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L'ART ET Ï,ES ARTISTES PRIX DU NUMÉRO SPÉCIAL

:

6 fr. pour la France; 6 fr. 56 pour l'Étranger

De plus, a été fait de cet ouvrage, un tirage de 100 exemplaires, numérotes, sur paplerKtres fort de grand luxe, aoec la signature originale du Maître, Cet exemplaires,avec Couverturespéciale rehaussée d'or, renfermant chacun deux superbes hors-texte — dont l'un en noir, et l'autre en couleurs tiré sur papier d'arches, — reproduisant des dessins Inédits de Rodln, Les planches de ces destins onl été détruites apris le tirage des 100 épreuves,

PRIX DE L'EXEMPLAIRE DE LUXE : 5o

fr. pour

la France ; 5a fr. pour l'Étranger

SOMMAIRE DU NUMÉRO 109 OCTAVE MIRBEAU

AUGUSTE RODIN (2 illustrations) ESSAI BIOGRAPHIQUE (7 illustrations) EN HAUT DE LA COLLINE (18 illustrations) L'ATELIER DE RODIN A MEUDON (9 illustrations)

PENSEES INEDITES DE RODIN (4 illustrations) LE MUSÉE RODIN'(4illustrations) L'HOTEL BIRON'(7 illustrations).. ,

.. LES DESSINS DE RODIN (14 illustrations) PROPOS SUR RODIN (6 illustrations) •VBNUS (18 illustrations) CHEZ RODIN (32 illustrations)

PAUL OSELL L. BERNARDINI-SJOESTEDT RODIN

JUDITH CLADEL T.

.. .. ."

7

..

PAUL GSELL FRANCIS DE MIOMANDRE LÉONCE BENÉDITE RODIN

.. .. LES OEUVRES DE RODIN EN FRANCE ET A L'ETRANGER (5 illustrations) ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE (2 illustrations) ÉPREUVE D'ART :'AUGUSTE RODIN, bois de P.-E. VIBERT, d'après le buste en bronze de M"*

CAMILLE CLAUDEL

Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réserver pour tous pays


L'Art et

les Artistes


App. à M. Karl Boès.

AUGUSTE RODIN Bois de P.-E. VIBERT D'après le Bronze de M"'

CAMILLE CLAUDEL


Cl. L'Art et les Artistes.

App. à M.

Strûlit\*/

JEUNE FEMME ET ENFANT (TERRE CUITE) Cette gracieuse image représente une des oeuvres de jeunesse de Rodin; on y devine le culte des maîtres du xviu' siècle, à travers les levons enthousiastes de Carrier-Belleuse (i865-i8;o). Mais quelle habileté de composition et quelle fougue déjà dans le modelé! Cette^fine et élégante terre cuite est comme le germe de ce petit groupe «Frère et Soeur», un chef-d'oeuvre qu'il devait exécuter vingt années plus tard avec sa maîtrise complète (voir page 54).


Pli. J.-E. lUtllo'x. tirée de sa publication : L'OEuvre de Rodin. Lies BOURGEOIS DE CALAIS (BRONZE)

AUGUSTE RODIN -r OUT ce

qui est sorti de son cerveau et tout ce que sa main * créa, idées et matière, pensées et formes, même le plus humble cherchement de sa plume sur des bouts de papier volant, même le plus rapide pétrissement d'une esquisse dans la glaise, vaut d'être pieusement conservé. Il importe que toutes les manifestations de sa pensée, linéaires ou plastiques, soient rassemblées, car elles sont un exemple de ce que l'étude constante, l'observation, la vie surprise dans le plus fugitif ou le plus familier de ses rythmes peuvent développer en un cerveau comme celui


L'ART ET LES ARTISTES

d'Auguste Rodin. Non seulement il est la conscience artistique la plus haute et la plus pure gloire de notre temps, mais son nom, désormais,, brille, comme une date lumineuse, dans l'histoire de l'art. De lui, part un style. En lui commence une époque. Il est la source où, depuis vingt années, chacun vient retremper son inspiration. Tout en demeurant fidèle au culte, dans le passé, de la Beauté immuable, il aura été le grand réformateur de la statuaire, qui lui doit un modelé, un mouvement, de la passion, c'est-à-dire une plus intime communion de l'art avec la nature, ou,, si l'on veut, une plus complète, une plus virile possession de la nature par l'amour humain. Il est, peut-être, le seul parmi les sculpteurs de tous les temps dont l'oeuvre révèle une compréhension universelle de la vie. Et il est toujours près de la vie; il est toujours dans la vie, dans le frisson de la vie, même quand il semble s'élever au-dessus d'elle, dans le rêve ! Nos inquiétudes, nos découragements, nos enthousiasmes, nos héroïsmes, nos passions, nos sensualités, il a tout traduit, tout exprimé, mieux qu'un poète, mieux que par des mots : par des formes. Il a été, tour à tour, le supplice et l'exaltation de la Volupté, la douleur de la Vie, la terreur de la Mort avec 1'" Enfer", la voix de l'Histoire avec les " Bourgeois de Calais ", le fracas de l'Elément avec " Victor Hugo ", l'Humanité multiple avec "Balzac". Et, avec 1'"'Enfer", les "Bourgeois de Calais", ' 'Victor Hugo", "Balzac", il aura été toujours la Beauté. Esprit tumultueux comme un volcan, imagination grondante comme une tempête, cerveau sans cesse au feu et dévoré de flammes comme une forge qu'on n'éteint jamais, il est sage pourtant et prudent. Et, jamais, il ne lui arriva de chercher une expression de vie en dehors des lois primordiales et éternelles de la Beauté.

Il sait que tout ce qui s'éloigne de la vie est fallacieux et vain, et que rien n'est mystérieux de ce qui va demander de la lumière aux ténèbres, du mouvement au néant. Son symbole est clair, parce qu'il est dans la nature comme la forme impérissable et une qui se répète des nuées du ciel à la montagne, de la montagne au corps de l'homme, du corps de l'homme à la plante, de la plante au caillou. Et c'est pour avoir compris ce principe unique du dessin, pour l'avoir toujours respecté dans son oeuvre, que son oeuvre nous émeut, nous étreint et nous subjugue plus que toutes les autres. Terrible et formidable, déchirant les chairs convulsées sous le fouet de la luxure et les morsures de la tentation, il est tendre aussi, et il est chaste, et


AUGUSTE RODIN

nul n'aura fait rayonner du corps de la femme plus de grâce, plus de jeunesse et plus de caresse ! O cette chair blanche des

statues, où le marbre transfiguré s'anime, palpite, frémit et se soulève en mouvements d'harmonieuse respiration ; où la chaleur de la vie, le mystère du sang, la fécondité du sexe gonflent les seins ; chair réelle et parfumée où toute la peau, alanguie et souple, tendue et pâmée, que la lumière caresse, que les ombres satinent, semble modelée par les doigts divins du créateur!... Et l'art de Rodin aura été d'autant plus haut, il nous aura donné d'autant plus de rêve que son métier aura été poussé à plus de perfection ! J'ai, pour juger les oeuvres de l'art contemporain et me bien pénétrer de ce que, par de là les modes et les engouements passagers, elles doivent, afin d'être durables, contenir d'éternité, un critérium infaillible : la comparaison de ces oeuvres avec celles du passé. C'est une épreuve dangereuse, à laquelle bien peu d'artistes, même parmi les plus glorieux et les plus encensés, résistent. Quand je reviens du Louvre ou de la National Gallery, du Musée de Bruxelles ou de l'hôpital Saint-Jean, de Saint-Bavon ou de Florence, d'Arrezzo ou de Madrid, quelles surprises, quels mécomptes, quels désenchantements aussi de me retrouver ensuite, les yeux et l'esprit pleins de ces visions splendides, devant ces choses chétives et plates, ignorantes et glacées, désordonnées et prétentieuses, que sont la plupart des oeuvres de maintenant ! Et je me reproche de les avoir aimées, comme si c'étaient d'infidèles amies qui eussent trahi le rêve où j'avais voulu transfigurer leur âme. Mais tout mon enthousiasme et toute mon émotion demeurent intacts et vibrants en Auguste Rodin. De cette confrontation, je ne retiens presque, parmi les vivants, que son nom. L'âme qui de l'antique Egypte et de la Grèce, passa sur les siècles pour les féconder, je la retrouve en lui, dans toute la jeunesse de son éternité. Et voilà pourtant que me vient une pensée mélancolique. A un moment de dépression politique et de nivellement social, tel que celui où nous vivons, où tout est foule, où l'art, descendu de ses fières solitudes, se fait foule aussi, une forte individualité, une puissance créatrice, comme celles d'Auguste Rodin, ne surgissent pas sans protestation ni clameurs. C'est que le génie, que les bourgeois de la grande Révolution croyaient avoir décapité, pour le refaire à l'image de leur âme,


L'ART ET LES ARTISTES

devient, aujourd'hui, un anachronisme et une monstruosité quand il apparaît vierge de leurs viols, intact de leurs attentats, et vivant ! Il n'aura rien manqué à celui de Rodin, pas même le douloureux et peut-être fortifiant honneur d'avoir été contesté par la médiocrité et persécuté par la haine des sots. Après une longue suite d'oeuvres, de plus en plus belles, devant des réalisations uniques, — résultat de quarante-cinq années de travail acharné, d'efforts silencieux, de luttes de toutes sortes et de conquêtes admirables, — ni la médiocrité, ni la haine ne désarment. Constatons cela en passant, et... passons ! (i) |i) Voir à la page

OCTAVE MTRBEAU.

109.

