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Petit journal DES EXPOSITIONS Supplément du journal Diversions, mensuel gratuit d’information.

Musées du centre Besançon GRANDVILLE-PLOSSU-VULLIAMY 26 novembre 2011 > 4 mars 2012

De L’un ET de l’autre MONDE Après l’exposition « l’attrait du lointain », organisée au musée du Temps en 2010, qui plongeait les visiteurs dans la grande époque des voyages scientifiques, c’est à un autre type de voyage qu’invite « Grandville – un autre monde, un autre temps ». L’exposition transporte cette fois le visiteur dans l’univers onirique de J.J. Grandville, à travers une série de dessins originaux préparatoires d’Un autre monde, associés à des œuvres contemporaines de Marcel Broodthers, César, Jan Fabre, On Kawara, Paul McCarthy.

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J. J. Grandville, Locomotions aériennes.

un peu étranges. Cela ne durera pas. Cette impression passe déjà. […] Ces pays, on le constatera, sont en somme parfaitement naturels. On les retrouvera partout […] bientôt. »

Grandville (1803-1847) est connu comme caricaturiste et illustrateur – Fables de La Fontaine ou Voyages de Gulliver de Swift. On s’aperçoit aujourd’hui qu’il a acquis, notamment à l’occasion de son ouvrage novateur et fracassant Un autre monde, la stature d’un inventeur, proche des anticipations de Charles Fourier, et d’un penseur, en rupture avec la philosophie de l’histoire de Hegel. Grandville a su mettre en forme ses idées, ses intuitions et ses rêves par la grâce et l’élan du seul dessin, étant lui-même obsédé par un œil voyeur, scrutateur et vengeur. S’il s’inspire de la machine à vapeur pour ses Barbes à la vapeur ou son Concert à la vapeur, il use de divers procédés optiques pour élaborer ses « transformations », « métamorphoses » et autres « zoomorphoses ». Pour lui, l’image est motrice, comme il le montre dans sa Musique animée, ses Fleurs animées, son dessin animé, précurseur des bandes dessinées et du dessin animé cinématographique. Il est notre contemporain, celui qui a décrit un monde et une société dominés par l’automatisation et la publicité, le spectacle et le déguisement. En 1963, pour une reproduction en fac-similé d’Un autre monde de Jean-Isidore Grandville, Max Ernst dessine un frontispice. Il écrit sous son dessin : « Un nouveau monde est né – que Grandville soit loué. » (Jean-Isidore Grandville, Un autre monde, reproduction en fac-similé de l’édition originale de 1844, Paris, Les Libraires associés, 1963.) Dans la préface du même volume, Pierre Restany – l’inventeur alors du Nouveau Réalisme – admire « le visionnaire lucide d’Un autre monde et célèbre Grandville comme “le premier conquérant de l’ailleurs” ». L’exposition peut commencer sous forme de mise en alerte. Derrière le rideau fermé, devant la scène, d’étranges événements se préparent, des personnages disparaissent, des complots s’ourdissent, dont on ignore le but et les acteurs. Un univers de l’entre-deux apparaît, où le visiteur est entraîné, pris par la main vers un monde « sens dessus dessous ». Puzzle, patchwork, bric-à-brac, kaléidoscope, pêle-mêle… Pour Grandville (que cite Paul Eluard en 1942 dans un livre-collage Poésie involontaire, poésie intentionnelle), ce serait plutôt : « Transformations, visions, incarnations, ascensions, locomotions, explorations, pérégrinations, excursions, stations, cosmogonies, fantasmagories, rêveries, folâtreries, facéties, lubies, métamorphoses, zoomorphoses, lithomorphoses, métempsychoses, apothéoses et autres choses. » Le branle-bas de combat qu’organise Grandville dans Un autre monde n’est peut-être que l’instant suspendu d’un éparpillement, un point d’orgue dans un processus permanent de construction et de déconstruction faisant appel à toutes sortes de jeux, de parades, de moments de ravissement traversés par de nombreuses péripéties. Dans la cour du palais Granvelle, un homme (œuvre de Jan Fabre) mesure les nuages – ce qu’on ne peut a priori pas mesurer. « En même temps, il [le pantin] frappa la terre du talon et on vit sortir une espèce de trépied qui soutenait une boîte en forme de lanterne magique. – Jeune homme [le pantin s’adresse à Hahblle], appliquez votre œil contre ce verre, et dites-moi ce que vous voyez. – Seigneur, j’aperçois au milieu des nuages un palais qui brille, et dans ce palais une chambre, et dans cette chambre un lit […] »

*** « MUSÉE. – […] Il faut tenir compte du fait que les salles et les objets d’art ne sont qu’un contenant dont le contenu est formé par les visiteurs : c’est le contenu qui distingue un musée d’une collection privée. […] Grandville a schématisé les rapports du contenant au contenu dans les musées en exagérant (apparemment tout au moins) les liens qui s’établissent provisoirement entre les visités et les visiteurs. […] Le musée est le miroir colossal dans lequel l’homme se contemple enfin sous toutes les faces, se trouve littéralement admirable et s’abandonne à l’extase exprimée dans toutes les revues d’art. » (Georges Bataille, entrée « Musée » du Dictionnaire de Documents nº 5, 1930. Le dessin Le Louvre des marionnettes de Grandville illustre cette entrée.)

*** Depuis 1986, date d’une exposition consacrée à Grandville à Nancy, il n’y a plus eu d’exposition de dessins de Grandville et la plus grande partie des dessins réalisés pour Un autre monde n’avait jamais été montrée. L’exposition « Grandville – un autre monde, un autre temps » est une déclinaison d’un projet réalisé grâce à un partenariat avec le musée Félicien Rops de Namur, en Belgique, où les œuvres ont été présentées entre juin et septembre 2011, sous une forme différente. La plupart des dessins sont prêtés par la collection Ronny et Jessy Van de Velde. Qu’ils en soient chaleureusement remerciés.

