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ifféremment

L’histoire en images

à Toulouse Ces rubriques ont été réalisées par le Studio Différemment, pour le magazine A Toulouse, entre avril 2009 et août 2010. Les textes et les illustrations sont protégés par l’article L.111-1 du code de la propriété intellectuelle. Pour toute utilisation contacter le studio et la mairie info@mairie-toulouse.fr info@studiodifferemment.com

Les jeux floraux au 17e siècle à Toulouse (dessin F. Brosse)


PATRIMOINE & HISTOIRE

Château de Reynerie la folie “ du ” Dubarry UN TÉMOIGNAGE UNIQUE DES ANNÉES QUI PRÉCÈDENT LA RÉVOLUTION Racheté fin 2008

par la municipalité, Reynerie a été construit par un personnage d’exception, « le » Dubarry, vrai-faux mari de la maîtresse du roi Louis XV. Bijou miraculeusement préservé de l’âge des Lumières, le bâtiment entame une nouvelle carrière au service des Toulousains.

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Deux lions gardaient l’escalier principal du jardin

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E JEUNE RETRAITÉ de fait rebâtir ce château au goût du 36 ans ne devait plus jour, sur le modèle de celui de Baattendre grand chose gatelle que vient de faire construire de l’existence. En 1768, le comte d’Artois, frère du nouveau après une courte carrière militaire roi, à l’ouest de Paris. aux îles, Guillaume Dubarry vit de- Il fallait sans doute pas mal de coupuis près de dix ans de ses modes- rage et de culot pour défier ainsi une renommée pour le moins détes biens à Levignac, dans la camsastreuse. Car en devenant le pagne gasconne à l’ouest mari de complaisance de de Toulouse, quand « la » Du Barry, Guillauune lettre de son frère me est entré dans la léJean vient tout remetgende scandaleuse du tre en jeu. Celui-ci, 18e siècle, celle attagrand meneur d’affaires, surnommé chée à toutes les fem« le roué », l’appelle mes qui ont côtoyé les à Paris. Guillaume y rois à une époque où er va et, le 1 septembre, l’Europe entière est à l’affut du moindre ragot épouse une très jolie en provenance femme qu’il n’a Portrait de « la» Dubarry, il semble qu’il de Versailles, où encore jamais n’existe pas de portrait de Guillaume. des livres anovue et qu’il ne reverra jamais mais qui, grâce à nymes, allègres mélanges de vérilui, portera très haut le nom qu’il tés arrangées et d’énormes menvient de lui donner. La « demoisel- songes, se vendent et se lisent dans le de Vaubernier » qu’il a épousée toutes les classes de la société. Ainsi ce jour-là est en effet depuis peu des « Anecdotes sur Mme Du Barry » la maîtresse du roi Louis XV, son publiées deux ans après le renvoi « mariage » avec notre Guillaume de la comtesse et qui furent un en fait la comtesse Du Barry énorme succès d’édition : Guillauqui règnera sur le cœur du me n’y a droit qu’à quelques lignes, roi jusqu’à la mort de celui- mais quelque peu poivrées... Il y est ci, six ans plus tard, en 1774. nommé « le gros Dubarry, une esPour prix de ses services, pèce de sac à vin, un pourceau, se Guillaume recevra d’abord vautrant le jour et la nuit dans les une pension, puis un châ- plus sales débauches ». teau près d’Auch qu’il Loin de ce cliché, cultivé et curieux finira par échanger avec (son bureau contient un téléscope, celui de Reynerie aux une mappemonde, un baromètre, portes de Toulouse. Et un thermomètre et un microscope), comme c’est désormais Guillaume n’est que le reflet de son un homme important, il temps où tout s’achète et se vend et

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où le mariage est la grande affaire économique d’une vie. Son mariage ne profite d’ailleurs pas qu’à lui, il permet à son frère Jean et à ses sœurs de se complaire dans les intrigues politico-financières, à un autre frère de devenir colonel... et à Jeanne Marie Du Barry, son « épouse », 6

d’être présentée à la Cour sous un nom respectable et de faire la pluie et le beau temps entre maréchaux, ministres, philosophes, duchesses, archevêques, tout ce beau monde de l’âge des Lumières qui passe son temps à briller, à médire et à rêver d’un monde qui finira par les engloutir. Un monde que Mme Du Barry devait toujours avoir dans les yeux, face à la guillotine en 1793, lorsqu’elle aurait supplié : « Encore un moment, Monsieur le bourreau ! ».


UNE SOIRÉE À REYNERIE EN 1788. Copie de la « folie » de Ba-

Ci-dessous : perspective éclatée de Reynerie en 1788.

gatelle, près de Paris (bâtie en 2 mois par le comte d’Artois pour impressionner Marie-Antoinette), Reynerie est, à la différence de son modèle, en briques et n’a pas été défiguré par un étage supplémentaire au 19e siècle.

Autour du salon dans la rotonde qui domine le parc, les appartements du comte (chambre et cabinet) à gauche et à droite le cabinet à écrire et la bibliothèque dont les nombreux livres témoignent d’un grand goût pour l’histoire, la géographie et les sciences.

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À l’arrière le « vestibule de marbre » entièrement peint en faux marbre, dans des tonalités d’orangé, où la table a été mise pour les hôtes de la fête, et de part et d‘autre deux escaliers symétriques montant aux étages où sont situés les appartements réservés aux invités . Le bâtiment des communs qui se situait au nord-est du château a aujourd’hui entièrement disparu. On y trouvait une chapelle, une grande cuisine, un lavoir, une boulangerie, une lingerie, des serres, et les chambres des nombreux domestiques. Dans le parc, autre décor de la fête, des plantes exotiques, souvenir des années aux îles, comme le tulipier toujours debout., de la vigne et des arbres en espaliers tout autour du pigeonnier. À l’époque, Toulouse est entourée d’une nuée de ces « folies » ou « maisons de plaisance » qui permettent aux notables de passer fins de semaine et belle saison au frais et entre amis tout en restant au plus près de la ville et de ses affaires…

Texte : Jean de Saint Blanquat Illustrations : François Brosse, Jean-François Binet Merci à Pierre Funk pour son aide

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info

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Le château de Reynerie, propriété de la Ville de Toulouse depuis le 23 octobre 2008, est situé au cœur du parc de Reynerie. Il participera au renouveau culturel de l’ouest toulousain, en lien avec la Fabrique culturelle de l’université Toulouse - Le Mirail et la future maison de l’Image érigée place Abbal pour créer un lieu unique de création professionnelle et de pratiques amateurs autour de l’image et du numérique. Le château de Reynerie constitue un ensemble historique classé et, de ce fait, protégé. Une concertation est en cours pour préciser sa vocation, au carrefour de la transmission des mémoires de la ville et de la promotion des pluralités culturelles.

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PATRIMOINE

Le grand œuvre de Pierre-Paul Riquet

(1re partie)

UN IMMENSE OUVRAGE POUR RELIER TOULOUSE À LA MÉDITERRANÉE Creusé à partir de

1667 au départ de Toulouse, le Canal royal de Languedoc, futur Canal du Midi, aurait dû passer bien plus près du centre ville. Mais les Capitouls en décidèrent autrement...

Ci-dessus la Toulouse de la fin du 17e siècle contournée par le Canal qui passait alors en pleine campagne.

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t si le Canal du Midi n’était pas passé par Toulouse ? Dans ses premiers projets, au début des années 1660, le biterrois Pierre-Paul Riquet, s’il est assez précis sur la portion techniquement stratégique autour du seuil de Naurouze en Lauragais, reste dans le flou pour le reste du trajet : son canal des deux mers pourrait rejoindre la Garonne par l’Agout et le Tarn ou bien, mieux, par la vallée du Girou, ce qui aurait l’avantage de le faire passer au bas des jardins du château de Bonrepos où Riquet a l’une de ses demeures. Mais il faut à Riquet des appuis pour mener son grand œuvre à bien, particulièrement à Toulouse où siègent deux puissances : le Parlement, efficace relais de l’État royal dans tout le Midi central, et l’archevêque qui dirige les États de Languedoc, l’une des administrations autonomes les plus puissantes et les mieux gérées du royaume. Le canal partira donc de Toulouse, un peu en aval du Bazacle, mais ensuite ? Pour faire des économies, on pense

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d’abord le faire passer dans le fossé des murailles, soit à peu près à l’emplacement des actuels boulevards mais les Capitouls s’y opposent, officiellement par peur d’inondations dans la ville, en fait car ils sont fachés que le Canal échappe à leur juridiction, étant « fief » de Riquet et ses descendants par ordre du Roi. Ils ordonnent donc qu’il passe à 600 toises, soit plus d’un kilomètre au large. Riquet obtempère et commence à tracer avec ses arpenteurs la longue boucle évitant la ville. Après l’arpentage , les expropriations (essentiellement de terrains

agricoles) qui, autour de Toulouse, ne créèrent pas de problèmes, les indemnisations étant élevées et payées par les États de Languedoc. Ensuite commence le chantier proprement dit avec le terrassement qui consiste à creuser le lit du canal à même le sol. Les ouvriers sont nombreux car tout se fait à la main et faciles à trouver car la paye est bonne. Sans compter les ouvrières, Riquet privilégiant leur embauche car elle lui coûtent moins cher : « Toutes les femmes qui me viendront, je les prendrai, écrit-il à Colbert en 1669, dans la pensée que ces femmes travaillant à forfait feront autant de travail que les hommes qui travaillent à journée, qu’il ne m’en coûtera pas tant et que je verrai plus tôt la fin de mon entreprise »... La tranchée et les talus faits, arrivent les hommes de l’art,


Ci-dessous l’écluse de Garonne, point de départ du Canal du Midi à la fin du 17e siècle. Ce n’est qu’à la fin du 18e siècle que la construction du Canal de Brienne (et des ponts jumeaux) permettra aux navires venus des Pyrénées par la Garonne d’accéder directement au Canal du Midi en évitant un transbordement au Bazacle. Au 19e siècle, l’œuvre de Riquet sera prolongée jusqu’à Bordeaux par le Canal latéral à la Garonne.

