Page 1

N° 96

Pratique

ARTS

DES

SCULPTURE

Un bestiaire de métal

Venise La Sérénissime vue par 15 artistes • Duo à Venise : C. Graniou et D. Dumont •

DOSSIER

GUIDE PRATIQUE p. 43

LE FUSAIN

DE A À Z

Fabrication & utilisations à la loupe

Aquarelle : paysage monochrome Bouquet de roses au pastel sec Test comparatif : Cobra / Artisan Buste en ombre et lumière à la plume Huile au couteau : composition culinaire

Ses forêts enchantées C. GUIBERT

La magie du blanc L 14786 - 96 - F: 6,50 € - RD

Inspiration à

ÉRIC ROUXFONTAINE

BIMESTRIEL - 28 JANV. 25 MARS 2011 - 6,50 €

FRANCE MÉTRO : 6,50 €- CH : 13,00 15,00 FS - GR : 7,80 €- PORT. CONT. : 7,80 €- SPM : 7,80 €- DOM : 6,50 9,50 €- TOM : 1100 CFP - CAN : 12,50 $ CAN - MAR : 57 DH - MAY : 8,50 €- BEL : 7,80 €- ESP : 7,80 € - LUX : 7,80 € - ITA : 7,80 €- TUN : 7500 DTU - ALG : 400 DA - CFA surface : 4500 CFA - CFA avion : 5100 CFA

peinture, sculpture, gravure


Édito

Pratique

DES

ARTS

peinture, sculpture, gravure

C’est le regard qui fait l’art une personne qui lui reprochait de ne pas inclure de personnages dans ses clichés majestueux de paysages américains, Ansel Adams répondit qu’il y en avait toujours deux : le photographe et le spectateur. Cette anecdote reste tout aussi valable en peinture. La beauté réside dans les yeux du spectateur dit-on, mais aussi dans le regard de l’artiste. Prenez ainsi les artistes au sommaire de ce dernier numéro de PDA : peut-on aujourd’hui se rendre à Venise – à laquelle nous consacrons notre portfolio – sans penser aux multiples peintres qui, depuis Canaletto et Turner, ont magnifié les charmes de la Sérénissime? Prenez également Jenny Jacottet et Viviane Cizinski : travaillant la sculpture animalière pour la première et le corps humain en peinture pour la seconde, ces deux artistes se sont réapproprié ces thèmes séculaires en y apportant leur propre touche, éminemment personnelle. Prenez enfin Éric RouxFontaine, une des « valeurs montantes » de la peinture de paysage : enrichi par ses fréquentes pérégrinations de l’Inde jusqu’en Amazonie en passant par les Carpates, il a créé sa vision organique et imaginaire de la jungle. A priori, peu de points communs entre tous ces artistes. Et pourtant, au-delà de leurs différences stylistiques et techniques, ne sontils pas unis par leur ferme conviction qu’un tableau, ou une sculpture, appartient avant tout à celui qui le regarde? Laurent Benoist

N°96 Sommai JENNY JACOTTET

Acier aérien

À

48 PORTFOLIO

6

Venise éternelle

À la rencontre des artistes… 22 Technique mixte 38 L’univers des couleurs Rencontre ÉRIC ROUX-FONTAINE

Toutes les nuances du blanc CLAUDE GUIBERT

Ce peintre voyageur à la sensibilité orientale offre un réenchantement du monde dans des œuvres qui réinventent la Nature.

Elle sublime la blancheur des fleurs dans des vues en macro aux cadrages audacieux.

30 Technique mixte

43 Un sujet, un artiste

VIVIANE CISINSKI Confidence des corps

Gastronomie et gourmandises PIERRE DE MICHELIS

Matières, lignes et couleurs pour exprimer une charge émotionnelle : le rapport sensuel des corps le temps d’une étreinte.

Peintre de ville et de paysage, il s’est laissé tenter par la représentation de l’art culinaire.

34 Chef-d’œuvre à l’étude 48 L’aventure de la création La naissance de Notre couverture : Christian Graniou, les Deux Gondoles. Aquarelle, 90 x 64 cm. D. R.

4

Pratique des Arts n° 96 / Février-Mars 2011

LA PEINTURE DE PAYSAGE Poussin, Le Lorrain, Carrache et l’invention du paysage classique au XVIIe siècle.

