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Bienvenue dans le meilleur des mondes

Écart(s)


Prendre le temps d’un écart... Faire un détour et quitter les innombrables autoroutes d’informations, délaisser ces éternels flux qui nous portent toujours un peu plus loin dans les mêmes directions. Ou menant à des voies de garage. Négocier un virage, prendre une sortie, se poser quelques instants. S’ouvrir à de nouvelles pistes parsemées de rencontres atypiques, de variations et créations autour d’une seule et même thématique. Tel serait notre projet. Pour son premier numéro, Ecart(s) vous invite à suivre la route de l’ersatz, expression étrange apparue au temps des autarcies belliqueuses et des marches au pas, qualifiant un certain type de (sous-) produit de (sur-)consommation au royaume des idées menées à la baguette. L’industrie des biens culturels se met aussi au garde-à-vous. Précieuses sont les places dans le grand défilé aux fières couleurs de l’ersatz. Désormais mis en réseaux, voici venus ses beaux jours, trouvant là un relais pour les reproductions et reprises en tous genres. Parfois sournois, il prendra volontiers des traits humains. En tentant d’incarner les figures pop de jadis, sosies et imitateurs de la dernière heure offrent leur chair, défaite, refaite ou contrefaite. Figures désincarnées et objets de plaisir prennent place à leur tour en vitrines, se retrouvent prisonniers du papier glacé. Oublié le papier. Restent ces pages, déroulées devant vous. Tournées ou détournées, elles vous invitent à un petit Ecart(s) de conduite.


Lorsque l’on parle de l’ersatz, de nos jours, de nombreux sens et contre-sens s’entrecroisent, parasités par le langage courant. Sera considérée comme tel toute chose jugée sous-équivalente, qu’il s’agisse de biens de consommation quotidiens, de prestations, voire de personnes célèbres. Le terme, pourtant étranger (« produit de remplacement » en Allemand), nous semble bercé d’une telle familiarité qu’il permet toutes les largesses (largesses dont nous profitons abusons ? - nous-mêmes dans ce numéro pour explorer et assembler des objets si différents).

Comme il est si facile de se perdre dans les méandres de ses significations, un retour aux sources du terme s’impose. L’original bénéficie d’une appellation d’origine contrôlée bien connue. Celle d’une politique de guerre d’un pays en marche vers l’autarcie. Celle d’une Allemagne contrainte de trouver des substituts aux matières premières qui viennent à manquer. L’essence, le caoutchouc (le fameux Buna inventé en 1935 par des chimistes allemands) deviennent, par de savants mélanges, des produits synthétiques issus de l’industrie nationale; le beurre (margarine) ou le café (chicorée) rythment le quotidien du peuple allemand. Inscrit dans une logique industrielle et politique, le terme évolue imperturbablement comme un volant en buna sur le tapis roulant d’une usine quelconque. Il se perd, sans direction, dans une série de réappropriations en chaîne. L’ersatz remonte - parfois - le temps (c’est le cas notamment dans l’ouvrage controversé de Mary Elizabeth Massey, Ersatz

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Un plein bol de bonheur in the Confederacy sorti en 1952, où le terme est employé par anachronisme pour évoquer une période de pénurie antérieure, celle de la guerre de sécession). Il s’y égare quelquefois, non sans une certaine nostalgie. « C’était mieux avant ». Le pain, le généreux beurre frais à l’ancienne, les produits faits main, le bon air frais des verts pâturages ou celui, davantage réactionnaire, de campagnes plus souvent politiques  : rien n’égale l’authentique, l’original. Celui qui, déjà, n’est plus. Quels que soient l’époque et le contexte (effort de guerre ou consumérisme décomplexé), la

publicité du succédané vante généralement des valeurs et vertus domestiques, de rassemblement et de croissance économique ou physique de la nation ou de l’individu. Mais une fois récupéré, usé par le capitalisme, l’ersatz gagne en authenticité. Il est labellisé. En 1982, Nestlé nous introduisait auprès du fameux ami Ricoré, l’ami d’une famille unie aussi franco-française que lui. Baguettes et petits croissants délicatement posés lui procurent au moins autant de joie qu’un plein bol de bonheur. Ricoré, mi-café mi-chicorée, se veut un produit de la patrie, de ses valeurs, de son essence. Il est l’ami de la famille comme l’ersatz,


tout consommateur. Toute l’adorable famille peut en profiter. Les jumeaux Marc et Dominique en sont la preuve. Revenant dans plusieurs spots publicitaires, ils sont l’incarnation vivante d’un slogan vantant les bénéfices de la boisson au cours du temps. Non pas un, mais bien deux enfants ! « Vraiment, de beaux enfants ». La démonstration est totale.

