ECKO MAGAZINE #17 . ÉTÉ 2022

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Interview Damien Bonnard

« Le cinéma est un jeu quelque peu paradoxal, car c’est un peu l’opposé de la vie. Dans la vie, tu fais connaissance et puis tu deviens intime, dans le cinéma c’est tout l’inverse : on doit être intime, puis on fait connaissance. » C’est vrai que dès le premier jour, il faut être soudés, jouer des scènes très proches, fortes, complexes, chargées de complicité avec des gens que tu ne connais pas, mais en donnant cette impression que l’on est ensemble depuis toujours, alors que tu ne fais qu’apprivoiser l’autre… Les Intranquilles, pour lequel tu as été nommé pour le César du meilleur acteur pour la deuxième fois, souligne une performance forte avec le personnage d’un père atteint de bipolarité. Comment t’es-tu immergé dans ce rôle ? Ça a été un tour de force, je me suis entraîné comme un boxeur pour switcher, pour que les spectateurs ressentent que cette maladie te fait passer de moments incroyables de toute-puissance, de joie immense où tu es performant, hyperactif, créatif, à des phases de vide total et de dépression qui t’assomment.

« Avec Les Intranquilles, j’ai appris à passer de la lumière à l’ombre en immergeant tout mon être pour incarner au mieux cette dérive dans les multiples chemins de l’esprit. » Alors j’ai passé de longs moments à aller dans des lieux de soin, à rencontrer des groupes pour me confronter à toutes sortes de situations, à les approcher, m’en imprégner au plus profond de ma chair. Je me suis ainsi créé des repères, des mémoires, des événements, me permettant de passer d’une énergie très forte, très vivante, à d’autres ténébreusement sombres, ou la vie s’oublie dans un quotidien de naufrage. Pour que la fiction existe de la manière la plus entière et la plus sincère à travers cette interprétation, construisant ce jeu d’acteur dans un équilibre entre être moi et jouer l’autre. Interview Nicolas Fonck

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Films. Qui a peur de Virginia Woolf de Mike Nichols ou Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry avec Jim Carrey. Musique. August Greene & Common, Practice. Artistes. Richard Tuttle, Arthur Rimbaud. Lieu. La Grèce, les Cyclades. Les tunnels aussi, on entre en plongeant dans une sorte de force de l’obscurité et puis on sort et on retrouve la lumière, un passage vers ailleurs… Folie. J’aimerais bien rencontrer le premier chien qui a pensé à uriner sur une roue de voiture pour marquer son territoire plus loin (rires). Souhait. Continuer ce métier autant que je peux et aller vers d’autres formes d’expression. Rencontre. À travers d’autres vies, d’autres êtres : moi-même. Car par ce métier d’acteur, je me découvre dans beaucoup de situations, de rôles, d’émotions dans lesquels je ne me connaissais pas auparavant. Souvenir. Un arbre, un peuplier du Canada qui a des feuilles très grasses, j’en mettais dans mes poches pour me faire des shoots tellement l’odeur était agréable et rassurante ! Peur. Autour de l’amour, ne pas aimer suffisamment… Rêve. Voir revenir des mouvements artistiques collectifs comme le dadaïsme, les minimalistes, les surréalistes, cette époque où des gens étaient ensemble, créaient ensemble, dialoguaient.

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Festival de Cannes 2019 « Les Misérables » avec les producteurs Christophe Barralont et Toufik Ayadi, l’acteur Alexis Manenti, le réalisateur Ladj Ly, les acteurs Djebril Zonga et Damien Bonnard.

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