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L’E A U E T S E S M IL L E FA C E T T E S 1


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L’EDITO C’est reparti pour un tour de bassin ! Le retour de Désolé J’ai Ciné n’aura pas été qu’un événement ponctuel accompagné de quasi une nouvelle année d’absence, et même si nous pataugeons en effectif réduit – le bi-mensuel estival a suscité bien des envies vacancières chez nos rédacteur·ice·s –, on vous propose un numéro plus bref, où trois de nos belles plumes donnent le ton, qui vous promet de longs voyages à travers le cinéma. La fausse-bonne idée de coller aux saisons, rapidement abandonnée, nous a quand même susurré le thème de cette nouvelle édition : qui dit vacances d’été dit plage, cocktails transpirants sur transat suant, et étendues marines à perte de vue. L’eau, c’est aussi un vecteur de bien des émotions sur grand écran, et c’est ici ce que nous allons aborder. Grande étendue mystique qui recèle en son sein bien des créatures étranges, comme nous l’abordons par le prisme de l’horreur et du film de monstre, l’eau est aussi l’image de l’invitation à parcourir les horizons, se découvrir une quête mais aussi une identité. Plongez avec nous à travers ces aventures, qui, on l’espère, vous donneront bien du courage pour aborder notre point final, plus réaliste, mettant l’eau au centre de nombreuses problématiques humaines. Loin d’avoir envie d’ironiser sur l’adage de ce cher JCVD qui disait « J’adore l’eau, dans vingt, trente ans, y’en aura plus », qui a suscité bien des moqueries là où une évidence était émise, l’eau se voit aussi comme une denrée commerciale, jouant de bien des convoitises. Une réalité brute qu’il ne faut pas occulter. Un numéro aussi mélancolique qu’il nous a procuré du plaisir d’écriture, avec des corpus étendus qui feront peut-être partie de vos watchlists que l’on imagine déjà faramineuses. La croisière est bouclée, on se donne rendez-vous à la prochaine édition, que l’on espère vous proposer courant octobre, avec un effectif plus large, et un nombre plus conséquent de dossiers à se mettre sous les yeux ! Thierry de Pinsun

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LE SOMMAIRE 6. L’aventure en mer : l’eau, révélateur de l’humain 16. Moonlight, l’eau de la vie 22. Le brouillard, meilleur ami du film d’horreur 28. Il était une fois, un monde de monstres aquatiques 42. L’eau, pilier de la société

Rédactrice en chef : Margaux Maekelberg Relecture : Thierry de Pinsun Avec la participation de Margaux Maekelberg, Liam Debruel et Nil Antonietti

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L’AVENTURE EN MER RÉVÉLATEUR DE L’HU 6


R : L’EAU, UMAIN 7


PIRATES DES CARAÏBES : LA VENGEANCE DE SALAZAR

« Espace, frontière de l’infini » déclamait le fameux générique de Star Trek pour bien instituer la largesse de son univers et les promesses dont celui-ci regorge. Mais estil réellement nécessaire de regarder vers les cieux pour se rêver en aventure, dans un besoin de découverte et d’exploration de l’inconnu ? Pas nécessairement tant le bleu de la mer a ce sens d’un merveilleux que le cinéma a su explorer de différentes manières. Là où l’horizon se couche, peut-être est-ce là que se dissimule le secret de notre propre exploration, faisant résonner dans le macrocosme de l’océan et ses merveilles ce microcosme aussi intime qu’une simple goutte d’eau. Nous pouvons entamer cette réflexion par le biais d’une saga d’aventure grand public qui a su questionner l’identité de ses personnages à sa manière : Pirates des Caraïbes. Rien que le nom de la licence dégage une promesse d’ailleurs dont l’on peut rêver, notamment par le prisme d’une figure toujours aussi fascinante : celle des pirates. Iels représentent une forme de liberté et une image de menace que les

trois premiers films, signés Gore Verbinski, ont appréhendé avec un certain souffle qui manque dans le divertissement actuel. Sa mise en scène a su également sublimer la mer et rendre à celle-ci une aura centrale dans la narration de chaque opus tout en permettant une certaine caractérisation. Ainsi, son trio principal trouve sur les flots marins un sens à l’existence de chacun·e, une forme de révélation qui les définit tout au long de la saga. Will Turner, forgeron timide, apprend la vérité sur sa famille tout en prenant les commandes d’un bateau de légende ; Elizabeth Swann devient Reine des Pirates, loin des aspirations nobles de son existence ; Jack Sparrow, quant à lui, ne trouve son bonheur que sur les flots marins. Cette caractérisation, simple de prime abord, se voit exacerbée par la mythologie même de l’univers représenté. Plongeant tête la première dans le fantastique, la licence Pirates des Caraïbes oblige ses protagonistes à remettre en question leurs convictions par tout ce que charrient les eaux en monstres, créatures et autres êtres damné·e·s par l’amour ou l’orgueil. C’est dans la grandeur que se construisent les


PIRATES DES CARAÏBES : JUSQU’AU BOUT DU MONDE

personnes qui, sans le savoir, sont nées pour marquer les histoires, voire l’Histoire. Et dans ces récits qui se partagent de mains en mains, de paroles en paroles, dansent les réminiscences d’êtres qui partagent, au-delà de leur nature exceptionnelle, un même point commun : leur humanité, jusque dans les failles les plus intimes de leur être. Pas étonnant que l’on retienne surtout le personnage de Jack Sparrow, aussi bien au vu de sa surutilisation dans les films que pour son rôle même, faussement guilleret et simple mais marqué par les revers de manière si profonde que tous les récits fantaisistes et autres comportements fantasques ne sont que des masques bien fragiles pour dissimuler tout cela. Dans le cinquième opus (bien moins maîtrisé que la trilogie originale), un plan amène le pirate à contempler son Black Pearl, enfermé dans une bouteille, en l’imaginant voguer à nouveau majestueusement. Cet unique plan (sans doute le meilleur du film) parvient à rappeler le travail précédent des réalisateurs Joachim Ronning et Espen Sandberg, Kon-Tiki. Ce dernier raconte un fameux périple en mer, celui d’un explorateur norvégien et ses hommes cherchant à prouver leurs théories par un

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voyage en radeau. Il n’est pas compliqué, en regardant le film, de comprendre pourquoi Disney a engagé les réalisateurs pour reprendre une licence mise à mal par Rob Marshall tant Ronning et Sandberg transmettent dans leur travail l’aventure en tant qu’absolu, en tant qu’essence à l’humain pour mieux s’autodéterminer. Il y a une soif d’exploration qui découle de ces personnages, et qui ne peut être accomplie que sur un milieu : la mer et ses promesses toujours aussi larges. C’est sans doute pour cela que certain·e·s y reviennent, ne trouvant aucunement sur la terre ferme leur rôle dans ce monde. Il suffit de constater comment le cinéma représente le Capitaine Nemo, que ce soit dans sa version de 1916 récemment sortie chez Rimini ou bien chez Richard Fleischer en 1954. Les deux versions montrent un homme éloigné des autres, ayant franchi la limite de la misanthropie et trouvant dans la clarté de la mer et ses trésors une place, celle que les hommes ne veulent guère laisser aux rêveur·ses·s, aux explorateur·ice·s et aux autres personnes qui dépassent certaines normes. Appelez cela héroïsme, appelez cela asocial, mais si la mer prend l’homme plutôt que l’inverse,


20 000 LIEUES SOUS LES MERS

c’est souvent pour le régurgiter en tant qu’être dans toutes ses merveilles et ses craintes. Il est donc normal que les autres personnages soient aussi bien fasciné·e·s que terrifié·e·s par ce Capitaine Nemo et tout ce qu’il charrie rien que par le simple énoncé de son nom. Que ce soit chez Fleischer ou Paton, le traitement de Nemo évoque un pan de la mer et des promesses de ses profondeurs, refuge du merveilleux et de la peur dans une lutte interne qui se voit magnifiée par l’ampleur même de son décor.

premier vrai blockbuster de l’histoire. Alors que les deux premiers tiers parviennent à dépeindre le chaos d’une ville côtière américaine bien plus ravagée par des manœuvres politiques et économiques que par la menace même du requin qui endeuille ses habitant·e·s (une récurrence que l’on retrouve malheureusement trop souvent dans notre actualité quand on modifie l’animal par d’autres menaces), le dernier tiers prend le temps de se poser pour suivre ses trois héros en pleine mer, dans une quête de sauvetage où chacun trouve le moyen de se dévoiler. À la manière de certains récits d’exploration, l’éloignement obligatoire avec le monde terrestre pousse au rapprochement avec ses autres camarades d’infortune. C’est dans une ambiance entre tension permanente et

