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Table des nouvelles L’origine (de l’espèce humaine)..............................1 La eunuque.......................................................................................16 Les codes de bonne conduite.................................43 L’Olympe du sexe......................................................................79 ème Le 8 péché capital ..........................................................99 Péripatéticiens.......................................................................133 Terra Nebula, l’île du baiser phallique..178 Au nom des enfants..........................................................215 Un monde merveilleux ....................................................225 L’origine de la fin du monde.................................232


L’origine (de l’espèce humaine)

D’

un bout à l’autre de l’univers existaient deux formes de vie, mi-végétales mianimales, incompatibles entre elles au premier abord, quoique présentant des similitudes morphologiques et génétiques ainsi qu’un comportement approchant et des propensions convergeantes : une espèce radicalement féminine et une espèce radicalement masculine ; deux espèces sans autres attributs sexuels que ceux de leur espèce. Ces deux espèces 1


vivaient sur des planètes distinctes et se reproduisaient, les membres de l’espèce masculine par une sorte de fellation — la gestation se faisant dans une sorte de bourse élastique juxtaposée au scrotum, une bourse qui s’amincit et se déchire pour permettre la naissance de la progéniture — (de ce mode de reproduction, sans doute, découle une pratique exotique — « la fellation initiatique » — encore vivace de nos jours chez les Papous Baruyas de Nouvelle-Guinée), les membres de l’espèce femelle par une sorte de 2


bourgeonnement spontané d’un gamète (une sorte de clonage qui permettait de perpétuer indéfiniment les caractéristiques d’un individu, mode de reproduction qui avait l’inconvénient de ne pas permettre les croisements propices au perfectionnement de l’espèce : tels les individus étaient apparus, tels ils étaient à jamais). Un jour des Esprits entreprirent de croiser ces deux espèces ; pourquoi, comment ? nul ne le sait. Le résultat apparu sous la forme d’une espèce aussi 3


connue que méconnue répondant au nom controversé d’ « espèce humaine » ; résultat concluant mais ni véritablement satisfaisant ni totalement décevant. Après quoi les Esprits entreprirent de cultiver cette espèce afin de finaliser leur œuvre (de ces Esprits nous ne savons rien, hormis que de la première appellation donnée par les humains originels subsiste une dénomination qui, après tout, vaut bien celle des dieux représentant les religions, notamment monothéistes : Yoyotaïkiki). 4


Comme ses espèces d’origine, l’espèce humaine originelle était bien incapable d’exister avec art et invention, si bien que les Esprits durent leur inspirer toutes les innovations révolutionnaires qui ont permis à l’humanité de devenir ce qu’elle est devenue ; malgré les détournements malheureux, détestables ou encore suicidaires, que l’espèce humaine peut spontanément en faire. L’influence des Esprits perdure, et le devenir de l’espèce humaine ne ferait aucun doute si cette influence venait à cesser : faute d’être 5


réellement dotés d’un substantiel esprit, livrés à eux-mêmes les humains seraient tout bonnement des incapables tout juste aptes à se reproduire, à ingurgiter pour déféquer… les ressources — tant matérielles qu’immatérielles — seraient avidement consommées, exploitées jusqu’à leur source, jusqu’à ce qu’épuisement s’en suive, sans renouvellement aucun, en causant la déconfiture globale de l’humanité. Nous pouvons dire que l’être humain n’a pas d’existence propre. Il est une 6


fumée qui résulte de la conjonction d’un feu et d’un bois. Que le bois se consomme ou que le feu se retire, la fumée disparaît ; que le corps se détériore ou que l’énergie vitale s’épuise, l’être conscient cesse d’exister.

Hormis pour le troublant prépuce et la vulnérabilité testiculaire, rien n’est à redire sur le sexe masculin. 7


Le sexe féminin, lui — il n’est guère besoin de le préciser —, est un sexe inachevé, et plus exactement un insuccès. C’est dans son état actuel que les Esprits ont laissé l’entrejambe féminin, à défaut d’avoir pu réaliser un véritable sexe à l’instar du sexe masculin. L’anatomie moderne définit le sexe féminin comme une ébauche du sexe masculin, non plus comme un non-sexe ou un soussexe masculin, mais selon la mythologie première les femmes originelles étaient dépourvues de clitoris. Deux hypothèses 8


expliquent la présence d’un tel organe chez les femmes du règne humain. Première hypothèse : La première femme humaine développa une maladie, la Spangiophilie Carverneuse Consanguine, qui provoqua la formation d’une matière spongieuse tout autour du vagin. De cette matière une sorte de verrue (un cancer bénin) se développa, qui finit par donner le clitoris. Deuxième hypothèse : A cause de son importante toison pubienne, la première femme humaine fut piquée par un ixode à l’endroit où se trouve 9


actuellement le clitoris. Implantée dans le corps féminin, la tique se développa de manière anarchique et se transforma en tumeur ; ni maligne ni bénigne, une tumeur bénéfique : le clitoris (cette hypothèse laisse supposer qu’une tumeur peut être bénéfique, non pas exclusivement nuisible ; ainsi même que des bactéries peuvent être bénéfiques ou nuisibles). Les membres de l’espèce féminine ne connaissait pas les menstruations. Cellesci résultent originellement de la 10


première pénétration que le premier homme fit sur la première femme. En représailles de cet acte outrageant pour elle, la femme voulu, d’un coup de dents, couper le sexe de l’homme, mais elle ne réussit qu’à croquer le prépuce et à l’avaler (dans de nombreux récits la circoncision trouve son origine dans l’acte ou dans l’idée d’une femme, et de là également remonte la pratique — assez courante quoique peu connue — de la posthephagie, c’est-à-dire l’acte cannibale consistant à manger le prépuce 11


excisé) ; et de la fange qui résultat de son ingestion elle s’enduisit la fente pour colmater sa plaie, ce qui provoqua l’inflammation perpétuelle du sexe féminin.

Au tout début, le premier homme rechignait à pénétrer la femme, mais bientôt il pris goût au caca et fut gagné par un irrésistible besoin de patauger dedans. Si quelques hommes persistent 12


encore à être effrayés ou répugnés par le sexe féminin, la plupart des hommes nageraient dans un océan de fange s’ils avaient l’assurance de trouver au bout de leur périple scatologique un bon con bien moite. Malgré la relative stabilité du croisement opéré par les Esprits, aujourd’hui encore rares sont les hommes et les femmes qui, fondamentalement, parviennent à s’accorder, notamment sur le plan sexuel ; chaque sexe a un cycle sexuel et une réponse sexuelle qui lui sont propres, 13


et leurs mentalités, malgré les efforts accomplis pour les harmoniser, demeurent viscéralement divergeantes. Un long chemin reste à parcourir avant d’espérer voir l’homme et la femme compatibles, voire même naturellement, perpétuellement, réciproquement amoureux (sans le recours à la drogue — l’ « amour » — que les Esprits infusent en l’humain, afin de le rendre artificiellement et passagèrement attiré par son prochain), ou, utopie, définitivement symbiotiques. Ce chemin

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est peut-être sans issue ; il ne l’est peutêtre pas mais… il l’est manifestement.

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La eunuque

C

e soir j’avais rendez-vous avec une femme un peu spéciale, une femme d’un autre monde, une femme d’un autre temps… Accompagnée par celle qui m’avait contacté, elle avait l’air d’une femme dépouillée de tout, vidée de sa substance féminine, une femme totalement nue, en l’occurrence simplement couverte d’une sorte de linceul ; son guide ayant tout bonnement l’air d’une ethnologue. J’avais ouvert la porte de mon appartement et 16


j’avais dirigées les visiteuses vers le salon. Après les avoir accueillies avec quelques civilités, mon contact lança la discussion : – Je vous présente Kéra. C’est le nom qu’elle m’a indiqué. Elle dit avoir oublié son prénom d’origine, mais elle reconnaît être originaire du pays décrit comme étant l’Australie. – Enchanté… Elle parle quelle langue ? – Le Langala ; c’est la langue de là-bas. C’est où, là-bas ? je ne le savais pas et il allait de soi que je n’étais pas censé le savoir ; j’étais même censé le découvrir. 17


C’est quoi cette langue ? une des 3700 ème parlées sur terre, ou la 3701 ? La femme mystère ne parlait pas. Elle évitait mon regard ; son regard m’évitait purement et simplement. Tout en elle évitait manifestement le contact avec l’homme que j’étais. « Je pense que son histoire vous intéressera », avait dit mon interlocutrice, « on m’a parlé des ouvrages que vous publiez », et son histoire c’est l’histoire d’une eunuque ; « une femme eunuque », avait cru bon de

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spécifier la femme qui m’avait contacté par courriel. L’histoire de cette femme se passe dans un pays montagneux fort méconnu, le Karkal, et plus précisément dans l’Ourangala, un désert de roche vierge, là où s’est constituée une secte de femmes eunuques : les Lalilas. C’est dans cette région inhospitalière du globe que des femmes ont choisi de vivre une vie monastique, sans hommes, ème dès la seconde moitié du XX siècle. Survivant des rares pluies et même 19


plutôt des rosées, ainsi que de potagers sauvages, se soignant des rares plantes poussant en cet endroit sec et chaud, elles vivent nues dans des demeures troglodytes comme au premier jour de leur naissance, en consacrant leur temps, telles des Amazones pacifistes, à la médiation et au culte animiste d’une déesse Mère : Loulila. La plupart des Lalilas naissent dans la communauté, mais certaines viennent à l’âge adulte des quatre coins du 20


monde (des femmes qui ne supportent pas l’existence même des hommes, et qui supportent encore moins d’avoir été « conditionnées », comme elles disent, à vivre avec eux, pour eux, comme eux), attirées par la promesse d’une vie sereine — débarrassée de tout apparat masculin, libérée de tout mode de vie à connotation masculine — que les Lalilas leur ont faite au cours de leurs voyages missionnaires — en quête de femmes égarées dans le monde sexué, de femmes terrassées 21


par la violence sexuelle dont elles ont pu être les victimes et aussi les auteurs, quelquefois infanticides —. Suivant qu’elle est née dans la communauté Lalila ou ailleurs, le statut d’une Lalila est sensiblement différent. Comme une fille née d’une Lalila, une femme du monde ne peut devenir Lalila qu’après avoir enfanté (toujours une fille, grâce à un procédé singulier qui demeure le secret des Lalilas). Après s’être fait engrosser par un homme, au cours d’une « expédition 22


inséminante », elle revient dans la communauté, au sein de laquelle, tout comme les Lalilas novices originaires de l’Ourangala, elle sera maintenue à l’écart jusqu’à l’accouchement et la cérémonie de consécration. Afin de se rendre fascinantes aux yeux des hommes dont elles veulent recueillir la semence, et comme préalable à toute intégration dans la communauté des Lalilas, les femmes se font préalablement circoncire (elles se font exciser le prépuce clitoridien 23


et les nymphes). Dès lors que la grossesse est engagée, elles subissent une clitoridectomie ; si la femme est stérile, elle devient une Lalila missionnaire, mais son intégration dans la communauté des Lalilas implique, d’une part qu’elle subisse la clitoridectomie, d’autre part qu’elle trouve au moins une femme du monde volontaire pour devenir Lalila (preuve qu’elle aura fait sienne, intimement, profondément, la philosophie et l’identité des Lalilas). Cela constitue la première étape 24


avant l’accès à la communauté ; une étape informelle qui permet de jauger la détermination de la femme, sa capacité d’abnégation, de renonciation. Ainsi, avant d’être circoncises ou même durant la circoncision, certaines candidates renoncent à intégrer la communauté. Les femmes nées dans la communauté Lalila subissent également une circoncision et une nymphectomie, avant de subir une clitoridectomie sitôt la gravidité avérée (effectuée sur des 25


femmes jeunes et mûres, la clitoridectomie rend les femmes plus aptes à affronter la rudesse de la vie, et partant, elle prépare aux douleurs de l’accouchement, qui devient beaucoup moins éprouvant — une femme excisée n’étant pas douillette, pas chatouilleuse, pas narcissique, pas capricieuse — ; en fait la clitoridectomie fait disparaître la quasi totalité des plus détestables traits de caractère féminins) ; les Lalilas stériles

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deviennent prêtresses, intendantes, missionnaires. Qu’elles soient originaires du monde ou de l’Ourangala, la vie des Lalilas commence par la cérémonie de la castration, au cours de laquelle l’abdomen est incisé de façon à ce que la prêtresse puisse extraire les ovaires : c’est la première communion — avec Loulila —. Suit une seconde communion, qui consiste en une hystérectomie et une ablation du vagin ; à cette occasion c’est une plus 27


importante entaille qui est pratiquée dans l’abdomen ; le vagin est retiré et le vestibule est suturé. Enfin, lors d’une cérémonie de consécration, la novice achève d’être faite eunuque par infibulation. Au terme de ces interventions de sanctification, la femme est considérée comme pure : elle cesse d’avoir des humeurs variables, des désirs perturbateurs, des pensées délétères, des envies egotiques, des jalousies perverses, des paroles méphitiques… elle 28


cesse de penser le genre masculin et d’avoir un penchant pour la gent masculine. Si aucune fille de Lalila n’a jamais refusé de subir une circoncision et une excision, il est arrivé que certaines refusent de devenir pleinement Lalilas ; leur opposition est attribuée au contact avec le reste du monde ainsi qu’au plaisir sexuel éprouvé lors des expéditions inséminantes. Elles quittent alors la communauté ; des années plus tard, quelques unes 29


viennent rendre visite à leur mère, tandis que d’autres viennent réintégrer la communauté en acceptant d’être faites asexuées. Si elles ne sont plus guère expressives et si elles n’ont pas de distractions au sens où nous l’entendons, la vie sensible des Lalilas s’exprime toutefois en certaines occasions, particulièrement par le chant. Tout cela n’était qu’un avant-goût de ce qui devait être porté à la connaissance du public. L’émotion suscitée par le fait 30


insupportable et sa dimension inhumaine devait se fondre dans une dimension mystique, sublime, merveilleuse. La dimension spirituelle devait donner à la pratique de « l’émasculation féminine » la légitimité que l’on s’acharne à lui refuser ; par infantilisme maladif, par aveuglement dogmatique, ou par appréhension culturelle. Pour conforter la valeur du récit, la crédibilité de l’existence même des Lalilas, il faudrait que les lecteurs le sachent ; au risque de porter préjudice à 31


la tranquillité de la communauté : poussées hors de l’Ourangala par une sécheresse chronique, certaines Lalilas se retrouvent, çà et là, employées dans des garçonnières ou des gynécées tenues par des féministes du Karkal friandes d’éphèbes androgynes ou de sylphides lesbiennes. Il en est même qui renouent avec le monde où elles élisent à nouveau domicile. Certaines y vivent une vie solitaire, d’autres forment des Cercles privés et se retrouvent régulièrement, dans quelque 32


lieu isolé des villes et des campagnes. Un œil averti peut les reconnaître à leur regard étrangement détaché doublé d’un air singulièrement virginal particulièrement frappant chez une femme ayant dépassé la trentaine. Elles ont l’air d’appartenir à une autre espèce, l’air de ceux qui se savent radicalement différents de la masse, et qui gardent leurs distances en évitant les relations intimes, périlleuses, compromettantes ; les tentatives de contact sont vaines.