Sculpture JENNY JACOTTET

Fascinée par la danse, elle a cherché à traduire finesse, mouvement et légèreté en sculpture : l’acier soudé s’est imposé.


ireSommaire Olympie, Izmir, Istanbul, Dubrovnik…

DOSSIER FUSAIN Découvrez les secrets de fabrication et l’utilisation de ce bout de saule carbonisé, outil ancestral de dessin, qui offre aux artistes toutes ses nuances de noir.

(+ d’infos p. 70)

60 Rencontre

ÉRIC ROUX-FONTAINE

22

CLAUDE GUIBERT

Zoom sur le blanc ÀD

ÉT AC

HE

R

Le guide pratique Rendez-vous pages 42-43

Découverte 16 Portfolio Venise éternelle ! À quelques semaines de l’ouverture du Carnaval, balade à Venise avec des artistes de tous horizons .

12 La vie des arts en région

38

Pour plus d’infos www.pratiquedesarts.com Toutes les coordonnées des artistes rencontrés dans le magazine, 1 000 adresses d’événements culturels près de chez vous…

Ne manquez pas l’actualité culturelle

54 Regards croisés

des quatre coins de France et d’Europe. ABONNEMENT EXPORT

Venise en duo CHRISTIAN GRANIOU/DANY DUMONT

Espace lecteurs

Elle peint à l’acrylique, il est aquarelliste ; ils nous livrent leur vision de la Sérenissime.

20 Shop’art

(frais d’envoi inclus)

68 Courrier des lecteurs

Belgique, Pays-Bas, Luxembourg Espagne, Portugal, Italie Allemagne, Royaume-Uni, Autriche, Danemark Suisse

60 DOSSIER

72 Nos lecteurs ont du talent

Canada, USA

TOUT SAVOIR SUR LE FUSAIN

74 Votre librairie artistique

De la culture du saule par la famille Coate à l’atelier d’Alison Lambert qui exploite ses nuances de noir.

80 Petites Annonces

1 AN

2 ANS

41,90 € 41,90 € 41,90 € 45,00 € 46,90 €

79,00 € 79,00 € 79,00 € 85,00 € 90,00 €

Pour vous abonner, reportez-vous en page 82.

POUR TOUTES QUESTIONS : 00 33 549 900 916 OU PAR E-MAIL À : abonnement@pratiquedesarts.com

Pratique des Arts n° 96 / Février-Mars 2011

5


Portfolio La belle Venise

Venise éternelle Depuis Titien, le Tintoret, Turner et Monet, Venise n’a de cesse de captiver les peintres. Que ce soit son ambiance lumineuse ou les reflets des palazzi dans le Grand Canal sillonné de vaporetti, ils sont nombreux encore aujourd’hui à se confronter à ce motif qui semble être un passage obligé en peinture.

François SPREUX francois.spreux.free.fr LISIEUX – FRANÇAIS, NÉ EN 1955 « Je me suis inspiré d’une photo de costume, d’une photo personnelle et d’un petit papier froissé. J’avais envie de travailler sur les matières d’un déguisement de carnaval tout en racontant une histoire romantique. »

Rendez-vous manqué. Acrylique, 33 x 24 cm.

6

Pratique des Arts n° 96 / Février-Mars 2011


Javier TORICES www.javiertorices.com MADRID – ESPAGNOL, NÉ EN 1968 Dans ses tableaux, Javier Torices représente la nuit, à l’aide de la technique du sfumato. Lorsqu’il peint l’eau, il lui donne l’aspect d’un paysage fait d’émotions et d’immensité.

Aguas venecianas. 150 x 60 cm.

Paul JACKSON www.pauljackson.com MISSISSIPPI – AMÉRICAIN, NÉ EN 1968 Depuis qu’il est sorti diplômé en beaux-arts de l’Université de Mississippi en 1992, Paul Jackson a remporté de nombreux prix. Pour ce membre de l’American Watercolor Society, « l’aquarelle est un processus lent, avec la couleur travaillée graduellement, couche après couche. Une grande peinture peut demander six mois de travail ».

Floating Palace. Aquarelle, 56 x 27 cm.

7


Portfolio La belle Venise

Thierry DUVAL www.aquarl.free.fr PARIS – FRANÇAIS, NÉ EN 1968 Avec une facture proche de l’hyperréalisme, Thierry Duval traduit des ambiances colorées où la lumière, comme un liant, vient unifier la scène. Paris et Venise sont les deux thèmes qui reviennent le plus fréquemment dans ses œuvres.