Un autre morceau de pop culture ayant eu un rôle majeur dans notre regard sur la mer est sans aucun doute Les dents de la mer, film ayant révolutionné le concept même de divertissement en étant sans doute le

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LES DENTS DE LA MER

quête d’une camaraderie d’aventure que nos trois héros sont forcés de se mettre à nu, en particulier le rustre capitaine Quint. Si le film se révèle déjà humaniste par l’écriture de Brody (littéralement en retrait dans le microcosme social que représente Amity par sa nature d’extérieur), c’est sur les mers qu’il en devient définitivement touchant. Remis face à leurs failles et, par extension, à leur propre mortalité, nos trois protagonistes se font tout simplement plus humains. S’il est récurrent que la mer distingue l’ordinaire de ce qui est hors du commun, cette révélation se fait avec son lot de blessures et de drames intimes. En ce sens, le cinéma d’animation a conféré à ce genre de séquences un soin émotionnel et ce même dans des titres plus faillibles, comme le récent Raya et le dernier dragon. Le voyage de l’héroïne passe ainsi, entre diverses escales amenant l’arrivée d’un nouveau personnage secondaire, un temps de passage en bateau où chacun·e trouve

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le temps de mieux s’accomplir en tant qu’individu. Si la structure en elle-même se répète trop pour ne pas sonner mécanique, elle permet de laisser une certaine respiration à ses protagonistes. Pour le coup, si l’on veut rester avec Disney, on se tourne plutôt vers Vaiana, où notre héroïne trouve sa place sur la mer et les promesses qu’elle charrie en ramenant une tradition d’exploration réprimée par une politique autocentrée et craintive de l’extérieur. C’est en se libérant de ses doutes intérieurs que notre princesse se détermine, aventurière dans l’âme qui sauve son peuple en allant plus loin que tout ce qui lui était ouvert par le pouvoir de l’eau et de nouveau d’une mythologie qui, plus que l’écraser, la pousse à se dépasser et aller au bout de ses ambitions. La présence d’un demi dieu qui doit traverser un autre chemin de croix autant basé sur la rédemption que le pardon envers lui-même ne fait qu’exacerber ce besoin de reconnaissance des autres, qu’ils soient membres de sa


communauté ou inconnu·e·s chez qui on espère voir la flamme de l’admiration.

repas qu’ils partagent ensemble. Mais cet instant de réconfort n’est que trop court alors que Kubo doit plonger pour retrouver une autre partie de l’armure magique. Une double confrontation se joue durant cette séquence : d’une part Kubo confronté au regard hypnotiseur des créatures de l’eau et de l’autre le combat entre Singe et l’une des tantes du garçon. C’est durant cette scène qu’arrive la première révélation principale du récit, que l’on ne dévoilera pas pour celleux n’ayant pas eu la chance de voir le film auparavant. Une nouvelle fois, la mer et ses merveilles transcendent l’individu pour mieux lui permettre de s’affirmer, et ce jusque des révélations qui ne peuvent pas nécessairement correspondre à ses attentes mais plutôt conforter ses doutes. On pourra relier ceci à L’odyssée de Pi, aux prouesses technologiques qui ont malheureusement connu plus de retours positifs que de remerciements pour les employé·e·s derrière les créations du film. Ce dernier

Faisons un aparté sur un autre film d’animation profitant de sa partie maritime pour mieux développer la relation entre ses personnages principaux. Sorti il y a bientôt 5 ans, Kubo et l’armure magique suit un jeune garçon obligé de faire face à une quête grandiose à la suite d’enjeux familiaux le dépassant aussi bien en tant qu’enfant qu’en tant que personne à part entière. Après avoir récupéré une partie de l’armure magique du titre français, notre héros se retrouve en bateau avec Beetle, un guerrier scarabée amnésique, et Singe, son jouet d’enfance ayant pris vie par l’enchantement de sa mère. Lui qui n’a pas eu la chance de connaître les bonheurs d’une véritable famille trouve dans cet instant de repos une forme de représentation de celle-ci par ses initiations avec ses compagnons de voyage et le

KUBO ET L’ARMURE MAGIQUE

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profite ainsi du traitement visuel d’Ang Lee dans ce périple où notre héros doit survivre en compagnie de différents animaux. Si la fin a la mauvaise idée de bien trop expliciter la lecture centrale du long-métrage, il s’en trouve un retour à la brutalité humaine et au besoin de survie qui se retrouve remis à néant par son décor sans échappatoire possible. Les nombreux événements à portée merveilleuse rappellent la puissance poétique de la nature sans jamais nier sa dangerosité, multipliée ici par les limites d’un personnage confronté aux besoins de la survie dans ce qu’il est censé être de plus extrême et sauvage. S’il ne verse pas dans la même tournure poétique, All is lost partage également cette confrontation de l’être humain, dans sa solitude absolue, face à une nature impitoyable. La cause du trou dans la coque du bateau de notre héros a beau s’orienter vers quelque chose de plutôt ironique (proche de l’attaque économique), il n’en reste pas moins que

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la lutte pour la survie qui se dresse se fait dans une sécheresse absolue dans la représentation visuelle et narrative. Ce parti pris sied particulièrement au vu de l’intensité qui se crée dans le film, une fois le désarroi du héros posé, dans un retour à une forme d’animalité, la lutte pour survivre relevant de la brutalité même une fois éloignée des conforts de la modernité quotidienne. Cette même brutalité trouve une autre tournure dans Au cœur de l’océan, où Ron Howard relit le classique de la littérature Moby Dick par le prisme de l’histoire orale, dans ce qu’elle a de plus incertain. Deux confrontations se dessinent dans l’optique de la narration, tout aussi essentielles dans l’analyse du long-métrage l’une que l’autre. Tout d’abord, comme dans la plupart des films abordés ici, il existe cette opposition entre humanité faussement civilisée et nature dépassant l’optique même de l’imagination

L’ODYSSÉE DE PI


humaine. De nouveau, la survie est centrale face à cette baleine gigantesque qui pousse à certains retranchements qui finiront par hanter le narrateur par une certaine évocation de l’enfer dans ce qu’il a de plus absolu et ravageur. Mais tout cela se déroule dans une autre forme de confrontation, sociale cette fois-ci. L’opposition entre le capitaine Pollard et son second Chase se repose ainsi sur une différence de classe dont la nature économique alimente toute la dramaturgie du récit, et ce malgré une forme de réconciliation obligatoire relevant plus d’une forme de pacte puis de respect que d’un accomplissement réel d’équilibre entre les deux. L’argent reste le plus fort, que ce soit sur terre ou en mer. C’est même cette quête économique qui pousse certain·e·s à se diriger vers la destruction, comme dans le plutôt lyrique En pleine tempête. Si le drame est prévisible, on ne peut pas tant le reprocher à ces hommes partis en quête d’argent qu’à une forme de système poussant directement à ce type de sacrifice. L’eau est promesse d’accomplissement, de renom comme on le voit à nouveau avec le prochain film mais elle peut également renfermer les trésors d’une certaine richesse, que ce soit à un niveau aussi bas qu’un simple besoin de survie, comme dans le long-métrage de Wolfgang Petersen, ou bien celui d’un statut perdu, comme évoqué dans les premiers plans tout aussi lyriques de La Belle et la Bête de Christophe Gans. Les fonds marins peuvent contenir les ressources qui peuvent changer une existence, avec la chance extraordinaire d’un Forrest Gump qui fait décoller par accident son entreprise de pêche ou avec le parfum funeste de la mort, comme l’a montré cette tragédie américaine qu’est En pleine tempête. Le voyage en mer est donc également le moyen de se créer un nom aux yeux de tous, quitte à ce que celui-ci soit vu avec une certaine pitié. C’est le cas de Steve Zissou dans La vie aquatique, petit bijou de Wes Anderson à l’ironie aussi douce que cruelle. Bill Murray apporte son interprétation une nouvelle fois flegmatique à un personnage à l’ego aussi