Ci-dessus: L’ami Ricoré (Nestlé, 1982) Marc et Dominique, jumeaux de la publicité pour la chicorée Leroux (1971)

en temps de guerre, est l’ami de la nation. Il crée un rapport d’intimité qui vise, dans tous les cas, à faire consommer. Dans la pub Nestlé, le succédané se substitue avec un naturel déconcertant à l’original. Il s’impose comme un bien unique, tout comme le célèbre mélange de la marque Leroux. Unique mais capable de prodiguer ses bienfaits de la même manière à

de la première guerre qu’un uniforme identique et la ressemblance physique contribuent à rapprocher. Unis autour d’un brasero, ils boivent le prodigieux breuvage, gardiens de la nation et de ses produits. Au nom de l’effort de guerre, ils invitent le citoyen à tenir un rôle tout aussi héroïque.

Leur croissance parfaitement équivalente - c’est fou ce qu’ils se ressemblent - est l’argument ultime de la marque. Plongeant leur visage hilare au plus profond de leur bol, ils reproduisent les mêmes gestes, en plus de partager un même patrimoine génétique. Image parfaite de consommateurs satisfaits et façonnés à la chaîne. Presque enchaînés au diktat de l’identique. Le double à l’écran en ferait presque oublier la nature même du produit. Nos petits jumeaux rieurs pourraient vaguement rappeler une publicité bien plus ancienne, à la gloire d’une chicorée «  Black». On l’y découvre consommée par des soldats

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Ci-dessus : Spinach fer Britain (1943) - Ration bored (1943)

Héros du quotidien ou représentants de l’extraordinaire, tels sont les personnages qui peuplent comics, strips et autres séries animées en temps de disette ou de tensions. Si Popeye the Sailor défend avec autant de ferveur son goût pour les épinards, c’est avant tout pour ériger ce produit issu de l’agriculture nationale au rang de substitut ultime à la viande qui vient à manquer. Et favoriser sa consommation.

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C’est ce même rationnement qui donne au célèbre pivert Woody Woodpecker le carburant nécessaire à ses gags en série dans Ration bored (1943). A court d’essence, sa recherche répétée d’alternatives se satisfait d’à peu près tout ce qui pourra le faire avancer. Ses gestes eux-mêmes deviennent substitution. L’énergie nécessaire, puisqu’elle ne peut être fournie par le carburant traditionnel, trouve sa source dans toute action et se propage de proche en proche, contamine les corps et les objets, pris dans une frénésie contagieuse et expansive. Prête

à exploser. Les corps sont eux-mêmes des lieux de substitution. Preuve en est faite dans la série de Marvel Comics autour de Captain America. Défenseur ultime des valeurs et des intérêts nationaux, il est lui-même le résultat d’un transfert, d’une inoculation. Ce sérum qui a fait de lui un Super Soldat devient une ressource stratégique essentielle et indique comment, par l’ingestion d’un produit de remplacement, l’américain moyen peut voir ses forces décuplées. A la seule condition de vouloir en découdre dur comme fer avec l’ennemi, d’être prêt à bouffer du nazi, et à toutes les sauces. Le héros aura lui-même son propre ersatz, à plus d’un titre. Bucky Barnes, ami dans le secret, réapparaîtra plus tard dans un costume très proche de celui porté par Captain America comme un étendard (en ayant gagné au passage, un bras cybernétique en guise de super pouvoir). Au point de se substituer aux yeux de tous au héros depuis disparu.


Ci-dessus : Foxy (1931) - Nosferatu (1922)

Célébration de la nation ou propos ironique sur la condition de leurs pauvres concitoyens, ces héros en tous genres, parce qu’ils sont censés atteindre l’essence même de leur représentation, deviennent des caricatures facilement substituables les unes aux autres. Un bataillon de l’imaginaire mené par une multitude de semblables ; les captain ersatz se font légions. L’expression heureuse est souvent employée pour parler de ces personnages étrangement familiers, ces copies qui ont à coup sûr l’apparence de l’original sans pourtant en avoir toute la saveur, pour des raisons légales, dans la plupart des cas. En dépassant largement le seul cadre de la parodie. La galerie des fades similitudes hante l’ensemble de la création artistique, de Nosferatu pour Dracula à Foxy pour Mickey Mouse. Qu’ils soient de purs clones ou des personnages composites dans lesquels seraient distillées plusieurs sources d’inspiration, tous sont acteurs d’un combat éternel entre Captain Ersatz et Captain Original.

Ah, cet ersatz… Tour à tour produit palpable et matériau dilué dans l’imaginaire de la création artistique, il n’en finit plus d’enchanter. En chantant le refrain mélodieux de la célébration. Egal à l’original, plus authentique que l’authentique, parce qu’il présente à l’image ce grain particulier (remplacé par une pixellisation assumée digne d’une couverture de Paris Match), parce qu’il affiche son goût de l’archétype vierge de tout viol originel, devient un objet de culte à lui seul. Verset de louanges, à l’image (numérique) du Copimisme, cette nouvelle religion officiellement reconnue en Suède, faisant de la copie - ô révérence - un acte sacré sur l’autel de l’infinie multiplicité. R.G.

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L’ersatz dans l’art, retrouver l’aura… Une femme qui nous regarde. Petit sourire en coin. Posture étudiée. Le teint légèrement jaunâtre. Tout le monde la (re)connaît. La seule, la vraie, l’unique. La Joconde… Il ne s’agit pourtant que d’une reproduction, une micro joconde glanée après une très brève recherche sur le Net.

