiqu’il y ait lieu de s’étonner que le souverain Maître s’abaisse jusqu’à des créatures si viles et si imparfaites, ce serait un blasphème de penser que sa bonté ne puisse aller jusque-là et qu’elle soit capable d’être surmontée par nos infidélités. »


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Et comme la sainte ne cesse d’objecter ses ingratitudes, le saint, sans nier qu’elle soit indigne de telles faveurs, reprend une fois de plus, pour l’adapter à ce cas spécial, sa doctrine de la confiance : « Tout cela ne peut me donner nulle défiance de votre état : au contraire, cela me persuade encore plus des miséricordes de Dieu envers vous, parce qu’il est digne de cette bonté infinie de se communiquer avec profusion à des âmes où rien ne l’attire que ces mêmes profusions et le plaisir qu’il a à faire du bien. Et je suis si sûr de ce que je vous dis, que, s’il était nécessaire, je pourrais vous répondre, sur le salut même de mon âme, que vous devez marcher avec confiance et ne songer qu’à être reconnaissante de la conduite que Dieu tient sur vous. Je ne vous ai jamais flattée ; je me sens encore plus éloigné de le faire que jamais, d’autant plus que je n’ai jamais regardé les bontés que Jésus Christ vous témoigne comme des biens qui soient à vous ou de vous, mais comme des effets de sa charité sans borne. » En rassurant la sainte, Claude n’a-t-il pas besoin lui-même qu’on le rassure ? Dans l’intervalle qui a séparé ses deux lettres — vraisemblablement en octobre 1680 —, une rechute s’est produite. « On croyait même que je devais mourir cet automne. Présentement, je suis mieux, ce me semble mais pour l’intérieur, il vous ferait grande compassion, si vous le voyiez. Je sens d’assez grands désirs pour glorifier notre grand Maître ; mais je ne sais comment les exécuter ; j’ai même sujet de craindre que tous ces désirs ne soient fort impurs et que ce ne soit plutôt l’envie de sortir de la vie obscure et abjecte que je mène à présent, qu’un véritable zèle ; car, dans le fond, si je m’acquittais bien du petit emploi que j’ai, peut-être feraisje plus de bien que dans des occupations plus laborieuses et


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de plus grand bruit. D’ailleurs, comme je suis déjà souvent retombé, je crains qu’il n’y ait de l’illusion à vouloir reprendre les exercices communs. Ce que je trouve de bon dans l’état où je suis, c’est une grande abjection, soit intérieure, soit extérieure ; je comprends que c’est un trésor inestimable ; mais priez notre Seigneur qu’il me le fasse aimer pour son amour 283. » Quelques semaines se passent. Et au sujet de ces forces qu’il espérait revenues, le Père doit écrire, en avril 1681 : « Je recommençais à en faire un si mauvais usage, que j’ai obligé Dieu à permettre que je sois retombé, depuis Pâques, dans les mêmes accidents qui m’ont conduit, déjà plus d’une fois, si pris de la mort. » Le « crachement de sang avait duré trois jours ». Et pourtant, si tenace est son illusion, que, peu de semaines après, il se reprend à dire : « Il me semble que le grand accident qu’on a cru devoir être mortel sera justement ce qui me servira à me rendre ma santé, ou entière, ou du moins telle que je pourrai encore servir notre Seigneur. » Puis, faisant un retour sur les sentiments qui l’avaient occupé, il confiait à sa correspondante : « Je n’ai jamais eu tant de joie, jamais je n’ai trouvé Dieu si bon à mon égard que dans le temps que je me suis vu dans le plus grand danger de mourir. Je n’aurais pas changé ce péril pour tout ce qu’il y a au monde de plus digne de nos désirs 284. »


chapitre xxvii

Dernières souffrances 1681-1682

epuis octobre 1680, le P. Gilbert Athiaud, l’ancien Instructeur de Claude au troisième an, gouvernait le collège de la Trinité. L’année scolaire achevée, il jugea, de concert avec le Provincial, que le climat d’entre Rhône et Saône n’était pas très indiqué pour le soulagement d’un poitrinaire. D’ailleurs malgré l’ignorance où l’on était alors des théories bacillaires, les supérieurs savaient qu’un malade sujet aux hémoptysies pouvait être contagieux pour ses jeunes pénitents. Le petit collège de Paray-le-Monial ne possédant ni écoliers internes ni étudiants jésuites, le risque de contagion y était moindre. De plus, tous le savaient, La Colombière y serait accueilli avec joie, soigné avec la charité la plus attentive, et sa présence, de bien des manières, y pourrait être utile. Dès le mois d’août, Claude se mettait en route pour la cité du Sacré-Cœur. C’est là que Dieu voulait le sacrifice de sa vie.

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Pendant sa retraite du troisième an, La Colombière, songeant au « métier » d’apôtre, qui exige « mille fatigues », avait écrit : « J’ai conçu qu’un apôtre n’est pas appelé à une vie molle, ni au repos. Il faut suer et se fatiguer, ne craindre ni le chaud, ni le froid, ni les jeûnes, ni les veilles. Le pis qui puisse arriver, c’est de mourir en servant Dieu et le prochain. La santé et la


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vie me sont, pour le moins, indifférentes ; mais la maladie ou la mort, lorsqu’elles m’arriveront pour avoir travaillé au salut des âmes, me seront très agréables et précieuses 285. » Ce n’était point là vaines paroles : le moment était venu de le prouver. Un autre jour, on se le rappelle, effrayé par les dangers que la passion de la vaine gloire fait courir à un apôtre, il s’était écrié : « Mon Dieu, je veux me faire saint entre vous et moi. » Mais, comme « c’est une espèce de miracle que de voir un homme qui ne perd rien de son humilité, rien de sa sainteté, dans les actions de zèle », il ajoutait, persuadé que « Dieu seul peut opérer ce miracle » : « Faites-moi saint, mon Dieu, et ne m’épargnez pas pour me faire bon car je veux le devenir, quoi qu’il m’en coûte 286. » Dieu s’était, en effet, chargé de ce miracle. Pour détacher ce « fidèle serviteur » de l’estime et des applaudissements du monde, il avait employé l’éloignement de la France, l’exil en un pays dont la langue lui était inconnue ; il avait permis les accusations devant la plus haute juridiction d’Angleterre, la prison dans un infect cachot. Dieu venait d’y adjoindre la maladie : une maladie longue, épuisante, qui faisait le vide autour du religieux et lui donnait de plus en plus le sentiment de son inutilité. Et voici qu’aux regards de cet homme de quarante et un ans, la mort, dans un horizon tout proche, semblait apparaître… « Mon Dieu, je veux me faire saint entre vous et moi. » Cette maladie, Claude l’avait clairement prévue, pleinement acceptée. Lorsqu’il arrive à Paray-le-Monial, au mois d’août 1681, La Colombière est dans un tel état de faiblesse qu’« il faut qu’on l’habille et le déshabille, car il ne peut se rendre aucun service à lui-même 287 ». En septembre et en octobre, « mes forces et le beau temps m’ayant permis de faire quelques promenades, j’en reçus du soulagement ; mais l’humidité


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et les pluies me replongèrent bientôt dans l’état où j’étais auparavant ». Depuis lors, « je me suis toujours fort incommodé d’une grande toux et d’une oppression continuelle ; cela a, de temps en temps, de petites diminutions et de petits accroissements. Je ne sors point, je ne parle qu’avec peine…, quoique d’ailleurs j’aie bon appétit et presque toutes les autres marques de santé. Je n’ai pu encore expérimenter si cet air m’est bon, car je ne puis respirer que celui du feu et de ma chambre ». Pour le reste, le Père déclare qu’il « ne peut être mieux » : « Les domestiques [c’est-à-dire les personnes de la maison] et les séculiers ont un zèle pour me fournir tout ce qui peut me ragoûter, qui va jusqu’à l’excès. Il faudra voir ce que Dieu nous enverra avec le printemps. » Parmi les gens de l’intérieur, empressés autour de Claude, une place de choix revient aux religieux de sa petite communauté. Le supérieur, d’abord, Simon Bourguignet : parent des Baudinot de Selorre, il n’avait pas de peine à partager l’estime et l’affection de cette famille pour le saint malade. Ensuite, trois autres prêtres : Antoine du Port, préfet des classes et missionnaire ; le professeur d’humanités, Claude Vuillard ; et le professeur de grammaire, Philibert Le Fèvre, qui remplissait aussi l’office de prédicateur. Quant aux personnes séculières dont le malade vante les attentions charitables, on doit mentionner entre toutes Catherine de Bisefranc. Si, en d’autres circonstances, elle a paru indiscrète et quelque peu exigeante, elle se montra ici, et jusqu’après la mort du Père, heureuse de se rendre utile et d’un dévouement inlassable. Dès que La Colombière en eut la force, il alla visiter au cloître celle dont la vocation lui avait coûté tant de peine, la Sœur MarieRosalie de Lyonne. « Que j’ai de joie, lui dit-il d’abord, de vous voir épouse de Jésus Christ ! » A quoi elle répondit : « O mon Père, que Dieu est bon ! » « Et restant tous deux, déclare l’annaliste du monastère, comme extasiés des effets merveilleux de la grâce, ils furent quelque temps sans pouvoir s’expliquer que par le silence. » Des paroles que « ce saint homme » lui dit ensuite la Sœur, longtemps


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après, se rappelait surtout ceci : « Tenez-vous toute votre vie devant Dieu comme un petit enfant devant son père. Vous ne trouverez de repos que dans son amour 288. » Quant à l’entretien que le saint eut avec Marguerite-Marie aux environs de la Toussaint, il n’en a livré que ceci : « Notre-Seigneur lui a dit que, si je me portais bien, je le glorifierais par mon zèle, mais qu’étant malade, il se glorifiait en moi. » C’est déjà ce que la sainte écrivait un an auparavant, à la Mère de Saumaise : « L’ayant une fois recommandé [le P. La Colombière] à la bonté de notre Seigneur, il me dit : “Que le serviteur n’était pas plus que le Maître, et qu’il n’y avait rien de si avantageux que la conformité avec son cher Maître. Et que, bien que selon l’œil humain, sa santé fût plus à la gloire de Dieu, la souffrance lui en rendait incomparablement plus ; car il y a du temps pour toute chose. Il y a temps pour souffrir, et il y a temps pour agir ; il y en a un pour semer, et un pour arroser et cultiver.” C’est ce qu’il fait à présent ; car le Seigneur prend plaisir de donner un prix inestimable à ses souffrances, par l’union qu’il a avec les siennes… 289 » Durant l’octave de saint François Xavier — cette période où il avait, six ans auparavant, reçu tant de lumières —, Claude put encore monter à l’autel. Mais Marguerite-Marie lui ayant « recommandé extrêmement le soin de sa santé et conseillé de ne plus dire la messe », il se contenta, quelque temps, « de communier tous les jours ». La sainte avait répété souvent, avec un sourire un peu triste, « qu’elle était sur le point de ne prier plus Dieu pour son directeur, voyant que, plus elle priait, plus mal il se portait ». « Dieu pourrait bien, déclarait le Père en rapportant ce propos, me renvoyer la santé, pour me punir du mauvais usage que je fais de la maladie. » Mais une lettre de Marguerite-Marie à la Mère de Saumaise, datant des premiers jours de 1682, est loin de donner cette impression de sécu-


