Page 1

Allégorie du Bagage

Une réflexion sur le voyage

Edgar Jayet Rédaction de l’article menée sous la direction de Julien Verhaeghe, Communication visuelle avec le suivi d’Anne Denastas Ecole Camondo 2019 36. Paul MORAND, Op. Cit., p. 72. Première de couverture Source Instagram @rimowa #whatsinmyrimowa Publication du 19/03/19

« Rappelez-vous, en achetant une ­valise, qu’au cours d’un long voyage il y aura toujours un ­moment où vous serez obligé de la porter ­vous-même. […] Les points faibles d’une valise, qu’il ne faut pas négliger, car tout ­accident, au loin, est une c ­ atastrophe, sont : les poignées qui lâchent ; les s ­ errures qui sautent ; les c ­ harnières qui cèdent, si le ­couvercle n’est pas à ­crémaillère ; les angles, même ­renforcés, qui supportent mal usure, heurts et ­frottements. Les fermetures Eclair qui vous ­trahissent en plein ­désert ou en pleine mer, sans ­réparation ­possible, sont de sournoises ­ennemies du voyageur. » 36


Acte souvent minoré que celui d’acheter un bagage. Cette ­première étape du voyage ­engage pourtant des enjeux qui nous dépassent ô ­combien. Acheter une valise c’est choisir le contenant d’un contenu qui n’existe pas encore, du moins un ­a­ssemblage ­d’objets qui n’est pas encore ­composé, un ­arrangement qui n’est pas encore fait. Pour constituer ce ­dernier, il faut en effet un projet de voyage. Une fois les contours du voyage à venir ­précisés, on remplit donc cette valise par les ­objets que nous jugeons adéquats avant de la fermer. R ­ emplir sa valise c’est déjà un pari sur l’avenir. Allégorie d’une ­méthodologie du “bien voyager” que ce bagage qui nous ­accompagne. Un voyage est en effet réfléchi, préparé, ­imaginé, rêvé. Il s’agit au départ d’une compétence, d’un modèle en ­puissance poussé par l’attirance profonde de l’Homme pour l’Ailleurs : en somme d’une valise que l’on remplit. Ces sentiments que l’on emporte sont autant de bagages qu’il faudra porter une fois parti. Autant de souvenirs à défaire à l’heure du retour. 3


Rappelez-vous, en achetant une valise...


Depuis quand et pour quelles raisons voyage-t-on ? Il est ­prouvé que l’Homme voyage depuis toujours (ou plutôt ­depuis ses propres origines). Gérard Petitjean affirmait ainsi dans Le Monde qu’ « à peine né, l’homme a été pris d’une fringale de tourisme qu’on n’imaginait pas… Dès les origines, cet homo habilis, puis erectus, sera ce voyageur puisqu’on le retrouve à 1 Java trois cent mille ans après son apparition en Afrique. » . Un Homme qui voyage ­depuis ­toujours mais pour quelles raisons ? Que p ­ artagent le ­voyageur d’alors et le touriste d’aujourd’hui ?

1. Gérard PETITJEAN, in Le Nouvel Observateur, n°1551, 28 juillet 1994, cité par Antonietta et Gérard ­HADDAD, Freud en Italie, Psychanalyse du voyage, Bibliothèque Albin Michel, Idées, Paris, 1995, p. 23. 2. Antonietta et Gérard HADDAD, Op. Cit., p. 24.

Cette réponse réside dans des forces enfouies, des instincts d’alors formalisés après l’invention de la ­psychanalyse sous les traits de pulsions inconscientes. Antonietta et ­Gérard Haddad dans leur ouvrage Freud en Italie, Psychanalyse du voyage, nous éclairent quant aux liens étroits ­qu’­entretiennent Voyage et Inconscient, se basant sur les écrits de Sigmund Freud. Plus qu’un loisir le voyage relève bien de la pulsion si l’on en croit Antonietta et Gérard Haddad, cette dernière ­définissant « une force liée à l’excitation d’une partie du corps. Afin ­d’­apaiser cette ­excitation conformément au principe de plaisir, elle 2 pousse le ­sujet dans la voie d’une ­activité. » . Les parties du corps ­impliquées sont ici les pieds et ­l’action qui en résulte celle de les poser l’un devant l’autre, ­autrement dit la marche. Les pieds sont notre lien ­directe à la Terre que nous ­arpentons. Nous ­explorons le monde qui nous ­entoure avec nos pieds. ­Elevée au même rang que les quatre ­pulsions ­admises par Freud et Lacan cette ­cinquième est ici ­nommée par les ­auteurs ­pulsion ­viatorique. Comme toute ­pulsion, cette dernière est mue par une ­poussée provenant d’une source ­somatique, ­visant un ­objet ­permettant d’atteindre un but. La poussée ici rassemble les ­motivations ­profondes de nos voyages qu’il s’agisse d’une quête, d’une ­recherche ou d’une fuite (point que nous ­développerons plus tard). La source ­somatique est donc ici ces pieds qui nous ­permettent de ­marcher, de nous ­déplacer et donc de voyager. Ce mouvement nous ­amenant à définir un objet que l’on souhaite atteindre : ce voyage idéal, ce voyage rêvé qui nous conduit à ­choisir un modèle. Enfin le but à ­atteindre s’avère toujours le même selon Freud lorsque l’on parle de pulsion.

