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591 automne 2020

5 alexandre blok anais vaugelade andré chabot brice bonfenti carole darricarrère

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chantal neveu christian désagulier frédéric metz géraldine geay haroldo de campos jean-françois bory jean-pierre bobillot marc delouze natacha michel pascale petit sarah carton de grammont yoann sarrat yves boudier yves-marie stranger

291 : Alfred Stieglitz Marcel Duchamp (1915)

391

:

Francis

Picabia

491 : René Drouin, Michel Tapié (1949)

591 : Jean-François Bory (2015) directeur

kolb erdnaxela edaleguav siana tobahc érdna itnefnob ecirb

Christian Désagulier rédacteur en chef

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(1917)

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revue internationale

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GÉNÉRIQUE En quête de cinéma (p. 8) Libido videndi, Yves Boudier (p. 26) Factoriel 111 !, Christian Désagulier (p. 33) Sans issue, André Chabot (p.37) Catherine Varlin (p.40 ) Kiki (p.47 ) Natacha Michel Aragon égaré, Marc Delouze (p.49) SOKOL (suite et fin), Sarah Carton de Grammont (p.63) LECON D'ALGEBRE DANS LA BERGERIE, nomes 5 et 6 5. R. sur et de (p.94) 6. Par-delà Finfinni (p.111) Christian Désagulier Galloping ahead in Ethiopia (p.123) Zera Yacob (p.130) Yves-Marie Stranger Un conte de Rorschach (p.133) Mark Twain, un vagabond à l'étranger sur terre (p.141) Christian Désagulier BORN IN SLAVERY: slave narratives from the Federal Writer's project, 1936 to 1938 (p.155) Vivante figure de Carl Einstein (p.176) Christian Désagulier

Ounouogha, Chant d'Utopie, XXX (p.183) Brice Bonfanti tout très sage (p.192) Pascale Petit Regards camés (p.205) Géraldine Geay jaune Cy (p.214) Chantal Neveu Histoire(s) du corps [et de la page blanche] - Performance sur papier Yoann Sarrat (p.224) Variations autour de Monsieur M (p.231) Carole Darricarrère Hebel-Kolportage [suite] (p.241) Frédéric Metz AUBE (p.252) Alexandre Blok traduit du russe par Christian Désagulier GALAXIES (p.260) Haroldo de Campos traduit du portugais (Brésil) par Jean-François Bory et l'auteur d'antisèches, "poèmes attrape-tout" (in pRogRess) : (&) autRes PHraguement (p.265) Jean-Pierre Bobillot ABOLI (p.272) Jean-François Bory

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En quête de cinéma Chères autrices, chers auteurs, contributeur-e-s et ami-e-s de la revue internationale 591, la revue souhaite publier une enquête au sujet de cet art que l'on dit être le 7ème dans le N°8 de 591 à paraître l'automne prochain.. La question des livres que nous emporterions sur une île déserte se pose quelque fois aux hypothétiques Robinson Crusoé que nous sommes, et chaque fois que l'on plonge les yeux dans un livre, un autre monde se substituant à celui sur lequel nous avions fait naufrage. Ressemblerait-il trait pour trait au premier et nous convaincrait-il ainsi que nous ne rêvions pas puisque de la réalité on ne saurait se soustraire même par l'imagination ou bien aurait-il un air de ressemblance avec celui que nous espérons tout en étant intimememnt convaincu que nous rêvons puisque de l'imagination on ne saurait se soustraire en réalité : dans chacun des cas et qui nous sauve en attendant qu'une voile à l'horizon, nous ne sommes plus seul mais au moins deux.. 1. Au volant de la voiture tandis que nous roulions et notre conversation au sujet de La tapisserie de Bayeux en forme de film brodé, ma fille me posa la question à brûle-pourpoint : " Dis-moi, quels sont les 3 films que tu préfères ?" Pris au dépourvu, je lui fis spontanément la réponse suivante, sans être bien certain à la réflexion de n'avoir pas oublié des titres plus essentiels qui me revinrent plus tard, je citais donc : - ORDET, de Carl Dreyer (1955) - LUCKY STAR, de Frank Borzage (1929) - THÉORÈME, de Pier Paolo Pasolini (1968) 2. Puis elle me cita ceux qui lui trottaient dans la tête : - LA JETÉE, de Chris Marker (1962) - STALKER, de Andreï Tarkovski (1979) - LE ROI ET L'OISEAU, de Paul Grimault (1952) Et notre conversation continua de rouler au sujet de ce que ces choix cinématographiques, ces images-mouvements et images-temps pour reprendre les expressions consacrées par Gilles Deleuze, révélaient de nous deux. C'est alors qu'elle m'a soumis l'idée de poser la question aux auteur-e-s de Toute la lire à 591..