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Avant de se lancer dans la première vague d’exil, en guise de signe d’appartenance communautaire et de reconnaissance mutuelle (afin de pouvoir se 34


retrouver périodiquement en Cercles restreints), les Lalilas se sont tatouées, sur le pubis, un tatouage représentant une espèce de plante florale des montagnes, qui ne pousse que dans l’Ourangala, et qui fleurit une fois tous les quatre ans, durant une seule journée en donnant une grosse graine oosphérique.

Je trouvais à l’ethnologue des motivations plus mystérieuses encore que le 35


mystère entourant la femme eunuque : elle semblait vouloir mystifier cette société secrète, la promouvoir même, lui conférer un pouvoir d’influence, comme pour répandre ses us, en même temps qu’elle semblait vouloir dénoncer, sinon leurs procédés, au moins leur fondement, en rejetant sur les mœurs masculines le tort des motivations nihilistes qui fondent les Lalilas. Elle semblait autant voir dans « l’émasculation féminine » une manifestation désespérée des femmes qu’une égalité vraie des sexes ; dans des 36


sociétés monothéistes qui, pour le seul plaisir et le seul impératif de l’homme, sacralisaient de manière aliénante la femme, son sexe et sa fonction, et la féminité aussi, jusqu’au culte abusif, jusqu’à l’abus commercial ; par cette pratique de « l’émasculation féminine », par cette désacralisation, la femme se libérerait et deviendrait l’égale de l’homme dans sa dimension mystique. Cette ethnologue avait à l’esprit une égalité autre que sexuelle, une égalité spirituelle, universelle. 37


– Peut-être, un jour, pourra-t-on faire sourire les gens en évoquant une eunuque, une femme eunuque, une femme châtrée, une femme circoncise ; comme c’est le cas avec son homologue masculin. Alors la femme ne sera plus la Matrice, l’Objet sexuel, réduite à sa condition physique, charnelle, biologique, elle aura revêtu une allure culturelle, mystique, divine, universelle. Je réfutai l’intérêt d’un tel projet en achevant la rencontre sur une simple sentence ; prononcée avec l’assurance et 38


le ton du décideur : « L’histoire d’une femme eunuque, c’est comme l’histoire d’un désert sans eau » (dit autrement : la femme ne paraît jamais plus fascinante qu’en se montrant douée de désirs, de pulsions sexuelles, animée de perversions sexuelles, ou d’idées lubriques… soit, en allant à l’encontre de l’image que renvoie son corps). La eunuque qui, jusqu’alors, était restée silencieuse dans son air d’absence, se leva en me regardant rageusement d’une rage contenue tandis qu’elle laissait glisser 39


l’étoffe qui couvrait son corps, laissant éclater, dans sa totalité, son absolue nudité, et son entrejambe qui se trouvait à hauteur de mes yeux, soudainement, d’eux-mêmes écarquillés : des seins massifs pendaient lourdement, exposant comme des cachets de cire ses aréoles incarnats… brodées sur le bas-ventre, partielles, deux fines cicatrices s’entrecoupaient, l’une verticale l’autre horizontale… sur le pubis totalement épilé se détachait le tatouage des Lalilas, et sous lui l’entrejambe n’avait plus pour fente 40


qu’un filet cutané qui allait se dissimuler sous le linéament du périnée lisse que rien ne gâchait ni ne perturbait. Passé le premier moment de surprise, je me réfugiai machinalement dans une excuse éhontée, un prétexte rogue qui cachait une émotion refoulée… Mon regard exprima ce que ma bouche, par orgueil intellectuel, par fierté virile, se refusait à avouer en objectant : « Des femmes comme vous me 41


sont familières » (des femmes eunuques, non, des femmes totales par la négation, non pas, mais des femmes circoncises, excisées, infibulées, oui) « voir votre corps dans cet état est pour moi d’une banalité déconcertante. » Je n’ai pas osé avouer ma fascination esthétique pour ce type de femme ; l’émotion était trop grande, je crois. Je persistai dans mon jugement déclaré : – Adressez-vous plutôt à un musée de cire.

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Les codes de bonne conduite

D

urant l’été 2059, je me rendis en exploration dans une région inhospitalière et sismique d’une Méditerranée totalement ravagée par un cataclysme, là où une sécheresse sévit depuis une décennie et où, accompagnés de raz de marée, les fréquents tremblements de terre résiduels ont chassé la couche supérieure de la population qui y avait élu domicile principal ou secondaire ; l’ex « Côte d’Azur », qui porte désormais le doux nom 43


de « Fente Béante », sert de refuge en ruine à une population immigrée, infortunée et régressive. A mon arrivée je vis un jeune berger courant après une chèvre emportée qui le fuyait en ma direction. D’un bond je saisis la chèvre par les cornes pour la remettre au jeune berger, qui me remercia dans une langue cosmopolite, mélange argotique des langues parlées au début du siècle par les populations immigrées installées dans le sud de l’Europe. A ce moment je vis une chose déroutante : le 44


pré-adolescent n’avait plus d’oreilles ! Je dissimulai aussitôt mon émoi ainsi que sait le faire tout adulte mature ou bienséant. Le jeune garçon m’invita à rallier son village où, après que les personnes présentes eurent été mises au courant de mon intervention, je fus accueilli avec d’autant plus d’hospitalité que ce jour était jour de fête (je le découvris peu après) : un mariage se préparait. Lui aussi totalement dépourvu d’oreilles, un villageois vint à moi pour porter à ma face un coup de surin, l’air empli de tous 45


les traits de l’amitié. Devant mon effroi et les gesticulations que je fis pour me protéger du coup après-coup et me mettre hors de portée de mon assaillant, je vis dans son regard un air offusqué, l’air outragé de l’orgueilleux qui croyait me faire honneur. C’est dans ma langue natale que je l’interrogeai avec émotion et fureur sur les motivations de son acte, tandis que lui, me répondant dans sa propre langue, m’interrogeai sur la raison de mon attitude incorrecte, tout en s’étonnant visiblement de ne voir aucun 46


couteau attaché à ma taille, et surtout de me voir les bras ballants plutôt que haut levés sur sa face. En faisant des signes inquisiteurs des mains, il m’interrogeait sur cette absence fort remarquée et tout autant détestée. Devant ma stupeur l’indigène tourna vaguement la tête en me regardant de côté, tendant se faisant sa joue couverte d’un réseau de cicatrices pour… Que voulait-il de moi ? Je ne comprenai pas. C’est alors qu’il me tendit son couteau en essayant de me le faire saisir 47


tout en m’engageant à m’en servir : le bougre semblait vouloir que je le taillade comme lui s’était permis de me larder : il serra le couteau dans ma main et accompagna mon geste avec insistance et incitation oculaire. – Targa ! me lança-t-il à bout de patience, avec entrain et encouragement. Targa ! Devant mon refus de le meurtrir, il arracha le couteau de ma main et manifesta du mépris à mon égard avant de faire volte-face et de s’en retourner 48


vers celui, son congénère, à qui il sembla exprimer l’idée que j’étais un malotrus, un sauvage ; preuve en était que mon visage ne portait aucune trace de cicatrices bien faites et bien placées, ainsi qu’il semblait le figurer de ses mains. – Attendez ! leur dis-je en levant un bras tout en pansant ma joue d’une main, au mépris de tous, et en suivant l’indigène à la trace. En pénétrant plus en avant dans le village de maquis, la première chose que je vis c’est que tous les adultes avaient le 49


visage balafré, et les membres de chaque couple étaient enchaînés l’un à l’autre par le cou. Les adultes mâles, et eux seuls, portaient à la ceinture une sorte d’arme blanche rituelle, comme un couteau à exciser ; plus ou moins ornés de motifs gravés ou sculptés dans le manche, de décorations métalliques ou de petites pierres incrustées. J’émis l’hypothèse qu’en ce lieu il était d’usage de se scarifier. En quelles circonstances ? là était la question ; une interrogation bien peu obscure au fond de moi — je cherchais 50


des explications rationnelles pour masquer le trouble que suscitait en moi la résurgence de pratiques et de motivations primitives —. Une adolescente vint à moi ; assez vivement pour me faire craindre une nouvelle agression. Elle me prit la main et m’entraîna vers une maison où vivait un quinquagénaire vêtu à la façon d’un explorateur, aussi écharpé que le reste de la population. Au terme de quelques paroles prononcées par l’adolescente, l’homme me prit en charge dans ma 51


langue natale — langue modulée dans sa bouche par le langage manifestement local —. Il m’invita à m’asseoir avant de m’expliquer ; assez surpris de ma présence en ce lieu abandonné de tous, tant des Autorités que du reste de la population réfugiée sous des latitudes plus hospitalières. Il m’expliqua qu’il était d’usage de se balafrer superficiellement comme ailleurs de se serrer la main ou de se biser, avec un coutelas pour les hommes, avec un ongle métallique placé sur le majeur pour les demoiselles, avec 52


une bague sertie d’une pierre acérée pour les femmes mariées. Ayant exprimé mon souhait de ne pas prendre part à une telle coutume, je l’interrogeai sur la manifestation en cours, si bien qu’il m’instruisit de la teneur du mariage en préparation : Les fiançailles se déroulent en cinq étapes. A la fin officialisée de chaque étape l’homme offre une bague à la femme ; bague qui se porte en premier sur l’annulaire et en dernier sur le pouce, en passant par tous les doigts, cette 53


gradation symbolisant l’affermissement du sentiment des fiancés. Alors, seulement, le mariage est légitimé, car la procédure, assez longue, invite les amants à s’interroger sur leur amour et leurs motivations comme à échafauder leurs projets communs, et ce, à chaque étape des fiançailles ; de telle sorte à mûrir à affermir les sentiments et à modéliser et préciser les projets, choses auxquelles les couples, ailleurs, s’évertueront durant des années de mariage, souvent au péril de leur union consommée. Au terme de la 54


cérémonie du mariage les mariés se passent, en guise d’alliance, un collier métallique au cou, un collier relié à l’autre par une chaîne longue de un mètre. Cet appareillage se porte lorsque les conjoints sortent ensemble dans la rue ; les femmes restant au foyer la plupart du temps, attachées au centre de leur maison par une chaîne dont la longueur doit leur permettre de circuler en toute liberté dans leur espace domestique.

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Après quelques autres explications, mon hôte m’invita à assister à la cérémonie ; laquelle se déroula en deux parties espacées de 11 jours.… Durant la première partie de la cérémonie, je vis la femme s’emparer du prépuce de son fiancé assis sur un autel de pierre, et glisser la lame d’un couteau entre le prépuce et le gland, pour inciser le prépuce jusqu’à la base du gland, avant de découper le prépuce en contournant le gland… Tandis qu’elle tendait le prépuce sectionné à celle qui s’avéra être la mère 56


du mari, toute l’assistance regardait avec enchantement le pénis ensanglanté et dégarni dont la peau rescapée s’était avachie à la base du sexe, découvrant ainsi la face cachée du pénis. Tout autant que de la mutilation ellemême, je fus stupéfait de prendre la mesure du morceau de peau enlevé lorsque la mère commença à le manipuler pour le laver d’une manière rituelle, avant de le plonger dans un récipient de terre cuite, rempli d’une huile parfumée aux clous de girofle, aussitôt refermé 57


avec un bouchon de liège. Aussi surprenant que cela puisse paraître, une fois étendu le prépuce pouvait allègrement couvrir la moitié d’un visage adulte ! La femme versa sur la blessure une solution hémostatique contenue dans une fiole. Elle posa la fiole et, sitôt le sang coagulé, remonta la peau jusqu’à la base du gland pour la suturer avec une grosse arête de poisson façonnée comme une aiguille à coudre. Elle appliqua ensuite un cataplasme destiné à favoriser la 58


cicatrisation. L’homme se releva de l’autel et disparut en titubant, accompagné par sa femme un peu confuse et sa mère au regard grave, sombre, sous les applaudissements francs, les commentaires joyeux, et les chants portants de l’assemblée. Onze jours plus tard c’est la femme qui se retrouva en position d’être modifiée. A son tour l’homme glissa une lame sous le prépuce clitoridien qu’il fendit jusqu’à sa base avant d’entailler, un par un, les lambeaux de peaux résultants. Il aspergea 59


l’écorchure de solution hémostatique qui stoppa net le faible écoulement sanguin. Il tira ensuite une nymphe jusqu’à la doubler de longueur, et il la trancha à sa base ; il recommença avec l’autre nymphe. Enfin, il rinça la vulve qui, lavée et débarrassée de ses peaux poisseuses et flétries, présenta une apparence flatteuse, propre, lissée. La mère de l’épouse récupéra les morceaux de chair, les lava rituellement et les enferma dans un récipient de terre cuite comme le prépuce le fut. 60