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© LIN DELPIERRE

Jan Fabre, L’homme qui mesure les nuages, 1998. Dessiner c’est, pour Grandville, poursuivre d’étranges êtres intermédiaires. Dans plusieurs de ses illustrations, il joue avec les courants aériens, les souffles qui agitent les étoiles et les planètes. C’est notre monde fragile qui s’envole sous le coup de crayon de notre magicien. Il nous apprend à jouer avec le vent. « L’Aurore met ses gants roses pour soulever délicatement le rideau noir de la nuit. » La démesure règne en cet univers, sans souci de vraisemblance. Aussi le doigt de Dieu est-il colossal, comme l’œil concupiscent des admirateurs de Vénus. Et le très petit est au moins aussi inquiétant que le très grand. Dans un monde qui se rapetisse, les événements grouillent, comiques et harassants. Nous pouvons nous transformer en gnomes et nous promener joyeusement en ces métropoles de poche. De même, dans la grande dimension. Tout est incommensurable. Ou plutôt, l’homme n’est plus ici la mesure de toute chose. L’homme, ou bien ce qui lui sert de substitut. Et toujours, ça pullule ! Les objets les plus communs acquièrent une vie autonome. Ils envahissent l’espace. Ils font monde, bien sûr. Ils nous obligent à ébranler nos points d’ancrage et de repère. On est « déboussolé ». Car cet autre monde de fiction que Grandville nous propose n’est pas moins vrai que celui qu’on côtoie ordinairement. Il lui manque seulement pour exister d’être découvert. Le poète Henri Michaux l’a parfaitement suggéré, préfaçant son Voyage en Grande Garabagne : « Certains lecteurs ont trouvé ces pays

EMMANUEL GUIGON

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Directeur des musées du centre Besançon

© STUDIO MARTIAL DAMBLANT


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MUSÉE DU TEMPS ~ PALAIS GRANVELLE UN AUTRE MONDE, PROGRAMMATION CULTURELLE

UN AUTRE TEMPS

~ 25 NOVEMBRE 2011 ~ 4 MARS 2012 ~

- LES VISITES DU DIMANCHE : visite de l’exposition tous les dimanches à 16 h 30. - « GRANDVILLESQUERIES ! » : Atelier de création de personnages inspirés de Granville pour les 8/11 ans. Les mardis et jeudis 20 et 22 décembre 2011, 28 février et 1er mars 2012 à 14 h 30. Sur inscription au 03 81 87 81 50. - « L’ŒUVRE GRAPHIQUE DE GRANVILLE » : conférence de Ségolène Le Men, professeur d’histoire de l’art à l’Université Paris X. La conférence sera précédée par une courte visite de l’exposition par un des commissaires de l’exposition. Mardi 14 février 2012, à 18 h. - « VISITES THÉÂTRALISÉES » par Cécile Malbert, comédienne malicieuse et passionnée de littérature. Les samedis 17 décembre 2011, 21 janvier et 25 février 2012, à 15 h. Sur inscription au 03 81 87 81 50.

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J. J. Grandville, Le Louvre des marionnettes.

SCÉNOGRAPHIE DE L’EXPOSITION : ALEXANDRE FRÜH, ATELIER CARAVANE.

Grandville est l’un des plus grands caricaturistes français du XIXe siècle. Il naît à Nancy en 1803 dans une famille d’artistes et de comédiens, s’installe à Paris en 1825, et acquiert en peu d’années une renommée importante, obtenue grâce à ses dessins originaux et virtuoses qui allient veine caricaturale et grande fantaisie. Il meurt prématurément en 1847. Parmi ses œuvres les plus remarquées, Les Métamorphoses du jour (1828-29), qui mettent en scène des animaux anthropisés, lui apportent un grand succès populaire et lui valent d’être plagié. Aux côtés de Daumier et Gavarni, il collabore à différents périodiques en vogue, dont L’Artiste, Le Charivari, La Caricature… Ses planches satiriques prennent pour cibles ses contemporains et la Monarchie de Juillet, ce qui lui vaut des déboires avec la censure. Quand en 1835 de nouvelles lois rendent la critique ouverte de l’ordre établi quasiment impossible, Grandville se tourne vers l’illustration de livres : Fables de la Fontaine, Don Quichotte de Cervantes, Le Voyage de Gulliver de Swift, Les aventures de Robinson Crusoé, Scènes de la vie privée et publique des animaux,… Un autre monde, son chef-d’œuvre, paraît en 1844. Dans cet ouvrage drolatique, fantastique et critique à la fois, Grandville inverse la relation entre texte et illustration. Cette fois ce sont les dessins qui prennent le pas sur le texte : Taxile Delord, auteur du récit, illustre par le texte les trouvailles graphiques de Grandville. Un autre monde, avec ses transformations, ses inventions et ses fantasmagories, se veut le reflet d’une époque en pleine mutation, pendant laquelle les progrès de la science et de l’industrie bouleversent les modes de vie et les manières de représenter le monde. Grandville, l’illustrateur et le caricaturiste est partie prenante d’un secteur en pleine expansion, l’industrie du divertissement. Il maîtrise l’art de surprendre et de divertir le public, se référant sans cesse au théâtre populaire de l’époque, aux attractions de fêtes foraines, aux dioramas et à tous les jeux d’optique qui se développent alors. La satire sociale qui affleure au sein de ses dessins, qui lui permet de brocarder les ridicules de ses contemporains, et le goût immodéré pour le progrès ne doit pas masquer l’intérêt de sa créativité graphique qui transcende le contexte de l’époque pour devenir une fabrique

© LIN DELPIERRE

d’images et de motifs qui irriguent l’inspiration des artistes qui le suivent. L’exposition « Grandville – un autre monde, un autre temps » plonge le visiteur au sein de l’univers fantastique et loufoque d’Un autre monde, grâce à la présentation des dessins originaux, préparatoires à la publication de l’ouvrage. Certains des dessins préparatoires ont été perdus ou détruits, aussi l’exposition présente-t-elle des gravures de l’ouvrage pour lesquelles il n’existe pas de dessins. Elles permettent de faire le lien entre dessin original et œuvre diffusée par le biais du livre. Depuis 1986, date d’une exposition consacrée à Grandville à Nancy, il n’y a plus eu d’exposition de dessins de Grandville et la plus grande partie des dessins réalisés pour Un autre monde n’avait jamais été montrée. L’exposition « Grandville – un autre monde, un autre temps » est une déclinaison d’un projet réalisé grâce à un partenariat avec le musée Félicien Rops de Namur, en Belgique, où les œuvres ont été présentées entre juin et septembre 2011, sous une forme légèrement différente. La plupart des dessins sont prêtés par la collection Ronny et Jessy Van de Velde. L’univers graphique de Grandville, dont la richesse et l’étrangeté ont servi de modèle d’inspiration à beaucoup d’artistes postérieurs, depuis les surréalistes jusqu’aux artistes contemporains, est placé en résonance avec une sélection d’œuvres choisies, inspirées de près ou de loin par la fréquentation de l’œuvre de l’illustrateur. Une place importante est donc accordée à des pièces modernes et contemporaines de Marcel Broothaers, César, Fred Eerdekens, Jan Fabre, Paul Van Hoeydonck, ou Angel Vergara, qui reprennent ou réinterprètent des thématiques et des motifs graphiques issus d’Un autre monde, consciemment ou inconsciemment. L’œuvre de Grandville, en grande partie articulée autour de la thématique de l’œil et du regard a trouvé des échos dans les formes cinématographiques du début du XX e siècle. Notre culture de l’image est traversée par de lointains échos grandvilliens, comme en témoigne une sélection d’extraits de films présentés dans l’exposition, de Georges Méliès, des Frères Lumière, de Ladislas Starevitch ou de Charlie Chaplin.

