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INTRODUCTION

Plusieurs rapports de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (C.N.C.D.H.) ont, durant la dernière décennie, distingué la Corse, parmi les autres régions françaises, en matière de racisme. Cette distinction est légitimée par la référence à une intensité ou à une idéologie spécifique du racisme et/ou de la xénophobie dans l’île. Elle nourrit, dans les débats publics, une image spécifique du racisme présent dans l’île et ouvre un espace de questionnement sur l’expérience des insulaires originaires d’ici ou d’ailleurs. Existe-t-il, dans l’île, un racisme spécifique qui confère à ces expériences une coloration particulière ? Si tel était le cas, comment analyser cette spécificité ? Est-elle déterminée par les structures sociales ou générée par une conjoncture marquée par leurs mutations ? Le concept de racisme qualifie à la fois des pratiques – ségrégations, discriminations, violence… –, des représentations et des discours qui consistent à « caractériser un ensemble humain par des attributs naturels, eux-mêmes associés à des caractéristiques intellectuelles et morales qui valent pour chaque individu relevant de cet ensemble 1 ». Il recouvre ainsi de larges pans des relations sociales. Actions, jeux de relation et représentations sociales sont autant de dimensions à saisir pour établir une spectrographie des formes et des variations du racisme comme pour en penser les conditions d’émergence et les évolutions. Si le racisme comprend des dimensions collectives et individuelles, il n’en dit pas moins, à ces deux niveaux, des choses du contexte au sein duquel il s’exprime ou se développe. RACE ET RACISME

Le racisme constitue, en effet, un rapport social qui, dans un premier temps du moins, prend appui sur la croyance socialement construite en des « races » qui incarnent, très souvent, les contradictions qui traversent l’espace social. La « race » n’existe que dans un rapport d’opposition ou de différenciation. La généalogie du terme peut permettre de préciser cet aspect. L’étymologie proposée par Léo Spitzer – le terme italien razzio (puis razzia) proviendrait du latin ratio qui signifie « système » ou « procédé » – est retenue par l’historien Maurice Olender 2. Bien que relativement incertaine, elle lui paraît toutefois fructueuse pour illustrer cette fonction de classement qui ponctuera l’histoire du terme. Cette généalogie met l’accent sur la fonction rhétorique d’un terme qui participe d’un même processus de 1. 2.

M. WIEVIORKA, Le racisme, une introduction, Paris, La Découverte, 1998, p. 7. L. SPITZER, « Ratio/race », 1948 cité in M. OLENDER, Race sans histoire, Paris, Galaade Éditions, [2005] 2009, p. 15.


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classification du genre humain, plus ou moins invariablement au cours de l’histoire. Cette fonction se découvre, qu’il soit question du sens prémoderne ou moderne du terme. En France, il désigne jusqu’au XVIIIe siècle la lignée ou filiation, soit cette appartenance familiale qui organise les microsociétés dans l’État. « Vieux mot de la noblesse 3 », l’idée de race induit alors celle d’une différenciation sociale liée à la naissance. À partir de la fin du XVIIIe siècle, le vocable se charge progressivement de valences spécifiques : il associe attributs biologiques et culturels, et fait l’objet de théorisations scientifiques 4. Cette acception moderne du terme se fixe dans des circonstances historiques spécifiques. Le racisme correspond alors, dans les discours scientifiques, à un élément de rationalisation mobilisé en vue « d’imposer un nouvel ordre anthropologique » 5, en partie sous-tendu par des grilles de lecture évolutionnistes. Cette signification sera mise à mal, au cours du XXe siècle, par les avancées scientifiques, notamment dans le domaine de la génétique. Elles n’affectent toutefois qu’en partie les usages du terme. Comme le souligne le sociologue péruvien Anibal Quijano, « pour la majorité écrasante de la population mondiale, y compris les adversaires et les victimes du racisme, l’idée même de “race”, comme un élément de la “nature” ayant des implications pour les rapports sociaux, se maintient, quasiment intacte, depuis ses origines 6 ». En France, de telles associations subsistent toujours dans le débat public, sous des dehors plus ou moins anodins. Il est donc nécessaire de penser « les avatars contemporains de la race et du racisme […] plutôt que de continuer à ressasser un vieux modèle qui ne sert qu’à rassurer celles et ceux qui s’y réfèrent : les races sont définitivement écartées, se disent-ils, et le racisme est derrière nous 7 ». Il faut traquer les expressions actuelles du racisme en s’intéressant aux classifications qui organisent et naturalisent les groupes humains. Des traditions correspondant à des aires géographiques doivent à ce titre être différenciées. Les pensées française et anglo-saxonne peuvent notamment être distinguées. Plusieurs chercheurs anglo-saxons pensent ainsi, à l’instar de Ruth Benedict, que « la race est une classification basée sur des traits héréditaires qui constitue un domaine de recherche scientifique, tandis que le racisme est un dogme contraire à toute démonstration scientifique 8 », niant ainsi l’idée d’un lien quelconque entre les attributs intellectuels et raciaux. La race est dorénavant considérée par les scientifiques anglo-saxons comme une construction sociale qui prend appui sur des attributs phénotypiques et détermine des rapports sociaux. En 3. 4. 5. 6. 7. 8.

Idem. M. WIEVIORKA, Le racisme, une… op. cit., p. 16. M. OLENDER, Race sans histoire, Paris, Points, 2009, p. 16. A. QUIJANO, « “Race” et colonialité du pouvoir », p. 111-118 in Mouvements 2007, vol. 3, n° 51, p. 112. D. FASSIN, « Nommer, interpréter. Le sens commun de la question raciale », p. 19-36 in De la question sociale à la question raciale. Représenter la société française, p. 29. R. BENEDICT, Race and racism, 1942, Cité par M. WIEVIORKA, Le racisme, une… op. cit., p. 24.


INTRODUCTION

France, des tabous entourent l’usage du terme : la race est une erreur, une faute de parcours, la trace d’une histoire peu valorisante mais aujourd’hui dépassée. Il faut donc casser le binôme race-racisme pour penser des frontières qui s’avèrent aujourd’hui en France encore prégnantes : en premier lieu, la croyance en des différences naturelles, biologiques, qui constitueraient des groupes, subsiste ; en second lieu, des formes radicales de réification culturelle participent à une surdétermination des traits, elle-même plus proche du registre du racisme que de l’ethnicité. Pourtant, la race ne peut être considérée comme un alibi parmi d’autres : elle est porteuse d’une puissance évocatrice spécifique. Comme le souligne Anibal Quijano, « l’idée de race est, sans aucun doute, l’instrument de domination sociale le plus efficace inventé ces 500 dernières années 9 ». Cette efficacité repose sur plusieurs de ses caractéristiques. Tout d’abord, les représentations que cristallise la notion sont toujours plus ou moins anachroniques à leur propre temps. L’idée de race s’oppose souvent à l’état des connaissances à un moment donné. Elle repose ensuite, plus ou moins invariablement, sur de mêmes processus de corrélation entre visible et invisible : des taxinomies basées sur les correspondances entre climat et tempérament qui prévalaient durant l’Antiquité à celles de l’anthropologie physique, de mêmes processus liant le physique au métaphysique se retrouvent. Çà et là, l’inné prend le dessus sur l’acquis, la nature sur la culture. Des phénomènes d’essentialisation prennent appui sur le processus décrit précédemment – aux caractères invisibles qui viennent contrarier la vision racialisante, il est toujours possible d’opposer le soupçon de caractères invisibles et/ou masqués. Les théories de la race ont ceci en commun qu’elles participent d’un même mouvement d’explication de l’évolution des populations qui laisse sur le bas-côté l’histoire. SAISIR LE RACISME PRÉSENT EN CORSE

Depuis que la lutte contre le racisme est devenue une catégorie de l’action institutionnelle, qualifier un acteur ou un territoire de « raciste » peut avoir une portée stigmatisante. Comment analyser les manifestations de racisme en Corse sans contribuer à caricaturer ou réifier, sans nourrir des représentations stigmatisantes d’un territoire souvent différencié ? Ces aspects paraissent aujourd’hui d’autant plus importants à clarifier que le racisme constitue un objet d’étude très spécifique à l’heure du renouvellement du registre de l’action publique. La montée en puissance des questions liées à la diversité et aux discriminations caractérise, aujourd’hui en France, ce renouvellement. Comme le souligne Alexandra Poli, on assiste ainsi au passage d’une approche du racisme principalement centrée sur ses sources à une autre, plus axée sur ses conséquences 10. Au niveau de l’action 9. A. QUIJANO, loc. cit., p. 111. 10. A. POLI, « Peut-on penser ensemble racisme et ethnicisation ? », p. 103-111 in M. WIEVIORKA (dir.), Les sciences sociales en mutation, Paris, Éditions Sciences Humaines, 2007, p. 103.

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publique, cette mutation se traduit par la mise en œuvre de politiques ciblant plus les victimes du racisme que ses auteurs. Elle participe, selon Didier Fassin, de la production d’un « espace victimaire » et modifie, au-delà des politiques publiques, les modalités des luttes sociales 11. Ces évolutions se produisent dans un contexte marqué par de profondes mutations du lien social, qui influent sur la production de la pensée en sciences sociales, et par le déclin des institutions à l’échelle nationale. Ces différents éléments plaident pour une inscription de la question du racisme corse dans un champ plus large que celui des problématiques strictement régionales. Cet ouvrage a pour objet de penser le racisme présent en Corse dans le cadre de ces mutations, en plaçant les acteurs sociaux au centre de la réflexion, à partir d’un questionnement portant sur les aspects quotidiens du racisme, leurs sources et leurs implications. Ces questions peuvent être resituées dans l’espace des débats relatifs aux liens entre l’acteur et le système. Alain Touraine distingue, à ce propos, deux postures archétypiques : dans la première, les acteurs sociaux n’apparaissent que comme des illustrations d’un système qui détermine en grande partie leurs représentations et pratiques 12 ; dans la seconde, le social tend à disparaître au profit des individualités maîtresses. Entre ces deux extrêmes, il défend la possibilité d’une position médiane qui affirme à la fois la séparation et la complémentarité des deux termes 13. Notre approche du racisme en Corse se situe dans cette dernière perspective : bien que le système social soit en décomposition, les conduites et représentations racistes ont un sens qui n’est pas seulement individuel mais participe, aussi, à la (re)création du social 14. Pour les acteurs qui subissent le racisme, elles façonnent un climat qui limite, souvent, leur capacité d’action. Les analyses centrées sur les Uns et les Autres permettent donc d’éclairer les « sources sociales et culturelles » du racisme et ses implications individuelles et collectives. Nous nous situons dans le cadre d’une sociologie compréhensive de l’expérience qui porte intérêt à « la subjectivité des acteurs, la conscience qu’ils ont d’eux-mêmes 15 » et postule que « l’expérience sociale est une combinatoire 16 », qu’il faut donc multiplier les angles d’approches. Plus largement, nous cherchons à lire le racisme à la lumière d’un phénomène général qui incombe à des processus microlocaux, régionaux, nationaux et globaux en interrogeant la manière dont ces derniers particularisent, ou non,

11. D. FASSIN, « L’invention française de la discrimination » p. 403-423 in Revue française de science politique, 2002, vol. 52, n° 4, p. 419-420. 12. A. TOURAINE, « Sociologie sans société », p. 25-36 in M. WIEVIORKA (dir.), Les sciences sociales en mutation, Paris, Éditions Sciences Humaines, 2007, p. 27. 13. Ibid., p. 28. 14. Ce qui se traduit notamment par la dissociation partielle mais grandissante du social, de l’économique et du politique. 15. F. DUBET, Sociologie de l’expérience, Paris, Seuil, 1994, p. 98. 16. Ibid., p. 109.


INTRODUCTION

l’expérience corse. Nous nous fonderons, dans cette optique, sur un travail de terrain réalisé entre 2004 et 2010 dans l’île. UNE APPROCHE PAR LE TERRAIN

Quatre-vingt-quinze entretiens et des observations ont été réalisés en Corse auprès de différents acteurs sociaux, entre 2004 et 2010, afin de comprendre les manifestations de racisme, de saisir leurs conditions d’émergence, les logiques qui les animent et leurs implications. L’orientation théorique dans laquelle cette démarche se situe est celle de la sociologie compréhensive à l’heure d’une sociologie sans société : le sens de l’action est à rechercher à l’échelle des acteurs ; il faut donc « comprendre le sens pour les acteurs de leur situation et de leurs actions en termes de leurs effets sur la construction d’eux-mêmes 17 ». Plusieurs vagues d’entretiens ont été réalisées afin de saisir ces aspects. La première s’est déroulée entre août et décembre 2004, alors que la question du racisme en Corse prenait, dans l’espace public national, de l’ampleur. Nous avons observé, dans l’île, de fréquentes réactions d’hostilité relatives à ces apparitions publiques du « racisme corse ». Pour de nombreux acteurs insulaires, ces apparitions semblaient participer d’une entreprise de stigmatisation de l’île et de ses habitants. Cette première vague d’entretiens a permis d’interroger différents acteurs de la vie sociale sur leur appréhension de l’altérité et sur d’autres sujets étroitement liés au racisme (traitement public de la question du racisme, flux migratoires,…). Ils ont offert un premier éclairage sur les processus de différenciation et les logiques racistes à l’œuvre. Cette approche a été complétée par des entretiens réalisés auprès d’acteurs minorisés, principalement auprès d’acteurs perçus et/ou se percevant comme « Maghrébins ». Bien que complexe, cette désignation, centrale pour les acteurs interrogés, est employée de manière descriptive pour rendre compte des relations entre différents groupes d’acteurs. Nous avons pu constater lors des entretiens réalisés qu’elle s’inscrivait très souvent dans un processus de naturalisation de différences socialement construites. Les guillemets que nous y adjoindrons, tout au long de ce travail, ont pour fonction de rappeler cette dimension construite et descriptive. Les entretiens réalisés courant 2004 auprès d’acteurs « maghrébins » nous ont permis d’en envisager les implications mais aussi de constater l’importance des non-dits en situation d’entretien, notamment en ce qui concerne l’expérience du racisme. Nous avons donc, par la suite, privilégié les observations et les discussions informelles pour approfondir certaines facettes de l’expérience de ces acteurs. Les discours recueillis spontanément, au cours de ces discussions informelles, nous sont en effet souvent apparus plus explicites.