Pli. J.-E. liulloti, Urée de sa publication : k'OEuvre de Rodin. PORTRAIT DE MADAME RODIN (MASQUE BRONZE)


Ph. E. Druet. RODIN DANS SON ATELIER DE L'HÔTEL" BIRON (DERNIER PORTRAIT DE L'ARTISTE — I9H) EXÉCUTÉ SPÉCIALEMENT POUR « L'ART ET LES ARTISTES »

ESSAI BIOGRAPHIQUE naquit le 14 novembre 1840, à Paris. Il passa son enfance à Beauvais, dans l'Oise. A l'âge de quatorze ans, il revient à Paris et entre à la petite Ecole des Arts Décoratifs, sise toujours, et toujours aussi lamentablement miséreuse, rue de l'Ecole de Médecine. Il suivit aussi, vers cette époque, le cours de dessin de M. Lucas, à la Manufacture des Gobelins (de 5 heures à 8 heures du soir). «Tout jeune, aussi loin qu'il me souvienne, je dessinais (Rodin) ». Entre temps, il travaille chez un ornemaniste avec Dalou, et suit les cours supplémentaires de dessin AUGUSTE

RODIN

du Muséum avec Barye comme professeur. «C'est de lui que j'ai le plus appris (Rodin)». Il se présente à l'Ecole des Beaux-Arts, où il est refusé trois fois. En 1S64, il est également refusé au Salon avec l'Homme au ne$ cassé, dont nous donnons ici la reproduction. Voici, sur cette première oeuvre importante,quelquesdétails intéressantsde la main de Rodin lui-même et que je détache de ses entretiens avec M. Dujardin-Beaumetz, sous-secrétaire d'Etat aux Beaux-Arts, qui encouragea le grand artiste d'une façon si effective et si constante.


L'ART ET LES ARTISTES sauriez croire ce que j'ai perdu ainsi... » Nous voilà bien loin de l'hôtel Biron. De 1865 à 1870, il travaille régulièrement chez Carrier-Belleuse, rue de La Tour-d'Auvergne, puis à la Manufacture de Sèvres, où l'on peut voir plusieurs vases qui ont été tout entiers décorés de sa main. Après la guerre, il séjourne quelques années en Belgique. En compagnie de Van Rasbourg, il modèle des figures décoratives pour le Palais de la Bourse et le Palais des Académies. C'est de cette époque que datent les très curieux et très impressionnants paysages qu'il peignit pendant ses promenades dans les bois de la Cambre. Ce fut aussi en Belgique qu'il exécuta pour son propre compte, et entr'autres oeuvres, son admirable figure l'Age d'airain. «Il modela là-bas son Age d'airain, écrit M. Gustave Coquiotdans le beau livré si courageux et si vivant Ph. E. Druel. RODIN EXAMINANT UNE STATUETTE

(I9I4)

Je ne l'oublierai jamais ; j'y ai passé de durs moments. Mes ressources ne me permettaient pas de trouver mieux. Je louais près des Gobelins, rue Lebrun, pour 120 francs par an, une écurie qui me parut suffisamment éclairée, et où j'avais le recul nécessaire pour comparer la nature avec ma terre, ce qui a toujours été pour moi un principe essentiel dont je ne me suis jamais départi. L'eau y filtrait de toutes parts... Il y faisait un froid glacial. Aujourd'hui encore, je ne comprends pas comment j'ai pu y résister... C'est là que je fis mon Homme au ne^ cassé. Comme opiniâtreté dans l'étude, comme sincérité dans l'exécution du modelé, je n'ai jamais fait

« Oh

!

mon premier atelier

!

plus ni mieux... L'atelier tout entier était encombré d'oeuvres en train ; mais comme je n'avais pas d'argent pour mouler tout ce que je faisais, je perdais chaque jour un temps précieux à couvrir mes terres de linges mouillés; malgré cela j'avais à chaque instant des accidents sous l'action de la gelée ou de la chaleur; des blocs entiers se détachaient..., je les retrouvais en morceaux sur les carreaux qui couvraient le sol. Quelquefois je pouvais en recueillir des fragments. Vous ne

Pli. E. Druel. L'HOMME AU NEZ CASSÉ (BRONZE, REFUSÉ AU SALON)


Pli. E. Druel. L'HÔTEL BIRON RODIN, D'APRÈS UNE RECENTE PHOTOGRAPHIE PRISE DANS LE JARDIN DE et faite spécialement pour L'Art et les Artistes (Février 1914)


L'ART ET LES ARTISTES qu'il a consacré au Maître ; dix-huit mois d'un travail exalté pour aboutir à ceci : être accusé d'avoir fait un moulage sur nature ! Il eut du mal à renverser cette opinion... C'est qu'il y avait de quoi s'étonner aussi ! Quelle était en effet cette statue si étrangement, si passionnément modelée, surtout si miraculeu-

ÉMILE BOURDELLE

tement, plus recherchée. Elle figure dans tous les grands musées du monde et chez les plus riches collectionneurs. Pour une troisième médaille au Salon, c'est, on en conviendra, un succès sans précédent ! » Parlant de cette oeuvre, Rodin dit aussi : «Il me souvient de mon Age d'airain qui fut refusé

— BUSTE DE RODIN (PIERRE)

sèment vivante? Que voulait dire ce modelé si exact, si têtu, si frémissant?

Il fut, — on cria au moulage d'après nature. —

cependant, repris à la révision, quelqu'un ayant dit : « Si c'est un moulage d'après nature, il est bien beau ; il faut le recevoir quand même. » «J'étais outré d'une telle injustice, d'une telle infamie. J'avais fait l'Age d'airain avec un soldat belge, car je travaillais alors en Belgique. «J'allais protester chez M. Guillaume, réclamant justice d'une appréciation si odieusement injuste.

«Il n'y a pas un artiste au monde, ricanait-on, capable d'accumuler autant de trous et autant de

bosses ! Nous, nous les voyons pas ! Allons ! C'est une mystification !... Elle dure encore la mystification ! Car aucune des plus glorieuses statues de Rodin ne dépasse le succès public de cet Age d'airain. Nulle statue n'est plus demandée, présen10


ESSAI

BIOGRAPHIQUE

Gejjroy, d'Octave Mirbeau, de Guillaume, de Berthelot, de Bernard Shaw, de Georges Clemenceau, d'Henri Becque, deMahler, de Rocheforl... et ces nombreuses et charmantes figures de femmes où, avec une sorte de piété voluptueuse, il semble avoir dép.osé la fleur la plus pure de son art fait Entretiens avec Rodin, page 82 . Puis Rodin rentre à Paris, où sa vie laborieuse de force et de grâce. Le génie de Rodin, qui rayonne avec tant se déroule dans un constant effort d'où naissent tant d'immortels chefs-d'oeuvre, parmi lesquels : d'éclat sur notre Ecole, trouve cependant plus le Saint Jean-Baptiste prêchant, Eve, la Porte de d'admirateurs à l'Étranger qu'en France, où l'esprit public subit encore la troublante influence des YEnfer, les Trois Ombres, le Baiser, Persée et la Gorgone, les Bourgeois de Calais, le Penseur, le vaines consécrations académiques. Refusé à l'Ecole des Beaux-Arts, puis au Salon, Monument de Claude Lorrain, Ugolin, Danaïde. les Sirènes, le Printemps, Y Age d'airain. Frère et Rodin n'est pas de l'Institut, comme, d'ailleurs, Soeur, la Vieille Heaulmière, Y Homme qui marche, son maître Barye et ses amis Carpeaux et la Main crispée, Orphée, Victor Hugo, la statue Dalou. Il s'en console sans amertume. équestre du Général Lynch, les hautes figures Le formidable Penseur n'est-il pas l'éternel des Présidents Vicunhat (pour le Chili) et Sarmienlo (pour la République Argentine), le Lion gardien du Panthéon, où les cendres du sculpteur rugissant, Maternité, et tous ces admirables de génie reposeront sûrement un jour, près de bustes de Jean-Paul Laurens, de Dalou, de Fal- celles du poète de la Légende des Siècles et du guière, de Puvisde Chavannes, d'Antonin Proust. peintre de la Vie de Sainte Geneviève, ses glorieux d'Alphonse Legros. de Castagnary, de Gustave modèles. « Il me dit

Faites faire un moulage de votre modèle, on comparera ». — Le modèle s'y prêta. J'envoyai moulage et photographie au Salon — la caisse ne fut jamais ouverte. » (Dujardin-Beaumetz, ancien sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts. :

«

Pli. E. Druet. LE PENSEUR DE RODIN DEVANT LE PANTHEON

II


L'ART ET LES ARTISTES

Ph. J.-E. Butloç, tirée de sa publication : L'OEuvre de Rodin. BUSTE DE JEUNE GUERRIERE (CIRE)


PUVIS DE CHAVANNES (.MARBRE)

EN HAUT DE LA COLLINE UN

soir de l'été dernier, je me promenais avec le maître Auguste Rodin dans son verger de Meudon. Nous atteignîmes une terrasse qui domine la vallée de la Seine. Avec des matériaux qui provenaient d'un ancien château démoli, Rodin a fait édifier en cet endroit un beau portique de pierre. Les colonnes blanches et renflées qui jaillissent d'un large perron et qui soulèvent un fronton majestueux se découpent fièrement sur le ciel si fin et si doux de notre Ile de France. Le soleil oblique dorait cet émouvant décor. En bas, la vallée était calme et bleue, et la Seine d'argent s'enfuyait sous le glacis d'une brume légère vers le solide pont de Sèvres qui barrait

l'horizon. Ce paysage d'une sérénité infinie évoquait invinciblement celui que le grand Puvis de Chavannes a peint à l'Hôtel de Ville dans l'escalier du Préfet.