3. De retour à la maison, je téléphonais la question à Jean-François Bory qui me fit spontanément les réponse suivantes : - GOTO, L'ÎLE D'AMOUR, de Walerian Borowczyk (1968), pour Pierre Brasseur, - UN ÉTÉ 42, de Robert Mulligan (1971), pour mon enfance, - L'IMPÉRATRICE ROUGE, de Joseph Von Sternberg (1934), pour Marlène Dietrich. Il m'avait fait part quelques semaines plus tôt de son souhait de publier les résultats d'une enquête à la faveur du N°8 de 591, un questionnaire comme en lançaient nos exemplaires aînés en revues (La revue blanche, La révolution surréaliste...) : le sujet était tout trouvé.. La question des films essentiels nous a semblé très suggestive et révélatrice de ce qui nous définit, c'est à dire participe de notre définition comme on caractérise en optique une image et quand elle est hautement définie, suggérant que l'on pourrait l'agrandir jusqu'à la projeter sans perte de netteté aux parois obscures de notre salle platonicienne, révélatrice et suggestive relevant de critères autrement semblables aux littéraires.. Un questionnaire, pas un interrogatoire ! Une lumière vive braquée à l'intérieure de nos yeux diapositifs.. Maintenant, imaginez que notre planète soit frappée par une pandémie qui contraindrait les gouvernements de tous les pays à décréter à l'unisson le confinement général de la population à la maison, a casa, sur la planète Terre, et que pour maintenir en condition opérationnelle les réseaux numériques de communication à des fins sanitaires et alimentaires, l'accès internet soit rationné et sa durée limitée au visionnage de 3 films de cinéma, certes confinement et rationnement plus qu'improbables, en vous priant de ne pas nous faire grief de cet excès d'imagination et de vous demander à votre tour d'en faire l'effort : lesquels 3 films choisiriez-vous de visionner une fois encore et qui sait pour toute ? J'ai conscience que n'en répondre que 3 est cornélien, il faut en mettre beaucoup, beaucoup de côté, d'où l'efficience de la question : la lumière n'est pas braquée, éblouissante à douleur de désir sur nos yeux, des images qui définitivement insole notre souvenir non plus de spectateur mais d'acteur se souvenant. Les réponses, justifiées par quelques mots ou non, comme vous l'entendez, pourront être accompagnées facultativement d'un photogramme extrait de chacun des films, à partir desquels notre intention est de réaliser une sorte de poème-photo collectif, un montage exquis pour Toute LA Lire à 591..

La rédaction

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Or, il ne nous est pas donné de nous approcher de Méduse (seule mortelle des trois Gorgones) et, tel Persée, de soutenir son regard dans un bouclier de bronze poli, miroir inverse au pouvoir salvateur, confusément écran. Certes, si le cinéma ne tue pas, on ne peut toutefois lui enlever son pouvoir hypnotique et, si le regard est parfois scotomisé, c’est le seul fait du regardeur, des interdits qui le tiennent et le retiennent de s’abandonner à un aveuglement stérile dont les images elles-mêmes cependant le gardent, car à son insu alicui esse spectaculo7. On se souvient de ces vers (prémonitoires ?) de Corneille dans la bouche du mage Alcandre, (L’Illusion comique, acte I, scène 2). Il s’adresse à Pridamant, un père à la recherche de son fils : Toutefois, si votre âme était assez hardie, Sous une illusion vous pourriez voir sa vie, Et tous ses accidents devant vous exprimés Par des spectres pareils à des corps animés : Il ne leur manquera ni geste ni parole. C’est peut-être cela, la quête renouvelée de réponses à des questions que l’on ne se serait pas posé de la manière dont tel film nous les présente, qui signe la puissance proprement poétique du cinéma, une affaire récurrente de condensation et de déplacement8, celle d’un pacte tour à tour démenti et derechef signé entre le regardeur et les images, pour le plus grand profit d’une émotion esthétique hors pair.

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1. Les œuvres picturales dites « Apparition » signeraient-elles ainsi un pléonasme ? 2. Nécessairement plurielles. Le syntagme images cinématographiques relève de l’oxymore. 3. Georges Sadoul, Histoire du cinéma mondial des origines à nos jours (1946), 9e édition, revue et augmentée et préfacée par Henri Langlois, Flammarion 1966. 4. Jacques Lacan, L’objet de la psychanalyse, inédit, cité par Michel Thévoz in Le miroir infidèle, éditions de minuit, Paris 1996. 5. Je renvoie là aux torsions qu’aime à subir la notion de diégèse. Cf. Michel Jarrety [dir.], Lexique des termes littéraires, Paris, Gallimard (coll. Le livre de poche), 2001, p. 128 : « On appelle diégèse l’ensemble des données narratives présentées dans un récit ». Le cinéma de David Lynch, en particulier le film Mulholland Drive, « frustre le besoin du spectateur d'une diégèse rationnelle en jouant sur la méprise du spectateur pour qui la narration est synonyme de diégèse », comme le souligne David Roche (« The Death of the Subject in David Lynch's Lost Highwayand Mulholland Drive », E-rea : Revue électronique d'études sur le monde anglophone, n° 2.2, 2004, p. 43). 6. Sur un mode différent mais animée d’un même trouble, Camille Claudel écrivait à Rodin en 1886 : « ll y a toujours quelque chose d’absent qui me tourmente ». 7. Un autre regarde. 8. François Dutrait, Du rêve au poème. Condensation, déplacement : des tropes de la langue au nœud du signifiant in L’en-je lacanien, 2014-1, (n° 22).