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AU COEUR DE L’OCÉAN

LA VIE AQUATIQUE

disproportionné que ses documentaires ne trouvent que peu d’intérêt aux yeux du grand public. Sa quête de vengeance envers un requin-jaguar qui a assassiné son meilleur ami l’anime avec une certaine cruauté, déjà présente par ses échecs à répétition. Pour mieux marquer la scission avec la dureté de la réalité, Anderson utilise la stopmotion pour animer sa faune sous-marine et appuyer une distanciation au cœur même du long métrage. Il se crée alors, comme dans la filmographie complète du réalisateur, une excentricité apparente qui ne fait que mieux souligner l’amertume de ses personnages totalement perdus à tous niveaux. L’envie de retrouver sa place confère à Zissou une forme de grotesque pourtant bien marquée d’un point de vue empathique, liant les flots à sa propre quête intime. C’est d’ailleurs une des raisons qui pousse le jeune Jim Hawkins à partir suivre ce même type d’explorateur·ice·s avec cette promesse de reconnaissance maritime dans L’île au trésor, classique de Robert Louis Stevenson adapté en 1950 par Byron Haskin. La captation du récit par ce regard enfantin soulève au mieux l’assurance d’un ailleurs aux nombreuses richesses, et ce avec le biais d’un personnage haut en couleur comme Long John Silver. Ce point de vue offre une plus grande ampleur tout en confirmant le potentiel grandiose de la mer, frontière infinie pour les esprits en soif de place dans un périple aux proportions gigantesques. Pas étonnant que près de 50 ans après cette adaptation, Disney se soit lancé dans une transposition animée replaçant le récit du livre dans l’espace. Car si celle-ci est l’ultime frontière, elle représente autant une promesse pour les rêveur·ses·s de tout âge à travers le monde. Car si l’aventure a su définir les êtres à travers les siècles, la mer en compte assez pour que diverses personnes trouvent leur place dans l’Histoire ou à défaut, des histoires d’odyssée qui se transmettent encore et encore avec un même pouvoir de fascination... Liam Debruel

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MOONLIGHT, L’EAU DE LA VIE 16


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Le baptême

Début 2017, Barry Jenkins faisait grand bruit avec son premier film en salles : Moonlight. Adapté d’un texte de Tarell Alvin McCraney, il raconte le destin de Chiron à trois périodes charnières de sa vie : son enfance, son adolescence et l’âge adulte. De la difficulté d’être afroaméricain et homosexuel dans les années 90, à la vie rythmée par la violence et les trafics de drogue dans les quartiers dangereux de Miami. Barry Jenkins fait de son Moonlight une œuvre puissante et lumineuse qui se veut le portrait de toute une jeunesse étouffée par leur milieu social. Ce n’est pas pour rien que le film est reparti avec l’Oscar du Meilleur film (désolé La La Land) et si on a décidé de vous en parler aujourd’hui c’est parce que l’eau a une place prépondérante dans le déroulement de son histoire.

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L’eau revient de manière récurrente dans le film aux trois stades de la vie de Chiron. La première fois qu’elle apparaît, c’est lorsque Chiron est encore un enfant. Persécuté à l’école et traité de « tapette », les journées du garçon se résument très souvent à devoir échapper à ses bourreaux. À côté de ça, il doit également apprendre à vivre avec une mère toxicomane qui préfère largement chercher sa dose que s’occuper de son fils. Alors qu’il échappait une nouvelle fois à ses camarades de classe, Chiron fait la rencontre de Juan. Dealer de drogue au cœur tendre, il se prend d’affection pour lui et essaie de devenir un mentor ou tout du moins un guide. Les deux passent énormément de temps ensemble, ce qui énerve de plus en plus la mère de Chiron. Le moment charnière de cette relation se


trouve sur la plage où Juan lui apprend à nager. Une scène anodine en apparence mais qui en dit beaucoup sur nos deux personnages. D’un côté on a Juan, dealer qui règne sur Liberty City mais qui, derrière ses airs de gros durs, se prend d’affection pour le petit Chiron. L’identification se fait assez rapidement mais il ne peut pas être le père de substitution espéré. Une fois dans l’eau, leur vulnérabilité est flagrante. L’immensité de l’eau les envahit, Juan porte Chiron dans l’eau, le soutient pendant qu’il flotte. Cette scène ressemble à s’y méprendre à un baptême. Grâce à Juan, Chiron fait ses premiers pas dans la vie, apprend à nager dans un monde qui ne lui laissera aucun répit et pourtant, pour la première fois, le petit semble en paix avec lui-même et ce qui l’entoure.

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Découverte et danger L’océan refait son apparition au moment de l’adolescence. Chiron a grandi, Juan est décédé mais il continue de voir Teresa (la petite amie de Juan) avec qui il entretient une certaine relation mère-fils. Chiron est toujours autant persécuté au collège mais se contente de se taire. Sa situation familiale n’est guère mieux, sa mère continue de se droguer et se permet même de voler l’argent de son fils pour se payer ses doses. Tout est là pour que Chiron bascule du mauvais côté. La seule chose qui lui permet encore de tenir un peu c’est son ami Kevin. Alors que Kevin s’amuse à raconter ses déboires sexuels avec sa petite amie, Chiron semble gêné par la situation sans jamais savoir quoi répondre. Puis vient la fameuse scène de la plage. Les


deux amis se rejoignent un soir, tous les deux face à la mer. Alors que la journée la mer semble calme et sereine, le soir elle prend une toute autre allure, plus terrifiante. Les deux garçons se retrouvent vulnérables sur cette plage, face à cette mer et c’est à ce moment-là qu’ils s’embrassent. Premiers émois pour Chiron face à une mer synonyme à la fois de danger et de révélation. Le danger de se montrer sous son vrai jour et assumer son homosexualité (en connaissant très bien ses répercussions) mais aussi une révélation, un poids sur ses épaules qui retombe et une parenthèse où il peut être qui il veut sans représailles.

désormais au-dessus de tou·te·s. Mais il n’est pas en paix avec lui-même, loin de là. Des cauchemars continuent de le hanter et le spectre de sa mère rôde encore. Elle lui laisse régulièrement des messages et l’incite à venir la voir. Il décide finalement d’y aller même si c’est à reculons. Elle semble avoir fait la paix avec elle-même et essaie de recoller les morceaux avec son fils en s’excusant du mal qu’elle a pu lui faire. Au même moment, une autre partie de son passé refait surface lorsque Kevin l’appelle. Après hésitation, Chiron prend sa voiture pour le retrouver. Sur le chemin, il recroise l’océan. Des enfants jouent dedans au clair de lune, quelque chose d’extrêmement pur se dégage de cette image. En retournant voir Kevin, c’est aussi un retour dans son passé et les retrouvailles avec l’innocence de sa jeunesse. L’heure est aux confessions. Après de longues minutes, Chiron finit par se confesser et avouer à Kevin qu’il est le seul qui l’ait jamais touché. Une confession qui se veut libératrice, Chiron est prêt à affronter le monde qui l’entoure et à s’assumer tel qu’il est malgré les dangers qui pourraient survenir. Moonlight se conclut ainsi, sur Chiron, enfant, face à cette immense étendue d’eau. Il regarde derrière lui avec un regard qui mêle peur et excitation. Son baptême est accompli, il peut désormais aller de l’avant.

Quelque temps après, l’eau est à nouveau un élément essentiel dans le développement personnel de Chiron. Un de ses bourreaux de collège oblige Kevin à le tabasser devant tout le monde, il se laisse faire et refuse même de donner un seul nom devant la directrice. Une scène extrêmement puissante où Chiron plonge son visage dans une eau remplie de glaçons, il relève le visage et se regarde dans le miroir. Ce moment amorce un changement radical dans la personnalité de Chiron. Il retourne en classe, déterminé, prend un tabouret et le fracasse sur le dos de celui qui le persécute depuis tout ce temps. Ce chapitre se termine sur Chiron, menottes aux poignets, emmené dans une voiture de police sous les yeux de tout le monde. Au-delà de l’utilisation et de la signification de l’eau dans Moonlight, L’apaisement le film est un bijou d’idées et de mise en scène servi par un casting cinq étoiles. Chiron est désormais adulte. Physiquement C’est le portrait lumineux d’un homme c’est un homme différent, baraqué, musclé, qui ne cessera de se battre pour devenir une fausse dentition en or, Chiron fait quelqu’un malgré les obstacles que la peur. Il a pris le même chemin que Juan. société et la vie lui mettent sur son chemin. Désormais dealer de drogue en Géorgie, il s’est construit une carapace et se place Margaux Maekelberg

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LE BROUILLARD...