De haut en bas : Leonardo Da Vinci, La Joconde (ou Portrait de Mona Lisa), Le Louvre, Paris (entre 1503 et 1519) Marcel Duchamp, L.H.O.O.Q, Centre National d’Art et de Culture Georges-Pompidou, Paris (1919) Andy Warhol, Double Joconde, The Menil Collection, Houston (1963) Vik Muniz, Double Mona Lisa, After Warhol, (Peanut Butter + Jelly), Sikkema Jenkins & Co., NYC (1999)

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Elle est partout. Livres, magazines ou webzines, dessins, sans oublier la toile de tous les possibles, Internet. Une infinité de copies de divers formats et qualité qui se répètent et prolifèrent. Mais toutes ces reproductions semblent incomplètes. Il manque quelque chose d’essentiel. L’aura (comme l’entend Walter Benjamin) de la Joconde. Pour la percevoir, il faut accomplir un pèlerinage vers la ville lumière, passer des heures de files sous la pyramide de verre, derrière d’autres fanatiques pour enfin se retrouver physiquement dans le saint des saints, face à l’originale, face au modèle et percevoir son authenticité. L’expérience, mystique, implique d’être en présence de l’œuvre. De s’être déplacé pour elle. Aucune reproduction n’arrivera jamais à dupliquer cette expérience. L’aura de la Joconde est perdue. Dans les copies, le voile mystérieux de la Joconde s’est évanoui. Certains sont allés encore plus loin dans la désacralisation. En plus de répliquer l’originale, des vandales ont pris un malin plaisir à la traîner dans la boue, cette sainte nitouche qui sourit, décidés à lui refaire le portrait en la mutilant de part en part. La tourner en ridicule. Et tout cela, au nom de l’art. Le fameux Marcel Duchamp fut l’un de ces profanateurs, livrant sa version sacrilège du célèbre tableau. Affublée d’une moustache et d’un bouc, la Joconde est rebaptisée pour la cause « L.H.O.O.Q » (donnant un sens des plus équivoques une fois lu à voix haute), le tout figurant sur une vulgaire carte

postale, renforçant le mauvais goût de cette farce. Bien plus violents, certains iconoclastes ne garderont que peu de chose de l’originale et la rejoueront à leur sauce. Mona Lisa passe ainsi à travers la Fabrique d’Andy Warhol. Il ne garde que la tête et la dédouble par sérigraphie, histoire de sortir des vieux clichés et que notre vieille amie devienne plus pop ! Et que dire de ce Vik Muniz qui n’a pas trouvé mieux comme travail alimentaire que de reconstituer une double Joconde, l’une en beurre de cacahuète, l’autre en confiture. Mona Lisa est en pleine déconfiture ! Ils furent encore plus nombreux, les indélicats du pinceau, à commettre ce méfait. Tous obsédés par cette œuvre qui n’était pas la leur mais qui le souhaitaient ardemment, n’hésitant pas à sacrifier ce pauvre modèle sur l’autel de la création, espérant vainement accéder au panthéon des œuvres d’art. Les reprises se sont répétées. Un rituel s’est installé. Copier et dégrader sont devenus les deux étapes d’une profanation initiatique, d’un passage obligé pour les disciples du modèle. Reprendre les coups de pinceau du maître puis s’en détacher, quitte à dépasser au-delà des bords ou les bornes et de gratter les vieilles croûtes pour retrouver l’espace d’un instant, les fragments d’une aura… S.B.

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Le sourire de Mona Lisa… Imperceptible, il orne les murs immenses d’une galerie labyrinthique. Détaché de la toile tendue comme un saint suaire, il est repris par une pléiade d’artistes qui ne l’auront jamais connue. Victime de craquelure, violée par le temps, ses visiteurs et les rayons X censés mettre à nu tout son mystère, l’œuvre originale ne cesse pourtant d’alimenter la création contemporaine. Ecart(s) Magazine a demandé à un artiste adepte du graffiti de s’emparer de la célèbre icône pour la réinterpréter une fois de plus.

La voici qui émerge, apparaît progressivement sur la surface fissurée d’un mur abandonné à la périphérie. La pratique veut que, couche après couche, toute nouvelle création efface la précédente. La démarche du graffeur opère le mouvement inverse de celle de l’archéologue. Les couches de peinture, bombe après bombe, donnent de l’épaisseur mais font perdre la mémoire.

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L’acte est éphémère et le motif éternel. Pour cette carte blanche, l’artiste, Tirambik, a décidé de laisser libre cours à son style personnel, graphique et inspiré largement par la bande dessinée. Le graffiti permet à sa création d’atteindre des dimensions considérables, au-delà des limites de la toile.La technique autorise également une maîtrise des couleurs : dégradés, trans-

parence et opacité sont employés dans le prolongement du sfumato cher à Leonardo Da Vinci. Mais sa mise en relief passe par d’autres techniques ; peinte en bâtonnet sur une texture suggérée de bois, la Joconde se fait davantage anguleuse. Elle sort du mur, vogue vers de nouveaux horizons. R.G.