Ci-dessous, la double écluse de Bayard depuis l’arpentage et début du chantier en 1667 jusqu’à la première mise en eau et inauguration en 1674. Aujourd’hui en face de la gare Matabiau, elle a été remaniée au 20e siècle où elle a perdu son moulin et l’un de ses bassins.

artisans maçons qui exécutent les ouvrages, ponts et surtout écluses. Celles de Toulouse, en chantier dès 1667 (l’édit du Roi autorisant la construction du Canal est de fin 1666) permettront à Riquet de se faire la main : d’abord rectangulaires , elles ne résisteront pas à la pression des talus de terre qui les bordent, formés avec les quantités creusées et qui seront ensuite plantés d’iris ou de joncs pour mieux les maintenir. Finalement, la forme ovale s’imposera sur tout le tracé du Canal car elle permet d’équilibrer les pressions, lui donnant en plus ce petit air baroque qui a tant contribué à son charme. Les maisons éclusières, ou les moulins sont construits dans la foulée. Ces derniers, source de revenus complémentaires, sont accompagnés d’un bâtiment faisant office de magasin (entrepôt), d’habitation et d’écurie pour la famille qui l’exploite et d’un bief, voie d’eau permettant de faire tourner la meule . On trouve aussi sur le chantier

forgerons pour les outils, des charpentiers pour fabriquer les portes des écluses ou les grues nécessaires aux travaux et une nuée de charretiers pour transporter les matériaux au bon endroit. Pour diriger tout ce monde des

(jusqu’à 12 000 personnes au plus fort de la saison de travail), une vingtaine de contrôleurs et inspecteurs « généraux » sous les ordres de Riquet. À Toulouse, le Canal est mis en eau dès 1674 avec sans doute une inauguration en grande pompe : Capitouls, parlementaires, archevêque et Riquet, se demandant sans doute s’il verra la fin du plus grand chantier de l’Europe de son temps et surtout si cela lui rapportera quelque chose. Car si le Canal permet alors d’aller jusqu’à Castelnaudary, les années 1670 voient s’accumuler les ennuis : Louis XIV se lance dans une guerre qui va assécher les finances publiques alors que Riquet a dépensé presque toute sa fortune de grand percepteur des gabel-

les, ces fructueux impôts sur le sel qui en ont fait l’un des hommes les plus riches du Midi. Les devis sont largement dépassés et le Canal ne peut encore rien rapporter. Le créateur du Canal passe les dernières années de sa vie à courir d’un bout à l’autre de son grand œuvre, accumulant les chantiers comme s’il voulait mettre l’État dans l’impossibilité de revenir en arrière et meurt finalement en 1680 en laissant une énorme dette à ses héritiers. Quelques mois plus tard, le 15 mai 1681, le Canal est pour la première fois totalement mis en eau. Mais les problèmes

sont légion et il faudra attendre 1683 pour autoriser la navigation commerciale et 1685 pour signer la réception des travaux. Pas encore suffisant pour assurer la pérennité de l’ouvrage qui souffre de tous côtés du terrible régime hydrographique régional. Le Canal ne pourra devenir véritablement opérationnel qu’après les très importants travaux menés par Vauban de 1686 à 1694. Enfin

achevé 14 ans après la mort de son créateur, le Canal va faire l’admiration de l’Europe car c’est alors le plus important ouvrage public du continent et peu à peu prendre toute sa place dans l’économie toulousaine, sujet de notre prochain numéro de juillet-août. À lire : « Toulouse et le Canal du Midi », Nicolas Marqué, Empreinte 2007. « Le Canal du Midi, Merveille de l’Europe », Michel Cotte, Belin-Herscher 2003.

Texte : Jean de Saint Blanquat Illustrations : PX Grézaud Merci à Samuel Vannier de VNF pour son aide

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Un deuxième fleuve pour Toulouse COMMENT LE CANAL A TRANSFORMÉ LE FAUBOURG SAINT-ETIENNE .   Aprês les aléas de sa

construction par Riquet au 17e siècle (voir numéro de----) le Canal des deux mers va lentement monter en puissance. Le quartier à l’est de la ville, à l’époque mal famé, va en profiter et le Port Saint-Etienne deviendra le centre du commerce des grains et la principale porte d’entrée de la ville à partir du milieu du 18e siècle.

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e fut d’abord le quartier des potiers. Expulsés de Toulouse au 14e siècle par les Capitouls qui craignaient

les incendies, ils vinrent s’installer aux alentours de la porte Saint-Etienne, entre la ville et les côteaux de Guilheméry où ils allaient se fournir en argi-

le. Autour d’eux, toute une population de petites gens, artisans, ouvriers agricoles, jardiniers, aubergistes, voleurs, mendiants, prostituées, profitant de

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ce que la loi toulousaine ne s’appliquait ici qu’épisodiquement (d’où moins de taxes et de surveillance) mais en supportant aussi les inconvénients comme les terribles parties de «campe», batailles de rue opposant des centaines de participants au cours desquelles tous les coups étaient permis. Zone en marge de la ville, sur un axe secondaire, le faubourg SaintEtienne va voir son destin changer avec l’arrivée du Canal royal de Languedoc. Dans sa longue boucle autour de Toulouse, c’est ici que la voie d’eau créée par Pierre Paul Riquet passe au plus près des murailles. C’est donc ici que les premiers bateliers qui l’empruntent dès le début des années 1670 viennent décharger leurs marchandises. Problème: le canal est plus étroit ici qu’ailleurs et dès qu’il y a six barques d’amarées, le passage est bou-

Ci-dessous le Port Saint-Etienne à la fin du 18e siècle, «siècle d’or» du Canal du Midi. Borné au sud par le pont Saint-Sauveur (propriété des États de Languedoc qui l’entretiennent avec soin) et au nord par le pont de Guilheméry (propriété de la ville qui s’en soucie peu).

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Également la maison des «sœurs grises» qui distribuaient le bouillon aux pauvres, la place Dauphine (et son marché) (future place Dupuy), la porte Saint-Etienne et le cimetière Saint-Sauveur où les étudiants chirurgiens venaient se servir en cadavres.

ché. Premier projet de port en 1685: il s’agirait de créer un bassin avec une ile «qui servira pour attacher les bateaux et empêcher que les écoliers ou autres ne puissent les rompre comme ils font présentement». Mais les Capitouls, hostiles au Canal par principe (ils n’ont pas autorité sur la zone qu’il traverse), ne veulent pas payer et les difficultés financières des «seigneurs du Canal» (Riquet est mort ruiné en 1680 et son «fief» a été sauvé par l’entrée provisoire des créanciers au capital) vont retarder la construc-

tion d’un vrai bassin. En 1708, enfin, le Canal a son port: un bassin désormais un peu plus large et rectiligne, bientôt environné de magasins surmontés de logements et de hangars , d’un «château» servant à la fois de local technique, de siège social et de tribunal (tous les délits commis sur le Canal y sont jugés) et d’une «recette» où les usagers viennent payer les droits aux Seigneurs du Canal: 6 deniers le quintal par lieue parcourue pour les marchandises (4 pour les matériaux de construction), 30 sols par jour ou 6 sols par lieue pour les passagers. De quoi payer les employés et les réparations mais aussi engranger de confortables bénéfices. Tuteurs de l’ouvrage (ce sont eux qui ont acheté les terres nécessaires à la construction) et soucieux de développer le commerce de leur grande province, les États de Languedoc finissent

par obtenir des Seigneurs du Canal un passage du tarif à 4 deniers. Car si Riquet a convaincu le Roi de l’aider à construire le Canal pour «ruiner l’Espagne» et détourner les flux de commerce internationaux passant par Gibraltar, les États de Languedoc ont eu eux toujours en vue un objectif beaucoup plus local: faire descendre le blé du Haut Languedoc toulousain vers le Bas Languedoc narbonnais, biterrois et montpelliérain qui pourrait en échange lui vendre son vin. C’est ce double flux qui va, après une longue et poussive période de mise en route, assurer le succès du Canal et faire du faubourg Saint-Etienne, dès le milieu du 18e siècle, le quartier des marchands de grain jusque là concentrés en ville autour de la Halle de la Pierre (à l’emplacement de l’actuelle place Esquirol). En plus de cette activité commerciale, le quartier devient la porte d’entrée de Toulouse pour une foule grandissante de voyageurs empruntant le Canal qui permet

de joindre les villes de la Méditerranée à la capitale du Languedoc à une vitesse inhabituelle pour l’époque (quatre jours pour aller de Béziers à Toulouse!) tout en jouissant d’un confort plus qu’appréciable à côté des cahots et des hasards des diligences. Une glacière (encadrant le petit bâtiment des archives du Canal ) est construite à côté du pont SaintSauveur pour proposer des rafraichissements aux voyageurs qui sont escortés, jusqu’à leur entrée en ville, par une foule de quémandeurs, marchands ou farceurs. Octobre, quand il faut expédier les grains mais aussi faire rentrer les parlementaires, et mai, mois de la Fête Dieu locale (célébrant l’expulsion des protestants en 1562) qui attire un monde fou en ville, sont les deux grands moments du Port Saint-Etienne. Devenu la principale entrée de Toulouse et si bien placé à proximité des beaux quartiers du Parlement, le faubourg est encore transformé par la création des larges allées partant du Boulingrin en 1752. Si les grandioses projets aquatiques (un bassin, relié au Canal, aurait occupé presque tout le Grand Rond avec au milieu, une ile formée par un monument à la gloire de Louis XIV et de Riquet) ne se réaliseront pas faute d’argent, les temps anciens semblent oubliés et quand le frère du nouveau roi Louis XVI, le comte de Provence, vient visiter Toulouse en 1776, on n’hésite pas à lui faire traverser le faubourg, il y a peu si mal famé, que l’on a jonché de fleurs et décoré de guirlandes de lauriers jusqu’au Canal. Le bassin est lui utilisé pour des «joutes marinières» et des feux d’artifice très suivis. Grâce au Canal, la vaste zone entre Saint-Aubin et le Boulingrin est devenue le premier et le plus étendu faubourg de la ville. À lire: «Toulouse et le Canal du Midi», Nicolas Marqué, éditions Empreinte, 2007. «Le Canal du Midi, «Merveille de l’Europe»», Michel Cotte, Belin Herscher, 2003.

Texte : Jean de Saint Blanquat Illustrations : PX Grézaud Merci à Samuel Vannier de VNF

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PATRIMOINE

Les Allées : première Cit COMMENT TOULOUSE EST DEVENUE UNE VILLE DE SCIENCES Quelques « amphithéâtres

sombres » au début du XIXe siècle, de beaux bâtiments s’étirant le long des Allées à la fin du XIXe siècle : le résultat d’une longue lutte pour la vocation scientifique de Toulouse. 2

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Ci-dessus l’École de médecine dans les années 1920, alors que son amphithéâtre vient d’être agrandi. Construite dans l’ancien couvent des Carmes déchaussés par Urbain Vitry en 1837, elle comprenait des salles de cours et de dissection organisées autour de l’ancien cloître devenu . cour de l’école Vers 1930, les collections d’histoire naturelle alors installées au premier étage viendront occuper partiellement le rez-dechaussée, devenant le Muséum. En 1963 le Théâtre Daniel-Sorano sera construit en lieu et place de l’amphithéâtre sans que l’on touche à la façade de Vitry.