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rité. Elle a vu le Père de nouveau et s’est acquittée de la commission dont l’avait chargée pour lui son ancienne supérieure. Puis ces mots : « Il est toujours bien mal ; lorsqu’il sera un peu mieux, il vous écrira. Je l’ai vu deux fois, il a bien de la peine à parler ; ce que peut-être Dieu fait ainsi, pour avoir plus de plaisir et de loisir pour parler à son cœur 290. » Au reste, le malade ne se fait guère d’illusion. Il est « très convaincu » qu’il ne peut pas se rétablir à Paray-le-Monial. Les difficultés qu’il éprouve à respirer lui ont « toujours fait dire que rien ne le soulagerait qu’un air extrêmement vif et subtil ». « Savoir si celui de Lyon est tel qu’il le faut, écrit-il, j’en doute un peu. Celui de Vienne me paraîtrait bien plus propre 291. » Tout récemment, le docteur Guillaume Billet, « qui a bien étudié le mal », s’est prononcé : il a « dit que ce n’est pas assez d’être deux ou trois mois dans un lieu élevé, qu’il y faut passer des années entières, pour donner le loisir à la nature de se remettre ». Il en a même écrit à son frère, le P. Antoine Billet, alors socius du Provincial de Lyon. Thérapeutique des sanatoriums modernes en perspective. Le supérieur de la résidence de Paray, au contraire, le P. Bourguignet, qui s’est affectionné au saint malade et lui « témoigne une bonté extraordinaire, aurait un peu de peine » à ce départ. En plein hiver, cela ne semble pas raisonnable. Sera-ce même possible ? comment « trouver une voiture commode et un temps favorable » ? Claude « remet le tout entre les mains des supérieurs ». Encore faut-il que ces supérieurs soient prévenus. Sa règle l’y oblige. « Quand vous remarquerez qu’une chose vous nuit ou qu’une autre vous est nécessaire concernant l’habitation, l’office ou les occupations, vous devez en avertir le supérieur ». La Colombière a fait le vœu d’observer toutes ses règles. Dans le cas présent, à quoi l’oblige celle-ci ? A écrire au Père provincial ? Peut-être. Mais il ne voit pas encore « que ce soit nécessaire ». Perplexités, scrupules… Pour s’étonner de ces hésitations, il faudrait n’avoir jamais approché un malade.


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La notice consacrée par Dijon à la Mère de Saumaise renferme quelques lignes du saint, détachées d’une de ses dernières lettres. Elles contiennent les enseignements suprêmes de la maladie et combien pénétrants : « Depuis que je suis malade, je n’ai appris autre chose si ce n’est que nous tenons à nous-mêmes par bien des petits liens imperceptibles ; que, si Dieu n’y met la main, nous ne les rompons jamais ; nous ne les connaissons même pas ; qu’il n’appartient qu’à lui de nous sanctifier ; que ce n’est pas une petite affaire de désirer sincèrement que Dieu fasse tout ce qu’il faut faire pour cela ; car, pour nous, nous n’avons, ni assez de lumière, ni assez de force. » Cette confidence est l’écho d’une attitude d’âme, prise cinq ou six ans plus tôt, celle-là même qui s’exprimait par l’Acte d’offrande constamment renouvelé depuis lors : « Sacré Cœur de Jésus, apprenez-moi le parfait oubli de moi-même, puisque c’est la seule voie par où l’on peut entrer en vous. » Son désir de « parfait oubli de lui-même », l’Esprit Saint le lui faisait réaliser sans qu’il en eût le sentiment consolant. Le P. Claude n’eut pas à intervenir auprès de son Provincial. La lettre du docteur Guillaume Billet avait suffi. Immédiatement prévenu, Floris La Colombière, frère puîné de Claude, qui remplissait alors à Vienne les fonctions de grand archidiacre de la primatiale, s’était dirigé sur Paray-le-Monial, avec une voiture douce et commode, afin d’en ramener le grand malade 292. Aucun préparatif, aucun adieu n’étant à faire, le départ devait avoir lieu aussitôt, un jeudi, en la fête de saint François de Sales. Avertie du projet, Marguerite-Marie fit dire au Père, s’il le pouvait sans contrevenir aux ordres reçus, de ne point partir. Etonné, Claude


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demanda, par écrit, à la sainte les motifs de ce désir. Et quand il eut reçu la réponse, par écrit également, il résolut, en plein accord avec le P. Bourguignet, de suspendre son voyage 293. Ce qui se passa durant les dix jours suivants reste obscur. Son frère renouvela-t-il ses instances pour le départ ? Reçut-on du Provincial de Lyon des instructions plus précises. Toujours est-il que Claude crut devoir, vers le 9 février, tenter un dernier effort. Une tradition locale, conservée jusqu’au siècle dernier, prétend même qu’« il se mit en route, parvint jusqu’à la colline de Survaux, mais qu’il ne put la franchir et dut revenir au collège 294 ». Un violent accès de fièvre le saisit ; et le 15 février, premier dimanche de carême, à sept heures du soir, il mourait, emporté dans un flot de sang. Dès cinq heures du matin, le lendemain, Catherine de Bisefranc vint annoncer à Marguerite-Marie la mort de leur commun directeur. La sainte se contenta de lui dire « Priez et faites prier pour le repos de son âme. » Mais sur les dix heures du même jour, elle lui écrivait : « Cessez de vous affliger. Invoquez-le. Ne craignez rien, il est plus puissant pour vous secourir que jamais. » Marguerite-Marie chargeait en même temps son amie d’aller au collège retirer la réponse qu’elle avait faite au dernier billet du P. La Colombière, cette réponse qui avait, le 29 janvier, suspendu le départ. Le P. Bourguignet refusa de la rendre, mais il voulut bien, pour expliquer ce refus, en donner lecture à Mlle de Bisefranc. Elle contenait ces simples mots : « Il m’a dit qu’il voulait le sacrifice de votre vie dans ce pays 295. » « Plutôt que de me défaire de ce billet, déclara encore le supérieur, j’aimerais mieux donner toutes les archives de la maison 296. » Huit ans plus tard, quand on demandera à la Mère Greyfié ses souvenirs sur Marguerite-Marie, elle répondra de Semur-en-Auxois où elle était supérieure : « Quand le Révérend Père La Colombière mourut, cette chère Sœur perdait en lui le meilleur ami qu’elle eût au


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monde. Comme je pris garde qu’elle ne me demandait point de faire pour lui, comme pour d’autres, des prières et pénitences extraordinaires, je lui en demandai la cause. Elle me répondit d’un air doux et content : “Ma chère Mère, il n’en a pas besoin ; il est en état de prier Dieu pour nous, étant bien placé dans le ciel, par la bonté et miséricorde du sacré Cœur de notre Seigneur Jésus Christ. Seulement, pour satisfaire à quelque négligence qui lui était restée en l’exercice du divin amour, son âme a été privée de voir Dieu dès sa sortie de son corps jusqu’au moment qu’il fut déposé dans le tombeau.” Je ne lui ai jamais ouï regretter sa perte… 297 » Si les souvenirs de Catherine de Bisefranc et de la Mère Greyfié sont exacts dans leurs moindres détails, il résulte de leur rapprochement que le saint fut enseveli dès le lendemain de sa mort, à dix heures de la matinée. Pareille hâte montrerait que l’on ne voulut d’aucune manière donner à ses funérailles un caractère de solennité. Il n’y eut, d’ailleurs, aucun cortège. Le saint fut inhumé dans la petite chapelle du collège, là où il s’était consacré au Sacré-Cœur de Jésus, là aussi où il avait si souvent, en réparation des péchés du monde, offert, avec le sacrifice de la messe, le sacrifice de sa vie. Jusque dans la mort, La Colombière fut, ainsi qu’il l’avait souhaité, l’« homme à qui on ne songe plus ». Comme pour donner satisfaction à cette soif de vie cachée, dans les archives de la Compagnie de Jésus où sont conservées les histoires de toutes les maisons de l’Ordre — histoires que l’on doit envoyer à Rome tous les trois ans —, on lit sous la plume du chroniqueur de Paray-le-Monial en 1682 : « Durant les trois dernières années, il n’y a rien qui soit digne de mémoire et mérite d’être consigné dans nos annales 298. » Eh quoi ! celui que le Christ a nommé son « fidèle serviteur et parfait ami » vient de mourir dans cette résidence de Paray, et l’his-


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torien de la maison, dans un rapport officiel destiné à son supérieur général, déclare n’avoir rien à dire !… Mais l’annaliste est-il coupable ? Que sait-il des dons exceptionnels accumulés par Dieu en cette âme de choix ? A part quelques supérieurs, qui donc s’en doutait ? Ses confrères le tenaient, assurément, pour un homme de très grand talent et pour un excellent religieux, mais qui ne tranchait peut-être pas d’une manière bien marquée, au dehors, sur tel ou tel autre. Et surtout il était considéré, depuis quelques années, comme un pauvre malade, pour lequel nulle part on ne trouvait d’emploi et qui, malgré la charité dont on l’entourait, se sentait à charge. On savait que cet homme était intervenu dans un monastère où se trouvait une religieuse bien discutée, qu’il s’était compromis en sa faveur et avait par là perdu aux yeux de plusieurs sa réputation de sagesse et de prudence. Marguerite-Marie n’écrira-telle pas : « Lui-même eut beaucoup à souffrir à cause de moi car on disait que je voulais le décevoir par mes illusions 299 » ? Et ce pauvre malade venait de mourir, exhalant son âme en une dernière hémorragie. Vraiment cela n’intéressait pas l’histoire d’une maison… « Un homme à qui on ne songe plus, qui n’est plus rien dans le monde, qui n’est de rien », n’est-il pas émouvant de constater que le P. La Colombière, pour son entourage immédiat, le fut jusqu’au bout ? Mais quand sa mort eut permis à ceux qui le connaissaient plus intimement de livrer leurs secrets, surtout quand on eut découvert son journal spirituel, la vénération fervente mais discrète, qui l’entourait de son vivant, se propagea très vite. Alors se vérifia ce que le P. de la Pesse déclare du saint religieux dans la Préface des Sermons 300 : « La grande idée qu’on avait conçue de sa vertu éclata… par des témoignages singuliers de vénération. Le magistrat demanda son corps pour lui consacrer un monument dans l’église de la paroisse. Le supérieur de la résidence ne jugea


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pas à propos de priver notre église de ce trésor précieux. On lui rendit avec empressement ces honneurs qui distinguent la sainteté et aujourd’hui, son tombeau est comme le dépositaire des vœux et de la piété des fidèles d’alentour. »


chapitre xxviii

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hargé par le Christ d’aider sa messagère, Marguerite-Marie, à promouvoir le culte de son sacré Cœur, Claude La Colombière avait été envoyé en un pays tournant à l’hérésie, où cette propagande était pratiquement impossible. Il est revenu en France, phtisique, incapable de tout travail intensif. Et voici qu’il meurt à quarante et un ans. Où donc est la sagesse des pensées divines ? Au lendemain du Calvaire, les fuyards d’Emmaüs avaient également parlé de faillite. Une fois de plus allait se vérifier la promesse du Christ : « Si le grain de blé meurt, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits. »

C

Nous avons relaté les efforts du saint vivant, pour faire connaître le Sacré-Cœur. Disparu, il poursuivit sa mission. Quel religieux bénéficia d’une telle rapidité dans la publication de ses œuvres ? Un an après sa mort, on les a déjà toutes recueillies et revisées, même les Prolusiones oratoriæ (14 février 1683). Et dès le mois de mars de l’année suivante, Anisson, libraire à Lyon, achève l’impression de six volumes, dont le premier était intitulé Retraite spirituelle du Père Claude La Colombière. La préface portait : « On ne doute point que le lecteur ne soit charmé de la sincérité de son âme, et il en admirera tout ensemble la pureté et l’élévation. »