De l’éternel périssable

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Poussières d’étoile Sur l’autel de la célébration, il est une constellation d’étoiles particulièrement scintillantes. Elvis Aaron Presley, dit le ‘King’, en serait le représentant le plus illustre. Régnant en maître sur un royaume d’astres morts, il continue de briller de mille feux sur la voûte céleste : réédition d’albums, concerts géants avec image projetée accompagnant un orchestre bien vivant, communautés de fans qui continuent à le faire exister ou… sosies qui le font revivre sur scène. Ce sont eux qui, aujourd’hui, l’incarnent, lui rendent, pour un instant sa chair et ses os. Non sans une certaine rivalité. Les concours sont nombreux ; à qui sera le plus ressemblant, à qui sera le meilleur imitateur vocal. A la clé : un label d’authenticité qui fédère, rassemble les foules de fans, qu’ils soient adorateurs forcenés ou simples curieux. Elvis Jr. est de ceux-là. Bien que la ressemblance physique ne soit pas frappante (il la recherche d’ailleurs de moins en moins), ses talents de chanteur, sa tessiture vocale et un travail acharné lui ont valu de remporter en 2006 le titre suprême de champion du monde des imitateurs du King à Memphis, Tennesse.

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Auréolé et couronné, l’homme, les années passant, remplit les salles. On vient de tout le pays, ou presque, pour voir son Elvis Memorial Show. Les habitués, membres du fan club ou abonnés virtuels, sont là les premiers. Il s’agit de choisir les meilleurs sièges, ceux qui offriront la vue la plus imprenable sur une prestation qu’ils ont vue et revue. L’imitation est parfaite, l’énergie intacte ; ils connaissent tous les concerts du King, pour les passer en boucle sur Youtube ou confortablement installés dans leur salon. Mais rien n’y fait : Elvis Jr. continue d’émerveiller, par la constance de sa voix assurée, de ses postures intégrées et répétées. La machine est bien huilée. Être Elvis est un métier. Un métier qui relève avant tout de l’adoration. Un fan de la première heure qui, pour dépasser son impossible besoin de communion, en viendra à imiter. L’homme est incollable sur son idole ; il a rencontré la plupart de ses proches, a effectué l’habituel pèlerinage vers Memphis, a foulé son mausolée.

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Un fan de la première heure qui, par sa volonté, s’est élevé audessus de la nuée, devenant luimême objet d’adoration. Fans et idole imitent et s’imitent. Ils rejouent. Oublient parfois leur rôle mais jamais leurs répliques. Tout est empli d’une même « liturgie stellaire » (Edgar Morin) ; chaque geste, chaque regard est plein de ce culte familier. On vient voir la sainte face, on espère récupérer le linceul sacré. À l’entracte ou en fin de concert, la troupe de fidèles se presse à l’étal installé dans un coin de la chapelle sanctifiée, à la recherche d’une inédite relique à acquérir  : une nouvelle photo à faire dédicacer, un rutilant briquet pour renouveler la flamme qui les anime. Ou s’inscrire à un voyage organisé. A chaque concert, le rituel est répété. Un peu de neuf pour lutter contre la permanence, un rien de diversité dans la répétition de l’éternel. R.G.

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Copies, avatars et répliques peuplent de nombreux films d’anticipation. Plus généralement, la science-fiction s’est interrogée sur les potentialités de l’ersatz à l’échelle humaine, le dépeignant tantôt comme une menace, tantôt comme une porte de salut. Analyse de deux cas exemplaires, Body Snatcher et Blade Runner.

«L’envers, c’est l’autre»

Les cosses sont parmi nous ! Body Snatcher de Don Siegel exprime l’un des grands thèmes de la Science-fiction, à savoir l’invasion de notre planète par des extra-terrestres aux intentions peu louables. De La Guerre des mondes à Independance day en passant par la saga des Aliens, les exemples ne manquent pas. Mais ici, pas la moindre trace de vaisseaux spatiaux détruisant tous sur leur passage. Encore moins de monstres gluants et tentaculaires, en quête de chairs humaines. Dans Body Snatcher, la menace prend la forme de cosses, enveloppes végétales venues de l’espace. Une petite bourgade américaine. Un médecin généraliste est confronté à plusieurs patients hystériques affirmant qu’un de leur proche est un imposteur, un étranger qui a pris sa place. Face à la multiplication de cas semblables, le docteur se met à enquêter sur le curieux mal qui frappe sa ville. Son enquête le mène dans une serre. Il y découvre une étrange culture de cosses végétales qui s’animent à son approche. Les feuilles s’ouvrent et recrachent une mousse blanchâtre, rappelant l’ouverture des œufs de la saga Alien. Mais ici, aucun monstre tentaculaire ne surgit pour s’agripper au visage d’un personnage. La mousse se dissipe et révèle le contenu de l’enveloppe : un corps nu et inconscient, la réplique exacte du docteur. Horrifié, il contemple cette copie de lui-même, cet autre qui va prendre sa place. Son ersatz.