CÉSAR BALDACCINI, LE POUCE.

CHARLIE CHAPLIN, LE DICTATEUR.

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Catalogue de l’exposition

Grandville, un autre monde, un autre temps © 2011 Silvana editoriale SPA, Cinisello Balsamo, Milan. 144 p. Ill. N et B et coul. Prix : 25 euros.

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JAN FABRE, FANTAISIE-INSECTES.

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Les noces du Puff et de la Réclame.

LE crayon ET la PLUME Quel diablotin mène la danse ? Le dessinateur ou l’écrivain ? L’image ou le texte ? Le crayon ou la plume ? Grandville ou Taxile Delord ? Telle est la question posée dans le prologue d’Un autre monde intitulé « a clé des champs », un titre qui sera repris par Breton pour son troisième recueil de textes. Aux yeux de Grandville, la réponse ne fait pas de doute. L’image, le crayon et le dessinateur ouvrent le bal et donnent le signal à la valse ou à la ronde des mots. Ce qui ne manquera pas de semer le trouble dans les rayonnages des bibliothèques. Le dessinateur et le graveur n’apparaîtront plus comme de simples illustrateurs dévoués à une légende ou à un texte sacro-saint. Ce sont eux qui désormais prendront la main et imposeront leur marque. Par le biais de cartes, d’emblèmes, de figures, de symboles, d’énigmes, de rébus, d’enseignes, d’affiches, d’étiquettes, de portraits, de

paysages et autres cadrages, ils dérouleront un nouveau fil conducteur, ils soutiendront un mode et un rythme de lecture différents. Telle était d’ailleurs la leçon du rêve où les paroles comptent assez peu au regard de la dramaturgie des images. Tel est le parti pris des cases de la bande dessinée qui sont légendées ou qui incluent des bulles réduites parfois à des onomatopées. Telle sera la perspective du montage cinématographique où la vue fait au moins jeu égal avec l’ouïe. Délaissant son rôle de caricaturiste, Grandville part à l’aventure, voguant sur les ailes de la fantaisie. L’imagination guide l’entendement. Elle ouvre même la voie à d’intrigantes spéculations métaphysiques. Le plus captivant n’est pas tant le cours insolite ou parodique de ces voyages extravagants que les moyens utilisés et les déductions philosophiques sous-jacentes. (…)

georges sebbag

ŒUVRES CONTEMPORAINES EXPOSÉES

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César Baldaccini, Pouce, 1981. Bronze, 140 x 77 x 61 cm. Collection Guy et Linda Pieters. Marcel Broodthaers, Caricatures-Grandville, 1968. Projection de 80 diapositives de caricatures et d’illustrations de Grandville, Philipon, Daumier, Traviès et Desperret, et de photos de journaux des événements de mai 68. Collection Maria Gilissen.

Christian Dotremont ~ Serge Vandercam, Un autre monde, 1958. Durée : 17’. Réalisateurs : S. Vandercam, H. Kessels. Production : Télévision belge (émissions françaises). Scénario : S. Vandercam, Ch. Dotremont, H. Kessels. Texte : Ch. Dotremont, dit par Paul Roland. Musique : J. Calonne. Opérateur : E. Berghmans. Laboratoires et Studio Meuter-Titra.

Fred Eerdekens, Blind Spot, 2002. Polystyrène, stuc synthétique et projecteur, diamètre 50 cm. Collection de l’artiste. Jan Fabre, Fantaisie-Insectes-Sculptures, 1979. Insectes et collages d’objets. Courtesy Angelos Jan Fabre. L’homme qui mesure les nuages, 1998. Bronze, 2 850 x 1 200 x 800 mm. Collection Galerie Ronny Van de Velde, Anvers. On Kawara, One million years in the past, one million years in the future (en 2 volumes 1971-1983). Collection Galerie Ronny Van de Velde, Anvers.

Paul McCarthy, Painter, 1995. Vidéo. Collection FRAC Nord-Pas de Calais. Durée : 50’. Paul Van Hoeydonck, Fallen Astronaut, 1971. Aluminium. Collection de l’artiste.

Angel Vergara, Lustre, 2011. Assemblage : porte-bouteilles, bouteilles d’Elixir d’Anvers, fils électriques et lampes, dimensions variables. Collection Galerie Ronny Van de Velde, Anvers.

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ANGEL VERGARA, LUSTRES.

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UN AUTRE

PAUL VAN HOEYDONCK, FALLEN ASTRONAUT.

monde

AU PRISME DE À l’époque de Grandville, les effets optiques obtenus à partir des miroirs constituent une source de distraction particulièrement en vogue, qui trouve ses racines dans les théorisations de l’optique depuis le XVIIe siècle. Les propriétés de déformations que permettent les miroirs sont la source des fameuses anamorphoses à miroir. Celles-ci permettent la recomposition à l’aide d’un miroir courbe, souvent conique, d’images incompréhensibles au premier abord. Le miroir devient la clé de la compréhension de l’œuvre graphique, qui ne peut être appréhendée qu’à travers la médiation du reflet. Les anamorphoses à miroir, de facture assez grossières, sont le véhicule d’une imagerie populaire souvent canaille, qui profite de la nécessité du dévoilement pour diffuser dans un demi-secret des images caricaturales, voire érotiques et scatologiques. Davantage que les anamorphoses, ce sont plutôt les miroirs déformants, instruments de foire par excellence, qui occupent une place majeure dans l’un des épisodes d’Un autre monde. Plusieurs pages qui trouvent également leurs racines dans les voyages de Gulliver, sont consacrées au voyage des héros au sein d’une étrange contrée où les classes sociales sont marquées par des différences physiques extravagantes : alors que les petits, personnages rabougris et tassés, occupent les fonctions subalternes, les grands, élancés, étirés jusqu’à l’infini, sont les maîtres de cet univers. Le recours à cet artifice graphique, qui sous-tend l’intégralité de ce passage, confère à cet épisode une portée de critique sociale, de tableau de mœurs amusant mais insuffisant pour ne pas

© LIN DELPIERRE

L’OPTIQUE

rendre justice à l’inventivité graphique des illustrations. Le renversement des images ne sert ici qu’au renforcement d’une représentation sociale traditionnelle, où les grands commandent aux petits. De même que les anamorphoses nécessitent le recours au miroir pour retrouver leur lisibilité graphique, de même ces dessins auraient besoin de miroirs déformants pour recréer l’image de personnages proportionnés. Grandville utilise justement ces fameux miroirs de foire, ces grandes glaces courbes qui rendent grotesque l’image de celui qui s’y mire. Le rapprochement du nain et du géant est une attraction classique des foires du XIXe siècle, l’addition des miroirs déformants font de l’ensemble une référence sans équivoque à une culture populaire foraine fondée sur la distorsion, distorsion des valeurs ou distorsion des corps, au sein d’un même mouvement de satire envers la société. Ces miroirs qui font partie des attractions classiques du Palais des glaces, servent à plonger le visiteur dans un univers déformé, où sa perception est mise à rude épreuve. Miroir convexe, qui tasse le spectateur sur lui-même, et le fait apparaître sous un jour peu flatteur, ou bien miroir concave, qui étire l’image ; le reflet du corps dans les miroirs permet une multiplicité de jeux visuels, rendus encore plus frappants par la multiplication des miroirs qui permettent de passer sans transition d’une image à une autre tout en perdant le sens de la réalité face aux images renvoyées à l’infini par les surfaces réfléchissantes. (…)