«M

onsieur le professeur a eu la complaisance de faire la leçon comme si l’auditoire eût été complet », note en 1831 l’inspecteur venu de Paris après avoir assisté au cours de calcul différentiel et intégré donné à la faculté des sciences de Toulouse. Le professeur, M. Romieu, avait du mérite : il n’y avait qu’un seul auditeur en plus de l’inspecteur. La faculté des sciences, c’est alors en tout et pour tout quatre professeurs donnant leurs cours dans deux salles basses, humides et bruyantes (donnant l’une sur la cour de récréation, l’autre sur la rue) du lycée de la ville, deux salles que les scientifiques doivent partager avec leurs collègues de la faculté des lettres. Quatre ans plus tard, l’inspecteur interroge un des rares élèves du cours de mathématiques pures : « Le résultat a montré que l’élève ne comprenait rien du tout aux calculs qu’on

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lui faisait faire ». Si les Toulousains n’ont apparemment pas la bosse des maths en ce début du xixe siècle, ils se pressent un peu plus nombreux aux cours de physique et de chimie avec leurs expériences spectaculaires, signe peut-être déjà d’un attrait local pour la science « appliquée ». Toulouse revient de loin : comme toutes les autres universités françaises, la sienne a été supprimée d’un trait de plume par un décret de la Convention en 1793. Il faudra les tenaces efforts des élites locales et de la mairie pour imposer à l’État napoléonien la renaissance des facultés. C’est ainsi que l’École spéciale des sciences créée par le maire Picot de Lapeyrouse (lui-même professeur d’histoire naturelle) sous le Consulat devient en 1808 la faculté des sciences. L’École de médecine, elle aussi fondée sur initiative privée en 1801, n’aura pas cette chance. Malgré d’innombrables demandes et supplications, l’État refusera la transformation en faculté, ce qui va obliger les étudiants, jusqu’à la

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IIIe République, à devoir finir leurs études ailleurs. Dans ce bras de fer qui durera des décennies, la mairie croit jouer un atout maitre en 1837 en cassant sa tirelire pour faire construire un nouveau bâtiment dans l’ancien couvent des Carmes déchaussés, au-delà des allées qui mènent du Boulingrin au faubourg Saint-Michel. Un bâtiment que le doyen de la faculté de médecine de Paris lui-même jugera supérieurs à ceux des facultés de Montpellier et de Strasbourg. Mais l’État parisien reste inflexible : il a peur de devoir dépenser plus et trouve qu’une faculté de médecine à Montpellier, c’est bien assez pour le Midi. D’ailleurs, les Bordelais en veulent aussi une et comment les départager des Toulousains ? L’argument officiel est que la mairie de Toulouse s’occupe bien mal de sa faculté des sciences et de sa faculté des lettres : si elle veut une nouvelle faculté de médecine, qu’elle bâtisse d’abord des locaux convenables pour ces deux institutions. À quoi la mairie répond qu’elle les bâtira si l’État accorde le statut de faculté à l’École de médecine… On se mord la queue et le débat n’a pas avancé d’un pouce au début de la

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é des sciences toulousaine IIIe République, à part pour la faculté des lettres qui a pu quitter le lycée en 1847 pour une « maison particulière » dans le même quartier. L’arrivée d’une flopée d’universitaires républicains au Capitole après 1870 va remettre la question au premier plan. Pour ces professeurs désormais à la tête de la ville, Toulouse, qui a raté la première révolution industrielle, doit affirmer sa vocation « scientifique et artistique » car c’est « de ce côté » qu’il faut « attendre ses développements les plus importants ». Après bien des pressions et des retours en arrière, la municipalité « opportuniste » (républicaine modérée) de 1885 obtient enfin le feu vert de l’État : en échange de la construction par la mairie d’une vraie faculté des lettres à côté de la faculté de droit et d’une vraie faculté des sciences à côté de l’École de médecine sur les Allées, l’État accordera la statut de « faculté de médecine et de pharmacie » à celle-ci. Dès 1887, les valeureux professeurs quittent les locaux « étroits et humides » de la rue Lakanal où ils tentaient l’impossible depuis plus de 80 ans et emménagent dans le grand bâtiment tout neuf au coin des Allées et du Boulingrin. La science toulousaine va enfin pouvoir travailler dans des conditions à peu près normales. Deux hommes, Benjamin Baillaud d’abord, Paul Sabatier ensuite, vont véritablement permettre à l’université de Toulouse (depuis 1896, les facultés françaises ont enfin pu reprendre ce titre) d’affirmer une vocation scientifique très marquée qui conduira à une transformation de l’économie

locale. Astronome, Baillaud est nommé doyen de la fac de sciences à 30 ans en 1879. Il recrute de jeunes professeurs brillants et s’appuie sur les institutions locales pour financer recherche et développement. Sabatier, nommé doyen en 1905, va lui plus encore incarner une science toulousaine sans complexe par rapport à Paris. Mal noté dans la capitale à cause de ses choix scientifiques (il est partisan du système de classification atomique de Mendeleiev que refusent les autorités de la chimie française de l’époque comme Berthelot), mal noté aussi pour son catholicisme (il créera son procédé de catalyse avec un abbé, le chimiste Jean-Baptiste Senderens), Sabatier fait en plus le choix délibéré de rester à Toulouse et refuse en 1907 des chaires au Collège de France. Un choix risqué pour sa carrière mais que viendra consacrer le prix Nobel en 1912. Sabatier est désormais inattaquable, même l’Académie des Sciences doit rendre les armes et lui offrir un fauteuil jusque là réservé aux Parisiens. Sabatier et son équipe ont désormais les mains libres et peuvent développer la faculté selon leurs principes : priorité aux sciences appliquées en liaison avec l’industrie et création d’unités autonomes plus faciles à financer comme l’Institut de chimie, l’Institut électro-technique

Ci-dessous, la façade des « allées » vers 1935 avec de gauche à droite : l’annexe à la , la faculté des sciences construite à partir faculté des sciences construite en1903 de 1885 , la faculté de médecine et de pharmacie inaugurée en 1891 par le , l’École de médecine (voir page de Président de la République Sadi-Carnot gauche) et l’église Saint-Exupère , ancienne église des Carmes déchaussés.

ou l’Institut d’agriculture. Les résultats ne se font pas attendre : les étudiants affluent et transforment la physionomie traditionnelle du monde estudiantin toulousain : depuis le Moyen-âge et pendant presque tout le xixe siècle, plus de la moitié des étudiants de la ville rose étaient des étudiants en droit. Dans les années 1920, la situation s’est renversée : il y a deux fois plus d’étudiants en sciences qu’en droit et beaucoup sont étrangers. La « cité des sciences » qui s’étire au début du xxe siècle le long des Allées avant de migrer plus au sud ressemble bien peu aux misérables installations du xixe siècle que Sabatier avait connu quand il était « élève de seconde au lycée de Toulouse » et qu’il aimait « à venir, dans les amphithéâtres sombres de la rue Lakanal, assister aux cours de physique et de chimie de la faculté des sciences ».

Ci-dessus, le laboratoire de Paul Sabatier à l’Institut de chimie dans les années 1920. Doyen de la faculté des sciences de 1905 à 1929, Sabatier jouera un grand rôle dans le développement des sciences à Toulouse. Soucieux d’applications industrielles et de financements locaux, il marquera plusieurs générations d’étudiants par un enseignement qui faisait «de la chimie un régal littéraire».

À lire : « Toulouse et son université : facultés et étudiants dans la France provinciale du XIXe siècle », Éditions du CNRS, 1989 .

Texte : Jean de Saint Blanquat Illustrations : François Brosse, JeanFrançois Binet, Jean François Péneau.

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PATRIMOINE

Jolimont : Toulouse plus près des étoiles L’HISTOIRE DES OBSERVATOIRES TOULOUSAINS Toulouse ne manquait pas d’astronomes, mais

mit un certain temps à avoir un observatoire à sa convenance. À la fin du XIXe siècle, enfin, toute une équipe de professionnels scrute le ciel depuis les hauteurs de Jolimont.

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ci-dessous le « grand équatorial photographique »

a seule fois où il se rendit à Toulouse, Louis XIV tint absolument à visiter la cellule d’un moine. On était en 1661 et le jeune roi partait épouser l’infante d’Espagne. Informé de la présence du père Maignan au couvent des Minimes, Louis demande à pouvoir se rendre dans la cellule de ce fameux savant toulousain. Là, il découvre un arsenal de lunettes et d’instruments dont le vieux franciscain, adepte de Copernic et Galilée, explique l’usage à son monarque. Fasciné, celui-ci lui demande de venir s’installer à Paris mais le père Maignan, sans doute très poliment, refuse. On voit que l’astronomie se sentait déjà chez

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L’amiral Mouchez avait lancé le projet de photographier la « voute céleste ». 18 observatoires étaient concernés (Paris, Bordeaux, Alger, Rome…) Chaque cliché nécessitait 3 longues poses de 30 minutes et pouvait permettre de repérer 12 000 étoiles.