MEILLEUR AMI DU FILM D’HORREUR 22


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On vous a beaucoup parlé de l’eau sous sa forme liquide mais comme nous le rappellent si bien nos cours de physiquechimie, elle possède plusieurs formes. Le brouillard est probablement sa forme la plus utilisée dans les films d’horreur. On est effrayé·e à l’idée de ne pas voir nos ennemi·e·s mais il est peut-être encore pire de pouvoir distinguer leur forme à travers le brouillard sans en savoir plus. Une peur de l’inconnu·e dont les films d’horreur se sont emparés pour notre plus grand plaisir. Le brouillard comme monstre Commençons notre périple à travers le brouillard avec notre cher John Carpenter. Celui qui s’est illustré avec son magistral Halloween a continué d’explorer sa veine horrifique avec Fog en 1980. Le postulat de départ ? La petite ville d’Antonio Bay semble être victime d’une terrible malédiction. Il se raconte qu’un terrible naufrage a eu lieu dans lequel tous les membres d’équipage sont morts. Et dès que le brouillard se lève sur la ville, les morts reviennent pour s’attaquer aux vivant·e·s. Lors de cette fameuse nuit, l’animatrice radio - perchée sur son phare - suit le mouvement de brouillard pour prévenir ses habitant·e·s du danger. Outre l’aspect technique qui a demandé énormément de travail à John Carpenter, le brouillard est ici le monstre de l’histoire. Son arrivée soudaine et son blanc immaculé ont de quoi en effrayer plus d’un·e. En plus d’être annonciateur du pire, il recèle en lui des fantômes dont on ne verra que l’ombre. Ils ne parlent pas et se contentent d’assassiner les habitant·e·s d’Antonio Bay au fur et à mesure que le brouillard avance. De simple phénomène

FOG

météorologique, on passe à quelque chose de beaucoup plus macabre. La masse de brouillard qui s’avance ressemble presque à un monstre qui engloutit la ville. The Fog déroule son récit et raconte l’histoire macabre derrière Antonio Bay. Dès lors le brouillard se veut outil de vengeance, une vengeance venant des tréfonds de la terre. Les éléments de la terre reprennent leur droit, la tragédie d’Antonio Bay se déroule en mer mais il serait trop simple ou moins impressionnant de retourner la mer contre la ville alors que le brouillard a cette capacité de rendre le danger aussi palpable qu’invisible. Bien joué John !

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Le brouillard comme révélateur humain Qu’est-ce qu’il y a de pire qu’un mystérieux brouillard renfermant de gros monstres ? Peut-être un supermarché dans lequel se trouvent enfermé·e·s des centaines de personnes pendant plusieurs jours, de quoi leur faire perdre facilement la raison. Et si le plus grand ennemi de l’homme, c’était lui-même ? Grande question qui se pose dans The Mist de 2007. Adapté du roman de Stephen King du même nom, le film raconte l’enfer vécu par une petite ville du Maine. Après qu’une grosse tempête a fait des ravages dans la ville, une étrange brume apparaît sur le lac voisin. Alors qu’une bonne partie des habitant·e·s se rendent au supermarché du coin, iels se retrouvent coincés par cette fameuse brume qui englobe désormais toute la ville. Un habitant arrive en sang, des créatures se terrent dans cette brume et attaquent quiconque se trouverait sur leur

chemin. Commence une longue attente où iels vont devoir s’organiser pour s’en sortir mais c’est sans compter les divergences et les convictions de chacun·e·s qui risquent d’ébranler l’équilibre précaire. On ne pourra pas nier le fait que The Mist a très mal vieilli. Les effets spéciaux sont très cheap et certaines scènes frôlent le niveau d’un téléfilm du dimanche aprèsmidi. Cependant, le film réussit un certain tour de force, celui de nous plonger dans le bain assez rapidement et d’imposer une ambiance angoissante dès le début. La brume nous est montrée de suite et elle est d’autant plus inquiétante que la ville est déjà plongée dans un état semi-catastrophique après le passage de la tempête. Quand tout le monde se retrouve coincé et que les personnes présentes comprennent petit à petit la teneur de leur ennemi extérieur, les esprits s’échauffent. Certain·e·s n’y croient pas, d’autres veulent partir tandis qu’une autre est persuadée que c’est l’œuvre de Dieu. Le brouillard dehors ne devient

THE MIST

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plus qu’un prétexte pour que la véritable horreur s’exerce à l’intérieur de ces murs à tel point que la menace grandissante n’est rien comparée celle qui se trouve à l’intérieur. The Mist c’est un film sur l’humain mais aussi sur l’espoir : celui qui subsiste comme celui qui disparaît. Dans un final déchirant où deux camps s’opposent, le film est d’un nihilisme désarmant. Le brouillard comme une nouvelle menace invisible Il est assez intéressant de remettre en avant Dans la brume à l’heure où le monde entier est touché par une pandémie. En 2018, le cinéma de genre français nous offrait encore de jolies découvertes avec le film de Daniel Roby dans lequel Paris se fait submerger par une étrange brume, mortelle pour quiconque la respire. Les quelques survivant·e·s se réfugient dans les appartements en hauteur et sur les toits de la ville. C’est dans ce cadre apocalyptique qu’un père de famille doit tout faire pour sauver sa fille pour l’instant protégée dans un caisson qui l’isole de l’extérieur mais dont l’oxygène s’affaiblit au fur et à mesure. On est évidemment obligé·e·s d’évoquer l’aspect visuel qui réussit le tour de main d’offrir un film ultra réaliste (l’arrivée de la brume à travers ses rues et les bouches de métro ont de quoi laisser sur le cul) mais aussi de tirer avantage de sa ville et ses hauteurs, de quoi nous offrir un nouveau panorama de Paris. C’est dans ce cadre que l’on suit Romain Duris et Olga Kurylenko qui font tout pour sauver leur fille. Mais comment faire lorsqu’une brume qu’on ne

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peut pas respirer sous peine de mourir nous entoure ? Ainsi Dans la brume est de ces survivals ultra tendus et efficaces qui nous interroge sur notre planète et les générations futures. À l’heure où nous avons connu deux confinements (dont le premier qui nous a donné des images effrayantes des plus grandes villes de France totalement désertes), Dans la brume apparaît presque comme précurseur de ce qui allait nous arriver. Nos personnages ne savent pas ce qu’est cette mystérieuse brume et personne ne semble être capable de l’arrêter et s’iels veulent sortir iels ont plutôt intérêts à sortir couverts et masqués. Ça ne vous rappelle pas une certaine situation qu’on a vécu ? Dès lors le brouillard prend l’allure d’une nouvelle menace invisible. À l’image du COVID-19 qui lui aussi est un brouillard. Certes invisible mais qui nous a submergé en un claquement de doigt sans que personne n’y soit vraiment préparé. Et tandis que la jeunesse de Dans la brume semble être la seule issue possible et le seul espoir dans cette ville perdue, nos prochaines générations quant à elles doivent s’adapter à cette pandémie en changeant drastiquement leurs habitudes pour espérer continuer à vivre une vie un tant soit peu normale. Effrayant sous toutes ses formes, le brouillard s’immisce dans les films avec intelligence mais aussi en chacun d’entre nous pour en faire ressortir autant le meilleur que le plus mauvais. Ce n’est clairement pas pour rien qu’il est le meilleur ami du film d’horreur !

DANS LA BRUME

Margaux Maekelberg

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IL ÉTAIT UN DE MONST 28


NE FOIS, UN MONDE TRES AQUATIQUES… 29


L’ÉTRANG

Pieuvres gluantes, crocodiles préhistoriques, requins dévoreurs d’humains, vies extraterrestres visqueuses, serpents des mers, poissons assoiffés de sang... Le monstre aquatique est riche de mythologies, de représentations du réel, ou de créations. C’est aussi un objet de fiction récurrent, qui parcourt les époques de la culture, du cinéma, évolue au gré des tendances et marque son temps. Il y a la face visible, la beauté qui flatte la rétine, l’eau turquoise et ses classiques qui flottent dans les esprits. Les précurseurs et les matrices du film de monstres, qui ont inventé, créé, redéfini une approche et une manière de concevoir. Puis il y a les profondeurs, les éléments qui passent en coup de vent, qu’on oublie, qui tentent de refaire surface avant de retomber, qui s’inspirent des géant·e·s. Pour quelques meilleurs, et souvent le pire. Nanars coulant, navets des abysses, du caoutchouc et du carton gorgés d’eau souillée. Parfois il y a une lueur qui surnage. Pour une

expérience des plus enrichissantes, attacher un être humain à une chaise, les deux mains hors de fonction, et le regard posé sur un écran. 25 films de monstres aquatiques plus tard, le cerveau risque bien de finir en bouillie, et la traversée tangue. Un célèbre chanteur disait : « La mer, c’est dégueulasse, les poissons baisent dedans». Sans affirmer que le monstre aquatique est un admirateur de Renaud, l’idée de s’engager dans un marathon de découvertes des films de ce calibre, peut vite tourner à la copulation des eaux loupées. Un résultat digne d’une immondice. Mais pourtant, ce qui peut s’apparenter à une certaine idée de la torture commence d’une jolie manière et dans un noir et blanc séduisant. 1954 et son Étrange Créature du Lac Noir de Jack Arnold, qui fait partie de la grande série des Universal Monsters d’antan. Après le cinéma muet du Fantôme de l’Opéra, entre Frankenstein et Dracula, se hisse un être particulier et sensible. Le monstre