répondu « Kiki », que l'impertinent eut objecté que c'était un nom de chien et que Kiki, froissée dans son honneur, sans doute pour le restaurer et parce qu'un autre badaud l'entreprenait sur le nom de son père, elle déclama « Oh mon père a beaucoup de noms ». Et pensant, sans doute, que la quantité ferait valoir la qualité, elle déclama : « il s'appelle Meunier, il s'appelle Moyon, Ancelin, Delbos, Etcheverry, Peyrot, Tissot », énumérant ceux dont elle avait surpris le secret (en quelles circonstances ?) et qui figuraient tour à tour sur les faux papiers du résistant clandestin qu'était son géniteur. Par bonheur les badauds, qui riaient aux larmes devant le numéro d'une enfant dévoyée, crurent sans doute à une fille de prostituée, enorgueillie de faire défiler le patronyme des clients fidèles. Tandis que Gricha, blême, eut le seul geste brutal de sa vie : il la saisit à bras le corps, murmura quelque chose sur sa santé mentale, et l'emporta en courant dans la direction opposée. Je croirais volontiers, à sa terreur, qu'il court toujours.

Aragon égaré (Une scriptothérapie) Marc Delouze L’insupportable m’investit inexorablement. Bernard Noël

Des semaines que la lettre attend sur le linteau de la cheminée. Posée là après notre retour de Turquie. Ou peut-être avant. Je ne me souviens pas. Quatre poèmes. Choisis comment – je ne me souviens pas non plus. Sur l’enveloppe, le nom, Louis Aragon, les Lettres françaises, et l’adresse. Nous traversons lentement l’hiver, S. et moi. La cheminée ne fonctionne pas. Un matin de janvier la lettre n’est plus là. C’est S. qui l’a envoyée. Elle a décidé. Sans me dire. Puis me dit. Je dis « ça n’a pas sens ». Je pense : une bouteille à la mer. Une semaine passe. Un soir, le téléphone. - Bonsoir, c’est Louis Aragon, je voudrais parler à Marc Delouze. - C’est moi… Je pense à une blague, une mise en boîte par un copain, sur le point de le jeter - J’ai bien reçu vos poèmes, je vous demande la permission de les publier dans le prochain numéro des Lettres françaises. Je réponds (je bafouille plutôt, je crois) : - Bien sûr, vous avez la permission. Je ne sais pas comment j’ai raccroché. Je regarde S.. « C’était Aragon », je raconte, incrédule et transporté. Une semaine passe dans un nuage de mémoire. Le mercredi suivant j’achète les Lettres françaises, comme chaque mercredi. Planté sur le trottoir de la rue de Belleville, devant le marchand de journaux, je lis à la une mon nom, sous une grande photo de Luchino Visconti

Natacha Michel publiera prochainement « Ma vie avec la politique » aux éditions La fabrique. « Kiki » et « Catherine Varlin » sont extraits d’un travail en cours « Portrait de toutes les femmes que j’ai rencontrées ». Autobiographie à la manière de Gertrude Stein.

Aragon présente Quatre poèmes De Marc Delouze (Pages 3 et 4)

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Dois-je parler de ce qui s’est passé ? La question me travaille plus que l’acte lui-même. J’éprouve un grand besoin de me confier. Comme si cela ne me concernait pas uniquement, mais impliquait, je ne sais trop en quoi, ma relation avec Aragon. Comme s’il s’agissait autant, sinon plus, d’une affaire littéraire que d’un acte amoureux ou physique. Cela me semble évident : je dois me confier à la seule personne qui me paraît capable de recevoir, de comprendre, de partager ce secret qui, tout compte fait, ne me semble pas si gros que ça. Le vieux poète n’a pas encore laissé pousser ses cheveux à la Léo Ferré, il ne fait pas encore jaser dans les chaumières littéraires à propos de ses troubles fréquentations, paraît-il, de jeunes gens venus d’étranges ailleurs. Un soir je lâche le morceau, prêt à m’ouvrir à la parole, au regard, à l’attention de l’homme que j’admire. Son visage se ferme d’un coup, suivi par un silence assourdissant de reproche et de réprobation. Il ne parle pas de « la chose », seulement du fait que je lui en ai parlé, à lui, ce soir. Je ne suis pas certain de ses mots, maisle sens est aussi clair, aussi précis que la lame aiguisée d’un couperet. Trahissant la confiance d’un ami qui lui est cher, j’ai du même coup trahi sa confiance en moi. Et cela, et il ne peut – n’a jamais pu – le pardonner. Je suis abasourdi, assommé, mortifié. Prodigieusement déçu aussi, bien qu’il me semble qu’au fond de moi, un bras qui m’appartient, armé lui aussi d’un couperet, retombe… Je ne sais comment nous nous sommes quittés, comment je suis parti, ce que j’ai dit. Confus vexé penaud perdu Désemparé ou mis à nu Je ne l’ai plus jamais revu. Dans la rue je renonce à chercher la raison de ce trouble soulagement qui flotte dans ma tête et mon corps. Le cœur lourd mais le corps étrangement léger, portant un lac de larmes qui remue dans mon ventre (mais ne déborde pas), j’effectue à pied le chemin du retour de la rue de Varenne à la rue de Belleville.