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elle à Toulouse et le xviiie siècle confirma la tendance avec François Garipuy et Antoine Darquier. Garipuy, jeune avocat que son travail au Parlement ennuie, tombe un soir sur un livre de mathématiques, le lit d’une traite et consacrera désormais aux calculs astronomiques les loisirs que lui laisse une brillante carrière d’ingénieur public. Principal animateur de la toute jeune Académie des sciences toulousaine, il obtient la création d’un premier observatoire public dans une tour de la muraille. Là, avec son jeune complice Darquier

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(qui découvrira en 1779 la nébuleuse de la Lyre), ils passent des nuits à observer les étoiles mais finissent par trouver plus commode de faire cela chez eux. Garipuy se construit un observatoire au dessus de sa maison, rue des Fleurs, à côté du Parlement. Après sa sa mort, en 1782, le tout, est racheté par la municipalité et confié à l’Académie des sciences pour en faire le nouvel observatoire de la ville. C’est dans ce bâtiment que rentre en 1838 Frédéric Petit, nommé directeur (et seul employé) de l’observatoire sur proposition de son maitre, François Arago, directeur de l’Observatoire de Paris. Avec l’aide d’Arago, Petit va rapidement obtenir de la mairie la construction d’un nouvel observatoire pour remplacer celui de Garipuy, mal adapté aux instruments qu’il vient d’obtenir de l’État. Dans une

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lettre d’août 1839, Arago conseille au maire d’installer le nouvel observatoire en hauteur et loin de la ville pour ne pas avoir « à redouter les visites quotidiennes de ces nuées de désœuvrés qui abondent dans toutes les villes populeuses ». Un terrain est acheté sur le en 1841 et l’architecte de la ville, Urbain Vitry, se met au travail sous l’étroit contrôle d’Arago et de Petit, attentifs au moindre détail. Résultat, un élégant observatoire néo-classique en deux parties : d’un côté les logements du directeur et de son éventuel adjoint autour d’un vaste vestibule

central précédé d’un portique et ; de l’autre, d’un escalier d’accès au bout d’un long escalier venant de ce vestibule , la salle d’observation avec une lunette méridienne et deux tours , dont l’une pour accéder à la terrasse . Petit peut emménager en 1846 mais trouve le batiment encore un peu près de la ville et supporte mal les Toulousains dont la foule « se porte en masse » vers l’observatoire, « bourdonne et crie jusqu’à empêcher d’entendre les pendules ». Après avoir vainement attendu dix-sept ans un « cercle mural » commandé en 1846,

et un dernier pour le « cercle méridien » en 1891. Et le directeur, le très actif bourguignon Benjamin Baillaud depuis 1880, n’est plus seul : toute une équipe d’astronomes, chacun responsable d’un des instruments, le seconde et anime cette petite cité de l’espace. L’équipe s’est aussi féminisée depuis 1891 avec le recrutement de cinq « dames calculatrices » à l’occasion du lancement du projet international de « carte du ciel ». Toute une petite colonie scientifique, la tête dans les étoiles, environnée d’un faubourg encore peu sensible au besoin de tranquillité des astronomes : les ter-

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Petit convainc la mairie de commander en 1863 un télescope 83 cm… qu’il ne verra jamais puisqu’il meurt en 1865 et que le télescope n’arrivera qu’en 1875 et ne sera vraiment fonctionnel (on construira une coupole pour l’abriter) qu’en 1886. Les temps ont alors chan-gé : l’observatoire a été repris en main par l’État qui s’est engagé dans une compétition scientifique avec l’Allemagne. Les instruments se multiplient et forcent à construire de nouveaux pavillons : la très belle coupole Vitry vers 1880 pour la « lunette de Brunner » ; un autre pour le « grand équatorial photographique » en 1890

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rains vagues servent de « rendez-vous aux gamins et vagabonds qui s’amusent à jeter des pierres jusque sur les coupoles et pavillons distants seulement de quelques mètres. » Et pendant la journée, raconte Baillaud, « le plateau est envahi par des rôdeurs de toute sorte. Trois d’entre eux, le corps nu, s’exercent à la lutte à main plate à quelques pas du portail »… À lire : Ils observaient les étoiles..., Archives municipales, 2002. L’Observatoire de Toulouse aux XVIIIe et XIXe siècles, Jérôme Lamy, PUR 2007.

Visite de l’observatoire les vendredis soirs à 21 h. Conférences accessibles à tous et animations. Renseignements : 05 67 22 60 58

Le « grand télescope Gautier » de 83 cm permettait l’observation planétaire, il grossissait 800 fois. La « lunette de Brunner » , de 25 cm plus maniable, grossissait de 60 à 400 fois et servait aussi à l’observation des comètes. La « lunette méridienne » relever l’heure de passage d’une étoile et en mesurer son élévation sur le méridien de Toulouse.

Texte : Jean de Saint Blanquat Illustrations : Jean-François Binet Merci à Jean-Noël Pérolle et à la SAP

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PATRIMOINE

1324 : l’occitan avec des fleurs JEUX FLORAUX La fondation de l’Académie des Jeux floraux intervient un siècle après l’âge d’or des

troubadours. L’idée avait germé l’automne, dans un verger. Au printemps, sous les arbres en fleurs, la meilleure chanson occitane de l’année obtient la première « violette d’or ». Mais un siècle après la Croisade, les Troubadours ont un peu perdu de leur verve…

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ela commence comme un conte : « Per so, en lo temps passat… » : « C’est ainsi qu’il y a longtemps, en la royale et noble cité de Toulouse, vivaient sept valeureux, savants, subtils et fins seigneurs, qui eurent grand désir et grande passion de "trouver" cette noble, excellente, merveilleuse et vertueuse dame Science, pour qu’elle leur donne et leur administre le gai savoir de composer, afin de savoir faire de bons poèmes en langue romane… »

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La « langue romane », c’est l’occitan de ce temps-là. Les sept seigneurs sont sept amis qui se retrouvent chaque dimanche dans le verger que l’un d’entre eux possède peut-être au faubourg des Augustines (actuel quartier Saint-Aubin), au-delà des remparts. Là, pour se délasser de leurs occupations habituelles (deux sont marchands, deux banquiers, un greffier, un « bourgeois », le dernier est « donzel », c’est à dire noble), ils s’amusent à « trobar » (trouba), trouver, ce verbe qui a pris le sens de « composer des vers » depuis la grande époque des Troubadours. Et comme ils ont conscience de vivre en une époque pas tout à fait aussi brillante de ce point de vue, l’idée leur vient un

mardi après la Toussaint de 1323 de convoquer dans leur verger « meravilhos e bel » (mérabillouss é bèl, merveilleux et beau) « le premier jour du mois de mai » tous les poètes et troubadours des « diverses parties de la langue d’oc » pour y montrer leurs compositions. Et « A cel que la fara plus neta - Donarem una violeta » (à celui qui la fera plus belle nous donnerons une violette) précisent-ils dans leur lettre, écrite en vers « au pied d’un laurier ». Envoyée début novembre, la lettre des sept Toulousains fait son petit effet puisque le premier mai, « mant trobador » (de nombreux troubadours) sont


reçus par eux en présence des capitouls et « grande quantité d’autres hommes de qualité, docteurs, diplômés, bourgeois, marchands et de nombreux autres citoyens de Toulouse ». Il y a tant de concurrents qu’il faut une journée « de mayti e de vespre » (le matin et le soir) pour les recevoir, une autre pour délibérer et « elegir lo mays net » (choisir le plus beau) et une troisième, « le troisième jour de mai, fête de Sainte Croix », pour annoncer le verdict en public et donner la violette d’or à Maitre Arnaut Vidal de Castelnaudary qui devient par là-même « docteur en la gaie science ». Cet Arnaut Vidal s’est déjà rendu célèbre par un roman en vers, Guilhem de la Barra cinq ans plus tôt. Ce jour-là, il est récompensé « per una noela canso ques hac fayta de Nostra Dona » (pour une nouvelle chanson qu’il a fait au sujet de Notre Dame). Car s’ils se réclament des anciens Troubadours, nos sept « seigneurs mainteneurs du Gai Savoir » vivent dans la Toulouse très catholique du début du xive siècle, une Toulouse française et conformiste. Depuis la fin de la Croisade albigeoise et la mise au

pas du Midi, poésies et chansons sont rentrées dans le rang et la seule dame qu’on se permet de chanter est désormais la Vierge Marie, on est bien loin du temps des grands troubadours toulousains des xiie et xiiie siècles. Cet autre Vidal par exemple, Pèire, « fils d’un pelletier » et « l’un des hommes les plus fous qu’il y ait jamais eu : car il croyait que tout ce qui lui plaisait ou qu’il voulait pouvait être mis en vers ». Il aurait en tout cas été fou de douleur à la mort du « bon comte Raimon de Toulouse » au point de couper les queues et les oreilles de tous ses chevaux, tondre le crâne de tous ses serviteurs et interdire qu’on ne se taille la barbe ni les ongles. Il fallut rien moins que le roi d’Aragon pour le tirer de ce deuil extrême et l’emmener avec lui.

GRAND VOYAGEUR, Vidal semble avoir la manie de s’amouracher des femmes mariées. Les maris le prennent d’abord mal : un chevalier de Saint-Gilles lui coupe un bout de langue. Puis plus tard avec humour. Barral de Marseille, éclate de rire quand sa femme, furieuse, lui dit que Vidal lui a volé un baiser à son lever. Et quand Vidal manque de se faire tuer par des bergers pour s’être déguisé en loup, la dame de ses pensées se prénommant Loba, c’est à dire Louve, celle-ci « commença par montrer grande joie de la folie que Pèire Vidal avait faite et à rire beaucoup, et son mari de même »… Autre Toulousain, Aimeric de Pegulhan, fils d’un drapier, qui aurait découvert le moyen de faire de belles chansons en courtisant sa voisine. « Mais le mari se disputa avec lui et le déshonora. Et Sire Aimeric s’en vengea en le frappant avec une épée en pleine tête, ce qui le força à fuir Toulouse. » Plus tard, Aimeric aurait appris que le mari, guéri, était parti en pélerinage. Ni une ni deux, il se fait passer pour un voyageur malade et héberger chez la même voisine. « Et le lendemain, Sire Aime-

ric fit demander la dame ; et la dame vint en la chambre et reconnut Sire Aimeric et s’en étonna beaucoup, lui demandant comment il avait pu entrer dans Toulouse. Et il lui dit : par amour pour elle ; et il lui raconta tout. Et la dame fit semblant de remonter les draps et elle l’embrassa. Dès lors, je ne sais rien de précis, mais Sire Aimeric resta là dix jours sous prétexte de maladie. » Reparti en Italie, Aimeric y mourra cathare.

Ci-dessus, le troubadour toulousain Aimeric de Pegulhan frappant le mari de sa voisine avant de s’enfuir chanter ailleurs.

MAIS si, épris de vertu et de raison, nos sages sept mainteneurs, ne réussiront pas à ressusciter la belle époque des Troubadours, eux et leurs successeurs immédiats feront tout de même beaucoup pour en transmettre l’héritage et pour leur langue occitane, que ce soit par leurs très belles « Leys d’Amors », première véritable grammaire et stylistique d’une langue moderne, ou par leur conceptualisation du « gai saber », le gai savoir dont, cinq siècles plus tard, l’allemand Nietzsche allait faire l’un des fondements de sa philosophie : « Ce concept occitan de la "gaya scienza", écrira-t-il, cette unité du chanteur, du chevalier et de l’esprit libre qui distingue la merveilleuse culture des premiers Occitans de toutes les cultures équivalentes »…

Ci-contre, une centaine d’années plus tard, le 3 mai 1324, la première violette d’or de l’Académie des Jeux floraux (la plus ancienne académie littéraire d’Europe) est remise à Arnaut Vidal au milieu du verger dans le faubourg des Augustines.