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GE CRÉATURE DU LAC NOIR

LES DENTS DE LA MER 3

n’est pas forcément celui qu’on croit, il cherche à aimer, tombe sur une femme comme un célèbre gorille sur sa destinée, et se déplace sur son territoire pour le défendre et le protéger. L’attaque est en fait une riposte naturelle face à l’inconnu qui vient s’immiscer en zone hostile. Simple, poétique, brillamment composé, et conçu en relief, le film est un petit bijou technique pour sa période, qui a directement influencé Guillermo Del Toro et sa Forme De L’eau. Ce qui est d’autant plus fascinant c’est que l’utilisation de la 3D, de la consistance de l’espace et du déplacement de la créature dans ses séquences sousmarines paraissent plus neuves, fluides et imaginées que les Dents de la Mer 3, sorti en 1983. 29 ans plus tard, la couleur en plus et des avancées technologiques croissantes, la 3D régresse en tous points. L’incrustation de la mère requin dans son bassin du parc aquatique demeure encore une énigme du Père Fouras beurré au Cointreau. Rien ne tient debout, les images

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sont floues, le monstre et son rugissement improbable ressemble à un programme inachevé et laissé en version Bêta pour les besoins de surfer sur le chef d’œuvre de Spielberg. Heureusement, c’est drôle. La même année que le métrage de Jack Arnold, loin de la puissance financière d’Universal et son monstrueux cycle renommé internationalement, les petites tirelires sont aussi de mises. Monster from the Ocean Floor, marque les débuts des productions Corman. Malgré le peu d’ambition de l’entreprise qui ne montre pas grand-chose, c’est surtout la joie de voir une œuvre fauchée, avec chaque centime utilisé, se débrouiller comme elle peut pour exister avec un poulpe qui ressemble à un haut de scaphandrier et une amourette entre un biologiste marin et une artiste en vacances. Le cinéma c’est ça aussi, Wyott Ordung, réalisateur qui affirme avoir supprimé son assurance-vie et vendu son appartement pour recueillir


une partie de son budget. Le monstre aquatique est à la portée de tous·tes, avec un peu de sacrifice et de courage.

Aujourd’hui le charme reste intact, dans un modèle de divertissement tiré par trois bouts de ficelle et un casting aux fraises. Une certaine idée du bonheur pendant 60 minutes. Le délice ne dure pas une heure de plus, et deux ans plus tard, en 1959, Roger et son frère Gene Corman tentent de récidiver avec l’Attaque des sangsues géantes, confiée à Bernard L. Kowalski. Les essais atomiques de Cap Canaveral ont cette fois-ci touché des figurant·e·s poussé·e·s à se déguiser en caoutchouc vivant en guise de costumes à ventouses. Amusant s’il ne s’agissait pas seulement d’une forme de redite bien moins inspirée, brouillonne dans son action et dont l’effet de surprise est totalement absent.

Roger Coman, pape de la série B, passe derrière la caméra et s’attaque également lui-même à la créature aquatique. L’Attaque des crabes géants en 1957, lorsqu’une équipe scientifique est chargée de faire des recherches sur une île théâtre d’essais nucléaires, où un groupe tout entier à disparu. L’arrivée de l’atomique, de la radioactivité et des essais américains portés sur le Pacifique, entraînant l’apparition de créatures évoluées et de tailles démesurées. Une envie de jouer sur les peurs et les conséquences encore inconnues et envisagées d’un nouvel arsenal militaire. L’écologie bombardée, c’est la faune même qui est impactée dans son cycle et sa mutation. Les crabes géants en carton de Corman sont dotés d’un esprit télépathe, ils aspirent la pensée de leurs victimes et se dotent de leurs voix.

Si les États-Unis sont une usine à productions en tous genres, de l’autre côté du pacifique, les japonais ont leur mot à dire. Le succès de la ressortie du King Kong de 1933 sur grand écran, entraîne le Japon à utiliser Godzilla comme une une figure

L’ATTAQUE DES CRABES GÉANTS

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LE RETOUR DE GODZILLA

emblématique de la culture nipponne populaire. En 1955, Motoyoshi Oda réalise Le Retour de Godzilla, second volet mais surtout premier film à imposer le concept de combat de Kaiju (monstres géants), encore utilisé aujourd’hui au profit de la Warner et son infâme Godzilla vs Kong. Le Japon doit survivre face à un Dragon immense qui émerge des tréfonds des océans, métaphore de l’angoisse de l’Empire du soleil levant face aux essais nucléaires et aux conséquences de la radioactivité sur la Terre et des bombardements d’Hiroshima et Nagasaki. Les thématiques se touchent avec les productions Corman, si ce n’est que le Japon a vécu une catastrophe et une attaque de plein fouet qui l’a marqué durement et profondément. D’un côté récupéré par Hollywood par le biais de Roland Emmerich, puis par le MonsterVerse de Warner Bros, Godzilla reste un produit maison, qui a des choses à dire sur son époque et son pays. En 2016, Godzilla Resurgence ou Shin Gojira pour son titre original, est le 29ème volet de la saga. Non une suite, mais un reboot qui revient saisir à la sève de la licence

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après avoir affronté quantité d’ennemis. Un seul monstre terrifiant, statué devant l’humain, qui évolue pour devenir presque invincible et écrase des villes sur son passage. Si techniquement le film laisse à désirer, l’intérêt se situe dans son soustexte et son propos de fond. La catastrophe de Fukushima non loin se fait sentir, Il ne s’agit plus de parler d’une menace venue de l’extérieure, mais d’une bureaucratie et d’un gouvernement complètement déboussolé face à la crise et l’impossibilité de vaincre un adversaire plus fort que soi. Dans un film qui se veut plus politique et stratégique, mais destructeur pour une organisation qui ne communique plus, et peine à évincer la menace. Double crainte pour un Japon qui doit lutter avec son démon intérieur et une créature entourée et nourrie de déchets nucléaires au cours de l’histoire. L’univers des Kaiju, des gros monstres préhistoriques, ravageurs, parcourt le monde. L’hégémonie de deux continents ne fait pas peur à L’Europe qui tente comme un coussin péteur de s’immiscer dans la course et montrer que le cinéma est un art universel. Parmi les vestiges


oubliés, il en existe un du côté danois. Une coproduction entre le pays de l’Oncle Sam et la Scandinavie, qui ressemble à un contrat signé à l’aveugle. Reptilicus, le monstre des mers, est à la découverte scientifique et la précision archéologique ce qu’un adepte du frexit est à l’économie. Un non-sens à tous les niveaux. Un fossile congelé, qui laisse apparaître un reptile en papier mâché, crachant un liquide verdâtre et étonnamment statique dans ses mouvements. Comme si Copenhague n’a qu’à faire de se retrouver aux prises avec des producteurs assez sur d’eux pour piloter Reptilicus. Sorti en 1961, le film est déjà si daté pour son époque. Un navet du cosmos, qui reste la seule incursion du cinéma danois dans le film de Kaiju. La catastrophe provoquée devient une comédie, impossible de rester insensible face à un torrent d’inepties et une ringardise merveilleuse. Le film de monstre aquatique s’envole réellement dans les années 70. Pour cause, Les Dents de la Mer est un passage charnière de l’histoire du cinéma. Considéré comme le premier blockbuster américain en tant que genre cinématographique, l’œuvre de Spielberg est un succès considérable. Un budget de 9 millions de dollars, pour 470 millions rapportés dans le monde. C’est surtout le moment choisi pour transformer la série B en machine à cash planétaire. Non pas simplement un produit de niche, mais la capacité à toucher un grand nombre. Il y a un goût pour le monstre, le spectacle et les studios l’ont compris. Le public est demandeur. Le monstre aquatique n’est pas ici une création irréelle, un objet débusqué des sous-sols de la Terre, mais