Marc Delouze à la Boîte aux Lettres @ Patricia Nikols

Je n’en saurais dire plus : je laisse aux faits le soin de s’éclairer d’eux-mêmes – et aux esprits retors de me juger. Treigny, décembre 2004

SOKOL, suite (et fin) Sarah Carton de Grammont IV. Vivre avec son temps : qu’elle est plus douce que le terme de « problématique », l’expression « fil conducteur »… IV. 1. L’unité de la pluralité du temps Vivre avec son temps… Comment les gens s’y prennent-ils pour accomplir cette tâche difficile ? Cette interrogation fait donc pleinement partie de mon objet, est peut-être même l’objet central de la thèse. Elle suppose de décrire ce temps, temps divers et partagé, temps d’une vitesse affolante, et semblant aussi désespérément figé. Régimes d’historicité, certes, mais aussi horizons d’attente, et régimes de présentisme. Auxquels il faut encore ajouter le passé pas fini (ou le présent qui dure depuis longtemps, qui ne lui est peut-être pas exactement équivalent), et l’avenir qui a déjà commencé. Comment on vit, imagine et pense le passé, le présent, l’avenir : c’est évidemment difficile à décrire. D’autant plus que les manières d’envisager l’avenir ont une incidence sur les manières d’envisager le passé et de vivre le présent, de même que celles dont on appréhende le passé ne sont pas sans influence sur les manières d’imaginer le futur, de juger le présent, etc. Chacune des dimensions de notre temporalité, chacune des manières dont nous vivons « nos temps », sont en interaction étroite avec les autres.

Pour Norbert Elias, « les concepts de passé, de présent et d’avenir expriment la relation qui s’établit entre une série de changements et l’expérience qu’en fait une personne ou un groupe. Un instant déterminé à l’intérieur d’un flux continu ne prend l’aspect d’un présent qu’en relation à un humain en train de le vivre, tandis que d’autres prennent l’aspect d’un passé ou d’un futur. En leur qualité de symbolisations de périodes vécues, ces trois expressions représentent non pas seulement une succession, comme l’année ou le couple « cause-effet », mais aussi la présence simultanée de ces trois dimensions du temps dans l’expérience humaine. On pourrait dire que passé, présent et avenir constituent, bien qu’il s’agisse de trois mots différents, un seul et même concept »… IV. 2. L’expérience collective de l’époque ou la dimension politique de l’humeur du jour Comment l’on s’y prend pour vivre avec son temps, c’est une question politique, et c’est un point où la distinction entre pathos et praxis s’annule – l’humeur dans laquelle vous met votre temps est forcément, fût-ce a minima, politique, à partir du moment où vous percevez ce temps comme une époque, comme, précisément, pour en revenir à Elias et Halbwachs, une expérience collective, que vous la trouviez agréable, euphorique, terne, désespérée, ennuyeuse ou

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l’épaisseur cahotique ou cohérente de l’amont et de l’aval de ces brefs instants. La journée des 75 ans de Sokol est donc racontée ici dans des « Interludes » qui sont le jeu lui-même, et explicitée dans des chapitres dont chacun des titres est une citation entendue sur le terrain et qui m’a semblé dire mieux que d’autres les logiques locales reconstituées à partir de « séries » de petits riens – chacun d’entre eux conservant par ailleurs sa singularité propre. Avant d’entrer dans le vif du sujet, il me reste encore à poser trois préalables : • Ce texte n’est basé que sur des histoires vraies mais il est entièrement et intégralement faux : il ne fait figurer que des « personnages », tous composites, et dont aucun n’existe « pour de vrai ». • Voyeur, passe ton chemin – ce texte se donne pour objectif de restituer l’idiosyncrasie d’un quartier, mais vise plus largement la Russie des années 1990- 2000. Certes, il n’y a pas à Moscou deux cités-jardins première coopérative de construction classée monument d’urbanisme soviétique et dont les habitants se sont constitués en autogestion. Mais pour le reste, trash ou sublime, l’intimité appartient à l’intimité et, faut-il le rappeler ? – les fantômes, au monde des morts. Au reste, Sokol n’a de ce point de vue-là, sans doute, pas grand’chose voire rien de particulier. • Cette praxéographie sensible suppose que la fille qui fait de l’ethnologie se réserve le droit inaliénable de se laisser – ou non – « embobiner » ou enchanter par ses interlocuteurs ; c’est une posture où l’écriture est aussi l’approche, écriture qui suppose de se laisser

porter par le mouvement du récit, par le mouvement des situations et des récits, par le mouvement du dire des gens eux-mêmes, auteurs souverains de leurs histoires et de leur Histoire : exigeante envers le lecteur, de qui elle attend indulgence et certaine forme de lâcher-prise. En attendant, est-il encore utile de préciser que les récits supra sur la lente approche de l’approche étaient également une manière de planter le décor et de s’approcher à pas feutrés du terrain ? Non pas fi, donc, mais basta ici, de méta-anthropologie : hardi petit, le terrain ne saurait nuire… puisqu’il est la raison et l’intention de la présente écriture. Ce texte reproduit du 4ème à son dernier chapitre l'Introduction de la thèse de doctorat en Anthropologie sociale et Ethnologie de Sarah Carton de Grammond intitulée : SAVOIR