Gondoles nostalgiques. 55 x 75 cm. Exposition des aquarelles sur Paris, Venise, et Saint-Tropez, du 11 au 25 février (vernissage le 10 février). Galerie Éphémère 77, rue Lepic 75018 Paris.

Aimé VENEL

8

www.aimevenel.com

Laurent PARCELIER

www.parcelier.fr

PARIS – FRANÇAIS, NÉ EN 1950 « Je souhaite convier le spectateur à un voyage magique à Venise, en révélant la lumière unique d’une ville qui danse sur l’eau, au rythme coloré de son carnaval. »

MONTOIRE-SUR-LE-LOIR – FRANÇAIS, NÉ EN 1962 « L’eau et le ciel, travaillés d’un même élan, sont la base de ma vision sur Venise. Les bâtiments viennent alors, parfois, couper ce lien au gré des architectures tout en gardant à l’ensemble fluidité et harmonie. »

Le Carnaval impérial. Huile sur bois, 146 x 114 cm.

Reflets sur Venise. 2010. Huile sur toile, 60 x 73 cm.

Pratique des Arts n° 96 / Février-Mars 2011


Juan TIJERAS www.juantijeras.com ALMERIA – ESPAGNOL, NÉ EN 1959 « Dans mes aquarelles réalistes, je cherche à capter la lumière et l’atmosphère de lieux où je me sens bien, comme ma Méditerranée et bien sûr Venise, terre de peinture. »

Canal de Venecia. 2010. Aquarelle, 50 x 70 cm.

Claude MANESSE

www.manesse.eu

MONTRÉAL – FRANÇAIS, NÉ EN 1939 « En 1970, j’ai eu un coup de cœur pour les ruelles du Ghetto, le linge qui pend dans les rues, les petits canaux. Je n’étais pas intéressé par la place Saint-Marc et autres lieux touristiques. Le côté tragique de cette ville me fascine. »

Marché aux poissons. 2009. Huile, 75 x 75 cm.

Christine ATKINS

www.christineatkins.com.au

BRISBANE – AUSTRALIENNE, NÉE PRÈS DE LONDRES « Durant mon voyage à Venise, je dessinais le matin entre 5 h 30 et 8 heures. Le reste de la journée était passé à flâner à la recherche d’endroits à peindre dans la lumière du matin ou de la fin d’aprèsmidi. J’ai ainsi passé deux semaines à remplir mes carnets. »

Burano Island. Pastel, 48 x 38 cm.

Pratique des Arts n° 96 / Février-Mars 2011

9


Portfolio La belle Venise

Paul BILLARD www.artactif.com/billard SAINTE-LUCE-SUR-LOIRE – FRANÇAIS, NÉ EN 1950. Il peint Venise d’imagination, dans une frénésie de couleur et de mouvement. L’artiste confesse n’y être pas retourné depuis vingt ans. Ses œuvres attestent ainsi de la force du souvenir.

Carnaval de Venise. 2008. 50 x 70 cm.

Oscar VILLALON www.oscarvillalon.org MADRID – CHILO-ESPAGNOL, NÉ EN 1972. « Venise, c’est l’ouverture aux rêves, à d’autres cultures, rendue possible grâce aux merveilleux voyages de Marco Polo. C’est aussi Titien, l’école vénitienne et sa grande tradition esthétique, mais surtout le grand Canaletto, chroniqueur de toute une époque et narrateur de sa ville natale comme lieu de toutes les passions humaines. »

La Piazzetta. 2008. Huile sur toile, 100 x 130 cm.

Annick BERTEAUX www.aquarelles-berteaux.com LE PLESSIS-TRÉVISE – FRANÇAISE, NÉE EN 1951. « Me perdre dans Venise” la Magique”, y découvrir des lieux enchanteurs loin des tumultes touristiques a été une belle révélation. Ciels cléments ou ambiance brumeuse, Venise multiplie les visages. Scintillante, elle reflète son architecture dans un clapotis symphonique et se nimbe de mystère au coucher du soleil. »

San Giorgo depuis le campanile. Aquarelle, 35 x 48 cm.