17. A. TOURAINE, loc. cit., p. 36.

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Ils présentaient, en outre, un moindre niveau de censure, notamment en ce qui concerne les rapports de domination. De manière plus large, nous avons pu déterminer, à l’issue de cette première vague d’entretiens, des axes de réflexion autour desquels nous avons centré les phases d’entretiens suivantes. Nous avons ainsi réalisé, en février 2006, vingt-quatre entretiens auprès de collégiens et de professionnels en lien avec les collégiens pour chercher à analyser la construction identitaire des collégiens. Le travail de terrain réalisé courant 2004 a également contribué à fixer les orientations de la troisième vague d’entretiens, réalisée au mois d’août 2006 et centrée sur l’expérience de la précarité. Quatorze entretiens ont été menés auprès d’acteurs du secteur social et d’individus précarisés. Ces deux vagues d’entretiens réalisées au cours de l’année 2006, nous ont permis de préciser certains aspects entrevus en 2004, mais aussi d’éclairer de nouvelles dimensions du racisme dans l’île. Deux nouvelles phases d’entretiens ont été réalisées courant 2007 (en août et septembre) pour alimenter ces réflexions. Nous avons alors interrogé des acteurs que nous appellerons, au fil de ce travail, les « observateurs du contexte corse ». Il s’agit d’acteurs ayant accès, par leurs statuts professionnels, à des informations spécifiques ou, plus largement, susceptibles d’accéder à une « vision par le haut » du racisme en Corse. On trouvera parmi ces derniers, des journalistes, des universitaires, des acteurs associatifs et de hauts fonctionnaires. Les dix-huit entretiens réalisés avec ces acteurs nous ont permis d’éclairer des pans spécifiques du contexte insulaire. C’est sur la base de leurs éclairages que nous avons réalisés, durant l’été 2008, neuf nouveaux entretiens auprès d’acteurs minorisés – entretiens spécifiquement axés sur la question du travail, du logement et de l’expérience des discriminations. Ces entretiens visaient à comprendre le rapport au travail, au logement et, plus précisément, à saisir l’expérience des discriminations, et la problématisation (ou l’absence de problématisation) de ces dimensions au niveau politique. Une dernière vague d’entretiens beaucoup moins formalisés a, enfin, été réalisée pour nourrir notre réflexion lors de la phase de rédaction de ce travail (2009-2011). Nous avons également fait appel aux éclairages de plusieurs chercheurs pour comprendre et analyser ces dimensions spécifiques : les travaux de Jacques Orsoni 18 et Marie-Amélie Garcia 19 nous ont ainsi permis d’analyser les dimensions liées à l’économie et aux relations de travail ; ceux de Jean-Louis Briquet 20 et Xavier 18. B. FUSTIER et J. ORSONI, « Sortir du non-développement durable en Corse », p. 25-46 in Économie et développement durable en Méditerranée, n° 2, Ajaccio/Albiana, Corte/ Università di Corsica, Juillet 2010 ; J. ORSONI, « L’esprit d’entreprise, l’absent du ciel corse », p. 239-245 in Méditerranéennes, Ici la Corse, n° 12, été 2001. 19. M.-A. GARCIA, L’importance des référents culturels communs dans les interactions dialogiques au travail : le cas corse – continent, Thèse de doctorat, université de Corse, Corte, 2007. 20. J.-L. BRIQUET, La tradition en mouvement. Clientélisme et politique en Corse, Paris, Belin, 1997 ; J.-L. BRIQUET, « Des amitiés paradoxales. Échanges intéressés et morale du désintéressement dans les relations de clientèle », p. 7-20 in Politix, Année 1999, Volume 12, n° 45.


INTRODUCTION

Crettiez 21, d’explorer le contexte politique et les significations de la violence. Les analyses de Marie-Pierre Luciani 22, Liza Terrazzoni 23 et Philippe Pesteil 24 concernant les migrations et les relations interethniques ont aussi beaucoup nourri ce travail. Au niveau socio-économique, ces travaux indiquent que de profondes mutations affectent, en Corse, les structures traditionnelles et leurs modalités spécifiques de gestion des inégalités ; au niveau politique, ils révèlent la portée des changements institutionnels, de la contestation et de la violence mais aussi l’impact de la reproduction d’un pouvoir politique qui repose sur des logiques d’apparentement et d’affiliation. Plus largement, ils montrent que les acteurs vivant en Corse sont aujourd’hui confrontés à des problématiques sociales mais aussi culturelles et politiques d’une acuité particulière. S’il ne peut prétendre à l’exhaustivité, le travail d’enquête que nous avons réalisé révèle toutefois des pans d’une réalité bien plus complexe qu’elle n’est apparue dans les débats publics au cours des dernières années. Axé sur la nécessité d’embrasser l’expérience propre aux différentes générations présentes dans l’île, d’appréhender des réalités infrarégionales plurielles et souvent à l’intersection du rural et de l’urbain, d’envisager des quotidiens marqués par des conditions sociales différentes et d’inclure dans ces réflexions la diversité des phénomènes d’orientation comme de militantisme politiques, il montre que les débats relatifs au racisme en Corse présentent des approches parfois tronquées et partiales, souvent schématiques, qui concourent quelquefois dans l’île à une occultation courroucée des problèmes, pourtant réels, de racisme. Car ces discours participent d’une configuration particulière des relations entre la Corse et le « continent français » qui rend elle-même nécessaire un travail pointilleux de déconstruction. Bien que pluriels, ces débats présentent une certaine unité, donnant ainsi prise à l’analyse. Nous les avons examinés en confrontant les discours recueillis avec un corpus hétéroclite, principalement composé d’articles de presse, de rapports institutionnels et de participation à des forums Internet. Ce corpus comprend tout d’abord quinze rapports institutionnels, principalement ceux réalisés par la C.N.C.D.H., et un diagnostic. Ces sources ont, en effet, joué un rôle important dans le déroulement 21. X. CRETTIEZ, La question corse, Paris, Éditions complexe, 1999 ; X. CRETTIEZ, « La violence politique en Corse : état des lieux », p. 123-137 in Les violences politiques en Europe. Un état des lieux, Paris, La Découverte, 2010. 22. M.-P. LUCIANI, Immigrés en Corse. Minorité de la minorité, Paris, L’Harmattan, 1995. 23. L. TERRAZZONI, Étrangers, Maghrébins et Corses : vers une ethnicisation des rapports sociaux ? La construction sociale, historique et politique des relations interethniques en Corse, Thèse de doctorat, université de Paris Ouest Nanterre La Défense, Nanterre, 2010. 24. P. PESTEIL (dir.), Histoire et mémoires des immigrations en région Corse. Synthèse du rapport nal – avril 2008. Appel d’offres de l’Acsé : Programme d’études 2005-2008. Histoire et mémoires des immigrations en régions. Marché n° 2006 33 DED 02 : lot n° 23 [texte imprimé]. 2008, 136 p ; P. PESTEIL (dir.), Histoire et mémoires des immigrations en région corse. Article de synthèse – mai 2008, Appel d’offres de l’Acsé : Programme d’étude 2005-2008. Histoire et mémoires des immigrations en régions. Marché n° 2006 33 DED 02 : lot n° 23 [texte imprimé], 2008, 12 p.

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du débat portant sur le « racisme corse ». Ce débat a également été saisi à partir d’articles de la presse régionale – deux cent quarante-quatre articles ont été retenus à ce propos – et nationale – cinquante-six articles ont été analysés. Des extraits d’émissions télévisées et radiophoniques, d’allocutions publiques, de sites et de forums Internet ont également permis d’envisager les dynamiques à l’œuvre. Nous nous sommes aussi intéressés aux fictions publiées par des éditeurs locaux pour nourrir, plus largement, notre réflexion sur le contexte corse. Nous avons porté une attention spécifique aux auteurs contemporains qui situent tout ou partie de leurs récits en Corse. Leurs romans nous ont en effet semblé constituer des sources intéressantes pour interroger l’existence d’un imaginaire insulaire contemporain dont ne rendent pas toujours compte des travaux anthropologiques souvent tournés vers le passé. Citons, à ce propos, les auteurs porto-vecchiais, Jérôme Ferrari et Marcu Biancarelli. L’étude de ces fictions a également été nourrie par un entretien réalisé auprès de l’un des responsables d’une maison d’édition locale. L’analyse croisée de ces données révèle la complexité du contexte corse et, plus encore, du racisme qui se manifeste en son sein. Elle permet d’interroger la nature du racisme présent en Corse, ses ressorts et ses implications. Existet-il un racisme uniforme d’un bout à l’autre de l’île, qui se différencierait du racisme présent ailleurs en France ? Qui reposerait sur des ressorts spécifiquement « corses » et aurait des implications contribuant à particulariser l’espace insulaire ? L’analyse des données de terrain ouvre en outre un espace de questionnement sur les significations de l’expérience raciste, du point de vue de ses auteurs comme de ses victimes. Afin d’envisager plus précisément ces différents aspects, nous verrons tout d’abord comment le racisme en Corse transparaît dans l’espace des débats publics. Nous différencierons, à ce propos, débat public local et national. Nous nous intéresserons alors aux termes des débats, à leurs acteurs, puis aux enjeux que révèlent les discours collectés et à leur performativité. Nous nous pencherons, dans une seconde et une troisième partie, sur les liens entre différenciation, minorisation et racisme. Après avoir évoqué les rapports entre catégorisation, représentations sociales et expériences vécues de la minorisation à l’échelle de plusieurs minorités, nous appréhenderons plus précisément les manifestations de racisme et déterminerons quelles sont les minorités qui en font le plus systématiquement l’objet. Dans une quatrième partie, nous interrogerons la spécificité du racisme en Corse et son exemplarité.


PREMIÈRE PARTIE

LA CORSE, UNE FIGURE RHÉTORIQUE DU RACISME « Comment donc décrire ce qu’on ne peut guère nommer sans susciter la polémique ou la méprise ? Comment analyser ce qu’on ne peut interpréter qu’au risque de la simplication ou de la caricature 1 ? »

1.

D. FASSIN, « Nommer,… loc. cit. », p. 21.


Le travail de terrain réalisé en Corse a donné lieu à plusieurs discussions informelles avec de jeunes chercheurs insulaires ; pour plusieurs d’entre eux, parler de racisme pour qualifier les faits survenus dans l’espace insulaire au cours des années 2000, comme l’ont fait plusieurs acteurs politiques et médiatiques, relève soit d’une méconnaissance du contexte insulaire, soit d’une entreprise plus ou moins consciente de stigmatisation. S’il n’est pas possible de nier le rejet dont sont victimes certains « Maghrébins », ce dernier relèverait plus, selon eux, de la xénophobie que du racisme. Et cette xénophobie devrait, elle-même, être contextualisée, réancrée dans une histoire longue. Des fréquentes invasions qui ont jalonné l’histoire de l’île découlerait aujourd’hui une réticence spécifique visà-vis de l’étranger, une peur qui, si elle n’est pas directement présentée comme légitime, apparaît, tout au moins, aisément compréhensible. A contrario, parler de racisme contribuerait à gommer cette histoire au profit d’une vision sinon institutionnelle, du moins réductrice et souvent « parisiano-centrée ». Ces discours informent a minima sur l’excitabilité de la question du racisme en Corse et sur les liens entre cette excitabilité et le débat public tel qu’il s’est joué, ces dernières années, aux niveaux local et national. Cette excitabilité spécifique de la question du racisme a influé sur la recherche de terrain effectuée en Corse. Elle doit, à ce titre, être questionnée. Est-elle uniquement liée aux usages, souvent extensifs, du concept de racisme dans l’espace public ? Ou informe-t-elle, plus largement, sur la manière dont le racisme s’inscrit dans des rapports entre territoires marqués par des questions géopolitiques mais aussi socio-économiques et culturelles ? Finalement, peut-on parler de racisme pour qualifier certaines facettes du rapport à l’Autre en Corse aujourd’hui ? Le terme « racisme » s’impose dans les années trente pour désigner des processus de naturalisation des différences. Il qualifie alors des pratiques d’exclusion, de domination ou de mise à distance adossées à la croyance en des races, dans un contexte marqué par l’impérialisme et les stéréotypes coloniaux, la montée de l’antisémitisme et la crise économique. Si le concept est clairement défini et caractérisé, des représentations sociales et des jeux de pouvoir n’en accompagnent pas moins ses différents usages. Et les réalités saisies par le prisme du racisme ne sont pas toujours les mêmes. À partir du moment où le racisme est érigé en « problème public », il fait l’objet d’interprétations et participe de rapports de pouvoir. Il devient une catégorie de l’action publique mobilisée de différentes manières au fil des débats.