Vous rappelez-vous ce haut plateau si calme ? Parmi des lauriers au feuillage immobile, Victor Hugo, drapé dans une toge antique et tenant une lyre d'or, s'avance lentement vers le temple de l'Immortalité. Le site où nous étions était presque aussi noble. Conquis par l'enchantement de l'heure, nous nous assîmes sur une marche du portique. Comme nous causions des Salons de igi3, j'exprimai à mon hôte l'admiration que m'avaient inspirée ses deux envois : une figure d'homme qui court et un buste de Puvis de Chavannes. — Cela fait penser, lui dis-je, aux tableaux que Rembrandt exécuta dans sa vieillesse féconde. On observe dans vos sculptures la même simplification et la même ampleur que dans les témoignages de sa dernière manière. i-3


L'ART ET LES ARTISTES loin d'être un obstacle à leurs progrès, semble les favoriser au contraire. Sans doute cette remarque ne s'applique pas à Raphaël, puisqu'il mourut à trente-sept ans. Mais il est notoire que certains maîtres devinrent de plus en plus grands à mesure qu'ils avancèrent en âge. Nous venons de nommer Rembrandt. Je vous citerai encore Michel-Ange, Titien, Poussin et, plus près de nous, Puvis de

mon cher ami, répliqua-t-il en riant, laissons Rembrandt de grâce! Il est trop haut! Et comme j'insistais : fois, je repousse cette — Non, non, encore une comparaison accablante. Mais puisque vous faites allusion à ce qu'on appelle la dernière manière du Maître hollandais, j'ai plaisir à en parler avec vous. La dernière manière, ce mot n'est peut-être pas très légitime. Est-il exact que les maîtres — Ah

!

Chavannes.

adoptent dis

Et, à ce propos, vous souvenez-vous de

techniquessuc-

cessives

et

ce que le japo-

diverses?Je me le demande. Je ne le crois pas. Dans un dic-

nais Hokousaï a écrit en tête de l'album où il a réuni cent vues du Fouzi

tionnaire biographique qui jadis faisait autorité, on lisait au sujet de Raphaël cette notice divertissante : « Il eut trois manières.Dans la première, il égala son maître Pérugin. Dans la seconde, il le surpassa. Et dans la troisième, il se surpassa luimême. » Je me mis à rire. Cela vous — égaie, dit Rodin. Je le com-

prends sans

Yama ?

«Ce que j'ai produit avant l'âge de soixan te-

dixans,déclarct-il, ne vaut pas la peine d'être compté. C'est à

soixante-treize ans que j'ai

commencé

saisir la structure des arbres, des poissons, des oiseaux et

peine. La naïLA CHANSON DES veté bouffonne de ce biographe est la condamnation de ses idées

sur l'art. Non, dans la vie des maîtres, il n'y a point de périodes tranchées. Il ne leur arrive pas de faire soudain peau neuve comme les serpents. Leur âme se déploie et s'élève, mais elle reste la même. Ils montent, ils montent sans cesse ; mais, à vrai dire, ils ne changent pas de manière : ils arrivent plus près de la perfection, voilà tout. Il est très singulier, d'ailleurs, que la vieillesse,

à

desanimauxde toute sorte. J'ai donc tout lieu de croire qu'à 1 âge de quatrevingts ans, je serai plus habile encore. Quand j'aurai quatreSIRENES (BRONZE vingt-dix ans, la nature n'aura presque plus de secrets pour moi. A cent ans, je serai décidément un très grand artiste. Et quand j'en aurai cent dix, il ne sortira plus de mon pinceau une seule ligne, un seul point qui n'exprime la vie. « Ceux qui vivront autant que moi verront si je dis vrai. » Et il signait : Le Vieillardfou de dessin. Sous une forme plaisante, ce fou plein de sagesse affirmait qu'un noble cerveau peut s'élargir

'4


EN HAUT DE

LA COLLINE

Pli. J.-E. Billion, Urée de sa publication : L'OEuvre de Rodin. L'ÉVEIL DE LA FEMME (MARBRE)

I5


L'ART ET LES ARTISTES Voyez au Louvre le portrait où il s'est représenté avec un mouchoir sale noué sur la tète en guise de bonnet. 11 est déguenillé, sordide; sa barbe est vieille de huit jours. Il est pauvre. Il est ruiné. Ses collections, ses étoffés brodées d'or et d'argent,

ses armes damasquinées qu'il avait rassemblées lentement, avec tant d'amour, ont été dispersées à l'encan. Chassé de son riche logis, il s'est réfugié

dans quelque taudis enfumé où nul amateur ne vient plus lui rendre visite. 11 y vit avec son Hendrikje adorée et il souffre affreusement de lui faire partager sa détresse. Mais voilà qu'il se campe devant son chevalet. Il peint! Alors, soudain, il oublie tout, son visage se transfigure et ses yeux étincellent de joie ! Ici le génie éclate surhumain. Dans sa jeunesse, dans son âge mûr, Rembrandt faisait parfois parade de son habileté. Il se laissait peut-être trop facilement hypnotiser par le chatoiement des satins, le lustre des velours, les feux des pierres précieuses. 11 jonglait avec la lumière et l'ombre. C'était admirable et pourtant cela sentait un peu le prestidigitateur.

Ph. E. Druet. HENRI ROCHEFORT (PLATRE)

et s'enrichir jusqu'à l'extrême limite de l'existence. Et il avait raison. Mais comment expliquer un phénomène si merveilleux ? Je ne m'en charge pas. Car enfin si l'intelligence est, comme beaucoup le pensent, étroitement liée au corps, pourquoi n'est-elle pas affaiblie par le déclin de l'être physique ? Pourquoi chez certains hommes, quand les forces matérielles diminuent, l'esprit devient-il plus vif, comme s'il était d'autre essence et comme si le terme fatal n'existait pas pour lui ? Qu'il y ait là un mvstère, les plus sceptiques seront bien forcés d'en convenir. — Ils vous répondraient peut-être que les maîtres dont vous parlez sont en somme assez rares et que le plus souvent, au contraire, l'esprit humain s'endort et s'éteint au soir de la vie. foi! ils n'auraient pas tort. — Ma Mais si les Michel-Ange, les Titien, les Rembrandt, les Poussin sont de magnifiques exceptions, le miracle qui se produit en eux n'en est que plus étonnant. La vieillesse de Rembrandt surtout, quel prodige !

Ph. E. Druet. BUSTE DU SCULPTEUR FALGUlÈRE (PLATRE) 16


EN HAUT DE LA COLLINE Ici, non, il n'y a plus aucune virtuosité. Le métier est inouï, mais il disparaît. Suprême

adresse, l'adresse se dissimule sous une apparente gaucherie. II ne s'agit plus de belle pâte, de bel éclairage; c'est tout simplement un misérable grand homme qui se raconte lui-même. Il étale

Pli. E. Druet. BUSTE DU SCULPTEUR DALOU (BRONZE)

son mal incurable et sublime, sa passion pour l'art. Et c'est si beau qu'on déplore vraiment de n'avoir pas pu connaître ce gueux divin pour l'embrasser en pleurant.

17


L'ART ET LES ARTISTES

Cl. L'Art et les Artistes.

Ph. Vi^avona. L'ESCLAVE (PROFIL, PLÂTRE)

s


EN HAUT DE LA COLLINE

Ph. J.-E. Billion, tirée de sa publication . L'OEuvre de Rodin.

L'ESCLAVE (FACE, PLATRE)

19


L'ART ET LES ARTISTES les places d'honneur dans les musées et qu'elles ont été portées aux nues par les critiques les plus fameux. On les paie un million parce qu'elles sont à la mode et qu'on espère les revendre plus

cher encore. Mais qu'un admirable Rembrandt sans signa-

Cl.

dissipait la nuit qui obscurcissait sa conscience. Rien de plus poignant. Eh ! bien, cette merveille incomparable, on la proposa pour un prix dérisoire à plusieurs musées d'Europe. Ils la refusèrent. Un connaisseur hollandais la vit, en fut ébloui

Ph. Vi^apona.

L'Art et les Artistes. MATERNITÉ (MARBRE EN COURS D'EXÉCUTION)

et s'acharna à la défendre contre le mépris général. Sa conviction finit par convaincre ses compatriotes. Ce David est maintenant l'orgueil du musée de La Haye.

ture sorte subitement de la poussière d'un grenier, on haussera les épaules ! — C'est un barbouillage ! ricanera-t-on. Naguère un de ses tableaux reparut ainsi tout à coup à la lumière. C'était un David qui cherchait à calmer par les sons de sa harpe la démence du roi Saûl. Le pauvre fou couronné écartait lentement, lentement un rideau dont il s'était enveloppé. A mesure que la mélodie s'élevait, elle

Et ceci vous prouve qu'il faut presque du génie pour admettre le génie, pour l'aimer, pour lui pardonner, pourrais-je dire. Non, voyez-vous, ce que produit un Rembrandt au terme de sa carrière déplaît nécessairement 20


EN

Cl. L'Art et les Artistes.

au public. C'est trop simple, trop beau. Un tel maître est si possédé par la vérité,qu'il néglige tout ce qui ne sert pas à la traduire. Quand, par la lumière versée sur un front pensif, il a rendu la profondeur d'une âme, il ne va plus s'amuser à reproduire les cheveux un à un. Quand, en ployant une échine, il a exprimé la sainteté d'un coeur qui se résigne, il a tout dit et il peut bien sabrer ensuite l'exécution d'un vêtement. Mais alors le vulgaire, friand d'anecdotes puériles et de fanfreluches minutieusement détaillées, juge que le grand artiste ne sait plus son métier. Et Rembrandt vieillit dédaigné de tous : c'est dans l'ordre.

HAUT DE LA COLLINE

Ph. Vi^^avona. ARIANE COUCHÉE (MARBRE)

Quelques instants après, nous parlâmes du

dernier tableau de Poussin. — Je crois bien, dit

Rodin, que c'est son chef-d'oeuvre. Il est inachevé, mais dans cet état, il émeut davantage, car on se représente la noble main qui, soudain touchée par la mort, laissa tomber son pinceau.