Pourquoi de telles pratiques ? Mon guide m’expliqua qu’il s’agissait de mettre en pratique l’adage selon lequel on reconnaît ses vrais amis dans la difficulté : ce rituel permet aux futurs époux d’éprouver la peine ensemble avant d’éprouver la joie ; la peine — la plus terrible — vaincue ensemble consolide les liens intimes, favorise la cohésion du couple, et permet d’apprécier le bonheur — le plus simple — ensemble. Le rituel est à tel point probant que des hommes et des femmes défaillissent lors de l’excision, et qu’ils 61


renoncent ainsi à se marier et à bénéficier des prérogatives des gens mariés (parmi lesquelles, celle de pouvoir porter, sous la tunique importée des pays chauds, une « cravate à pénis » pour les hommes, une « culotte en crête d’Iroquois » pour les femmes). Ils quittent alors l’assistance, affligés mais souvent soulagés, le sexe à moitié découpé, pour s’en remettre au sorcier guérisseur. Pour les autres, la souffrance se teinte du bonheur tiré autant dans la reconnaissance des proches que dans la conviction d’avoir 62


conjuré le mauvais sort en surmontant une épreuve épouvantable au corps, au cœur, à la vue, comme à l’esprit. Le bonheur devait toucher à son commencement lorsque les époux se réunirent publiquement et que les mères des époux confectionnèrent une miche de pain dans lequel elles incorporèrent les morceaux des sexes préalablement préparés comme suit : le prépuce fut étendu sur une planchette de bois et les morceaux du sexe féminin furent mélangés hachés à des herbes et des 63


baies aromatiques avant d’être placés au milieu, après quoi le prépuce fut enroulé en paupiette. La miche fut enfournée. Pendant la cuisson le couple fut chaleureusement célébré et abondamment conseillé. Une fois le pain cuit, les époux le consommèrent ensemble, solennellement, silencieusement, en l’accompagnant de vin coupé avec du sang de chèvre, de la lessive de soude, plus quelques autres ingrédients dont les acteurs de l’agroalimentaire ont le secret. Le rituel ouvrit les festivités qui clôturèrent la céré64


monie du mariage par une lune de miel qui porte ici le nom de Louna Sagla (qui se traduit par « lune de sang »).

En marge de la cérémonie, durant tout le temps où je fus hébergé chez mon guide, je pus constater que cette population hybride était adepte du peircing. En effet, de nombreuses personnes portaient un gros peircing qui traversait le crâne de part en part, d’une tempe à l’autre ; chacun se baladait ainsi, avec deux boules 65


de métal inoxydable de chaque côté de la tête (chaque boule était grosse comme un poing). Certains peircings traversaient le crâne du vertex au menton, d’autres du front à la nuque. Plus intimes, des peircings traversaient le corps de part en part, du vertex jusque sous le périnée, sous lequel il se terminait en forme de tabouret, si bien qu’il était d’usage, lors d’une rencontre avec un familier, de s’asseoir dessus pour entamer une conversation au beau milieu de la rue (constituée d’asphalte éventré, rafistolée 66


avec des pavés, et comblée avec de la terre battue). Le tatouage était également chose commune. Tout le monde était couvert de logos, de noms de marques, de slogans publicitaires tatoués. C’est avec fierté que tout un chacun vaquait à ses occupations, allait et venait, en faisant office de support publicitaire pour une société qui n’en avait plus que faire. Je ne comprenais pas l’utilité de cette publicité ambulante, puisque le monde industriel avait, depuis un déjà certain temps, coupé 67


les ponts avec cette partie du pays. Mais là, précisément ! se trouvait la raison de cet engouement : ces mots, ces phrases, ces logos, symbolisaient toutes les choses merveilleuses auxquelles nul, ici, ne pouvaient accéder ; ils symbolisaient un paradis perdu, en même temps que la promesse d’un paradis futur. Les slogans étaient pris pour des paroles d’ordre supérieur, des paroles porteuses d’espoir qui entraient dans la composition de la religion locale : le Marquétisme.

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C’est au nom de cette religion fantasque que, bientôt, une réunion publique se tint sur la place du village où je logeais ; le jour était grave… Afin de conjurer le mauvais sort et d’activer la venue du paradis dans la Fente Béante (paradis terrestre qui, selon le Marquétisme, devait sourdre d’ici-même, de sous la Fente Béante), les directeurs de conscience avaient décidé d’une nouvelle mesure à prendre — selon une ordonnance divine dont la trace était censée se perdre dans le temps, mais 69


dont l’oubli avait été causé par un fâcheux trou de mémoire collectif, provoqué, à ce qu’ils disaient, par la pratique des mauvaises religions consécutives à de mauvaises exégèses — : il était dit que le martèlement continu des pas de l’Homme affairé provoquait des secousses telluriques qui étaient à l’origine des séismes ravageurs, aussi, pour empêcher les tremblements de terre, les penseurs proclamèrent qu’assurément il fallait marcher sur la tête ; en adoptant une posture dont seuls 70


les autochtones étaient capables du fait de leur pratique religieuse qui, lors des prières, les oblige à se taper la tête contre terre en se tenant debout, et ce, avec une vélocité proportionnelle à la ferveur du prieur (cette posture consiste à se tenir debout, puis à plier le corps en deux, de telle sorte que le sommet du crâne touche le sol sur lequel les mains prennent appui, tandis que les jambes demeurent raides droites). La clameur de la foule s’éleva aussitôt pour s’inquiéter de cette mesure qui soulevait une 71


interrogation cruciale : comment se balafrer le visage dans de pareilles conditions ? Il allait de soi que le Créateur avait tout prévu : désormais il allait falloir se mordre les fesses. A l’audition de cette judicieuse instruction la foule manifesta soulagement et satisfaction. Ainsi même, de multiples pratiques émaillaient la vie de cette population intriguante si pleine d’imagination ; des pratiques anodines, farfelues, ou cruelles et ahurissantes, auxquelles les plus jeunes 72


enfants assistaient et se soumettaient, bon gré mal gré, sans rien y comprendre quand ils cherchaient à comprendre, mais le plus souvent sans même chercher à comprendre : amputation des oreilles, sculpture des dents, etc. Il y a, par exemple, le rite qui entoure la consommation d’eau : on ne verse pas l’eau d’un trait, on verse d’abord une goutte d’eau dans le verre, avant de finir son remplissage ; ce geste tire son symbole dans la pénurie d’eau, et il symbolise la préciosité de l’eau. Dans un autre rite, 73


les animaux destinés à l’alimentation sont tués avec religiosité (certains animaux sont prohibés de la consommation, ceux qui s’apparentent trop à l’Homme, d’une façon ou d’une autre ; cela vaut pour le porc, l’âne, le bœuf, le mouton, particulièrement, mais aussi le paon, le corbeau, le vautour, la hyène…) : pendant qu’un homme sodomise l’animal, une femme l’égorge ; cela est sensé montrer que la mort est donnée par amour de la vie.

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C’est ainsi : prenez un acte insensé, comme une mutilation génitale, qui ferait frissonner un esprit sain, une personne animée par les instincts élémentaires de préservation, de survie, par un sens élevé de l’esthétique, de la morale… tout le monde rejette cette pratique. Justifiez-la avec une raison qui fait autorité, comme une « raison médicale », une « raison divine », ou une « raison d’Etat »… et tout le monde accepte et revendique cette pratique. 75


Avant de quitter cet endroit pour le moins singulier, je me rendis dans une boutique de souvenirs baptisée « La Choach » ; où l’on trouve des cartes postales, des ossements, des flacons de sels — à utiliser sous la pluie — qui, au contact de l’eau, dégagent des gaz aux effets divers et variés, des herbes aromatiques locales « spécial barbecue », des pyjamas à rayures, des écussons ethniques, ou encore des objets de paco76


tille confectionnés à partir de matériaux de récupération. Cette boutique de souvenirs est exclusivement fréquentée par la population locale qui y trouve des « instantanés de vie » (les objets ne servent pas de support à la représentation mémorielles de lieux visités, mais à celle de moments présents). En effet, ici il est d’usage de s’envoyer à soi-même une carte postale qui n’est délivrée que des années plus tard (le délai dépend de l’affranchissement), ici même, au bureau de poste prévu pour archiver les cartes 77


sans limitation de durée. J’ai choisi de m’envoyer une carte postale qui me sera adressée dans vingt ans…

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L’Olympe du sexe

Q

uelle étrange espèce que voilà ! Voilà ce que nous avons tous pensé en découvrant les habitants de cette planète : bipède cyclope d’une taille moyenne de cinquante centimètres, cette espèce est dépourvue de cervelle et partant, de boîte crânienne… en guise de cervelle, l’espèce est pourvue de ce qu’il convient de nommer des « gonades cérébrales ». En d’autres termes, les gonades, situées entre les jambes, tiennent lieu de 79


cervelle. Ces créatures pensent avec leurs gonades ! Elles ne sont pas à proprement parler décérébrées, mais pour parler de leur intelligence il combien plutôt de parler de « cervelles sans tête ». Au motif de cette caractéristique mise en parallèle avec le comportement humain, certains chercheurs émettent l’hypothèse que cette espèce — habitant la même galaxie que l’espèce humaine — correspond à un stade avancé du développement humain. Cette corrélation 80


est étayée par l’étude du comportement de cette espèce baptisée pour la circonstance : les Erotomènes. En effet, nous sommes en présence de créatures bipèdes ayant les trous d’oreille et de nez visiblement extrêmement érogènes, tout au moins assez larges pour être pénétrés… aussi le sont-ils, comme tous les autres trous ; par perversion ou par la force des choses, la question est resté posée jusqu’à ce que nous assistions à ce qu’il est convenu

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d’appeler des jeux sexuels para-olympiques : Les habitants de ce monde se livrent à des compétitions sexuelles, des jeux Olympiques para-sexuels durant lesquels tout est prétexte à concourir sexuellement, à se défier sexuellement, à rivaliser sexuellement — d’originalité, d’endurance, de précision —. Il y a les marathons, où l’endurance est recherchée, les sprints où l’on cherche à jouir le plus rapidement possible, les figures imposées… En marge de ces jeux se déroulent des concours de 82


beauté qui donne lieu à des exhibitions d’organes sexuels grimés, coiffés, habillés, parés de chaînes d’or où incrustés de pierres précieuses. L’acte sexuel est ici un acte de haute technicité élevé au rang d’art. C’est ainsi que nul ne sait plus faire acte sexuel convenable sans suivre préalablement une formation, plus ou moins poussée ; ceux qui échouent dans cet apprentissage sont condamnés de fait à l’exclusion sociale. Cette situation tombe sous le sens : sur Terre existent des arts martiaux, des 83


arts de vivre, des arts culinaires, des arts plastiques… mais aucun art sexuel — académique ou expérimental — ; tout, sur Terre, peut être — réalisé selon des règles d’ — art, excepté le sexe. N’est-il pas étrange ? que la normalité terrestre veuille que l’on soit fatigué après avoir fait « l’amour », au lieu d’être revitalisé ; comme si « faire l’amour » était un vulgaire acte excrétoire au contraire d’un acte alimentaire sublime. Ici on va allez loin dans la culture sexuelle, puisqu’il se pratique un rite de 84


passage lors de l’adolescence, qui prend la forme d’un inceste sacré durant lequel chaque parent d’un sexe doit, le cas échéant, faire l’amour avec son ou ses enfants de sexe opposé : devant une assemblée de proches et un représentant de la religion officielle, le père déflore la fille, la mère dépucelle le garçon… l’objectif étant de libérer la libido de l’individu et de favoriser un rapport harmonieux à son corps ; ce qui doit permettre un meilleur équilibre relationnel, favoriser un bon état de santé, et 85


optimiser les capacités physiques et psychiques. Dans le même ordre d’idée, peu après la naissance les filles sont débarrassées (pour ne pas dire « libérées ») de leur si vulgaire et si déconcertant hymen, par excision néonatale, excision qui précède une dilatation hygiénique du vagin à l’aide d’un ballon cylindrique pneumatique à air réchauffé ; la défloration se fait donc dans les meilleures conditions. « Une sexualité épanouie le meilleur des mondes », tel est le credo des 86


Erotomènes. Ici, le sexe est roi, et il est même parfois un peu tyran. Si c’est dire : ici on fête « la journée des machos », journée durant laquelle les mâles se livrent à des beuveries publiques qui tournent aisément à l’orgie lorsque les rejoignent les femelles adeptes des machos qui peuvent, sur la place publique, se raconter des blagues misogynes, homophobes, exophobes (haineuses de l’extraterrestre) dans la joie et la bonne humeur.