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Contre l’attente des hommes, cet ouvrage apprit aux lecteurs bien d’autres choses encore. A la « Retraite du troisième an », les éditeurs avaient joint la « Retraite de Londres », qui contient le récit de l’apparition de juin 1675, suivi de l’Offrande au Cœur sacré de Jésus. Pour prévenir « l’embarras qu’on trouverait » à lire cette seconde Retraite, ils l’ont fait précéder du Mémoire en trois articles remis au Père lors de son départ de Paray-le-Monial. Mais savent-ils par qui ce « papier », comme ils disent, lui a été donné ? Se rendent-ils compte de la place qu’a tenue, dans l’âme de La Colombière, la dévotion au Cœur de Jésus ? Ils soupçonnent si peu l’importance de cette seconde Retraite — qui, par le nombre de pages, est, en effet, cinq fois inférieure à la première — que, dans le titre du volume, ils signalent simplement une Retraite spirituelle, celle du troisième an. Dans l’intention divine cependant, pour manifester au monde les révélations de Paray-le-Monial, c’était la seconde qui comptait. Le monde pieux fait au volume un accueil enthousiaste, mais il n’y remarque pas non plus la Retraite de 1677. La dévotion du religieux au Cœur de Jésus, les « ouvertures » faites par Dieu à cette « personne qu’on a sujet de croire être selon son cœur » ne retiennent pas son attention. Il admire la fidélité de La Colombière aux mouvements de la grâce, surtout son vœu, « capable, au dire du P. de la Pesse, d’effrayer les plus spirituels ». De tout le reste, visions, révélations, concernant une personne inconnue, anonyme, on ne se préoccupe guère. A la Visitation même de Paray-le-Monial, les esprits sur ce point ne sont pas en éveil. Quand, en 1685, on doit lire au réfectoire la Retraite spirituelle, l’assistante, à qui incombe la charge de prévoir les lectures publiques, l’a parcourue si rapidement qu’elle n’a pas pris garde aux dernières pages. Pourquoi se défier ? Dans un écrit du vénéré P. La Colombière, tout n’est-il pas également bon pour les âmes ? Le livre touchait à sa fin. En terminant sa retraite de Londres, l’auteur vient de noter combien « son cœur se dilate » à faire des actes de foi, surtout au sujet de l’Eucharistie, les auditrices vibrent à l’unis-


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son. « Vous êtes bien bon, mon Dieu, de vous communiquer au plus indigne de vos serviteurs ; soyez-en loué et béni éternellement. » Sans réserve, Marguerite-Marie et ses compagnes se sont associées à la même louange. Mais les notes de retraite, sans transition, coupent court, et dans un silence impressionnant retentissent ces paroles : « J’ai reconnu que Dieu voulait que je le servisse en procurant l’accomplissement de ses désirs touchant la dévotion qu’il a suggérée à une personne à qui il se communique fort confidemment, et pour laquelle il a bien voulu se servir de ma faiblesse. » Marguerite-Marie est sur les épines. « Etant, dit cette sainte âme, devant le saint Sacrement un jour de son octave… » Puis, tout le récit que nous connaissons… La supérieure, Mère Melin, voudrait bien interrompre la lectrice et précipiter la fin du repas. Mais ce serait souligner l’incident. Et pourquoi ne pas saisir l’occasion de rendre, devant toute la communauté, à la Sœur Alacoque, fût-ce au prix d’une confusion, l’estime que plusieurs s’obstinaient à lui refuser ? Ainsi serait proclamé publiquement, pour la première fois, le message de miséricorde qui devait retentir jusqu’aux extrémités du monde : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes, qu’il n’a rien épargné jusqu’à s’épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour. » La règle défend, au réfectoire, d’inspecter autour de soi ce qui se passe. Une novice pourtant, la Sœur Claude-Rosalie de Farges, ne peut retenir ses regards. Elle aperçoit sa chère maîtresse « baissant les yeux et dans un profond anéantissement ». Enfant terrible, au début de la récréation, elle s’approche d’elle et se risque à dire : « Ma chère Sœur, vous avez bien eu votre compte aujourd’hui à la lecture, et le R. P. La Colombière ne pouvait pas mieux vous désigner. » A quoi la sainte se contenta de répondre « qu’elle avait bien lieu d’aimer son abjection 301 ». De ce jour, au monastère, beaucoup de préventions et de susceptibilités tombent. La sainteté reconnue du P. La Colombière met au


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front de l’humble Marguerite-Marie comme une auréole ; elle autorise et accrédite sa mission. Désormais, la maîtresse des novices s’abrite derrière cette Retraite pour publier les désirs de son souverain Maître. Le 20 mars de la même année, elle informe, toute heureuse, la Mère de Saumaise, à Dijon, de ce qui se passe. Le 4 juillet, à la Mère de Soudeilles, qui vient d’être élue supérieure de Moulins, elle écrit avec une candeur admirable : « Nous avons trouvé cette dévotion dans le livre de la Retraite du Rév. P. La Colombière, que l’on vénère comme un saint. » Peu de temps après, Marguerite-Marie ne parle plus seulement des cloîtres, mais généralise son affirmation : « Il faut vous dire, écrit-elle à la mère Greyfié, une nouvelle…, touchant la dévotion du sacré Cœur de Jésus Christ : c’est qu’elle se répand partout par le moyen de la Retraite du Rév. P. La Colombière 302. » Un demi-siècle plus tard, le P. de Gallifet, si bien informé des origines d’un culte qui lui est très cher, confirmera tous ces témoignages en déclarant du Journal des Retraites : « Ce fut le premier moyen que notre Seigneur employa pour rendre publiques tant la révélation que la dévotion à son sacré Cœur 303. » Notre Seigneur ne s’en tint pas là. Afin de faire comprendre à Marguerite-Marie et, par elle, à tous, le rôle dévolu à son « fidèle serviteur et parfait ami », il gratifia la sainte d’une vision merveilleuse. C’était au soir de la Visitation 1688. En cette fête patronale de sa congrégation, Marguerite-Marie, comme elle l’écrit à la Mère de Saumaise, avait « passé tout le jour devant le Saint-Sacrement », recevant des « grâces particulières qu’elle ne peut exprimer ». Il lui fut alors « représenté un lieu fort éminent, au milieu duquel, sur un trône de flammes, était l’aimable Cœur de Jésus ». D’un côté se tenait la Sainte Vierge, de l’autre, « saint François de Sales avec le P. de la Colombière »… Tout alentour, de nombreuses Filles de la Visitation, assistées de leurs bons Anges. S’adressant à cellesci d’abord, la Sainte Vierge, « en leur montrant le divin Cœur », les


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assura qu’elle voulait les « rendre comme les dépositaires de ce précieux trésor », non seulement pour leur avantage personnel, mais pour « en enrichir tout le monde sans crainte qu’il défaille, car plus elles y prendront, plus elles y trouveront ». Ensuite, se tournant vers le bon P. de La Colombière, cette Mère de bonté lui dit : « Pour vous, fidèle serviteur de mon divin Fils, vous avez grande part à ce précieux trésor ; car s’il est donné aux Filles de la Visitation de le donner et distribuer aux autres, il est réservé aux Pères de votre Compagnie d’en faire connaître l’utilité et la valeur afin qu’on en profite 304. » Cette vision resta profondément gravée dans l’esprit de Marguerite-Marie. Plus elle va, plus elle acquiert l’évidence que le saint poursuit, du haut du ciel, un apostolat mystérieux de prière et d’intercession. Au spectacle de cette survivance terrestre de La Colombière, on évoque malgré soi le mot du Christ à ses apôtres qui s’attristaient de son départ : « Il vous est bon que je m’en aille. » Vivant, l’humble jésuite aurait-il joui d’une telle influence ? En dehors d’un petit nombre de cénacles, il n’eût rencontré que résistance. Devant le front inextricable formé par les railleries des libertins, le scepticisme des philosophes et l’inertie des chrétiens médiocres, sa parole se serait brisée. Aujourd’hui, envers et contre tous, la Retraite spirituelle a fait la percée. A la vérité, les adversaires se ressaisiront, comme pour saint Paul, a dextris et a sinistris ; et parfois leurs oppositions proviendront d’une prudence légitime. Tant de fausses dévotions pullulaient ! Rome se voyait obligée, à cette époque, « de condamner les erreurs d’une indiscrète piété envers sainte Anne, le culte de Marie dans l’Eucharistie, les égarements de faux dévots de saint Joseph, l’esclavage envers JésusEucharistie et Marie-Immaculée. Plusieurs écrits touchant les saintes religieuses Ursule Benincasa et Marie-Magdeleine de Pazzi avaient été prohibés 305 ».


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Comment s’étonner, dès lors, que la dévotion au Sacré-Cœur ait subi des alternatives d’avances et de reculs ? En 1696, un opuscule, dû sans doute au jeune P. de Gallifet, De Cultu sacrosancti Cordis Dei Jesu, fut rejeté, nous l’avons dit, par les reviseurs de la Compagnie de Jésus. Professeur de rhétorique à Lyon, le P. Croiset, pour avoir mis dans sa propagande une ardeur un peu trop impétueuse, et parce qu’il « paraît tourné aux opinions singulières », se voit écarté, pendant une dizaine d’années, du centre de sa province. En 1704, son livre est mis à l’index, sans que l’on fasse, d’ailleurs, aucun reproche à sa doctrine 306. Quand, après avoir été supérieur de la maison de Marseille, il revient à Lyon, comme recteur, au collège de la Trinité, le P. Croiset continue, pour satisfaire au désir de sainte Marguerite-Marie, à promouvoir une association sous le titre du Cœur de Jésus. Mais cette confrérie, qui comptait, parmi ses membres et ses directeurs, des jésuites tels que le P. de Gallifet, alors provincial de Lyon, plusieurs consulteurs de province, le prefectus de la congrégation des Nobles de Marseille, le recteur et maître des novices d’Avignon, est dénoncée à Rome au Père Général comme constituant « une espèce de parti… dont les membres ne cherchent qu’à se prôner et à se faire valoir les uns les autres ». Le P. Croiset est même accusé par le P. Gros de chercher à se recruter des partisans « en leur donnant force chocolat et force café 307 ». Chose moins étrange : les nombreux articles nécrologiques, ou ménologes, consacrés au P. La Colombière — nous en connaissons six 307 — font tous le plus complet silence sur sa dévotion au Sacré-Cœur. Non seulement ils ne parlent pas des révélations de Paray-le-Monial, mais s’ils nomment cette ville, c’est uniquement pour dire que le Père vint y mourir. Lorque la Congrégation provinciale de Lyon, en 1693, exprima le vœu qu’on insérât le Père au Ménologe de la Compagnie, elle motiva sa demande sur « le vœu remarquable par lequel il s’était obligé à observer les Constitutions », sur « sa vie à la cour d’Angleterre en réputation de sainteté », sur ses souffrances « en prison à cause de la religion catho-