THOMAS CHARENTON


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musée des beaux-arts et d’archéologie PROGRAMMATION CULTURELLE Visite guidée gratuite tous les dimanches à 16 h. Nocturne tous les jeudis à 18 h à 20 h. « Secret de photographe » : atelier pour les 8/12 ans les mercredis et pendant les vacances scolaires sur inscription au 03 81 87 81 49. Rencontre avec Bernard Plossu le 10 décembre à partir de 15 h à la librairie Campo Novo. Projection gratuite des films de Didier Morin (2009) et Bernard Plossu (1966) « Le voyage mexicain » le mardi 13 mars 2012 à 20 h au Petit Kursaal. Cycle de conférences (à confirmer). Les rendez-vous de l’Office du tourisme : visite guidée tous les samedis à 15 h. Tarifs et renseignements à l’Office de Tourisme : 03 81 80 92 55. Dès sa parution en 1979 aux éditions Contrejour, Le voyage mexicain a fait l’effet d’un véritable manifeste photographique qui va devenir emblématique pour toute une génération. En 1965, Bernard Plossu arrive au Mexique pour y rejoindre ses grands-parents émigrés d’Indochine. Il a alors vingt ans. À Mexico, il fréquente pendant quelques mois des routards américains et partage leur errance à travers le pays avant de participer à l’expédition Zaschen-Max, dans la jungle du Chiapas, à la frontière du Guatemala, où il rencontre les Indiens Lacandon. Ce moment le marquera profondément. Il n’a alors aucune expérience comme photographe mais ce premier séjour constituera une véritable expérience fondatrice qui marquera définitivement l’invention d’un style bien reconnaissable entre tous. L’exposition au Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon présente l’intégrale du Voyage mexicain (1965-1966), soit 220 photographies en noir et blanc et 37 tirages colorisés selon le procédé Fresson que l’auteur affectionne. Plusieurs thématiques émergent de ces images. « Les nuits mexicaines » montrent les soirées festives des jeunes et étudiants américains dont il partage l’existence. Plossu photographie la fête qui rythme le quotidien de ces jeunes hippies. Une série « On the road » présente les routes, le voyage, l’auto-stop dans les paysages désertiques du Mexique. « Le Mexique des marchés » fait découvrir le marché aux puces de La Lagunilla, grouillant de vie et d’objets traditionnels. « Les Campagnes mexicaines » montrent les paysages ruraux d’un pays traditionnel, hors du temps. La série « Mexico ville moderne » dévoile une mégalopole d’Amérique du sud en pleine modernisation. La seconde partie de l’exposition présente une centaine d’images inédites du retour de Bernard Plossu à Mexico en 1970. Après son séjour en Inde, il décide de retourner au Mexique pour photographier la vie des quartiers défavorisés de la capitale. Très influencé par le film de Luis Buñuel « Los olvidados » (1950), il veut à son tour montrer l’environnement déplorable et la brutalité quotidienne de la vie des jeunes mexicains rejetés socialement et relégués à la périphérie des villes.

« Il suffit à un homme enchaîné de fermer les yeux pour qu’il ait le pouvoir de faire éclater le monde. » Citant ces mots d’Octavio Paz au cours d’une conférence faite à l’Université de Mexico en 1958, Buñuel en a donné cette paraphrase : « Il suffirait que la paupière blanche de l’écran puisse refléter la lumière qui lui est propre pour faire sauter l’Univers […]. Le mystère, élément essentiel de toute œuvre d’art, manque en général aux films. Auteurs, réalisateurs et producteurs ont grand soin de ne pas troubler notre tranquilité, en laissant fermée la merveilleuse fenêtre de l’écran sur le monde libérateur de la poésie. »

À l’occasion de cette exposition, Le Voyage mexicain (1965/66) est réédité avec de nombreuses photographies inédites et enrichi d’un deuxième volume Le retour à Mexico (1970). Ces ouvrages dévoilent une liberté photographique totalement nouvelle à l’époque, une liberté de ton, une vision intime et poétique qui caractérisent l’artiste. Hervé Guibert écrivait à propos de Bernard Plossu « il se laisse aller à ses sensations, aux odeurs, aux musiques, à des choses qu’en principe la photographie laisse pour compte. »

EMMANUEL GUIGON

Il utilise son nikkormat avec un grand angle 24 mm comme les grands reporters des journaux américains. Il renoncera ensuite définitivement à cette pratique en 1975 jugée trop esthétisante. Toutes ces photographies n’ont finalement jamais été publiées ensuite et cette série du retour à Mexico est donc entièrement inédite. catalogues de l’exposition réédition de l’ouvrage « le voyage mexicain, 1965-66. » 200 photographies.

édition de « retour à mexico, 1970. » une centaine de photographies inédites. éditions images en manœuvre, 2011.

neuflize vie, mécène engagé depuis de nombreuses années dans la création photographique contemporaine, est partenaire de l’exposition « bernard plossu , les voyages mexicains » au musée des beaux-arts et d’archéologie de besançon.


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CAHIER DE RETOUR

LE RETOUR À MEXICO 1970

PAR SALVADOR ALBINAÑA

PAR BERNARD PLOSSU

En avril 2005, en compagnie du peintre Marcelo Fuentes, j’ai voyagé à La Ciotat pour travailler avec Bernard Plossu… C’est au cours de ces journées, entre tableaux et dessins, qu’a surgi l’idée de montrer dans son intégralité le voyage que Plossu avait effectué au Mexique, alors qu’il venait juste d’avoir vingt ans, entre octobre 1965 et décembre 1966. De ce voyage n’était connu que le choix de photos publié dans Le voyage mexicain paru en 1979. Par chance, tous les négatifs sont conservés dans les archives du photographe, labyrinthe presque infini mais bien conservé. Il fallait les laver, préparer les contacts, tirer des copies, une tâche qu’il a accomplie au cours de ces années avec l’aide de son collaborateur Guillaume Geneste. Il conservait aussi des bobines tournées en 8 mm et en super 8 sorties en 2009 sous le titre Le voyage mexicain-film ; trente minutes d’images en couleurs dans lesquelles défilent, dans un total désordre, lieux et amis. C’était une idée de Didier Morin qui, la même année, avait réalisé Un autre voyage mexicain, un road-movie qui revisitait quelques uns des itinéraires de Plossu. Un film dont le son et la musique ont été réalisés par Joaquim Plossu, également au Mexique et également à vingt ans. Ce voyage primordial, qui s’est achevé de l’autre côté de la frontière, dans le Big Sur californien, a constitué pour Plossu la découverte d’un double paradis auquel il n’allait pas tarder à retourner. Il est retourné au Mexique en 1970, 1974 et 1981. Il est retourné également à San Francisco, qu’il avait à peine entrevu, en 1970, avant de s’établir à Taos pour une longue période entre 1977 et 1985. Ces mois vécus au Mexique l’ont aidé à résoudre l’indécision entre photographie et cinéma. Le jeune homme qui est rentré à Paris à la fin 1966 commençait à réaliser quelles allaient être les deux passions de sa vie, le voyage et la photographie. Il est devenu rapidement ce qu’il est toujours, un photographe errant, un photographe ambulant qui se cherche et se photographie lui-même, qui photographie ses amis et tous ceux dont il sent la proximité, toujours en transit entre ces villes et ces paysages qui ont modelé petit à petit sa biographie.