10

Pratique des Arts n° 96 / Février-Mars 2011


Paul DMOCH www.artmajeur.com/aquarelliste BRUXELLES – NÉ EN 1958

EN

POLOGNE

« Ce n’est pas le sujet architectural en soi qui m’intéresse, mais plutôt l’empreinte lumineuse qui s’en dégage… Autrement dit, je suis fasciné par la manière dont la lumière révèle les volumes et les courbes. J’aime donner à voir, par l’aquarelle, l’âme d’un lieu. »

Jardin de sculptures, Venise. Aquarelle, 38 x 57 cm.

Marie-Claire HOUMEAU www.artpeint.com JAPON – FRANÇAISE. Cela fait maintenant dix ans que Marie-Claire Houmeau peint, et elle se consacre exclusivement à sa passion depuis 2002. Elle peint aussi bien à l’aquarelle qu’à l’huile, deux techniques avec lesquelles elle magnifie l’architecture de la Sérénissime.

Cour a ̀ Venise.

2008. Huile, 38 x 46 cm.

Pratique des Arts n° 96 / Février-Mars 2011

11


couleurs Claude L’univers des découverte Didier Grare Guibert

À la recherche des valeurs

Toutes les nuances

38

Pratique des Arts n° 96 / Février-Mars 2011


du blanc Pour l’artiste, il n’est pas besoin d’être une amoureuse des fleurs pour prendre plaisir à les peindre. Savoir les regarder, apprécier leur infinie variété mais surtout trouver le moyen de les sublimer : de cadrages audacieux en fine exploration des blancs, elle nous explique comment elle en a finalement fait son sujet de prédilection. Texte et photos : Stéphanie Portal.

Tulipes blanches et jaunes. Huile, 100 x 100 cm.

FAIRE COHABITER LES SUJETS La luminosité ainsi que le contraste entre jaune et blanc sont les deux éléments qui m’ont attirée vers ce sujet. Je suis allée acheter ces tulipes chez le fleuriste et les ai volontairement disposées en deux rangées. La difficulté, lorsque l’on se trouve face à un bouquet de fleurs identiques, est de donner de l’importance à chacune tout en créant un tout. Le bouquet doit former une fleur unique, non un assemblage composite.

Composition Le bouquet occupe bien l’espace et forme une composition équilibrée sans pour autant créer de systématisme. Les couleurs chaudes et froides s’organisent harmonieusement. Pour donner plus d’intensité, j’ai coupé les bords du sujet, laissant les fleurs sortir hors cadre. Le regard rentre ainsi mieux dans la toile.

Lumière Les tulipes blanches sont marquées de reflets jaunes et chauds. Celle qui s’avance au premier plan reçoit une lumière plus rosée due à l’éclairage et que l’on retrouve, de manière plus subtile, sur les tulipes jaunes. Les ombres plus froides du fond permettent de marquer la profondeur. Pour faire paraître les pétales plus blancs, je les ai refroidis de bleu.

Zoom Je me souviens de cet élève à l’atelier de Lesbouni, qui avait tendu au mur le dessin immense d’une omoplate d’oiseau. Ainsi agrandi, le motif devenait tout autre chose. Je m’en suis rappelée beaucoup plus tard quand je cherchais un moyen de dépasser la simple représentation de la fleur. Mais on n’agrandit pas n’importe quoi : de par leurs formes rondes, les fleurs s’y prêtent bien. Et pour laisser du recul au spectateur, je ne dépasse par le 80F, un 50F ou un 100 x 100 cm étant parfaits.

Claude Guibert

C

elle qui s’était jurée ne plus jamais y toucher, après sept années passées à en dessiner à la chaîne pour une société textile, s’est fait une raison : c’est bien dans le thème des fleurs qu’elle excelle. Un ami venu dîner un soir à la maison l’a remise sur la voie et, si elle s’y est engagée à contrecœur, elle a bientôt réalisé qu’elle avait affaire là à un sujet inépuisable. Pour qui aurait besoin de s’en convaincre, il n’est qu’à se rendre à l’incontournable marché aux fleurs de Nice. Là, l’artiste a pu y découvrir « mille sortes de pivoines, des violettes aux noires, épanouies ou en bouton, avec leur cœur jaune ou pourpre et leurs pistils chevelus… » Les photographiant sous toutes les coutures et les lumières possibles, elle cherche ensuite un « coup de cœur » avant de se jeter à l’eau sur un châssis au format imposant. Cadrage audacieux, vision rapprochée semblent ensuite leur donner une réalité autre, « une manière de les sublimer ». Se souvenant un jour de cette élève présentant à l’assistance un paysage de neige sur fond blanc, elle s’est lentement laissée séduire par les variétés blanches. Celle qui s’habille tout de noir avoue « aimer le blanc mais surtout les nuances du blanc ». Ses premières fleurs furent donc réalisées sur un fond clair avant qu’elle ne découvre qu’un fond sombre avait le pouvoir de révéler les blancs de manière bien plus subtile. Tout repose ensuite sur la lumière qui jette un voile froid ou chaud sur les pétales et transforme leurs teintes en une infinie variété de nuances rosées, bleutées ou vertes. C’est par un long processus en lavis superposés que Claude Guibert s’attelle alors à révéler leur beauté avec poésie et délicatesse.

