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Ocean grove 3.32

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Lindsay Barrow Chroniqueuse

New York Times

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Petit Océan

Aujourd'hui gronde le tonnerre sur la plage. La foudre qui s'abat sur la cime de l'horizon me fait peur et m'enivre en même temps, j'observe ces lignes comme un gamin admiratif.

Des milliers de volts en un millième de seconde.

Enfants, nous regardions ces éclairs depuis la fenêtre du bungalow, nous les regardions mais nous les ressentions également. Chaque été, nos parents avaient l'habitude de venir en vacances au camping des pins, sur la côte atlantique, ils s'y retrouvaient pendant quinze jours et revivaient ensemble ce qu'ils avaient vécu pendant leurs études. Puis, quand leurs routes se séparèrent, ils se firent la promesse de se revoir chaque année et de ne jamais s'oublier. Mes parents et ceux de Jane étaient amis à la fac. Deux garçons, deux filles, l'amitié ne durant alors qu'un temps, les couples se formèrent rapidement, sans

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aucun doute possible. Et à vouloir faire les mêmes choses, la coïncidence n'existe plus. Je suis né à deux jours d'intervalle de Jane, dans la même clinique. Vacances estivales obligent. Comme si nous étions de vrais jumeaux, nos parents respectifs avaient dû avoir la même pensée coquine en ce soir de décembre, et neuf mois plus tard, nous étions là, et nos caractères aussi. Deux familles différentes, une fille d'un côté, un garçon de l'autre. Je criais sans cesse, me racontait ma mère, je pleurais, j'avais faim, j'avais soif. Et j'avais besoin d'attention. La petite fille à côté de moi était plus calme, plus tranquille, plus sereine, comme si la vie qu'on lui promettait ce jour-là l'avait déjà rassuré. Nous étions opposés. Nous sommes complémentaires.

La période du 15 août était propice à ce genre d'événements électriques, et chaque soir, nous nous mettions debout sur nos lits, et nous ressentions ces lignes vivantes. Je la regardais dans le bungalow d'en face, nos fenêtres donnant chacune sur celle de l'autre, elle avait toujours ce visage calme mais admiratif pour les éclairs. Je connaissais son visage, et malgré la buée de sa respiration contre la vitre qui venait brouiller mon image, je savais comment elle se tenait, ce à quoi elle pensait en voyant ce spectacle. Il arrivait parfois que les flashs viennent interrompre ses rêves, alors, ses yeux

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bleus devenaient encore plus attentifs, ses cheveux blonds s'entremêlaient statiquement, et elle coupait sa respiration à chaque vibration de tonnerre qui surgissait en retard et qui donnait cette impression d'occuper toute la chambre. Plus je grandissais, plus j'oubliais ce spectacle nocturne en me focalisant sur celui qui était à côté de moi. Nous choisissions ensemble le vinyle que nous allions passer, puis, comme lorsque nous étions gamins, nous nous postions devant la fenêtre. Tout devenait, chaque année, plus intéressant encore: Jane restait toujours ébahie par ce qu'il se passait aléatoirement dehors, dans ce ciel obscur, et j'observais son regard redevenir celui d'une petite fille. Lorsqu'elle me regardait, je tournais la tête de manière futile et pas très discrète, feignant de suivre également les foudres et les lumières. Mais je la voyais, elle, ma jumelle, non pas de sang, mais de cœur.

Cette ambiance électrique, nous l'avons perdu un soir de janvier, quand mon père apprit que ma mère était enceinte de Paul, son meilleur ami, et père de Jane. Il prit alors toutes mes affaires, les rangea avec autant de rage qu'un homme ne se battant plus que contre lui-même. Il se réserva alors le droit de m'emporter avec lui, et sans

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rien dire à ma mère, nous quittions la maison et prenions la direction de l'aéroport international. A ce moment-là, malgré mon jeune âge et mes pulsions adolescentes contre toute initiative autoritaire, je compris que je devais me taire, et que sans doute alors, je ne reverrais plus jamais ma mère, et Jane non plus.

Une page se tournait.

Dix ans se sont écoulés, et je vis désormais dans le New Jersey, à Mapplewood pour être précis. Mon père, sur un coup de tête, avait choisi New York comme destination, et nous étions alors désormais deux citoyens américains. Il s'était marié à une jeune étudiante du Kentucky qui n'avait d'yeux que pour lui, et nous avions obtenu ainsi la nationalité US sans trop se forcer. Ce qui m'avait permis d'intégrer plus facilement les Uni les plus réputées, en droit fiscale à Yale, puis en doctorat de droit politique et financier, à l'université Stanford de la Silicon Valley. Après mes études, je suis revenu chez moi, dans le NJ, pour travailler dans le cabinet prestigieux de Rosen & Katz.

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Tout allait bien, je gagnais très bien ma vie, autour de 8000 dollars par mois, j'avais une compagne et une petite fille adorables, la voiture qu'il faut, et une maison à crédit rapidement remboursée. Je me promettais une vie calme, sans risque, mais qui pouvait durer encore des décennies sans jamais me déranger.