1970, India, les sâdhus, Goa, la fièvre, la dysenterie. Et tant de misère, derrière l’exotisme ! Un pays bouleversant en fait, quelles foules…!

Les photographies du voyage mettraient quelques années à être connues. On a pu en voir quelques unes dans le numéro de juillet 1974 de la revue Camera ou à l’exposition présentée la même année à Carmel, dans la galerie Friends of Photography. Il a fallu attendre 1979 lorsque, à l’initiative de l’éditeur de Contrejour, Claude Nori – qui a suggéré le format de poche et la couverture réticulaire – est paru Le voyage mexicain. Le livre est très vite devenu un manifeste photographique, insolent et sensuel – comme l’a rappelé Gilles Mora à l’occasion de la rétrospective présentée à Strasbourg en 2007 – et a exercé une grande influence sur les jeunes photographes français de l’époque. Dans le prologue, Denis Roche célébrait la liberté avec laquelle le photographe nous offrait des fragments de quelque chose que nous percevons comme la vie réelle, et la connivence qu’il semblait entretenir avec les gens et les choses sur lesquels il fixait son regard. Une intimité qui rappelle cette faculté de disposer d’une espèce de deuxième vision dont parlait Philarète Chesles à propos de Balzac. « C’est une sorte de seconde vue – écrivit ce lecteur parmi les premiers de La peau de chagrin – qui leur permet de deviner la vérité dans toutes les situations possibles ; ou, mieux encore, je ne sais quelle puissance qui les transporte là où ils doivent, où ils veulent être. Ils inventent le vrai, par analogie, ou voient l’objet à décrire, soit que l’objet vienne à eux, soit qu’ils aillent eux-mêmes vers l’objet. »

Plus tard, retour à Mexico… Là, suite à l’Inde qui marque tant, une toute autre vision des choses qu’à l’époque du Voyage mexicain, quatre ans plus tôt. Sans expliquer pourquoi, avec mon Nikkormat et un grand angle de 24 mm, je passe des journées, des semaines à aller photographier les quartiers non touristiques, non exotiques de la grande banlieue du D.F. (Distrito Federal, la ville de Mexico, ndc), de vraies favelas pour l’époque. C’est la vraie ville de Mexico, en quelque sorte. Même si je vais aux Pyramides, puis dans les Tropiques, là je dois voir, comprendre ce Mexique qu’on ne montre pas. Le grand angle, juste un outil. Certes ce n’est pas ma vision, puisque j’y ai même renoncé en 1975, mais un passage dans une époque… Ces années de journaux comme Twen ou le Sunday Times, époque des grands directeurs artistiques, Willy Fleckhaus, Allan Porter à Camera, ou des photographes comme Will Mac Bride ou Marc Garanger ou Art Kane. Robert Frank ? Connais pas ! Jamais vu. Koudelka devait être chez les Gitans ces mêmes années. Connaissais pas non plus ! À Mexico, là, en automne 1970, j’étais photographe: j’avais besoin de communiquer la vérité sur ce que je voyais devant mes yeux, tel quel. Chaque jour un quartier différent, un coin différent. Ville immense. Des semaines. Et des centaines de gosses venant vers moi en courant, qui n’avaient jamais vu un type comme moi venir photographier leurs ruelles, leurs baraques, leurs zones, les bruits, les odeurs. Et ils me… souriaient ! C’est ça qui m’a le plus surpris en redécouvrant ces photos il y a peu de temps : je pense que maintenant, les gosses de ces coins ne me souriraient plus ! La ville s’est aggravée. Vivre là n’est pas une partie de rigolade. Les enfants l’ont compris mieux que quiconque. Hanté par Buñuel et son film « Los olvidados », sûrement, après mes années d’ado à la Cinémathèque de Paris… Ce film ne peut que laisser des traces pour toujours. Surtout pour les amoureux de ce pays, qui là le découvrent bien différent de Taxco ou de Guanajuato… ! Plus tard, en passant au musée Buñuel à Calenda quarante ans après, je tombe sur le livre de ses photos sur les lieux de repérage de ses films : certaines photos sont presque les mêmes que les miennes, là, en 70…! J’ai vingt-cinq ans, et c’est comme une suite aux quartiers de Old Delhi, ce monde qui me saute aux yeux. L’exotisme est loin. Un jour à Besançon, je montre une dizaine de ces photos à Emmanuel Guigon : il pense tout de suite à Buñuel… Il est d’accord pour les montrer aussi en exposition. Une suite au Voyage mexicain quatre ans plus tard.

REPÈRES BIOGRAPHIQUES Né le 26 février 1945 au Vietnam. 1958 son père l’emmène au Sahara, voyage initiatique, photos avec un Brownie-flash. Adolescence à Paris : fréquente la cinémathèque et passionné de cinéma Nouvelle Vague. 1965-66 : vit au Mexique. La route, la génération beatnik…. Rencontre avec les indiens Mayas Lacandons dans la jungle du Chiapas. Premier séjour à Big Sur en Californie. 1970 : premier voyage en Inde. Retour à Mexico. 1975-77 : voyages en Afrique du Sahel ; rencontre des nomades Peuls Bororos au Niger. Puis vit des années dans l’ouest américain, sur les hauts plateaux du Nouveau Mexique, où naît Shane, le 14 juillet 1978 ! 1979 : « Le voyage mexicain » parait aux éditions Contrejour 1988 : exposition au Musée national d’art moderne / Centre Georges Pompidou, Grand prix national de la photographie. 1989 : rétrospective au Museum for photographic arts, Californie. 1991 : s’installe avec sa femme Françoise Nunez et leurs enfants Joaquim et Manuela à La Ciotat. Réalise la série « Marseille en autobus », que Hedi Tahar filme conjointement. 1997 : rétrospective à l’IVAM, Valencia Espagne. Travaille régulièrement avec le Musée de Digne et la Réserve géologique de Haute Provence, et avec la Villa Noailles à Hyères. Réalise un hommage aux frères Lumières, « Train de Lumière », en film super-8 et en photogrammes. 2005 : commande du Conseil Général des Bouches du Rhône sur les croyances 2007 : rétrospective au Musée d’art moderne de Strasbourg. 2009 : Exposition « Le Jura en regard » au musée des beaux-arts et d’archéologie de Besançon. 2010 : exposition « Plossu Cinéma 1966-2009 » au FRAC PACA et à la Galerie La Non-Maison (Aix-en-Provence).