PORTRAIT Après avoir appris le dessin à l’Académie Colarossi, Claude Guibert a intégré un atelier de dessin pour textile et, pendant sept ans, dessine des fleurs, notamment du liberty, seul style pour lequel elle se sent véritablement douée. Elle arrête pour se consacrer à sa famille puis devient coloriste pour les illustrations de son mari. Ce n’est qu’en 1989 qu’elle reprend la peinture et s’attache au thème des fleurs, qui lui donne beaucoup de satisfaction. Elle est représentée par les galeries Anagama (Versailles) et Marie-Claude Goinard, à Paris (www.galerie-mc-goinard.com). Pratique des Arts n° 96 / Février-Mars 2011

39


couleurs Claude L’univers des découverte Didier Grare Guibert

La série des pivoines Pivoine blanche. Huile sur toile, 81 x 100 cm.

40

TROUVER SON SUJET

Créer un fond sombre

De passage à Nice, j’en ai profité pour me rendre sur le marché aux fleurs et acheter toutes les pivoines que j’ai trouvées. Je les ai ensuite photographiées pendant cinq jours. De toutes les variétés, couleurs et formes choisies, je savais qu’une seule me donnerait envie de la peindre. Je mitraille mon sujet au numérique en lumière naturelle et en me focalisant sur la composition. Je multiplie les points de vue (plongée et contre-plongée) et, comme Monet, reviens à différentes heures de la journée afin de saisir des lumières variées. Je suis aussi tous les stades de leur épanouissement. Sur une sélection d’une trentaine de photos, je cherche celle qui va susciter un véritable coup de cœur.

Je pars d’un fond teinté à l’acrylique : gris, bleu ou brun-rouge selon le motif. Puis je dessine mon sujet au crayon blanc à partir de la photo agrandie ou en m’aidant d’un projecteur sur le principe de la chambre claire. Parfois, j’ajoute à ce fond des dégoulinures et taches à l’huile.

Pratique des Arts n° 96 / Février-Mars 2011

Reporter le dessin Dès la prise de la photo, j’ai envisagé mon motif de manière abstraite. Je le dessine sur la toile grâce à une méthode qui implique le cerveau droit et donne priorité aux volumes sur les contours, invisibles dans la réalité. En effet, un motif n’existe que par rapport à celui qui se trouve à côté.


Pivoine rose. Huile sur toile, 100 x 100 cm.

Travailler nuances et valeurs

Ma palette

Pour obtenir des teintes intéressantes, je mélange généralement trois couleurs : deux froides et une chaude, ou le contraire. Tous les mélanges se font sur la palette, de manière intuitive et à mesure de mes besoins. Je travaille motif par motif, sans ordre préétabli, tout en essayant de globaliser. Couleurs et valeurs sont donc montées en même temps, par succession de lavis superposés.

Elle se compose principalement de rouge indien, de violet de Bayeux (aujourd’hui disparu, remplacé par un violet-rose), de jaune de Naples clair et d’ocre jaune pour un bel orangé. Parmi les couleurs froides, j’utilise du bleu de manganèse, de l’outremer clair et, en quantité minime, du vert cinabre clair. Le sépia et / ou la terre d’ombre me sont indispensables pour salir toutes ces couleurs qui ne sont jamais utilisées pures. Si je n’emploie jamais de noir, je le fabrique parfois par mélange. Enfin, le blanc intervient en fin de travail pour les rehauts.

Aller plus loin Poser les bonnes teintes et les bonnes valeurs ne veut rien dire : la phase la plus délicate intervient lorsque tout est installé. Lentement et en prenant du recul, il faut alors tout remodeler et redessiner : corriger les températures, affiner les dégradés, adoucir les passages, faire tourner les pétales, suggérer leur transparence, etc. C’est un travail de précision.