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Avant de fuir le lieu, le personnage détruit son double d’un coup de fourche, plus effrayé que jamais. De


là découle toute l’horreur de Body Snatcher : l’autre prend les apparences du même pour mieux tromper. Chaque personnage apparaissant dans le cadre est peutêtre une contrefaçon d’origine extra-terrestre. Les répliques se regroupent pour former une nouvelle société, rigoureusement organisée comme une fourmilière. Chaque partie adopte des comportements mécaniques et rationnels pour le tout. Les survivants, le docteur et ses amis, ne peuvent que sombrer dans une paranoïa vis-à-vis des autres habitants de la ville. Une paranoïa qui rappelle la grande peur rouge de l’époque. Mais en dehors de cette crainte, d’ailleurs illustrée par de nom-

breux autres films, Body Snatcher parle d’une autre préoccupation, toujours d’actualité. La nouvelle société formée par les répliques se veut froide, entièrement dirigée par des administrations dénuées d’humanité, horriblement rationnelles. Les sentiments ont disparu. Chaque « individu  » est entièrement réduit à ses fonctions  : agents de police, employés, secrétaires, pompistes, psychiatres… Les résistants, taxés de folie, sont écartés et marginalisés. Cette idée d’une société fondée sur des simulacres sera notamment reprise dans Matrix. Dans un avenir plus ou moins proche, la plupart des êtres humains sont maintenus à leur insu dans une

fausse réalité, la Matrice, par des machines avides de les dominer. Afin de renforcer l’illusion, ce monde virtuel comprend en son sein des reproductions en série de personnages spécifiques, des parodies d’hommes d’affaires, en costume cravates et attaché case. En d’autres termes, la Matrice utilise du faux pour faire vrai (comme le cinéma d’ailleurs) et assurer sa domination. Dans le deuxième et le troisième volet de la trilogie Matrix, un personnage, l’agent Smith, se multiplie sans cesse à l’instar d’un virus informatique. Il répand ses multiples reproductions et envahit l’ensemble de la Matrice.

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Répliqués et réplicants Et si la copie arrivait à dépasser le modèle original ? C’est l’hypothèse développée dans Blade Runner. En l’an 2018, Los Angeles est devenue une gigantesque mégalopole où évoluent des androïdes révolutionnaires et anthropomorphiques, les bien-nommés « réplicants ». Parfaite copie d’être humain, ils en adoptent les moindres attitudes et comportements. Ils sont difficiles à distinguer et euxmêmes ignorent leur condition de robot. Ils se croient humains. Le personnage Rick Deckard (joué par Harrison Ford) est un « blade runner  », un chasseur de prime chargé de retrouver et abattre les réplicants marginaux, ceux qui ont quitté leurs fonctions prédestinées. Chaque robot a en effet un rôle précis : assistant administratif, hôtesse, sex toy, explorateur

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spatial... C’est ce qui le définit. Ce qui lui donne une « identité » ou plutôt une utilité. Exactement comme les substituts sans âmes de Body Snatcher. Mais la comparaison s’arrête là car Blade Runner retourne complètement l’antagonisme modèle/copie. Dans le film, les humains semblent agir comme des machines et vice versa. Les réplicants quittent le système et leurs fonctions pour répondre à un irrépressible sentiment de liberté, une quête d’identité ou d’amour. Ils s’émerveillent de la beauté des choses qui les entourent, qu’ils ont eu la chance de voir. Et le film compte de nombreux très gros plans d’œil où se reflètent lumières, explosions et étoiles. A l’inverse, les humains semblent apathiques, épuisés, blasés. Leurs yeux ne reflètent plus rien. Ne s’émeuvent de rien. Véritable anti-héros de l’histoire,


Deckard en est la parfaite illustration. Il pourchasse et abat froidement les robots, la plupart du temps d’une balle dans le dos. Pourtant, il sera lui-même sauvé par deux réplicants. Le leader des androïdes fugitifs lui épargne la vie dans une magnifique séquence où sentant venir sa fin, il se transformera en ange sauveur. Il confiera à Deckard toute la beauté qu’il a pu voir de ses yeux synthétiques. Ensuite, Deckard renoncera à poursuivre une réplicante dont il est tombé amoureux et s’enfuira avec elle. Mais de manière très subtile, la fin du film laisse entendre qu’il pourrait lui-même être un réplicant qui s’ignore. Contrairement à Body Snatcher, Blade Runner présente des copies qui ne rêvent que d’émancipation et de liberté. Les robots, pourtant censé renforcer un monde fonctionnel, dénoncent et refusent ce

système pour la liberté et les sentiments. Cette idée sera poursuivie dans le film A.I. où des robots sont conçus aussi pour répondre à des besoins affectifs : par exemple, remplacer un enfant tombé dans le coma pour combler le manque d’une mère. Entièrement réduit à leurs fonctions, les androïdes subissent la cruauté humaine. Le robot enfant est abandonné dans les bois comme un chien. Il sera confronté à de sinistres fêtes foraines où les êtres humains ont l’opportunité de « tuer » des robots. Et à l’instar de Blade Runner, A.I. prend la forme d’une fable identitaire. Quand des répliques rêvent qu’elles sont originales... Quand elles dépassent l’original. S.B.