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Envisagé longtemps comme propre à la marge, à l’extrême droite et aux nationalistes, le racisme apparaît aujourd’hui dans les débats publics, essentiellement à travers la question des discriminations. Or, si les discriminations sont surexposées, la question des discriminations raciales est noyée dans un ensemble plus large (pratiques discriminatoires à l’égard des femmes, des personnes handicapées ou âgées…) et des dispositifs indifférenciés sont mis en place, ce qui a pour conséquence de gommer le caractère racial des discriminations et ainsi d’euphémiser ces questions. De racisme, il n’est plus que peu question. Ce, à une exception près : la Corse. Une focalisation particulière sur le « racisme corse » s’est produite dans l’espace public au cours des dix dernières années. Elle culminera en 2005 dans la période suivant la publication du rapport pour l’année 2004 de la C.N.C.D.H. Et l’idée d’une spécificité du racisme en Corse pointe parfois derrière cette convergence des regards. Parmi les différents discours qui composent ces débats, plusieurs expriment d’ailleurs l’idée d’un lien entre nationalisme – corse – et racisme. C’est notamment le parti pris exposé dans différents rapports de la C.N.C.D.H. Dans ces derniers se manifeste ainsi l’idée que « l’idéologie soutenue par certains groupes nationalistes [aurait], depuis longtemps, contribué au développement d’un sentiment de rejet marqué à l’égard de tout ce qui n’est pas “corse”, tant en ce qui concerne les continentaux que la population maghrébine, d’origine marocaine pour l’essentiel 2 ». La manière dont cette « spécificité » transparaît dans les débats ne va pas elle-même sans poser question : parle-t-on du racisme en Corse ou, de manière plus large, des « problèmes » de la Corse ? Ces aspects invitent à questionner les figurations du racisme en Corse et à interroger la manière dont elles se donnent à lire dans l’espace public. Par espace public, nous entendons ici un espace de visibilisation, de publicisation, des opinions et des informations et, parfois, de légitimation de l’action publique. Cette dimension politique s’inscrit dans une utopie démocratique et possède une force normative qui doit aujourd’hui être mise en perspective avec les évolutions induites par le développement des technologies de l’information et de la communication, technologies qui ont libéré de nouvelles forces. Si l’action institutionnelle influe sur le débat public, elle n’en est pas moins susceptible, elle-même, d’être influencée par les interventions d’acteurs plus minoritaires qui ont trouvé, avec les évolutions technologiques, un moyen de participer à des débats qui leur étaient auparavant inaccessibles. C’est au vu de ce double jeu que doivent être pensés les liens entre catégories institutionnelles et catégories du débat public aujourd’hui. Afin d’étudier ces débats et d’envisager leurs implications locales et nationales, différentes sources ont été retenues. Il y a, tout d’abord, les rapports à 2.

COMMISSION NATIONALE CONSULTATIVE DES DROITS DE L’HOMME, 2002, La lutte contre le racisme et la xénophobie. Rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme présenté à monsieur le Premier ministre [en ligne]. 2003.


LA CORSE , UNE FIGURE RÉTHORIQUE DU RACISME

vocation institutionnelle et, plus spécifiquement, les douze rapports rendus aux Premiers ministres, entre 1999 et 2010, par la C.N.C.D.H. Ces sources comprennent, ensuite, un ensemble d’articles parus dans la presse quotidienne nationale et locale ainsi que dans certains journaux hebdomadaires. À ces deux corpus s’ajoutent des sources plus hétéroclites : entretiens et observations menés entre les années 2004 et 2010 dans différentes villes de Corse comme en région parisienne, articles tirés de magazines et journaux hebdomadaires ou bimensuels, voire de sites Internet, vidéos diverses, tracts distribués en Corse et graffitis en sont les éléments principaux. Ce corpus hétérogène a été composé afin de prendre en considération le déploiement du débat sur plusieurs scènes parallèles. Avec le développement d’Internet et des nouveaux modes de communication, de nouveaux espaces de discussion se sont ouverts à de nouveaux acteurs. Inclure les interventions des internautes dans les forums de discussion et autres nouvelles scènes médiatiques permet de rendre compte de ces dynamiques. Plus largement, ces sources ont été rassemblées pour apporter un éclairage complémentaire à l’analyse des autres corpus. À travers l’exploitation de ces matériaux, nous chercherons à montrer comment les débats participent d’un travail de mise en sens des questions. Plus largement, étudier les débats publics nécessite d’entreprendre un travail de traduction qui implique lui-même de répondre à trois ordres de questions : de quoi ou de qui parle-t-on ? Quels sont les acteurs qui participent au travail de mise en sens des questions ? Et quelles sont les dynamiques dans lesquelles ils s’inscrivent ? Après avoir envisagé ces différents aspects, nous nous intéresserons plus spécifiquement aux cadres explicatifs qui transparaissent au fil des débats portant sur le racisme en Corse et interrogerons, dans ce cadre, les liens entre nationalisme et racisme corses.

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C H A P I T R E

Les termes du débat

« Ça s’est généralisé sur toute la Corse. Un peu toute la Corse qui a été raciste. […] On a vu les attentats à la bombe, les voitures ciblées. Après, on a même dit… pour un Maghrébin qui s’était fait assassiner, de suite on parlait de racisme alors que, peut-être, ça n’en était pas. Voilà, dès qu’il se passe… dès qu’il y a un attentat contre un Maghrébin ou… je ne sais pas, ou… une autre origine, obligatoirement c’est du racisme. Alors qu’il y aurait peut-être eu un règlement de comptes. Je veux dire, il ne faut pas trop généraliser. Il faut vraiment attendre les résultats de l’enquête avant d’anticiper sur un racisme. […] C’est comme le nationalisme, ça concerne une partie, un échantillon du peuple corse. Il faut pas dire là aussi que tous les Corses sont racistes ou que tous les Corses sont nationalistes. C’est des gens qui expriment leurs croyances, il ne faut pas généraliser, franchement 1. »

Le débat relatif au racisme en Corse porte, pour de nombreux acteurs insulaires, trace d’une injustice. Au-delà de ce sentiment d’injustice, leurs propos informent sur la perception d’une unité du débat, qui ouvre des perspectives en termes de contestation. Sur quoi repose-t-elle ? En quoi le débat est-il cohérent ? Peut-on déterminer, d’une intervention à l’autre, l’existence d’une même matrice discursive ? Ou n’y a-t-il là que des représentations spontanées qui doivent être complexifiées ? Dans les discours recueillis, c’est l’association et la récurrence de plusieurs termes qui donne chair à cette unité du débat. Ces représentations ouvrent des perspectives en termes d’analyse. Le débat public portant sur le racisme en Corse mobilise, en effet, plusieurs termes qui se révèlent à la fois des entités de sens et des éléments constitutifs de relations logiques. À ces deux niveaux, des représentations sociales sont susceptibles de se greffer et de conférer aux débats une tonalité spécifique. Qu’ils s’agissent des termes eux-mêmes, ou de la manière dont ils sont agencés dans les interventions, ces représentations méritent d’être déconstruites, ne serait-ce que parce qu’elles influent sur les catégories de l’action publique. Ce travail de déconstruction apparaît ici d’autant plus nécessaire que les débats relatifs au racisme en Corse sont souvent imprégnés de l’idée d’une spécificité. Et la manière dont surgit, au fil des débats, cette « spécificité corse » du racisme ne va pas sans poser question – parle-t-on du racisme en Corse ou

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Vanina, 22 ans.


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des problèmes de la Corse ? Elle interroge d’autant plus qu’elle légitime parfois une hiérarchisation des territoires, du plus au moins « raciste ». Nous chercherons ici à présenter chacun des termes du débat dans ses grands traits ainsi qu’à rendre compte des configurations spécifiques dans lesquelles ils s’inscrivent à partir d’un travail de contextualisation. Nous tenterons ainsi de déconstruire les significations qui peuvent leur être attachées, plus ou moins artificiellement. Nous distinguerons, dans cette optique, deux personnages collectifs – les « Corses » et les « Maghrébins » – et un territoire – « la Corse ». Car si « les Corses » et « la Corse » constituent des termes proches, ils n’en paraissent pas moins soulever, au fil des débats, des questionnements distincts. À travers l’analyse du premier de ces termes, nous nous pencherons sur les soubassements souterrains du débat, tandis que l’étude des deux autres termes – la « Corse » et les « Arabes » – nous permettra d’envisager plus précisément les faits-référents mobilisés par les acteurs et les édifices discursifs dans lesquels ils sont agglomérés. LES CORSES

Figure collective parfois teintée d’exotisme, le premier terme des débats est paradoxalement celui qui est le plus implicitement lié à la question du racisme. Dans un même temps, ses apparitions publiques informent sur les processus de différenciation qui touchent les « Corses ». Nous nous intéresserons, dans cette partie, aux marqueurs différentiels qui transparaissent dans les débats traitant du racisme en Corse à propos des Corses eux-mêmes. Les représentations qui se donnent à lire à ce propos seront par la suite questionnées et analysées à partir d’une approche intégrant une histoire longue, marquée par le contrôle et la dépendance, réactualisée aujourd’hui au travers de la question des appartenances. Nous confronterons par la suite ces débats aux matériaux qualitatifs et quantitatifs recueillis, ce qui nous conduira à envisager les modalités d’une articulation des identités corse et française puis, plus spécifiquement, ce que représente le fait d’être Corse pour les individus interrogés. LE CORSE IMPLICITE

Les Corses constituent l’un des termes implicites du débat public portant sur le racisme en Corse. N’apparaissant que dans peu de titres, le terme est toujours soit accompagné d’un qualificatif, soit précédé d’une précision numérique. De même, l’adjectif « raciste » ne lui est jamais accolé. Il caractérise bien les actes commis au sein du territoire insulaire mais non ses habitants. Si « les Corses » existent explicitement, c’est bien plus dans les médias locaux qui, eux, n’hésitent pas à réintroduire un lien entre dimension locale et population. Une hypothèse peut être posée concernant l’aspect implicite de ce terme dont l’ombre plane toutefois sur les débats. Elle a trait à la légitimité politique et juridique d’un vocable qui, au-delà de l’ancrage dans un cadre administratif particulier, la région, a également des signifiés politiques et identitaires. Après avoir envisagé l’historique


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des controverses qui s’expriment autour de ces questions, nous verrons comment elles sont réactualisées aujourd’hui, notamment au travers des actions judiciaires entreprises par certains acteurs. Rappelons, tout d’abord, les débats ayant entouré l’expression « peuple corse » dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Notion réintroduite dans la sphère politique insulaire puis nationale au cours des années quatre-vingt par des acteurs proches de la mouvance nationaliste, le « peuple corse » donnera lieu à des débats questionnant les représentations les plus admises de l’unité nationale. Ils prendront corps dans les développements suivants : au mois d’octobre 1988 est votée à l’Assemblée de Corse une motion qui affirme « l’existence d’une communauté historique et culturelle vivante regroupant des Corses d’origine et des Corses d’adoption : le peuple corse 2 » ; le 12 avril 1989, Michel Rocard reprend une notion similaire dans son discours à l’Assemblée nationale ; en 1991, enfin, cette notion est insérée puis rejetée dans les textes relatifs au « nouveau statut » dit « Statut Joxe ». Impliquant une appréhension de la communauté corse en des termes politiques qui la distinguent de la communauté des citoyens français, l’expression « peuple corse » sera finalement réprouvée car « comme l’analyse Dominique Schnapper dans “La communauté des citoyens”, appeler l’ethnie – concept scientifique –, le peuple – terme politique –, c’est implicitement ou explicitement, lui accorder le droit à revendiquer l’indépendance politique 3 ». S’ils peuvent paraître relativement anciens, des traces de ces débats subsistent toutefois dans l’espace national. Ils ont d’ailleurs été réactualisés dans le cadre d’un procès faisant suite à une plainte déposée par l’Association pour la sauvegarde des intérêts fondamentaux de la Corse et des Corses contre Eddy Mitchell. Le récit de ce procès – qui s’est clos par un non-lieu – permet d’envisager qu’au-delà de l’expression « peuple corse » et de ses implications politiques possibles, la reconnaissance des Corses comme entité ethnique n’est pas juridiquement acquise. Le non-lieu prononcé induit deux types de réactions, qui transparaissent souvent conjointement dans l’espace public local : les premières expriment le sentiment de non-reconnaissance de la spécificité ou plus encore, de l’existence des Corses par les autorités françaises, tandis que les secondes soulignent une « inégalité » de traitement entre « Corses » et « Maghrébins », notamment en ce qui concerne la protection offerte par les lois antiracistes. Cette apparition en transparence du Corse s’inscrit donc dans un contexte spécifique, marqué par l’action d’entités telles que l’Association pour la sauvegarde des intérêts fondamentaux de la Corse et des Corses. Elle peut être lue comme l’expression d’une volonté d’épargner des susceptibilités qui s’expriment par la voix d’amicales ou d’associations relativement actives à Paris. Malgré cette dimension implicite, il semble toutefois que la figure du Corse existe et cristallise 2. 3.