Ph. Vi^^avona. Cl. L'Art et les Artistes. BÉNÉDICTIONS (MARBRE) LES 21

C'est une plaine adorablement calme. Des dieux et des nymphes s'y reposent. Une de celles-ci, montée dans les branches d'un arbre, s'y laisse indolemment bercer par une brise légère. Les boeufs du roi Ad mète paissent et ru minent avec gravité. Et Apollon, leur gardien, accoudé sur un tertre de gazon, fixe un


L'ART ET LES ARTISTES regard brûlant et profond sur la charmante Daphné qui caresse tendrement son; vieux père le fleuve

Pénée. Apollon! la poésie, la jeunesse, l'amour! Daphné! le laurier, la nature, la vie!... Daphné, belle nymphe décevante qui laissera toujours Apollon insatisfait, parce qu'aucun laurier, aucune joie ne pourra jamais assouvir les désirs infinis de l'âme divine ! Quels admirables symboles! Et quelle sérénité répandue sur ce paysage ! Il semble que vers la fin de leur voyage terrestre, les vrais maîtres entendent tous

une voix leur

murmurer à l'oreille : — Sois plus calme, plus

22


EN

HAUT DE LA COLLINE

Un Saint Pierre écrasé de douleur se traîne

au détour de buissons verts, il aboutit à un précipice affreux. C'est dans ce cadre à la fois idyllique et terrifiant qu'on se représente votre coureur. Il voudrait s'arrêter, se reposer, cueillir des fleurs. Il voudrait retourner en arrière. Mais une voix inexorable

désespérément vers le Christ étendu sur les genoux de la Vierge. Il ne peut pas le croire mort. Il lui touche le bras. Il l'interroge. Alors la tête divine auréolée de lumière se penche vers le disciple. Et un dialogue surnaturel s'engage entre le mort et le vivant. Ce groupe-là suffirait à immortaliser un autre peintre. Pourtant il y a mieux encore. C'est la figure de Sainte Madeleine. Elle vient de sangloter aux pieds de Jésus. Soudain, elle s'est relevée et tout échevelée, tragique, éperdue, elle s'élance vers ceux qui regardent le tableau. A la lettre, elle se précipite hors du cadre en levant les bras. Et on l'entend crier : — Pleurez ! pleurez! car vous avez sacrifié l'amour ! Voilà justement pourquoi ce dernier chefd'oeuvre du Titien paraît si grand. C'est à cause de cette Madeleine qui, par son geste, par son cri s'adresse à toute l'humanité. — Vous me faites regretter encore davantage de n'avoir pas vu cette belle peinture. — Mais d'ailleurs, repris-je, vos oeuvres aussi, mon cher Maître, surtout les plus récentes, éveillent ces échos qui se propagent au loin. Elles créent autour d'elles tout un monde de rêve. Ainsi votre Homme qui court paraît être le personnage central d'une large vision poétique. Où va-t-il en ployant la tête ? C'est ce qu'il ignore; mais il cède au destin qui le M pousse. Et on ne peut s'empêcher d'imaginer le décor que Bossueta brossé dans son célèbre sermon de Pâques. Au milieu d'une prairie émaillée de fleurs, serpente un sentier charmant; soudain,

Ph. E. Druet. I L'ÉTERNELLE IDOLE (MARBRE) 23


L'ART ET LES ARTISTES seulement dans mes oeuvres nouvelles qu'on peut l'entrevoir. cela votre dernière — Les critiques appelleront manière. Mais je ne veux pas user de ce terme, puisque vous le blâmez. Ce qui est certain, c'est que vos oeuvres d'au-

conçois du même coup la nature et les êtres qui l'entourent. Et je désire qu'ensuite elle suggère au spectateur l'idée de tout cet ensemble. En pétrissant mon Homme qui court, je ne me suis nullement souvenu de Bossuet, je vous l'avoue ; mais la mise en scène à laquelle j'ai songé

Cl. L'Art et les Artistes. BUSTE (MARBRE) DE BONAPARTE

Ph. Vi^avona.

DEMEURÉ INACHEVÉ

ne différait guère, en somme, de celle qu'il a si dramatiquement décrite. Vous avez donc deviné juste. Comme vous le dites aussi très bien, mon cher Gsell, cette préoccupation d'évoquer un paysage autour de mes figures et de les envelopper comme d'un halo de rêverie, m'est venue assez tard. C'est'

jourd'hui offrent beaucoup de ressemblances avec les tableaux des maîtres dont nous parlions tout à l'heure. Vous avez l'horreur des fanfreluches, comme vous dites. Vous ne cherchez plus la beauté que dans l'expression, et tout ce qui n'est pas expressif, vous l'écartez impitoyablement. Voici, par exemple, votre nouveau Puvis de

24;


EN HAUT DE LA COLLINE

Chavannes. Eh ! bien, vous l'avez strictement réduit aux lignes expressives. Supprimée, la redingote! Supprimé, le col! Supprimés, tous les menus détails de la toilette ! La coupe même des cheveux est devenue plus vague. L'attention se concentre sur le front noblement rejeté en arrière, sur le regard qui domine et qui plane.

Et ce masque si fier, une exécution vaporeuse y a effacé toute précision trop dure, trop matérielle, la blondeur transparente du marbre l'enveloppe de mystère.


L'ART ET LES ARTISTES

JEUNESSE

26


EN HAUT DE LA COLLINE

Ph. E. Druet. CELLE QUI FUT LA BELLE HEAULMIERE

Quand je pense, lasse ! au beau temps.. FRANÇOIS VILLON.

27


L'ART ET LES ARTISTES parler de ce visage que recouvre — Vous voulez

une main ? très jeune et très — C'est cela même ! Un cou pur. Une main toute fine, toute déliée, une main de race qui dérobe fébrilement à nos yeux une souffrance trop profonde, trop pudique pour se laisser voir. Ah ! Maître, gardez-vous bien de soumettre ce

une main très douce qui réchauffe une adorable menotte. Et rien de plus ! Cela suffit ! Tout ce qu'on ajouterait à ce divin poème de tendresse ne pourrait que l'affaiblir. Pourtant je suis sûr que bien des gens vous conseilleraient de mettre des boucles d'oreilles à la mère et une bavette de dentelles à l'enfant. n'en serais pas [ surpris ! — Je

Ph. E. Druet. BALZAC (PLATRE)

buste si discret au jugement de la foule: — N'est-ce que cela ? demanderait-elle. Et elle se plaindrait de ne pouvoir discerner toutes les mèches de cheveux. — C'est possible ! — L'autre sculpture n'est pas moins émouvante. D'un bloc de marbre se dégagent deux têtes. Une mère se penche vers son enfant. La petite tête blonde blottie contre le sein maternel est plongée dans le sommeil et la jeune femme couve d'un regard extasié son fragile trésor. 11 y a aussi

les gens de goût vous — Du moins

restent

fidèles. Bien 'mieux, ils 'préfèrent vos oeuvres nouvelles aux anciennes. Et de toute leur âme, ils vous souhaitent de cueillir pendant de très longues années des lauriers toujours plus verdoyants. Alors me regardant d'un air un peu narquois : le vieil Hokousaï, — Je vous répondrai comme me dit Rodin. Quand j'aurai cent dix ans, je commencerai sans doute à être habile dans mon art. PAUL GSELL. 28


Ph. E. Druet.

« FUGIT

»

AMOR

(MARBRE)

L'ATELIER DE RODIN A MEUDON UNE étroite

allée d'arbres en berceau, puis, après l'humble barrière de bois, laissant à droite la maison modeste, un péristyle que gardent de nobles antiques mutilés. A travers les colonnes, la vue plonge sur les gracieux coteaux de Sèvres et de Meudon : par ce matin ensoleillé de printemps, une vision de douceur et de volupté presque italienne. Est-ce la colonnade aux proportions heureuses, projet inachevé de musée, pareil aux vestiges d'un temple d'Athènê, qui, à peu de distance de nous, -s'avance comme un cap au-dessus de la vallée, ou l'émotion de se voir parmi tant de chefs-d'oeuvre, qui donne à ce paysage ce sourire d'éternelle beauté? Devant la porte de l'atelier, une statue de femme assise, de l'époque archaïque, et dont les draperies seules subsistent, semble la Muse du Recueillement. Nous entrons. L'immense vaisseau que la lumière pénètre de toutes parts, nous éblouit d'abord de tant de blancheurs éparses qui dressent autour de nous le peuple nombreux d'un musée.

Le Maître, des copeaux de marbre dans sa barbe

d'or blanchissante, enveloppé d'une houppelande de bure, semble un Père éternel très doux, — peut-être un peu narquois, •— montrant à des enfants son beau jardin de Paradis, ou quelque moine bienveillant dérangé un moment dans sa prière. L'oeuvre que Rodin a accumulée là est immense, et c'est bien un sentiment religieux qui se dégage de tant de chefs-d'oeuvre ainsi groupés. C'est la religion de l'art, dont la ferveur ne le cède à nulle autre, et qui peut nourrir pour toute sa vie terrestre l'âme qui se donne à elle avec humilité et sincérité. On n'ignore pas que Rodin possède à Meudon une importante collection d'antiques dont bien des pièces pourraient être enviées par le Louvre. En plus du pavillon qui leur est réservé dans son jardin et des statues qui peuplent le péristyle de l'atelier, celui-ci en contient encore un grand nombre; torses, fragments, masques aux yeux 29


L'ART ET LES ARTISTES peints, rangés dans des vitrines, ou nobles marbres mutilés, aux draperies archaïques, qui, répandus par la vaste salle, semblent sourire aux blanches créations du Maître comme si elles reconnaissaient en elles des soeurs plus jeunes, animées par des dieux nouveaux vengeurs du crime de Prométhée. Dans d'autres vitrines, des moulages d'esquisses d'ensemble ou de détail, par centaines, offrent un répertoire des mouvements les plus audacieux et témoignent par quelle infatigable étude le Maître s'est approprié comme sa propre langue, la musique héroïque ou voluptueuse de la forme. Quelle inlassable et toujours jeunecuriosité de tout moyen d'expression plastique est celle de Rodin, je le vis dans son atelier de la rue de Varenne, lorsque devant les voiles qui les enveloppaient amoureusement, il montra des masques en pâte de verre colorée modelés par lui. J'admirai la vie étrange de cette matière imprégnée de lumière, ou la fascination, la volupté et la terreur s'expriment avec une sorte de prestige funéraire.