5


Il s’agit de supprimer l’excitation qui en était à la source. Ici, celle de faire sa valise et de voyager, de passer de la ­compétence à la performance, du fantasme à la réalité. Il est important à ce stade de notre démonstration de ­préciser un point. Jusqu’alors nous parlions d’une idée du voyage. Une notion abstraite désincarnée qui impliquerait un homme sur les routes car à l’écoute de son Inconscient. Il faut ­toutefois nuancer que le voyage est aujourd’hui le fruit ­d’obligations professionnelles, personnelles et/ou ­familiales. Notre ­société de loisirs a intégré le voyage en lui dégageant un temps ­expressément consacré avec les vacances et autres congés. De même, on ne ­saurait oublier de parler des week-ends, des résidences secondaires et de ce voyage qui fait ­partie ­prenante de notre quotidien. On est alors bien loin de l’image que l’on pourrait se faire de cette pulsion viatorique. C’est de ­l’implication de la psychanalyse dans notre vie dont nous ­faisons état ici, le voyage n’en étant pas exempt. Alors que nous savons que nos relations familiales, professionnelles et sentimentales sont mues par ce rapport de force entre Moi, Ça et Surmoi, nos instants de détente ne sauraient être ­épargnés. Nos départs en vacances, aussi anodins qu’ils nous ­apparaissent, sont ainsi régis par des forces dont nous n’avons pas le contrôle. Si au quotidien le voyage s’avère ­porter des motivations honorables, nous partons ici du ­présupposé ­freudien selon lequel tout acte cache des motivations en lien avec notre Inconscient. Nul départ n’est anodin, il se construit toujours sur un ­fondement.

6


« Je suis atteint de torpeur intellectuelle. Je ne ­parviens pas à calmer l’agitation de mes pensées et de mes ­sentiments. Pour ce faire, ce qu’il me faut, c’est ­l’Italie. »3

Le père de la psychanalyse fait ici l’aveu d’un voyage comme unique solution à cette torpeur intellectuelle. S’agissant de la poussée à l’origine de la pulsion, il est intéressant de ­constater que cet état de trouble cherche l’apaisement dans l’Ailleurs. Le voyage s’avère alors tenir plus de la quête ou de la fuite. Il peut ainsi prendre la forme d’une quête de soi « comme une étape nécessaire, un guide vers une aspiration plus haute, celle ­d’accéder à son être profond, à sa vérité et à son ­énigmatique désir. Dans cet espace miraculeux se produisent 4 des a ­ ffleurements d’inconscient, un dévoilement de Vérité » . Puisque l’ailleurs nous rapprocherait de notre vérité intérieure. Il peut alors s’agir d’un travail d’introspection ou d’un voyage suivant une trace, celle de notre histoire familiale par exemple. On part ainsi souvent pour prendre du recul, de la distance. Se retirer de notre monde pour mieux l’apprécier sous le prisme de l’ailleurs. Qui n’a jamais souhaité monter dans un train lorsque le poids du quotidien nous semble trop écrasant ? Qui n’a ­jamais ressenti cette bouffée d’air lorsqu’un avion décolle, avec cette p ­ esanteur qui semble disparaitre ?

3. Sigmund FREUD, Malaise sur l’Acropole, Éditions de L’Herne, Paris, 2015, p. 25. 4. Antonietta et Gérard HADDAD, Op. Cit., p. 52., à propos de l’oeuvre épistolaire de Charles DE BROSSES

Le voyage est aussi une fuite. Lors d’un départ, alors que l’on regarde devant soi avec un objectif précis, il ne faut pas ­oublier que l’on tourne aussi le dos à quelque chose. Quitter un pays que l’on ne saurait plus voir, interrompre des ­habitudes, ­s’extraire d’un quotidien sont autant de motifs de voyage. Son objet, ­toujours selon le quartette encadrant les pulsions chez Freud, serait ainsi de conférer au voyage une fonction ­curative, comme si ce dernier pouvait calmer cette même torpeur ­intellectuelle.

7


« Dans le dépaysement, il y a ce ­décalage qui, pour ­l’artiste, est contraste, mais qui, pour l’homme ­simplement ­fatigué, est un bain de ­jouvence; il voyage comme le malade se retourne dans son lit, pour tâcher d’être mieux. “Essayons ailleurs…” »5

La pulsion viatorique évoquée par Antonietta et Gérard ­Haddad considère donc que le départ en voyage est un soin pour notre esprit troublé. Passage à l’acte nécessaire à ­calmer ­l’excitation initiant la pulsion. Soin pour l’esprit mais aussi soin du corps dès l’apparition des premiers curistes au XIXe siècle. C’est alors que l’idée de changer d’air pour se soigner va se répandre. Soigner la tuberculose par les bienfaits de l’air ­marin ou encore l’asthme par l’air de la montagne deviennent ainsi le mobile commun à de grandes migrations saisonnières de la haute société et des différentes cours européennes. Après le tourisme du XVIIIe siècle (né du Grand Tour), la fonction curative du voyage est assumée, et si aujourd’hui la cure n’est certes plus le motif ­principal de notre départ, le départ s’inscrit toujours dans cette lignée. Le voyage, fruit d’une pulsion ne soigne guère plus le corps mais toujours l’esprit.

