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Gordon Matta-Clark, répondant à Elisabeth Lebovoci « Just get away with it ! », en 1975, sur le chantier de Conical Intersect, rue Beaubourg à Paris. Capture d’écran issue de Intersection conique de Gordon Matta-Clark, un film documentaire de Marc Petitjean.


Martial Déflacieux et Béatrice Méline Get away with it

Mercredi 4 Mars, 10 h.

« Je ne suis pas là pour donner du plaisir, mais pour combler l’abîme du désir, rappeler le désir, obliger le désir à avoir un nom, le traîner jusqu’à terre, lui donner une forme et un poids, avec la cruauté obligatoire qu’il y a à donner une forme et un poids au désir. »1 Chère Béatrice,

Je vais donc te répondre avec l’impératif que tu m’as donné, le faire dans la journée et dans cette urgence qui légitime l’hésitation et « le pinaillement »2. XTes ne pas taXXprésence en XXXXréponses XXXXXXXXXX XXXseront XXXXXXX XXXXpubliées, XXXXXXXXXX XXXXXXXXXX XXXcreux XXXX est celle du jeXXdois satisfaire. X XXX XXXXX XXXcommanditaire XXXXXXXXXXXXXXXXque XXXXX XXXXX XXXXXXX Comme tu le sais, je suis très occupé, XjeXXvais les «Xtemps XXXXXXXX XXX XXXXXXXmorts XXXXXX» XXXXutiliser

qu’il me àXXessayer de produire ceXXpalimpseste plutôt, XXXXXXXX XXX XXXXXXXXXce XXXtexte, XXXXXXX XXXXXXXXXXXXX XXXXXXXà X XXXXX XXXreste XXXXXX lire àXXcontre emploi apportés rédacX XXXpresque XXXXXXXXX XXXXXXX XXXXXXXdes XXXXarticles XXXXXXXX XXXXXXXXXpar XXXXles XXXautres XXXXXXX XXXXX

teurs de ce vois que tu prévu me placer XXXXXX XXX XXnuméros XXXXXXXXXd’Hypertexte. XXXXXXXXXXXXXXXJe XXX XXXX XXXX XXas XXX XXXXXXde XXX XXXX XXXX àXXla fin de laXXrevue, est-ce une ?XC’est précisément làXXou je XXX XXX XXX XXXXXXX XXXXXX XXXXcoïncidence XXXXXXXXXXXXX XXXXXX XXXXXXXXXXXXX XXX voulais trouver. Tu asXXcaractérisé étant un «XXprojet », XXXXXXXme XXXX XXXXXXXX XXX XXXXXXXXXXmon XXXXXarticle XXXXXXcomme XXXXXXXX XXXXX XXX XXXXXX c’est beaucoup Ne nous l’intituler XXXXXà XXmon XXXXXsens XXXXXdéjà XXXXX XXXXXXXXXXtrop. XXXXXX XXXpourrions XXXXXXXXXXX XXXXXpas XXXX XXXXXXXX post-scriptum, lui correspondrait me liberté XXXXXXXXXXXXXXXcela XXXXX XXX XXXXXXXXXXXXXXXmieux XXXXXXXet XXX XXXdonnerait XXXXXXXXXXla XXX XXXXX nécessaire àXX ne aucun précis etXXcelle d’échouer. XXXXXXXXXXX XXsuivre XXXXXXX XXXXXXobjectif XXXXXXXX XXXXXX XXXXXégalement XXXXXXXXXXX XXXXXXXXX