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Vous en avez plein la tête ? Le changement est à portée de main...

Écart(s)


De choses et d’autres... Petite digression sur les remakes cinématographiques autour de The Thing qui aura inspiré trois films en une soixantaine d’années…

The Thing from Anoter World (1951) Un désert blanc. La glace et la neige avalent tout. Le vent souffle trop fort, déchire les tympans. Il fait froid. Perdue au milieu de nulle part, une station polaire. Isolée du reste du monde. À l’intérieur, un groupe d’hommes s’anime. Virils, fiers, arrogants. Ils inondent le camp d’une horrible odeur de testostérone militarisée. Ils montent une expédition et s’éloignent de la station. Font une troublante découverte. Une épave encastrée dans la glace. Ils sont excités. Ils croient avoir trouvé quelque chose. Un bloc de glace avec une chose à l’intérieur. Quelque chose qui vient d’ailleurs… Ils le ramènent au camp. Personne n’entrevoit le danger. Pas encore.

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Le camp accueille le nouvel arrivant. Le scientifique, coiffé comme un russe infiltré, se sent pousser des ailes. Le militaire commence la rétention d’information. Il faut protéger la nation. La femme de service prend des notes, sert du

The Thing (1982) café à qui le souhaite et inonde le macho en chef de ses ondes maritales. La glace fond, libère une chose qui s’enfuit dans la nuit. Des chiens sont tués. Puis des hommes. La chose se montre. Imitation maladroite de Frankenstein, elle terrifie les militaires en déroute. Elle poursuit ses attaques, a faim d’humain. Elle tente de détruire les installations. De geler les survivants. L’héroïsme prend toutefois le dessus et la chose meurt dans les flammes. Les humains célèbrent la destruction de l’inconnu et le mariage prend monstrueusement forme. Mais, la menace peut revenir… Surveillez ceux qui ne vous ressemblent pas.

Un désert blanc. La glace et la neige avalent tout. Le vent souffle trop fort, déchire les tympans. Il fait froid. Perdue au milieu de nulle part, une station polaire. Isolée du reste du monde. À l’intérieur, un groupe d’hommes s’animent. Virils, pathétiques, épuisés. Le camp empeste la malédiction et l’oubli. Suite à un incident, une expédition est montée ; ils s’éloignent, découvrent une autre station, complètement dévastée. Aucun survivant. Ils reviennent au camp avec un cadavre mystérieux. Le camp réagit au retour de l’expédition. Le scientifique est abattu, ne veut plus lutter. Trop fatigué. Les autres hommes se saoulent vainement. Et la femme de service apparaît furtivement sur un écran télé avant de disparaître pour de bon. Des chiens sont tués


par une chose tentaculaire. Qui vient d’ailleurs. Les hommes la brûlent. Croient s’en être débarrassé mais elle s’est déjà répandue dans la station. A pris les traits de l’un d’eux. Et très vite, des hommes sont tués puis imités. Chaos et parano gagnent la station et les hommes s’entretuent. Désespérés, les survivants détruisent les installations pour tenter de tuer la chose. Elle sera consumée dans les flammes. Restent deux hommes. Frigorifiés et contemplant les ruines de leur station. Ils ne vont pas tarder à mourir… Il fait si froid…

The Thing (2011) Un désert blanc. La glace et la neige avalent tout. Le vent souffle trop fort, déchire les tympans. Il fait froid. Perdue au milieu de nulle part, une station polaire. Isolée du reste du monde. À l’intérieur, un groupe d’hommes et de femmes. Passionnés, ambitieux, motivés. Viennent du monde entier, attirés par la gloire. Ils montent une expédition et s’éloignent de la station. Font une troublante découverte. Une épave encastrée dans la glace. Ils sont excités. Ils croient avoir trouvé quelque chose. Un bloc de glace avec quelque chose à l’intérieur. Quelque chose qui vient d’ailleurs… Ils le ramènent au camp. Personne n’entrevoit le danger. Pas encore. Le camp réagit à la découverte. Le scientifique en chef ne se sent plus. La célébrité lui tend les bras. Les autres hommes se saoulent pour fêter l’événement. La femme de service se montre déjà suspicieuse et méfiante. N’a pas envie de se marier… La glace fond, libère une chose qui s’enfuit dans la nuit. Des hommes sont tués par la chose tentaculaire. Les hommes la brûlent. Croient s’en être débarrassé mais elle s’est déjà répandue dans la station. A pris les traits de l’un d’eux. Et très vite, hommes et femmes sont tués puis imités. Chaos et parano gagnent la station. On s’entretue. Tous les hommes y passent. Reste une femme. Elle prend les opérations en main, détruit toutes les choses au lance-flamme, les pourchasse jusqu’au vaisseau spatial qui explose. Et la femme reste seule survivante. Elle quitte les lieux. N’avait vraiment pas envie de se marier… S.B.