8

Se rendant compte que le voyage est une pulsion ­systématique chez l’Homme (pulsion plus ou moins assouvie selon les moyens dont nous disposons), on imagine sans mal qu’il y ait une systématisation du processus de voyage. Cette poussée exercée par notre Inconscient nous amenant à prendre la route est concentrée en une seule phase à l’origine de tout voyage, la constitution d’un modèle. Il s’agit d’un champ d’action dont on définit les contours au fur et à mesure que l’on précise le voyage à venir. Il est en somme ce voyage idéal que l’on ­souhaite vivre, l’exercice parfait de notre Inconscient, l’objet de notre pulsion viatorique.

5. Paul MORAND, Le Voyage, ­Editions Pocket, Paris, 1996, p. 67. 6. Paul VALERY, Mon Faust, Gallimard, Paris, 2016


« où est ce bout du monde ? Je voudrais bien faire un voyage qui m’assurât, moi aussi, de mon existence. »6


« Il y eut jadis des routes d’idées ; il y eut des routes de la Foi, Delphes, La route du Goût, ou mieux, de ­l’engouement, chevauchant les frontières politiques. »7

C’est ainsi que toutes ces motivations profondes et ­inavouables doivent prendre une forme beaucoup plus ­acceptable sous les traits d’un projet de voyage. Tout aspect de ce ­modèle ­cachant un second niveau de lecture en lien avec cette ­pulsion ­viatorique initiale. Pour entamer un voyage, il faut avant tout choisir une destination. L’­éloignement, ­l’exotisme, le ­dépaysement ­qu’implique ce choix en dit long sur ce qui nous a poussé à plier bagages, en marquant une rupture plus ou moins franche avec notre quotidien. Alors que l’on évoquait chez l’Homme une systématisation du ­processus de voyage, avec ­l’établissement d’un modèle que nous ­partageons, il y aussi quelque chose de mimétique dans le choix même de ce ­modèle. Au sein d’une même culture, d’un même groupe d’appartenance ou d’un même milieu les Hommes ­partageraient-ils une même poussée ? Il y a en tout cas quelque chose de culturel dans l’établissement d’un modèle de voyage. ­Selon Jean-Didier ­Urbain, tout voyage commence par une « ­sélection d’un modèle au sein d’un paradigme de possibles qui ­constituent le champ de notre culture du voyage 8 » . En effet, si le voyage est initié par une poussée qui nous est propre, l’objet de cette poussée est largement culturel. Il s’agit de partir pour soi dans des lieux communs.

10

Comme un pari sur l’avenir, le modèle nous amène à écrire le futur. C’est un exercice de projection mentale d’un temps autre dans un lieu autre. Il n’est pas seulement abstrait mais bel et bien concret, le voyage impliquant une série de préparatifs ­inévitables. Si aujourd’hui le voyageur en devenir n’étudie plus les cartes, le départ en voyage implique son lot de réservations. Choix d’un horaire de départ, d’une chambre d’hôtel et repérage d’adresses sont autant de marqueurs spatio-­temporels précisant les contours de ce dernier. Il s’agit d’un cadre que l’on vient définir et sur lequel notre expérience va se bâtir.

7. Paul MORAND, Op. Cit., p. 11. 8. Jean-Didier URBAIN, « Voyage contredit -Voyage contrarié », in Études théologiques et religieuses, Tome 80, Institut Protestant de Théologie, Paris, 2005, p. 417. 9. Jacques LACAN, «Radiophonie», in Scilicet, n°23, Editions du Seuil, Paris, 1970, pp. 92-93.


« Pour se mesurer à elle ­ (la ­Vérité), on fera toujours mieux, pour ­l’approcher, de se munir d’un ­savoir lourd… Le savoir fait dot. »9


« Il ne pouvait plus accomplir qu’une seule activité : ­étudier la topographie de Rome sur carte, cette Rome dont il n’osait pas encore fouler le sol. Quelques mois plus tard, l’inhibition enfin levée grâce à cette intense ­activité ­préparatoire, il pourra légèrement éprouver cette impression de déjà connaître les lieux. »10

12

Dans cet espace contraint, une fois les réservations faites, il faut laisser une large place à l’imaginaire. En effet, si l’on ne peut tout prévoir avant d’arriver sur place, notre esprit dans un souci de contrôle va commencer à constituer un ensemble d’images. À partir d’éléments certains (le temps et le lieu du voyage) et des fragments d’information ­concernant ces ­derniers (la météo à cette période et les monuments-phare par exemple) notre esprit entame un travail de narration du futur. On commence alors à s’imaginer un lieu. En collectant une ¨­série d’images d’une ville, en étudiant sur une carte sa ­topographie, nous semblons ainsi mentalement capables d’en faire le tour. Plus on se prépare à un voyage, plus il nous semble que ce dernier est certain, jusqu’à parfois se ­demander pourquoi l’on part. On peut ainsi étudier une langue, intégrer des us et coutumes, lister des adresses de manière ­inlassable pour se préparer à effectuer ce voyage tant ­attendu. Ces ­préparatifs nous permettent-ils pour autant de ­cerner la ­réalité d’un lieu et d’une culture ? S’agit-il d’une armure suffisante pour ­affronter l’expérience de la réalité ? L’étude inlassable des lieux, ce ­savoir lourd évoqué par Lacan nous offre une vision biaisée et partielle de la réalité que l’on ­s’apprête à ­rencontrer. Roland Barthes dans Mythologies établissait une critique du Guide Bleu qui « ne connaît qu’un espace, celui qui tisse à travers quelques vides innommables une chaîne ­serrée d’églises, de sacristies, de retables, de croix, de ­custodes, de tours ­(toujours octogonales), de groupes ­sculptés (la Famille et le Travail), de portails romans, de nefs et de crucifix ­grandeur nature. » et de cette « humanité du pays (qui) ­disparaît au ­profit exclusif de ses monuments. »11. On peut ainsi rêver d’une ville sans pour autant en percevoir son essence, les odeurs qui embaument ses rues, sa lumière au couchant, les sons qui résonnent entre ses façades.