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D’ailleurs, les violeurs ne sont pas pénalement condamnés, non ! Ils sont condamnés à suivre des cours de sexualité qui leur apprend comment violer en faisant jouir la victime ; puisque les violeurs sont généralement les individus qui ont échoué dans leur formation sexuelle initiale. Mieux ! 1 fois pas an il est d’usage que les hommes puissent légalement se livrer au viol en toute impunité ; mais rien n’interdit que les femmes violent également les hommes. Les filles le savent, celles qui traînent dehors ce jour-là savent à quoi 88


elles s’exposent. Des femmes sortent ce jour-là ; afin de se faire des émotions. Cette journée permet de satisfaire le fantasme de viol qui taraudent nombre d’hommes et de femmes. Pourquoi les hommes violent-ils les femmes ? Parce que, lorsque la femme n’est pas lubrifiée par des préliminaires, le vagin est relativement sec, et le sphincter vaginal bloqué : ce qui rend la pénétration aussi stimulante pour l’homme qu’une sodomie après lavement. La peur provoquée chez certaines 89


femmes violées provoque une réaction somatique qui détend les sphincters et lubrifie le sexe d’une façon très appréciable. Mieux que la sophrologie, mieux que l’alcool, mieux qu’une ambiance apaisante, la situation de viol place certaines femmes dans un état somatique propice au rapport sexuel jouissif. Et puis, une telle approche du rapport sexuel va de soi dans la plupart des cas puisque la plupart des femmes sont tellement triviales dans leur approche de la sexualité qu’elles réduisent à la 90


pénétration l’aspect significatif du rapport sexuel ; tout au moins celles qui méprisent le prépuce masculin dont elles ne savent que faire et en lequel elles ne reconnaissent pas un organe érogène primordial. N’a-t-on pas lu et entendu : « Ça ne doit pas être marrant pour un homme de se faire circoncire, mais qu’est-ce que c’est bon pour une femme de se faire sauter par un circoncis ! » Alors on peut bien dire : « Ça ne doit pas être marrant pour une femme de se faire

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violer, mais qu’est-ce que c’est bon pour un homme de violer une femme ! » Cela étant, on a beau être dans le royaume de l’amour, ici comme ailleurs on tue, mais le pire des meurtres est celui commis « par amour », avec « amour » ; puisqu’il bafoue l’ordre social (les meurtres haineux offrent des circonstances atténuantes). Malgré le charme philosophique des Erotomènes, le sexe n’est pas tout. La politique a sa place, ici comme ailleurs ; comme elle est, ici plus qu’ailleurs, une affaire de sexe. 92


Régulièrement se déroulent des élections aux cours desquelles les citoyens sont appelés à voter pour ceux qui pourront les sodomiser et leur faire avaler « du foutre » : il y a l’élection du président, qui désigne son premier sodomite, qui désigne ses sodomites en chef, qui désignent leurs chefs de cabinets, qui désignent à leur tour… Au final, tout le monde « baise » tout le monde, par tous les trous, et lorsqu’il n’y a plus assez de trous, on en creuse d’autres ! on circoncise, on excise, on lobotomise, on éventre. 93


Paradoxalement, ici aussi on pratique des mutilations génitales, qui dérivent toutes de la fâcheuse pratique de la circoncision, laquelle vient du temps lointain qui vit des E.T. découvrir cette planète et décider de sélectionner les plus mâles (pas les plus intelligents, pas les plus sages, pas les plus raisonnables, pas les plus justes, pas les plus amoureux, pas les plus spirituels, pas les plus habiles, juste les plus mâles), et d’opérer un tri chez les représentants symboliques du genre masculin. Pour ce faire, ils mirent au 94


point une opération qui, par sa cruauté, son inhumanité, son absurdité, sa bestialité, sa perversité, serait la plus à même de terrasser ceux, parmi les mâles, qui seraient les plus doux, les plus aimants, les plus humains, les plus sensuels, les plus raffinés, les moins animaux. Cette opération, ils firent en sorte que les mâles siemens, dans leur grande stupidité et dans leur propension au mimétisme, s’en emparent volontiers. Cette opération pris le nom de « circoncision » ; ce qui, en langue E.T., signifie « couper au carré ». 95


De là on se mit à pratiquer la posthephagie et puis, en fin de compte, le cannibalisme. On se mit à recycler le sang menstruel pour en faire des poches de sang à destination des hôpitaux et on se mit à pratiquer des inversions sexuelles (quand une circoncision tourne mal, on ne dissimule plus le drame, on châtre la fille et on lui greffe un pénis de babouin, après quoi son entourage se comporte avec elle comme si elle était un garçon)…

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Tout de ce monde reste à découvrir, et ce que nous découvrons nous rapproche toujours plus de l’espèce humaine, ce qui nous amène à nous demander pourquoi l’espèce humaine a un sexe, puisqu’elle n’a de cesse de le mutiler ; autant que l’on peut se demander pourquoi l’espèce humaine a une cervelle puisqu’elle n’a de cesse de la brider. Il apparaît que l’humanité a besoin de se reproduire, qu’elle aime se faire plaisir, mais que ses 97


organes génitaux ne sont pas à son goût ; l’humanité a besoin de connaître son origine, sa nature et son destin, elle aime faire grand cas et grande œuvre de son existence, mais son cerveau lui pèse. Du sexe ou de l’esprit on ne sait pas vraiment qui gouverne, mais il fait sans nul doute que c’eût été le cul, c’eût certainement moins été la merde.

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ème

Le 8 ème péché capital

N

ous sommes ici ailleurs, maintenant et demain — tout à côté —, dans un monde dont la morale publique reconnaît huit péchés capitaux. Ici les religions primitives ont cédé la place au culte de l’esprit. Ici les humains pratiquent la sublimation de l’Intelligence à laquelle ils aspirent en coeur ; tandis que les moins intelligents se contentent de pratiquer un vulgaire culte, le culte de l’Intelligence, comme les humanoïdes vouent un culte au 99


« Dieu » dont ils se croient les expressions, les incarnations, les porteurs, les représentants, les héritiers, ce supposé démiurge avec lequel ils se croient proches, familiers, intimes, complices… Ici les développements de la médecine (nul n’ose plus parler de « progrès ») offre la possibilité de reconstituer le tissu dermique (plus qu’un véritable progrès, une révolution), et donc, de pallier à une excision de peau. C’est ainsi que l’excision du prépuce a cessé d’être une fatalité que les êtres sensibles 100


cachaient honteusement ou derrière laquelle les orgueilleux se cachaient avec arrogance, une marque ethnique et religieuse qui, à perpétuité, condamnait le mutilé et sa descendance à son sort, à sa religion, à sa culture, à sa société ; une marque indélébile faite pour obliger le circoncis à porter le fardeau de la culture, de la religion, une marque qui se rappelait à lui, insidieusement, le hantait, quotidiennement, l’affligeait, intimement, une marque qu’on lui avait infligée.

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Conséquence redoutée par les uns, inespérée pour les autres : l’hypocrisie, le mensonge, le refoulement entourant la circoncision, tout cela a pris fin. Plus nul n’éprouve le besoin de justifier cette mutilation inutile, injustifiée, fantaisiste, folklorique, vicieuse, pernicieuse, malicieuse, funeste, dangereuse, dommageable, malsaine, impure, immorale, castratrice, ravageuse, détestable, intolérable, infamante, cruelle, inhumaine, diabolique, crapuleuse, criminelle, sauvage, barbare, bestiale, infâme, perverse, sale, immonde, 102


pestilentielle, sadique, nauséabonde, sacrilège, ignoble, infamante, humiliante, honteuse, avilissante… totalement incompatible avec une humanité digne d’elle. Avec empressement une majorité de circoncis se sont fait refaire un prépuce, avec enchantement les personnes intactes louent leur intégrité : la circoncision a été déclarée hérétique dans la religion du Nouvel Age. Le terme « circoncision est devenu, plus que simplement tabou, interdit, banni. Circoncision

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rime ainsi avec damnation. La circoncision est désormais un péché.

Bien avant de parvenir à une reconstitution parfaite du derme, de nombreuses expériences furent mises au point, de nombreux tests, et de cuisants échecs furent essuyés. Les premiers essais sur cobayes humains furent tout à la fois encourageants et inquiétants : le développement cellulaire était incontrô104


lable, à tel point que le prépuce s’allongeait perpétuellement — d’environ un centimètre par an dans la plupart des cas —, ce qui contraignait les cobayes à subir annuellement une réduction chirurgicale du prépuce ; « ironie du sort », raillaient les derniers adeptes de la posthectomie : « à vouloir abolir la pratique, vous voilà condamnés à la subir une fois dans l’an, dix fois par décennie, cent fois dans votre vie ». A cette époque de cohabitation entre les adverses et les partisans de ce que l’on qualifie désor105


mais de péché capital, les adeptes de la circoncision étaient fort dédaignés (on les nommait « les caleux »), plus qu’ils ne l’avaient jamais été dans toute l’Histoire, tout en bénéficiant du traitement politique et social miséricordieux dévolu aux déchus. Pour quelques décennies encore il fallait tolérer, cohabiter, des campagnes d’information et de persuasion s’employaient à promouvoir cette idée. Une émission télévisée était même toute entière consacrée à la relation entre les humains et les circoncis. Elle s’intitulait : 106


« 2 milliards d’amis » ; on y apprenait comment s’accommoder de l’espèce des primates circoncis, si différente et pourtant si proche des humains. Cette cohabitation dura plusieurs décennies, mais bientôt il n’y eut plus d’amis : les circoncis furent naturellement mis au ban de l’humanité comme des fous incurables, des déviants chroniques que rien d’humain ne pourrait jamais guérir.

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Durant ces décennies de cohabitation, des activistes s’en étaient pris à tous ceux et toutes celles, qualifiés de « pédérastes » et de « putasses », qui attentaient à l’intégrité génitale des enfants, non sans devoir affronter, pacifiquement ou violemment, quelques défenseurs acharnés des animaux préhistoriques, des gens qui s’étaient pris de compassion ou de sympathie pour les circoncis et leur étrange, déroutante, et si repoussante anatomie. Sur le réseau informatique international, des sites plus ou moins 108


publics avaient listé l’adresse des établissements publics et privés qui s’acharnaient à perpétuer la pratique de la circoncision (des cliniques spécialisées dans la circoncision qui vendaient les prépuces circoncis aux laboratoires faisant culture de peau humaine), ainsi que l’adresse des praticiens qui se rendaient coupables de cette pratique, ce qui avait provoqué une vague d’assassinats sans précédent. Tous les moyens étaient bons pour exterminer « la verminacine » ; comme les 109


nommaient les implacables adversaires de la circoncision. Par exemple, tandis que des synthétiseurs d’odeurs très sophistiqués permettaient de plonger l’internaute dans des ambiances olfactives — tant des produits commerciaux, notamment alimentaires et cosmétiques, que des scènes virtuelles —, par le truchement du Réseau des pirates humanistes eurent tôt fait de lancer des attaques virales contre les synthétiseurs d’odeurs afin de leur faire générer des produits toxiques

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volatiles — comme du cyanure d’hydrogène — fatals aux cibles. En fait, le mouvement de répression avait commencé bien avant, d’abord lorsque les circoncis furent tenus de porter en pendentif un écusson rond avec, brodé dessus, un anneaux rouge (obligation qui reprenait la pratique des circoncis, qui avaient pour coutume de faire porter un tel écusson aux garçons qui n’étaient pas encore circoncis, lorsque venait pour eux l’âge de l’être), ensuite lorsque des circonciseurs commencèrent à être 111


sauvagement agressés, assassinés, mutilés selon la bonne vieille méthode qu’il appliquait sur leurs victimes infantiles et sans défense. Là, de nombreux observateurs notèrent un changement notable de mentalité : les hommes devenaient libres d’eux-mêmes, de leur conscience, de leur esprit. La loi des Hommes, enfin, se trouva emporté par cet élan vital et rafraîchissant, jusqu’à s’accorder à l’intérêt légitime et universel des Hommes ; les droits de l’homme ne furent plus exclus des droits de l’Homme. 112


Pour symboliser ce changement, on prend pour référence ce cas de jurisprudence, le cas de cet homme qui avait tranché à la hache les mains du circonciseur qui avait amputé son prépuce dans son enfance : le tribunal a débouté le circonciseur de sa plainte en le condamnant à rembourser l’achat de la hache et les frais d’impression des tracts que, durant de nombreuses années, le prévenu avait affiché et diffusé dans l’espoir ténu, désespéré et longtemps vain, d’éveiller la conscience populaire à la 113


nature et à la portée de la circoncision. De plus, le circonciseur fut contraint à servir de cobaye à un laboratoire de neurologie s’occupant de comprendre les plus morbides pulsions animales. Ce fut la porte ouverte à toute une série d’offensives décisives, toutes aussi significatives les unes que les autres, toutes aussi libératrices des individus, toutes aussi salvatrices de l’humanité. Les exemples sont nombreux, comme celui du circonciseur qui avait eu le loisir de voir ses mains lentement rongées par les 114


ablutions acides que lui avait infligées son agresseur en lui prophétisant : « Tu pourras plus tripoter le sexe des garçonnets, mais c’est pas grave, tu pourras toujours te faire enculer. » Certains allaient jusqu’à écorcher vifs les circonciseurs : ils leur enlevaient toute la peau du corps ! en les pelant comme des bêtes à poils et à cuir. On appelait ça « circoncire les circonciseurs ». La coupe était pleine, depuis longtemps déjà — depuis l’Antiquité — ; avec effarement, répugnance, effroi, détestation, 115


terreur, dégoût, indignation, révolte, abomination. Depuis toujours, régnant en maîtres sanguinaires, cyniques et sans pitié, les circonciseurs et leurs disciples circoncis avaient la fâcheuse habitude, en démocratie, de rire des incirconcis indignés par la circoncision, et en autocratie, de les menacer de circoncision forcée, voire de castration ou d’émasculation. Un jour, lors d’une émission télévisée consacrée au sujet, un circoncis farouchement défenseur de la circoncision a tacitement menacé de circoncision un jeune homme 116


incirconcis farouchement indigné par cette abjection. Le ton est monté, l’incirconcis s’est senti pousser par une force divine… il s’est dirigé vers le circoncis et lui a cassé les dents contre le bord de la table avant de lui fracasser le crâne ainsi même, en lui criant, sous les yeux d’une assistance incrédule : « Je suis pas un gosse sans défense, moi ! sale enculé de chien de putasse ! » C’était la première ferme réponse adressée aux adeptes de la circoncision, et particulièrement aux circonciseurs. Les hommes 117


avaient cessé de trembler comme des poltrons face aux circonciseurs, comme face à tous ceux qui proféraient des menaces envers leurs organes génitaux. Ils avaient cessé d’être des trouffions énucléés.