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D’où te vient ta passion pour Star Wars ?

« Je suis ton père » Il n’y a pas si longtemps, dans une galaxie pas si lointaine… Un curieux OVNI était placé en orbite sur Internet : plusieurs séquences de Star Wars reprises et doublées en wallon continuent, aujourd’hui encore, d’engranger les clics. Nous avons retrouvé le trublion responsable de cette « blague potache », Christophe Corthouts. Celui-ci nous parle de sa motivation et de sa démarche d’alors.

Je ne suis pas vraiment un fan enragé : je ne collectionne pas les figurines et je ne me ballade pas en costume dans la rue. Par contre, j’ai en ma possession toutes les versions de la saga, du VHS au Blu-ray. Cette passion date de la sortie du deuxième volet (L’empire contre-attaque) au cinéma dans les années 1980. Je devais avoir dix ans et pour quelqu’un comme moi, biberonné à la BD, cet univers ne pouvait que me toucher. Au fil du temps, je me suis interrogé sur les processus de création et de production de l’œuvre. Mais, je reste bien conscient de ses limites, sa force commerciale par exemple. Pour toi qui a connu l’originale, que pense-tu des nombreuses retouches apportées par Lucas à sa propre saga ?

À mon sens, ce n’est pas négatif. Les anciennes versions de Star Wars existent toujours ; ce n’est pas comme si Georges Lucas avait essayé de supprimer toutes les anciennes versions. Elles restent toujours accessibles pour celui qui le souhaite. D’un autre côté, Star Wars est son univers, cela lui appartient et il est en droit d’en faire ce qu’il veut. George Lucas n’a jamais interdit les versions alternatives de sa saga.

Détenteur d’un graduat en journalisme, Christophe Corthouts a rédigé de nombreux articles pour divers journaux, magazines et fanzines. Passionné de littérature, il publie des chroniques sur le site « Lire est un plaisir » et est lui-même l’auteur de plusieurs romans. Aujourd’hui, Christophe Corthouts est animateur culturel au Centre d’Action Laïque de la Province de Liège et a notamment travaillé sur une exposition portant sur les médias, « Voyage au centre de l’info ». Il écrit encore des polars pour la maison d’éditions liégeoise « 3Cinq7 » sous le pseudonyme de Christophe Collins.

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C’est-à-dire ?

Je pense surtout aux fan films, toutes des productions réalisées par des passionnés. Lucas a même participé à un Festival de fan films, légitimant ainsi ce système de reprise. On retrouve de tout : des parodies bien sûr, et des films très premiers degrés, très impressionnants avec leurs effets spéciaux bluffants. Évidement, le jeu des acteurs n’est pas terrible, cela reste une production d’amateur. Tous ces petits films contribuent à créer une émulation autour de la saga. Les fans se réapproprient Star Wars et ne profitent pas de l’aura pour faire du blé. Ces fan films existent pour de nombreuses autres sagas : Batman, Superman, etc. Tu parles d’aura, qu’entends-tu par là ?

Il y a clairement un côté « culte » dans la saga. Je trouve que l’aura se situe surtout dans la manière de procéder de Georges Lucas. Contrairement à ce que beaucoup de gens pensent, Star Wars n’est pas de la science-fiction à proprement parler. C’est un mélange de Western, de Fantasy, de films de samouraïs et où l’on retrouve le parcours classique du jeune héros qui découvre un univers neuf et va ramener l’équilibre. Ce parcours initiatique ressemble aux histoires de nombreux autres grands films américains. Pour moi, c’est là que se situe l’aura de Star Wars. Comment as-tu eu cette idée de reprendre Star Wars en wallon ?

J’étais tout simplement devant mon ordinateur en train de m’amuser avec un logiciel de montage et l’idée m’est venue subitement. L’envie de faire une blague potache. Faire parler Yoda en wallon me semblait particulièrement marrant. En quelques heures à peine, j’avais bouclé la première séquence qui est sans doute la plus importante de la saga : le fameux « Luc je suis ton père ». C’était du bidouillage : avec un vieux PC, en imitant moi-même les différentes voix. Le son n’était pas super synchronisé. J’avais surtout envie de tenter une expérience. J’ai inventé un profil, j’ai mis la vidéo en ligne sans en informer personne et j’ai simplement attendu. Dès le lendemain, plusieurs de mes amis qui connaissaient ma passion pour la saga, m’ont contacté pour me parler d’une vidéo qu’ils trouvaient très drôle. C’était la mienne. C’était il y a 3 ou 4 ans et de temps en temps, je reçois encore des mails et des commentaires via Youtube. Aujourd’hui encore, de nom-

breuses personnes ne me croient pas quand je leur affirme que je suis à l’origine de cette reprise. Connais-tu d’autres exemples de telles reprises?