10. Antonietta et Gérard HADDAD, Op. Cit., p. 105. 11. Roland BARTHES, « Le Guide Bleu », in Mythologies, Éditions du Seuil, 1957, p. 123. 12. Henri ATLAN, « Conscience et désir dans les systèmes auto-organisateurs », in L’Unité de l’homme, Éditions du Seuil, Paris, 1974, pp. 459-460. (cité par Jean-Didier URBAIN, Op. Cit., p. 420.) 13. John STEINBECK, Voyage avec Charley, Actes Sud, Arles, 1999, (cité par Jean-Didier URBAIN, Op. Cit., pp. 415-416.)


S’ils sont autant d’objets que l’on place dans nos bagages, leur choix, malgré la meilleure volonté du monde, ne garantit en rien le succès du voyage à venir. Le modèle est inefficace en une chose, son antériorité par rapport au départ omet l’implication du réel, ne pouvant pas encore l’embrasser. C’est l’apparition de la réalité, qui dans la multitude de voyages qu’implique un départ, marque le passage de la compétence à la performance, ce passage d’un voyage rêvé, objet de notre pulsion viatorique, à un voyage vécu. Le voyageur est un fou qui établit une « projection illégitime de l’imaginaire dans le réel »12 selon la ­définition de la folie par Henri Atlan. Il ferme alors aveuglément sa valise, y scelle tous ses espoirs de réussite, pour partir sans la certitude que son contenu, le modèle qu’il s’est créé, résiste à l’expérience de la réalité à venir.

« Guides assermentés, horaires, places réservées, tout ce saint-frusquin inévitable s’écroule devant la ­personnalité du voyage. C’est seulement quand cette ­vérité est ­acceptée que le trimard bon teint se détend et fait avec. »13


« Parfois, l’on joue à préparer une impossible fuite, en ­sachant bien qu’on ne s’y donnera pas, et l’on est surpris de voir qu’on a déclenché automatiquement une machine dont on n’est plus maître : nous ne pensions pas ­vraiment que cela pût arriver, et nous voici dans le train ! »14


« Après des années de bataille, on finit par comprendre que nous n’entreprenons jamais un voyage : c’est lui qui nous entreprend. »15


...tout accident au loin est une catastrophe...


Le voyage à proprement parler, c’est-à-dire l’expérience du voyage, débute par une itinérance. De tout temps, les moyens que nous utilisons pour parvenir à notre ­destination ont ­représenté une prise de risque. Le voyage vécu, ­celui ­s’inscrivant uniquement dans le présent, oblige ainsi le ­voyageur à constater l’inadéquation de son modèle dans le réel par une première vérité éclatante. Vulnérable fut ainsi ce voyageur sur les routes du Grand Tour s’exposant à chaque tournant du col du Saint-Bernard aux bandits, risquant sa vie à tout instant pour protéger sa bourse. Vulnérables toujours que nous sommes lorsque nous embarquons dans un avion remettant notre vie aux mains d’un pilote. Le voyageur, s’il est en recherche de vérité, entame son itinérance par le constat soudain de sa ­vulnérabilité. Il n’est qu’un mortel obligé d’­opérer un lâcher-prise forcé, une perte de contrôle sur sa vie. Ce fou semble obligé de mettre un point final à son voyage rêvé. Il réalise à cet instant que tout son modèle savamment établi ne pourra survivre à la réalité. Le cadre qu’il s’est construit doit s’assouplir et se réformer pour ne pas perdre pieds.

14. Paul MORAND, Op. Cit., p. 62. 15. John STEINBECK, Op. Cit., p. 415. 16. Jean-Didier URBAIN, Op. Cit., p. 418.

Considérant que la réalité, c’est-à-dire toute chose ­exogène à son dessein, l’Ailleurs et l’Autre en somme, entre en compte dans son voyage, le voyageur entame un processus ­d’­adaptation. Réformant son modèle, il doit « dépasser cette contradiction en l’acceptant, en réformant, en renonçant en changeant ou en adaptant sa médiation à la réalité présente »16. Le voyage que Jean-Didier Urbain définit ici comme réalisé est celui d’un fou acceptant la dimension hallucinatoire de son précédent voyage rêvé, et la nécessité de le réformer pour être en phase avec le réel. Sa folie est passagère puisqu’elle cesse à l’instant même où ce voyage rêvé s’interrompt. Le cadre donné par le modèle n’est plus qu’une base contrariée à partir de laquelle il va ­bâtir son voyage présent. Si nous évoquions la dimension curative du voyage un peu plus tôt, on constate ici avec ce voyage ­réalisé que le symptôme majeur de ce fou passager est une ­déception bénigne. Jean-Philippe DUBOIS dans son Éloge de la ­déception nous parle de cette conséquence inévitable d’une satisfaction espérée à l’épreuve de la réalité. Il est intéressant à ce stade de constater que cette déception du voyage est ­d’­autant plus douloureuse que le voyage implique doublement