VIVRE

AVEC

SON

TEMPS,

BREF PRÉCIS DE CITÉ-JARDINAGE MOSCOVITE POSTSOVIETIQUE, COMPRENANT QUELQUES RUSES SYMBOLIQUES DE POLITIQUE LOCALE EN PÉRIODE DE LIBÉRISATION ÉCONOMIQUE EXTRÊME, DIVERS CONSEILS ET TOURS DE MAIN SUR L'ART DU BON VOISINAGE AVEC LES FANTÔMES, AINSI QU'UN MENU REQUIEM POUR DES EFFORTS DE BONHEUR

thèse de doctorat d’anthropologie sociale et ethnologie (825 p.), sous la direction de Marc Abélès, soutenue en mai 2013. Le corpus des notes de bas de page n'a pas été reproduit de façon à ne pas en oblitérer le caractère exceptionnellement littéraire et romanesque. La 1ère partie de l'Introduction a été publiée dans le Cahier N°3 de la revue TOUTE LA LIRE aux éditions TERRACOL, la 2de et 3ème dans le n°7 de la revue 591.

Sokol aujourd'hui

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LEÇON D'ALGÈBRE DANS LA BERGERIE (nomes 5 & 6) Christian Désagulier ill. Julia Tabakhova nome

:

ANTIQ. Poème chanté en l'honneur d'Apollon; composition musicale obéissant à des règles précises.

5. R. sur et de

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Darwin fera la mise en scène (photo : Christian DÊsagulier, 2019)


Galloping ahead in Ethiopia Yves-Marie Stranger

When I settled in Ethiopia two decades ago, Addis Ababa was a patchwork of villages joined by green valleys and you could gallop in and out of town in a day. I had installed a horse in my home in Abo Mazoria, by converting the kitchen into a stable. It was a little eccentric on my part—but then again, not so much. For I had discovered that Ethiopia was an orthodox paradox—a country of individualist conformists. And I had, after all, only followed the lead of my friend Eskender Berhanu (a true phenomenon, with his stable of fifteen polo ponies, a stone’s throw from Arat Kilo). Leaving Abo Mazoria at dawn, you could still ride to Menagesha Mountain in a couple of hours. And, on Saturdays, the day of the Guddu market, we raced our mounts over the meadows after drinking homebrewed tela out of tin cans. How distant those boundless gallops on the high plateau now seem! Back then, in Guddu, there was no bottled beer (or CocaCola) and the market was solely accessible on foot or horseback. In the year 2001, there were three internet cafes in Addis Ababa, not many more Chinese people—and 68 million Ethiopians in total. You could leave Addis Ababa on horseback and drink porter for lunch, before cantering back to the capital for supper. In March 2020, I was back for a short visit to Addis Ababa. I sipped my coffee every morning in the small kitchen of my brother-in-law’s ‘condominium’ in Lideta, not far from Mexico Square. During my first years in Ethiopia, I crossed Mexico morning and evening, and it was a part of my daily routine, as this column I wrote for the Addis Admas weekly in the early 2000s shows. It was titled Letter from Mexico: ‘One man in a very neat suit, urinating onto the pavement; a beggar with no arm; a beggar with no feet; a beggar with a patchwork of colours sewn together to form trousers—equipped with skiing sunglasses, he has, alas, no eyes to see his colourful rags; sixteen sheep with fat tails on their way to celebrate a feast day; a man in a turban who asks my neighbour, in Amharic, ‘What’s the farenji writing?’ Ten mountains of hay with four legs each, and nothing else—after careful observation, they appear to be a crossbreed between donkeys and a mound of grass. A nun in white who gets ten cents out of me; countless others who get nothing at all from me. A table of boisterous young men and women talking into their mobiles in a pidgin best described as ‘Bole Los Angelese’ – ‘You know, malet, he is betamaskeyami, really, bawnet, I couldn’t believe it...’ etc. etc. and other such important discussions, conducted between two macchiatos, a haircut and a visit to the Sheraton’s sauna. Five more beggars, three with things missing; another with too many children.... And overall this, the smell of ground coffee, of human sweat, of cake, donkey dung and exhaust fumes. The smell of heat itself, A young man showing off his skills in Guddu Market

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Excerpt of The abyssinian syllabary in 33 characteres through biographical vignettes of Ethiopian lives by Yves-Marie Stranger (2019), an exhibition performed in March 2020 in Addis Ababa and in September in CarrĂŠ d'Art at NĂŽmes