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lique et sa condamnation à l’exil », sur « la pieuse vénération dont il jouit auprès de tous les habitants de Paray », et enfin sur « ses sermons qui dénotent un homme tout rempli de l’esprit de Dieu 309 ». Somme toute, magnifiques éloges du saint, mais qui suppriment d’un trait de plume la mission même pour laquelle Dieu l’avait mis en ce monde. « Les profanes s’imaginent parfois, dit avec une douce malice le P. Bainvel, qu’une dévotion qui se réclame des visions et des révélations d’une religieuse, est sûre de trouver créance en ce monde de prédicateurs, de confesseurs, de théologiens. C’est bien mal les connaître 310. » Malgré les obstacles, la Retraite spirituelle du saint poursuivait son œuvre de lumière, offrant à tous les regards les demandes formulées par le Christ d’hommages spéciaux envers son Cœur. Puisque tant de ménologes attestaient non seulement la « sainteté éminente » de La Colombière, mais encore « l’assemblage heureux de ses qualités naturelles et morales, son esprit juste et pénétrant », il fallait bien admettre qu’un culte dont il se proclamait le défenseur méritait l’attention des chrétiens. Aussi, le P. de Galliffet a-t-il beau jeu pour tenir bon. Lorqu’il devient, en 1723, à Rome, Assistant du Père Général pour les provinces de France, il trouve dans ses dossiers la lettre accusatrice du P. Gros. Bien loin de la détruire comme injurieuse, il la sauve du naufrage et la verse aux archives de son ordre, comme un spécimen des oppositions suscitées à sa chère dévotion. Elle y figure toujours, soigneusement cataloguée. Plus tard, il se contentera d’écrire : « La persécution fut vive. On en vint jusques à regarder ceux qui voulaient pratiquer ou établir cette fête du Cœur de Jésus, comme une espèce de secte capable de troubler l’Eglise 311. » Théologien de grande classe, il mettra au point les travaux qu’il poursuivait depuis un quart de siècle et profitera du crédit que lui assurait sa charge pour faire accepter, en 1726, au centre même de la catholicité, un ouvrage sur le Culte du Cœur sacrosaint de notre Dieu et Seigneur Jésus Christ. Ecrit en latin, ce livre facilita la connaissance des révélations de Paray-le-Monial dans tout le monde chrétien. Sept ans


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après, l’ouvrage, traduit en français, paraissait avec quelques additions, à Lyon, sous le titre L’Excellence de la Dévotion au Cœur adorable de Jésus Christ. Mais nommer le P. de Galliffet, c’est nommer un fils spirituel du saint ; c’est encore marquer sa survivance. Pour nous, à distance, quel avantage que le souvenir de cette « persécution vive » ! Quelle sécurité que ces batailles ! Au souvenir des ces opposants, comment ne pas évoquer le service rendu par l’incrédulité de l’apôtre Thomas, pour fonder notre foi en la résurrection du Christ ? En faveur d’une dévotion que les papes aujourd’hui recommandent avec une telle insistance, quelle garantie que ces longues hésitations et ces minutieux examens ! Le jour vint, où, témoin du rayonnement de ce culte, l’Eglise, observatrice attentive et souverainement équitable, déclara que La Colombière avait « mérité, avec le nom glorieux de héraut et d’apôtre du Cœur de Jésus, d’occuper une place d’honneur parmi les personnes d’élite qui ont le plus travaillé à établir et à répandre cette dévotion 312 ». L’Eglise a fait plus encore. Tant qu’avaient duré les préventions, la brume du discrédit avait naturellement enveloppé ses promoteurs. Mais quand l’Eglise eut établi la fête pour l’ensemble du peuple chrétien, par un mouvement inverse, la faveur dont la dévotion bénéficiait rejaillit sur ses apôtres. N’est-il pas juste qu’ils soient à l’honneur ? Et si, lors de ce revirement d’opinion, le regard de sympathie qui les environne découvre en leur vie des vertus héroïques, comment s’étonner que l’Eglise les proclame saints à la face du monde ? C’est ce qui est arrivé pour MargueriteMarie et pour Jean Eudes. A la suite du Procès ordinaire qui se déroula à Autun, du 7 décembre 1874 au 4 mars 1876, Léon xiii signait le 8 janvier 1880, le décret qui introduisait la Cause en cour de Rome. Le Procès apostolique sur la réputation de Sainteté et les Vertus en général, fut approuvé le 6 juin


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1888 ; le Procès sur les Vertus en particulier, ainsi que l’examen et l’approbation des Ecrits, le 28 janvier 1897. Le Procès sur l’héroïcité des Vertus fut instruit et achevé en quatre séances. Devant l’accomplissement du vœu fait par La Colombière d’observer toutes ses Règles, en face des attestations de Marguerite-Marie et du témoignage de NotreSeigneur lui-même, nommant Claude « son fidèle serviteur et parfait ami », les cardinaux ne pouvaient hésiter. Le 11 août 1901, Léon xiii publiait le décret sur l’héroicité des Vertus. Il y répétait ces paroles, déjà prononcées au cours du Procès, paroles émouvantes sur les lèvres d’un vieillard de quatre-vingt-onze ans : « Cette Cause est de nature à nous remplir d’une joie inaccoutumée… Elle réveille en notre âme le souvenir du temps de notre jeunesse, où nous prenions plaisir à lire les écrits de ce vénérable serviteur de Dieu, où nous nous délections grandement des saintes communications qu’il eut par lettres ou conversations avec la bienheureuse Marguerite Alacoque. » Le Pape ajoutait, faisant allusion à ce qu’il aimait à nommer « le plus grand acte de son pontificat », la consécration du 11 juin 1899 : « Notre joie s’accroît encore à la pensée de certaines circonstances du temps présent, celle-ci en particulier, que nous ayons voulu, au début de ce nouveau siècle, consacrer tout le genre humain, fatigué de souffrances, au Cœur très clément de Jésus Christ. Et que pourrait-il y avoir pour nous de plus désirable que d’élever un jour aux honneurs des bienheureux celui qui fut l’insigne promoteur et défenseur de cette dévotion très sainte et très salutaire envers Jésus ? » Cette joie fut réservée à Pie xi. Pour que des vœux pareils de béatifications puissent se réaliser, l’Eglise demande que Dieu, par la voix du miracle, apporte à la Cause trois fois son témoignage ; quatre fois même, si, pendant le Procès des Vertus, on n’a pu recueillir les suffrages de témoins oculaires. C’était le cas pour La Colombière. Cependant, Pie xi voulut bien dispenser du quatrième miracle, pour cette raison majeure que « ce vénérable servi-


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teur de Dieu fut un défenseur et champion intrépide du culte du Sacré Cœur de Jésus » et que « la bienheureuse Marguerite-Marie a fourni de ses vertus un remarquable témoignage ». Ce fut encore sur la parole de la sainte, que le Promoteur de la foi, gr M Salotti, dans la dernière pièce du dernier Procès, le 21 mai 1929, consentit à déposer les armes, c’est-à-dire sa « plume de censeur ». L’année précédente, il avait, contre les trois miracles proposées, mutiplié les objections. Mais en ce jour il déclare : « Sans aucune hésitation, j’estime que l’on peut procéder à la béatification solennelle de Claude de la Colombière, et de grand cœur je joins mes très humbles prières aux vœux de toute la famille ignatienne. » Le 7 juin 1929, fête du Sacré-Cœur, en présence de Pie xi qui venait, peu d’instants auparavant, de présider l’échange des ratifications du traité de Latran, le décret « De tuto » était proclamé ; et le 16 juin, les solennités de la béatification se déroulaient à Saint-Pierre. En cette année glorieuse, Paray-le-Monial ne pouvait être oublié. Une chapelle, dont la première pierre fut bénite le 1er juin, s’y éleva bientôt en l’honneur du nouveau bienheureux. A l’intérieur, formant rétable au-dessus d’un autel latéral entre le chœur et la nef, une châsse dorée, d’inspiration byzantine, contient les saintes reliques. Elle est dominée par un « gisant », chef-d’œuvre de sculpture religieuse et décorative, dû à l’orfèvre Cateland, qui représente le P. La Colombière « couché dans une lumière de gloire. Tout de cuivre doré, il s’allonge hiératique, les mains jointes. Et les plis — parallèles — de son grand manteau de religieux, tirés avec un art sévère, l’enveloppent de majesté ». Au-dessus, cette devise, empruntée au livre des Cantiques : « Una est columba mea. » La chapelle tout entière, avec sa lanterne octogonale surmontée d’un dôme, forme, à l’extérieur, « comme un énorme piédestal, où se dresse, svelte, mouvante dans ses lignes modernes, stylisées et hardies, la statue du Christ 313 ». De par la volonté de l’architecte, le P. Bossan, l’ensemble « est en réalité un sanctuaire du SacréCœur, une louange de lumière et d’art offerte au Christ : sa devise Mitis


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et humilis s’inscrit en lettres d’or sur le pourtour intérieure de la coupole ; les chapiteaux, les mosaïques, les vitraux monnaient, pour ainsi dire, l’histoire de sa Miséricorde ; et le tabernacle, où il habite dans la réalité de sa Chair et de son Sang, est, dans cette architecture, centre de perspective et centre de lumière ». Pouvait-on symboliser d’une manière plus parfaite l’enseignement qui se dégage de la vie du P. Claude La Colombière ? Qu’on soit, comme lui, étudiant ou professeur, en évidence aux yeux des hommes ou caché dans une maison de retraite, missionnaire ou prisonnier, à la cour des rois ou sur un lit de malade, l’on n’a rien autre à faire ici-bas que de porter le Christ et le montrer au monde.


Notes 1. Si la particule dite nobiliaire indiquait, en fait, ordinairement un titre de seigneurie sur quelque domaine, l’absence de cette particule n’était pourtant pas nécessairement signe de roture. Sur un acte de baptême de 1561, le bisaïeul de Claude est désigné comme « noble Benoît Colombier ». Sur les catalogues de la Compagnie de Jésus, sauf pour les quatre années que Claude passe à Paris et pour son année de troisième an à Lyon, jamais la particule nobiliaire ne précède son nom. De même après sa mort, les premiers éditeurs de ses œuvres le nommeront toujours « Claude La Colombière ». Ainsi feront encore en 1726 Les Mémoires de Trévoux, quand ils rendront compte de la première édition de ses Lettres spirituelles, qui venait de paraître à Lyon chez les Frères Bruyset, en avril 1726, p. 653 sq. 2. Les « élus » répartissaient les impôts et jugeaient les différends ou procès qui s’y rattachaient. 3. En latin : collegium Beatæ Virginis Mariæ auxiliatricis. C’est là qu’est installée aujourd’hui la mairie du ve arrondissement. 4. Œuvres, t. II, p. 99. 5. Deuxième sermon pour le jour de l’Ascension, t. I, p. 42. 6. Ingenium optimum ; judicium rarum prudentia excellens ; experlentia rerum satis magna ; profectus in studiis bene cœpit ; naturalis complexio suavis ; viribus delicatis ; ad omnia factus. 7. Gustave Dupont-Ferrier, Du Collège-de-Clermont au Lycée Louis-le-Grand, 3 vol. in-8o, Avant-propos. 8. Lettre à un scolastique qui allait commencer sa théologie à Avignon, t. VI, p. 298. 9. Cornelius Jansenius Iprensis suspeclus, 1650, in-8o. 10. C’est le chiffre donné par Funk-Brentano, qui précise que, sur ces 367 arrestations, 218 furent maintenues. « Mais les plus coupables se trouvèrent avoir des complices si haut placés que leur procès ne put être instruit » (Le Drame des Poisons, p. 132). 11. Cette parole avait été dite à la princesse de Guéméné, après les fameuses visites de Port-Royal, à la fin d’août 1664. Cf. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. V, ch. Il. 12. Au P. Etienne de Champs, 4 décembre 1668. 13. Lettres annuelles de 1669, fo 117.