1. Dans la solitude des champs de coton Bernard-Marie Koltès, éditions de Minuit, 1986.

2. Cf. page 22 : les « perruques » sont aussi appelées « pinailles » à Sochaux-Montbelliard.


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13 h 50

Là tu me réponds et je m’aperçois que ma participation aux « Principes de plaisir et de réalité » suscitera de la frustration, ce qui finalement me paraît être une conséquence logique étant donné le thème et cela me plaît. Je parlais précédemment de palimpseste, tu en constitues le fantôme, comme on parle de ces formes qui réapparaissent parfois sur les châssis de sérigraphie et finissent par être imprimées. XJe propose XXte XXX XXXXXX donc naturellement première X XXXXXassez XXXXXX XXXXXXXXXXXXXXcette XXXXXX XXXXXXXXXillustration XXXXXXXXXXX(ci-dessus). XXXXXXXXXXXJe XXXn’ai XX X XXXX XXX«XX XXXXXXX» XXX XXXXXXXXXX XXX XXXcritique XXXXXXXXX XXXXXXXXj’utilise XXXXXXXXmon XXX pas de propos àXXapporter, ni de àXXopérer, «Xtemps libre »X(expression plus mort précéX XXXXXXX XXXXX XXXXXXXXXXXX XXXXjuste XXXXXque XXXX« XXtemps XXXXXXX XXXXX», XXutilisée XXXXXXXX XXXX demment) répondre. J’essaye d’utiliser au mieux, pour ainsi dire X XXXXXXXXXXpour XXXXXte XXX XXXXXXXXXX XXXXXXXX XXXXXXXXX XXX XXXXXXX XXXXX XXXXX XX X XXXXXXXX XXXoutils, XXXXXXX XXX XXXXXprincipes XXXXXXXXXXqui XXXX XXXXXXXXXXXX XXX XXXXXXXXX XXX comme des les deux gouvernent ce numéro. Pour X XXXXXde XXXcette XXXXXforme XXXXXXXtautologique XXXXXXXXXXXXXqui XXXX XXXXXXXXXXXX XXXXXXXXX je dirais sortir commence àXs’imposer, simplement l’intérêt que j’ai pour le sourire de Gordon Matta-Clark quand il décrit à une journaliste comment il procède, réalise son travail, « get away with it ». L’idée «Xenvers contre tout pourXXXXXXXde XXXtravailler XXXXXXXXXX XXXXXXXet XXX XXXXXXX XXXX» XX XXXX rait de artiste... X XXXsingulariser XXXXXXXXXXXXla XXvitalité XXXXXXXX XXcet XXXX XXXXXX Dans son sourire, il y a la force de l’indivisibilité des deux principes et sans doute également l’imposXXXXXXXXXXXX XXXXXXXXXX XXX sibilité de la communiquer plus précisément. Pourrais-tu récupérer cette XXXXXXXXXX XXXXXXXXXXXXXXXXX XXXXXXXXle XXX XXXXXXXXprécis XXXXXXX XXX XXXXXXXXsourit XXXX séquence vidéographique, capturer moment ou Gordon XXX XXXXXXXXX XXXXXXXX XXXX XXXXXXinférieure XXXXXXXXXXX XXX XXXX XXXXXX? et recadrer l’image sur laXXpartie de son visage

Vendredi 17 juillet, 9 h

Il s’est passé beaucoup de temps depuis nos premiers échanges et évidemment je regrette les tournures employées, les idées avancées. Peuton, à l’impression de la revue, recouvrir de noir certaine partie de mon texte mais de façon qu’il puisse tout de même transparaître et satisfaire les plus curieux ? Pour reprendre le fil, il m’a fallut repasser par nos courriels dont celuici intitulé « Mehr licht » que tu m’as écrit il y a un an : 1. Plus de lumière ! En VF, c’est plus ambigu – encore une histoire d’accent : moi, je prononce le « s » si c’est « + » et je le prononce pas si c’est « no more »... mais les gens du nord ne le prononcent jamais – ce qui fait qu’on


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a un énoncé qui peut vouloir dire une chose et son contraire, à l’écrit + à l’oral dans le nord de la France.

C’est assez emblématique parce que considérant Goethe, on pense forcément aux « lumières », à la connaissance (d’ailleurs, en allemand, il n’y a pas de doute possible, c’est bien « + »). Au contraire, si on prend Goethe à contrepied, comme un « no more » (intimité, repos, caverne...), ça marche bien, concernant une certaine dimension du principe de plaisir. Y’a l’idée de la chose qui sort du chaos / qui ne veut pas se montrer... C’est assez plastique comme énoncé, assez séduisant... et pour Hypertexte, sur les questions de rapport au discours (et donc, à un éventuel « éclaircissement »), c’était assez fondamental. [Samedi j’ai commencé à lire les « fragments » de Héraclite dit Héraclite l’obscur, un des (le?) premier(s) philosophes pré-socratique].

2. Ton idée sur le seuil de la mort... à voir – il faut garder à l’esprit le sujet : pulsion / contrainte, grosso modo, et la relation entre les deux. Du point de vue formel / imaginaire, je trouve ça excitant, mais ce serait peutêtre plus juste dans le cadre d’Hypertexte N°3 « Standards, archaïsmes et autres fantômes à l’œuvre »... enfin, ça dépend comment tu le développes. Pour les palimpsestes, le lien me parait + évident : ça rejoint l’idée d’une création « en règle », d’une création et d’un protocole.