30


L'ATELIER DE RODIN A MEUDON

Ph. E. Druet. DANAÏDE (MARBRE)

Ph. E. Druet.

L'ILLUSION (MARBRE)

3I


L'ART ET LES ARTISTES de l'âme de désir, y fait éclore les cercles variés de l'Enfer. L'art de Rodin est chez lui dans l'Enfer dantesque. Il semble que la vision l'en ait toujours poursuivi. Mais les figures tragiques de la porte monumentale de Y-Enfer, le groupe

32


L'ATELIER DE RODIN A MEUDON

Ph. J.-E. Bullo^, tirée de sa publication : L'OEuvre de Rodin. FRANCESCA DE RIMINI ET PAOLO DANS LA TOURMENTE (MARBRE)

3^


L'ART ET LES ARTISTES paraissent manifester une phase nouvelle de la manière et du sentiment du Maître. Rangés parmi les autres oeuvres de Rodin et les antiques qui remplissent le vaste atelier clair de Meudon, en une sorte de large cercle irrégulier formant comme une promenade péripatéticienne, ils semblent développer sous le regard les feuillets mystiques d'une Bible vivante où les mythes grecs et les symboles hébreux se pénètrent mutuellement, s'amalgament avec les plus hautes visions du génie épique pour traduire en formes sublimes le rêve humain. Francesca de Rimini et Paolo dans la Tourmente, Le Printemps apportant des

de l'âme humaine roulent parmi les flots du Désir

sans nom. Ces « Petits Poèmes », « Grands Poèmes » par leur signification, objecte en souriant un amateur fervent, sont en effet par leur dimension, de « Petits Poèmes ». Le bloc de marbre tiendrait à peu près entre les bras étendus et les figures ont environ la hauteur d'une coudée. Elles restent encore par quelque endroit engagées en lui. comme les formes que suscite le Fiat Lux hors de la matière primitive. Ainsi le corps de La Chimère emportant la Jeunesse se fond dans le mouvement de la vague qui retombe, fluide et

Ph. E. Druel. MOZART (.MARBRE)

Fleurs à la Jeunesse, le Poète interrogeant ses Muses, Jéhovah tirant la Femme du Coeur de l'Homme, La Jeunesse emportée par la Chimère, La Femme recevant dans ses bras le Crucifié, IJEnlèvementde Psyché, l'A mour quittant Psyché, L'Aurore quittant la Couche de Typhon pour ciller éclairer le Monde, traduisent, dans la grâce sublime d'une eurythmie presque musicale du corps vivant, les modalités diverses et comme interchangeables du même ravissement douloureux de l'être en face des mystères de sa propre énigme. Le modelé vibrant et délicat qui donne au marbre une fluidité inconnue et comme pétrie de lumière, semble faire de ces corps glorieux un chant des Nombres où tous les émois exaltés

décevante comme elle. Ce sont ce que le Maître désigne comme des rondes-bosses, c'est-à-dire comme un très-haut relief autour duquel on peut tourner. Et il veut qu'elles soient lues et méditées, longuement, comme les pages d'un poème, les mouvements s'expliquant et s'éclairant l'un l'autre à mesure qu'on regarde les faces diverses de l'oeuvre, posée qu'elle doit être sur une selle tournante qui en fait passer les aspects sous le regard qui en recueille la synthèse, comme l'oreille saisirait l'enchaînement et l'architecture sublime des thèmes et des réponses d'une fugue de Bach. La qualité personnelle de l'art de Rodin réside dans cette dualité mystique de l'émotion qui, dans

34


L'ATELIER DE RODIN A MEUDON son oeuvre, émane de l'harmonie souveraine de la forme. Toute passion, chez lui, est semblable à ces notes profondes de l'orgue dont les com-

sommeil, une transfiguration mystérieuse commence dont on ne peut dire si elle est la paix divine du repos sans réveil, ou le sourire de l'éternelle gloire. Des ailes frémissent autour des bras harmonieux qui laissèrent la vie s'envoler comme un oiseau captif. Et voici que ce corps virginal qui semblait ployer vers la terre comme un lys fauché, apparaît maintenant prêt à un mouvement d'envol vers les hauteurs. Toute la révélation de l'art prodigieux de Rodin est dans la combinaison de ce mouvement de

plémentaires vibrent longuement autour d'elle et éveillent des vibrations soeurs dans tout le clavier sonore. Ainsi tous les accords complexes de la sensibilité humaine, les grands couples inséparables de l'amour et de la douleur, du désir et de la mort, s'y révèlent dans leur parenté inéluctable et s'y communiquent l'un l'autre leur âpre douceur et leur voluptueuse amertume.

Ph. E. Druel. UGOLIN (PLATRE)

chute et d'envol dont aucun ne contredit l'autre et tiont la double interprétation nous donne l'émotion sublime du problème divin manifesté. Mais le sommet le plus haut de la pensée et de l'art de Rodin, me paraît atteint dans ce masque de Mozart mourant, devant lequel tout artiste devrait chaque jour faire sa prière. Quoi de surprenant si l'âme du grand Musicien est celle qui peut le mieux ici servir d'effigie à celle du grand Sculpteur ? La musique et la sculpture sont les deux grands arts abstraits. La musique avec le ciseau du Nombre, sculpte l'invisible et le fait paraître aux yeux ; le sculpteur, rythmant la

f De même que la vision perçante du Maître

pénètre la mystérieuse chimie d'une âme, un art prodigieux de mouvement leur permet de saisir le point fugitif, où ce mouvement est pour ainsi dire interchangeable entre ce qu'il fut et ce qu'il devient. Une démonstration frappante nous en

est donnée dans le marbre funéraire, une de ses toutes dernières oeuvres, qu'il intitule le Lys brisé. Sur les jeunes seins en fleur, le souffle s'est tu ; la chasteté funèbre de la mort s'est posée sur cette forme périssable et charmante, pareille à un arc détendu. Sur le visage assoupi dans l'éternel 35


L'ART ET LES ARTISTES forme, manifeste par elle le fluide algèbre de la vie. Du bloc du marbre immaculé, la tète du chantre divin surgit, recueillie et sereine, confrontant sa dernière heure. La bouche rigide déjà s'est close pour l'éternel silence. Seul, le front surhumain vit et rayonne encore : il semble que de lui émane la lumière qui glisse sur les nobles plans de cette face attentive au bord de l'invisible.

Le noeud prodigieux de la méditation, au-dessus des paupières baissées, écoute, par delà la vie qui passe, les choeurs intelligibles des sphères

qu'entendit Platon: leur mathématique divine, identique à sa pensée créatrice, est son acte de foi suprême, sa force et sa paix en face de la dernière énigme. LÉONIE BERNARDINI-SJOESTEDT.

ORPHEE IMPLORANT LES DIEUX (SALON DE LA NATIONALE, 1908)

36


App. à M. le baron Vitta. L'AUTOMNE IFRONTON HAUT-RELIEF, EN PIERRE DE L'ESTAILLADE)

PENSÉES INÉDITES DE RODIN" «Il tue le marbre »..., expression contemporaine, expression maladroite d'ouvriers d'académie qui oo Je propose que tout ce qui n'a pas été restauré, déclarent qu « un marbre qui n'a pas tous ses églises, châteaux, fontaines... etc., soit l'objet membres est tué, pas fini-»... Le Beau est comme La souffrance, c'est le sacrement de la vie.

un Dieu, un morceau de Beau est le Beau entier.

d'un pèlerinage. oo

Dans les villes les hommes sont en tas comme les pommes et se pourrissent mutuellement. Isolez-les pour les conserver.

L'intelligence dessine, mais c'est le coeur qui modèle.. oo

Corot, une des âmes de la nature.

oo

L'amour ne serait-il pas dans la variété?

oo

Celte ombre n'est belle qu'en sourdine.

oo

La sculpture n'a pas besoin d'originalité,

oo

mais de vie.

Modeler l'ombre c'est faire

oo

La vie est abondante. A quoi bon conserver les débris d'une rose ?

surgir des pensées.

oo

La souplesse, terme simple, expressif, immense. oo C'est tout simplement l'âme des choses. C'est elle Les villes municipales sont odieuses. Elles ont que j'ai cherchée toute ma vie. La souplesse est arboré l'étendard de l'affreux Rien. au-dessus de n'importe quelle forme. La souplesse, c'est cette qualité la plus difficile oo Ces gens ont empaillé l'Antique... Ils sont à comprendre, à notre époque, où la dureté paraît sans enthousiasme. C'est comme des porteurs de de l'utilité, du rationnel... drapeaux qui marcheraient le ne{ à terre.

(i) Ces quelques pensées et impressions, nées en pleine nature ou dans l'ombre des cathédrales, et publiées ici pour la première fois, ont été détachées des cahiers de notes où Rodin les avait fixées d'un

Mon coeur est une chapelle ardente. Je suis plein de reconnaissance et, par un retour bienheureux, mes souvenirs m'escortent ce matin. Je reprends monpassé.... ces études délicieuses qui m'ontdonné

trait rapide.

Nous les livrons au public dans toute la fraîcheur de leur expression spontanée, avec toute leur savoureuse puissance de suggestion. 3?


L'ART ET LES ARTISTES

La robe du jour a encore changé. Ce sont des fonds «salin gris» sur un restant de ciel bleu.

le goût et le secret de la vie...

qui dois-je cettefaveur ? Evidemment à mes longues promenades qui m'ont fait découvrir le ciel..., au modèle A

oo

Le huitième jour est le jour de bonheur, après sept jours de travail. Nous ne le connaissons pas si nous ne l'avons pas acheté. Il n'y a pas de dimanche pour celui qui ne

travaille pas.

terrestre qui,

Comme un génie

sans parler, pour ainsi dire, a fait naître mon enthousiasme, et ma patience et ma curiosité et ma joie de

L'architecture du Moyen Age est au point, sans efforts. Telle la beauté de la femme, cette beauté sans contractions. La courbe s'avance, retombe, rejoint son point d'arrivée, sans heurt. Tout cela se transmet par mesure de beauté. Les entournures, les entablements sont à l'aise: toute la Renaissance,d'ailleurs, est de cette marque. Cette courbe ayant été longtemps tendue en ogive s'est détendue en arc. On ignorait combien le gothique menait à la grâce, combien il en recelait. La Renaissance, son fruit tardif, en est sorti tout naturellement.

comprendre la fleur humaine. Mon admiration

s'esttoujours élargie depuis.