À lire : Las Leys d’Amors, publié par Joseph Anglade, Privat 1919. Anthologie des Troubadours, textes choisis, présentés et traduits par Pierre Bec, 10-18 1979. Histoire et anthologie de la littérature occitane, Robert Lafont, Les Presses du Languedoc 1997.

Texte : Jean de Saint Blanquat Illustrations : Jean-François Binet

d’infos : jeux.floraux.free.fr

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PATRIMOINE

Les Augustins, ou le musée improvisé ALORS QUE DÉBUTENT LES TRAVAUX DE LA RUE D’ALSACE-LORRAINE, rappelons la douloureuse

naissance du musée des Beaux-Arts de Toulouse. Tronqué, percé, vandalisé, le bel ensemble des Augustins a failli ne pas survivre à sa transformation en musée. Avant qu’une restauration enfin respectueuse en fasse il y a quelques décennies le bel écrin que nous connaissons. 15

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6 Le « Temple des Arts » . Construit en 1833, véritable « boîte dans la boîte » au sein de l’église des Augustins, il était le cœur du musée et sa grande salle de peinture. Rapidement en mauvais état, il a été détruit en 1950, ce qui a permis de retrouver les formes de l’église originelle. Lors de sa construction, on avait cassé les fenêtres hautes gothiques et la rosace, pour les remplacer par de grandes baies vitrées (interprétation graphique de l’artiste). Le chœur de l’église a lui manqué de s’effondrer à cause de la surcharge occasionnée par le plafond semi-cylindrique (appelé pompeusement voûte Philibert de l’Orme) qu’on lui avait accroché par des tirants.

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Les pe Les bâtiments ouest d (qui appartenaient à de (cet ensemble est rep en 1868 à l’occa Une nouvelle aile est bât petit cloître au carrefour de le long du cloître a


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par déclarer, qu’ayant visité presque tous les musées de l’Europe, je n’en ai vu aucun où il règne autant d’incurie et de désordre, où les tableaux soient plus mal tenus, plus mal classés et moins respectés que dans le Musée de Toulouse. » Ainsi débute le rapport sévère d’un expert parisien mandaté par la municipalité pour inspecter le Musée des Beaux-Arts de Toulouse installé dans l’ancien couvent des Augustins. Vivement attaqué, le conservateur répondra qu’il fait ce qu’il peut avec les maigres subsides alloués par la Ville et qu’il dénonce sans effet depuis des années l’état déplorable de son musée. On est en 1861 mais les Augustins n’ont pas encore fini de souffrir… E COMMENCERAI

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5 ercements des nouvelles rues et le réaménagement du musée, à la fin du XIXe siècle (dessin ci-dessus): u monastère, dont le splendide grand réfectoire es particuliers) ainsi que les maisons les entourant présenté légèrement grisé sur le dessin), sont rasés asion du percement de la rue d’Alsace-Lorraine . tie (en partie sur les plans de Viollet Le Duc) du la rue de Metz, entre 1893 et 1903. Les bâtiments u sud sont également détruits à cette occasion. Ils seront remplacés par un square .

TOUT COMMENCE EN 1794, quand l’administration révolutionnaire décide de créer un « Museum du Midi de la République » dans le couvent désaffecté - et déjà tronqué puisque le grand réfectoire à l’ouest a été vendu à un particulier. On y entasse les objets d’art confisqués aux « émigrés » et les tableaux retirés des églises d’où, très vite, un manque de place, d’autant que la future école des Beaux-Arts vient aussi s’y installer. Pour que les étudiants y voient quelque chose, on rase toutes les chapelles (sauf une , sauvée pour servir de toilettes…) de l’aile Est. Et pour que les visiteurs puissent y voir eux aussi dans l’église où sont les tableaux, et protéger ceux-ci de l’humidité, on construit en 1833 un « Temple des Arts » à l’intérieur de la nef avec plancher surélevé, cloisons, plafond, toute une enveloppe néo-classique pour cacher « le caractère religieux de l’édifice ».

les condamne irrévocablement ». De là, on pénètre dans la salle des plâtres , où règne une « pénombre que le moindre nuage suffit à transformer en nuit complète ». D’où on monte par un escalier vers la grande salle de peinture, « monument étrange en effet, composé de plâtre, de planches et de papiers peints dont les vulgarités prétentieuses ne font pas même oublier un instant les irréparables défauts ». Ne pas oublier la petite salle de peinture et la galerie d’ethnographie à l’étage du grand cloître, « corridor étroit » où, « quand beaucoup de visiteurs s’y rencontrent, tout l’appareil éprouve un frémissement ; les plâtres du plafond se détachent par plaques et vont s’écraser sur les dalles du cloître. »

LE VISITEUR du milieu du xixe siècle entre ainsi par le petit cloître , encombré de « terres cuites et de produits de fabrique », et dont l’humidité « dévore tout ce qu’on lui confie », victime qu’il est « des exhalaisons vraiment paludéennes qui se dégagent des soubassements de la grande salle de peinture ». À l’étage, galerie des médailles « triste corridor » dont « le plancher éprouve, sous les pas des visiteurs, de si énergiques tressaillements, que les médailles, bondissant littéralement sur les cartons, s’accumulent en monceaux ». On passe ensuite dans le grand cloître , « fort délabré » et « lieu d’exposition déplorable » : « les pierres et les marbres se trouvent plongés dans un bain de moiteur constante. C’est une destruction lente à laquelle on

LES COMMENTAIRES sont du conservateur de la fin des années 1860 qui préconise une transformation radicale : raser le couvent et édifier un musée vaste et moderne à son emplacement. Faute de financements, il ne sera heureusement pas entendu. Le musée tel que nous le connaissons aujourd’hui nait vraiment après la seconde guerre mondiale quand conservateurs et architectes réussissent à obtenir la destruction du « temple des arts » et la restauration de l’église ainsi qu’un réaménagement plus respectueux des salles et des cloîtres. Augmenté d’une nouvelle entrée sur la rue de Metz avec la façade de l’église détruite des Pénitents Blancs, les Augustins seront enfin dignes des collections qu’ils abritent, et les Toulousains retrouveront l’extraordinaire architecture du couvent dont nous raconterons la création lors d’un prochain numéro.

Ci-dessus, la salle des plâtres au XIXe siècle. Le musée était ouvert tous les aprèsmidi de 13 h à 16 h (17 h l’été), entrée libre les jeudis, dimanches et jours fériés. Le règlement prévoyait que les gardiens « ne donneront des renseignements aux visiteurs que si ces derniers leur en demandent ». Il est interdit « de fumer, de chanter ou de faire un bruit quelconque dans les galeries et de s’y faire accompagner de chiens ».

Texte : Jean de Saint Blanquat Illustrations : Jean-François Binet, Jean François Péneau. Merci à l’administration du Musée des Augustins pour son aide et sa collaboration. `

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PATRIMOINE

Les Augustins au temps des Augustins LE DERNIER GRAND ORDRE MENDIANT À S’INSTALLER EN VILLE Au cœur de Toulouse et à

judicieuse distance de Saint-Étienne comme des autres grands monastères, les frères Augustins se sont bâtis, à partir du début du XIVe siècle, un couvent dont il ne nous reste aujourd’hui qu’une petite moitié. Mais quelle moitié…

Q La partie nord-est du couvent est toujours en place et abrite une bonne moitié du musée des Augustins. La première église bâtie par les Augustins, à l’emplacement d’une des maisons acquises dans les années 1300 sur la rue CroixBaragnon (actuelle rue des Arts), semble avoir été ce qui sera plus tard la « chapelle Notre-Dame-dePitié » et qui est aujourd’hui la salle centrale de la galerie des sculptures gothiques du musée. Elle était bordée au sud par la salle du chapitre où se décidaient les affaires du couvent et, au nord, par la sacristie . Six chapelles bordaient les deux premières salles, toutes rasées sauf une, au début du XIXe siècle.

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uand les frères Augustins s’installent à Toulouse, au début des années 1260, on peut dire qu’ils arrivent un peu tard : dominicains et franciscains sont déjà dans la place depuis une quarantaine d’années et sont en train de se bâtir de grandioses églises, les Carmes viennent de braver les foudres de l’évêque et de s’établir bien près de la cathédrale, au cœur du quartier juif. Pas question pour l’évêque de laisser s’installer une nouvelle concurrence dans les murs de la ville : les ermites doivent se construire un premier couvent à la porte Matabiau (vers l’actuelle place Jeanne-d’Arc), en bordure des fossés qui servent alors d’égout à la ville. Une situation qui ne convient pas à ce nouvel ordre mendiant, créé par le Pape en 1256 à partir de quatre congrégations d’ermites italiens suivant la règle de Saint Augustin. Comme les Carmes avant eux, les Augustins vont donc devoir faire preuve de ruse pour réussir à pénétrer dans la ville : en 1310, ils obtiennent du Pape l’autorisation de se transporter dans Toulouse où il semble qu’ils aient acheté, sous un prête-nom, une maison sur le côté ouest de l’actuelle rue des Arts et aussitôt commencé à bâtir une première église sur son terrain. L’endroit est finement choisi.

LA RUE MARQUE EN EFFET LA FRONTIÈRE DU « CLAUSTRUM », la partie de la ville gouvernée par les chanoines de SaintÉtienne et, les Augustins sont à raisonnable distance de tous leurs

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concurrents en matière d’aumônes et à deux pas du quartier des marchands vers la Garonne et de celui des gens de justice vers le château narbonnais, futur parlement.