Mercredi 29 juillet 8 h 15

Est-ce que tu savais que « Getting away with it » était un morceau du premier single d’Electronic groupe composée de Bernard Sumner (le cofondateur de Joy Division et New Order). D’ordinaire je n’aime pas trop utiliser les symboliques rocks d’autant qu’elles encombrent tout un pan de la pensée contemporaine mais en l’occurrence je dois l’avouer elles peuvent m’aider. Donc c’est un peu le hasard mais l’expression « get away with it » m’amène à Ian Curtis et à un sentiment rempli d’affection que j’avais ressenti en visionnant des films d’archives où l’on peut le voir en train de danser, d’exécuter cette étrange chorégraphie appelée « epilepsy dance » ou « la danse du papillon foudroyé ».


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Ian Curtis, la « danse du papillon brisé ».


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Sa danse pleine de disgrâce est pour moi le pendant de l’entreprise de Gordon Matta-Clark : là ou le premier semble céder à une pulsion de mort, et la spectacularise ; le second produit une empreinte du vivant. Le sourire de Gordon et l’éternelle moue de Ian.

C’est en traversant la masse, en se confrontant à la gravité des matériaux que Gordon Matta-Clark se fraye un chemin et, en définitive, laisse cette empreinte du vivant dont je parle. Que la vitalité de Gordon Matta-Clark s’affiche par l’absence qu’elle crée dans l’espace investi, par les percées auxquelles il procède, c’est sans doute la plus belle chose à mes yeux. Ce qu’exerce Gordon Matta-Clark est une forme de résistance particulière, à l’opposé de celles qui débordent et sont le signe d’un trop plein. Jeudi 30 juillet entre 10 h et 22 h 30

A te lire, je me dis qu’il faut que je fasse moins d’écarts. Je préfère donc te décrire par avance la suite du programme : une séquence de La nuit du chasseur // deux séquences de Ma nuit chez Maud un des six contes moraux d’Eric Rohmer // le tableau La naissance du monde de Courbet chez Jacques Lacan.

Alea jacta est, tout compte fait je pense que mon idée sur le seuil était la bonne, celle qu’il me faut développer... C’est peut-être de circonstance mais je trouve cela tellement évident maintenant. Je repense à un extrait d’Hiroshima mon amour : La nuit ne va pas finir. Le jour ne se lèvera plus sur personne. Jamais. Jamais plus. Enfin Tu me tues. Tu me fais du bien. Nous pleurerons le jour défunt avec conscience et bonne volonté.

Merci pour tes corrections, j’aimerais qu’on les rende visibles, j’ai toujours rêvé d’être publié avec toutes les erreurs de grammaires et d’orthographe que je fais. À ta prochaine mise en page, peux-tu également rayer de mon programme ce qui ne te convient pas... ce sera formellement assez beau et pour moi très pratique.


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Mardi 4 août,10 h 59

Donc tu n’as rien voulu supprimer de ma liste mais tu m’as semblé plus intéressée par Ma nuit chez Maud 1. La séquence que tu as regardée 2 sur internet est précisément une de celle auxquelles j’avais pensé. On y voit Jean-louis 3, fervent catholique, défendre l’idée du plaisir en s’exprimant ainsi : « et moi je dis, voila qui est bon ! ». Dans cette séquence JeanLouis partage une certaine idée de Pascal 4 tout en étant en parfait désaccord avec le philosophe au sujet de la jouissance. Lorsque Jean-Louis dit « voilà qui est bon », il a un sourire en coin qui est celui de la transgression. Tu remarqueras ; ce sourire plein de malice et d’élégance est le même que celui de Gordon Matta Clark. Je te joins une illustration…