La synthèse est pour peu de monde. Celui qui ne l'a pas trouvée lui-

GO

Dans le petit chapiteau, Adam a encore la pomme dans la bouche. L'ange le pourchasse dans l'ombre des rinceaux d'où il ne pourra plus se dépêtrer.

même, la compren-

dra difficilement. On nous apprend

oo

les choses divisées

Où est la Joule qui devrait être à genoux ici? Où sont les pèlerins du Beau ?... Personne... Ce monument est seul, isolé, sans admiration. Quelle époque iraverse-t-il ? Il parle... Pour qui ?

et l'homme les la isse div isées. L a division dans la vie amène l'immobilité dans le des-

oo

sin.

Les moulures sur champ montent comme des

jets d'eau. La crête de ces jaisceaux de colonnes estfrappée d'un filet de lumière filtrée. Celle lumière qui ne paraît pas avoir de raison d'être moins éclairée cependant. Oui, un éclairage descend de cette rangée de colonnes en parade qui vient vers le

Où suis-je ? C'est le xvUP siècle qui revit. Ce xviw siècle que je regrette tant. Ces escarpolettes oit se balancent de gracieuses

choeur...

oo

Ces piliers qui annoncent un grand départ... De l'autre côté, encore des faisceaux de piliers... C'est le clos du Silence. Quel Dieu est ici ?

jeunes filles. Ce sont d'autres et ce

sont toujours les

oo

pas une église, c'est un parjum. Le ravissement, c'est son action. Ce n'est

mêmes.

Elles ne savent rien de leur grâce, pas plus que de la vie.

l'arbre a monte.

Ph. J.-E. Bullo^. PILASTRE DE LA PORTE DE L'ENFER

Une église surprise dans son désert est comme un bel atelier d'où l'artiste est absent.

(PLATRE)

38


PENSEES

INÉDITES DE RODIN

Cette façade ! Majesté est ton nom... Le barbare génie t'a ornée comme le Printemps.

Partout des chefs-d'oeuvre de différentes époques... Mais tout est d'ensemble et tout est relié par le même amour. oo

Au bout, leau-forte d'une croisée noire. Effet bleu... Voici le Dieu du silence. Tous les nouveaux vitraux chantent faux... Il

Jaut

en

prendre son parti.

Quel dommage que les fils osent défaire les oeuvres de leurs pères : mais c'est la vie des vivants. Quel abus de la force de vivre! Le modelé, c'est une manière de politesse: on passe, sans heurt, d'une dureté à'^une autre.

S'il n'y avait pas de modelé intérieur, le contour ne pourrait pas être gras, souple: il serait sec

avec une ombre droite.

Ne penser pas que nous puissions corriger la nature : ne craignons pas d'être des copistes : ne mettons que ce que nous voyons, mais que cette copie passe par notre coeur avant notre main: il y aura toujours assez d'originalité à notre insu même.

oo

C'est « la profondeur », principe actif, qui a été la beauté du Moyen Age et de tous les temps. oo

J'ai trop

plaisirs, aussi barbares m'attaquent. Je dois m'y résigner. de richesses en

les

La peur de se tromper est telle que l'on simule Iindifférence pour ne.pas juger. oo

Je grave lentement dans ma mémoire et dans mon esprit ce que je vois. Ph. E. Druet. 00

UN DES BOURGEOIS DE CALAIS (DÉTAIL)

peint souvent le ciel comme un émail dur, c'est, au contraire, un modèle léger et profond. On

(BRONZE)

3g


L'ART ET LES ARTISTES

La nature est la source de toute beauté et l'artiste qui a su se rapprocher d'elle ne transmet que ce qu'elle lui a révélé.

LA BOURRÉE

Cette beauté vient d'autrefois. Quelle joule de génies a fait la bourrée! Comme une fresque, la Bourrée a besoin qu'une femme en soit l'âme active, l'ondulation. Voilà la seconde fois qu'une femme me ravit avec le caractère de cette danse antique.

(FRESQUE)

IV Elle lance sa draperie, l'étend, la projette en Elle part. Elle prend dans elle-même cet instinct avant, son dos se profile en perfection. de fierté qu'elle déploie, qui est sa marque. Elle se balance, se ranime, son orgueil recule: Comme un cimeterre promené dans l'air lance elle est vaincue. presque des éclairs, elle va : la draperie la suit, la seconde. Mais elle reprend position en tournant sur La prodigieuse petite amie qui danse, est elle-même, se cale. conquérante comme lajlamme. Elle présente une face, puis l'autre. Elle s'est Minerve archaïque, elle s'avance: la gentille entourée de son écharpe. coude en avant. pose ! Puis la main sur la hanche, elle laisse pendre II Ces redoublements, ces appels du pied, ce balancement et cette attaque, celte égide portée en avant, superbe de plis parallèles... La ligne du dos monte et s'efface comme un

serpent irrité. Elle se précipite la tête baissée: mais souvent la tête nage sur les épaules, quand elle est fatiguée. C'est la fatigue d'Ophélie. Cette bourrée laisse des étincelles comme le silex.

III

En holocauste, elle offre son courage. Pendant qu'elle danse, elle est inondée de lumière. Comme le corps parle plus loin que l'esprit ! Comme cette danse lui donne une tête étrangement belle, d'une autre beauté devenue mystérieuse et éloignée!

Vécharpe'.

Les deux mains à son chapeau, le sourire vainqueur... c'est une légère cariatide baissée de

tout son corps. Ces retours qu'elle a sur elle-même, ce chapeau incliné, cette draperie en travers, toutes ces choses charmantes en bataille ! La Bourrée, immense fond de chef-d'oeuvrefait pour elle. La Bourrée convient à la secrète beauté de son énergie. V

Elle tire et traîne son écharpe par terre: elle est enfiévrée.

Les bras et l'écharpe passent devant le corps. Les gestes ravivent par leurs redites perpétuelles, incessantes. Les choses, en se répétant, se mesurent. Elle danse

LA MAIN (BRONZE)

40

AUGUSTE RODIN.


App. à M. Karl Boès.

Cl. L'Art et les Artistes.

RODIN (BUSTE BRONZE) PAR M"' CAMILLE CLAUDEL

LE MUSÉE RODIN C'EST donc dans l'hôtel Biron,

Lorsque M"e Judith Cladel publia, en 1912, dans le journal Le Matin, son vibrant appel à la le temps a respecté et que les hommes ont failli création de ce musée unique, quelques protesabattre, et que Rodin lui-même, il faut le dire tations s'élevèrent, dans certains milieux aveuglétrès haut, sauve de la destruction, que seront ment irréductibles, contre ce projet ; mais aussi réunis tous les chefs-d'oeuvre du Maître,et les que de précieux et puissants appuis ejle rencontra trésors d'art de sa collection particulière. Car il pour la soutenir dans sa tâche ! n'en faut plus douter, le Musée Rodin existe virQu'on nous permette de reproduire quelquestuellement aujourd'hui. Encore quelques menues unes des réponses qui lui furent faites, presque formalités administratives, quelques signatures toutes sans réserves, et de mentionner les noms au bas d'un contrat, le dépôt d'un projet de loi qui des principaux adhérents : sera, sans doute, voté par acclamation,et le Musée Rodin, rapidement organisé, ouvrira ses portes au public qui, enfin, pourra, avec une surprise émerDe grand coeur je donne mon adhésion au projet veillée, contempler dans ses détails infinis et du Musée Rodin. RAYMOND POINCARÉ, imprévus, l'ensemble de l'oeuvre colossale du Président du Conseil, sculpteur de génie. Membre de lAcadèmie Française. ce beau pavillon de l'époque de la Régence, ce joyau d'art que

41


L'ART ET LES ARTISTES vous prie de croire, pour l'oeuvre si généreuse et si française que vous avez entreprise, à mon sentiment tout dévoué.

J.-PAUL BONCOUR, Ancien Ministre.

Vous pouvez insérer mon nom au patronage du Musée Rodin. L'honneur sera pour moi, car j'admire le grand et sympathique artiste. FRÉDÉRIC MISTRAL.

J'envoie de tout mon coeur mon adhésion au projet de création du Musée Rodin. JULES LEMAÎTRE, De l'Académie Française.

Je suis avec vous pleinement et de tout coeur pour le Musée Rodin à Paris. JEAN RICHEPIN, De l'Académie Française.

Un projet présenté par vous, qui avez si bien

parlé du génie de Rodin, a toute mon approbation. MAURICE BARRES, De l'Académie Française,

Député. oo

La création d'un Musée Rodin ne peut que réjouir les admirateurs du grand Sculpteur. HENRI DE RÉGNIER,

Ph. Steichen.

De l'Académie Française.

RODIN

L'oeuvre de Rodin, telle qu'elle apparaît à l'hôtel Biron, dans sa variété infinie et sa toute-puissante vérité, doit être conservée à la France. Mon adhésion, sans réserve, est acquise au projet du Musée Rodin.

J'adresse mon adhésion complète à votre projet d'un Musée Rodin, heureux de témoigner mon admiration au grand Artiste. CLAUDE MONET.

LÉON BOURGEOIS, Ancien Président du Conseil,

Ministre du Travail.

Je serais très heureux de la création d'un Musée

Rodin.

Je suis heureux de m'associer complètement au désir de voir un musée réunir à Paris l'oeuvre incomparable

du grand Rodin.