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NOTES

14. Pierre Clément, Lettres, Instructions et Mémoires de Colbert, 8 vol. in-4o, 18611868, t. III, p. 111. 15. Lettres annuelles de 1667 et 1668, fos 89 et 94. 16. Ces lettres vont de 1711 à 1739. Dugas étant mort, Bottu de Saint-Fonds occupa les dernières années de sa vie à recopier, à la suite de quelques études littéraires, toute cette correspondance. L’ensemble constitue trois énormes in-folio de près de mille pages chacun. En 1890, un de ses descendants, Jean Bottu de Limas, avant de quitter le Beaujolais pour se fixer à Paris, en fit don aux jésuites de Mongré près de Villefranche. Un professeur d’histoire, le P. Comte, curieux des vieilles choses, y découvrit l’anecdote dont nous allons parler. Il en fit part au P. Charrier, qui l’inséra dans la biographie de La Colombière. 17. Lettre du 29 juillet 1738. 18. Lettre du 6 septembre 1738. 19. Lettre du 30 octobre 1738. — Les biographes qui ont écrit avant le P. Charrier (1894) ignorent même que La Colombière ait jamais habité Paris. 20. Histoire littéraire du sentiment religieux en France, t. VI, p. 403. 21. Histoire littéraire du sentiment religieux en France, t. VI, p. 405. 22. Œuvres, t. V, p. 443-469. 23. Ibid., p. 471-500. 24. Tout ce qui suit est tiré des Réflexions chrétiennes, au chapitre « de l’Education des enfants ». Œuvres, t. V, p. 183-189. 25. Au P. Platière, provincial, 6 septembre 1667 et 3 avril 1668. 26. Au P. Suffren, 3 janvier 1671. Le chocolat était alors un aliment de luxe. En 1693, Louis xiv le supprimera, par économie, à Versailles, les jours de réception. 27. Au P. Suffren, 31 mars 1671. 28. Lettre du 22 septembre 1671. 29. Au P. de Champs, 7 février 1673. 30. Lettre du P. Oliva au P. Pierre Boyer, provincial, 25 août 1676. 31. Œuvres, t. VI, p. 245-246. 32. Constitutions, 5e partie, ch. V. 33. Dans toute cette analyse, comme dans les chapitres suivants, les chiffres entre crochets renvoient aux paragraphes de l’édition des Maîtres spirituels. 34. Certains auteurs cependant sont d’un opinion contraire. Le R.P. Hugueny, par exemple, dans un article important sur l’imperfection (Dictionnaire de théologie catholique, t. VII col. 1297). 35. Lettres du P. de Condren. Cf. Henri Bremond, Histoire littéraire du sentiment religieux en France, t. III, p. 395 et sq.


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36. Voir le chapitre xx, « Epanouissement spirituel ». 37. Livre des Exercices spirituels, 1re annotation. 38. P. de la Pesse, « Préface » des Sermons. Œuvres, t. 1, p. 111. Le P. de la Pesse avait connu personnellement La Colombière, d’abord en Avignon, où il fut professeur avec lui en 1665, puis à Lyon, durant deux ans, en 1679 et 1680. 39. Oraison funèbre de Mme de Nérestang. Œuvres, t. 1 V, p. 480. 40. 1 Co 10, 31. 41. Il les qualifie d’« incongruités ». 42. Œuvres, t. VI, p. 272. 43. Réflexions chrétiennes, Œuvres, t. V, p. 429. 44. La visite épiscopale, en 1669, indique, pour toute l’étendue de la paroisse —c’està-dire y compris les hameaux et villages dépendant de la ville — « 1600 à 1700 communiants ». La visite canonique faite par l’archiprêtre de Charolles, en 1689, indique « environ 2200 communiants », soit une augmentation moyenne de 25 par an (Arch. départ. de Saône-et-Loire. Fonds Evêché d’Autun). 45. En félicitant le P. de la Chaize de sa nouvelle charge, le P. Oliva faisait une aimable allusion à son grand-oncle, le P. Coton, confesseur d’Henri iv : « Nihil jucundius mihi potuit accidere, cum proesagiam Societatem habituram in nepote Patrem Cotonum redivivum » (17 mars 1675). 46. Nous possédons, de sainte Marguerite-Marie, deux Mémoires autobiographiques. Le premier, comprenant divers fragments, écrits entre 1673 et 1677 sur l’ordre de la Mère de Saumaise, relate surtout des grâces reçues durant sa troisième et quatrième années de vie religieuse. Dans le 11e volume de Vie et Œuvres, publié par Mgr Gauthey, édit. 1915, ce Mémoire occupe 42 pages. L’autre, écrit, à partir de 1686, sur l’ordre de son directeur, le P. Rolin, remonte jusqu’à son enfance et jeunesse dans le monde. Il occupe dans Vie et Œuvres 89 pages. Dans nos références, nous désignerons le premier de ces Mémoires, dont nous sommes redevables à la Mère de Saumaise, par Autob. S. ; le deuxième, dont nous sommes redevables au P. Rolin, par Autob. R. 47. Auto. R., Gt t. II, p. 66 et 188. 48. Ibid., p. 561. Pour la chronologie de ces visions, assez délicate à établir — car la sainte en précise bien rarement les dates — nous suivons d’ordinaire le P. Auguste Hamon dans sa Vie de sainte Marguerite-Marie, chap. III-IV. Dans une lettre au P. Croiset (3 nov. 1689), la sainte déclare, au sujet des nombreuses faveurs qu’elle a reçues de Notre-Seigneur : « Je ne puis vous spécifier le temps auquel il me semble toutes ces choses s’être passées, ne pensant plus devoir être obligée d’en jamais parler. » 49. Autob. S., Gt. t. II, p. 162 sq. 50. Ibid., p. 144.


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NOTES

51. Quatrième lettre au P. Croiset, Gt. t. Il, p. 567 sq. 52. Autob. R., Gt. t. II, p. 71 sq. 53. Contemporaines, Gt., t. I, p. 132 et Languet, op. cit., p. 124 et 233. 54. Contemporaines, Gt., t. I, p. 139. 55. Autob. R., Gt., t. II, p. 89. 56. Ibid., p. 92. 57. Contemporaines, Gt., t. I, p. 133. 58. Quatrième lettre au P. Croiset, Gt., t. II, p. 569. 59. Autob. S., Gt., t. II, p. 146. 60. Ibid., Gt., t. II, p. 170. 61. Autob. R., Gt., t. II, p. 93. 62. Ibid., Gt., t. II, p. 93-94. La sainte place nettement l’entretien qui suit après la vision des trois cœurs et comme une conséquence de cette vision. On s’étonne que le P. Hamon ait interverti cet ordre. Vie, p. 177-181. 63. Autob. R., Gt., t. II, p. 94. 64. Voir plus haut, chap. IV. 65. Vie de la Vénérable Mère Marguerite-Marie, p. 130. 66. Tel est, en effet, le titre qu’il lui donne. Et au cours de cet acte, qui ne compte guère moins de deux pages, c’est également le mot d’offrande, avec ceux de don et de donation, qui reviendra, mais pas une fois celui de consécration. 67. La dévotion au Sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus Christ, p. 12. C’est nous qui soulignons. 68. Œuvres complètes, t. VI, p. 25-127. 69. Legatus divinre pietatis, l. IV, ch. IV, t. II. 70. Grande retraite, au début. 71. Œuvres, t. VI, p. 12. 72. Ibid., p. 27. 73. J.-V. Bainvel, La Dévotion au Sacré Cœur de Jésus, 5e édition, p. 364. 74. Ibid., p. 427. 75. L’Homme d’oraison, édit. 1866, t. IV, p. 1-28. 76. Lettre au R. P. Lebrun, eudiste, en tête de son ouvrage Le Bienheureux Jean Eudes et le culte public du Cœur de Jésus, 1918. 77. Cœur admirable, l. I, ch. II. Cité par le P. Lebrun, op. cit., 55. Par « cœur spirituel » de l’Homme-Dieu, le saint entendait « la partie supérieure de son âme sainte, qui comprend sa mémoire, son entendement et sa volonté ». 78. Croiset, Abrégé de la vie de Marguerite-Marie, p. 59.


NOTES

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79. Voir ses lettres à la Mère de Saumaise, à Mlle de Lyonne et à Mlle Marie de Bisefranc (t. VI, p. 342, 434, 632). 80. En religion, peut-être pour la distinguer de la Sœur Marguerite-Marie, on l’appela Marie-Rosalie. Tout ce qui suit, sauf avis contraire, est emprunté à l’Abrégé de la vie et des vertus de notre très honorée Sœur Marie-Rosalie de Lyonne, décédée en ce monastère de Paray, le 16 août 1725, âgée de 81 ans. 81. Œuvres complètes, t. VI, p. 253. 82. Visite épiscopale de 1669. Tous les renseignements qui suivent sont tirés soit de ce rapport, soit de quatre autres mémoires, rédigés à l’occasion des visites canoniques, entre 1671 et 1689 (Arch. Saône-et-Loire, G. 913 ; 933, pièces 3-6 ; 934, pièce 60). 83. Œuvres, t. VI, p. 305 sq. 84. Visite de 1689, loc. cit. 85. Visites ecclésiastiques de 1669 et 1674, loc. cit. 86. Lettre du P. La Colombière « à MM. de la Congrégation de Notre-Dame », 18 août 1677 (Œuvres, t. VI, p. 309-314). Les congréganistes furent si touchés de cette lettre qu’ils voulurent que chacun d’eux et leurs successeurs en gardassent copie. Informé, La Colombière répondit à Messire Bouillet : « Messieurs de la Congrégation sont trop sages pour songer à faire imprimer la misérable lettre que je leur ai écrite » (t. VI, p. 307). 87. Œuvres, t. VI, p. 464. 88. A l’abbesse de la Bénissons-Dieu, t. VI, p. 592. 89. Mémoire des Contemporaines, Gt., t. I, p. 149. 90. La Mère Balland, « déposée » de son supériorat, n’avait plus droit au titre de « Mère ». Marie-Béatrice montre, par cette appellation de « Sœur », qu’elle était au courant des moindres usages de la Visitation. Ces documents et ceux qui suivent sont conservés aux Archives d’Etat de Modène. 91. Lettre à Pomponne, 6 août 1676. — Pour les Lettres que nous citons des ambassadeurs français à Londres (Ruvigny jusqu’en 1676, puis Courtin et Barillon), cf. le Recueil des Instructions données aux Ambassadeurs et Ministres de France depuis les traités de Westphalie jusqu’à la Révolution française, dont la partie XXIV (« Angleterre ») a été publiée séparément en 1929 ; deux volumes chez de Boccard. 92. James the Second, p. 50 et 287-293. D’après Macaulay, la population du royaume était alors d’environ 5 200 000 habitants. 93. Lettre à Pomponne, 30 avril 1676. 94. Mémoire du 15 avril 1676. 95. Lettre de Courtin à Louis xiv, 20 août 1676. 96. Lettre du Roi à Courtin, 31 décembre 1676.