Rapidement la guerre contre la barbarie toucha à sa fin, les barbares étaient bottés, l’homme affranchi, le monde libéré… Dans cet élan de libération 118


sociale, morale, spirituelle, intellectuelle, il était courant que les femmes adeptes de circoncis subissent un châtiment corporel singulier ; c’était particulièrement le cas pour les autochtones qui se vautraient avec les circoncis des pays sousdéveloppés : elles se voyaient molestées et dévêtues sur la place publique, puis circoncises de manière expéditive, avant d’être laissées en l’état, gisant les jambes écartées que des chiens venaient parfois renifler et lécher ou à l’endroit desquelles ils urinaient, exposées à la vue de 119


tous, chahutées, vilipendées, insultées ; quelques unes se relevaient parfois, avec l’énergie du tempérament ou de la honte, achevant le geste de fuite qu’elles n’avaient pu mener à bien, et elles allaient, déambulant ainsi entre rues et ruelles, nues et ensanglantées, hagardes et stupéfaites. Ce châtiment populaire fut bientôt remplacée par une expulsion systématique des femmes procirconcision vers un lieu de pédérastie où subsistent des circoncis ; une terre aride semblable au sexe circoncis, sec et rêche. 120


C’était la fin d’un processus d’émancipation et d’humanisme qui avait trouvé sa légitimité lorsque, sous la pression des hoministes, les démocraties avaient commencé à interdire la pratique de la circoncision, avant d’accorder l’asile politique aux personnes qui, en raison de leur opposition à la pratique de la circoncision dans leur pays d’origine, étaient menacés de mutilation génitale, d’emprisonnement ou de mort. Le crime de circoncision devint passible d’une peine nommée « la bonne bouffe » : la tête du criminel est 121


coincée dans un mur (grâce à une ouverture à « guillotine horizontale ») — de sorte que le corps se trouve d’un côté du mur, la tête de l’autre —, après quoi on expose la tête à l’appétit d’un animal particulièrement féroce, le lioncarré (animal issu du croisement entre une lionne, un grizzli, une hyène et un gorille)… finalement les restes pouilleux de l’infâme criminel sont incinérés et les fumées résultantes sont elles-mêmes irradiées, le tout selon un processus de destruction à dix étages (on évite de 122


livrer la dépouille infecte au lioncarré, par crainte de le rendre malade l’affreuse bête sanguinaire). La pratique de la circoncision fut reconnue pour ce qu’elle est, un crime, et un jour férié fut instauré, « le jour de la vie », durant lequel la vie est louée, fêtée, honorée, sans aspect commercial, sans offrande coûteuse, mais en de simples contemplations, des méditations sereines collectives, des manifestions de fraternité et d’amour.

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Les promoteurs actifs de la circoncision, crapuleux castrateurs honnis par l’humanité nouvelle, se virent pulvérisés, carbonisés, soufflés, désintégrés par millions dans des fours nucléaires, tandis que d’autres furent enfermés dans des cellules où, en une seconde, le vide était produit par de gigantesques pompes à vide, provoquant quasi instantanément l’implosion des immondes monstres qu’aucun cirque ne voulait exhiber comme des bêtes, des erreurs que plus personne ne voulait voir ; ceux-là n’étaient pas des 124


erreurs naturelles, ils étaient des produits pervers d’un processus social morbide, diabolique, insane. Quant aux circoncis passivement porteurs de la plus répugnante lèpre humaine, on les enferma dans des zoos d’une autre dimension, en Pédérastie, où les derniers représentants de la barbarie peuvent, de nos jours encore, perpétuer leurs us immondes. Là, au milieu des autres bêtes, ceux qui sont des loups les uns pour les autres, comme les hommes pour les femmes, comme les pères pour les fils, se 125


nourrissent de moutons et d’agneaux qu’ils prennent un spirituel plaisir à égorger en se tapant la tête de prières, contre les murs et contre le sol.

Tandis que des archéo-psychiatres ont commencé à étudier la maladie mentale congénitale dont souffraient les adeptes de la circoncision, certaines femmes, partisanes avouées de la circoncision dont certaines sont des descendantes des membres du Comité de Défense des 126


Hommes Préhistoriques (comité dissous par décision judiciaire), pénètrent en cachette dans les exo-zoos (résidus du monde parallèle dans lequel la circoncision est universellement pratiquée) pour se vautrer avec ceux que l’on nomme désormais d’un nom issu du nom des phacochères, des sangliers, des cochons — et que l’on classe désormais dans la catégorie des hommes préhistoriques (les circoncis) —, et pratiquer avec eux une forme de zoophilie fortement prohibée en raison des risques qu’elle présente pour 127


l’avenir de l’espèce humaine ; le risque de voir la lignée de l’espèce souillée par le patrimoine génétique des derniers adeptes de la circoncision, en l’occurrence, le risque de voir les humains se transformer en porcs. Ces femmes — qui aiment les hommes primitifs, au comportement animal, prévisible, « les phallus sur pattes » décérébrés — redoutent l’homme libre, particulièrement l’hoministe. Se sentant dépourvues, démunies, dépossédés de leur pouvoir culturel, elles sont nostalgiques du temps où les femmes pouvaient 128


manipuler les hommes en quelques tours de manivelle que les hoministes se sont fait une notoriété de mettre à jour et à mal. Et parce qu’une barbarie en chasse toujours une chose, et parce qu’un vice en chasse toujours un autre, il en est, parmi les humains, qui se mirent à consommer du circoncis, d’une façon aucunement inattendue, bien au contraire, d’une façon qui tombe sous le sens : en jambon. En effet, on s’était dit : Quoi de plus normal, pour des cochons, que de finir en jambon. 129


Pendant ce temps, dans l’exo-monde primitif, là où la pratique de la circoncision s’est généralisé avec la mondialisation culturelle, tout le monde n’a de cesse de se lamenter sur la décadence des mœurs, sur la croissance des crimes sexuels et sur leur caractère de plus en plus ignobles, car les crimes sexuels sont devenus des crimes sexuellement mutilants (les violeurs tranchent et emportent avec eux la vulve et le vagin de leurs victimes pour ne pas laisser de

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traces compromettantes), sur le fossé entre les générations, entre les sexes…

Ainsi naquit le principe d’un huitième péché capital ; un péché qui résume à lui seul tous les crimes, notamment sexuels. A la conscience de tous il est finalement apparu que ce péché capital porte le nom de « circoncision ». Par ce huitième péché originel le « Dieu » des humanoïdes achève son œuvre ; au huitième jour de la 131


non-humanité. Ainsi s’achève la nonhumanité, comme elle a commencé : avec la circoncision au commencement et l’apocalypse à la fin.

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Péripatéticiens

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epuis quelques années, une rumeur persistante faisait état de voyages effectués par un nombre croissant de femmes — occidentales — de tout âge, célibataires et plutôt aisées, proposés par une agence spécialisée dans le tourisme sexuel. En adoptant le profil type de ce genre de touriste, je pris contact avec cette agence, une agence « en ligne » anglophone qui propose, outre des destinations connues des amateurs de 133


prostituées pubères, des voyages en demi-pension dans une ville de la Virginie SubTropicale connue sous le nom de « Velours ». Réservation fut faite pour une semaine contre une somme coquette, et le jour J je pus embarquer dans un avion affrété par la Virginie SubTropicale Compagnie, pour un voyage de dix mille kilomètres environ. Depuis la salle d’embarquement je relevais une forte présence féminine, mais c’est dans l’appareil que cette présence me parut fortement marquée, tout à la 134


fois légère de féminité et lourde de perversité ; peut-être à cause du huis clos, de la promiscuité, ou bien parce que dès ici on pouvait enfin se débarrasser de son masque de convenance et se plonger mentalement dans ses fantasmes, ses désirs, ses pulsions, ses instincts, ses besoins primaires et impérieux. Un certain nombre de femmes arboraient un air que je qualifierais de malicieux, de pervers, derrière un air plus austère que je qualifierais de calculateur, d’impatient, de volontaire. Au voyage planifié, 135


organisé, se mêlait paradoxalement un esprit d’aventure, de découverte. Après trois escales je posais pied à terre sur le tarmac d’un petit aéroport de l’hémisphère sud. Il faisait nuit claire et, dans l’air brassé par les réacteurs tournant au ralenti, doucement chaud d’une exhalaison exotique, voire érotique, je me sentais prise dans un râle sourd de jouissance, un asthme agréable, un vertige heureux. En voyant les passagers descendre de l’avion, je pris conscience qu’un tri s’était 136


fait, comme de lui-même, par destination. La proportion de femmes était éloquente. Elle semblait habituelle au personnel naviguant mais pour moi elle était troublante. J’avais déjà l’impression de faire partie d’un groupe secret, d’être embarquée dans une sortie nocturne entre filles, d’avoir atterri dans un monde de femmes, tout en ne me sentant plus moi-même et pas même à ma place, perdue nulle part pour résoudre une intrigue d’un autre monde. Nous récupérâmes nos bagages et déjà des 137


regards complices s’échangeaient entre les femmes. Devant l’aéroport une femme nous attendait. Elle happa chacune de nous du regard, de la main ou de la voix, avec assurance, maternellement, presque avec autorité ; comme si elle nous connaissait toutes, mieux, même, que nous nous connaissons. Agée d’à peine quarante ans, blonde, typiquement américaine de l’Ouest, ou australienne, l’air aussi rigoureux que libéré, elle nous guida vers un autocar en stationnement qui, sur ordre 138


de notre guide, nous conduisit dans un hôtel pour la nuit. Dans le bus, une plaquette nous fut distribuée, détaillant les indicateurs clefs de cette contrée mystérieuse qu’est la Virginie SubTropicale : Superficie : 14 km² — Nombre d’habitants : 1 468 542 — Langue : le Shérikeï et l’Anglais — Monnaie : Le Shekeins — Type de société : matriarcale — Religion : le Muminisme (culte de la Mère Primitive) — Système politique : — le Royalisme 139


Nous étions une trentaine de femmes, âgées de trente à soixante ans environ. Deux femmes étaient accompagnées chacune d’une fille, l’une de 15 ans, l’autre de 18 ans ; visiblement leur fille (j’ai réalisé par la suite qu’elles venaient les faire dépuceler). La femme assise à mes cotés m’adressa la parole pour me dire des banalités. D’autres femmes avaient commencé à s’échanger des mots, mais il était patent que chacune était là pour elle-même, pour se faire plaisir, égoïstement, et que leurs propos cachaient mal 140


l’impatience qui les tourmentait. Une tension était perceptible chez ces femmes, une excitation étouffée, une hystérie contenue, particulièrement lorsque nous traversâmes une grande rue parsemée d’éphèbes se tenant debout, lascifs, ou arpentant les trottoirs avec nonchalance ou insolence, tels de langoureuses fleurs carnivores ou de langoureux animaux floraux, offerts au regard comme les fleurs décoratives, leur teint évoquant les crépuscules apaisants des lampadaires diffusant leur lumière rose 141


orangée. Les remarques allaient bon train et, devant ces jeunes hommes dont l’érection se devinait parfois sous un léger pantalon de lin, les femmes ne se tenaient plus malgré la fatigue accablante. Quand une femme demanda avec appétit si ces jeunes hommes étaient « pour nous », notre guide hocha simplement la tête.

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Durant les jours qui suivirent nous visitâmes Velours, avant d’aller à la rencontre de ceux, les Phallotiens, qui font de cet endroit l’endroit rêvé de la gent féminine dépravée. La ville de Velours doit son essor touristique au développement de la prostitution masculine, laquelle fut possible grâce à l’immigration d’une population mâle originaire d’un archipel situé dans la région de Phallos, archipel classé réserve naturelle et protégé par la Virginie SubTropicale ; archipel baptisé 143


« Archipel des Trois Vierges », constitué de l’île de la Maternité (« Mayanalaï » étant l’appellation autochtone de l’île), l’île de la Passion (ou « Marhynalouté »), l’île de la Disgrâce (ou « Passipaboundi ») 144


(c’est sur cette île aride que, traditionnellement, les écarts de conduite sont sanctionnés par réclusion temporaire). Cette réserve est habitée par une peuplade d’autochtones, ancestrale habitante de l’archipel. Les hommes de cette peuplade, les Phallotiens, jouissent d’une anatomie intime singulière : leur verge, quoique d’apparence semblable à la verge humaine, n’est pas de nature spongieuse, mais musculaire (seul le gland est spongieux). Elle est constituée en interne d’un 145


muscle strié en forme de tube semi-rigide plein, qui se gonfle, se raidit, et se redresse en se gorgeant de sang, comme tout autre muscle strié (tel un biceps). En outre, ces hommes sont dotés d’un second cœur, situé là où les femmes du monde entier ont un utérus ; une pompe dédiée à l’alimentation en sang de leur phallus musculaire. L’érection est déclenchée de manière volontaire, comme tout muscle strié. Telle est la caractéristique principale des mâles de cet archipel.

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Autre particularité, que l’on retrouve chez environ 10% des hommes du monde, mais dans une bien moindre mesure : en état placide comme en érection, le prépuce des Phallotiens dépasse le gland de deux à trois centimètres, ce qui permet aux Phallotiens d’établir des records d’endurance sexuelle tout en offrant à leurs partenaires une qualité de contact génital d’une sensualité unique au monde. Par ailleurs, l’éjaculation survient uniquement lorsque l’homme est allongé sur le 147


dos et que la femme le chevauche ; c’est dans ces conditions qu’une luette cède le passage au sperme propulsé par les contractions de l’urètre. Sans cette position, aucune éjaculation n’est possible. Enfin, une autre caractéristique singularise les hommes des Trois Vierges ; caractéristique directement liée à la présence d’un « cœur utérin » : les Phallotiens ont des « menstruations » ; ils urinent périodiquement du sang mêlé de spermatozoïdes morts (un sang tacheté de caillots laiteux et d’odeur franche148


ment épouvantable), quand les gamètes ne sont pas évacués par rapport sexuel ou par masturbation. Ces menstruations sont déclenchées périodiquement, plusieurs fois par mois, plus ou plus fréquemment, plus ou moins abondamment, et elles ne durent que le temps d’une éjaculation, qui est spontanée ; c’est pourquoi, durant les périodes à risque les hommes portent une protection pénienne qui enveloppe la verge de façon à collecter l’émission de sperme (traditionnellement cette protection est faite d’une feuille 149


de Kaloac — un arbre local — qui se présente enroulée sur elle-même, attachée à la verge avec une ficelle enroulée autour, mais des entreprises ont développé une protection cylindrique très absorbante, hypoallergénique, discrète et confortable). Ainsi, grâce à leur capacité érectile quasi illimitée, les Phallotiens ont très naturellement adopté des mœurs prostitutionnelles. Très appréciés des femmes mariées qui sont sexuellement frustrées en la compagnie de leur mari soumis et 150


sans virilité de leur société matriarcale, ils sont employés comme prostitués par des femmes d’affaires de Velours. Eux sont ravis de gagner aussi simplement et aussi naturellement 3000 shekeins (30 euros) pour quelques minutes de cunnilingus ou de masturbation, ou encore 9000 shekeins pour une pénétration ; ce qui fait d’eux des citoyens aisés de la Virginie SubTropicale, non sans agacer et exacerber la jalousie des hommes sexuellement démunis de la Virginie SubTropicale.