EDMOND ROSTAND,

GEORGES CLEMENCEAU,

De l'Académie Française.

Ancien Président du Conseil.

Quel ministre français ne se fera un honneur de recevoir et de garder un tel hôte ?

J'approuve pleinement, et de tout coeur, l'initiative de la création d'un Musée Rodin à Paris.

ROMAIN ROLLAND.

ARISTIDE BRIAND, Ancien Président du Conseil, Garde des Sceaux.

Le plus souvent il serait imprudent de vouloir réunir

l'oeuvre entière d'un artiste dans un musée particulier.

Admirateur du génie de Rodin, je donne très volon-

n'est point d'épreuve plus redoutable ; mais Rodin est de taille à la supporter. De toutes les affectations auxquelles on a songé pour l'hôtel Biron, celle-là serait, sans doute, la plus raisonnable, car cet hôtel eût été depuis longtemps vendu et démoli si Rodin n'avait convaincu... ou Il

tiers mon adhésion au projet de la création d'un Musée de son oeuvre. Louis BARTHOU, Ancien Ministre.

Je donne mon adhésion la plus entière au projet que vous avez exposé dans votre bel article du Matin et je

intimidé les Vandales. ANDRÉ HALLAYS.

42


LE MUSÉE RODIN J'adhère volontiers à la fondation d'un Musée Rodin, en faisant cependant toutes réserves en ce qui concerne l'hôtel Biron qui, à mon avis, est destiné à un autre usage. Mais j'applaudis avec enthousiasme à l'idée d'un Musée Rodin.

PIERRE BAUDIN, Ancien Ministre. oo

Excusez mon retard à vous envoyer mon adhésion à la création d'un Musée Rodin à Paris. Personne, mieux que lui, n'est digne de cette exceptionnelle

consécration.

CLAUDE DEBUSSY. oo

Comme j'adhère à votre idée! Et tous ceux qui liront votre livre sur Rodin feront comme moi. JULES CLARETIE, De l'Académie Française. oo

Un pays s'honore en honorant le talent. La France

doit créer le Musée Rodin.

LE

DUC DE ROUAN.

oo

C'est avec empressement que je vous exprime le plaisir que j'aurais à voir figurer mon nom sur la liste des adhésions au projet concernant le grand Rodin. COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES.

Faute d'espace, nous sommes contraints de nous borner à cette suite de citations dont l'ensemble constitue un vrai livre d'or et où, dans une intime communion, se trouvent réunis les noms de nos hommes politiques les plus éminents, de nos plus grands écrivains, de nos plus grands artistes, et aussi ceux des plus hauts représentants de la vieille et de la nouvelle France. Le passé et le présent s'inclinant devant le génie du Maître. Et que de brillantes adhésions à ajouter à celles-ci. Voici encore les noms de : Anatole France, Gabriel Hanotaux, S. E. M. Isvolsky, Paul Doumer, Antonin Dubost (président du Sénat), H.-P. Nénot (de l'Institut), Brieux (de l'Académie Française), J. Chaumié, Georges Leygues, Georges Lecomte, Edouard Herriot, d'Estournelle de Constant, Gaston Menier, Auguste Dorchain, J.-H. Rosny aîné, Paul Margueritte, Juliette Adam, J.-G. Raffaëlli, Jean Aicard (de l'Académie Française), Paul Adam, Albert Besnard, Charlotte Besnard, Camille Mauclair, Jean Ajalbert, Etienne Chichet, Henri Allorge, Aman-Jean, A. Ant.ôme, Auguste Arnault, Léon Dierx,J.-E.Blanche,Jacques Beltrand, Emile Bergerat, Charles-Henri Hirsch, Valère Bernard, J.-Marc Bernard, Henry Bernstein, prince Antoine Bibesco, Aurel, André Billy, Karl Boès, Jean de Bonnefon, Gabriel Astruc, Henry Bordeaux, S.-Georges de Bouhtlier, Elémir Bourges, Alcanterde Brahm, M"u L.-C. Breslau, R. Canudo, 43

Cl.

L'Art et les Artistes.

RODIN A

44

Ph. Vi^^avona.

ANS, PAR JOHN SARGENT (PEINTURE)

Capiello, Laurent Tailhade, Louis Thomas, Francis Carco, Georges Le Cardonnel, Henri Delvaille. J. de Charmoy,Victor Charpentier, Maurice Colrat. Gustave Coquiot, Fernand Gregh, Charles Cottet. Mme Ménard Dorian, André Dauchez, Mmc JuliaA. Daudet, Henry Davray, Warington Dawson, Armand Dayot, Léon Delachaux, Jean Desbois, G. Denoinville, Georges Desvallière, Henry Detouche, Henri Duvernois, Georges Ekhoud. Paul Escudier, René Fauchois, Firmin Gémier. Maurice Fenaillé, comte de Fersen-Adelswaerd, Henri Floury, Léon Frappié, Loïe Fuller, A. de la Gandara, Henri Bataille, Henri Barbusse, Joachim Gasquet, Gustave Geffroy, René Ghil, Victor de Goloubew, Pierre Grasset, Ch.-L. Léandre, Otto Grautoff, Léon Grumbaum, Paul Gsell, J. Hallou. Edmond Haraucourt, Alexandre Harrisson, Detouche, Francis Jammes, Léon Balzagette, Guillaume Appollinaire, Louis Bénière, J. et G. Bernheim, C. Despiau, Frantz-Jourdain, Ernest Jaubert, Gustave Kahn, Raymond Koechlin, Louis Lavy, Marius-Ary Leblond, Legrand-Chabrier, Camille Lemonnier, Marcel Lenoir, Henry Lerolle, JuanaRichard Lesclide, Félia Litvinne, Pierre Louys, Lucie Delarue-Mardrus, Dr J.-L. Mardrus, Victor Margueritte, Roger Marx, Jehan d'Ivray, Achille


L'ART ET LES ARTISTES Visan, A. Willette, Ignacio Zuloaga, Francis Auburtin, Théophile Bérengier, M. et Mmo Michel Cazin, Marguerite Corial, Ciolkowski, Albert Erlande, Emile Henriot, Robert Ellissen, Eugène Figuière, Paul Fiat, Henri-Alain Fournier, Régis Gignoux, Louis de Gonzague-Frick, Pierre Hepp, Léopold Lacour, Lahovary-Soutzo, Max Leclerc,

Segard, Valentinede Saint-Point, Marcel Jacques, Pierre Jaudon, Camille Mauclair, Lucien Maury, E.-R. Ménard, Jane Catulle-Mendès, Mario Meunier, Adrien Mithouard, Robert de Montesquiou, Mathias Morhardt, Charles Morice, Gabriel Mourey, Octave Mirbeau, Pierre de Nolhac, J. Peytel, Jean de Pierrefeu, Edmond

Pu. E. Druet. ASPECT ACTUEL D'UNE DES SALLES DE L'HÔTEL BIRON (On y peut voir la statue en bronze de l'Eve, l'Ariane couchée

et le buste en marbre de Laiy Warwick.)

Lucien Ochzé, Francis de Miomandre, Louis Pergaud, Alexandre Mercereau, Eugène Montfort, Henry Austruy, Muriel Ciolkowska, Edmond Pilon, Florian Parmentier, Georges Périn , Mme Cécile Périn, Hélène Porgès, Gabrielle Reval, Comtesse Nouryé de Rohozinska, Jean Royère, Wladio de Rohozinska, Paul Souchon, Octave Uzanne, Joseph Uzanne, Paul Vuillaud, Docteur Vivier, Ch. Waltner (de l'Institut).

Picard, Lugné Poe, Rachilde, Y. Rambosson, Jacques Reboul, Ch. Rivaud, Henri Rivière, Rodo Niederhausen, P.-N. Roinard, Lucien Roimer, J.-H. Rosny jeune, A. Roubille, Saint-Pol Roux, Hans Ryner, Olivier Sainsère, Charles Saunier, Edouard Schuré, Gabriel Séailles, Lucien Simon, Paul Souday, Soudbinine, Laurent Tailhade, Louis Thomas, Louis Vauxcelles, Emile Verhaeren, Francis Viélé-Griffin, Tancrède de 44


Ph. E. Druel. FAÇADE DE L'HOTEL BIRON DONNANT SUR LES JARDINS

L'HÔTEL BIRON l'extrémité de la rue de Varenne, dans la plus belle partie du faubourg SaintGermain. C'est un grand pavillon rectangulaire, aux proportions d'une harmonie exquise. La façade nord qui donne sur la cour d'honneur et la rue est simple, presque sévère ; la façade sud dominant le jardin resplendit de toute la grâce du XVIII0 siècle : un avant-corps au fronton sculpté, de hautes fenêtres qui illuminent la maison, des consoles artistement ciselées en pleine pierre au bout de l'outil, tel est le chef-d'oeuvre que Jacques Gabriel, architecte illustre, composa, au début du règne de Louis XV, pour un gros financier qui, d'ailleurs, y mourut bientôt, cédant la place à la duchesse du Maine, puis au maréchal, duc de Biron. L'édifice fut-il jamais aussi séduisant qu'aujourd'hui, dans son élégance un peu abandonnée, assis au seuil de son immense parc, monde 11. s'élève à

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d'arbres, d'arbustes, de plantes folles, retournés à l'état sauvage avec une exubérance comme ivre de liberté ? Pour donner de la grandeur à tant de charme, le dôme des Invalides est là, tout près, gouvernant cet éden de sa masse couronnée d'or et faisant penser à un chevalier casqué qui garderait une princesse. Après la Révolution, le domaine fut transformé en lieu de plaisir ; d'adroits entrepreneurs comprenant le besoin de festivités qui emportait les Parisiens au sortir des années terribles, y organisèrent bals, concerts, réjouissances de toutes sortes. En 1800, il redevient demeure seigneuriale à l'usage du duc de Béthune, puis d'un légat du pape, d'un ambassadeur de Russie jusqu'en 1820, où il est vendu quelque centaine de mille francs à la Communauté du Sacré-Coeur. Le voilà maison d'éducation pour les jeunes filles jusqu'à la dissolution des Congrégations en 1904;