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NOTES

97. Lettre à Pomponne, 14 janvier 1677. 98. Cette longue Lettre, dont nous ne donnons que des extraits, fut jointe par Courtin à ses dépêches du 12 octobre 1676. 99. King Charles the Second, p. 238. 100. Sa qualité de Franc-Comtois n’était peut-être pas étrangère à l’estime de l’internonce des Flandres. La Franche-Comté, possession espagnole, ne devait devenir française qu’en 1678, au traité de Nimègue. 101. Raconté par Ruvigny à Pomponne, 18 septembre 1675. 102. Dixième lettre du P. de Saint-Germain à Coleman, 25 juillet 1676. « … Provided that the king’s confessor will name another. » 103. Œuvres, t. I, p. 442. 104. Préface de la 1re édition des Sermons, p. XXIV. 105. Lettre du 2 décembre 1677. 106. Lettre du 14 janvier 1677. Rappelons, une fois pour toutes, que le calendrier anglais n’ayant pas encore, à cette époque, adopté la réforme grégorienne, était en retard de dix jours sur le nôtre. L’arrivée de La Colombière — 13 octobre en style français — se trouva donc être le 3 octobre en style anglais. 107. Préface des Sermons, p. XXV. 108. A Mlle Catherine de Bisefranc, février et avril 1677. 109. P. de la Pesse, loc. cit., p. XXV. 110. Lettre du 20 novembre 1676, t. VI, p. 326. 111. Œuvres, t. I, p. 39. 112. Evêque de Salisbury, observateur attentif de son temps, Gilbert Burnet composa plusieurs ouvrages de polémique, dont Infallibility of the Roman Church confuted (1680). 113. Rapporté par Mme de Sévigné. Lettre à Mme de Grignan, 17 janvier 1689. 114. Mémoires de la Mère Croiset, conservés à la Visitation de Rouen. 115. Archivio Vaticano, Lettere dei Principi, vol. CIV. 116. Lettres du P. Galli, confesseur de la duchesse d’York, 4 et 11 mars 1677 (Archives d’Etat de Modène). 117. Archivio Vaticano, Lettere dei Principi, vol. CIV. 118. Mémoires historiques relatifs à S. M. la reine d’Angleterre, femme de Jacques II, 1 713. Archives nationales, K. 1302, no 220. 119. Lettre autographe, transmise par Courtin à Pomponne, 30 août 1677. 120. A la Mère de Saumaise, 12 novembre 1676, t. VI, p. 323. 121. A la même, 20 novembre 1676, t. VI, p. 326. 122. Cf. la 2e partie du chap. VI et la fin du chap. X.


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123. Voir, par exemple, ce qu’il écrit des pécheurs en quête d’incessants plaisirs. « Ceux qui les croient heureux sont aussi simples que ceux qui croient qu’une femme qui sent toujours l’ambre et le musc est fort saine. Ces odeurs sont souvent des remèdes contre la puanteur d’un cancer ou d’un poumon gâté, auxquels elle est obligée de recourir, pour ne pas sentir cette corruption et pour n’en empester pas les autres. Ainsi ces personnes qui passent de plaisir en plaisir… ce sont des parfums pour les empêcher d’être étouffées par les puantes vapeurs qu’exhalent continuellement les ordures de leur conscience » (De la Conscience, t. V, p. 195). 124. Œuvres, t. IV, p. 117-216. 125. De l’Habitude vicieuse, t. IV, p. 95. 126. 4e sermon pour les derniers jours de carnaval, t. III, p. 219. 127. Réflexions sur l’Eloquence, XVI. 128. De la Confession, t. IV, p. 125 sq. 129. Du Jugement universel, t. III, p. 345. 130. Pour les derniers jours du carnaval, t. III, p. 223, 232. — La Colombière n’a pas moins de quatre sermons qui portent ce même titre. 131. Ibid., t. III, p. 244. 132. Œuvres, t. II, p. 419 sq. 133. Réflexions chrétiennes. De l’Irrévérence dans les églises, t. V, p. 242 sq. 134. Pour le jour de la Purification, t. II, p. 243-246. 135. Pour la fête de tous les saints, t. I, p. 40. 136. Premier sermon pour les derniers jours du carnaval, t. III, p. 133. 137. Lettre de Ruvigny à Pomponne, 20 janvier 1676. 138. Lettre de Courtin à Pomponne, 18 janvier 1677. Pour stigmatiser le dévergondage qui régnait à Whitehall, Arthur Bryant n’a pas craint, jusque dans le titre d’un chapitre de la Vie de Charles II, qu’il développe ensuite longuement, de caractériser la cour royale par un mot douloureux et cinglant : « the Court of cuckholds » (King Charles II, IIe partie, chap. V). 139. De la Fuite du monde, t. III, p. 459. 140. Cf. H. Forneron, Louise de Kéroualle, Duchesse de Portsmouth (1886). Ce livre commence ainsi : « Louise de Kéroualle est la petite Bretonne qui nous a fait gagner nos Flandres, notre Franche-Comté. On doit tout donner à son pays, tout, excepté son honneur : la Bretonne n’a rien réservé. » 141. Du Jugement universel, t. III, p. 345. 142. P. de la Pesse, « Préface », op. cit., p. XXXI. 143. Louis de Mondadon, « Les Sermons du Père de La Colombière », Messager du Cœur de Jésus, juin 1929.


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NOTES

144. Deuxième sermon pour le jour de la Passion, t. 1, p. 306-326. 145. De la Mort, t. III, p. 268. 146. De la Médisance, t. IV, p. 451. 147. Lettre à son cousin Bottu de Saint-Fonds, 5 novembre 1736. 148. Premier sermon pour les derniers jours du carnaval, t. III, p. 130. 149. T. III, p. 428. 150. Réflexions chrétiennes. Des Elus, t. V, p. 408. 151. De l’Amour de Dieu, t. IV, p. 306. « Il nous a aimés avant que nous existions, mais aussi quand nous résistions. » Parole de saint Bernard. 152. Œuvres, t. VI, p. 7. 153. Id., t. IV, p. 215. 154. Bossuet, Oraison funèbre de Nicolas Cornel. 155. Pour le jour de l’Epiphanie, t. I, p. 226. 156. Quatrième sermon pour les derniers jours du carnaval, t. III, p. 248. 157. Premier et troisième sermons pour les derniers jours du carnaval, t. III, p. 146, 216. 158. Pour le troisième dimanche de l’Avent 1677, t. III, p. 111. 159. Pour le jour de la Circoncision, t. I, p. 174 sq. 160. De la Prédication, t. IV, p. 385. 161. Premier sermon pour le jour de l’Ascension, t. I, p. 387. 162. Ibid., t. I, p. 384. Voir surtout pages 396-408. 163. Œuvres, t. VI, p. 115 sq. 164. Pour faire disparaître de la cérémonie d’intronisation ce vestige d’un douloureux passé, il fallut, au début du xxe siècle, l’initiative hardie d’un autre jésuite. En 1906, le P. Bernard Vaughan, au cours d’un sermon où se pressait l’élite catholique de Londres, après avoir démontré la réalité de la présence du Christ au Saint-Sacrement, termina par une invective attristée contre le passage du serment royal où le culte eucharistique est traité d’idolâtrie. Edouard vii ayant prêté ce serment quelques années auparavant, ce fut dans la presse protestante un beau tapage. Peu de jours après, un horseguard réclamait le P. Vaughan à Buckingham. Au lieu de la réception affable à laquelle il était habitué, le jésuite ne trouve que froideur. Edouard vii le laisse pénétrer dans son salon, sans un regard, sans un mot. Devant lui, des journaux grands ouverts, ceux qui relataient le fameux sermon. « C’est vrai, Père Vaughan, ce qu’on raconte là sur vous ? — Oui, Sire, c’est vrai. — Et ces preuves sur ce que vous appelez la présence réelle sont bien l’expression de votre pensée ? — Sans doute, Sire. — Mais alors, vous n’êtes pas idolâtres, vous, les catholiques ? — Assurément non, Sire, nous n’adorons pas un morceau de pain ; nous adorons Jésus Christ,


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présent aux lieu et place du pain, dont rien ne subsiste que les apparences. » Il y eut un silence. Puis le roi reprit : « Eh bien, Père Vaughan, vous avez fait là une bonne action. Ce serment sera le remords de ma vie. Et je dois ajouter que les catholiques comptent parmi mes plus fidèles sujets. » Nous tenons ce récit de la bouche même du P. Vaughan. 165. Sermon pour le jour de la Fête-Dieu, t. II, p. 8. 166. Œuvres, t. II, p. 1-24. 167. Deuxième sermon sur la sainte Eucharistie, t. II, p. 33 sq, 45 sq. 168. Troisième sermon sur la sainte Eucharistie, t. II, p. 57. 169. C’est nous qui soulignons. Cet opuscule constituait, au dire du P. Charrier qui en a découvert le manuscrit à Rome, le premier jet du grand ouvrage que le P. de Galliffet, devenu Assistant de France, devait publier sur le Sacré-Cœur. (Charrier, Vie, t. II, p. 228, 285). Cf. Bainvel, La dévotion au Sacré-Cœur de Jésus (1921), p. 520. 170. Retraite de Londres, t. VI, p. 117. 171. « … strength and counsel of the Sacred Heart of Jesus, of which you are known far and wide among us as the Apostle. » 172. Le P. Wall devait être, en 1679, emprisonné à Worcester et pendu pour crime de prêtrise. L’épisode est rapporté par Sr Mary Philip dans sa biographie du P. La Colombière : A Jesuit at the English Court, p. 135 sq. 173. Première méditation, t. V, p. 3. 174. Deuxième méditation, t. V, p. 17. 175. Troisième méditation, t. V, p. 30 sq. 176. Deuxième méditation, t. V, p. 18. 177. Premier sermon pour le jour de la Passion, t. I, p. 255, 277. 178. Le monastère de Chaillot s’élevait au nord de la Seine, sur la colline où fut construit, lors de l’exposition de 1878, le premier palais du Trocadéro. Les visitandines y furent établies par la fille d’Henri iv, Henriette de France. La duchesse de La Vallière s’y réfugia lors de sa première évasion de Versailles. C’est là que Marie-Béatrice, fatiguée des intrigues de Saint-Germain, viendra chercher un peu de solitude. Ermitage, d’ailleurs, nullement austère : de vastes pelouses l’entouraient, tout le couvent et son église dominaient agréablement Paris et la campagne. Jadis, on avait forcé Marie-Béatrice à changer contre une couronne l’humble voile de visitandine. A Chaillot, sans le prendre, elle le retrouvera. Aussi la reine exilée se plaira-t-elle à dire que son palais de Londres ne lui était pas plus cher que sa retraite de Chaillot. 179. Lettre de la Mère de Soudeilles à la Supérieure de Chaillot, 27 mai 1701. 180. Des autres retraites que La Colombière put encore faire à Londres, il ne nous reste que cette indication dans une lettre du 2 décembre 1677 à la Mère de


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Saumaise : « J’espère que Dieu me fera la grâce d’en commencer une aprèsdemain, de laquelle j’ai grand besoin » (t. VI, p. 353). 181. Les numéros entre crochets, comme précédemment pour les chapitres du 3e an, renvoient aux paragraphes de l’édition des Maîtres spirituels. 182. Nous ignorons à combien se montait cette pension. Mais, puisque le premier confesseur de la reine recevait 300 livres sterling, le second 200, on peut supposer que le prédicateur de la duchesse d’York recevait au moins la moitié de cette somme, c’est-à-dire environ 3 000 ou 4 000 francs, or ce qui, en un temps où l’on pouvait vivre honorablement pour 200 ou 300 francs par an, représentait un abondant superflu. 183. Le P. de la Pesse déclare dans sa Préface, p. XXV : « Il l’employait [l’argent de sa pension] tout entier à de bonnes œuvres, et il s’imposa même, par un vœu exprès, l’obligation de n’en point faire d’autre usage. » 184. « Préface », op. cit., p. XXVI. 185. Cf. le chapitre VIII, vers la fin. 186. Pour exprimer les sentiments produits en l’âme par la possession plénière de Dieu, ces cinq mots font gradation depuis l’adoration (respect), qui est toujours et de toute manière à la base des actes de religion, jusqu’à l’exultation et à l’enthousiasme (joie, ferveur), qui provoquent en l’apôtre le zèle pour la gloire de Dieu et la propagation de son règne. 187. « Quand on a de la simplicité, on laisse à Dieu tout le soin de nous-même, non seulement pour ce qui regarde le temporel, mais aussi pour ce qui regarde le spirituel et l’avancement de nous-même en la perfection » (Entretiens, VII. édit. d’Annecy, VI, 105). Combien de passages semblables sous la plume du saint docteur ! 188. Histoire du sentiment religieux, t. VI, p. 408 sq. 189. « Préface », op. cit., p. XXXI. 190. P. Maurice Pontet, dans un panégyrique prononcé à Paray-le-Monial. 191. « Préface », op. cit., p. XXIII. 192. Deuxième sermon pour la Passion, t. I, p. 301. 193. A la Mère de Saumaise, 12 novembre 1676, t. VI, p. 323. 194. Pour le jour de l’Epiphanie, t. I, p. 205. 195. A la Mère de Saumaise, 17 février 1677. 196. A Humbert La Colombière, fin juillet 1677. 197. A la Mère de Saumaise, 9 mai, 27 juin et 12 juillet 1678. 198. A la Mère de Saumaise, 2 décembre 1677. 199. A la même, mars, 6 mai et 19 septembre 1678. 200. A la même, 19 septembre 1678.