Pratique des Arts n° 96 / Février-Mars 2011

41


couleurs Claude L’univers des découverte Didier Grare Guibert

Tête de géranium blanc. Huile sur toile, 100 x 100 cm.

UN SUJET COMPOSÉ Alors qu’une pivoine possède énormément de pétales, un géranium n’offre pas grand-chose à raconter. Au lieu d’une seule fleur, j’ai donc opté pour une tête qui donne l’occasion à l’œil de se promener à l’intérieur de l’inflorescence. J’aime ici l’équilibre entre couleurs chaudes et froides. Il est rare qu’elles s’organisent aussi bien dans une composition donnée. Chaque fleur semble entourée d’un halo coloré. Les nuances roses à gauche ne sont autres que le reflet du pot dans lequel je les avais placées. Le fond, noir à l’origine, a été finalement rougi pour mieux faire ressortir les verts.

42

Pratique des Arts n° 96 / Février-Mars 2011

Les blancs

Le format

Les nuances des fleurs fluctuent du blanc rosé au blanc verdâtre, le blanc pur étant ici presque absent. Tout est donc dans l’éclairage du sujet : on est toujours dans le danger du trop (qui écrase les volumes), jamais dans celui du trop peu (qui multiplie les nuances). La difficulté est de créer le volume, d’où une progression en couches successives jusqu’à éliminer toute impression de dureté.

Je n’aurais jamais pensé au format carré si un jour, lors du Marché d’art à la Bastille, un couple de visiteurs ne m’avait commandé une œuvre au format 100 x 100 cm. Je n’ai jamais revu ce couple mais j’ai continué dans cette direction qui apporte une touche contemporaine. C’est un format qui convient à beaucoup de fleurs, excepté les iris, et dans lequel tout s’organise facilement.


guide

Le

N°96

pratique ETDESASTUCES

Photo: Virginie Merle.

DESGESTES

Testé pour vous

P. II

PREMIÈRE LEÇON D’UNE SÉRIE DE QUATRE SUR LE PORTRAIT : LA STRUCTURE EN 3D.

P. IV

CE PAYSAGE AU CRÉPUSCULE EST PRÉTEXTE À TESTER TOUT UN ÉVENTAIL DE GESTES AVEC LES OUTILS ADAPTÉS.

LES HUILES À L’EAU COBRA ET ARTISAN SUR LE GRILL.

Dessin

Aquarelle

P. X

Boîte à outil

P. XII

UNE MINE D’ASTUCES ET DE CONSEILS POUR PROLONGER LA DURÉE DE VIE DE VOS PINCEAUX, SELON VOTRE MÉDIUM.

P. XII

Pastel sec

P. VI

TONS FONDUS OU SATURÉS, TRAITS, HACHURES, APLATS, COMMENT ÉVOQUER LA GRÂCE D’UN BOUQUET DE FLEURS.

Huile

P. XIV

AU COUTEAU ET AU PINCEAU, MAÎTRISEZ LA MONTÉE DES VOLUMES ET DES LUMIÈRES ET LA RÉALISATION D’UN DRAPÉ.


PASTEL SEC

avec la collaboration de Pierre de Michelis

Bouquet de fleurs au pastel sec TONS FONDUS OU SATURÉS DE PIGMENTS, TRAITS, HACHURES, APLATS, LE PASTEL OFFRE UNE MULTITUDE DE COMBINAISONS POUR ÉVOQUER LA GRÂCE DE CE BOUQUET SIMPLE QUI BÉNÉFICIE D’UNE LUMIÈRE NATURELLE. J’AI DÉCIDÉ DE LE TRAITER DE MANIÈRE INTIMISTE.

Ses coordonnées sur www.pratiquedesarts.com

1 J’esquisse rapidement d’un trait léger de crayon les fleurs et le vase en réduisant leurs formes respectives à des géométries. Dans la forme globale du bouquet se dégagent des ronds et des ovales qui situent les fleurs dans le bouquet et indiquent leur direction : un rond pour les fleurs que j’observe de face, un ovale pour celles qui se présentent de profil. Avec ces formes basiques, j’obtiens aussi une lecture des espaces entre les fleurs.