MAIS LES CHANOINES de SaintÉtienne sont furieux : malgré l’autorisation papale, ils lancent un procès de 17 ans sous prétexte que les Augustins sont trop près de la cathédrale. La règle voulait en effet qu’aucune église ne soit à moins de 140 cannes (une canne valait près de deux mètres) l’une de l’autre. Le 6 mai 1318, des arpenteurs assermentés mesurent donc la distance à vol d’oiseau entre les deux églises et, au grand désespoir des chanoines, l’établissent à 169… Mais le procès va en appel à Rome et aboutit à un long compromis en 1327 : en échange du droit de s’installer là où ils sont depuis au moins vingt ans, les Augustins devront payer 3 500 livres d’indemnités et s’acquitter cha-

que année à la Toussaint d’un tribut de deux florins d’or, sans oublier les messes à célébrer à chaque mort d’un chanoine et la participation obligatoire à toutes les processions épiscopales. Enfin libérés de la fureur des chanoines, nos ermites vont pouvoir se bâtir un couvent qui va bientôt occuper presque tout le « moulon » (pâté de maisons) où ils se sont installés. Parmi eux, le frère Guilhem de Natholosa devient vite célèbre pour ses talents à chasser démons et visions de ceux et celles qui en étaient tourmentés. Ainsi de cette

Parmi les bâtiments disparus : À l’est l’ancienne infirmerie, jardins et boutique de l’apothicaire la chapelle de l’Ecce homo, avec une bibliothèque au dessus. Surtout, le magnifique réfectoire surmonté du grand dortoir (stupidement rasé en 1869) bordé d’une cuisine au sud et d’une basse-cour et de la salle de théologie au nord . À l’ouest un grand jardin potager le réfectoire d’hiver surmonté des « chambres des hostes » et de greniers et dortoirs . Et le long du « courroir » qui mène à la rue de la Véronique (actuelle rue des Tourneurs) où se trouve l’entrée principale , four à pain avec boulangerie dessus cellier pour le vin , bûcher , réfectoires des serviteurs et latrines

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petite fille qui s’est réfugiée chez les religieux de Saint-Antoine du T car le démon parle par sa bouche : les religieux n’arrivent à rien et les curieux se précipitent.

aboie furieusement et empêche d’entendre. « Petita bèstia, cala-te ! » (Petite bête, tais-toi), lui dit Guilhem, et le roquet, tranquille tout à coup, attend patiemment la fin du sermon. La tombe de Guilhem, vite devenu pour tous Saint Guillaume de Toulouse, dans le chœur de l’église, ne fit pas peu pour la renommée du couvent. De même le fait que le couvent ait été tout juste épargné par le grand incendie de 1463 qui ravagea un bon 25 tiers de la ville. En 1517, alors

L’UN D’EUX demande à la fille possédée si elle peut deviner ce qu’il vient de faire et se voit répondre : « Tu as dit mes matines car tu as passé la nuit avec une débauchée ! » On appelle frère Guilhem qui, comme à chaque fois, fait sortir le démon. Un jour où il prêche place SaintGeorges, un petit chien

que l’église est à peine consacrée et que l’essentiel du couvent est enfin bâti, un incendie d’une autre ampleur commence en Allemagne où un frère Augustin du nom de Martin Luther engage son combat contre la papauté. À lire : Les Augustins, origine,construction et vie du grand couvent toulousain au Moyen-Âge (xiiie-xvie siècles) Pierre Salies, 1979, Archistra

Texte : Jean de Saint Blanquat Illustrations : Jean-François Binet, Jean François Péneau.

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L’église « nouvelle » semble avoir été bâtie à partir de la fin des années 1310, grâce au legs généreux de Jean de Mantes, un officier royal parrain d’un frère Augustin, mais ne sera voûtée, terminée et consacrée qu’en 1504. Le clocher lui, s’élève à partir de la fin du XIVe siècle. La foudre lui fit perdre un étage et demi au XVIe. Il servait de tocsin. Le grand cloître sera peu à peu bâti tout au long du XIVe siècle, en commençant par la galerie devant la chapelle NotreDame-de-Pitié . Il abritait de nombreuses sépultures et sera surmonté d’un étage de galerie au XVIIe siècle. C’est au cours de ce même XVIIe siècle que sera construit le petit cloître …

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PATRIMOINE

La Bourse au temps des marchands FONDÉE À LA FIN DE L’ÂGE D’OR DU PASTEL la Bourse de Toulouse ne servait pas à conclure des af-

faires ou négocier des contrats. C’était un tribunal où chaque après-midi, les marchands venaient régler leurs conflits. Et une institution chargée par ces mêmes marchands de les défendre face aux prétentions des autres corps. Par exemple les Capitouls...

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Ce à quoi pouvait ressembler la salle d’audience de la Bourse au XVIIIe siècle. Au centre de l’estrade, le prieur qui dirige la Bourse pour l’année, assisté du premier et du deuxième consul à sa droite et à sa gauche. De chaque côté, d’anciens prieurs et consuls membres du conseil de la Bourse. Devant eux, les parties en conflit, des marchands toulousains qui bénéficient ainsi d’une justice rapide et gratuite.

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e mardi 30 juillet 1726, on ne devait parler que de ça dans les rues de Toulouse : la veille, les Capitouls avaient rendu une ordonnance contre les auvents des marchands de la ville. C e s l a rges auvents s i pr a t iq ue s pour protéger les marchandises et les clients de la pluie comme de la chaleur du soleil, les Capitouls trouvent qu’ils empêchent les voitures de passer, qu’ils entretiennent l’humidité, que la neige qui en tombe l’hiver est à l’origine d’un verglas qui fait que « les habitants risquent leur vie »… Qu’en plus, ils « maintiennent une telle obscurité qu’il est difficile de ne pas être trompé dans l’achat des marchandises » ! S’ils ne sont pas raccourcis sous trois jours, il faudra payer 50 livres (forte somme, quelque chose comme 400 euros d’aujourd’hui) et les démolir à ses frais. Pure mauvaise foi, pur mépris de la chose commerciale, pure calomnie selon les marchands qui y voient une fois de plus les effets de la haine des Capitouls à leur égard dans une ville qui méprise le commerce, a tendance à « le dédaigner, à l’avilir, à confondre les marchands

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avec les artisans ». Mais trois jours pour raccourcir les auvents, cela veut dire que dès le vendredi 2 août, les Capitouls, leurs arpenteurs et leurs gardes viendront prendre les mesures et distribuer les amendes. Le vendredi, donc, le prieur de la Bourse et ses deux consuls, plus tous les anciens prieurs et consuls qui en forment le conseil, se réunissent et protestent solennellement contre ce nouvel abus des Capitouls envers les marchands avant d’aller siéger en audience comme tous les après-midi. CAR LA BOURSE DE TOULOUSE, bien loin d’être une place de négociation et d’échanges comme son nom pourrait aujourd’hui le laisser supposer, était d’abord une sorte de syndicat des marchands doublé d’un tribunal de commerce. Fondée en 1549, à la fin de l’âge du pastel, ce « siècle d’or » de Toulouse et de ses marchands, elle avait pour fonction principale, comme ses modèles d’alors dans les villes flamandes, italiennes et à Lyon, de permettre aux commerçants de régler leurs affaires entre eux. Pour cela, le 28 décembre de chaque année, les marchands toulousains élisaient parmi eux un prieur et deux consuls qui présidaient l’institution et surtout les audiences où les marchands pouvaient venir régler leurs litiges. Ces audiences permet-

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taient aux marchands d’avoir accès à une justice à la fois professionnelle, rapide et, fait rare à l’époque, gratuite puisque les charges étaient bénévoles et que l’institution fonctionnait grâce aux cotisations prélevées sur toute la corporation. Une corporation que la Bourse représentait face aux autres institutions, le Parlement, le roi et ses représentants, les Capitouls. Une fois élus, le nouveau prieur et ses consuls, accompagnés du conseil et de toute la corporation, allaient prier et faire bombance le jour des rois dans leur chapelle du cloître des Jacobins. PROTÉGÉE PAR LE ROI qui devait quelques compensations à des marchands à qui il empruntait tant d’argent, la nouvelle institution fut mal accueillie à la fois par le Parlement qu’elle privait de revenus (la justice commerciale de première instance lui échappait) et par les Capitouls dont elle contestait de fait les pouvoirs en matière de réglementation commerciale.

Si les relations avec le Parlement s’apaisèrent au début du xviie siècle, Capitouls et marchands continuèrent leur affrontement jusqu’à la Révolution. Cela commença dès le début par un refus obstiné des Capitouls d’autoriser la Bourse à avoir un bâtiment à elle, les marchands siégeant là où ils pouvaient au Capitole. Il faudra plusieurs lettres précises et autoritaires du roi aux Capitouls, leur enjoignant de procurer une « maison propre et commode » aux marchands, pour que ceux-ci puissent enfin acquérir dans les années 1560 une maison à l’angle des rues Malcosinat (actuelle rue de la Bourse ) et des Blanchards (rue Clémence Isaure ) au cœur du quartier des marchands, très fonctionnellement installé entre le port de la Daurade et la Halle aux Grains (place Esquirol). Reconstruite au tout début du xviie siècle, la maison abritera la Bourse jusqu’à l’achat de l’hôtel de Bastard en face, en 1778. Tout occupés à leurs conflits et leurs

procès, les marchands toulousains en oubliaient presque de faire des affaires : ce n’est que vers la fin du xviiie siècle qu’ils tentent véritablement d’établir la « place de change » prévue par l’édit de fondation. Une « loge » est ouverte pour cette fonction au début des années 1780… Mais elle restera déserte. À lire : « Histoire de la juridiction consulaire de Toulouse », Serge Capel, Tribunal de commerce de Toulouse 1999. « La Bourse Commune des Marchands de Toulouse », Florence Broussy, Mémoire de Maîtrise, Université de Toulouse - Le Mirail Merci au Tribunal de commerce.

Texte : Jean de Saint Blanquat Illustrations : Pierre-Xavier Grézaud

La place de la Bourse le 2 août 1726. Les Capitouls sont peut-être venus en personne ce jour-là, accompagnés d’arpenteurs, vérifier que les marchands avaient bien réduit la taille de leurs auvents. Au fond, l’immeuble de la Bourse dont le rez-de-chaussée subsiste aujourd’hui. À la fin des années 1770, l’institution, qui abrite aussi la chambre de commerce fondée en 1703, déménagera dans l’hôtel de Bastard où siègera le Tribunal de commerce puis la Chambre de commerce à partir de la Révolution. Le bâtiment actuel date du début du XIXe siècle.