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201. Toute cette scène, des 5 et 6 février 1685, a été racontée avec délicatesse et grandeur par Arthur Bryant, King Charles II, p. 367-370. 202. De cette glorieuse assemblée furent suppliciés, à Tyburn, le 24 janvier 1679, le P. Ireland, Procureur de province à Tyburn, le 20 juin 1679, les P. Harcott (ou Whitbread), Provincial, Waring (ou Harcourt), Fenwick et Turner ; à Usk, le P. Baker. Moururent des tourments de la prison : le 3 décembre 1678, le P. Harvey (ou Mico), socius du Provincial ; le 21 décembre 1678, le P. Bedingfield (ou Mumford) ; enfin, le 27 septembre 1679, le P. Jenison. 203. A la Mère de Saumaise, juillet 1677. 204. A la Mère de Saumaise, 19 septembre 1678. 205. A la Mère de Saumaise, 19 septembre 1678. 206. C’est ainsi qu’il appelle parfois l’Angleterre, vg. dans une lettre du 23 mars 1679 à la Mère de Saumaise. 207. Voir les dernières pages du chapitre VIII. 208. A une visitandine anglaise de Charolles, t. VI, p. 541 et 548. 209. A une visitandine de Paray, t. VI, p. 474. Le P. Charrier pense que cette lettre fut écrite à Marguerie-Marie, lors d’une de ses maladies graves. 210. Sixième méditation sur la Passion. 211. A une visitandine de Paray, t. VI, p. 484. 212. A une visitandine anglaise de Charolles, t. VI, p. 539. 213. A la Sœur Marie-Rosalie de Lyonne, t. VI, p. 454. 214. A son frère Humbert, fin juillet 1677. 215. A Marie de Bisefranc, t. VI, p. 629. 216. A sa sœur, visitandine à Condrieu, t. VI, p. 266. 217. A Mlle de Lyonne, t. VI, p. 421. 218. T. VI, p. 294. 219. « Vous avez confessé les péchés de Charles, non ceux de l’empereur » (Réflexions chrétiennes. Des devoirs d’état, t. V, p. 175). 220. A Catherine de Bisefranc, t. VI, p. 659, 676, 692. 221. A une dame inconnue, t. VI, p. 601, 603. 222. A Marie de Bisefranc, début de 1677 et avril 1678. 223. T. VI, p. 578 et 579. 224. A Marie de Bisefranc, encore dans le monde, t. VI, p. 621, 638. 225. A une dame inconnue, t. VI, p. 603. 226. T. VI, p. 673-687. 227. Ibid., t. 653. 228. Osmund Airy, Charles II, 1904, p. 330.


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NOTES

229. Hume, Histoire de la Maison de Stuart (éd. 1760), t. III, chap. V, p. 240. 230. Paru à Cologne en 1677. Attribué à Jean Paul, comte de Cerdan. 231. La scène a été décrite par Hume dans son Histoire de la Maison de Stuart, t. III, chap. V. 232. Pour toute cette histoire, nous suivrons de préférence le récit du biographe le plus récent de Charles II, Arthur Bryant, sans négliger les auteurs déjà cités : Hume, Lingard (très détaillé), Macaulay, Airy, Pollock, en les contrôlant par les témoignages, souvent inédits, de contemporains, comme Barillon et Ronchi. L’histoire d’ensemble de la « Terreur » papiste est encore à écrire. L’une des meilleures études, bonne par le choix même de son titre, est une thèse américaine de F.S. Ronalds, The Attempted Whig Révolution Of 1678-1681 (Illinois Studies in Social Sciences), Urbana, 1937. 233. Cet épisode des fausses lettres est raconté par plusieurs, notamment par Ronchi, chapelain de la duchesse d’York, dans une dépêche du 13 octobre 1678, conservée aux archives de Modène. 234. En fait, le P. Whitbread ne mourut pas. Rétabli, il fut, trois mois après (17 décembre), cité devant la commission d’enquête, poursuivi pour le seul crime d’être Provincial des jésuites, incarcéré et finalement pendu à Tyburn, avec quatre de ses frères, le 20 juin 1679. 235. Lettre du 4 novembre 1674, citée, comme les suivantes, par Hume, op. cit., p. 504 sq. 236. 29 juin 1674. Cette lettre, de plus d’une page in-fo, ainsi qu’une autre de septembre 1674, d’égale longueur, furent produites au procès comme « adressées au P. de la Chaize ». Mais ce religieux ne devint confesseur de Louis xiv qu’en février 175, et n’avait auparavant aucun rapport avec Versailles. Ces erreurs, prouvent que, dans toute cette affaire, et quand il s’agissait de compromettre un personnage, les juges « n’y regardaient pas de si près ». Hume, qui cite ces lettres, avait raison de dire : « On jugera quelle était la force de cette preuve » (p. 501). 237. Lettre de Jacques Ronchi, chapelain de la duchesse d’York, au duc de Modène, 17 octobre 1678. 238. Arthur Bryant, loc. cit. 239. Rapporté par Hume, op. cit., p. 233. 240. Injustice qui devait persévérer jusqu’en 1829. 241. Lettre du 5 décembre 1678. 242. The Jesuits and the Popish Plot, p. 159. 243. Lettre de Humphrey Prideaux à John Ellis, 29 juillet 1679. Citée par Bryant, p. 289. 244. Lettre à un jésuite de ses amis, janvier 1679.


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245. La citation des Conspirations d’Angleterre, faite par Antoine Arnaud, porte, en style français, « le lundi, 21 novembre ». Mais, pour le calendrier anglais d’alors, c’était le 11. 246. Cette phrase, comme les extraits suivants, appartient à la lettre déjà citée, écrite de Paris en janvier 1679. 247. « Préface », p. XXVIII. 248. Nous traduisons les rapports Winchester et Anglesey d’après le Journal of the House of Lords. On se convaincra mieux encore de leur exactitude, en les comparant avec la lettre de dénonciation, écrite en français par Fiquet à l’évêque de Londres. Cette lettre était conservée, au siècle dernier, dans la bibliothèque du marquis de Bath. En 1890, sur la demande de la duchesse de Buccleuch, sœur du marquis, le P. Charrier en obtint une copie. Nous l’avons dans l’édition complète du présent ouvrage, p. 559-563. 249. Peut-être le Père d’Obeith, jésuite français, qui résidait de fait, à l’ambassade de France. 250. Quartier construit sur l’emplacement du palais bâti jadis par Philibert, comte de Savoie ; situé près de Sommerset House, entre la Tamise et le Strand. 251. Sur Mary Ward, cf. sa Vie, par la Rév. Mère Salomé (Spes, 1926) et un Portrait par la Rév. Mère Rubatscher (Apostolat de la Prière, 1929). 252. Shaftesbury Papers, à la date du 19 novembre. 253. Apologie pour les Catholiques, p. 475 sq. 254. Shaftesbury Papers, aux 20, 21 et 22 novembre. 255. John Hovard, The State of Prisons in England and Wales, 1784. 256. Lettre écrite de Paris, à un jésuite, janvier 1679. 257. II écrira lui-même quelques semaines plus tard, à la Mère de Saumaise : « Mon mal s’est renouvelé dans la prison. » 258. Lettre de janvier 1679. 259. C’est donc à tort qu’une visitandine anglaise du monastère de Charolles prétend que le P. La Colombière assista au supplice de quelques-uns de ses confrères. Sauf le P. Mico, tous furent suppliciés en 1679, alors que La Colombière avait déjà rejoint la France. Sur ces martyrs, on trouve d’abondants détails dans le Ve volume des Records of the English Province of the Society of Jesus, spécialement p. 130-132, 220-263. 260. Parmi les 136 martyrs anglais béatifiés par Pie xi le 15 décembre 1929, on compte Edward Coleman et 22 jésuites, prêtres ou frères coadjuteurs, dont 11 en 1678 et 1679. A ce nombre, il faut adjoindre 5 autres jésuites, dont Edmund Campion, martyrisés entre 1573 et 1582, et béatifiés par Léon xiii le 29 décembre 1886. 261. Cf. chapitre X.


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NOTES

262. Lettres de juillet et d’octobre 1678. 263. Retraite du troisième an, § 65. 264. Dans la lettre de janvier 1679, déjà citée au chapitre précédent. 265. Lettre au P. Oliva, 18 mai 1679. 266. Lettre de l’abbé Lauri, chargé d’affaires à la nonciature de France, 20 janvier 1679. Il écrivait de nouveau le 10 février : « Cette semaine, le froid a continué à être plus rigoureux que jamais. La rivière est prise pour la troisième fois. » 267. Ce collège abrite aujourd’hui la Faculté de droit. 268. Mémoire de la Mère Greyfié, op. cit., p. 361. 269. Lettre écrite de Lyon, 23 mars 1679. 270. L’inscription porte : Suadentibus. 271. A la Mère de Saumaise. 272. Avril 1679. — Le départ pour Saint-Symphorien dut avoir lieu au plus tard pour Pâques, qui tombait le 2 avril. Ce premier séjour se prolongea six ou sept semaines. 273. Ce domaine est aujourd’hui la propriété de M. Martin-Biétrix. On y possède encore un livre ayant appartenu à Humbert La Colombière. 274. Abrégé de la vie et des vertus de notre très honorée Sœur Marie-Rosalie de Lyonne. 275. Fin avril ou mai 1679, t. VI, p. 444. 276. Abrégé de la vie et des vertus… 277. Eté 1679, t. VI, p. 466-468. 278. L’excellence de la dévotion au Cœur adorable de Jésus Christ (1743), IIe partie. 279. Ibid., Ire partie, chap. I, p. 10. 280. De Lyon, 1680. 281. Le P. de la Pesse en donne le texte dans sa préface aux Retraites spirituelles. Nous reproduisons cette instruction dans la Vie du P. La Colombière, p. 631 et sq. 282. Fin de l’été 1680. 283. Hiver 1680. 284. A la Mère de Saumaise, été 1681. 285. T. VI, p. 40. 286. T. VI, p. 7, 51, 92-94. 287. Tous ces détails et ceux qui suivent, à moins d’indication contraire, sont empruntés à une lettre de fin décembre, t. VI, p. 550 sq. 288. Abrégé de la vie et des vertus de notre très honorée Sœur Marie-Rosalie de Lyonne. 289. Novembre 1680. Gt, t. II, p. 242.