Matériel ■ Pastel Card 30 x 40 cm gris bleuté. La teinte et la texture de ce support vont permettre d’exploiter toutes les potentialités du pastel sec. Sa couleur de tendance foncée va faire ressortir les tons clairs. ■ Crayon Faber-Castell Sepia. Ce ton a l’avantage d’être foncé sans être noir. Plus doux, il marque moins et évite de salir les couleurs. ■ Pastels Sennelier ■ Crayons pastel ■ Carrés Conté ■ Brosse éventail, n° 6 ■ Crayon noir ■ Chiffon.

2 Pour donner plus d’importance aux fleurs, je déporte volontairement le vase vers la droite afin qu’il n’occupe pas le centre de la composition. Sa taille réduite offre également plus d’amplitude au bouquet. 3 Les tiges structurent le bouquet et le relient à la bouteille. Elles doivent avoir un commencement et une fin, des roses jusqu’à l’entrée du vase. Un premier trait de crayon donne le rythme, un second apporte l’épaisseur. Je ne trace donc pas les deux traits en même temps de peur d’obtenir un rendu trop rigide. Puis je dessine des boutons floraux et des feuilles qui animent le bouquet. 4 Je commence à dessiner une fleur en plaçant les étamines au centre. Je décortique chaque pétale en observant ce qui les distingue selon leur position au sein de la fleur.

5 J’opte pour un tracé

Nuancier ■ Rose moyen, rose clair, pourpre, vert moyen clair, vert moyen foncé, vert jaune, vert gris, jaune de Naples, ocre jaune, bleu moyen, bleu foncé, bleu clair, bleu gris, noir, blanc cassé, blanc, brun sombre.

VI

Pratique des Arts n° 96 / Février-Mars 2011

rond afin de préserver la forme arrondie de la fleur quand elle est perçue de loin, mais je sors aussi de cette base de dessin pour accentuer quelques pétales.

Chaque espèce de fleur possède des caractéristiques qui lui sont propres. Veillez à bien analyser les pétales avant de les dessiner.


Le sujet

6 Je reproduis les mêmes formes sur d’autres roses en observant leurs différences selon qu’elles sont plus ou moins épanouies. Ainsi j’évite la monotonie. Je ne touche pas encore aux ombres ; elles seront travaillées avec la couleur.

Voici une mise en place toute simple destinée à mettre en valeur un bouquet. Un verre ou bien un vase aux formes épurées suffisent au décor. Le torchon ancien aux motifs floraux discrets donne une note douce et nostalgique au sujet, il permettra d’enrichir le bas de la composition par des graphismes légers. Une branche fleurie semblant tout juste tombée du bouquet apporte un peu de naturel et des couleurs vives sur la blancheur du torchon. C’est aussi l’occasion de travailler une fleur isolément, sur un autre fond que le bouquet, et de prendre son temps pour bien l’analyser. Dans le bouquet, les formes des fleurs se chevauchent et ne sont pas toujours aisées à distinguer, cette fleur isolée pourra servir de repère. Comme tout élément vivant, une fleur possède une structure et des caractéristiques propres à son espèce. Elle doit être reconnue aussitôt sans pour autant entrer dans des détails qui nuiraient à la légèreté du bouquet. Si toutefois celui-ci reste difficile à appréhender, n’hésitez pas à supprimer une ou deux fleurs qui tendent à rendre le sujet confus.

Arrêt sur image

Je place le torchon de biais pour éviter les lignes trop droites et trop rigoureuses qui ne s’accorderaient pas avec la générosité des formes du bouquet. J’y pose une branche fleurie, comme tombée du bouquet, pour animer l’espace vide et équilibrer la composition.

7 Je pose la couleur légèrement, comme à l’aide d’un crayon, en reprenant la forme des pétales. C’est un premier dépôt de pastel en transparence qui laisse apparaître la teinte du fond. Puis j’estompe aussitôt avec le doigt pour obtenir un fondu.

8 Lorsque j’ai distribué la couleur rose clair sur tout mon bouquet, j’applique enfin une couleur plus foncée, pourpre, sur les parties les plus sombres de la rose ainsi que sur l’extrémité des pétales. Au besoin, j’en renforce le contour à l’aide d’un crayon pastel plus dur et plus fin.

Choix des couleurs Les boîtes de pastels ravissent les amateurs de couleurs et il est parfois difficile de faire un choix devant l’étendue de la gamme proposée. Une astuce consiste à rapprocher du sujet les nuances que vous avez sélectionnées pour arrêter votre choix. Pensez néanmoins à choisir toujours plusieurs valeurs d’un même ton (foncé, moyen, clair) pour les effets d’ombre et de lumière.