Un conte de Rorschach Christian Désagulier ill. Anaïs Vaugelade

C'est à la suite de l'écoute d'un extrait de Une soupe au caillou sur France Inter introduit par Dorothée Barba le 14 mai 2020 dernier que j'ai découvert cet album filmé mis gracieusement à disposition par l’école des loisirs sur internet et réalisé à partir du livre d’Anaïs Vaugelade lu par Anne Girouard sur fond de clarinette centre-européenne aux accents klezmer.. Cela fut un choc de beauté poétique et politique dont j'ai illico partagé le lien avec une petite communauté d'écrivain-e-s dont les retours de visionnage furent enthousiastes, certains avaient connaissance du conte original qu’Anaïs Vaugelade a commué en conte animalier, un autre me dit qu'il se racontait chez les Poilus de 14, poilu comme un signe d’appartenance de plus à ce règne cousin fabuleux moins la guerre, aux sujets sans monarques ni morales : « Comme ce n’eft qu’en comparant que nous pouvons juger que nos connoiffances roulent même entièrement fur les rapports que les chofes ont avec celles qui leur reffemblent ou qui en diffèrent, & que s’il n’exiftoit point d’animaux, la nature de l’homme feroit encore plus incompréhenfible. » (Georges-Louis Leclerc de Buffon, Discours sur la nature des Animaux..) Cette idée d'adaptation animalière et végétarienne de ce conte traditionnel intercontinental, numéroté 1548 dans la classification d'Aarne-Thompson-Uther comme je l’ai découvert dans l’Encyclopédie Numérale, où le vagabond d’Anaïs Vaugelade devient un loup (pour l’homme ?).. Un livre aux dessins quintessentiels, source de questionnement ontologique sans y toucher autrement qu’avec des pinceaux en poils et de loup et de cochon ou de laine et de plumes, d'une douceur paradoxale aux imbibitions de couleurs chaudes, ce suspens ainsi entretenu du loup cachant … sa faim, non pas dans une bergerie, mais autour d’un chaudron plein de la fameuse soupe aux légumes communautaires lesquels par la poule le céleri, des courgettes Une soupe au caillou (dessin préparatoire)

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puisqu’à Mark Twain nous sommes encordés pour des ascensions en alpenstocks et naviguons en confiance auprès d’un batelier qui n’a rien perdu de ses réflexions puisqu’il parvient à nous faire oublier que nous sommes seuls sur terre. La preuve en est que c’est à télescope que lui et Harris, à tour de rôle – Harris c’est à dire nous, lecteurs –parviennent au sommet du Mont Blanc.. D’autres livres suivront, récits, contes et nouvelles, beaucoup publiées sous de nombreux pseudonymes dans une grande variété de journaux et beaucoup d’inédits – on n’a toujours pas fini de faire l’inventaire de toute la production de cet écrivain prolixe et conférencier impénitent - et puis la plume sera de plus en plus métallisée à la rédaction d’essais dont l’ambitieux et humaniste, au lieu qu’humoriste, « Qu’est-ce que l’homme ? (What is man ?, 1906), tout en poursuivant la rédaction d’une « Autobiographie » laquelle se lit comme un roman vrai.. Et c’est devant un autre appareil 5, un kinetograph, autrement dit un ancêtre de la caméra breveté et tenu par Thomas Edison en 1909, qu’il est toujours possible de suivre Mark Twain. Le premier plan quittant la maison puis au second apparaissant au coin, venant, passant puis tournant autour de sa vaste demeure-atelier blanche sise à Redding (Connecticut) qu’il a baptisée Stormfield en souvenir peut-être de Nikola Tesla, le chercheur tant admiré, dans les champs électromagnétiques duquel il se prêtait aux expériences.. 153

Veuf, inconsolé (et judéophile errant), le cheveux et la moustache blanchies, doté d’une déambulation de marcheur à pieds, quand bien même il aurait choisi le train et voyagé quelque fois par procuration pourvu de son inséparable alpenstock d’écrivain, c’est vêtu en costume trois pièces de lin blanc de deuil que le plan suivant assis à la table du jardin auprès de ses filles Jean et Clara, tirant et buvant le thé au samovar, qu’il nous invite une fois encore à lui tenir compagnie..

1. Les dernières en date : Mark Twain, Aventures de Huckleberry Finn, traduit de l’anglais (États-Unis) par Bernard Hœpffner aux éditions Tristram, 2013 et traduit par Philippe Jaworski, in Œuvres, La Pléiade Gallimard, 2015 2. Cyril Vettorato, « The n-word : Les usages du mot “nigger” dans la littérature africaine américaine », Carnets [En ligne], Première Série - 3 Numéro Spécial | 2011 : http://journals.openedition.org/carnets/6328 3. https://www.youtube.com/watch?v=mS0I_roG-Pk 4. Un Vagabond à l'Étranger, traduit de l'anglais (États-Unis) par Thierry Gillybœuf, éditions La Baconnière, 2017 5. https://www.youtube.com/watch?v=wtzlVxhaBao Les illustratons sont extraites des éditions originales de The Adventures of Tom Sawyer et Adventures of Hucklberry Finn Cet article a paru sur le site de la revue numérique sitaudis.fr le 22 juin 2020


Born in Slavery: Slave Narratives from the Federal Writers' Project, 1936 to 1938 About this Collection

A Slave Cabin in Barbour County near Eufaula

Born in Slavery: Slave Narratives from the Federal Writers' Project, 1936-1938 contains more than 2,300 first-person accounts of slavery and 500 black-and-white photographs of former slaves. These narratives were collected in the 1930s as part of the Federal Writers' Project (FWP) of the Works Progress Administration, later renamed Work Projects Administration (WPA). At the conclusion of the Slave Narrative project, a set of edited transcripts was assembled and microfilmed in 1941 as the seventeen-volume Slave Narratives: A Folk History of Slavery in the United States from Interviews with Former Slaves. In 2000-2001, with major support from the Citigroup Foundation, the Library digitized the narratives from the microfilm edition and scanned from the originals 500 photographs, including more than 200 that had never been microfilmed or made publicly available. This online collection is a joint presentation of the Manuscript and Prints and Photographs divisions of the Library of Congress.