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Jean Jaurès, le Toulousain UNE SEMAINE DANS LA VIE DE JEAN JAURÈS FIN MARS 1892

Professeur de philosophie, conseiller municipal, adjoint à l’Instruction publique, le futur leader socialiste a passé trois années décisives à Toulouse de 1890 à 1893. Trois années qui l’ont poussé à choisir définitivement une carrière politique et des convictions socialistes. Trois années qui peuvent mieux se comprendre en le suivant lors d’une des semaines importantes de cette période, celle de sa première rencontre avec Jules Guesde. Lundi 21 mars 1892

Le conseiller municipal

«J

... » En se rendant au Capitole ce lundi de début de printemps, le conseiller municipal Jean Jaurès, adjoint à l’Instruction publique, ex-député du Tarn et professeur de philosophie à la faculté des lettres, a sans doute ces mots qui lui résonnent dans les oreilles : « Je proteste de la façon la plus énergique... Je n’ai pas l’habitude de cacher ce que j’ai à dire... J’ai rarement vu quelque chose d’aussi stupide... » Les phrases rudes et tranchantes de Charles de Fitte, leader local des socialistes « blanquistes », noble agenais fier de son emploi d’ouvrier typographe à Saint-Cyprien, font des conseils municipaux du lundi soir d’intenses moments de démocraE PROTESTE DONC

tie. Et un apprentissage tendu et difficile pour le jeune conseiller municipal Jaurès, trente-deux ans, responsable de l’enseignement et de la culture. Depuis 1888, Toulouse est gouvernée par une alliance de radicaux majoritaires (dont le maire, Camille Ournac), c’est-à-dire, à l’époque, de républicains anticléricaux, et de socialistes. Jaurès, battu à Castres aux élections

législatives de 1889 après un premier mandat de député, n’est pas encore officiellement socialiste. Il est d’abord « républicain » (à une époque où une grande partie de la droite est encore monarchiste) et s’interroge sur le devenir d’un mouvement socialiste éclaté et embryonnaire qui l’intéresse, l’attire et le déconcerte. À Toulouse, deux factions au moins se font face : les « blanquistes » derrière Charles de Fitte, héritiers de la Commune et des socialistes utopistes de 1848, qui s’appuient sur les premiers syndicats (tout juste autorisés) et sont de fait proches de l’anarchisme, et les « guesdistes », plus soucieux d’organisation et qui commencent à s’intéresser aux thèses de l’Allemand Karl Marx. Comme la droite monarchiste est très minoritaire à Toulouse, le véritable combat idéologique a lieu au sein de la majorité municipale qui a

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À droite, Jaurès causant avec le maire Camille Ournac dans la cour du Capitole. Ci-dessous, le nouvel immeuble de La Dépêche rue Bayard où le journal va s’installer en avril 1892 après avoir quitté la rue d’Alsace-Lorraine.

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obtenu tous les sièges aux élections de 1888. Fidèle au maire Camille Ournac, Jaurès tente de mettre tout le monde d’accord mais il a fort à faire avec deux conseillers municipaux qui le prennent régulièrement à partie. À droite, c’est Héral, un républicain « modéré » mais surtout nationaliste qui lui reproche, déjà, son pacifisme et s’opposera vivement à lui quand Jaurès, fin 1890, supprimera les « bataillons scolaires » qui préparaient les enfants des écoles à la vie militaire en les faisant défiler au pas avec des fusils de bois. À gauche, c’est donc Charles de Fitte qui s’oppose avec constance à toute subvention « culturelle » : théâtre du Capitole, Académie des Jeux floraux, rien ne trouve grâce à ses yeux car selon lui, seuls les « besoins matériels » méritent d’être satisfaits. Mais ce soir, point de joute... Jaurès se lève et demande la création d’un deuxième emploi d’instituteur adjoint (c’est-à-dire payé par la Ville) à l’école de garçons du faubourg Bonnefoy. Cette fois, Charles de Fitte n’y trouve rien à redire.

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Mardi 22 mars 1892

Le journaliste

L

e matin, Jaurès se rend au Capitole et rencontre le maire Camille Ournac. Ce dernier lui demande son avis sur les premiers pas du gouvernement Loubet après la crise ministérielle de février qui a mis fin au gouvernement Freycinet, tombé sur la question catholique. C’est qu’après la crise boulangiste des années 1886-89 qui a failli mener au pouvoir un général démagogue soutenu par tous les extrémistes, l’église catholique a fait la paix avec la République et décidé de venir disputer aux socialistes les voix des travailleurs des villes. L’un des leaders de l’aile sociale de ce mouvement, Albert de Mun, est attendu à Toulouse en fin de semaine. En même temps que l’un des principaux meneurs socialistes, le nordiste Jules Guesde. Les élections municipales approchent, elles sont prévues pour le 1er mai, une date que le gouvernement aurait souhaité changer en pleine montée des idées socialistes. Dans La Dépêche que Jaurès a achetée ce matin, on trouve comme chaque jour les rubriques « Le mouvement ouvrier » (aujourd’hui, un article sur l’arbitrage qui a mis fin à la grève des mineurs de Carmaux) et « La dynamite » consacrée elle aux anarchistes : aujourd’hui, deux arrestations, un attentat (mais

qui « semble étranger à toute préoccupation politique » ) et un « engin se composant d’un tube de plomb contenant une substance noirâtre » trouvé par un domestique à Angoulême... L’après-midi, Jaurès doit justement écrire son article hebdomadaire pour La Dépêche . Il fait partie des sept éditorialistes prestigieux recrutés par le journal pour, chaque jour, faire la tête de sa première page. Il y a deux semaines, il a critiqué l’attentisme du gouvernement face à l’offensive catholique et aux revendications sociales. La semaine dernière, il a condamné le détricotage de la loi sur les universités au Sénat. Cette semaine, que va-t-il écrire ? Un peu à court, il ressort un « papier » qu’il avait en réserve sur une petite société de prévoyance, « premier coup que des ouvriers intrépides, rêveurs positifs, ont porté aux puissances financières qui dominent notre pays ». « Rêveurs positifs », tout Jaurès est déjà là.


Son article en poche, il se rend aux bureaux de La Dépêche , rue d’AlsaceLorraine. L’ambiance y est fiévreuse : le directeur, Rémy Sans, est dans les affres du déménagement rue Bayard, dans trois semaines, où il a fait bâtir un nouvel « hôtel de pierre », avec des rotatives qui vont permettre d’augmenter encore le tirage, le format et de passer à six pages.

tous les normaliens de son époque, Jaurès parle couramment latin et grec ancien. On cite des vers de Pindare, de Tibulle, on le plaisante sur son article de La Dépêche que tout le monde a pu lire ce matin, et puis on parle de la réforme universitaire. Toulouse va-t-elle enfin avoir son université ? Jaurès reste prudent... Les choses avancent, mais lentement alors que les étudiants se multiplient et que les cours se professionnalisent. Il y a dix ans, Toulouse ne comptait que cinq professeurs donnant chacun dix cours publics par année à une trentaine d’étudiants. Aujourd’hui, les chiffres ont explosé : il y aura bientôt une quinzaine de professeurs et jusqu’à deux cents étudiants ! Jaurès voudrait voir se créer de fortes universités dans les grandes villes, capables de retenir les meilleurs éléments qui partent tous à Paris et, là aussi, il sent qu’il sera plus efficace dans le monde politique où il fait ses classes et où tout

semble possible, que dans ce monde universitaire qui l’a formé et qu’il va bientôt abandonner. Pour se dégourdir les jambes après un repas un peu lourd, messieurs les professeurs vont faire un tour au musée des Augustins où on a accroché de nouvelles toiles. Frappé par l’article de tête de La Dépêche de la veille sur le Salon des Indépendants à Paris, qui comparait finement les jeunes artistes du moment, ToulouseLautrec, Bonnard, Maurice Denis, aux meilleurs peintres primitifs, Jaurès ne peut s’empêcher de trouver tout à coup un peu lourdes les « grandes machines » empilées ici. Le soir, Jaurès donne son cours public où ses amitiés socialistes font venir un auditoire fervent et bigarré. Le sujet n’est pourtant pas grand public : « Dieu et l’âme (la matière) ». À la sortie, il parle un moment avec Albert Bedouce, jeune commercial à l’imprimerie Sirven et socialiste guesdiste. Jaurès aime bien Bedouce qui s’oppose souvent comme lui à Charles de Fitte, il lui promet qu’il sera bien là dimanche soir à la conférence donnée par Jules Guesde.

Mercredi 23 mars 1892

Le professeur

O

fficiellement, si Jaurès est à Toulouse, c’est pour enseigner la philosophie à la faculté des lettres. Ce mercredi matin, cours aux rares étudiantes toulousaines sur son sujet de prédilection, la philosophie allemande. Puis déjeuner place du Capitole avec quelques amis professeurs, déjà fréquentés lors de son premier séjour dans la ville en 1884 et 1885. Il leur raconte sa soutenance de thèses à Paris, deux thèses en chantier depuis dix ans qu’il a enfin pu terminer ici : une en français sur « la réalité du monde sensible », une en latin sur « les premières manifestations du socialisme allemand chez Luther, Kant, Fichte et Hegel ». Comme

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À deux pas du Capitole et de La Dépêche, la famille Jaurès occupait un appartement confortable place Saint-Pantaléon (aujourd’hui place RogerSalengro).

Jeudi 24 mars 1892

Le père de famille

P

as de cours ce matin, ni cet après-midi. Jusqu’il y a un mois, Jaurès profitait du peu de temps que lui laissaient l’université et le conseil municipal pour achever ses thèses. Maintenant, c’est fini et il a peine à croire qu’il a sa matinée à lui, qu’il peut ouvrir la fenêtre de son bureau, se pencher et regarder la petite place Saint-Pantaléon, ses passants, écouter les conversations. La porte du bureau s’ouvre et Madeleine fait irruption dans la pièce. Madeleine a deux ans et demi, elle est née trois jours avant la défaite de Jaurès aux législatives à Castres. Jaurès prend 24

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la fillette dans ses bras, lui montre la place, les colombes sur les tuiles des toits : « Regarde, Malou, les colombes, là... » Et la petite, qui mélange encore l’occitan de la cuisinière et de sa grandmère avec le français que se forcent à lui parler ses parents, de répéter: « Couloum ! Couloum ! » Louise rentre à son tour, un panier à la main, que va-t-on manger au « dîner », au « souper » ? Bientôt six ans que Jaurès et elle se sont mariés. Si ses amis à lui ont un peu de mal avec elle car la politique et la philosophie l’ennuient, et trouvent qu’elle laisse parfois son mari mettre des complets un peu élimés et qu’elle va même à la messe, Jean apprécie cette différence qu’il y a entre le monde du dehors et cette petite cellule familiale où il se sent parfaitement ailleurs, parfaitement tranquille. La seule tristesse que peut ressentir Jaurès, c’est que sa mère ne soit plus là. Louise a exigé que « Mérotte » ne vive plus chez eux et l’après-midi, Jaurès retrouve devant la cathédrale SaintEtienne celle avec qui il a vécu jusqu’à son mariage. Mérotte a fait ses dévotions et bras desssus,

bras dessous, mère et fils arpentent le boulevard jusqu’aux allées Lafayette où la musique du 33e régiment d’infanterie joue quelques morceaux célèbres. Du temps de son premier séjour à Toulouse, le doyen de la faculté avait noté dans le dossier confidentiel du professeur de philosophie : « Monsieur Jaurès est un jeune homme distingué d’un commerce agréable et qui récompense par un amour filial touchant les soins d’une mère dévouée ». En la quittant place Lafayette, Jaurès rappelle à sa mère que Louise et lui vont demain soir au théâtre du Capitole où Cazeneuve, le célèbre ténor, jouera Faust. Mérotte viendra donc veiller Malou et lui chanter les douces berceuses du pays castrais.