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290. Cette lettre n’est pas datée, mais, comme en témoignent les premières lignes : « Je vous souhaite cette nouvelle année heureusement remplie des grâces et des trésors du pur amour divin », elle est du début de 1682. 291. A la Mère de Saumaise, fin de janvier 1682. Sauf indication contraire, les détails qui suivent sont empruntés à cette lettre. 292. Plusieurs, ayant lu dans les documents qu’un frère de Claude était venu de Vienne pour le chercher, ont cru qu’il s’agissait de son aîné, Humbert. Mais celui-ci avait, l’année précédente, quitté Vienne pour remplir à Grenoble l’office de maître ordinaire en la Cour des Comptes. De plus, Humbert venait, le 11 décembre 1681, de perdre l’une de ses dernières filles, Cécile. Retenu par les devoirs de sa charge et par sa nombreuse famille, il ne pouvait guère s’absenter. Floris n’avait pas les mêmes difficultés. De quatre ans moins âgés que Claude, il restait seul de sa famille à Vienne, grand archidiacre de l’église métropolitaine. 293. Déposition de Catherine de Bisefranc au procès de béatification de Marguerite-Marie (Gt., t. I, p. 499). C’est Catherine qui avait, en cette circonstance, aimablement servi de commissionnaire entre la Visitation et le Collège. 294. Tradition consignée dans une étude manuscrite de l’abbé Cucherat sur les Jésuites et le Vén. Claude de la Colombière à Paray-le-Monial. — La colline de Survaux est celle qui domine les couvents actuels de Sainte-Claire et du Carmel. 295. Déposition de Catherine de Bisefranc. 296. Déposition de Sœur Françoise Chalon, supérieure des hospitalières de Parayle-Monial. Gt., t. I, p. 500. 297. Mémoire de la Mère Greyfié, § 27. Gt., t. I, p. 378. 298. Lettres annuelles de 1682. Lugd. bist. 30. 299. Autob. R., Gt., t. II, p. 93. 300. « Préface », p. XXII. 301. Déposition de la Sœur de Farges au procès de 1715. Gt., t. I, p. 537. 302. Gt., t. II, p. 476. Cette lettre, non datée, serait, d’après Mgr Gauthey, de 1686. 303. L’excellence de la dévotion…, op. cit., l. I, chap. II. 304. A la Mère de Saumaise, juillet 1688. Ce mot « réservé » ne doit évidemment pas s’entendre dans un sens exclusif. Marguerite-Marie a soin d’en atténuer l’expression quand elle écrit à son directeur (le P. Croiset ou le P. Rolin) : « Notre Seigneur m’a fait connaître d’une manière à n’en pas douter que c’était principalement par le moyen des Pères de la Compagnie de Jésus qu’il voulait établir partout cette solide dévotion » (Gt., t. II, p. 623). 305. P. Charrier, Histoire…, op. cit. (1904), p. 279.


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NOTES

306. Sans doute, écrira plus tard le P. de Galliffet à Mgr Languet, par suite de l’omission de certaines formalités, « un peu de malignité de la part des hommes et beaucoup de la part de l’enfer ». 307. Lettre du 2 décembre 1718, Archives romaines de la Compagnie de Jésus, Lugd., t. II, fo 314 sq. 308. Le P. Charrier en reproduit quatre (op. cit. (1894), t. II, p. 344 sq.). Un cinquième se trouve aux archives romaines de la Compagnie de Jésus, joint à l’éloge du P. Chaurand, mort en 1697 à Avignon. Le sixième est dû au P. Patrignani, en 1730, dans son ouvrage Pieux souvenirs de quelques religieux de la Compagnie de Jésus. 309. Archives romaines de la Compagnie de Jésus, Congr. 85, fo 251. 310. La Dévotion au Sacré Cœur de Jésus (1921), p. 514. 311. L’excellence de la Dévotion…, op. cit., I, chap. II. 312. Dans les décrets de béatification super dubio (Acta Ap. Sedis, 1929, p. 323, 505). Cf. Henri Monier-Vinard, Le bienheureux Claude de la Colombière et sa mission, p. 16-22. 313. André Ravier, s. j., Chapelle de La Colombière (1938).


Bibliographie

I. Œuvres du Père La Colombière • Retraite spirituelle. A Lyon, chez Anisson, Posuel et Rigaud, 1684. – A Lyon, chez les Frères Bruyset, 1693. – Autres éditions, chez Anisson ou Bruyset, en 1694, 1702, 1725, &c. • Sermons. A Lyon, chez Anisson, Posuel et Rigaud, ire éd. en 1684, 2e en 1687, 3e en 1689, 4e en 1692, 5e en 1697, 6e en 1702, 7e en 1716, &c. • Ces éditions comportent 4 volumes in-8o et ne renferment pas de variantes appréciables. • Réflexions chrétiennes. Même éditeur et mêmes éditions que pour les Sermons. • Lettres spirituelles. A Lyon, chez Jacques Lions et Louys Bruyset, 1715, 2 vol. in-12o. – Autres éditions chez Louys Bruyset, en 1718, 1725, 1727, &c. • Œuvres complètes. A Lyon, chez Pierre Bruyset, Ponthus, 1757. Nouvelle édition, mise en meilleur français, 12 vol. in-12o. • Pour s’excuser d’avoir « mis ces Œuvres en meilleur français », l’éditeur déclare : « Presque personne, si on excepte quelques savants ou quelques curieux, ne lit aujourd’hui les livres dès qu’ils commencent à prendre un air d’antiquité, et ce serait une perte pour le christianisme qu’on n’y lût plus les ouvrages du Père de La Colombière. » S’il fait « quelques changements dans le langage », c’est pour présenter l’ouvrage « tel à peu près que l’auteur l’eût donné lui-même s’il eût vécu dans ce siècle ».


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BIBLIOGRAPHIE

• Toutes les éditions qui suivirent, jusqu’à celle du P. Pierre Charrier, ont reproduit ce texte altéré. • Œuvres complètes (réédition moderne). Edition Charrier (19001901), grand in-8o, 6 volumes (LXX et 505 p., 548 p., 526 p., 493 p., 526 p., XXXII et 716 p.) ; les 4 premiers volumes renferment les Sermons, le 5e les Méditations sur la Passion, les Réflexions chrétiennes et les Prolusiones oratoriæ, le 6e les Retraites spirituelles et les Lettres. • Cette réédition des Œuvres complètes reproduit, sauf par de rares variantes signalées en note, le texte primitif d’Anisson. C’est toujours à celle-ci que nous renverrons.

II. Ouvrages sur le Père La Colombière • Boubée, s.j., Hamon, s.j., Monier-Vinard, s.j., De Mondadon, s.j., Le Bienheureux Claude de La Colombière, Souvenir de la béatification, Toulouse, Apostolat de la Prière, 1929, in-8o, 68 p. • Charrier (Pierre), s.j., Histoire du Vénérable P. Claude de La Colombière, Lyon et Paris, Delhomme et Briguet, 1894, 2 in8o : 1er, XIX et 397 p. ; 2e, 368 p. • Charrier (Pierre), s.j., Histoire du Vénérable P. Claude de La Colombière, Paris et Lyon, Lethielleux et Nouvellet, 1904, in-12o, 326 p. • Guitton (Georges), s.j., Le Bienheureux Claude La Colombière, son milieu et son temps, Lyon-Paris, Vitte, 1943, in-80, 720 p. • Monier-Vinard (Henri), s.j., Le Bienheureux Claude de La Colombière et sa mission, Toulouse, Apostolat de la Prière, 1935, in-80, 440 p. • Perroy (Louis), s.j., Le P. Claude de La Colombière, Paris Lethielleux, 1923, in-12o : VII et 296 p.


Table des matières

Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5 Préface. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9 Première partie

PRÉPARATIONS i ii iii iv v vi vii viii ix x

Enfance cachée . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15 Ecolier . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17 Jeunesse religieuse en Avignon . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21 Etudiant à Paris . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25 Avec les fils de Colbert . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 31 Professeur à Lyon . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 37 Prédication et renouveau. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 41 Le troisième an à Lyon . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45 Vœu de fidélité « sans réserve » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51 Dernières semaines du troisième an . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 59 Deuxième partie

À PARAY-LE-MONIAL xi xii xiii xiv xv

Une ville « monacale » . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69 Marguerite-Marie Alacoque . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 73 Le message du Cœur de Jésus . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 81 L’originalité du message de Paray . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 89 Le don d’attirer les âmes à Dieu . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97


282

TABLE DES MATIÈRES

Troisième partie

À LONDRES xvi xvii xviii xix xx xxi xxii xxiii xxiv

La cour d’Angleterre attend son apôtre . . . . . . . . . . . . . . . . . 107 Le prédicateur de la duchesse d’York . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 121 Les sermons de la chapelle Saint-James . . . . . . . . . . . . . . . . . 129 Eucharistie et Sacré-Cœur. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147 Epanouissement spirituel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 161 Le poids des âmes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 169 Correspondance et direction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 177 La « terreur » papiste. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 191 Confesseur de la foi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 203 Quatrième partie

IMMOLATION xxv xxvi xxvii xxviii

L’« exil » en France. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 221 Suprême effort pour servir . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 233 Dernières souffrances . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 241 Survivance . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 251

Notes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 263 Bibliographie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 279 Table des matières . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 281


Achevé d’imprimer le 7 février 2006 sur les presses de l’imprimerie Bietlot, à 6060 Gilly (Belgique)


ISBN : 2-87356-329-X Prix TTC : 20,00 €

9 782873 563295

fidélité

Georges Guitton

Saint Claude La Colombière

Le 9 octobre 1986, le pape Jean-Paul II, accompagné du Supérieur général des jésuites, achevait son pèlerinage à Paray-le-Monial par un temps de prière devant la châsse de celui qui était encore le « bienheureux » Claude La Colombière. Six ans plus tard, le 31 mai 1992, dans la basilique SaintPierre de Rome, le même Jean-Paul II l’inscrivait au catalogue des saints où figurait déjà, depuis 1920, le nom de sainte Marguerite-Marie Alacoque. Ainsi se trouvaient réunis dans la gloire de Dieu et la reconnaissance de l’Eglise les deux « saints de Paray-le-Monial », la visitandine et le jésuite qui avaient été à l’origine de la dévotion du Sacré-Cœur de Jésus. C’est une invitation à mieux faire connaître saint Claude, trop souvent ignoré par beaucoup de chrétiens. C’est pourtant lui qui, dans sa courte vie — il mourut à 41 ans en 1682 —, reconnut l’authenticité des visions de MargueriteMarie, rassurant son entourage et la visitandine elle-même, qui redoutait d’être la proie d’illusions démoniaques. Devenu un dévot du Sacré-Cœur, il commença, avec les moyens limités dont il disposait, à répandre cette dévotion qui, après bien des difficultés, devait être l’objet d’une fête solennelle dans l’Eglise universelle en 1856. Humble dans ses succès, courageux dans des persécutions en Angleterre, qui faillirent le mener au martyre, religieux exemplaire, directeur spirituel sûr, saint Claude peut encore aujourd’hui comme hier communiquer cette confiance inébranlable dans l’amour miséricordieux de Dieu, qui l’a habité jusqu’à sa mort.

fidélité

Saint Claude La Colombière

Georges Guitton

SAINT CLAUDE LA COLOMBIÈRE

Apôtre du Sacré-Cœur 1641-1682

fidélité

Saint Claude La Colombière  

Saint Claude est trop souvent ignoré par beaucoup de chrétiens. C’est pourtant lui qui, dans sa courte vie — il mourut à 41 ans en 1682 —, r...

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