***

Jusqu'au jour où je reçu un appel au bureau. Un appel dont je me souviendrais certainement toute ma vie. Cette voix m'était familière, mais je ne l'avais pas reconnu tout de suite. Une femme en pleur, l'air déboussolé, que je n'arrivais pas à calmer. Pourtant, c'était Jane au bout du fil. La petite fille sereine que j'avais aimé tout jeune, mais qui sur l'instant, n'était plus du tout la même. Elle était perdue et n'arrivait pas à aligner deux mots sans avoir la respiration coupée. Elle m'expliquait vaguement qu'elle avait besoin de parler, et qu'en vérité, elle venait d'atterrir deux heures plus tôt, à Newark. Elle avait loué une voiture à l'aéroport et se dirigeait vers Manhattan à une allure incroyable,

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j'entendais le vacarme du moteur à travers le téléphone. Elle était troublée, désorientée. Au même moment, le ciel se couvrait subitement, et en l'espace d'une minute, il était devenu sombre et inquiétant, abattant sur la presqu'île de buildings, de multiples éclairs de lumières et de grondements qui résonnaient entre les avenues, tapant les parois de ces gigantesques architectures. Tout tremblait. La pluie ne cessait plus de cogner les vitres, et une tempête avait l'air de montrer son visage. "Souviens-toi comme nous aimions ces moments-là" Puis le téléphone se coupa. "Allo? Allo?" Je tapotais le téléphone contre mon bureau, je l'éteignais, le rallumais. Rien à faire, les lignes étaient coupées, et le courant avec, l'espace d'une seconde, avant que les générateurs de secours ne prennent le relai. Je vivais un moment étrange où tout se bousculait: la réalité du moment d'un climat lourd et pesant, et l'appel furtif et inquiétant de Jane. Je tentais vainement d'appuyer sur la touche Redial, mais rien ne fonctionnait correctement aujourd'hui: une hôtesse d'AT&T me répondait, à chaque fois, que le numéro n'était pas valide.

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Que se passait-il?

Le lendemain, les journaux firent état des victimes, et parlèrent d'une jeune inconnue qui était tombée dans l'Hudson en voulant éviter un pilonne abattu au milieu de la route. Cette jeune femme, vous vous en doutez, c'était Jane.

***

Un an plus tard, j'ai reçu une lettre de Paul, son père, qui m'annonçait pourquoi elle avait entrepris ce voyage à New York. Il m'expliquait qu'après notre départ, elle n'avait pas supporté de vivre seule, et s'était pris subitement de folie, oscillant entre paranoïa et troubles de personnalités. Elle me voyait partout, et il lui arrivait de se prendre pour moi et d'imaginer nos séances d'été dans sa chambre d'hôpital. Un mois avant l'appel, elle prit la fuite en

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laissant derrière elle un message sur un bout de papier déchiré: " Je veux cesser de le voir". Et pour cela, il fallait me voir pour de vrai. Lorsque j'en avais fini de lire la lettre, je n'ai appelé personne, et j'ai moi aussi pris la fuite vers la plage la plus proche. Je suis resté ici des heures, la lettre entre les mains, assis contre une dune, regardant le ciel et espérant qu'il se dégrade. Mais rien n'arriva. Alors je les ai dessinés avec mon doigt, je les ai imaginés, pour m'en débarrasser définitivement. Et j'ai jeté ce papier dans l'océan, triste et révolté, mais apaisé par une souffrance que je ne veux plus connaître.

Parce que nous venions de deux mondes qui nous ont séparés, et que malgré nos beaux espoirs et nos rêves, nous avions changés, nous ne sommes plus ceux de notre enfance.

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Aujourd'hui gronde le tonnerre sur la plage. La foudre qui s'abat sur la cime de l'horizon me fait peur et m'enivre en même temps, j'observe ces lignes comme un gamin admiratif. Des milliers de volts en un millième de seconde.

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Elle prend la route, à, 90 miles à l’heure, Elle ne pense pas à ce qu’elle dira alors, C’est un, Grand moment qui se profile, Un grand soulagement qui se dessine. And I, Don’t know what to say Don’t know what to think about Don’t know what to feel Don’t know why you cry. Leave me alone, leave me alone Leave me alone on the road. Leave me alone, leave me alone Leave me alone on the road. This is Ocean Grove, No matter what they say, Cause here is somewhere else, We don’t feel the same way, This is Ocean Grove, Ocean Grove, Ocean Grove. Ocean Grove, Ocean Grove, Ocean Grove. And I, Don’t know what to say Don’t know what to think about Don’t know what to feel Don’t know why you cry.

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Leave me alone, leave me alone Leave me alone on the road. Leave me alone, leave me alone Leave me alone on the road. Deux mondes qui différent, Des vies qui se séparent, On a beau dire, on a beau faire, On a beau y croire Les gens, changent au fil des ans, Tu n’es plus celle de mon enfance. And I, Don’t know what to say Don’t know what to think about Don’t know what to feel Don’t know why you cry.

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Elle prend la route, à, 90 miles à l’heure, Elle ne pense pas à ce qu’elle dira alors, C’est un, Grand moment qui se profile, Un grand soulagement qui se dessine. Et moi, Je ne sais pas quoi dire, Je ne sais pas quoi en penser, Je ne sais pas quoi ressentir, Je ne sais pas pourquoi tu pleures. Laisse-moi seul(e), laisse- moi seul(e) Laisse- moi seul(e) sur la route. Laisse-moi seul(e), laisse- moi seul(e) Laisse- moi seul(e) sur la route. C'est Ocean Grove, Peu importe ce qu'ils disent, Car ici est un autre lieu, On ne ressent pas de la même manière. C'est Ocean Grove, Ocean Grove, Ocean Grove. C'est le Petit Ocean, Ocean Grove, Ocean Grove. Et moi, Je ne sais pas quoi dire, Je ne sais pas quoi en penser, Je ne sais pas quoi ressentir, Je ne sais pas pourquoi tu pleures.

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Ocean Grove - Extrait