J.-L. BRIQUET, op. cit., p. 253. M. LEFÈVRE, Géopolitique de la Corse. Le modèle républicain en question, Paris, L’Harmattan, 2000, p. 100.

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des représentations qui s’inscrivent, elles-mêmes, dans une histoire longue. L’étude de ces représentations permet d’envisager que le Corse n’est pas qu’un « Français », que les stéréotypes le caractérisant constituent de réels marqueurs différentiels qui perdurent aujourd’hui. CONTRÔLE ET DÉPENDANCE

Au milieu du XVe siècle point, concomitamment à la disparition des récits mythologiques et des références monstrueuses, une figure stéréotypée du Corse oscillant entre exotisme et archaïsme. Si le constat de départ est le même – un mode de vie très éloigné de celui des lettrés du Quattrocento –, les conceptions s’opposent toutefois lorsqu’il est question de « penser [son] gouvernement 4 ». Autrement dit, si « le Corse » est unanimement perçu comme un sauvage, il n’y a cependant pas consensus sur la manière dont il doit être administré. De mêmes tensions se retrouvent dans la littérature présociologique du XVIIIe siècle. Paresseux, voleur, ou tueur, le Corse interroge les modalités de gouvernance en situation de sauvagerie. Ces adjectifs apparaissent d’ailleurs comme des qualificatifs positifs, causaux, inscrits dans un débat marqué par l’opposition entre nature et culture, voire entre nature et civilisation. Au fil du temps, cette « nature étrange et vindicative » semble devenue un marqueur différentiel très largement intériorisé de part et d’autre 5. La figure du Corse raciste s’inscrit donc dans un ensemble plus large de représentations, forgées au cours de l’histoire, qui véhiculent notamment des stéréotypes liés à l’archaïsme et au besoin, sans cesse renouvelé, de contrôle des Corses 6. Parallèlement, la dépendance économique induite par la situation fiscale de l’île concourt également à l’émergence ou au renforcement de ces représentations, toujours opérantes à l’heure actuelle. Ces représentations sont fortement ressenties par les élus insulaires liés à un parti politique de dimension nationale. Leur implication dans ces partis les confronte en effet directement à l’existence de stéréotypes 7. 4. 5. 6. 7.

A. FRANZINI, « Un peuple libre, sauvage et vertueux : nature et politique dans la Corse du Quattrocento », p. 63-78 in Médiévales, n° 47, Paris, PUV, automne 2004, p. 64. J.-L. FABIANI, « La Corse ou les servitudes de l’authenticité », p. 27-40 in Études, 2001/7-8, tome 395, p. 37. J.-L. FABIANI, loc. cit., p. 29. Un conseiller municipal ajaccien évoque ces stéréotypes de la manière suivante : « Il y a le fait que la Corse est très consommatrice de crédits sans forcément produire les résultats escomptés et que ça ne se traduit pas par une efcacité dans les politiques publiques qui sont menées. On a l’impression d’une société assistée dans laquelle on donne mais sans que ça permette réellement que ça fasse se développer l’île pour qu’elle devienne autonome du point de vue de sa scalité et de son développement. Et donc, je crois que parmi les stéréotypes qui sont véhiculés, il y a celui d’une économie assistée et de politiques qui se complaisent dans cette politique d’assistance parce que c’est en cascade, et qu’eux-mêmes en vivent. C’est une idée qui est très largement répandue. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des endroits où cela existe, mais c’est le jugement global qui est faux ».


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L’image d’une Corse assistée, quasiment infantile, fonctionne aussi parce qu’elle s’inscrit dans une continuité historique. Elle se teinte toutefois aujourd’hui, dans un contexte marqué par le libéralisme, de nouvelles couleurs. L’idée, libérale, « que la dépendance dégrade 8 » joue un rôle à cet égard. Alors qu’une combinaison de répression et d’éducation caractérise le programme institutionnel – cette « forme spécifique de travail sur autrui 9 » – en direction des archaïques portés sur la paresse et la friponnerie, « l’horreur libérale de la dépendance adulte 10 » impose l’ajustement structurel combiné à la suspicion et au contrôle. Ces stéréotypes se conjuguent également à d’autres représentations concernant, plus ou moins directement, la question du sentiment d’appartenance. Fort sentiment d’appartenance locale, déni du sentiment d’appartenance nationale… Les Corses semblent parfois coupables d’un crime de lèse-nation qui légitimerait l’établissement de dispositifs de contrôle. LA QUESTION DES APPARTENANCES

Avant de tester la consistance de ces assertions au bain de la réalité insulaire, il est nécessaire de questionner l’ancrage idéologique de la notion de sentiment d’appartenance, et d’envisager comment elle s’articule à une réalité locale marquée par le périphérisme et la suspicion. Le décalage existant entre la réalité de l’électorat nationaliste, aisément quantifiable, et l’amalgame – qui point parfois dans des discours tenus au plus haut niveau de l’État – entre « Corses » et « indépendantistes », indique en effet l’existence d’une suspicion qui porte, bien au-delà des pratiques électorales et de la volonté d’indépendance, sur la non-identification des Corses à la nation française. Pour en comprendre les implications, il faut tout d’abord rappeler comment l’État-nation s’est imposé comme lieu social – c’est ce que nous verrons dans un premier temps – et, plus largement, la centralité des questions d’appartenance dans l’espace social ainsi défini. C’est sur cette base que nous évoquerons les modalités d’instauration du sentiment d’appartenance en Corse, puis reviendrons sur la suspicion qui règne aujourd’hui à ce propos. Cadre politique de référence depuis plusieurs siècles, l’État-nation est également souvent pensé comme un lieu social, qui créé des liens de différentes natures entre les individus. De façon coercitive, tout d’abord, car ses habitants constituent des individus « liés entre eux parce qu’ils sont contraints d’obéir à un État dont ils dépendent 11 ». Par le biais complexe d’un jeu de communication à la fois vertical et horizontal, ensuite. Différentes administrations étatiques établissent ainsi des liens indirects et horizontaux entre les citoyens tandis que la délégation de pouvoir du peuple souverain à ses élus crée un lien vertical d’envergure en son R. SENNETT, Respect. De la dignité de l’homme dans un monde d’inégalité, Paris, Hachette Littératures, 2005, p. 119. 9. F. DUBET, Le déclin de l’institution. Paris, Seuil, 2002, p. 24 10. R. SENNETT, op. cit., p. 130. 11. G. NOIRIEL, État, nation et immigration, Paris, Belin, 2001, p. 130 8.

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sein. En créant et entretenant un certain sentiment « d’appartenance nationale », enfin. Car la nation constitue une construction culturelle spécifique, une « communauté politique imaginaire 12 » forte d’un « univers de références communes 13 » intimement liée à la structure des réseaux de communication existants et dont les traumatismes nationaux constituent l’un des éléments déterminants. Le sentiment d’appartenance nationale doit donc être pensé au vu de cet univers de références partagées qui résulte en grande partie d’une centralisation des messages. Une telle structuration de la communication a eu notamment pour effet la « focalisation des citoyens sur la vie politique de leur propre État […] [qui] a joué un rôle essentiel dans le processus de différenciation des communautés nationales étatisées depuis le XIXe siècle 14 ». Le second élément permettant de penser le sentiment national est relatif à l’« intervention de plus en plus envahissante de la bureaucratie dans la vie quotidienne 15 ». Tout un pan de l’identité des individus est ainsi élaboré en référence à des catégories bureaucratiques. L’État, en répertoriant et classant les individus vivant sur son territoire, contribue à ce que ces derniers intériorisent les catégories élaborées par le pouvoir. « Les identités de papier 16 » ont donc une relation étroite avec le sentiment national. Un processus d’intériorisation similaire peut être observé en ce qui concerne les règles et les normes de l’État-nation. Ce processus concourt à la formation de ce que Norbert Elias nomme l’« habitus national 17 » et constitue un « facteur essentiel pour comprendre l’efficacité symbolique de l’État 18 ». Le quatrième point nécessaire à l’étude du sentiment national se rapporte aux traumatismes nationaux. Il s’agit, souligne Gérard Noiriel, de « facteurs déterminants pour la diffusion du sentiment d’appartenance à la nation dans toutes les couches de la société 19 ». Dans les régions périphériques, ces modalités d’instauration et de diffusion du sentiment d’appartenance national se heurtent parfois à l’expérience des acteurs. Les processus invoqués sont loin d’agir mécaniquement et indistinctement partout et sur tous. En France, la centralisation des systèmes éducatifs et administratifs va longtemps de pair avec la diffusion de stéréotypes peu élogieux sur les zones périphériques : alors que Paris apparaît dans l’œuvre de Jules Michelet comme le « quartier général des forces révolutionnaire 20 », l’incarnation de la raison et de l’esprit des Lumières, les provinces incarnent les traditions conservatrices

12. B. ANDERSON, L’imaginaire national. Réexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La découverte, [1983] 2002, p. 19. 13. G. NOIRIEL, État… op. cit., p. 133. 14. Ibid. 15. Ibid., p. 134. 16. J.-C. KAUFMANN, L’invention de soi. Une théorie de l’identité, Paris, Armand Colin, 2004, p. 17. 17. G. NOIRIEL, État… op. cit., p. 136. 18. Ibid. 19. Idem. 20. Ibid., p. 93.


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qu’il faut combattre. La mise en place de techniques d’uniformisation va de pair avec la diffusion de stéréotypes négatifs relatifs à ces provinces. Toutes deux concourent à l’affirmation d’une image progressiste de la nation et à la légitimation de la centralisation du pouvoir. En Corse, ces techniques d’uniformisation se conjuguent, dans un premier temps, avec des techniques de conquête et de pacification. Si la bureaucratie est présente dans l’île dès le début du XIXe siècle, ses réalisations sont toutefois longtemps limitées au maintien de l’ordre. Les investissements économiques sont faibles et peu de travaux sont entrepris hormis la construction de réseaux routiers à objectif militaire, la création de bains publics et l’assèchement du marais des Salines à Ajaccio. Un instituteur retraité évoque ce passé de la manière suivante : C’était des cadres français qui arrivaient. Ils étaient avec des garnisons… des fonctionnaires. C’était l’armée. De la conquête à la Révolution, c’était un régime militaire. Il y avait déjà… La gendarmerie, à l’époque ça ne s’appelait pas la gendarmerie, a été créée en Corse. Ça s’appelait la maréchaussée avant… La Révolution n’a fait que s’adapter. La Révolution et l’Empire ça a été le carcan administratif. À la française. La République une et indivisible. Il n’y a jamais eu un gendarme corse.

À cette dimension militaire de l’intégration dans l’ensemble national se juxtaposent également des pratiques d’uniformisation linguistique. La volonté de promouvoir l’usage exclusif du français donne lieu à des pratiques offensives qui peuvent être opposées à celles employées en matière de normalisation institutionnelle. Ce, alors même que la question de la normalisation institutionnelle, de la violence et du banditisme est au cœur des débats publics et politiques relatifs à la Corse depuis sa conquête. L’État français, qui s’accommode par ailleurs des formes spécifiques que revêt dans l’île la politique, fait preuve d’une grande fermeté à cet égard jusque dans les années soixante-dix. Parallèlement, des stéréotypes peu élogieux du Corse sont véhiculés. La présence, entre 1850 et 1890 de « villages corses » au sein des expositions universelles très en vogue à cette époque participe de ce processus de production de catégories ethnicisantes. Ces villages ont alors pour fonction, outre leur caractère distrayant, d’illustrer l’archaïsme présent aux marges de la métropole. La mise en scène de ces villages participe, en effet, d’un dispositif visant à promouvoir le progrès technique. Comment, dans ces zones périphériques, le sentiment d’appartenance nationale peut-il se diffuser et être porteur d’intégration ? En Corse, sentiment d’appartenance et patriotisme semblent largement tributaires de l’engagement massif des Corses dans les corps d’État. Avec la colonisation, cet engagement prend une ampleur particulière tandis que, parallèlement, les villages corses disparaissent des expositions évoquées précédemment. Ils sont remplacés par des exhibitions de Nubiens ou de Maures, autrement plus spectaculaires. Si la colonisation a favorisé, en Corse, l’identification nationale, c’est non seulement en