17


cette « ingérable ambivalence d’autrui »17 évoquée par ­l’auteur. En effet l’expérience du voyage n’intègre pas ­seulement l’Autre mais l’Ailleurs. Deux entités exogènes se présentant comme perturbateurs et contrariants inévitables du modèle ­préalablement établi par le voyageur. Le modèle construit avec soi et pour soi rencontre ici l’autre. Le voyage réalisé c’est alors constater que « La déception est reconnaissance de l’adresse qui permet de désenclaver le plaisir, d’accéder à la réalité du monde par la réalité de l’autre. L’objet, c’est alors l’autre enfin établi dans son altérité, médiateur possible entre soi et l’idée d’un monde commun : il est une certaine forme de réalité. »18. Éloge de la déception faite ici par l’auteur, car cette déception adressée est profondément altruiste. C’est elle qui lors d’un voyage nous amène à faire des rencontres, à nous imprégner d’un lieu d’une culture. Si l’on s’accroche au départ à l’image préalablement faite d’une destination, il faut savoir l’occulter pour embrasser la réalité de cet Autre, de cet ­A­illeurs. Comprendre l’essence d’une destination c’est ­effectuer ce voyage réalisé, une recherche de Vérité qui trouve sa solution dans l’Autre, seul à soulager l’excitation initiale. Si le voyageur avant le départ est un fou et que l’on constate que cette pathologie est bénigne à l’heure de la déception, que se passe-t-il si cette dernière n’a pas lieu ? Que se passe-t-il si le voyage rêvé ne subit pas l’épreuve de la réalité ? Qu’en est-il de son avenir à l’heure de l’expérience lorsque ce dernier ne veut en rien interrompre ce voyage rêvé ?


« voyager c’est se “défixer”, le problème des voyageurs contrariés du voyage déréalisé, c’est que, ­obsessionnels, ils ne se “défixent pas. »19

17. Jean-Philippe DUBOIS, « Éloge de la Déception », in Libres cahiers pour la ­psychanalyse, n°5, In Press, Paris, 2002, p. 83. 18. Jean-Philippe DUBOIS, Ibid., p. 85. 19. Jean-Didier URBAIN, Ibid., pp. 420. (à propos de Paul MORAND, Op. Cit., 1994) 20. Jean-Didier URBAIN, Ibid., pp. 420-421. 21. Antonietta et Gérard HADDAD, Op. Cit., p. 68.

On ne saurait dire s’il est idéaliste ou simplement rêveur, mais celui qui n’accepte pas de réformer son dessein initial, de ­reconnaitre l’implication de la réalité à l’heure de ­l’expérience est bel et bien fou. À la différence de celui qui effectue un voyage réalisé, ce fou passager et clairvoyant, le voyageur du voyage déréalisé, toujours selon la définition de ­Jean-Didier Urbain est « vacciné contre la réalité »20. Il ne veut pas la voir et perd pieds en s’accrochant à son modèle. Refusant toute ­négociation ou adaptation, il fait l’économie de la réalité pensant son modèle assez fort pour lui résister. Les origines de cette obstination ­résident sûrement dans une pulsion viatorique trop forte ou du moins de trop grandes attentes placées dans l’objet initial. Ce voyageur a préparé son modèle de manière à lui conférer un succès assuré sans même imaginer l’échec comme une issue envisageable. Refusant toute déception car à la recherche d’un plaisir trop grand, ce voyage déréalisé mène parfois à des ­scénarios dramatiques pour le voyageur : « ils ne reviennent pas de leur voyage, ils s’y perdent, ils y restent, ils y meurent, parfois en se suicidant, ultime solution pour se débarrasser de la contradiction et dépasser la contrariété. »21. Plutôt que ­d’­admettre la réalité, le voyageur préfère atteindre à sa propre vie. Fin extrême, exacerbée par le déracinement inévitable que représente un départ. Plutôt que la déception il choisit ici la schizophrénie comme symptôme de sa ­pathologie en souhaitant faire subsister dans le temps et le lieu du voyage un dessein envisagé dans un temps et lieu autre. La folie tient ici de l’anachronisme et ce voyage né du plus profond de notre inconscient le révèle dans des heures graves. Le réel, cet Autre, cet Ailleurs est ici perçu comme élément déceptif. Il est contrariant pour le voyage réalisé et simplement nié dans un voyage déréalisé. Existe-t-il cependant un cas où le réel ne ­serait plus un ­élément perturbateur mais s’inscriverait bien dans la ­continuité du modèle espéré ? Une réalité dépassant même les attentes du voyageur et le conduisant vers une autre forme de folie.