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Comment ces hommes peuvent-ils se prostituer ? Est-ce du fait de la domination féminine, est-ce par conditionnement culturel, par dénigrement de leur sexe, de leur personne ? Et bien, certains se prostituent par nécessité, parce que sans qualification professionnelle. Ils font ce qu’ils ont appris à faire à l’âge où les adolescents apprennent un métier à l’école : l’amour. Si « faire l’amour » ne s’apprend dans 152


aucune école, si, anciennement, on apprenait un métier avant de connaître sa première relation sexuelle, de nos jours on apprend à faire l’amour bien avant d’avoir appris l’art d’un métier, de même que dans les peuplades originelles l’apprentissage de la sexualité est indissociable et aussi spontanée que l’apprentissage de la pêche ou de la chasse. D’autres se prostituent naturellement, parce qu’ils nourrissent un amour inconditionnel pour la femme, une fascination 153


passionnelle pour les attributs de la féminité. Le rapport intime aux femmes est aussi spontané chez eux qu’une salutation bienséante. Ces hommes ont donc une approche saine de la prostitution et une vie équilibrée dans le milieu prostitutionnel. Certains prostitués, en revanche, ne comprennent pas la fascination des femmes pour leur attribut phallique qui leur paraît sans attrait particulier tant leur fonctionnement est dénué de magie, de mystère ; « autant être obsédé par le 154


baiser sous prétexte que l’on respire ! » Ils décrivent le cauchemar que représente un cunnilingus avec une femme laide, sale, qui pue de la fente, et qui est dotée d’un sexe particulièrement laid, notamment quand il est circoncis : « Tu as l’impression d’avoir dans la bouche une immondice en décomposition. Quand la cliente est partie, je me frotte la bouche jusqu’au sang, je me gargarise avec les plus puissants antiseptiques, mais dans ma tête ce n’est jamais assez ! » « Les cicatrices d’une circoncision sont 155


tellement hideuses ; je ne comprends pas comment l’on peut déformer ainsi le sexe des filles ; autant leur couper le nez ! Le clitoris totalement décalotté, comme ça, tout le temps, avec cette cicatrice circulaire, c’est extrêmement choquant ; même pour nous, prostitués, qui en voyons de toutes les couleurs et de toutes les formes. Vous imaginez combien repoussant serait notre phallus avec une telle cicatrice, combien bizarre il serait avec le gland constamment décalotté ? ! »

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« Imagines-toi prostituée », me dit le prostitué, « imagines que tu vois venir à toi un homme repoussant de laideur et d’insanité, un porc avec un regard de vautour », « alors le sexe perd de sa superbe et tu te sens souillée en ton for intérieur, tu te sens devenue une fange, et tu te dégoûtes à un point tel que tu uses de drogues pour supporter ta situation ». « Parfois, malgré nos règles, les clientes veulent quand même avoir des rapports sexuels. Elles sont tellement réjouies par 157


ce rapport sanglant ! qu’on dirait des vierges ravies par leur défloration. Peutêtre est-ce dû au fait qu’ici, dès la naissance, on enlève leur hymen aux filles [Ndlr : de plus, le vagin est dilaté de façon à supprimer les adhérences vaginales — qui, dans 90% des cas, rendent la défloration traumatisante chez les femmes du monde entier —] ; ça les prive de quelque chose d’important pour l’esprit et le cœur. »

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« Si vous saviez ce que les femmes nous demandent parfois. Elles ont des fantasmes ahurissants ! Que certaines nous demandent de les appeler « ma cramouille baveuse » passe, mais certaines nous demandent de mordre et de mastiquer leur vulve jusqu’au sang, voire même de la déchiqueter sauvagement, ou encore de les faire jouir en leur arrachant le clitoris avec les dents au moment de l’orgasme ; ah, vraiment, elles nous prennent pour des sauvages ! Certaines veulent seulement 159


être violées, d’autres veulent être enivrées ou étouffées avant d’être pénétrées avec brutalité. Il y a aussi celles qui veulent qu’on leur urine dans le vagin. Je ne vous parle même pas de celles qui voudraient nous couper le prépuce afin que nous ressemblions aux barbares d’ailleurs. Qu’elles aillent se vautrer avec les barbares circoncis dans leurs pays de barbares, si cette espèce d’individu les enchante tant ! Des choses incroyables je vous dis ! »

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D’un hochement de tête, le prostitué retrouva le sourire, et il me dit sur le ton d’une invitation : « Toi tu es ravissante. Si tu veux je te fais l’amour. » J’ai accepté la proposition. Contre 9000 shekeins, cet homme a fait de moi un corps en effervescence, une âme en déliquescence, une existence toute entière dédiée à la jouissance… En quittant le prostitué, j’ai un instant songé à ne pas rendre compte de mon voyage, craignant jalousement que les femmes du monde entier ne se ruent vers 161


cet eldorado où l’amour physique est à son comble, dans cette société faite par les femmes, pour les femmes, avec des hommes jour et nuit à leur service. Je n’avais d’ailleurs plus la tête à la synthèse d’idées ni même à l’écriture automatique. Et puis, fatalement, je me suis dis que cette contrée pittoresque sera tôt ou tard révélée, et que j’aurais perdu l’occasion de publier mon récit ; perdante sur toute la ligne. J’ai repris mes esprits et j’ai poursuivi mon investigation. Ma vie était déjà faite. C’était la 162


vie d’une journaliste citadine heureuse de vivre dans un pays industrialisé et qui n’était pas faite pour s’arrêter à une expérience, une enquête, un reportage, mais qui devait continuer à parcourir le monde, jusque dans ses moindres recoins, pour partager son expérience en témoignant du vécu d’autrui.

Notre semaine passa rapidement. Au dernier jour de notre séjour, pour les 163


quelques femmes qui n’avaient pas fait de leur voyage une unique démarche sexuelle, notre guide nous conduisit au bord d’un lac où un hydravion nous attendait pour nous faire survoler l’archipel dont sont originaires les prostitués.

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Là survivent les derniers Phallotiens qui, traditionnellement, vivent de pêche, de cœur de palmier, de racines, de baies, et 165


exceptionnellement d’œufs de Poulolé (volatile mi poule mi autruche) ou de petits animaux. Le niveau de la mer s’est élevé, engloutissant une bonne partie de l’archipel. Les ressources vitales se font rares. Nous écoutâmes notre guide nous raconter l’archipel et ses habitants : « J’ai découvert cette tribu il y a vingt ans. A l’époque, j’étais encore étudiante, et déjà la tribu survivait péniblement. Un jour un indigène voulu avoir des rapports sexuels avec moi. Il me le fit comprendre 166


en enlevant son pagne et en provoquant instantanément une érection. Face à une telle prouesse, vous imaginez aisément dans quel trouble que je trouvai. Comment était-ce possible ? J’eus réponse à mon interrogation que peu après, une fois l’acte consommé car, avant même que je ne pus opposer un quelconque refus, l’indigène s’était déjà emparé de moi… Ce que je vécu dans ses bras me donna la solution à leurs problèmes : je leur fis entrevoir les possibilités offertes par ce 167


don de la nature. Même s’ils eurent de la difficulté à comprendre que le principe de la prostitution et la notion de marché — émergeant — et de clientèle — internationale —, ils admirent comme une option acceptable le fait de pouvoir survivre d’une disposition naturelle. J’ai tout de suite senti qu’il y avait beaucoup à faire dans le domaine de la prostitution masculine au service des femmes. Je décidai aussitôt de mettre fin à mes études pour faire ma vie auprès des Phallotiens. Je fis découvrir la Virginie 168


SubTropicale à certains de leurs jeunes hommes et d’un commun accord nous mîmes sur pied une « entreprise [de prostitution] au service de l’hygiène sexuelle des femmes ». D’autres suivirent. Au début, ils retournaient sur l’île avec des objets couvrant les besoins de la vie courante, mais depuis, de plus en plus rares sont ceux qui reviennent ici. Ils ont presque tout oublié de leur ancienne condition. Certains parlent de revenir, mais aucun ne s’est exécuté. Certains prostitués m’ont quitté pour exercer en 169


libéral ou bien pour exercer une autre profession, s’exhibant peut-être dans quelques foires du monde, peut-être accaparés par de riches et possessives femmes ; je crains même que certains ne soient contraints par la force à une prostitution clandestine et aliénante, contraints aux pires pratiques sexuelles. D’autres me demeurent fidèles ; par loyauté ou encore parce qu’ils trouvent dans mon établissement des conditions d’exercices favorables, confortables. C’est notamment le cas de Canelle, c’est ainsi 170


que je l’appelle, très affectueusement, le Phallotien qui me révéla à la sexualité phallotienne et qui fait le médiateur entre moi et son peuple. Comme je vous l’ai indiqué en début de semaine, les prostitués que vous avez vus dans la rue ne sont pas de véritables Phallotiens. Ce sont des hommes originaires de Velours ou d’autres villes de la Virginie SubTropicale, ou encore des pays du pourtour de Phallos, des opportunistes qui essaient d’acquérir à bon compte la notoriété des Phallotiens. Ils ont 171


essentiellement pour clientes des femmes de passage qui se laissent tenter ou des touristes qui viennent ici après avoir entendu parler des Phallotiens. Si certains prostitués satisfont ces clientes (surtout les prostitués siliconés), la plupart des clientes gardent le sentiment de s’être fait duper. Pour faire fortune, certains n’hésitent pas à se faire implanter une prothèse gonflable (du genre de celles utilisées pour traiter les impuissances irrémédiables) qui leur permet de provoquer une 172


érection mécanique à volonté (ils se font enlever les corps spongieux de la verge pour les remplacer par deux tubes en plastique ; si vous leur enlevez les tubes, ce qui leur sert de verge est vide ; il ne reste plus que le gland, l’urètre, et la peau autour…). Ils aiment à se distinguer des autres prostituées en mettant leur verge artificielle en état d’érection sous leur pantalon. De plus en plus de jeunes hommes sont des esclaves sexuels sous le joug de réseaux criminels internationaux ; qui les 173


droguent et leur font subir une préparation mentale consistant à renifler longuement des excréments humains afin qu’ils s’habituent à l’odeur de l’entrecuisse féminin. Pour pouvoir bander à la commande, ils s’aident de produits pharmaceutiques, de drogues (certains s’injectent de la cocaïne dans la verge, pratique dangereuse qui peut conduire à la gangrène et à l’amputation), ou de produits irritants qu’ils appliquent sur la verge.

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L’existence de ces prostitués bas de gamme permet de démystifier Velours, et d’éviter ainsi un afflux de clientes et de criminels qui serait néfaste, voire fatal, tant à Velours, à la Virginie SubTropicale, qu’à mon affaire ou aux Phallotiens. Un équilibre est atteint, et même s’il est relatif et fragile, nous nous en portons tous assez bien. Vous brûlez sans doute d’en savoir plus sur l’origine des Phallotiens, comme j’ai moi-même brûlé d’un besoin vital d’en savoir davantage : 175


Je dois avouer n’avoir encore que peu d’explications à vous donner sur l’origine de l’espèce, si espèce il y a, mais un ami universitaire a établi le caryotype des Phallotiens, mettant en évidence des particularités génétiques, des « anomalies génétiques » comme il dit, ayant provoqué des mutations dont l’origine remonterait à l’aube de l’humanité, des anomalies qui prendraient leur source dans l’intense radioactivité naturelle de l’archipel. A notre époque l’existence des Phallotiens ne demeurera pas longtemps 176


connue des seules initiées, et je redoute, tout en le souhaitant, qu’une lumière soit faite sur l’origine des Phallotiens. Je me sens responsable du devenir des Phallotiens depuis le jour où je me suis sentie concernée par leur survie ; et doublement responsable depuis que j’ai prostitué les plus jeunes d’entre eux. La communauté internationale est la plus à même d’assurer cette survie, tout en étant la plus à même de la menacer. Il n’y a pourtant guère le choix : c’est éclairer leur existence ou la condamner. » 177


Terra Nebula, l’île du baiser phallique

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out ce que je sais de cette île, je le tiens d’un explorateur anglophone, Sir Williamson, qui en fit la découverte au ème milieu du XIX siècle, et qui la baptisa « Terra Nebula », en raison de la brume rouquine qui auréole perpétuellement l’île. Terrians fut le nom qu’il donna aux habitants de cette île. De la plume de Sir Williamson je découvris ce peuple, ses us, ses contes et ses légendes, qu’il consigna dans un ouvrage intitulé « Terra Nebula, 178


l’île du baiser phallique » ; une plume datant de 1860. « Il y a environ dix siècles, lors d’une tempête, une famille d’origine insondable s’échoua sur Terra Nebula. Une tempête éclata, la mère se noya et le père, en lui portant secours, périt emporté par une lame de fond. Seuls survécurent les enfants de la famille ; tous deux alors âgés de 5 ans, car ils étaient jumeaux : Siran et Sarie. Comment les enfants survécurent-ils ? Nul ne le sait, mais en grandissant ils 179