Vendredi 25 mars 1892

L’adjoint à l’Instruction publique Ci-dessous, Jaurès en visite dans une école de filles. Le poste d’adjoint à l’Instruction publique est l’un des plus importants de la mairie en un temps où l’essentiel de l’enseignement se fait à l’école primaire (l’enseignement secondaire est payant et de fait réservé aux classes aisées) et est donc financé par les communes. Nouveauté en 1889, l’État prend les salaires des instituteurs à sa charge, mais à des conditions qui mettent les communes en difficulté.

P

as de cours le matin, Jaurès rejoint son bureau au Capitole et traite les affaires courantes de sa délégation d’adjoint à l’Instruction publique. Une dizaine d’années après les lois de Jules Ferry, le cadre du système scolaire français est encore en pleine évolution. En prenant ses fonctions en 1890, Jaurès a dû gérer en urgence les conséquences complexes d’une loi votée un an plus tôt et qui transformait les instituteurs en fonctionnaires d’État (jusque là, ils étaient payés par les communes). Du coup, l’État baissait leurs salaires et supprimait

en plus toute subvention aux villes de plus de 100 000 habitants, dont Toulouse. Une catastrophe pour la commune qui voyait au même moment ses effectifs scolaires augmenter à toute vitesse et était obligée d’engager un vaste programme de construction d’écoles. Jaurès sortira vainqueur de ce rude baptême du feu en conservant provisoirement la subvention d’État grâce à l’intervention des députés locaux et en faisant voter une nouvelle subvention municipale qui assurera le maintien du niveau des salaires des instituteurs. En plus, comme l’État refusait d’augmenter le nombre de ces derniers malgré la hausse du nombre des élèves, Jaurès créera des postes d’instituteurs « adjoints » payés par la municipalité. Autre souci de l’adjoint délégué, sensible aux idées socialistes, les cantines et les écoles maternelles (il en ouvrira trois), très nécessaires à Toulouse où beaucoup de femmes travaillent.

Dernier gros chantier, et véritable raison de sa nomination, la création d’une université à Toulouse qui n’aboutira pas sous son mandat mais peu après, en 1896 et en grande partie grâce à ses efforts. Car la mairie a mis la main à la poche pour convaincre l’État : c’est elle qui paye les nouveaux bâtiments des allées Saint-Michel inaugurés en 1890 (sciences et médecine), elle qui paye aussi la nouvelle faculté des lettres qui ouvrira à la fin de l’année. L’après-midi, après être passé déjeuner chez lui, Jaurès va, comme il le fait régulièrement, visiter en compagnie de son chef de bureau une des écoles de la ville. Lors d’une de ces visites, l’institutrice de l’école de filles de Saint-Martin-du-Touch notera sur son aide-mémoire : « L’éminent professeur daigna adresser quelques questions d’histoire aux élèves ; il fit réciter aussi Le savetier et le financier de La Fontaine. Monsieur Jaurès donna comme témoignage de sa satisfaction deux jolis prix aux deux meilleures élèves, ainsi que des tablettes de chocolat aux plus jeunes. » Le soir, Jaurès et Louise vont écouter Faust au théâtre du Capitole.

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Samedi 26 mars 1892

Le socialiste

E

n sortant du Capitole, Jaurès rejoint Saint-Cyprien où Bedouce lui a donné rendezvous à la sortie de l’imprimerie Sirven. Le temps est un peu plus doux après les grands froids du début du mois et les rues sont plus animées que d’habitude. Sur le Pont-Neuf, la masse des ouvrières de la Manufacture des Tabacs (les « tabatairas ») qui rentrent chez elles. Toulouse a la particularité de compter non seulement très peu d’ouvriers mais encore que ces ouvriers soient très majoritairement des ouvrières. Le socialisme local est donc un socialisme d’artisans et d’employés, comme ceux des tramways dont la grève pour obtenir la journée de 12 heures (au lieu de 16) a agité la ville tout l’été dernier. Jaurès y a été en première ligne, Ournac lui ayant demandé de présider la commission charger de vérifier les comptes de « l’empereur » Pons, redoutable propriétaire de la compagnie de tramways à chevaux. Après de nombreux rebondis-

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sements et une émeute, Jaurès, pour une fois soutenu par de Fitte, négociera un compromis qui poussera Pons à accepter la journée de 12 heures en échange d’un large geste financier de la ville. Bedouce est là, avec un jeune homme du quartier, Etienne Billières (qui sera maire de Toulouse de 1925 à 1935) qu’il présente à Jaurès : « Etienne vient d’entrer à l’imprimerie, il sera là demain à la conférence... » La veille, La Dépêche a publié le communiqué du « groupe socialiste républicain ouvrier » : « Le citoyen Jules Guesde, membre du conseil national du Parti ouvrier, donnera une conférence, dimanche 27 mars, à 8 heures et demie du soir, dans l’hippodrome du Pré Catelan. » Bedouce apprend à Jaurès que la réunion sera « contradictoire », des orateurs catholiques seront présents, peut-être le père dominicain Gayraud, l’un des « ces prédicateurs

populaires qui vont dans les clubs et les réunions publiques discuter avec les socialistes et les anarchistes » pour, comme l’écrivait Jaurès dans un article de janvier, « entrer en relations presque familières avec les ouvriers ». Passe Charles de Fitte avec quelques uns de ses « blanquistes », la conversation est difficile, Bedouce et de Fitte ne voulant pas se parler et celui-ci accusant Jaurès de n’avoir rien fait pour hâter la construction de la Bourse du travail qui traine en longueur. Le soir, à 9 heures et demie, Jaurès se rend, en tant qu’adjoint à l’Instruction publique, au bal donné dans un hôtel par l’association des anciens élèves du lycée. Jaurès cause un moment avec Ournac, le maire, à qui il confirme qu’il est bien partant pour être sur sa liste aux prochaines municipales, tout en l’avertissant qu’il compte tenter sa chance aux législatives de l’an prochain dans le Tarn. Jaurès s’éclipse rapidement le « souper froid » fini. Il aurait nettement préféré assister à la conférence donnée ce soir au Pré Catelan par Albert de Mun, l’homme qui tente de créer un parti catholique populaire et en qui Jaurès sent un adversaire à sa dimension. Tant pis, il ira demain à celle donnée devant les étudiants catholiques au Jardin royal. Avec la réunion Guesde le soir, cela fera un sujet tout trouvé pour son article de mercredi prochain.


Discours de Guesde au Pré Catelan, lieu habituel des réunions politiques. Le débat «contradictoire» avec des orateurs catholiques était une des tendances du moment, l’Église, avec le pape Léon XIII, ayant compris que le socialisme était la force montante en politique et partageant une partie de son constat sur la société industrielle. De gauche à droite : Gayraud, Jaurès, Bedouce, Guesde, Ferroul.

Dimanche 27 mars 1892

Jaurès face à Guesde

À

4 heures, en attendant le début de la deuxième conférence d’Albert de Mun, Jaurès lit dans La Dépêche le compte-rendu très ironique de la première qu’il a manquée la veille au soir : « Aucun contradicteur n’étant là pour répondre aux erreurs historiques et sociales de l’orateur catholique, son triomphe a été complet. » La conférence commence et l’assistance, très bien-pensante, murmure chaque fois que l’orateur parle de « socialisme chrétien ». Jaurès prend des notes, son article de mercredi est déjà presque écrit, il le concluera ainsi : « J’ose dire respectueusement à Monsieur de Mun que, par la doctrine sociale, il est beaucoup plus près de nous, qui l’écoutions en silence, que de la jeunesse catholique qui l’acclamait ». À 8 heures, Jaurès est au Pré Catelan, il s’assied à côté de Bedouce qui lui fait remarquer que les assistants sont majoritairement catholiques, attirés par la présence du père Gayraud, que l’on aperçoit là-bas au bout du premier rang. À 9 heures moins le quart, Guesde commence à parler, c’est la première fois que Jaurès l’entend. L’homme du Nord, avec son regard intense et sa barbe de prophète, détaille « le mal affreux qui torture la société actuelle » et qui ne peut être résolu que par « le collectivisme ». Une heure après, il laisse la parole au père Gayraud dont le discours sera nettement plus chahuté, surtout quand, l’un des assistants lui reprochant les autodafés de l’Inquisition (la veille, de Mun a eu l’imprudence de qualifier Simon de Montfort de « héros chrétien »), il s’écrie : « L’inquisition ! J’en connais deux inquisitions : celle qui faisait la guerre à la canaille et celle qui sévit aujourd’hui ! »

Le mot « canaille » rend l’assistance incontrôlable et malgré les précisions de l’orateur (le mot « canaille » ne s’adresse pas à cette assemblée, composée, croit-il, « entièrement d’honnêtes gens »), la fin de son intervention se perd dans les cris. Des socialistes remarquent alors la présence de Jaurès et, flattés, lui demandent de monter à la tribune. Jaurès accepte, mais c’est pour dire qu’il ne parlera pas. On proteste, des catholiques insinuent qu’il a peur. Alors, « dans un élan de paroles superbes », il prend la défense de Guesde et demande qu’on le laisse répondre au dominicain. Ce qui est fait mais les interruptions continuent et la séance doit être levée tandis qu’un jeune anarchiste parisien, tenu à l’œil par un commissaire de police, demande en vain à exposer lui aussi ses théories... À la sortie de cette réunion épique, Bedouce présente Jaurès à Guesde. Guesde a été frappé par les paroles de Jaurès à la tribune ; après un arrêt dans un café de la place du Capitole, il lui demande de l’accompagner à son hôtel où ils pourront parler plus tranquillement.

Les deux hommes parleront toute la nuit et le lendemain, avant de repartir pour une autre réunion dans une autre ville, Guesde dira seulement à Bedouce qui l’interrogeait : « Ce fut une bonne journée ! » Treize ans plus tard, Jaurès et Guesde, aussi différents qu’on peut l’être, réussiront malgré leurs divergences à créer un mouvement socialiste unifié, la SFIO. Ce jour-là, ils se seront sans doute souvenu de cette nuit de mars 1892 où ils avaient pour la première fois confronté leurs convictions. À lire : « Jean Jaurès, citoyen adoptif de Toulouse », Maurice Andrieu, Privat 1987; « Quand Jaurès administrait Toulouse », Jean-Michel Ducomte, Privat 2009. (Voir aussi bibliographie en pages 28-29). Texte : Jean de Saint Blanquat Illustrations : Philippe Biard info@studiodifferemment.com

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