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permettant l’émergence d’un sentiment d’appartenance basé sur la participation des insulaires à l’entreprise coloniale, mais aussi en déplaçant les frontières du proche et du lointain. Aujourd’hui, le sentiment d’appartenance nationale des Corses est régulièrement mis en doute dans le débat public. Certaines interventions publiques d’hommes politiques français, telle la désormais célèbre si les Corses veulent l’indépendance, qu’ils la prennent 21 témoignent autant d’un rejet lié à ce manque – supposé – d’identification à la nation que d’une exaspération face aux violences commises par des mouvements clandestins. Ce rejet prend appui sur des actes de violence, très visibles dans l’espace public national, sans prendre toujours en considération les caractéristiques de l’électorat corse. S’articulant souvent à des données socio-économiques relatives au coût de la Corse, ces représentations nourrissent une certaine exaspération quant à la question corse. Au lieu de présager par avance d’une intégration de ces différentes représentations par les acteurs, il pourrait être intéressant de questionner cette supposée prédominance de l’identité corse avant d’envisager plus précisément quels sont les référents identitaires et les marqueurs différentiels mobilisés par les acteurs insulaires. L’ARTICULATION DES IDENTITÉS CORSES ET FRANÇAISES

Un sondage réalisé en 1999 par l’institut Harris pour le mensuel Corsica avance que « 62 % des Corses seraient favorables à la reconnaissance juridique du peuple corse, mais [que] 53 % se sentiraient autant Corses que Français, et 8 % plus Français que Corses, tandis que 8 et 15 % se sentiraient respectivement seulement Corses et plus Corses que Français 22 ». Quel que soit le crédit apporté tant aux données quantitatives énoncées qu’au caractère pérenne de ces « opinions », ce sondage informe sur la propension des acteurs à articuler identités corse et française. Les entretiens et observations menés en Corse permettent quant à eux d’envisager plus précisément les modalités de cette articulation. Ils révèlent un jeu d’opposition en miroir des échelles nationales et locales : la reconnaissance d’une communauté corse sans réel pouvoir politique va de pair avec l’évocation d’un espace politique – national – privé de cohérence interne. Alors que l’attachement à la nation paraît parfois entaché d’un scepticisme à l’encontre des actions menées par les hommes d’État, le thème de l’identité corse semble, lui, équivoque, du fait de son utilisation récurrente par les acteurs « nationalistes ». Les modalités d’articulation des identités corse et française traduisent donc un jeu complexe, imprégné du rapport des uns et des autres à la politique locale et nationale. 21. Cette réponse apportée par Raymond Barre à un journaliste du Nouvel Observateur en 1996 a été reprise à de multiples reprises. Elle est citée notamment par L. CHABRUN, J.-M. DEMETZ, F. KOCH et J.-P. SÉRÉNI (« Et si la Corse était indépendante… » L’Express [en ligne], 25 juillet 1996. Disponible sur : http://www.lexpress.fr/ [consulté le 10 juin 2010]). 22. P. FRANCHINI, Les Corses, Paris, Le Cavalier Bleu Éditions, 2001, p. 121.


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En premier lieu, il apparaît que, si la communauté première de référence est, pour de nombreux acteurs, la communauté corse, il ne s’agit toutefois pas d’une communauté politique. La réflexion menée par Benedict Anderson à propos de la formation historique des nations a permis de mettre en exergue la dimension imaginaire de celles-ci. La nation, affirme Anderson, est « une communauté politique imaginaire, et imaginée 23 » dont la légitimité repose en partie sur l’image d’une communion entre les membres. Pour la majorité des personnes que nous avons rencontrées, l’image d’une telle communion existe bien, mais elle se limite à l’espace insulaire. La communauté de référence est la communauté corse. On est Français mais on est avant tout Corse. Il y a une différence, je trouve. On n’a pas la même mentalité que sur le continent, déclare ainsi l’une de nos interlocutrices. Cette communauté reste toutefois, pour la plupart des personnes interrogées, sans réel pouvoir politique, les différentes réformes mises en place pour développer le pouvoir politique local semblant avoir été systématiquement dévoyées. C’est ce qu’expriment certains collectifs qui refusent, en 2008, le Plan d’aménagement et de développement durable de la Corse (P.A.D.D.U.C.) 24. Résultant de l’article 12 de la loi du 22 janvier 2002, ce dernier a valeur de directive territoriale d’aménagement. Lors d’un meeting réalisé le 7 novembre 2008 à Paris, des représentants du Partitu di a Nazione Corse (P.N.C.) dénoncent ainsi un usage malveillant de cet « outil offert en 2002 à la Corse pour traduire spatialement ses choix de société » et déplorent notamment qu’aucune concertation des acteurs locaux n’ait été faite. Réalisé par un cabinet de consultants extérieurs à l’île 25, sans concerter le Conseil économique et culturel et alors que des élus de l’assemblée territoriale étaient dans l’ignorance, le document a soulevé de nombreuses manifestations d’opposition. Au-delà des débats concernant le contournement de la loi Littoral, ces oppositions laissent également entrevoir un certain scepticisme quant à l’existence d’une démocratie locale basée sur la concertation. La Corse apparaît ainsi comme une communauté privée de pouvoir politique. 23. B. ANDERSON, op. cit., p. 19. 24. Au mois de septembre 2008, les organisations membres du Front uni contre ce Padduc sont : A Filetta, A Noscia Tarra, A Sentinella (Galeria), A Santa cruccarella, A Voce di u Misincu, Abcde, Adez, Adisc, Adre, AriaLinda, Arinella de Brandu, Asmsco, Collectif contre l’incinération des déchets, Collectif pour la loi Littoral, Comité de lutte des chômeurs, Corsica per vive, Corti capitale, Crapnec, Cumitatu di u Nebbiu, Droits paysans, Figari piaghj’è monti, Garde, I Sbuleca mare, Idées, Inseme per Aiacciu, Inseme per Bastia, L’Erbaghju, La Ligue des droits de l’Homme, Purti Vechju altrimente, Sabbia, Secours populaire français, Surfrider Corsica, Svegliu, Calvese, U Levante, U Pinzalone, U Polpu, U Taravu, Union des Marocains de Corse-du-Sud, Union régionale des foyers ruraux, Cfdt, Cors’Ecunumia, Fdsea 2B, Fsu-Snep, Stc, Sud France 3 Corse, Unsa, Via Campagnola, Chambre d’agriculture 2A, Centre départemental des jeunes agriculteurs de Corse-du-Sud, M. Le bâtonnier de l’ordre des avocats au barreau d’Ajaccio, Chjama naziunale, Démarche de refondation (Corsica nazione indipendente, Rinnovu, Anc-Psi, Strada dritta), I Verdi corsi, Manca naziunale, Pnc et Via Prugressista. 25. Le cabinet d’étude Tetra a apporté une assistance cartographique à la Collectivité territoriale de Corse.

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Parallèlement, la nation française est souvent définie par nos interlocuteurs comme un conglomérat sans cohérence propre, un ensemble disparate de régions. Je pense que la France est constituée d’un certain nombre de peuples : le peuple basque, le peuple provençal… insiste ainsi Stéphane. Pour Laure, c’est une ribambelle de régions qui forment la nation française. Plus largement, les références que font les personnes interrogées à l’histoire abondent dans le sens d’une différenciation socioculturelle tandis que la volonté unificatrice qualifiée souvent de « jacobine » est appréhendée par certains, de façon négative et constitue l’un des éléments à travers lesquels s’exprime un fort ressenti par rapport à la France. Un acteur de la vie sociale, par ailleurs très critique quant à l’action de l’État français en Corse, souligne ainsi : Le fait de vouloir imposer un système uniforme à tout le monde sous prétexte d’égalité, de fraternité et de liberté […]. On ne peut pas, sous prétexte de vouloir former un pays, laminer toutes les spécificités de ce même pays. Je pense que ce que je vous dis, c’est valable aussi bien pour la Corse que pour d’autres régions en France. Pourquoi est-ce que les Catalans n’auraient pas le droit de parler catalan ? Pourquoi est-ce que les Provençaux ne pourraient pas parler provençal ? Les Basques le basque, les Bretons le breton ? Vous voyez ce que je veux dire ?

De forts sentiments d’attachement à la nation française, allant souvent de pair avec l’affirmation d’une certaine grandeur de celle-ci, sont toutefois également énoncés : Elle représente beaucoup pour moi […]. C’est la mère patrie. Je pense que c’est une nation qui est valable, qui est bien. Ces expressions de patriotisme paraissent toutefois marginales, propres à une génération vieillissante ou à des individus isolés. Le regard que posent la plupart des personnes interrogées sur leur représentation politique à l’échelle nationale se caractérise davantage, en effet, par un certain désenchantement. Ironiques ou accusateurs, les discours recueillis reprennent souvent à leur compte des catégories d’appréhension vulgarisées par les acteurs contestataires, régionalistes ou nationalistes. L’action des politiques fait tout d’abord l’objet de scepticisme : Ils ont beau venir en Corse, ils n’ont pas… Ce n’est pas ça qui va changer la politique ici. Ce n’est pas une fois dans l’année ou deux fois dans l’année qui va tout arranger. Elle est également appréhendée selon la catégorie du clientélisme. Le lien qui unit l’électeur corse à l’homme politique du continent apparaît ainsi parfois comme un non-rapport de clientèle : le poids démographique de la Corse étant trop faible pour qu’elle constitue un réel enjeu politique, les hommes politiques n’entrent donc pas dans une relation d’échange – vote contre service – avec les citoyens : Et puis, la Corse fait deux cent cinquante mille habitants, donc, ça n’a aucun impact sur un vote national. Vous voyez ce que je veux dire ? C’est même pas un quartier de Marseille. C’est rien du tout. Non-rapport clientéliste, également, car les Corses ne peuvent s’attendre à tirer aucun bénéfice de leurs votes, les promesses de l’homme politique n’étant jamais suivies d’effet :


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Il y a de quoi se poser des questions parce qu’ils promettent beaucoup de choses ; ils sont tous gentils et puis, à voir après si, vraiment, ils ont envie de faire quelque chose, si vraiment ils vont au bout des choses, s’ils y pensent vraiment.

Ces approches critiques qui semblent largement partagées par les acteurs de la vie sociale se conjuguent parfois à des discours spécifiquement liés à un courant politique. C’est notamment le cas des discours axés vers la nécessité d’entretenir un rapport de force avec l’État. Le discours produit par les acteurs nationalistes a contribué à imposer cette idée, qui se retrouve parfois dans le discours des plus jeunes. Ça va, ils [les hommes politiques continentaux] savent nous défendre, la plupart du temps. Ils sont avec nous, je pense. De toute façon, ils n’ont que ça à faire s’ils ne veulent pas… évoque ainsi de manière évasive un adolescent. Plus largement, les questions ouvertement politiques suscitent chez nos interlocuteurs, une retenue qui va parfois jusqu’au refus d’évoquer les sujets politiques, même en des termes généraux, même sous couvert de confidentialité. Cette défiance se retrouve lorsque nous abordons la question identitaire en des termes qui ont été politisés par les acteurs régionalistes ou nationalistes. L’expression « peuple Corse » éveille ainsi des réactions significatives. Nombreux sont, tout d’abord, ceux qui refusent de reconnaître une telle notion, de lui apporter, par leurs propos, une quelconque consistance : Non, franchement, pour moi c’est Corse ou peuple… Non, ça ne veut rien dire pour moi, déclare ainsi une employée de la Poste. C’est politique tout ça : « peuple corse », « identité », souligne une autre interviewée. S’il existe, je ne le définirais pas comme on voudrait le définir actuellement, conclut un agriculteur. L’évocation de cette notion amène certains à minimiser les traits culturels qui pourraient lui être associés. Parallèlement, ceux qui l’utilisent démentent se placer d’un point de vue politique. Plus généralement, la dénégation d’une quelconque orientation nationaliste est fréquente, exprimée parfois de façon plus ou moins explicite : Moi, tout ce qui touche au nationalisme, je suis contre. Les attentats, je suis contre. Au-delà de ses liens avec la question du nationalisme et des réticences qui lui sont liées, ou encore de cette articulation complexe à la question nationale, la question de l’identité corse cristallise des tensions entre universalisme et particularisme. Dans un tel contexte, être corse c’est se positionner au vu de ces tensions, mais aussi répondre à l’interrogation en suspens de la transmission. SOL, SANG ET CULTURE

Car « être Corse » c’est tout d’abord, selon nos interlocuteurs, répondre à un certain nombre de conditions. La question du sang et/ou de l’origine est évoquée de façon récurrente. La naissance dans l’île est également un élément souvent associé au sang. Pour moi, un Corse est un Corse. C’est quelqu’un qui est né ici et qui est Corse aussi : qui est d’origine corse, affirme ainsi un exploitant agricole de 41 ans. Elle ne constitue toutefois souvent pas une condition suffisante