La deuxième séquence dont je souhaite te parler est très différente. Comme tu le sais j’habite à Clermont-Ferrand. Le 21 juillet dernier Ma nuit chez Maud était projeté en pleine air, devant la cathédrale (et à quelques dizaine de mètres du lieu de naissance de Pascal). Je passais par là par hasard lorsque le film a commencé. Il se trouve qu’une des premières séquences, un long travelling à bord d’une voiture conduite par Jean-Louis, se termine précisément devant la cathédrale, à l’endroit même ou tous les regards se portaient en direction de l’écran. Tu en conviendras, c’était une expérience étrange. Avec ce plan la fiction nous ramenait à nous même, de façon presque brutale elle nous indiquait la limite qu’elle entretenait avec le réel. 1. Ma nuit chez Maud d’Eric Rohmer, 1969, troisième volet des six Contes moraux. 2. « Avez-vous lu Pascal ?» : www.youtube.com/watch?v=_t9begCwIB0 3. Jean-Louis est joué par Jean Louis Trintignant

4. Pascal est né le 19 juin 1623 à Clermont-Ferrand


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Le « seuil » qui sépare le principe de plaisir de celui de réalité est je pense en partie de cette ordre là….à la fois prégnant et fantomatique.

Je pars pour une semaine et je ne serais pas de retour avant le 12, est ce que j’aurais encore un peu de temps pour écrire à nouveau ?

Mardi 11 août, 15 h 30

Bon… je n’ai plus vraiment le temps de développer mais en définitive les quelques idées que j’ai avancées pourraient tout de même être le prétexte à cet exercice curatorial que l’on souhaite réaliser ensemble depuis un moment.

On pourrait imaginer une exposition où la limite entre le plaisir et la contrainte, le désir de transgression, le dépassement de soi puisse se manifester sous différentes formes. Je pense évidemment à des œuvres comme «AAA-AAA »1 d’Abramovic & Ulay (1978) ou encore la série «Fall» de Bas Jan Ader (1970). Je pense également au « Miroir de courtoisie 1 » , une très belle œuvre de Sylvie Bossu (1988), à Etienne Boulanger avec cet espace comme sorti d’un dialogue de Bernard-Marie Koltès et intitulé « The Cracked House » (2008). Je pense enfin à « Firefall » (2008) de Laetitia Gendre, aux « mandalas » que dessine Vincent Ganivet2. Il faudrait travailler l’idée, continuer à échanger… Peut-être pourrais tu prolonger ma liste et l’ajouter à la fin de ce texte comme une forme de conclusion, je la découvrirais lors de sa publication…

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Dimanche 7 septembre, vers le matin.

Cher Martial,

J’aimerais développer l’idée du dépassement de la matière / du médium ; je pense d’abord à Autoxilopyrocloboros de Simon Starling (un film de 2005 où il tente une traversée en bateau en alimentant son moteur avec le bois de la coque de son embarcation), et à certains projets d’Hervé Coqueret entre sculpture et photogarphie.

On pourrait réfléchir à des invitations spéciales à Charlie Jeffery1, ou Jochen Dehn et grosso modo, poursuivre la réflexion sur des formes d’irruption et d’interruption (John Stezaker2 me fascine, et puis je suis curieuse de Charlie Youle et Bevis Martin). Peut-être même essayer d’aborder ces notions dans les conditions de l’exposition elle-même ?

Et puis continuer comme tu le proposes sur des œuvres physiques et presque compulsives – il y a cette pratique urgente de la sculpture chez Séverine Hubard, et puis ce film super 8 où Virginie Yassef et Julien Prévieux3 dévorent un tronc d’arbre, avec une sorte d’horreur dans l’action, dans la sculpture, comme dans la qualité de l’image elle-même...

J’aimerai aussi qu’on s’intéresse à des projets sur le paysage et peut-être alors retourner voir du côté des vieilles pratiques « sur le motif » – Roger Dale peut-être, et surement Site displacement / Déplacement de site d’Eric Baudelaire (une installation qui crée la collusion entre ses prises de vues de Clermont Ferrand et des photographies quasi-identiques qu’il a soustraitées, comme Michelin peut le faire, en Inde). Déborder la matière, le réel... en écrivant, je repense à ce chrétien qu’incarne Jean-Louis Trintignant dans Ma nuit chez Maud ; et de là, à ce « truc » de la messe, quand le vin n’est plus du vin : la transsubstantiation... il faudra se méfier de cette tendance mystique... J’en reviens à ce cher Héraclite l’obscur : tout coule...

« On ne peut pas se baigner deux fois dans le même fleuve. [Toutes choses] se répandent et de nouveau se contractent, s’approchent et s’éloignent ». Héraclite d’Éphèse, dit Héraclite l’Obscur.


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