19


« J’étais arrivé à ce point d’émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les beaux-arts et les sentiments passionnés. »22

20

C’est avec ces quelques mots que Stendhal décrira l’un des syndromes les plus fascinants que le voyageur ait connu. Une folie en somme, qui n’est cette fois pas l’expression d’un ­décalage entre l’objet de la pulsion et son exercice, mais bel et bien de leur trop grande adéquation dans l’expérience du voyage. Le syndrôme de Stendhal est à l’instar du voyage ­déréalisé la somatisation d’un anachronisme. Une confusion de temps et d’espace qui cette fois s’exerce à une toute autre échelle. Un anachronisme décrit comme « une ­désorientation temporelle où passé et présent se mêlent. Le passé le plus ­lointain parait s’animer et revivre en un songe ­angoissant »23. Le voyageur qui à l’instar de Stendhal se rendrait à Florence avec pour objet de sa pulsion viatorique l’idée du Voyage en Italie serait sur le chemin d’une recherche profonde de ­Vérité. Il est intéressant de constater que ce syndrome ­provoquant malaise et perte de connaissance à la vue de chefs-d’œuvre du ­Quattrocento n’affecte que des ­voyageurs européens, omettant les Italiens trop habitués à ces artefacts. S’il touche un groupe précis, c’est bien parce que le voyageur à son ­effet a l’impression d’une rencontre avec les termes ­fondateurs de sa culture. C’est bien cette rencontre avec une entité qui nous dépasse qui produit ce sentiment décrit par Freud de ­zeitlosigkeit, c’est-à-dire d’ignorance du temps par ­l’Inconscient. Antonietta et Gérard Haddad ­exposent cela en ces termes : « L’écran entre Moi et Inconscient ­s’amincit, avec dans les cas extrêmes une « implosion » de ce Moi. »24. L’Homme entre dans une intimité angoissante avec le Temps, souvent nourrie par des années d’études dans ­l’attente de son expérience. Comme pour le voyage déréalisé où le ­voyageur est défixé, « la ­confrontation à l’œuvre d’art, à la charge ­d’éternité qu’elle porte et qui la constitue, arrache le sujet à ses amarres temporelle et corporelle. Elle le place face à ­l’expérience du hors temps. »25. Le voyageur pensait ainsi ­découvrir un chef d’œuvre et se retrouve à rencontrer ­l’Histoire. Freud lui-même évoquera largement ce syndrome en le comparant avec une expérience qu’il a lui-même vécu à Athènes.

22. STENDHAL, Rome, Naples et Florence, Gallimard, Paris, 2015, p. 272. 23. Antonietta et Gérard HADDAD, Op. Cit., p. 66. 24. Antonietta et Gérard HADDAD, Ibid., p. 67. 25. Antonietta et Gérard HADDAD, Ibid., p. 68. 26. Sigmund FREUD, Op. Cit., p. 14. 27. Sigmund FREUD, Ibid., p. 25.


Si l’anachronisme dépasse ici le voyageur jusqu’à lui faire perdre pieds, c’est aussi une forme de culpabilité dont nous parle Freud dans son Malaise sur l’Acropole. La culpabilité de ne pas être digne de cette rencontre, de ne pas mériter un pareil bonheur. La rencontre avec un lieu représentant les fondements même de notre culture, exacerbée par son étude préalable et les millénaires qui nous sépare de l’édifice. C’est aussi cette recherche de Vérité à laquelle on ne pensait pas trouver une réponse. Si le voyage réalisé permet au voyageur de rencontrer l’autre, si le voyage déréalisé laisse lui un voyageur perdu entre rêve et réalité, le voyage dépassé perd également ce dernier après lui avoir donné les clés du domaine des dieux jusqu’à lui faire perdre pieds. Le voyage ne laisse en aucun cas le voyageur indemne.

« On serait tenté de croire que cette pensée d ­ éconcertante sur l’Acropole tend seulement à souligner le fait qu’il y a vraiment une différence entre voir quelque chose de ses propres yeux, et le connaître par des lectures ou par ­ouï-dire. »26 « Te souviens-tu de notre jeunesse ? Tous les jours nous faisions le même chemin pour aller au lycée, le dimanche nous allions sur le Prater ou dans un coin de campagne que nous connaissions déjà si bien, et maintenant nous sommes à Athènes, nous voilà sur l’Acropole. Comme nous avons fait du chemin ! »27


« Les voyageurs sont victimes d’une illusion d’optique : ils critiquent presque toujours amèrement l’endroit où ils sont, mais, dès qu’ils sont rentrés chez eux, ils en chantent les louanges. Nous avons habité des ciels ­malsains, ­passé des heures mortelles dans des ­contr­ées dont nous nous prenons à parler plus tard avec ­enthousiasme, ­exaltant, nostalgie absurde, la salubrité du climat, la noblesse des habitants, la beauté des nuages , etc. Ce n’est donc pas tant l’éloge des pays visités que nous faisons qu’une ­critique indirecte du nôtre.28


Les bagages [Les voyageurs] supportent mal usure, heurts et frottements.