Vol. 1 Administrative Files Alabama, Aarons-Young

Vol. 9, Mississippi, Allen-Young

Vol. 2, Arkansas Part 1, Abbott-Byrd Part 2, Cannon-Evans Part 3, Gadson-Isom Part 4, Jackson-Lynch Part 5, McClendon-Prayer Part 6, Quinn-Tuttle Part 7, Vaden-Young

Vol. 11, North Carolina Part 1, Adams-Hunter Part 2, Jackson-Yellerday

Vol. 3, Florida, Anderson-Wilson (with combined interviews of others) Vol. 4, Georgia Part 1, Adams-Furr Part 2, Garey-Jones Part 3, Kendricks-Styles Part 4, Telfair-Young

Vol. 10, Missouri, Abbot-Younger

Vol. 12, Ohio, Anderson-Williams Vol. 13, Oklahoma, Adams-Young Vol. 14, South Carolina Part 1, Abrams-Durant Part 2, Eddington-Hunter Part 3, Jackson-Quattlebaum Part 4, Raines-Young Vol. 15, Tennessee, Batson-Young

Vol. 6, Kansas, Holbert-Williams

Vol. 16, Texas Part 1, Adams-Duhon Part 2, Easter-King Part 3, Lewis-Ryles Part 4, Sanco-Young

Vol. 7, Kentucky, Bogie-Woods

Vol. 17, Virginia, Berry-Wilson

Vol. 5, Indiana, Arnold-Woodson

Vol. 8, Maryland, Brooks-Williams

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OUNOUOGHA (Chant d'Utopie, XXX) Brice Bonfanti

183

Une soupe au caillou, Anaïs Vaugelade (dessin préparatoire)


tout très sageblue letters Pascale Petit (plourez poésie poètes prose quatrain personne poète poésie pouce pouce qu'est-ce que c'est raison relou reste rour rour s'il vous plaît)

à-peu-près adorable

à-peu-près adorable amour assez aventure baiser baisers bientôt bonheur c'était chambre charmant cher chère chevalier d'être dame désir

adonis amoureux

adonis amoureux antre baiser bois bords des royaumes code colombe double exemple forêt genre hyperbolique implicite l'amour message mots parler passant peau poésie pouvoir revanche royaume du vent s'entre-baiser sanglier sémantique vénus et adonis version virgile

193


Regards camés Géraldine Geay

29.03.20

La surveillance ne voit pas la vérité Ni par bouts ni par grands pans Elle finit par tomber Lourde mais répartie Savoir, savoir Savoir d’une gourmandise patiente Lécher d’amour Ou savoir ce que tu fais Dans ton ennui Nous sommes enfouis Bien en-dessous des secrets Sève inconnue l’hiver Même de la branche.

5.05.20 C’est un relief rapide Une gorge nouvelle en vingt jours. ** Leur triste programme fleurit Laisse-les, c’est leur heure Ne te réfugie pas trop longtemps Cafe scene in Debre Markos city (photo : Christian Désagulier, Éthiopie, 2011)

205


213


jaune Cy Chantal Neveu

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page précédente :

Lava pool in Awash valley (photo : Christian Désagulier, Éthiopie, 2015)


Histoire(s) du corps [et de la page blanche] - Performance sur papier Yoann Sarrat

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Variations autour de Monsieur M Carole Darricarrère

Été vingt-vingt, Monsieur M meurt hors sentiers battus, disparaît sous la contrainte dans les circonvolutions de la vue, quitte son corps de contrariétés, apparaît de marbre en médaillon, s’estompe dans le menu déroulant des amis virtuellement bons, « dans sa gravité ne rassemble / que la totalité de son vol : ne pesant que le poids de son arrivée. » (1) ; l’amour s’apprend en solitaire par gués de pardons entre deux tracas administratifs, « plage de rêve » me tend en couverture ses appâts, le temps d’un éclair durer est un jeu d’optique, dans les réseaux les extrêmes se rejoignent par banderoles de jurons interposées. Je journal les mains vides à plat sur la question une chronique pour un livre qui ne m’est pas encore apparu, déam- bulle dans le vide de la pensée, je bée tel un fruit mûr dans la langue des tintinnabulassions, j’ouïe un accord ténu entre deux allitérations, je pioche et je grappille, des pépites malléables, Monsieur M avait horreur de penser, tenait la poésie à distance, lui tombait des mains avec un bruit mol d’inaction, suivait assidument les variations de la valeur sonnante en bourse de l’Epex. Les deux pieds dans le Poème je lustre la réalité avec un chiffon doux, je polis la lunette des cabinets avec l’application que je mets à écorcher une phrase ou pomponner un texte, je n’ai jamais rencontré Monsieur M que par ouï-dire mais j’ai l’impression à bien y penser de mieux le connaître maintenant qu’il est mort, d’une connaissance sereine préalable à toute projection, complication, attente, jugement ou qu’en dira-t-on : chacun son film, son Rohmer son Sautet son idée, à partir de maintenant Monsieur M a le droit d’être un homme bon, un homme bon est un homme mort. Mort chez lui à petit feu, d’une vie discrète en apparence qui n’en est pas moins jamais toujours rose, mi-figue-mi-raisin, à chaque homme suffit sa peine. Son épouse Constance forte de son rôle, pragmatique et efficace, tenait la maison en silence dans une vie parallèle à portée de main et lui servait le vin qu’il mettait en bouteille sans jamais faire la moindre allusion à la couleur de ses rêves. « À la pensée n’appartient pas seulement le mouvement des idées mais tout aussi bien leur arrêt. » (2), j’aime écrire debout l’esprit libre dans les plis du temps le corps vaquant aux soins de la maison, je m’arrête et observe les petits animaux repliés tomber poussière comme des fleurs en poésie dans les interruptions de tâches empaillés secs de peaux mortes et de follicules derrière les livres sans un Mademoiselle M de face