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en elle-même. Des éléments de l’ordre du culturel (connaissance et/ou pratique de la culture, de la langue, des coutumes, des habitudes ou des traditions) sont également évoqués comme complémentaires au sang ou à l’origine. Le socle commun c’est une même langue, une même culture […]. En tout cas, se retrouver autour de bases communes affirme ainsi Stéphane, 37 ans. Cette culture est également définie en partie par son caractère méditerranéen. Pour Pierre, 68 ans, c’est un pays particulier, c’est comme la Méditerranée. Le peuple corse est un peuple méditerranéen […]. Pour moi, c’est un peuple méditerranéen. Être corse c’est aussi, pour nos interlocuteurs, partager et mettre en pratique un certain nombre de valeurs telles que l’hospitalité, la générosité, la solidarité, la fierté, le courage ou la sincérité. D’autres points de vue, plus minoritaires, sont également exprimés. Il s’agit de perceptions que l’on pourrait qualifier de plus ouvertes ou de plus pragmatiques. Ainsi, pour certains, « être corse » c’est, avant tout, vivre et payer des impôts dans la région. Pour d’autres, il est possible de devenir corse par alliance. Mais de telles approches sont très minoritaires tandis que les discours qui tendent à limiter l’accès à l’identité corse en multipliant le nombre des conditions auxquelles il faut répondre pour « être corse » sont plus fréquents. Oscillant entre une approche par le sang, le sol et la culture, ces définitions de l’être corse informent avant tout sur les possibilités d’être reconnu Corse. L’évocation de la dimension culturelle de l’identité a ainsi pour conséquence de nier, du moins en partie, l’identité corse des membres de la « diaspora ». Si ceux-ci possèdent bien du sang et des origines corses, ils rompent toutefois la chaîne des transmissions culturelles : Disons que le Corse qui vit sur le continent, on le considère quand même Corse. Sauf qu’après, je veux dire, […] après une génération, deux générations, on perd (même si on garde un contact) certaines données ; Est corse celui qui habite en Corse, qui vit en Corse, qui continue à perpétuer les habitudes, les traditions qu’on lui a transmises par les parents, les grands-parents. Et, qui ne l’est pas, je pense, peut-être ceux qui vivent sur le continent…

Les définitions les plus restrictives de cette identité sont le fait des personnes les plus jeunes ; elles prennent appui sur le sentiment d’une perte, qui transparaît, lui, dans la majorité des discours recueillis. La référence à des valeurs communes est assez récurrente alors que, parallèlement, plusieurs de nos interlocuteurs perçoivent ces valeurs-emblèmes comme perdues ou en passe de se perdre. Au-delà de la généralisation qu’elle sous-tend, la figure du Corse raciste ne rend pas compte de la diversité des modes d’être corse. En insistant sur la question du nationalisme, de l’immigration ou du vieillissement de la population, certains discours tendent ainsi à écraser les différences existant au sein de la population insulaire en termes de construction de Soi et de rapport à l’Autre. Catégorie implicite du débat, les « Corses » font l’objet d’un processus de catégorisation qui mobilise des représentations parfois négatives et des marqueurs différentiels. Ces phénomènes influent sur l’expérience identitaire des acteurs. Cette dernière


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se révèle d’ailleurs complexe, marquée par des articulations, des synthèses et des fixations. Travail de catégorisation et travail identitaire ne sont pourtant pas sans incidence sur le rapport à l’Autre. Mais dans le débat public sur le racisme en Corse, la question du racisme est plus directement problématisée par l’entremise du territoire que par celle des hommes. LA CORSE

« Le racisme, mal d’une île vieillissante et sans projet », c’est en ces termes qu’Ariane Chemin signe en 2005 un article dans le journal Le Monde. Faisant suite à la publication des rapports de la Commission nationale consultative des droits de l’homme pour les années 2002, 2003 et 2004 qui soulignent l’importance des violences et menaces racistes en Corses, comme à une série d’articles parus dans des quotidiens nationaux et internationaux, ce texte induit un lien entre contexte local et manifestations de racisme en Corse. L’île apparaît ici comme une entité cohérente, a minima pour penser les causes des manifestations de racisme qui ont lieu en son sein. Terme récurrent des débats portant, ces dernières années, sur le racisme, la Corse constitue-t-elle réellement une échelle pertinente pour penser des phénomènes, parfois très différents, qui visent eux-mêmes des individus et des groupes distincts ? De l’apparition, dans les années soixante-dix, des premiers graffitis I Francesi Fora, à la peur des travailleurs du foyer Sonacotra d’Ajaccio 26 en passant par les affrontements récents entre jeunes d’origine maghrébine et jeunes Corses dans les ruelles du centre-ville de Bastia, il paraît y avoir pourtant là des anfractuosités écrasées au gré d’analyses parfois globalisantes. Si les actes de racisme évoqués dans ces débats (les plus visibles, donc) peuvent présenter une certaine unité à première vue (rapprochements possibles avec l’idéologie et les acteurs nationalistes ; modes opératoires ; cibles…), une approche plus poussée permet, elle, d’entrevoir des distinctions au sein du territoire. Ces visions font écho aux évolutions récentes de l’action institutionnelle en Corse, qui dénotent parfois une volonté de distinguer et d’unifier administrativement l’ensemble du territoire. L’étude du corpus d’articles issus de la presse nationale permet d’envisager quels sont les référents de ces débats, leur tonalité ainsi que les cadres explicatifs qu’ils mobilisent. Elle laisse entrevoir un processus de généralisation à partir de faits localisés à la fois dans le temps et dans l’espace, à l’ensemble du territoire insulaire, processus qui va parfois de pair avec une personnification de la Corse. Les titres de certains articles sont, à ce propos, particulièrement explicites. Que le sujet du verbe soit « la Corse » ou que la problématique soit, plus généralement, située « en Corse », ces titres tendent à véhiculer une vision globalisante de la région comme à gommer le caractère ponctuel et géographiquement délimité des faits auxquels ils se réfèrent. Le paroxysme de cette 26. A. CHEMIN, « Réveillon, dans le silence et la peur, au foyer Sonacotra d’Ajaccio », Le Monde, dimanche 2 janvier 2005, p. 6.

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tendance est atteint dans un article du journal Le Figaro dénommé « La Corse championne de la xénophobie 27 ». Cette vision doit être replacée dans une période de bouleversements institutionnels qui s’inscrivent notamment dans un mouvement de décentralisation administrative et tendent, bien que ce ne soit souvent pas leur vocation première, à uniformiser le territoire corse. Il y a là un travail institutionnel qui définit, parfois très involontairement mais assez sûrement, un champ culturel spécifique. En ce qui concerne les manifestations de racisme, plusieurs articles du corpus présentent une imbrication d’actes de violence racistes de grande ampleur et de manifestations relevant davantage de l’ordre des discours ou des pratiques quotidiennes. Les actions violentes sont les plus représentées. Le groupuscule Clandestini Corsi apparaît dans une part importante des articles retenus, en deux temps distincts de l’actualité : le premier correspond à la divulgation des actions commises par les membres du groupuscule, le second à leur jugement. Alors que durant la première phase, qui correspond aux années 2004-2005, l’accent est surtout mis sur la proximité existant entre les modalités d’action du groupuscule et les « méthodes » nationalistes, durant la seconde période le profil social des membres du groupuscule apparaît en premier plan. De même, alors que dans la première période, la mention aux Clandestini Corsi vient souvent compléter des données quantitatives sur le racisme en Corse, elle constitue en 2006 le référent central des articles. La référence au groupuscule Resistenza Corsa point, elle, dans onze articles de notre corpus. Or, les manifestations de racisme dont ses membres sont à l’origine, se sont déroulées entre 2001 et 2003 et ne concordent donc souvent pas avec la date de parution des articles. L’intérêt de cette référence semble toutefois résider plus dans l’intégration du groupuscule au sein du F.L.N.C. Union des Combattants, durant l’année 2003 que dans son « actualité ». Elle offre en effet, pour certains journalistes, une illustration concrète des liens entre nationalisme et racisme. Par ailleurs, les mentions aux groupuscules Resistenza Corsa et Clandestini Corsi font toutes deux échos aux affrontements entre jeunes survenus à Bastia, aux alentours de la rue Chanoine-Letteron. Le 12 décembre 2002, deux frères furent agressés par des « jeunes d’origine maghrébine » dans la rue. Le quotidien Corse Matin fait mention de cette agression le 21 décembre. Une semaine plus tard, le groupe Indipendenza dénonce « une agression raciste » anti-Corse. Le lendemain, un attentat a lieu devant un immeuble de la rue Chanoine-Letteron où résident des « Maghrébins ». Il est revendiqué par un groupuscule jusqu’alors inconnu, Resistenza Corsa. Le groupuscule Clandestini Corsi s’illustre, quant à lui, dès l’été 2004 par des attentats contre des établissements gérés par des personnes d’origine maghrébine.

27. D. COSTA, « La Corse championne de la xénophobie », Le Figaro [en ligne], 23 juillet 2004. Disponible sur : http://www.legaro.fr/ [consulté le 10 novembre 2008].


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Au niveau national, ces violences sont mentionnées dans plus d’une dizaine d’articles. Les autres actes violents évoqués apparaissent de façon moins centrale. Il s’agit notamment du jet d’une bouteille d’acide devant un foyer de travailleurs migrants, de l’incendie du drapeau du consulat du Maroc, des tirs contre une mosquée de Sartène, et de l’assassinat de deux Tunisiens en 1986 qui est d’ailleurs généralement introduit dans une optique de recadrage historique. L’assassinat du gérant d’une station-service n’est, quant à lui, que peu mentionné, le caractère raciste du meurtre ayant été très rapidement démenti. La visibilité d’autres manifestations est moindre. La question des bombages et graffitis racistes apparaît, certes, dans neuf articles mais plutôt à titre d’illustration ou en guise d’introduction que de manière réellement centrale. Elle fait toutefois écho à une actualité qui n’est explicitement abordée que dans l’un des articles de notre corpus : la mise en place, par les services de police de l’île, d’« une cellule chargée de recenser et photographier les tags et d’en identifier les auteurs 28 ». La question de la discrimination est également marginale. Si trois articles en font état, ce n’est souvent qu’au détour d’une phrase. Or, dans un même temps, cette question apparaît centrale ailleurs en France : c’est principalement à travers elle que sont pensés les problèmes liés au racisme. La « lutte contre les discriminations », voire « pour l’égalité des chances » tend ainsi, depuis quelques années, à occuper le champ de l’antiracisme. Cette évolution du débat fait écho à la reconfiguration du champ de l’action institutionnelle tout en traduisant un changement de perspective dans le traitement médiatique de la question. En ce qui concerne la Corse, les mobilisations antiracistes qui se sont produites, au cours de l’année 2004 principalement, apparaissent dans quatre articles. Deux événements de référence doivent ici être distingués : le rassemblement contre le racisme qui s’est déroulé à Corte le 18 septembre et les manifestations antiracistes qui ont eu lieu à Ajaccio le 23 octobre 2004. Dans les deux cas, la présence, importante, des élus et représentants de la mouvance nationaliste, ne semble pas avoir convaincu les acteurs institutionnels et les journalistes du débat national. C’est du moins ce que tend à prouver le ton circonspect des articles mentionnés ou encore le scepticisme qui transparaît dans le rapport établi pour l’année 2004 de la Commission nationale consultative des droits de l’homme : Face à cette situation, la mouvance indépendantiste Indipendenza/Corsica Nazione a tenu à condamner ces attentats racistes en rappelant notamment, le 17 août 2004 à Bastia (2B) qu’il était « inadmissible de s’en prendre à une communauté » et a fait de la lutte contre le racisme le thème central d’une réunion le 6 septembre

28. C. FORCARI, « Trop de voiles, pas assez de cagoules », Libération [en ligne], mercredi 17 mars 2004. Disponible sur : http://www.liberation.fr/ [consulté le 8 août 2010].

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2004 […]. Néanmoins, le discours parfois ambigu de ces mêmes indépendantistes qui n’arrivent pas à s’exprimer de façon unanime sur le sujet, a depuis longtemps contribué au développement d’un sentiment de rejet marqué à l’égard de tout ce qui n’est pas Corse 29.

Une telle affirmation ne va pas sans poser question. Tout d’abord, une note de bas de page, insérée pour appuyer ces propos, fait référence au fait que « lors de la séance du 24 septembre 2004 à l’Assemblée territoriale, les 51 élus ne sont pas parvenus à réaliser la synthèse des quatre motions relatives au racisme 30 ». Or, ces cinquante et un élus ne sont pas tous, loin s’en faut, indépendantistes. Le fait que cette synthèse n’ait pas été réalisée ne peut donc pas être imputé à la mésentente des différents représentants indépendantistes à ce propos. De plus, la plupart des représentants des différentes fractions de cette mouvance étaient présents lors du rassemblement contre le racisme à Corte, ce qui tend à démontrer l’existence d’un consensus, ne serait-ce que ponctuel, à ce sujet. Les rapports de la C.N.C.D.H. pour les années 2003 et 2004 constituent le référent à la fois central et implicite de ces débats. Si la plupart des articles du corpus qui font état de données quantitatives reprennent les chiffres qui apparaissent dans ces rapports, voire leurs modes de classification et leur terminologie (« actes de violence », « menaces »,…), peu font état de leur origine, leurs auteurs préférant parfois évoquer des « sources policières 31 » ou provenant des « renseignements généraux 32 ». Et la théorie selon laquelle l’idéologie portée par des groupes nationalistes a favorisé le rejet anti-Continental ou anti-Maghrébin traverse la plupart des interventions des acteurs institutionnels mais aussi des médiatiques ou politiques. Il ne s’agit toutefois pas du seul cadre explicatif mobilisé. La question de l’immigration, celle du vote Front national ou encore de l’implication dans le passé colonial apparaissent également dans plusieurs de ces articles et sont parfois intégrées dans des chaînes de causalité. LES FRANÇAIS « DU CONTINENT » « L’idéologie soutenue par certains groupes nationalistes a, depuis longtemps, contribué au développement d’un sentiment de rejet marqué à l’égard de tout ce qui n’est pas “corse”, tant en ce qui concerne les

29. COMMISSION NATIONALE CONSULTATIVE DES DROITS DE L’HOMME, 2004. La lutte contre le racisme et la xénophobie. Rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme présenté à monsieur le Premier ministre [en ligne]. 2005, p. 23. 30. COMMISSION NATIONALE CONSULTATIVE DES DROITS DE L’HOMME, 2004. loc. cit., p. 33. 31. A. CHEMIN, « Les ambiguïtés du camp nationaliste face aux agressions anti-maghrébines », Le Monde, dimanche 8 et lundi 9 août 2004., p. 9. 32. « C’est le comportement insulaire qui veut ça ». Les actes racistes et xénophobes semblent se conjuguer avec les problèmes sociaux. Libération [en ligne], mercredi 18 octobre 2006. Disponible sur : http://www.liberation.fr/ [consulté le 8 août 2010].