28. Paul MORAND, Op. Cit., p. 112.

À l’heure du grand retour, il va falloir ouvrir nos bagages, prendre un à un les vêtements qui s’y trouvent. Ils sont imprégnés des odeurs de ce lieu que l’on a quitté, comme autant de linceuls d’instants qui ne sont plus. Sortir les souvenirs avec ce regard étrange que l’on pose sur ces objets qui ne semblent pas avoir de place dans notre quotidien. Car si l’on fantasme le voyage, on projette aussi le retour avec ce même esprit capable d’écrire un avenir hypothétique et non de lire notre futur avec certitude. Le temps du retour, c’est le temps d’un bilan que l’on dresse, le temps de mettre un point final au voyage. Ce serait pourtant se méprendre que d’imaginer à ce stade le voyage achevé. Si nous avons évoqué le voyage rêvé, celui que nous fantasmons et dans lequel nous projetons ce qui fait l’essence de notre ­pulsion initiale, ainsi que le voyage vécu, mettant ce modèle i­nitial à l’épreuve de la réalité, il nous reste à évoquer un troisième voyage. Imaginaire, ce voyage trouve pourtant ancrage dans le voyage que l’on a vécu et dans une forme de réalité (selon que notre voyage ait été réalisé, déréalisé ou dépassé). Il est une forme de synthèse, abstraction de notre expérience. En effet, il est frappant de constater qu’un voyage, aussi longtemps qu’il ait duré, semble condamné à subsister à notre retour dans quelques images abstraites. Fragments d’images, à l’instar de ceux collectés à l’aube du voyage, qu’il faut assembler autour d’une narration. Si avant de partir un discours s’est construit autour du voyage dont on a rêvé, une même narration doit alors se faire au retour pour relater notre expérience. Parallèle intéressant entre le modèle et le souvenir du voyage, comme si l’expérience n’avait été vécue que pour de la figuration.

25


« Le voyage commence par un départ, arrachement ­angoissant à un lieu d’origine. Mais, comme de ­nombreux auteurs l’ont noté, le retour se trouve implicitement ­inscrit en ce départ. Cette boucle enserre en son centre le noyau de l’énigme, la cause véritable du voyage dont le ­dévoilement ne s’effectue qu’a posteriori et qui marquera de soin empreinte la vie du sujet. » 29

26

Seul à avoir voyagé, le voyageur a cette liberté ­d’interprétation de son expérience, du moins il peut choisir de taire certains épisodes pour en révéler d’autres. Se jouer de la réalité et se raccrocher à son modèle initial. Puisque que le voyage vécu ne laisse pas indemne et que nos projets se sont vus ­contrariés, il semble que l’on souhaite ainsi faire subsister notre folie initiale. Antonietta et Gérard Haddad nous parlent de cette boucle évoquée par Lacan « qui partant d’un organe, décrit une trajectoire dans l’espace, puis fait retour sur cette origine. Cette boucle enserre dans son lacet l’objet de la ­pulsion. »30. La pulsion implique ainsi à retour à sa source, et le besoin de nous raccrocher au rêve que nous avons ­formé. Si le modèle par sa simple construction est capable de ­renfermer cette torpeur qui nous habite et si le souvenir du voyage nous permet de dresser ce bilan qui marque notre vie, l’expérience du voyage est-elle indispensable ? Cette étape centrale ne pourrait-elle pas se résumer à la projection initiale ? Le voyageur doit-il se confronter à une réalité décevante, à une folie certaine ou bien à des dimensions qui le dépasse ?

29. Antonietta et Gérard HADDAD, Op. Cit., p. 25. à propos de Paolo SCARPI, La fuga e il ritorno - Storia e mitologia del viaggio, Éditions Marsilio, Venise, 1992. 30. Antonietta et Gérard HADDAD, Ibid., p. 24., à propos des travaux de Lacan 31. Jean GIONO, Pour saluer Melville, Gallimard, Paris, 2018, pp. 7-8.


« il me suffisait de m’asseoir, le dos contre le tronc d’un pin, de sortir de ma poche ce livre qui clapotait déjà pour sentir se gonfler sous moi et autour la vie multiple des mers. Combien de fois au-dessus de ma tête n’ai-je pas entendu siffler les cordages, la terre s’émouvoir sous mes pieds comme la planche d’une baleinière; le tronc du pin gémir et se balancer contre mon dos comme un mât, lourd de voiles ventelantes. Levant les yeux de la page, il m’a souvent semblé que Moby-Dick soufflait ­là-bas ­devant, au-delà de l’écume des oliviers, dans le bouillonnement des grands chênes. »31


28

Le plus beau des voyages ne serait-il pas celui de l’esprit ? Si l’Homme a cette capacité intrinsèque à dessiner précisément les contours d’une réalité imaginée et fantasmé, à s’extraire du présent et à effectuer un voyage dans le temps, devrait-il ainsi confronter son hypothèse prophétique à l’épreuve de l’­expérience ? Il entamerait ainsi un voyage immobile qui ­protégerait le voyageur de la réalité du monde. Jean ­Giono, voyageur immobile par excellence nous parle de notre ­capacité à voyager « couché sur un divan et, ne bougeant pas, voir les paysages, les ruines et les cités passer devant lui comme une toile de panorama »32. Voyager par l’imaginaire c’est ainsi évoquer la littérature. Lire un livre c’est voyager dans un rêve, une pure fiction. C’est aussi s’extraire de son quotidien le temps de quelques pages pour se projeter dans un autre espace-temps. Un voyage en somme où « tout ce qui se présente à nos yeux sert de livre suffisant »33 selon ­Montaigne développant sa métaphore d’un monde-livre. La découverte d’un monde contrastant avec le voyage premier par son immobilité. Un rêve que l’on peut interrompre à chaque instant pour retrouver le réel, sans risque pour ce voyageur bibliophile. Le voyage ne lui échappe plus, il en a le parfait contrôle. Alors que l’on pourrait nuancer cette recherche de Vérité dans l’immobilité quant à son efficacité, il faut rappeler que le rêve a cette capacité à faire parler notre Inconscient. Le voyage immobile accomplirait la quête première du voyageur en réalisant ses fantasmes refoulés, au travers d’une activité viatorique onirique. Puisque rêve et voyage sont tous deux les exutoires de notre Inconscient, le voyage immobile serait ainsi l’ultime solution pour éviter un rêve contrarié. Le voyage immobile reste néanmoins amputé d’un élément essentiel. Jean-Philippe DUBOIS parle dans l’Éloge de la déception du « caractère hallucinatoire de la satisfaction attachée au ­plaisir premier, entre soi et soi, et pour soi »34. Cette dimension ­annonce un manque et une défaillance d’une recherche de satisfaction par le simple rêve. Il omet un élément essentiel du voyage, cette clé qui permet de le réaliser.