Texte : Catherine Desvé. Photos : Virginie Merle. Pratique des Arts n° 96 / Février-Mars 2011

VII


PASTEL SEC

avec la collaboration de Pierre de Michelis

9 Puis je dégage des lumières en utilisant des couleurs plus claires, un rose très clair, un jaune de Naples. Je réserve l’ocre jaune pour les étamines, que je rehausse de petits accents noirs.

10 Avant de poursuivre la peinture des fleurs, je passe à la couleur

11 J’attaque aussi la couleur du fond en rehaussant sa teinte d’origine. des feuilles pour me rendre compte de l’effet du vert complémentaire. Un bleu moyen, un bleu plus clair, un bleu foncé et un gris entremêlés Je choisis quatre tons de vert : un vert moyen foncé et clair, un enrichissent le décor autour du bouquet sans l’écraser. La coloration vert jaune et un vert à tendance grise en les répartissant selon par superposition de hachures ou d’aplats reste légère et aérée. la disposition des feuilles à la lumière et leur emplacement dans le bouquet.

Les fondus apportent légèreté et naturel au bouquet tandis que traits et graphismes lui confèrent dynamisme et mouvement.

12 Le torchon est traité librement avec un blanc cassé auquel une pointe de rose claire est ajoutée pour rappeler la teinte des fleurs et suggérer leur reflet sur le torchon. Quelques accents de blanc pur accrochent la lumière tandis que les ombres sont obtenues en laissant apparaître le fond gris.

VIII

Pratique des Arts n° 96 / Février-Mars 2011


Une seule couleur, plusieurs effets

13 Des touches de violet très foncé, de bleu,

14 Le fond et le vase étant réalisés, j’observe

de pourpre, de noir et de blanc viennent épouser les formes du vase et y créer des reflets évoquant la transparence du verre. J’alterne pastels et crayons pour obtenir des saturations de couleur différentes.

à nouveau mon bouquet et en ravive les teintes : des pointes de pourpre sur les boutons floraux et les départs de tiges à la naissance des fleurs, des touches de lumière sur les pétales pour obtenir une perspective dans le bouquet.

15 Je me sers d’un crayon pastel noir pour redonner un peu de trait et du nerf à la composition. Je cherche des graphismes pour structurer les plis du torchon, souligne la base du vase.

Avec le pastel, vous pouvez obtenir différentes nuances en n’utilisant qu’une seule couleur. Utilisé sur la tranche, il permet des aplats en transparence qui nourrissent légèrement le support tout en le laissant apparaître. Lorsque celui-ci est teinté comme c’est le cas ici, on obtient une superposition de couleurs. Manié comme un crayon, d’un geste appuyé, le pastel livre tout l’éclat du pigment, la couleur est saturée. Alternez les gestes pour obtenir une perspective dans le bouquet comme au sein d’un pétale, d’une couleur plus intense en son cœur qu’à ses extrémités.

Fixatif Si vous désirez fixer le dessin avant de passer à la couleur, attendez que la dernière couche de fixatif soit bien sèche pour que le Pastel Card ne perde pas ses propriétés abrasives. Les mêmes précautions sont requises en cours de réalisation.

Estompe Estompez avec le doigt, un chiffon ou un pinceau éventail pour fondre doucement les couleurs et jouez sur les différents rendus que vous obtenez.

16 Je reviens enfin sur le bas de la composition pour évoquer les motifs du torchon sans entrer dans les détails et traiter la branche fleurie qui va conduire le regard vers le sujet. Deux roses, l’une épanouie, l’autre tout juste éclose, permettent de rappeler toute la gamme du bouquet. Je prends soin d’indiquer par des traits de crayon noir les ombres portées de chaque fleur.

17 Il ne reste plus qu’à distribuer çà et là quelques touches de couleur vives pour renforcer par endroits le feuillage, animer le bouquet et lui donner de la profondeur et du mouvement ; un vert plus clair sur quelques feuilles, un brun sombre à la base du feuillage près du goulot de la bouteille, du pourpre sur quelques fleurs qui sortent du bouquet. Pratique des Arts n° 96 / Février-Mars 2011

IX

Profile for Diverti Editions

Extrait de Pratique des Arts n°96  

Peinture, sculpture, gravure.

Extrait de Pratique des Arts n°96  

Peinture, sculpture, gravure.

Profile for diverti
Advertisement