À peu près à la même époque, un liégeois a mis en ligne des épisodes de Prison Break, repris en wallon et rebaptisé « Prison biesse ». C’était moins respectueux dans la mesure où les dialogues étaient complètement changés. La personne a d’ailleurs eu des problèmes : elle a été obligée de retirer sa production du Net. À partir d’un moment, le nombre de vues attire l’attention de certaines personnes qui ont un capital à défendre. Or, je ne pense pas que l’auteur de « Prison biesse » ait jamais gagné quoi que ce soit. Moi, je n’ai jamais eu le moindre problème. Personne ne m’a reproché de désacraliser l’original. Parce que doublée en wallon, ma vidéo ne pouvait toucher qu’un public confidentiel : la Belgique francophone. J’ai juste traduit les dialogues sans les changer. Finalement, une telle reprise sert surtout l’original...

Bien sûr ! C’est un moyen de faire de la publicité, l’important est qu’on parle de soi, que ce soit en bien ou en mal. Le fait d’utiliser un tel mastodonte culturel comme Star Wars m’a facilité la tâche. En plaçant la vidéo sur Internet, je souhaitais qu’elle soit vue. Je n’aurais certainement pas eu le même impact si j’avais retourné la scène dans mon jardin avec des copains. Globalement, que penses-tu d’Internet et de ses possibilités de reprise en tout genre ?

Internet a permis à plein de gens de s’exprimer, ce qui est plutôt positif en soi. Mais cela reste un outil et tout comme le cinéma, la littérature ou encore la photo, ce n’est pas parce qu’on démocratise les outils que le nombre de gens compétents est multiplié. Il y a énormément de reprises et autres productions et de fait, beaucoup de déchets aussi : des vidéos de chats qui s’endorment, des marionnettes en chaussettes... Un des autres atouts d’Internet est d’avoir rendu accessibles de nombreuses choses : quelles possibilités avions-nous il y a 15 ans de voir des fans films ou de suivre des réalisateurs émergeant ? Pour ainsi dire aucune.

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Maintenant, on est en mesure de contacter un réalisateur et discuter avec lui. Mais, Internet comporte aussi quelques risques : mise en ligne d’informations fausses ou décontextualisées qui pourraient entraîner une perception déformée de la réalité. Ces risques pourraient être comblés par l’éducation.

Internet pourrait-il servir d’outil pédagogique ?

Certainement ! Regardez Mozinor : outre le côté parodique, ça permet de montrer comment changer le sens des images rien qu’en changeant les dialogues. On prend mieux conscience de la manière dont les images peuvent être détournées et manipulées. S.B.

La valse des bâtards

La reprise ou le détournement sur Internet sont monnaie courante et parlent une langue qui dépasse de loin le seul wallon. Dans tous les cas, en parler revient à évoquer la question de la copie infinie de l’objet numérique. De la galerie vertigineuse de Jocondes perdues sur la toile à la saga Star Wars égarée dans les étoiles (attribuées par les internautes en guise de note), il y a appropriation et réappropriation, recyclage et ré-emballage. La vidéo inonde le web de séquences cultes ou moins cultes, issues de films devenus des classiques comme de productions d’amateurs. Tout se mélange, se copie, se coupe et se recoupe. Le fan film, par exemple, dont l’univers de la saga Star Wars est le plus illustre représentant (une recherche Google suffira à le prouver), permet justement cette réappropriation.

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Qu’il y ait détournement ou reprise, parodie ou respect de l’original, ces entreprises touchent au caractère sacré de l’objet. Dans tous les cas, la vidéo sur Internet entraîne une forme de bâtardisation, parce qu’il permet de mêler des extraits d’origines et de sources différentes, parce qu’il impose des liens avant, pendant et après le visionnement. Chaque clic ouvre une infinité de possibilités. Chaque vidéo est le fruit d’un montage d’images bâtardes, venant de la télévision, du cinéma, de la vidéo amateur ou du web luimême. Le contenu est infini et sa copie illimitée, son postage et re-postage sont reproduits sans fin : ils entraînent une explosion de la navigation, des sens et des directions possibles. Le sacré se mêle au profane, l’extraordinaire côtoie le banal, la copie nargue l’original.

Star Wars Uncut serait l’accomplissement ultime de cette démarche. Le titre fait évidemment allusion au uncut (« non coupé ») qui garantit généralement au cinéma la patte d’un auteur, la version la plus originale de toutes les versions. Reposant sur le principe du croudsourcing propre au web, Star Wars Uncut incite la participation du plus grand nombre. L’œuvre en devient multiple et multi-langues: chaque contributeur se sera vu attribuer la reprise d’une séquence de 15 secondes (en prise de vue réelle, en animation, en noir et blanc ou en couleur). Le sens de la lecture redevient celui d’un film, avec sa narration classique ; un film où chaque séquence semble venue d’ailleurs, d’une autre galaxie… R.G.

Vidéo : http://youtu.be/7ezeYJUz-84


Renaud Grigoletto (rédaction - photos - reportages) Sylvain Bayet (rédaction - reportages) Julien Mariette (illustrations) Gérôme Mariette (graphisme) Merci, en particulier, à Franz Goovaerts, Benjamin «Tirambik» et Christophe Corthouts qui nous accordé du temps pour le réalisation de ce numéro.

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Bonne route et soyez prudents...


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