MONTRES ET HORLOGES AU MUSEE DU TEMPS en forme de clin d’œil, une trentaine de photographies de bernard plossu sur le thème des montres et des horloges sera accrochée au musée du temps pour la durée de l’exposition.


06

MUSÉE DES BEAUX-ARTS ET D’ARCHÉOLOGIE PROGRAMMATION CULTURELLE Visite guidée de l’exposition tous les dimanches à 15 h cycle de conférences (à confirmer) « Tracé et couleurs chez Gérard Vulliamy » atelier à partir de 5 ans les mercredis et pendant les vacances scolaires sur inscription au 03 81 87 81 49. En semaine, accueil des groupes adultes sur rendez-vous. Tarifs et réservations à l’Office de Tourisme au 03 81 80 92 55.

À l’heure où la réunion des musées nationaux consacre à Gérard Vulliamy une importante monographie, le musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon met en lumière son œuvre sur papier, dessins, gravures et illustrations. Cette exposition révèle la richesse et la diversité d’une carrière initiée au sein du mouvement Abstraction-Création, qui s’épanouit dans le surréalisme avant de revenir, à la fin des années 1940, vers l’abstraction. Un ensemble de dessins remarquables à découvrir, en attendant l’exposition des peintures de l’artiste, d’ores et déjà prévue à l’horizon 2014. REDÉCOUVERTE D’UN GRAND SURRÉALISTE Peintre d’origine suisse, Gérard Vulliamy est né à Paris, où il demeurera toute sa vie. Il commence la peinture en 1928, et fréquente durant quatre ans l’Académie André Lhote, qui lui permet d’approfondir ses connaissances en histoire de l’art et de se perfectionner dans la pratique du dessin, en travaillant d’après le modèle vivant.

techniques de préparation des panneaux de bois et

nomes, comme Le sphinx (1938), L’inaccessible et

LA PÉRIODE ABSTRACTION-CRÉATION

la méthode des glacis qu’utilisaient les peintres de

glaciale Joconde (1938) ou Le dégel des frontières

la Renaissance, notamment Léonard de Vinci. Une

(1941), travaillés au pastel et au fusain, mais aussi

Aux côtés de Jacques Villon, d’Auguste Herbin et

découverte qui ne sera pas sans incidence sur le

de nombreux dessins préparatoires à ses peintures

de Robert Delaunay, Vulliamy participe ensuite,

développement de la seconde phase de son œuvre,

sur bois. Ainsi des toutes premières esquisses à

dès 1932, à l’aventure du mouvement Abstraction-

l’époque surréaliste.

la plume, en traits hachurés, de ce qui deviendra

Création, fondé l’année précédente. En 1933, la gale-

1932, Mine de plomb et aquarelle, 26 x 19,3 cm, (collection particulière) © ADAGP

1936-1937, Le cheval de Troie, huile sur bois, 119 x 160 cm, (collection particulière) © ADAGP

l’Hommage à de La Tour ou La Mort de saint

rie Pierre Loeb lui consacre, à 24 ans, sa première

LA PÉRIODE SURRÉALISTE

grande exposition personnelle, qui marque les

Entre 1931 et 1945, Gérard Vulliamy produit nombre

en utilisant la technique des glacis, inspiré du Saint

débuts d’une carrière prometteuse. En 1934, Anatole

de dessins qui témoignent de ses affinités avec la

Sébastien soigné par Irène de Georges de La Tour,

Jakovski reproduit treize de ses tableaux de 1932-

pensée et l’esthétique surréalistes. Il se lie avec

qu’il a vu à Paris en 1934. En 1936, Gérard Vulliamy

1933 dans son livre consacré aux cinq peintres

André Breton, Paul Eluard (il épousera en 1946 sa

commence à travailler à un autre de ses grands

suisses Hans Erni, Hans Schiess, Kurt Seligmann,

fille Cécile, née de l’union du poète avec Gala),

chefs-d’œuvre, la vision hallucinatoire du Cheval

S. H. Taeuber-Arp, Gérard Vulliamy, qui paraît aux

Francis Ponge, Jean Tardieu… et s’intéresse à

de Troie (peint en 1937-1938), par ailleurs l’unique

éditions Abstraction-Création. Il le sollicite pour

« l’automatisme des formes et des mouvements »,

peinture présentée dans l’exposition de Besançon.

participer à un recueil de gravures qu’il publie

cherchant dans ses œuvres à créer un espace dans

Celle-ci permet de montrer parfaitement l’impor-

en 1935 et qui réunit des œuvres d’artistes aussi

lequel le mouvement le porterait « du paysage à

tance que revêt le dessin dans le processus créatif

prestigieux qu’Hans Arp, Alexander Calder, Max

l’intérieur des formes humaines, devenues êtres

de l’artiste. Dans ses esquisses préparatoires,

Ernst, Alberto Giacometti, Jean Hélion, Vassily

objets ou êtres végétaux, et inversement ». Il parti-

Vulliamy travaille avec minutie chaque détail, au

Kandinsky, Fernand Léger, Joan Miró et Pablo Picasso.

cipera en 1938 à l’Exposition internationale du

crayon bleu ou à la mine de plomb, construit ses

Les dessins de sa période Abstraction-Création

Surréalisme, organisée à la galerie des Beaux-Arts,

architectures, développe des formes organiques

montrent l’intérêt que manifeste Vulliamy pour l’«art

à Paris. L’univers fantastique de Vulliamy, que l’on

enchevêtrées et invente des personnages que

nègre» (masques, personnages fantastiques, formes

a souvent rapproché de celui de Jérôme Bosch,

malmènent les éléments déchaînés. Les dessins

organiques peuplent ses compositions). Il collabore

apparaît dans ses œuvres graphiques d’une remar-

de cette époque (et notamment ceux pour Les

d’ailleurs en 1933 à l’exposition « Dakar-Djibouti »

quable richesse technique. Ses dessins mêlent le

Alyscamps et Le Cheval de Troie) témoignent, avec

au musée de l’Homme à Paris, avec Michel Leiris

fusain, la mine de plomb, le pastel, l’encre, l’huile,

une extraordinaire force visionnaire, d’un monde

et Marcel Griaule. Outre l’« art nègre », Vulliamy se

dans un geste à la fois très préciset très libre. Le

en train de s’effondrer, avec la guerre d’Espagne

passionne pour les primitifs italiens, et étudie au

parcours de visite dévoile de grands dessins qui

qui commence et le national-socialisme qui ébranle

laboratoire d’analyses du musée du Louvre les

sont des œuvres à part entière, achevées et auto

les fondements démocratiques.