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Hebel-Kolportage [suite] Frédéric Metz « (Ainsi le conte dialectise le courage entre les pôles de la ruse et de l’insolence.) » Walter Benjamin, Le Conteur

« COLPORTER : Porter dans les villes ou les campagnes des marchandises pour les vendre. PAR EXT. Colporter une nouvelle, une histoire, aller la raconter à l’un et à l’autre. » (Le Nouveau Littré, 2004) Les historiettes de Hebel, en Allemagne admirées de Kafka, Benjamin, Bloch, Tucholsky, Heidegger, Canetti, Sebald, sont en France peu connues. L’idée est de les y introduire par la voie du colportage, anno 2016, 2017, 2018, 2019, 2020, 2021..., de les y faire entrer non d’abord par la publication d’un recueil complet, d’un livre clos – mais sous la forme éparpillée de tracts, de blogs, de feuilles volantes et de brochures, dans des cercles, revues, groupements divers et attroupements, par le biais de lectures et de situations, où elles n’ont (à l’évidence) rien à faire ; dans des lieux occupés, habités ; dans des forêts ; sur des bords d’étangs ; Weisser See, Fauler See, Titisee. En cet automne 2020, c’est la revue 591 qui relaie trois historiettes, [48], [49], [50], inédites en français. « Colporter », qui assez banalement dut être formé au départ sur cum-portare, subit l’attraction de « coltiner » : le colporteur, harnaché à son attirail et à ses marchandises, fait bientôt penser au coltineur – portefaix coiffé du « coltin », « pièce de cuir protégeant le cou et les épaules […] des forts de Halles, et prolongeant une coiffure » (ibid.). Dans la langue allemande, le colporteur (der Hausierer) ne tire pas son nom de son faix, ni de l’appareillage conçu pour le porter, mais des maisons qu’il visite. Et Hebel se désigne luimême, en son almanach où ces historiettes sont la premières fois publiées, comme le Hausfreund – l’ami de la maison. Sur le colportage, voir l’admirable « Pieve » de Hebel lui-même 1 ; voir les quelques esquisses de Watteau ; voir le petit musée de Saint-Nicolas-de-Véroce, dans les Alpes françaises 2. L’almanach où paraissaient ces historiettes était destiné au petit peuple des campagnes et des villes du Bade ; les autorités religieuses, depuis Carlsruhe, avaient en charge sa fabrication et sa diffusion : c’étaient les années de la Révolution en France, puis de la guerre et des bouleversements en Allemagne – jusqu’en 1815. On vendait l’almanach, qui sortait en octobre, sur les marchés d’automne. « Voilà les histoires de Hebel. Elles ont toutes un double fond. En haut, le meurtre, le vol et les jurons ; en bas, la patience, la sagesse et l’humanité. » (Walter Benjamin) Hebel, petit professeur de lycée, et membre de commissions du clergé protestant, reçut à partir de 1803 la tâche de fournir ces almanachs en historiettes, anecdotes, considérations astronomiques, zoologiques, botaniques, en causeries, voire en petits exercices mathématiques et devinettes. « Vous savez à quoi cela engage lorsque l’on veut faire passer ce qu’il faut dire à un public déterminé dans la vérité et l’évidence de sa vie » – « sans être aperçu ni interpellé 3 ». Mestieri ambulanti di Roma, incisione a bulino, Roma (1580 circa), incisore Ambrogio Brambilla (collezione privata, Milano)

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* Fond Beinecke Library, Yale. Correspondance Haroldo de Campos-Jean-Franรงois Bory

Haroldo De Campos et Jean-Franรงois Bory. Cogolin (1984)


d'antisèches, "poème attrape-tout" (in pRogRess) : (&) autRes PHraguemant Jean-Pierre Bobillot

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Oloïd, Xario


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Jean-Franรงois Bory lisant Abracadada au Garage Cosmos dans le cadre de Gallery Weekend Brussels, le 4 septembre 2020

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591#8  

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