un animal de l’écosystème, rendu terrifiant par sa méchanceté, son envie de tuer. L’horreur, la panique provient de ce qui se trouve au contact de l’homme, et qui peut arriver à tout le monde. Dans l’eau, au cours d’une baignade, la créature surgit et dévore. C’est le frisson estival, qui entraîne une flopée de petits enfants. Le requin des Dents de la Mer accouche des Tentacules d’une pieuvre en 1977 chez Ovidio G. Assonitis. Exemple typique de l’Italie qui espère trouver le moyen de surfer sur la vague avec l’ambition d’être une réponse coûteuse aux américain·e·s. Un bruit de synthétiseur pour faire penser à John Williams et rien de bien méchant, mais un ennui mortel devant une caméra qui patauge dans l’eau sans créer de tension. Comme une balade dominicale pour un fruit de mer dans sa petite piscine de jardin. L’argent, jeté dans un casting des grandes heures d’Hollywood en fin de règne. Henry Fonda, John Huston ou encore Shelley Winters ne peuvent pas surélever la barque. Essayer de copier sans se fouler est une chose. Plagier en est une autre. Les transalpins vont au bout de l’idée avec La Mort au large d’Enzo G. Castellari. Étrange projet, calqué quasi à l’identique sur la matrice du genre, de la jaquette, jusqu’à certaines scènes qui se déroulent sur le même schéma. On se demande s’il ne s’agit pas d’un nouveau volet, avant de se rendre compte de la supercherie. Le public, évoluant en forme de consommateur·ice·s à pop-corn du cinéma, digère les œuvres aussi rapidement qu’ils les réceptionnent. Il faut sans cesse

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TENTACULES

LA MORT AU LARGE

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PIRANHAS

PIRANHAS 3D

proposer, produire, faire fonctionner le système pour stimuler la curiosité et l’intérêt de se déplacer en salles. L’Italie ne baisse pas les bras, et s’adonne à développer son propre univers. Jamais dans l’invention, mais toujours à saisir le bon filon, pour s’immiscer et alimenter le nanar aquatique. L’invasion des Piranhas, métrage de 1979 d’Antonio Margheriti, voit le jour l’année suivant le Piranhas de Joe Dante. Le titre n’est en aucun cas le tenant du scénario et le contenu principal. Mélange des genres foireux qui voit se chevaucher le film de braquage, d’aventures, le règlement de comptes, et les vacances all inclusive au soleil. L’attaque des poissons assoiffés de sang n’est qu’une toile de fond opportuniste et un brin mensongère sur le marketing. En perdant tout l’humour, le second degré et l’idée de renouveler l’attaque animale qui fait l’attachement de l’œuvre de Dante. Le réalisateur, autant reconnu que rejeté par Hollywood pour son ton irrévérencieux et son art pastiche, est repéré par Roger Corman, jamais très loin pour lancer de nouvelles têtes talentueuses. Son premier film, commandé pour être un concurrent des Dents de la Mer, avec un budget ridicule et un planning serré, se révèle en un élément qui transpire la passion, le politiquement incorrect et la générosité. Même Steven Spielberg le décrit comme le meilleur film concurrent réalisé à ce jour. Une suite verra les débuts de James Cameron en tête d’une marée volante, avant qu’un français rapatrié par les States, se décide à diriger un faux-remake. Alexandre Aja, technicien doué de la french horror, est sans doute un de celleux qui a le mieux digéré les années passées de découvertes monstrueuses avec Piranha 3D. En bon cinéphile, il comprend

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LÉVIATHAN

que l’essence même du monstre aquatique n’est pas de déceler et chercher une intelligence de propos là où il est difficile d’en imaginer, mais de cultiver un goût du fun, de la crétinerie, de la mort et du spectacle. Ce que les gens recherchent ? Du sang et un moment récréatif. À la sauce 2010, les enfants dévoré·e·s de Dante dans un lac deviennent une bande de jeunes attardé·e·s qui se trémoussent au spring break. L’alcool coule à flot, la drogue saisit la narine, la beauferie est élevée en reine. C’est la fête de la chair fraîche pour des poissons qui ont faim et qui sautent sur les parties infimes du corps. Terriblement efficace, terriblement jouissif. Dans les faits, le film de monstres a été au long de sa carrière un phénomène opportuniste. Nombreu·ses·x sont les petit·e·s malin·e·s à s’engouffrer dans une brèche et y pondre une œuvre visqueuse. Si les Dents de la mer a son lot de descendants à la qualité discutable, Alien de Ridley Scott et The Thing de John Carpenter ne sont pas démunis d’heureux événements. Deux œuvres majeures, infiniment complexes dans leurs thématiques, leurs

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lectures et rendues cultes au fil du temps, mais au départ mal considérées. Sans doute car elles changent les codes d’une époque, créent un nouveau genre, vont à contre-courant des attentes. Les analyses sont nombreuses, les décorticages sans cesse agrémentés de nouvelles pensées et visions. Attachées à l’étouffement, le cadre resserré du huis-clos, la peur qui peut surgir à chaque instant, c’est l’atmosphère qui terrifie plus que les scènes de sursauts. Elles ont un impact, et sont responsables d’un twist dans la tournure du cinéma, du film de monstre, de l’horreur et de la sciencefiction. Il y a eu un avant, il y a un après et une manière différente de produire. Le monstre et l’extraterrestre peuvent se décupler à l’infini, trouver toutes les surfaces pour habiter. L’idée des fonds marins inexplorés, de l’inconnu est l’occasion de jouer sur l’imagination, la formation de bestioles qui sortent de l’ordinaire. On ne sait pas ce qui se trouve sous la mer, dans le noir, tout peut exister et faire un jour surface. En 1989, année de sortie du chef-d’œuvre Abyss de James Cameron et son épopée fantastique des profondeurs, Léviathan


et M.A.L : Mutant aquatique en liberté, passent plutôt inaperçus. Deux œuvres en forme d’Alien du pauvre en huisclos sous-marins, bien moins maîtrisées et angoissantes mais qui gardent une saveur artisanale, avec un boulot sur les décors, le design, l’ambiance beaucoup plus sympathique qu’une bouillie numérique artificielle de notre époque. Sans aucune subtilité et à la manière de deux nerveux bâtis comme un tronc de séquoia, George P. Cosmatos (Rambo 2) et Sean S. Cunningham (Vendredi 13) y mettent de l’énergie, et quand bien même il ne s’agit pas d’un sommet de carrière, l’envie est présente et la pâle copie se trouve une petite âme bien à elle.

qu’on connaît sous de nombreuses formes mais qui réussit à divertir, et tente des idées de morts qui font sourire. Cheap dans le design global en numérique, Le breuvage américain opère avec l’humour gras, les gros bras, l’archétype des méchants et l’intelligence de personnages proches du néant. Il faut repasser pour l’inventivité ou l’idée d’imaginer une nouvelle manière de mettre en scène le monstre aquatique, mais avec Rob Bottin en responsable des SFX, passé par The Thing, Piranha ou encore Total Recall de Paul Verhoeven, le gore est sympathique, et dosé avec soin. Les artisans de ces métrages, solidement connaisseurs et débrouillards, et le savoir-faire emportent le pas sur un opportunisme qui submergerait des films s’il n’y avait pas un semblant de talent.