Sébastien, son tout premier tableau peint sur bois

Dessin original de Gérard Vulliamy pour le premier portrait illustrant, Souvenirs de la Maison des Fous © ADAGP

MONOGRAPHIE GÉRARD VULLIAMY (1909-2005) PAR LYDIA HARAMBOURG Éditions de la Rmn-Grand Palais, Paris 2011, 262 p., 251 illustrations, relié, 40 euros.

PAUL ELUARD, SOUVENIRS DE LA MAISON DES FOUS DESSINS DE GÉRARD VULLIAMY Réédition. Seghers, 2011 (avec une post face et des dessins inédits), 30 euros.


07

REPÈRES BIOGRAPHIQUES

1946, Dessin original à l’encre noire et peinture noire sur papier pour Le lit, la table de Paul Eluard, 31,2 x 24 cm, (collection particulière) © ADAGP

1936, Crayon bleu sur papier, 20,6 x 26,8 cm, étude pour Le Cheval de Troie (détail), (collection particulière) © ADAGP

LE RETOUR À L’ABSTRACTION

1934, Mine de plomb et fusain sur papier, 31,5 x 22,5 cm, étude pour Le songe d’une nuit d’été, (collection particulière) © ADAGP

1935, Encre noire sur papier, 20,5 x 15,5 cm, étude pour la gravure de La chasse du faon rose de Pierre Guéguen, (collection particulière) © ADAGP

en parallèle jusqu’aux gravures des années 1949

Dans le tableau de La Tour, conservé au Musée du

(Portrait de Paul Eluard) et 1950 (Portrait de Francis

Louvre, le saint, qui vient d’être transpercé par les

Autour de 1945, Vulliamy abandonne peu à peu

Ponge), en passant par les portraits poignants qu'il

flèches, instrument de son supplice, est soigné par

le surréalisme pour revenir à l’art abstrait. Son

réalise pour Souvenirs de la maison des fous

Irène. De cette scène hiératique, quasi sculpturale,

œuvre est alors pleinement reconnue, et fait l’objet

de Paul Eluard en 1945 et les gravures pour La

Vulliamy a distendu les formes dans un champ

de nombreuses expositions, notamment dans

Crevette dans tous ses états de Francis Ponge en

visuel ouvert sur un horizon infini. À l’intersection

les galeries parisiennes les plus influentes de

1948. Sont également présentées les gravures de

du monde extérieur et du monde intérieur, celui

l’époque, Jeanne Bucher ou Denise René. L’exposi-

ses plus grands tableaux, Hommage à de La Tour

des instincts refoulés où le moi plonge ses racines

tion montre précisément ce passage du surréalisme

ou La Mort de saint Sébastien et La trompette de

profondes, naissent des images troublantes. La

à l’abstraction à travers deux dessins relatifs à La

Jéricho (1935), Le Mystère de la Nativité (1936)

caverne à gauche est éclairée, comme chez La Tour,

violoniste. En décembre 1946, l’artiste participe à

ou Le Cheval de Troie (1937). D’autres ne sont

par une bougie dont la lumière introduit une symbo-

l’exposition « L’Imaginaire » à la Galerie du Luxem-

pas liées à ses peintures. Ainsi de La Crucifixion

lique double, celle d’un éclairage nocturne associé

bourg. Organisée par le jeune peintre Georges

d’après Grünewald (1941), des Tentacules (1949),

au mystère religieux, tandis qu’au premier plan

Mathieu, elle signe les débuts officiels du mouve-

ou des illustrations créées durant la Seconde Guerre

coule abondamment le sang bleu, tel un ruisseau.

ment de l’Abstraction lyrique. C’est une période

mondiale pour la revue « La Main à la plume » et

Le saint aux côtes apparentes est allongé par terre,

où Vulliamy fréquente beaucoup Picasso dans le

pour le journal « Action ». Enfin, les vitrines de

la poitrine soulevée, comme dans la scène de réfé-

Midi. Cette section du parcours met d’ailleurs en

l’exposition dévoilent des dessins inédits relatifs

rence, et soigné par un personnage aux longs bras

lumière une belle série de dessins originaux réali-

aux gravures, certains des cuivres qui ont servi à

souples vêtu de la robe drapée bleue qui habille

sés en 1945 par Vulliamy pour Le lit, la table de

leur exécution, des exemplaires des revues où les

traditionnellement la Vierge. Vulliamy désamorce

Paul Eluard, peuplés defigures anthropomorphes

tableaux de Vulliamy ont été reproduits, ainsi qu’un

la dramaturgie sacrée en recourant à l’humour et

marquées par l’influence de Picasso.

choix d’articles signés des grands critiques de son

nous dit que les protagonistes se font un sang

temps, de Marcel Brion à André Chastel en passant

d’encre, qui coule effectivement … d’un encrier.

par Denys Chevalier, Charles Estienne, Roger van

Au centre de la composition, sur une sorte de rocher

Gindertaël ou Jacques Lassaigne. En 1935, Vulliamy

creux, est perchée une forme en chair à connotation

Grand dessinateur, Vulliamy est aussi un excellent

peint son premier grand tableau sur bois, Hommage

bisexuelle empruntée à Jérôme Bosch et cruellement

graveur. Il travaille tout d’abord chez Stanley-

à de La Tour ou La mort de saint Sébastien. Une

percée d’une pointe, sans doute métaphore de la

William Hayter, jusqu’en 1939, puis chez Albert

œuvre ambitieuse d’un jeune artiste qui ne peut

beauté et de la sensualité du corps évanoui de saint

Flocon, qui saluera son talent dans l’article L’Éloge

résister à dire son admiration pour un peintre fran-

Sébastien. Une main enfin, symbole récurrent dans

du burin, rédigé en 1950 pour la revue « Art d’au-

çais que l’histoire de l’art est en train de redécouvrir

les tableaux surréalistes de Vulliamy et seul élément

jourd’hui ». Il illustre volontiers les textes de ses

grâce aux récents travaux de Charles Sterling, orga-

corporel correspondant à une réalité anatomique,

amis écrivains et poètes, qui ne cessent de le solli-

nisateur avec Paul Jamot de l’exposition Les peintres

semble s’accrocher désespérément à la montagne

citer. L’exposition dévoile la quasi-intégralité de

de la réalité en France au XVIIe siècle au Musée de

au fond du tableau et rappelle toutes celles qui ponc-

son travail de graveur, depuis sa première œuvre

l’Orangerie de novembre 1934 à mars 1935. Face

tuent le tableau de La Tour : main inerte du saint,

réalisée en 1935 pour La Chasse du faon rose de

à cette découverte l’émotion de Vulliamy dut être

tenue par les mains d’Irène, mains des femmes, à

Pierre Guéguen deux états très différents sont mis

très forte, puisqu’il se mit immédiatement à la tâche.

l’arrière-plan, qui expriment leur désespoir.