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Continentaux que la population maghrébine, d’origine marocaine pour l’essentiel 33. »

Pour la Commission nationale consultative des droits de l’homme (C.N.C.D.H.) il existe un lien entre les manifestations de rejet à l’encontre des « Continentaux » et celles qui visent les « Maghrébins » en Corse. Et ce lien prend sa source dans l’émergence et le développement d’une « idéologie nationaliste ». Si ce postulat paraît, ne serait-ce que par sa récurrence dans les rapports antérieurs à 2005, arrêté, la complexité de la présentation des données concernant les violences et menaces à l’encontre des « Continentaux » laisse, quant à elle, entrevoir une certaine difficulté à qualifier et traiter ces faits-référents. Cette complexité apparaît dans les rapports réalisés pour les années 2000, 2001, 2002, 2003 et 2004 par la Commission, tandis qu’elle est totalement absente des rapports réalisés par la suite. Dans ces dernières publications, en effet, la Corse ne fait plus l’objet d’un traitement aussi spécifiquement différencié : tout au plus, transparaît la mention à un « net recul » du problème dans le rapport 2005, tandis que les auteurs du rapport 2006 se félicitent « de cette baisse des actions violentes en Corse, probablement due à la fois à la trêve instaurée par les milieux nationalistes et par la forte mobilisation des autorités locales 34 » et que ceux du rapport 2007 soulignent « la décrue enregistrée depuis l’année 2005 (24 actions), déjà marquée par un repli spectaculaire au regard du chiffre inflationniste constaté en 2004 (81 actions) 35 ». Comment interpréter cette difficulté de la C.N.C.D.H. à qualifier les actes visant des « Continentaux » ? Est-elle spécifique aux rapports de cette commission ou en trouve-t-on trace dans l’espace des débats publics ? Après avoir caractérisé les oscillations que révèlent plusieurs rapports de la C.N.C.D.H., nous tenterons de caractériser les tensions qui sous-tendent ces oscillations puis nous chercherons leurs empreintes dans le débat public national. Dans les rapports réalisés pour les années 2000, 2001, 2002, 2003 et 2004, les manifestations de rejet dont sont victimes les « Continentaux » sont mentionnées presque systématiquement au fil des typologies et autres comptages. Elle apparaît tout d’abord, plus ou moins explicitement dans la sous-partie consacrée aux « fondements » de la violence raciste et xénophobe des rapports établis pour les années 2003 et 2004. Les sous-parties dédiées à l’approche des actes et/ou violences racistes laissent, elles, entrevoir une différenciation quasiment systématique des faits concernant les Continentaux, tandis qu’ils apparaissent de manière totalement « intégrée » dans le comptage dans les parties consacrées aux « menaces ». Par ailleurs, dans le rapport réalisé pour l’année 2004, les « violences contre les Continentaux recensées en Corse en 2004 (liste non exhaustive des faits

33. COMMISSION NATIONALE CONSULTATIVE DES DROITS DE L’HOMME, 2002. loc. cit. 34. COMMISSION NATIONALE CONSULTATIVE DES DROITS DE L’HOMME, 2006. loc. cit., p. 28. 35. Ibid., p. 36.

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les plus graves) 36 » apparaissent dans une annexe consacrée aux données chiffrées comparatives. Si elle peut être liée à une difficulté plus globale à qualifier les actes retenus de « racistes » ou xénophobes, cette oscillation entre intégration et différenciation des faits commis en Corse à l’encontre des « Continentaux » laisse toutefois entrevoir une certaine ambivalence. Cette dernière peut être interprétée comme un basculement alternatif du registre de l’implicite à celui de l’explicite : finalement, le fait que ces actes apparaissent dans des rapports consacrés à la lutte contre le racisme et la xénophobie tend à prouver qu’ils sont considérés comme des faits racistes ou xénophobes quelle que soit, par ailleurs, la prudence présidant à leur qualification. Ce mouvement de bascule peut être mis en perspective avec deux séries de questionnements. La première a trait à la dimension politique de ces actes et traduit une mise en tension du couple « racisme » versus « action politique ». Si les rapports établis par la Commission énoncent presque systématiquement leur scepticisme quant à la portée réellement politique des attentats commis à l’encontre des biens appartenant à des « Continentaux 37 » et, par-là même, quant à leur légitimité, le rapport au continental paraît toutefois bien plus difficile à qualifier de « raciste » du fait du rapport à l’État qu’il semble parfois traduire. La référence presque systématiquement faite aux actions revendiquées par des membres de la mouvance nationaliste participe – implicitement et, peut-être, involontairement – de ce recouvrement de la question sociologique du rejet de l’Autre par la question politique du rapport à l’État. Elle ne paraît, de plus, pas toujours légitimée par les recensements effectués. Une analyse plus fine des faitsréférents laisse ainsi entrevoir qu’en 2004, alors que les acteurs appartenant à la mouvance nationaliste sont spécifiquement incriminés, seules dix actions sur les vingt-huit recensées peuvent leur être réellement imputées. La seconde série de questionnement a trait, elle, à l’intégrité du territoire national : comment qualifier de « racistes » des actions dirigées vers les populations nationales, qui ne se distinguent pas même par une orientation religieuse minoritaire, sans reconnaître qu’ils s’inscrivent dans un rapport minorité-majorité spécifique qui pourrait tendre à adopter une position particulariste, voire implicitement à légitimer, ne serait-ce qu’à travers l’identification d’attributs négatifs, l’existence d’un « peuple corse » ? Cette dernière série de questionnements paraît être, bien plus que les raisons quantitatives évoquées, à l’origine de la distinction entre Corse et territoire continental, comme des difficultés à caractériser les faits commis à l’encontre des « Continentaux » en Corse. 36. COMMISSION NATIONALE CONSULTATIVE DES DROITS DE L’HOMME, 2004. loc. cit., p. 325. 37. « La “colonisation de peuplement”, la “corsisation des emplois”, la “lutte contre la spéculation immobilière”, le “trac des stupéants” ou les “intérêts maeux” sont souvent invoqués dans les actions visant des biens de Continentaux ou d’étrangers implantés en Corse » soulignent ainsi les auteurs du rapport concernant l’année 2000 après avoir fait mention du caractère “excluant” de l’idéologie portée par les mouvements nationalistes » (COMMISSION NATIONALE CONSULTATIVE DES DROITS DE L’HOMME, 2000. loc. cit.).


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Plus généralement, il semble y avoir là une tension entre deux mouvements contraires. Le premier, sous-tendu par des faits-référents antérieurs – telle la déclaration, en décembre 1992 et alors que les actes criminels ont été remarquablement nombreux en Corse d’Indipendenza donnant neuf jours aux cadres des administrations d’origine continentale pour partir de Corse – considère très clairement ces actes comme « empreints de xénophobie » tout en se heurtant à la dimension politique des revendications qui leur sont associées ; le second participe d’une occultation de ces problèmes de qualification du fait des questionnements implicites qu’ils impliquent, notamment en termes d’ethnicisation des Corses. Ces questionnements transparaissent parfois dans le débat public qui se déroule à l’échelle nationale, mais les perspectives semblent inversées. Alors que les rapports de la C.N.C.D.H. laissent entrevoir une saisie du racisme présent dans l’île par le truchement des rapports entre « Français continentaux » et « Corses », les articles du corpus de presse analysés semblent à première vue centrés sur le racisme anti-maghrébin. Si les bombages I Francesi Fora apparaissent parfois en préalable des bombages en lien avec les populations d’origine maghrébine, si les attentats et mitraillages contre les biens des personnes d’origine continentale sont évoqués, les manifestations directes de rejet à l’encontre des personnes n’apparaissent toutefois que secondaires, effacées en grande partie par les violences commises à l’encontre des « Maghrébins ». Les manifestations de rejet plus « anecdotiques » ou plus quotidiennes sont, quant à elles, reléguées en arrière-plan ou absentes des discours. Cette perception peut toutefois être nuancée au vu du débat opposant Maurice Szafran à François Sargentini sur le plateau du « face-àface du 13 heures », émission diffusée sur France 2 le 20 septembre 2004. À cette occasion, en effet, le directeur de publication du magazine Marianne accuse le membre d’Indipendenza Corsica Nazione de véhiculer, en dépit de ses prises de position antiracistes, une idéologie raciste, mentionnant à ce propos les accords conclus entre la Société nationale Corse Méditerranée (S.N.C.M.) et le Sindicatu di i travagliadori corsi (S.T.C.). Ce débat télévisé fait alors indirectement référence, à travers la question des soubassements idéologiques du racisme corse aux discriminations dont les « Continentaux » seraient les premières victimes. Cette prégnance, toujours en arrière-plan, de la figure du « Continental » victime de racisme semble une fois de plus trouver ses fondements dans la référence à l’idéologie nationaliste. Dans le débat public local, les violences et menaces des Continentaux paraissent également médiatisées par des questions de portée politique. Alors que les actes de malveillance visant des biens appartenant à des « Continentaux » sont traités au même titre que les « plasticages » et autres « attentats », égrenés au fil de l’actualité insulaire, les manifestations de rejet visant plus directement touristes et fonctionnaires font l’objet d’une approche spécifique. Les « Français du Continent » constituent donc l’un des termes du débat public national portant sur le racisme en Corse. Pourtant, une fois de plus, l’implicite prédomine dans le traitement institutionnel et public du thème. Les oscillations

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entre la reconnaissance du caractère raciste des actes commis à l’encontre des « Continentaux » et son déni font écho aux tensions qui traversent les apparitions publiques de la figure du Corse dans ces débats. L’ethnicité est çà et là latente. « EN CORSE, LE BON ARABE DOIT BAISSER LA TÊTE »

« En Corse, le bon Arabe doit baisser la tête », l’article paru sous ce titre dans Libération au mois de mai 2004 parle, à l’instar d’autres articles composant le corpus de presse quotidienne nationale étudié, d’impuissance, de peur et de soumission. L’image globale qui se dégage de l’étude des débats est cependant plus complexe, surimpressionnée par des plans où apparaissent les enfants des migrants. Après avoir envisagé qui sont les « Maghrébins » évoqués dans l’espace des débats publics nationaux, nous tenterons d’envisager les faits référents à travers lesquels ils sont saisis. Nous mettrons ensuite en perspective l’image ainsi fixée avec celle qui transparaît dans le débat public local. Nous insisterons, à ce propos, sur les mouvements de bascule entre deux tendances récurrentes : l’insistance sur la question migratoires et les entreprises – toujours ponctuelles et ciblées – de valorisation des « personnes issues de l’immigration maghrébine ». Dans le débat public national, cet Arabe qui doit baisser la tête a toutes les caractéristiques d’un primo-arrivant : isolement, conditions de logement marquées par l’insalubrité ou le regroupement, conditions d’emploi caractérisées par la précarité, voire clandestinité. Mises en exergue au fil des articles de presse et autres interventions publiques, ces caractéristiques sont autant de stigmates transmissibles d’une génération à l’autre. Apparaissant souvent au second plan, les enfants de ces migrants revêtent parfois les traits de jeunes adultes moins soumis que leurs parents. Les femmes, quant à elles, sont quasiment absentes de ces débats, si ce n’est au détour des faits divers dont elles constituent les victimes ou, plus rarement encore, en référence à l’implication associative des « filles » de l’immigration. Dans un tel cadre, le thème du départ des familles d’origine maghrébine vers le « continent » constitue l’expression paroxysmique de cette impuissance qui point au fil des débats. Marqueurs de la peur régnant chez les « Maghrébins », ces « départs » apparaissent même inscrits dans une continuité historique : « après l’assassinat de deux Tunisiens, en 1986, revendiqué par le F.L.N.C. au nom de la lutte contre le trafic de drogue, puis une vague de départs de l’île, après la guerre du Golfe, au début des années 1990, la population immigrée de Corse – un habitant sur dix, pour la moitié d’origine maghrébine – vit à nouveau dans l’inquiétude » 38, souligne ainsi Ariane Chemin. Dans le débat public local, en revanche, les traces de ces départs sont moindres. À l’instar des énoncés prégnants dans l’espace public national, la 38. A. CHEMIN, « La Corse est secouée par une vague de violences racistes », Le Monde, dimanche 19 et lundi 20 septembre 2004, p. 11.