éprouvèrent les pulsions que tous les jeunes gens connaissent, et c’est très naturellement qu’ils s’accouplèrent ensemble, au mépris de règles que nul ne leur avait encore inculquées. Leur descendance, elle-même, se reproduisit entre elle ; ainsi que les premiers humains avaient dû le faire avant eux. Le père de Siran et de Sarie était blond, mais leur mère était rousse d’un roux très profond. Siran et Sarie étaient roux d’un roux cuivreux et lumineux. C’est naturellement que cette rousseur fut 180


transmise à leur descendance qui, se reproduisant entre elle, la transmit jusqu’à nos jours. Chez les Terrians la rousseur de la chevelure est d’une telle universalité et la couleur d’une telle constance que, associée à la teinte invariablement ivoire de leur peau, des scientifiques n’hésitent pas à parler de « race rousse » pour désigner la population de l’île. En effet, le mode de reproduction des Terrians fait d’eux un groupe génétiquement pur. Leur patrimoine génétique ne subit aucune 181


mutation à terme, si bien que tous les habitants de l’île ont hérité de la rousseur intense de leurs ancêtres, immanquablement. Aujourd’hui encore, les habitants de l’île ne se reproduisent qu’entre eux, en ne donnant naissance qu’à des jumeaux, exclusivement ; du même sexe ou des deux sexes. Sans être sauvages, les Terrians ne sont pas hospitaliers ; ils sont animés par un instinct tribal très fort, une volonté d’unicité totale, qui ne s’accommode pas des pulsions impérialistes, ou encore 182


destructrices, que connaît le reste de l’humanité, dont, par ailleurs, ils ne veulent rien savoir. Nul n’a jamais vu d’étranger s’unir à une Terrianne, et nulle étrangère ne s’est jamais unie à un Terrian. » « Depuis toujours les Terrians sont végétariens ; ils vivent d’agriculture, ils se nourrissent un peu d’œufs de volatiles, et exceptionnellement de poisson », nous fait savoir Victor Lescude, un ethnologue contemporain. « Ils ont toujours su vivre en autarcie sur leur île, malgré les 183


tentatives répétées entreprises pour rompre leur isolement. Ce qui ne les a pas empêché de développer des technologies écologiques ; usant des énergies renouvelables avec astuce et ingéniosité. » L’île n’a jamais vraiment intéressé le reste du monde car elle ne recèle aucune matière première utile à l’industrie, outre le fait que l’île est peu propice aux escales d’agrément, tant aériennes à cause du relief accidenté, que maritimes à cause de ses récifs, et puisqu’elle est perpétuellement entourée d’une ceinture 184


brumeuse rousse qui doit sa couleur aux gaz émis par le sous-sol marin. Si certains esprits aventureux et disparus l’ont explorée, à ce que narre Sir Williamson, la plupart des marins redoutent la brume et les récifs qui l’entourent.

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Pour ma part, c’est en voilier que j’entrepris de me rendre sur Terra Nebula. Je parvins à l’orée des récifs le 186


33 Octobre 2000, au crépuscule, mais ce n’est que le lendemain, à l’aube, que je me rendis effectivement sur l’île avec une embarcation légère. Lorsque je mis pied à terre, je fus pris d’un étrange et doucereux malaise : le temps semblait s’être arrêté ; et même plutôt décalé. La brume, de tout, m’avait isolé. Plus rien, ou presque, ne me semblait familier. A mesure que je m’avançais vers cet ailleurs inconnu, l’air devenait plus léger. Chargé de senteurs nouvelles, il 187


commençait à déclencher en mon corps un nouveau mode de respiration, un nouveau type de comportement : je me sentais infiltré de toute part par des essences purifiantes qui procuraient à mon esprit et à mon corps une sensation éthérée, une ivresse saine ; j’étais charmé d’un charme qui me fit songer à cette sorte de « baiser phallique » que cette île semblait systématiquement prodiguer à quiconque foulait ses sinuosités. La lumière ambiante était douce, tamisée par une mince nappe nuageuse errant au 188


gré d’une brise tiède. Ici tout me semblait aller de soi lorsque, au détour d’un bois, je fus pris d’un émoi, saisissant jusqu’au malaise, pétrifiant comme un choc culturel. Devant mes yeux ébahis et mon âme troublée, j’assistai à une scène surprenante, pittoresque, palpitante : un homme athlétique était nu, assis sur un rocher couvert d’un coussin végétal… avec, agenouillée entre ses jambes, une femme qui, tout aussi nue, manipulait la verge de son amant, du bout et le long des doigts, du 189


bout des lèvres et du fond de sa bouche, à pleines mains, à pleines dents… dans la paume de ses mains elle massait la verge placide qu’elle malaxait, étirait sur toute sa longueur, jusqu’à l’orée d’une érection qu’elle dissipait en se détournant du sexe et de l’homme, feignant avec détachement un désintéressement… elle revenait ensuite à l’homme et à son sexe et, entre le pouce et l’index elle déroulait le prépuce, nonchalamment, voluptueusement, sur toute son extrême longueur, et l’enroulait vers son extrémité, en des va190


et-vient sensuels, onctueux, l’air fasciné par la magie de cette enveloppe mobile à la dynamique fluide, derrière laquelle se dissimulait sans crainte l’éponge marine qu’elle prenait un instant dans sa bouche avant de le relâcher, la livrant de fait au manchon parcheminé… C’est à ce moment bien précis que s’éclaira dans mon esprit la dénomination secondaire que Sir Williamson donna à Terra Nebula ; qu’il expliqua sans l’expliciter : l’île du baiser phallique. 191


Je savais de Sir Williamson que la flatteuse particularité anatomique de cet homme était une généralité sur l’île : ce prépuce hypertrophié, qui recouvrait dans son entier la verge en érection, créait une sorte de coussinet à la base de la verge décalottée, permettant ainsi à la femme de sentir un contact moelleux sur sa vulve lors de la pénétration, un contact qui était comme un attouchement lesbien, vulve contre vulve,

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lèvres buccales contre lèvres vulvaires. C’est précisément là, lorsque je vis la femme prodiguer une fellation, que « baiser phallique » pris tout son sens : une fellation à un homme doté d’un prépuce assez long pour couvrir généreusement et largement dépasser le gland en érection, cela offre à la femme une sensation d’un baiser sur sa bouche en même temps qu’une sensation d’être pénétrée, l’impression que ses lèvres flirtent avec des 193


lèvres. C’est l’expression parfaite du rapport sexuel : une sensation duale et totale d’embrasser en étant pénétrée. Avec cette sorte de fellation, l’acte sexuel est d’autant plus complet que les lèvres buccales des Terrians sont aussi érogènes que le vagin ; c’est-à-dire aussi peu et tout autant. … la femme jouait, du bout de la langue, avec le bout flasque qui branlait, tanguait, se soulevait et retombait, soumis autant au jeu de la force musculaire linguale que de la gravité terrestre. 194


Visiblement la femme aimait jouer avec le prépuce, le tirer, avec les doigts comme avec les dents, le dérouler lentement, en un va et vient onctueux, le taquiner du bout de la langue, prendre le manchon long entre les lèvres et le sucer comme une sucette, une friandise qu’elle machouillait, doucement, offrant ainsi à la langue et à ses lèvres de délicieuses et subtiles sensations… elle se saisissait des bourses d’une main, et de l’autre la base de la verge, pour tirer le tout vers un infini épidermique qu’elle hydratait de sa 195


bouche goulue, en long, en large, en travers… « Grandit ! Croît ! Pousse ! Déploie-toi ! », semblait dire la femme à la verge, au prépuce, en un dialecte aussi anglophone que mystérieux. La femme tendit sa poitrine et caressa ses tétons avec la longue ouate cutanée qui, au bout de la verge pendait… elle introduisit un téton dans le manchon de prépuce et avec lui, entre pouce et index, le masturba ; c’est la femme qui, avec son téton, pénétrait le prépuce vaginal ! Ensuite elle se redressa et, décalottant 196


d’une main son clitoris érigé, elle le caressait avec la partie mollassonne du prépuce pénien qu’elle pénétra enfin avec le clitoris à demi dressé. Pendant un temps indéfini je demeurai immobile, saisis par la scène splendide. Absorbés par leurs ébats, les amants n’avaient rien remarqué de moi, mais moi je craignais d’être surpris, si bien que je crus nécessaire, plus que bon, de m’en retourner, sur la pointe des pieds, intimement couvert d’extrême émotion, tel un jeune ado197


lescent découvrant pour la première fois l’amour charnel, la sensualité.

Tout dans la réminiscence de cette scène me faisait dire à moi-même : voilà le genre de chose que j’aimerais vivre d’une femme, entre les mains d’une femme, dans la bouche d’une femme, sous le regard d’une femme… En poursuivant mon chemin, la conscience obnubilée, je commençai à entendre des 198


petites voix et de plus grandes… les unes provenaient d’enfants, les autres de femmes. C’était bien cela ! Près d’une vaste cuvette de pierre dépolie, des enfants nus entraient et sortaient de plus petites vasques naturelles pleines d’une eau fumante émanant des profondeurs volcaniques de la terre. Durant le cours instant que dura la charmante scène d’une jeunesse entière, libre et heureuse, je cessais de me sentir étranger, intrus, pour me sentir dans mon élément, ou plutôt, dans le rêve d’une 199


jeunesse entière, libre et heureuse que, de toute ma vie, je n’aurais jamais que caressé avec nostalgie. Le sentiment merveilleux d’avoir atteint le paradis terrestre fut perverti par la vision extrêmement choquante que j’eus de leur intimité, à ces garçons d’abord, à ces filles ensuite : les garçonnets avaient le gland totalement décalotté, tandis que les fillettes étaient totalement dépourvues de vulve. Et mon trouble immense ne s’amenuisa que partiellement lorsque je réalisai que les garçons plus âgés avaient 200


le gland partiellement ou totalement couvert d’un prépuce tandis que les filles possédaient des attributs génitaux tels que les filles du monde en possèdent lorsqu’elles ne sont pas infibulées. Par Victor Lescude j’étais averti des us locaux et des particularités terriannes, mais cela n’empêcha pas qu’il me sembla me trouver dans un monde à l’envers, jusqu’à ce que je vis un groupe de garçons s’adonner à une pratique commune chez les filles et les femmes de certaines ethnies ; l’élongation digitale des peaux 201


vénériennes : les garçons trempaient leurs doigts dans une mixture verdâtre avant de l’appliquer sur leur prépuce pour tirer dessus en le massant. Un jeune homme nu apparût devant moi, le prépuce dansant aussi long que possible, un prépuce distendu autour duquel était enroulé une bague bloquante qui se terminait par un pendentif assez lourd pour tirer sur le prépuce. « What you be y’a ? » « Who you be ? » A l’interpellation froide qu’il adressa à ma personne je répondis en bafouillant que je 202


m’étais égaré sur l’île avec mon voilier, à cause de la brume qui l’entoure, et que je cherchais à savoir où je me trouvais. Des enfants accoururent, suivis de quelques femmes, jeunes et moins jeunes, qui cherchaient à les retenir, et finalement, d’hommes prudents mais décidés. Les femmes mûres avaient des lèvres vulvaires incroyablement longues et massives. Des petites têtes, souvent jumelles, toutes aussi rousses les unes que les autres, et partageant toutes un air de parenté, s’étaient mis en tête de me 203


dévêtir en riant et en se cachant derrière la main qu’ils mettaient devant leurs rires, tandis que les femmes les saisissaient par les bras en les tirant vers elles, moins pour leur faire cesser leurs agissements impudiques que pour leur interdire d’entrer en contact avec l’étranger que j’étais. A peine la présence de ces femmes nues commença-t-elle à me mettre dans un état primal que déjà des hommes vêtus me firent comprendre que je n’étais pas à ma place. Ils ouvrirent une marche en m’incitant à leur montrer 204


mon embarcation, me questionnant à nouveau et avec suspicion sur la raison de ma présence sur l’île, et sur le nombre de personnes qui, selon eux, devaient nécessairement m’accompagner. Nous passâmes devant un village dont les bâtiments étaient fait de pierres et de bois, et nous arrivâmes sur une plage qui donnait sur un ponton. Les hommes me demandèrent de leur montrer où se trouvait mon bateau en me faisant monter dans le leur, un bateau qui était comme une araignée d’eau. Nous longeâmes la côte en nous 205


faufilant entre les récifs, par là où leur densité était moindre, jusqu’à trouver mon embarcation, laquelle fut attachée à l’ « araignée d’eau » qui s’éloigna de l’île. Derrière la brume mon voilier parut bientôt. Les Terrians m’accompagnèrent jusqu’à mon voilier et m’y firent monter en me demandant de ne plus revenir chez eux. Sans se retourner, ils disparurent enfin dans les nébulosités hâlées de Terra Nebula, île secrète que je ne pouvais me résoudre à quitter. Ebranlé par les visions de l’île, je me précipitais 206


sur les ouvrages des explorateurs bienheureux pour me plonger dans ce que je n’avais qu’effleuré et que eux avaient approché, caressé, épousé. Selon Victor Lescude les Terrians naissent décalottés. En grandissant, le prépuce s’allonge. C’est pourquoi les hommes aiment avoir un prépuce long, parce que cela les distingue des jeunes enfants. De même, les filles naissent dépourvues de vulve ; elle se développe à la puberté. Les femmes étirent les 207


lèvres, pas les nymphes, ces dernières entravant et rendent douloureux le rapport sexuel. Les lèvres hypertrophiées produisent aussi le baiser phallique. L’étirement du prépuce se fait naturellement, en tirant dessus, à sec ou bien en usant d’un onguent qui assouplit et détend le derme. Vers l’âge de dix ans, la méthode privilégiée est celle qui consiste à attacher un pendentif au prépuce, un pendentif de masse variable avec l’âge, qui assure 208


un étirement continu assurant l’allongement constant de la peau. Pour contraignante que soit cette pratique lorsqu’elle n’est pas associée à une séance ludique, elle s’inscrit aisément dans une habitude qui devient indispensable à l’équilibre psychique de chacun. Celui qui, quotidiennement, ne consacre pas un moment à son prépuce, ressent rapidement un manque, un malaise diffus. Voyant certains enfants peu enclins à étirer leur prépuce, certains mem209


bres de la communauté proposèrent de mettre fin à ces exercices, mais les défenseurs du rite rappelèrent qu’il s’agissait, en plus d’une pratique à finalité sexuelle, d’un droit accordé à chacun de passer avec lui-même un moment intime, un moment de soin et d’attention porté à soi, un moment pour se ressourcer dans le calme, le bien-être, la sérénité. Il y a dans cette pratique une contrainte prophylactique contre le mal-être général consécutif au manque d’égard 210


pour soi. La devise est : prendre soin de soi pour ne pas se sentir négligé, abandonné de tous, ou dépossédé de soi. « Go you do your dilam » (« va faire ton dilam ») disent régulièrement les mères aux garçons qui traînent, inoccupés, l’air désœuvrés, et d’ajouter, pour les enfants récalcitrants, « itis for your good » (« c’est pour ton bien »). Malgré les explications que donne Victor Lescude, je ne saisis pas vraiment pourquoi personne ne s’intéresse à cette île, 211


et surtout, à ces habitants. J’ose une hypothèse qui me fait frémir : et si cette île était un laboratoire grandeur nature, un laboratoire où l’on se livre à des expériences de génie génétique ? ! Mais comment expliquer, alors, l’existence séculaire, avérée ou supposée, des Terrians ? Je n’ai pas réponse à fournir, mais je résolus à quitter Terra Nebula en ayant trouvé le moyen de me sentir près d’elle : j’ai décidé de répandre la pratique fascinante de l’embellissement du prépuce, j’ai décidé de faire fabriquer des 212


bijoux péniens, notamment des bijoux qui permettent d’allonger le prépuce par étirement, à destination des hommes dont le prépuce dépasse le gland d’au moins 1 cm, une population qui atteint les 10 %.