Deep Rising de Stephen Sommers en 1998, emmène le Alien-like du côté de l’actioner bourrin, et la découverte d’un Le monstre aquatique sait varier les paquebot abandonné. L’avancée face à plaisirs. Il y en a pour tous les goûts une pieuvre géante qui tue à l’improviste d’admirateur·ice·s de bisseries. Il faut

TENTACULES

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se souvenir de quelques-unes des découvertes de jeunesse, qui amusent et se regardent avec un appétit toujours intact et nostalgique. De L’Incroyable Alligator de Lewis Teague (papa du Diamant du Nil avec Michael Douglas), au Lake Placid de Steve Milner. En passant par Peur Bleue de Renny Harlin (Die Hard 2) comme attraction foraine du requin, et Anaconda, le prédateur de Luis Llosa et Jennifer Lopez aux prises avec un serpent qui se déplace dans les cours d’eau amazoniens. Ou encore The Faculty de Robert Rodriguez. L’extraterrestre aquatique prend en otage le campus du teen movie et le corps enseignant, obligé de vider des bombonnes d’eau pour survivre. Dans un remake déguisé de L’invasion des profanateurs de sépulture version succès adolescents des années 90. Culte dans sa coolitude, dans son pur produit d’une époque amatrice de productions horrifiques (un scénario de Kevin Williamson), et dans sa parodie qui

laisse croire que Rodriguez mènera une carrière intéressante. Tout ça emporte un amour certain du mauvais, des quelques frissons qui parcourent le petit corps frêle d’un adolescent en quête de sensations éprouvantes. On aime revoir pour se rendre compte de l’évolution du regard et de la cinéphilie qui s’est construite. Jusqu’à une direction des années 2010, et l’envie de croiser les prototypes désastreux pour produire du DTV de séries z, en un hybride de requin-pieuvre, serpentpiranha et autre envolées scientifiques sous LSD, l’honnêteté du divertissement et l’obstination à mettre toutes les bébêtes possibles à l’écran semblaient les seules bonnes raisons de donner sa chance aux productions. Désormais il n’y a quasiment plus rien. Plus de volonté, plus d’envie de faire bosser des technicien·ne·s compétent·e·s, juste l’intérêt de rendre le tout encore plus bête et amasser le peu d’argent

LAKE PLACID

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THE HOST

possible avec le moins d’efforts engagés. L’effet de mode du film de monstres semble dépassé depuis un certain temps. Naturellement avec les changements d’époques qui s’opèrent, des envies de découvrir autre chose, et la saturation qui naît. Les quelques bonnes impressions se cherchent, et lorsqu’elles se montrent à nos yeux, on ne peut qu’être fier·e de se laisser porter. Sans s’agir de tentatives de redites, il y a un sentiment plus réfléchi, dans une manière de faire plaisir aux personnes qui restent attentives, et en prenant le temps de parfaire son œuvre pour lui donner le moyen d’exister et se faire une place. Le monstre est désormais hors de la masse, il ne prolifère guère et se savoure par petites doses, pour signaler qu’il existe encore du cinéma de monstres. 2006, l’année où Bong Joon-ho n’est pas l’artiste qui a explosé aux yeux du monde, mais qui développe The Host, son film de monstre marin rarement cité lorsqu’il s’agit de lancer un concert de

louanges au cinéaste. La combinaison habile des genres qui fait toute la force du 7e art coréen. Passer de la comédie familiale au thriller, au drame, à l’horreur, à l’action, à la dimension politique, écologique, à la critique de la société, de la mondialisation. Tout s’y trouve, avec subtilité, minimalisme, sens de la mise en scène. Le monstre aquatique n’est qu’un prétexte métaphorique et vecteur d’une création artistique. Celle d’un cinéma qui n’a peur de rien, généreux dans chacun de ses gestes et sacrément malin. Du jeune au vieux public, la qualité de conteur entraîne à croire et s’immerger dans une histoire qui paraît pourtant la plus improbable qui soit. Dans un autre style, plus classique mais tout autant soigné et sincère, Greg McLean, connu avec Wolf Creek, confirme tout son talent d’auteur et d’amoureux des productions à l’ancienne. Rogue (2008) tient du métrage robuste, qui arrive tard mais qui s’enveloppe dans des allures de documentaire animalier. Le combat

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GRABBERS

des humain·e·s désemparé·e·s face au crocodile, du survival qui devient épique. Pas de chichi, mais un affrontement qui laisse jouer la tension, la crispation, l’énervement, la simplicité du dispositif. De l’eau, une créature, un îlot pour se réfugier. Parfois il n’y a aucunement besoin de complexité. La complexité qui n’est pas à chercher du côté des anglo-saxon·e·s. L’humour si singulier marié à l’horreur fait des étincelles en se moquant des clichés pour satisfaire les aficionados de bibine. Sur la route d’Edgar Wright, Le label irlandais Grabbers (2012) de Jon Wright s’aventure dans un pitch hilarant et sans complexes. Pour lutter contre l’invasion de prédateurs tentaculaires, le seul moyen de rester en vie est d’être ivre. L’ivresse qui sentait monter au cerveau lors des grandes années où prolifèrent les nanars aquatiques redescend. Elle prend même une direction teintée d’ambition et rappelle les débuts et la beauté du monstre aquatique et son Étrange Créature du lac noir.

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Comme un chapitre de 25 films qui se referme sur un moment poétique avec Cold Skin de Xavier Gens. Sans aller au fond de la possibilité passionnante de son scénario, mais qui passe habilement du film d’horreur nocturne à l’amour noir et inattendu. Dans une sphère lovecraftienne, au-delà des tirs, de la violence, de la peur de l’autre, des individu·e·s qui n’acceptent pas une forme de vie inhabituelle, les moments suspendus existent entre deux êtres différents. Au milieu du grabuge des bestioles marines, le monstre n’est pas que terrifiant, repoussant ou synonyme d’un moment particulièrement douloureux. Dans son physique, sa conception, son univers, il peut être gracieux, dégage une humanité et invite à l’exploration de l’imaginaire de chacun·e.

Nil Antonietti


L’EAU, PILIER DE LA 42


SOCIÉTÉ 43


Le réchauffement climatique est un fait indéniable. Des années qu’on nous alerte et que le monde reste sourd. Pourtant aujourd’hui, on ne peut plus le nier : des températures records, la fonte des glaciers (rien que dans les Alpes suisses, qui a entraîné l’apparition de 1 200 lacs) et des pluies torrentielles qui viennent d’inonder l’Allemagne, la Belgique et la Chine. Paradoxalement, en 2018, c’est 11% de la population mondiale (soit 844 millions de personnes) qui n’ont pas accès à l’eau potable. L’eau est, dans tous les cas, un pilier de notre société et qui pourtant aujourd’hui semble plus tangible que jamais. Le cinéma s’est emparé de ce problème, autant pour dénoncer certains scandales sanitaires que pour informer le grand public sur les dangers qui courent sur notre société.

Désastre écologique sur grand écran Le cinéma s’est souvent emparé des catastrophes écologiques pour en faire des fictions grandeurs natures (Le jour d’après, 2012 ou même Interstellar). Pourtant les films retraçant de véritables catastrophes écologiques se font plus rares. La plupart suivent d’ailleurs la même trame où il est tout simplement question de la fin du monde sans forcément offrir une solution, une alternative ou une explication. Remontons plutôt en 2000 lorsque Steven Soderbergh réalise Erin Brokovich, seule contre tous. Un film qui a permis à Julia Roberts de décrocher le triplé Golden Globes, BAFTA et Oscar de la meilleure actrice. Il faut dire que le destin d’Erin Brokovich est assez exceptionnel. Élue Miss Pacific Coast 1981 à 21 ans, sa vie se résume par la suite à deux mariages catastrophiques et trois enfants à sa charge. Sans diplôme en poche, elle finit

par travailler en 1992 dans un petit cabinet d’avocat·e·s. En feuilletant des documents, elle découvre qu’une compagnie du service public appartenant à la P.G.E. contamine la réserve d’eau de Hinkley, une ville de 3 500 habitant·e·s. Intriguée, elle se rend là-bas et réalise qu’un bonne partie est tombée malade (allant du simple mal de tête au cancer). Deux ans plus tard, c’est une autre ville qui tombe sous la coup de la P.G.E.. Elle se rend à Kettleman City pour mener son enquête au point d’en tomber elle-même malade par la suite. Mais son combat n’est perdu d’avance puisqu’elle et les milliers d’habitant·e·s contaminé·e·s parviennent à obtenir gain de cause et un dédommagement de 333

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le danger de ces films dépeignant des catastrophes écologiques, tomber trop rapidement dans le didactique et inonder le/la spectateur·ice avec des explications et des termes techniques à tout bout de champ. C’est pour cela que la donnée humaine est importante et nécessaire pour impliquer et ça, Peter Berg l’a bien compris. En 2016, il fait de nouveau équipe avec Mark Wahlberg dans Deepwater. Le film retrace la catastrophe de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon survenue en 2010 en se concentrant principalement sur son aspect humain et en y ajoutant une touche d’héroïsme. Mais quand on se penche un peu plus sur le sujet, on découvre que l’explosion de la plateforme est à l’origine d’une des plus grosses catastrophes écologiques de ces dernières années.