LA GRAVURE ET L’ILLUSTRATION

Né à Paris en 1909, d’origine suisse, Gérard Vulliamy rallie le groupe « AbstractionCréation » en 1932 et sa première exposition particulière se tient à Paris à la Galerie Pierre l’année suivante. Vers 1934, il se rapproche des Surréalistes, qui l’invitent à l’Exposition Internationale du Surréalisme à la Galerie des BeauxArts à Paris en 1938 ; de cette époque date une œuvre essentielle, abondamment reproduite dans de nombreux ouvrages consacrés à ce mouvement : Le Cheval de Troie (1937), peint sur bois avec la méthode des glacis employée par les peintres de la Renaissance. Comme Gérard Vulliamy l’a expliqué, il décrit des « phénomènes d’érosion, avec une recherche d’une certaine corrélation entre les phénomènes d’érosion et les phénomènes intérieurs de l’être humain ». Pendant la guerre, en 1941, il participe à la fondation, avec quelques peintres et écrivains, du groupe de « La Main à plume », qui publiera une revue semi-clandestine et diverses plaquettes (où plusieurs de ses gravures paraissent), avec pour but de perpétuer le surréalisme en France occupée et d’y apporter certains prolongements. En 1943 et 1947 : expositions à la Galerie Jeanne Bucher et, en 1945 première rétrospective (1932-1945) à la Galerie Denise René. Gérard Vulliamy, qui compte de nombreux poètes parmi ses amis, illustre plusieurs livres, parmi lesquels Souvenirs de la Maison des Fous (1945) et Le lit, la table de Paul Eluard (1946), ainsi que La crevette dans tous ses états de Francis Ponge (1948). Il réalise une série d’illustrations pour des nouvelles publiées dans le journal « Action » de 1944 à 1946. Dès 1944 on constate dans son œuvre un glissement vers l’informel. En 1948, il revient définitivement à la peinture abstraite. Analysant cette époque transitoire, il confiera plus tard à Jean Grenier : « De mon passage dans le surréalisme je gardais la passion du dessin, de l’écriture, de la structure d’une toile et de son mouvement. Mais je pensais espace couleur à travers la leçon de mes amis aînés Villon et Delaunay. C’est ainsi que graduellement je revins à l’abstraction vers l’année 1948. » (Jean Grenier, Gérard Vulliamy, in Entretiens avec dix-sept peintres non figuratifs, Paris Calmann-Lévy, 1963, p.206). En 1952 et en 1959 : expositions personnelles à la Galerie Roque. Importantes rétrospectives au Musée de Darmstadt en Allemagne (1962) et au Musée Picasso d’Antibes (1978), ainsi que de très nombreuses expositions en France (Galerie Henri Benezit, Lydia Conti, Charpentier, Michèle Heyraud, etc.) et à l’étranger (Kunsthalle de Berne et de Bâle, Carnegie Institute de Pittsburg aux U.S.A., Musée de Neuchâtel en Suisse, Institut d’Art Contemporain de Londres).

1938 L’inaccessible et glaciale Joconde, fusain et pastel sur papier mi-teinte, 61,5 x 46,5 cm, (collection particulière) © ADAGP

1935, Hommage à de La Tour ou La mort de saint Sébastien, gravure originale, 12,5 x 17,5 cm, (collection particulière) © ADAGP

1938, Le Sphinx, fusain et pastel sur papier mi-teinte, 46,5 x 62,5 cm, (collection particulière) © ADAGP

1935, encre noire et sépia sur papier, 20 x 28 cm, étude pour le Cheval de Troie, Collection privée

1943, encre sépia sur papier, 16 x 21,5 cm, étude pour Le mal du pays, (collection particulière) © ADAGP


Les musées DU CENTRE, Besançon Supplément du journal Diversions, mensuel gratuit d’information.

UN AUTRE MONDE,

INFORMATIONS PRATIQUES Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie Place de la révolution 25000 Besançon (France) Tél : +33 (0)3 81 87 80 49 Fax : +33 (0)3 81 80 06 53 musee-beaux-arts-archeologie@besancon.fr www.musee-arts-besancon.fr

UN AUTRE TEMPS

Horaires d’ouverture

~ 25 NOVEMBRE 2011 ~ 4 MARS 2012 ~ MUSÉE DU TEMPS ~ PALAIS GRANVELLE

Ouvert tous les jours sauf les mardis de 9 h 30 à 12 h et de 14 h à 18 h. Samedis et dimanches de 9 h 30 à 18 h. Fermé les 25 décembre et 1er janvier. Nocturne les jeudis de 18 h à 20 h.

Musée du temps 96 Grande Rue 25000 Besançon (France) Tél : +33 (0)3 81 87 81 50 Fax : +33 (0)3 81 87 81 60 musee-du-temps@besancon.fr www.besancon.fr/museedutemps

Horaires d’ouverture

musée des beaux-arts et d’archéologie

Ouvert tous les jours sauf les lundis de 9 h 15 à 12 h et de 14 h à 18 h. Dimanches et jours fériés de 10 h à 18 h. Fermé les 25 décembre et 1er janvier.

Tarifs

MUSÉE DES BEAUX-ARTS ET D’ARCHÉOLOGIE

1937, Gravure originale du Cheval de Troie, 1er état du tableau, 18,5 x 27,3 cm, (collection particulière) © ADAGP

Plein tarif : 5 euros. Demi-tarif : le samedi et pour les plus de 60 ans. Entrée gratuite : tous les dimanches et pour les moins de 18 ans, étudiants, bénéficiaires des minima sociaux (sur présentation de justificatifs). Les billets sont valables dans les deux musées du centre Besançon. Visi’pass : billet groupé musée du Temps, musée des Beaux-Arts et d’Archéologie, Citadelle et ses musées.

Contacts Service développement culturel des musées : nicolas.bousquet@besancon.fr Communication : francoise.frontczak@besancon.fr anne-lise.coudert@besancon.fr Médiation : celine.meyrieux@besancon.fr isabelle.sombardier@besancon.fr iris.kolly@besancon.fr Photos : Lin Delpierre, archives Vulliamy, Bernard Plossu, Jean-Louis Dousson. Remerciements : Alexandre Früh / Atelier Caravane, Salvador Albinaña, Georges Sebbag, Claire Sarti. Design graphique : Studio Martial Damblant. CÉSAR BALDACCINI, LE POUCE.

© LIN DELPIERRE


Cahier Diversions spécial Musées du Centre