« Sous l’effet cathartique de l’expérience, leur personnalité a trouvé une meilleure harmonie. »35 Nous évoquions plus tôt ce voyage déceptif et contrarié qui ­accepte l’intervention de l’exogène impliquant la réforme du ­modèle. Cette irruption avec laquelle il va falloir composer est celle de l’Autre. L’accueillir non pas comme un élément ­perturbateur mais aller à sa rencontre est l’instant ­nécessaire à ce voyage réalisé. Cette phase déceptive donne ainsi une ­réalité à autrui, révélant son indispensabilité. Même si le voyage n’est pas la seule occasion de rencontrer cet Autre, cette ­rencontre est ici exacerbée par la présence de l’Ailleurs, autre notion ­exogène. L’Homme qui voyage trouve une réponse à sa quête par cet Autre. Lorsqu’il fait l’économie de l’Ailleurs dans le voyage déréalisé, en prolongeant son voyage rêvé, le voyageur devient fou. Il en est de même pour celui qui ne prend pas la route et ne vivrait que des voyages hallucinatoires. Créer des mondes imaginaires, voyager dans ses rêves sans jamais tenter de les vivre et les confronter à la réalité c’est aussi perdre pieds. L’Autre, l’Ailleurs sont seuls à venir au secours des ­rêveurs que nous sommes pour interrompre leur folie. Ce choc du voyage est nécessaire car il nous pousse à composer avec une réalité autre que celle que nous ne voyons plus dans notre quotidien.

32. Paul MORAND, Op. Cit., p. 116. 33. MONTAIGNE, Essais, Livre I, XXVI., cité par Jean-Didier URBAIN, Op.Cit., p. 62. 34. Jean-Philippe DUBOIS, Op. Cit., p. 80. 35. Antonietta et Gérard HADDAD, Op. Cit., p. 70. 36. Paul MORAND, Op. Cit., p. 72.

Le voyage est donc indispensable à l’Homme. Il est une pulsion placée sous le signe du mouvement. L’Inconscient cherchant à s’y manifester entraîne le voyageur à mieux se connaitre, à prendre la route. Nous avons démontré ici que le voyage était un tout. Si l’on a tendance à le croire à l’étroit entre le départ et le retour, il commence pourtant bien avant et subsiste à son issue. Il est en effet précédé de ce voyage rêvé, cette hypothèse prophétique dessinant un idéal de voyage, et suivie d’un voyage du souvenir que l’on garde. C’est l’harmonie entre ces trois voyages qui permet à l’Homme de s’accomplir dans cette pulsion viatorique. Un voyage articulé par l’expérience du voyage réalisé, adaptant le modèle à la réalité, à l’origine d’un souvenir empreint de véracité. Paul Morand ne croyait pas si bien dire en nous adressant ce précieux conseil.

29


« Rappelez-vous, en achetant une valise, qu’au cours d’un long voyage il y aura toujours un moment où vous serez obligé de la porter vous-même. […] Les points faibles d’une valise, qu’il ne faut pas négliger, car tout ­accident, au loin, est une catastrophe, sont : les poignées qui lâchent ; les serrures qui sautent ; les charnières qui cèdent, si le couvercle n’est pas à crémaillère ; les angles, même renforcés, qui supportent mal usure, heurts et ­frottements. Les fermetures Eclair qui vous trahissent en plein désert ou en pleine mer, sans réparation possible, sont de sournoises ennemies du voyageur.»36


Le voyageur porte ses bagages. Il y scelle à l’heure du grand départ son voyage rêvé, le réouvre en le soumettant à l’épreuve du réel pour sceller cette-fois son expérience. À l’heure du ­retour, l’on réouvre le bagage en constatant que plus rien ne sera comme avant : le voyageur a vécu cet Ailleurs, il a croisé cet Autre et s’est finalement rencontré lui-même. 33


Profile for edgarjayet

Allégorie du bagage  

Article de recherche autour de la perception du voyage. Initié par Voyages de Paul Morand qui nous parle de cette valise que l’on remplit et...

Allégorie du bagage  

Article de recherche autour de la perception du voyage. Initié par Voyages de Paul Morand qui nous parle de cette valise que l’on remplit et...

Advertisement

Recommendations could not be loaded

Recommendations could not be loaded

Recommendations could not be loaded

Recommendations could not be loaded