ERIN BROKOVICH, SEULE CONTRE TOUS

DEEPWATER

millions de dollars de la part de la P.G.E.. Un film porté par la grande Julia Roberts qui incarne autant l’élégance que la détermination malgré tous les obstacles mis sur sa route et les préjugés que les gens peuvent avoir sur elle. L’occasion également de rappeler la force surhumaine de ces multinationales prêtes à tout pour s’enrichir, beaucoup trop souvent au détriment de la population. Le film réussit d’autant plus à mêler la petite et la grande histoire : celle d’Erin Brokovich, héroïne de l’ombre et un film procédural aussi passionnant que révoltant sans pour autant perdre son/sa spectateur·ice dans un trop plein d’explications. Là est aussi

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Le 20 avril 2010, à 66 km au large des côtes de la Louisiane, la plateforme de forage Deepwater Horizon subit une importante explosion qui provoque par la suite un incendie durant plus de 24h. C’est avant tout une catastrophe humaine avec un nombre considérable de blessé·e·s, traumatisé·e·s et de disparu·e·s qui entraîna une catastrophe écologique sans précédent. Deux jours après l’explosion, la plateforme sombre dans les profondeurs marines et c’est environ 3 000m3 d’hydrocarbures qui sont répandus en mer. Des estimations ont été régulièrement faites pour savoir quelle quantité brute de pétrole s’échappait et il est affolant de voir à quel point elles n’ont cessé d’augmenter passant de 159 m3 de pétrole brut s’échappant du riser chaque jour à 8 400m3. Ce n’est que mi-juillet que la fuite est stoppée et en septembre que le puits est totalement colmaté.


DARK WATERS

Même si Deepwater ne s’intéresse pas directement à la catastrophe écologique et à ses répercussions, il a le mérite de s’intéresser aux failles de ce système où une structure est censée protéger ses ouvrier·e·s qui y travaillent jour et nuit alors que les responsables n’ont jamais posé les pieds là-bas. La catastrophe est inévitable. La brutalité de sa seconde partie emporte tout sur son passage et nous ramène à un état primaire, comme si quelque chose de bien plus grand nous surplombe et régissait notre monde. À vouloir forer et s’enrichir sur le dos de notre planète, elle finit par s’insurger et nous le faire payer. L’année dernière, Todd Haynes s’est également attelé à la tâche, accompagné de Mark Ruffalo dans Dark Waters. Ce dernier incarne l’avocat Rob Bilott qui s’est impliqué dans une affaire où une communauté rurale a été contaminée plusieurs années durant par un produit

hautement toxique. Tout commence par la famille Tennant qui cultive ses terres depuis des décennies. Depuis plusieurs années, elle remarque un changement notable dans son bétail avec des bêtes qui deviennent de plus en plus agressives. Elle constate des lésions sur ses bêtes, leurs yeux rouges et leurs dents noircies avant de décéder petit à petit. Le patriarche en est persuadé, ses bêtes ont été contaminées à cause des fuites toxiques du Centre d’enfouissement des déchets de Dry Run. Wilbur Tennant entame des recherches pour prouver ses dires sans résultat. En désespoir de cause, il se tourne vers Rob Bilott qui a vécu pendant plusieurs années près de leur exploitation. Persuadé de se lancer dans une affaire plutôt simple, c’est tout une industrie que Bilott retourne afin que les coupables soient jugé·e·s et condamné·e·s. Un film d’autant plus intéressant lorsqu’on connaît Mark Ruffalo et ses engagements

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UNE VÉRITÉ QUI DÉRANGE

écologiques. En parlant d’acteur engagé dans la cause écologique, on ne peut pas ne pas citer Leonardo DiCaprio qu’on retrouvera en septembre dans Poumon vert et tapis rouge, un faux documentaire dans lequel le réalisateur Luc Marescot veut réaliser un thriller écologique avec l’acteur. Un long périple qui le mènera à la rencontre notamment de Nicolas Hulot, Antoine de Maximy ou encore Thierry Frémaux. Faire des films c’est bien, avoir des cinéastes qui dénoncent les catastrophes écologiques c’est encore mieux mais on n’oublie pas pour autant la fonction pédagogique du cinéma ainsi que la force du documentaire. Éduquer, informer et prévenir Le cinéma peut et doit être un acteur majeur dans le changement des mentalités. On l’a bien vu cette année, quand même le Festival de Cannes a créé une sélection “Le cinéma

pour le climat” dans laquelle on pouvait découvrir une fiction et six documentaires qui brossent un portrait inquiétant de notre monde. De la pénurie d’eau en Afrique en passant par la pollution à New Delhi ou encore les dangers du nucléaire après les catastrophes de Tchernobyl et Fukushima. C’est pour cela que nous vous avons fait une sélection de trois documentaires afin de sensibiliser le public à cette denrée, l’eau, qui se raréfie et est en danger. Pour mieux comprendre les tenants et aboutissants d’un point de vue plus économique, Irena Salina a réalisé en 2008 Pour l’amour de l’eau. Ce documentaire étalé sur trois ans interroge scientifiques, militant·e·s écologistes, porte-parole d’entreprises ou encore des citoyen·ne·s en France, aux ÉtatsUnis, en Afrique et en Inde afin de faire le constat d’une denrée devenue source de profits. Un documentaire qui nous

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ouvre les yeux sur le fait que la raréfaction de l’eau ne date malheureusement pas d’hier. Un constat déjà alarmant qui nous permet de mieux comprendre les enjeux économiques de cette ressource et peutêtre nous éclaire quant à la conception de ressources naturelles et de comment il faudrait la partager à travers le monde. Les politiques se sont également mêlé·e·s de ce sujet et notamment Al Gore avec en 2006 Une vérité qui dérange, un film qui faisait entre autres partie de sa campagne de sensibilisation au réchauffement planétaire. Il y expose les risques de ce réchauffement climatique pouvant mener à la fonte de glaciers et de ce fait élever le niveau des mers provoquant ainsi des millions de réfugié·e·s climatiques. Parallèlement à sa sortie en salle, un livre est venu compléter le film avec des informations, des données et des analyses supplémentaires. L’année suivante le film gagne l’Oscar du meilleur documentaire.

Onze ans plus tard, il propos Une suite qui dérange dans lequel il fait un bilan de ces dix dernières années passées, des effets actuels du réchauffement climatique et des prévisions futures. Évidemment il serait facilement reprochable (et à juste titre) à ce film et son préquel de donner à Al Gore de quoi satisfaire son égo mais si on enlève le côté narcissique de la chose, ces deux documentaires font un état alarmant de notre planète et des risques qu’elle encourt. En 2016, Leonardo di Caprio produit Avant le déluge (réalisé par Fisher Stevens) dans lequel il tient le rôle principal. Loin de simplement surfer sur cette vague écolo, l’acteur a déjà prouvé plus d’une fois son implication dans la préservation de notre planète. En se faisant simple guide de ce documentaire, Avant le déluge est probablement l’un des métrages les plus complets et intéressants de ces dernières années. Pendant près de trois ans, Leonardo DiCaprio a voyagé à travers

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AVANT LE DÉLUGE


bon nombre de pays pour se rendre compte de la situation et donner la parole aux premier·e·s concerné·e·s sans oublier d’interroger de grand·e·s dirigeant·e·s tel·le·s que Barack Obama. L’acteur se mouille et n’hésite pas à dénoncer et donner des noms de multinationales responsables des catastrophes en cours. Un documentaire aussi passionnant pour le/la spectateur·ice que passionné pour Leonardo DiCaprio, véritable porte-parole de cette planète en danger. Et parce qu’on voulait finir ce dossier avec une note positive, Victor Kossakovski nous propose Aquarela, l’odyssée de l’eau en 2018. Un documentaire ultra contemplatif où le réalisateur pose sa caméra dans des endroits fabuleux du lac Baïkal en Russie en passant par l’impériale chute du Salto Ángel au Vénézuéla ou encore en plein ouragan Irma frappant Miami. Une galerie d’images aussi impressionnantes qu’effrayantes pour redonner à l’eau

toute sa grandeur. Élément naturel aussi beau qu’imprévisible, l’eau trouve dans Aquarela une grande toile vierge pour redessiner son histoire et nous rappeler à quel point cette denrée nous est précieuse et qu’il faut la sauvegarder à tout prix. Omniprésente partout dans nos vies, on a tendance à oublier à quel point l’eau est un pilier de notre société et qu’aujourd’hui, ce pilier se retrouve plus que jamais en danger si nous ne prenons pas les bonnes décisions et n’agissons pas en conséquence pour permettre à notre génération et celles d’après de vivre sur une planète saine.

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Margaux Maekelberg

AQUARELA, L’ODYSSÉE DE L’EAU


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Désolé j'ai ciné - L'eau et ses mille facettes  

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