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Au nom des enfants

I

l existe un monde merveilleux, sur une planète bleue, où les enfants sont maîtres et esclaves, comme des rois sans couronne, des dieux adulés et blasphémés. Le passé, le présent, le futur, en ce monde le temps même leur est tout entier dédié. Tout en tout est à leur honneur ; à leur bonheur comme à leur malheur. « Pour les enfants nous naissons et nous mourons. Pour des enfants nous nous 215


aimons et nous reproduisons. Pour nos enfants nous étudions et nous travaillons. Pour les enfants nous guerroyons et nous pacifions. Pour leurs droits de l’Homme nous mentons, nous trichons, nous soudoyons, nous falsifions. Pour leur éducation et pour leur garde nous nous persiflons, nous médisons, nous accusons, nous déchirons, nous disputons, nous empoisonnons. Pour que chacun de nous, à nos propres enfants, puissions offrir les plus beaux cadeaux, nous nous abusons,

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nous volons, nous usurpons, nous asservissons. Pour preuve ! dans tout ce que nous faisons nous les impliquons ; pour tout et pour rien, de l’amour à la guerre. En tout ce que nous faisons, pour nos enfants nous voulons la paix, pour nos enfants nous faisons la guerre. Jamais nous ne les maltraitons mais à jamais nous les éduquons, les modelons, les forgeons, les guidons ; à grands coups de martinet, à grands coups de ceinturon. Pour l’amour, la beauté, la gloire et la 217


santé, pour l’avenir de nos enfants nous les circoncisons, les fouettons, les matraquons, les houspillons, les harcelons, les molestons, les flagellons, les lapidons, les sodomisons ; par la sodomie, par la circoncision, nous leur montrons la voie divine, le droit chemin, la raison pure et la morale modèle. Hé ! Nous donnons la vie à nos enfants, c’est bien la preuve que nous les aimons ! Non ? Et comme nous leur donnons la vie, nous estimons qu’il est en notre droit de la leur reprendre ! en entier ou en partie, 218


par meurtre ou par mutilation. De nos enfants nous nous octroyons le droit de faire ce que bon nous semble pour eux. Alors, pour que loin de nous ils soient bien, nous les abandonnons, à leur sort, à la rue, aux institutions. Nous les vendons aux proxénètes, nous les louons aux pédophiles, nous les livrons aux circonciseurs, et nous participons à ce qu’ils leur font… parce qu’ils nous le doivent bien, puisque nous le valons bien. Chez nous les enfants sont des rois esclavages de nous qui voulons

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tous êtres des rois esclaves de nos enfants. Des dilemmes métaphysiques aux questions pratiques, nous pensons « enfants » ; tout ce que pensons, pour nos enfants nous le pensons, ce tout ce que nous faisons. Un logement nous demandons ? Pour nos enfants ! De l’argent nous demandons ? Pour nos enfants ! Des vêtements nous demandons ! Pour nos enfants ! De la nourriture nous demandons ? Pour nos enfants ! Tout ce que notre bouche 220


réclame, et tout ce qu’elle vomit aussi, c’est pour nos enfants, pour nos enfants, pour nos enfants, pour nos enfants… tout pour eux et rien que pour eux ! Et quand des coups de couteau nous leur portons, ou de poings, ou de bâton… grand dieu ! c’est que nous les aimons ! De tout notre cœur, de tout notre corps, plus que nous-mêmes, plus que tout nous, en notre âme et en notre conscience, en notre corps et en notre sexe, nous aimons nos enfants.

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O grand dieu ! Que ferions-nous sans nos enfants, et que serions nous sans eux ? La vie, non ! notre vie, ne saurait se concevoir sans les enfants, sans nos enfants ; la vie et la mort aussi, notre vie et notre mort surtout. »

[C’est ainsi que, sur le parking d’un hypermarché, tandis que je ne m’étais pas encore garé, un Noir m’aborda un jour, tenant une feuille dans ses mains. Il 222


commença par me demander de bien vouloir signer ce qui était une pétition contre les mines antipersonnel, en précisant « pour les enfants » tandis que je détournais la tête pour manœuvrer, et puis, voyant mon intérêt suscité pour sa photocopie au logo non identifié, il enchaîna sur une souhaitée, une bienvenue, une nécessaire participation financière de ma part ; deux personnes avaient déjà signée et contribué pour un montant respectif de 20 et 30 euros. A peine ai-je commencé à émettre des réserves sur la 223


façon de procéder que déjà le personnage me remercia avec empressement. Il faut dire qu’un agent de sécurité venait vers lui et son comparse pour leur interdire tout démarchage. Tous deux s’éloignèrent sans se faire prier, tandis que l’agent l’assurait à son collège : « C’est de l’arnaque. »]

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Un monde merveilleux

O

ù suis-je ? Mais où suis-je donc ? ! Aaarrgh ! J’étouffe ! pris dans une terrible angoisse, une tempête d’émotions, une ivresse de sentiments, une nuée d’idées. Je suis émerveillé ! tout à la fois émerveillé et angoissé, car je suis né dans un monde merveilleux. C’est un monde construit rempli d’une pléthore d’objets. J’en suis émerveillé, mais également extrêmement angoissé, 225


car j’ignore totalement comment ces objets ont été faits. Je me sens si petit face au moindre de ces objets ! Par quel miracle les êtres de cette planète parviennent-ils à élaborer tous ces objets ? ! Ah oui ! vraiment, l’existence de ces objets est à peine croyable, mais plus incroyables encore sont les faits qui se déroulent en ce monde merveilleux : décapités, sexuellement mutilés, amputés, éventrés, égorgés, brûlés, accidentés, fracturés, écorchés, saignés… atteints 226


par des pestes, des choléras, des lèpres, des dysenteries, des gales, des grippes, des paludismes, des tuberculoses, des fièvres hémorragiques… comment tout cela peut-il exister ? Comment ? ! Mais comment donc ! ? si ce n’est du fait d’un monde parfait. C’est au milieu de cette perfection que se trouve un objet plus fantastique encore que tous les objets que j’ai jamais pu voir : un objet parfait. Cet objet contient tous les autres objets, et pas seulement les objets, et pas seulement les personnes… 227


Cet objet peut contenir tout ce qui peut se concevoir ; tous les rêves, tous les désirs, toutes les ambitions, tous les trésors d’imagination et tous les fonds de perversion. Cet objet fantastique se nomme « Dieu » : il change de forme en passant de main en main, et les bouches des mains qui le tiennent disent de lui énormément de choses, et des choses aussi grosses que lui. Au début je ne voyais pas cet objet. J’en avais pourtant énormément entendu parlé ; tout le monde parle à sa place, car 228


cet objet est muet, et aussi sourd, je crois. Je peux même dire que cet objet fait un bruit de tous les diables — un bruit de tonnerre, un bruit de guerre — ; tellement j’en ai entendu parlé. Malgré la tonitruante manifestation divine, je ne voyais vraiment pas en quoi consistait ce « Dieu ». Ce soir pourtant, dans le fabuleux poste de télévision, j’ai enfin vu le « Dieu », dans toute sa splendeur, en 16 millions de couleurs : j’ai vu des êtres tourmentés par des maux invisibles, ravagés par des maladies mortelles, 229


rongés par des créatures microscopiques, dévorés par des animaux féroces, brûlés par des laves, des essences, ou encore des gaz, pulvérisés par des explosions, des éclats de matériaux… Alors je me suis souvenu des propos d’un individu essayant de me convertir en la croyance en son dieu, en me montrant combien, par leur magnificence, les objets courants étaient si fabuleux qu’ils ne pouvaient avoir été élaboré que par un dieu… Et là j’ai eu une révélation : il faut bien, oui, qu’un Dieu se cache derrière tout cela. 230


« Dieu » est lèpre, « Dieu » est peste, « Dieu �� est gale, « Dieu » est choléra ! Oh oui : « Dieu » est tout cela !

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L’origine de la fin du monde

U

ne maladie dite « orpheline » sévissait discrètement en ces temps où les laboratoires pharmaceutiques se préoccupaient exclusivement de rentabilité, de « marché » ; démarche, sinon louable ou légitime, au moins compréhensible à un esprit épargné par les maux de la naïveté. Cette maladie était si peu connue et donc si peu diagnostiquée comme telle — en fait, elle se confondait avec une autre, anodine, qui partageait avec elle 232


quelques symptômes derrière lesquels elle dissimulait sournoisement certains autres — qu’elle put se répandre au nez et à la barbe de tous. Cette maladie se confondait tant avec sa semblable que, même en ce temps où les autorités déclarèrent une situation de pandémie, on croyait stopper sa progression en faisant usage d’une médication prévue pour sa jumelle. En fait, loin d’être éradiquée, cette maladie se renforçait en évitant de se manifester : cette maladie, en effet, se caractérisait par le fait 233


qu’elle ne donnait naissance à aucun symptôme autre que celui de la maladie qu’elle simulait. Sans s’en douter, le corps médical était confronté à une maladie qui ne disait pas son vrai nom, qui ne montrait pas son vrai visage, et qui faussait sa trace d’une façon que l’on ne saura jamais. C’est en effet d’une maladie rare, une maladie dont nul ne s’occupe parce qu’elle ne concerne personne, c’est d’une de ces maladies plus taboues que les maladies les plus taboues qu’est venue la fin du monde. 234


L’humanité avait une épine sous le pied, une épine dont elle n’a pas su mesurer les dangers, car cette épine ne faisait pas le mal que l’humanité savait reconnaître comme tel. Et moi je me trouvais là, aux premières loges, admirant la débâcle humaine avec une doucereuse satisfaction comme sirotant sous un soleil tendre la plus délectable des boissons. Au début, je me crus le seul atteint par le Mal incurable, mais bientôt, très heureusement, je vis qu’il n’en était rien : tout autour de moi je vis périr les gens, les uns 235


après les autres, dans les cris et l’effroi, la peine et les larmes. Des plus humbles aux plus arrogants, tout le monde finissaient par courber l’échine, déteindre, et se taire, totalement atterré. Plus que les humbles, ce sont les arrogants qui étaient les plus plaisants à voir vaciller et trépasser. Certains, oscillant jusqu’à leur dernier souffle entre fanfaronnade et désolation tandis qu’ils croulaient sous la fange des poltrons tétanisés, persistaient dans l’arrogance en clamant haut et fort qu’ils « emmerdaient » la vie, la mort, et 236


tout le monde, braillant orgueilleusement des « nique ta mère », « nique tes morts », « circoncise ta mère », « circoncise ton dieu ». D’autres perdaient spontanément leur habit d’insolence, de mépris, de cynisme, et d’aisance. Ils cessaient de surfer avec allégresse sur le flot des malheurs, pour disparaître avec pâleur dans la marée de leur sinistre petit désarroi. Devant ce spectacle enchanteur, je fus pris d’extase, et je pus éprouver le bonheur infini du mysticisme le plus absolu ! 237


Je faisais Un avec le Tout. Je n’étais plus moi, j’étais l’Univers, fondu dans la Nature qui œuvrait à son œuvre courante avant d’en venir à son grand œuvre, à son chef d’œuvre, à cette œuvre humanitaire qui prenait son essor en moi, en chacun de mes pas immobiles, dans la dimension illimitée du dessein suprême. La jouissance pure, la jouissance extrême, la jouissance interminable ! qui prit fin avec un constat : Pour autant que je pus le voir de mes yeux arpentant avidement et inlassable238


ment le monde vidé de son espèce humaine, j’étais le seul rescapé d’une maladie qui refusait de m’emporter, mais qui me disait tout bas ce que je n’avais pas entendu du haut des sept milliards d’humains trépassant au rythme de mes pas étourdis, fiévreusement lancé à la recherche de la dernière trace de vie ; porteur sain d’un fléau admirable que je dus me résoudre à baptiser de mon nom : c’est de moi, en effet, qu’est venue la fin du monde, la fin des temps tant attendue, tant promise, tant prédite, et tant 239


redoutée… de mes rancœurs, de mes dépits, de mes aversions, de mes ressentiments, de mes objections, de mes révoltes, et de mes désirs, de mes pensées, de mes rêves, de mes ambitions… de ma vie consacrée à exécrer l’espèce humaine et à lui souhaiter l’anéantissement, l’éradication, l’extermination pure et simple. Le constat fut limpide, éclatant de blancheur : JE, SUIS LA FIN DU MONDE !

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ISBN : 2-914776-01-2 Editions de l’Eau Régale © Juin 2003


X² = -4