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présence des « Maghrébins » est souvent saisie par le truchement de la question migratoire, ce qui ouvre alors la voie à une problématisation de type « démographique » qui constitue elle-même, par ailleurs, l’un des leviers du racisme. Ce mode d’appréhension donne ainsi lieu à des énoncés qui, comme l’illustre la libre opinion ci-dessous, se cristallisent autour de la question du « jeune Maghrébin » : Aujourd’hui, les Corses non reconnus et sans moyens politiques, culturels, économiques et sociaux pour intégrer les flux importants d’arrivants, deviennent minoritaires sur leur propre terre. Ils sont dans l’impossibilité de rester le modèle social et culturel d’intégration. Notre identité vivante est plus que jamais menacée car notre langue est non officielle, nous n’avons pas de pouvoir législatif, ni de corps électoral légitime et une forte spéculation sévit sur notre sol. […] Du fait de la mondialisation libérale, du néo-colonialisme et du déséquilibre nord-sud, nous recevons une forte immigration essentiellement pour raison économique. La cohabitation avec ces arrivants n’a jamais posé de problèmes grâce à notre valeur d’hospitalité. Cependant, pour les raisons précitées, nous commençons à ressentir un début de société « intercommunautaire » avec des phénomènes de rejet et des difficultés d’identification chez les jeunes issus des diverses immigrations. On se dirige donc vers un modèle d’intégration à la française, en échec depuis des années, avec sa recherche désespérée d’une citoyenneté républicaine française qui débouche de fait sur des communautés figées autour de leurs cultures 39.

La figure du « sans-papier » constitue l’autre versant d’une perception des « Maghrébins » biaisée par la question migratoire. Comme le montre l’extrait suivant, elle ouvre la voie à des hypothèses quantitatives parfois anxiogènes : En Corse, le nombre d’immigrés est estimé à 26 000, ce qui représente près de 10 % de la population. 18 000 d’entre eux seraient originaires de pays n’appartenant pas à l’Union européenne. Par ailleurs, une partie serait des clandestins. Selon l’hypothèse haute, leur nombre serait d’environ 6 500. Selon l’hypothèse basse, l’effectif réel serait plus proche de 2 500. Tous ces chiffres sont avancés au conditionnel car, il convient de le savoir, nul en France n’est en mesure d’être précis. Ce qui interdit d’en connaître la réelle dimension et entrave l’élaboration de politiques cohérentes aux plans de l’accueil et de l’intégration […]. Cette situation relativise ou cache les réels problèmes que crée la présence de personnes n’ayant ni emploi déclaré, ni logement identifié, et ignorant la langue, la culture et les lois françaises […]. La régularisation des « sans-papiers » n’empêchera pas un afflux continu 40.

Cette perception en termes de déperdition culturelle et d’incapacité « d’intégration » se heurte parfois à des images plus positives. Ces dernières correspondent à une volonté, particulièrement visible en 2004 et 2005, de valorisation des personnes d’origine maghrébine. Des « sportifs » d’origine maghrébine, dont les 39. « Maîtrise de la politique migratoire. Libre opinion de Rinnovu », Corse Matin, mercredi 10 novembre 2004, p. 2. 40. A. SERENI, « Le retour du plombier polonais », Journal de la Corse, 12-18 mai 2006, p. 16.

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exploits sont plus ou moins récents, sont alors mis en avant dans les quotidiens insulaires. Monsieur Azzouz – joueur algérien que « ses attaches familiales […] conduisirent à Ajaccio où il fit les beaux jours du club de l’époque 41 », ou encore « l’intouchable Hafid Hammaoui 42 » – athlète de l’AJ-Bastia – sont ainsi médiatisés. De même, les fêtes religieuses, les examens de fin d’année, comme d’autres « événements », qui occupent à date fixe, d’une année à l’autre, l’espace de l’actualité, constituent autant d’occasion d’opposer à la figure de l’immigré soumis, des « Maghrébins » porteurs d’une puissance d’agir et de valeurs positives. « Younès », élève venant d’achever l’épreuve de philosophie du baccalauréat, apparaît ainsi « plus confiant que stressé 43 » tandis que le début du « mois de jeûne des musulmans » fait l’objet d’un article soulignant que « l’entraide et la solidarité sont une constante dans la religion musulmane 44 ». L’univers scolaire, à l’instar de l’espace du sport ou de celui de la culture 45, s’impose comme un élément incontournable de cette entreprise de valorisation qui emprunte le vocabulaire de la diversité et prend appui sur des initiatives émanant souvent de l’éducation nationale. Ce type d’intervention est toutefois de moindre importance dès l’année 2006 ; il est relayé par des interventions centrées sur les politiques migratoires et s’inquiétant souvent des conséquences humaines de la « chasse aux étrangers 46 ». Les « Maghrébins » apparaissent alors comme des populations sacrifiées aux ambitions ou aux tendances xénophobes de certains hommes politiques et, plus encore, comme des éléments nécessaires à l’équilibre d’un marché du travail spécifique en Corse. C’est ce que souligne Gabriel-Xavier Culioli dans un article paru dans le Journal de la Corse : En France, des études ont prouvé que tous les grands travaux sans exception n’ont pu être réalisés que grâce à l’immigration clandestine embauchée par des sociétés sous-traitantes au profit de grands groupes tels que Bouygues. En Corse, le BTP, secteur de pointe de l’économie insulaire, cesserait d’exister du jour au lendemain si les travailleurs immigrés nous quittaient. […] Nos retraites seront payées demain

« La médaille d’or des sports pour Azzouz », Corse Matin, jeudi 13 mai 2004, p. 8. « L’intouchable Had Hammaoui », Corse Matin, jeudi 15 juillet 2004, p. 21. « Younes “plus conant que stressé” », Corse Matin, vendredi 11 juin 2004, p. 32. N. AMAR, « Le mois de jeûne des musulmans a débuté », Corse Matin, samedi 16 octobre 2004, p. 7. 45. E. MILLELIRI, « Rachid El Ouali. L’accessible étoile du Maroc », Corsica, février 2006, p. 36-39. 46. « Une inquiétante chasse aux étrangers », Journal de la Corse [en ligne], 8-15 août 2008. Disponible sur : http://www.jdcorse.fr/cgi-bin/pages/accueil.pl?infoid=1872&login=w9o9gv UvvM&password=UET00Den [consulté le 22 septembre 2009]. 41. 42. 43. 44.


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par les immigrés d’aujourd’hui. […] Posé ainsi, le problème est différent du manichéen « trois millions d’immigrés, trois millions de chômeurs 47 ».

Cet extrait dénote une volonté de s’associer à la lutte contre le racisme en soulignant la dimension positive de la présence des « Maghrébins » en Corse. Les évolutions ultérieures du débat public, comme les entretiens et observations menés en Corse, indiquent toutefois que ce type d’interventions n’a eu qu’une incidence limitée. Les articles insistant sur l’existence de « talents maghrébins » sont rapidement noyés dans le flot d’un débat souvent orienté vers des faits-référents plus saillants. Ils ne font en outre que peu écho à l’expérience des acteurs insulaires. Les « Maghrébins » effectuant des études supérieures ou s’impliquant avec succès dans la sphère culturelle ou sportive sont en effet, relativement peu nombreux : seules les représentations liées à la place qu’ils occupent sur le marché du travail semblent susceptibles d’offrir un cadre de perception mobilisable par le plus grand nombre. Par ailleurs, le fait que les « Maghrébins » soient souvent saisis par le truchement de la question migratoire teinte la différenciation dont ils font l’objet de pigments ambivalents. Les flux migratoires de ces quarante dernières années sont, en effet, marqués par des ruptures et des inversions qui ont durablement affecté le contexte socio-économique et les relations sociales à l’œuvre dans l’île. Dans l’espace public national, la figure du « Maghrébin » constitue donc l’un des termes incontournables des débats portant sur le racisme présent en Corse. Figure silencieuse et impuissante, passive et stigmatisée, le « Maghrébin » vivant en Corse apparaît en premier lieu comme un immigré pauvre. Il peut également prendre les traits d’un jeune né en Corse et de nationalité française, voire plus rarement d’une femme, autre composante de ces familles dont la seule ressource face aux violences racistes semble parfois être de partir. Ailleurs, dans l’espace des débats situés à l’échelle locale, il est ponctuellement doté d’un pouvoir d’initiative et porteur d’une puissance d’agir positive. La question migratoire est cependant toujours présente. Soubassement souvent incontournable de la pensée du « Maghrébin », elle ouvre la voie à des problématisations de type « démographique » qui constituent elles-mêmes de puissants ressorts du racisme. Nous mettrons en perspective dans une partie suivante, ces représentations avec des données sur l’expérience vécue des « Maghrébins » et les conditions objectives dans lesquelles se déroule cette expérience. Nous souhaitons toutefois auparavant les resituer dans le cadre d’un débat dont les acteurs et les étapes restent à caractériser. Qu’il soit question des « Maghrébins » ou des « Corses », il est en effet nécessaire de déconstruire ces figures collectives qui brident l’expérience identitaire des acteurs souvent plus qu’elles ne la reflètent. De part et d’autre, des processus 47. G.-X. CULIOLI « La continuation du colonialisme », Journal de la Corse, 12-18 mai 2006, p. 14-15.

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d’assignation s’opèrent au travers du débat public. Ce travail de déconstruction nécessite parfois l’entremise d’une approche historiographique, seule à même de révéler les sédimentations qui se sont opérées au fil de l’histoire. En ce qui concerne les « Corses », une première analyse indique de nombreuses différences de perception et de tonalité entre médias locaux et nationaux. Ces différences interrogent sur la légitimité politique et juridique d’un terme aux connotations plus ou moins ethniques, plus ou moins politiques. Si l’histoire de l’expression « peuple corse » montre des résistances à associer ces registres, ethnique et politique, les usages du terme trahissent l’existence de tensions. Au niveau local, ces tensions nourrissent parfois un ressenti par rapport aux « Maghrébins » qui, pour certains, seraient mieux protégés par les lois antiracistes que les Corses du fait de la « reconnaissance » de leur ethnicité. Ce type d’interprétation va souvent de pair avec un ressenti plus large, lié au rapport des insulaires à l’État-nation. Ce ressenti prend notamment appui sur des représentations liées à la différence des Corses. Il prend une consistance spécifique au contact des visions stéréotypées diffuses concernant leur besoin de contrôle et leur dépendance économique. Si ces représentations s’ancrent dans une histoire particulière, qui est en partie celle de l’État-nation, elles reflètent également aujourd’hui des tensions politiques. La mobilisation, en 2008, de plusieurs acteurs autour du Front Uni contre ce PADDUC en constitue une illustration. Plus encore, lors des entretiens réalisés, l’idée selon laquelle il est nécessaire d’entretenir un rapport de force avec les représentants de l’État paraît largement partagée. Cela va d’ailleurs souvent de pair avec des perceptions spécifiques de ce que c’est qu’être corse. L’analyse de ces perceptions, basée sur l’étude de terrain réalisée en Corse, révèle une oscillation entre une définition par le sang, le sol ou la culture. Souvent ces tensions et cette histoire sont absentes du débat public sur le racisme en Corse tel qu’il se joue dans l’espace public national. Et cette absence va de pair avec une tendance à généraliser des faits particuliers. Cette tendance à la personnification et à la généralisation est plus flagrante encore lorsqu’il est question de « la Corse » en tant que territoire. La généralisation de certaines manifestations racistes à l’ensemble du territoire est récurrente. Elle s’accompagne souvent d’une sélection des manifestations de racisme mises en avant. Les violences dites « racistes » occupent le devant de la scène, tandis que les discriminations sont souvent reléguées en arrière-plan. Il est d’ailleurs possible de s’interroger sur les raisons de cette sélection : est-ce parce qu’elles rappellent le mode opératoire des nationalistes ? Quoi qu’il en soit, la présentation de ces manifestations n’est pas exempte d’ambiguïtés. De mêmes ambiguïtés se découvrent à l’étude des apparitions, dans le débat public national, de la figure du « Français-victime ». Cette ambiguïté est particulièrement visible dans plusieurs rapports de la CNCDH qui peinent à qualifier les actes dont ils sont victimes. La difficulté est moindre lorsqu’il est question des « Maghrébins ». Le débat public national se caractérise alors par l’importance des références aux thématiques de la peur et de la soumission. Le « Maghrébin » apparaît à ce moment-là sous des


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traits spécifiques. Soulignons, à ce propos, les divergences entre débats publics local et national : alors qu’au niveau national, la figure de proue est souvent celle du primo-arrivant ; au niveau local, on assiste à des cristallisations spécifiques autour de la figure du « jeune d’origine maghrébine » et sur les « sans-papiers ». Plus largement, les « Corses », la « Corse » et les « Maghrébins » constituent trois termes récurrents du débat, liés dans des configurations ponctuelles, au gré des interventions des acteurs. Et l’image qui transparaît de chacun de ces termes est souvent surimpressionnée plus que figée. Une approche par les acteurs peut permettre de souligner cet aspect dynamique tout en éclairant des jeux d’acteurs souvent déterminants dans la composition de ces configurations.

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