L'ART ET LES ARTISTES

superbe ter-

mais maison d'éducation il

rain à bâtir,

inutilement

le reste encore

perdu, que le parc de l'hôtel Biron ! Aussi

lorsque Rodin vient y habiter les appar-

tements que l'administra-

avec quelle promptitude

tion des Domaines a mis à louer. Car dans les vastes

on en obtient le lotissement au printemps

les rotondes et

quelques se-

de 1907! C'est

l'affaire de

salles, dans

les boudoirs anciens il fait installer ses marbres, ses bronzes, ses Ph. E. Druet. innombrables ASPECT ACTUEL D'UNE DES dessins, une partie de ses collections d'antiques. Où donc ceux qui viennent le visiter recevraient-ils plus riches leçons d'art que celles que donnent là les oeuvres et la parole du Maître ? De telles considérations ne sont point pour entraver la convoitise des gens d'argent. Quel

maines: Rodin est invité à se

retirer avec

son bagage

royal ; l'hôtel

SALLES DE L'HOTEL BIRON

Ph. E. Druet. ASPECT ACTUEL DUNE DES SALLES

chefd'oeuvre de — le

Gabriel — sera jeté bas, ses matériaux vendus à l'encan, et un quartier hideusement nouveau imposera ses bâtisses amorphes au goût dévoyé des citoyens. L'ennui, le fatal ennui moderne va noyer ce coin de grâce. Seulement Rodin veillait, il se lança dans la

Ph. E. Druet. ASPECT ACTUEL DU VESTIBULE D'ENTRÉE 46


L'HOTEL BIRON

Ph. E. Druet.

ASPECT ACTUEL D'UNE DES SALLES DU PREMIER ETAGE

bataille, appela tout le monde, artistes, journa-

Coquiot dans Le Journal du 5 septembre

listes, hommes poli-

1911, moi-même dans Le Matin du 27 no-

G.

tiques à la rescousse et, après plusieurs mois de lutte, la noble maison, parée de son parc, fut sauvée, à jamais sauvée. Il y a quelque quinze ans, devant la surabondance de l'oeuvre de Rodin, deux de ses admi-

rateurs eurent simultanément la même idée : Gustave Coquiot dans La Plume, la signataire de ces lignes dans une dizaine de conférences et d'articles, demandèrent la création d'un Musée Rodin. Lorsque l'hôtel Biron fut classé comme monument historique, une fois encore ils pensèrent ensemble que c'était là l'endroit inespéré pour l'installation de ce musée.

vembre même année, nous réclamions de la munificence du gouvernement le pavillon pour une création qui serait

Ph. E. Druet. ASPECT ACTUEL D'UN DES VESTIBULES DU REZ-DE-CHAUSSEE

47

unique dans les annales de l'art. On pourrait étudier dans un édifice qui caractérise une période du génie national, l'histoire même de la maîtrise obtenue par soixante ans de travail acharné et de conscience sans défaut. Et Rodin, reconnaissant, proposait de léguer la propriété de toute son oeuvre, tous ses dessins, toutes ses collections d'antiques à l'Etat, en échange du magnifique coffret de pierre qui abriterait ces jovaux.


L'ART ET LES ARTISTES Il apparut si désirable que la France donnât

cet exemple de dignité artistique en honorant de la sorte l'un de ses plus grands hommes que je n'hésitai pas, forte des encouragements du Maître lui-même, à entamer des démarches et des pourparlers peu familiers aux femmes et à y consacrer trois années pleines. J'appris à fréquenter les- ministères et les bureaux, j'appris la valeur de la patience et de la ténacité et je goûtai la joie de voir peu à peu un beau rêve se réaliser. Je dois dire que si les négociations furent lentes et difficiles au début, l'accueil que reçut la proposition fut toujours excellent. 11 convient de signaler tout particulièrement celui de M. Raymond Poincaré, alors président du Conseil, et celui de M. L.-L. Klotz, ministre des Finances, qui, dès qu'ils le connurent, firent entrer le projet dans la voie de l'activité avec la plus entière décision. M. Paul Jacquier, sous-secrétaire d'Etat aux Beaux-Arts a tout récemment annoncé qu'il déposerait devant les Chambres un projet de loi tendant à la création du Musée Rodin. C'est donc que le ministre compétent, M.Viviani, qui, dès sa présence au gouvernement, a donné aux artistes

maintes preuves de l'intérêt qu'il leur porte, assume la responsabilité glorieuse de cette création. Aussi, est-il permis de croire qu'au moment où paraîtra ce numéro de l'Art et les Artistes consacré à Rodin, le projet de ses admirateurs sera devenu une heureuse réalité. Comme l'écrit M. Armand Dayot à Y Illustration, dans une chronique de la plus entraînante éloquence : « Encore quelques menues formalités administratives, quelques signatures au bas d'un contrat, le dépôt d'un projet de loi qui sera, sans doute, voté par acclamation, et le Musée Rodin, rapidement organisé, ouvrira ses portes au public, qui, enfin, pourra, avec une surprise émerveillée, contempler dans ses infinis détails, l'ensemble de l'oeuvre du sculpteur de génie. » Paris, le vrai Paris, celui du travail et de la pensée, pourra donc offrir un sanctuaire de plus à ceux qui viennent y renouveler la flamme de leur enthousiasme pour l'art désintéressé, à ceux qui savent que nulle ville au monde n'est plus propice aux cures de beauté. JUDITH CLADEL.

Ph. E. Druet.

ASPECT ACTUEL D'UN DES VESTIBULES .DU REZ-DE-CHAUSSÉE

48


Cl. L'Art et les Artistes. DANS LE JARDIN, A MEUDON (PHOTOGRAPHIE FAITE LE

l5

DÉCEMBRE

1906)

Ph. Vi^avona.

CHEZ RODIN du hameau de Val-Fieury, qui dépend de k. Meudon, une sorte de temple antique avec de blanches arcades se profile sur le haut de la colline. C'est l'atelier du maître Auguste Rodin. Près de là, il a aussi sa maison d'habitation, une jolie villa à toit pointu. La vue dont il jouit est, je crois, la plus belle de tous les environs de Paris. Le regard embrasse le grand serpent d'argent que fait la Seine depuis le Pointdu-Jour jusqu'à Saint-Cloud. C'est un enchantement. D'un côté, l'entassement prodigieux des- maisons de Paris. De l'autre, la fuite du fleuve que bordent des rangées de hauts peupliers frissonnants et que dominent des coteaux enguirlandés de verdure, les hauteurs de Meudon, de Sèvres, de Suresnes. Sur tout cela, le beau ciel de l'Ile de France, plus blanc que bleu, même quand il est pur, voûte d'argent, avec d'adorables nuances d'opale et, quand vient le soir, toutes les féeries du couchant, les symphonies de pourpre et d'or, les magiques palais de nuages roses, les portiques de feu, les frises de rubis et de grenat. C'est dans ce perpétuel rêve que vit Rodin. Ses deux sources d'inspiration sont là devant lui : Paris plein de fièvre et la AU-DESSUS

Cl. Billion. PORTRAIT DE RODIN PAR LUI-MEME, A L'AGE DE 19 ANS (CRAYON)

49


L'ART ET LES ARTISTES les grosses mottes de glaise et de faire

trembler le marbre, comme disait Pugct. Rodin a une immense barbe dont le rouge flamboiement de jadis s'apaise sous la neige des années. C'est une barbe ondulée et soyeuse, la barbe du Moïse de Michel-Ange, ou encore celle de Rude, le frère aîné de Rodin. La physionomie de mon hôte est surtout caractérisée par les bosses qui soulèvent son front juste au-dessus des yeux : on dirait que la matière cérébrale s'est portée en masse autour des organes visuels. Le nez continue la ligne du front : un nez puissant aux narines palpitantes de sensualité. Les yeux, légèrement rougis par les fiévreuses insomnies de l'inspiration, sont très larges, souvent bridés par le clignement de l'observation et voilés par la rêverie; mais de temps à autre, ils s'ouvrent brusquement et dardent sur vous leur flamme claire : — A l'heure actuelle, me dit-il, je suis Ph. Vi^avona. Cl. L'Art et les Artistes. obligé de suspendre mes achats d'antiquités: PORTRAIT DE RODIN, PAR A. LEGROS ma collection cesse pour un temps de s'enrichir. Figurez-vous qu'en effet, un Nature pleine de sérénité. J'en oublie une troi- neige, qui possède une très grosse fortune, sième. C'est l'Art antique. Sa maison est M. W", dont la passion pour l'art antique peuplée d'oeuvres grecques et romaines, statues de dieux et de déesses, stèles funéraires et bas-reliefs mythologiques. Non moins qu'un grand artiste, c'est un passionné collectionneur. Son enthousiasme pour l'antiquité est un monstre dévorant auquel il jette sans compter les ressources que lui procure son art. Le Maître m'avait dit : — Il faut que je vous montre mes trésors antiques. Venez me voir : nous les regarderons ensemble. J'en suis très fier. C'est sur cette invitation que j'ai été lui rendre visite. Dans la cour d'entrée trois grands chiens griffons m'accueillent d'un effroyable concert d'aboiements. Sur les arbres et sur les bords de la toiture, des pigeons roucoulent. Les animaux sont les amis de cette demeure. Rodin les adore : il chérit en eux la Vie, sa déesse. Il a surtout de magnifiques cygnes qui se reposent dans les allées de son jardin ou qui se balancent sur l'eau de bassins creusés à leur intention. Voici le Maître. Il n'est pas grand, mais il est terriblement charpenté. Une poitrine, des épaules et des bras de sculpteur : c'est tout dire. Cl. L'Art et les Artistes. Ph. Vi^avona. Dans cette corporation on ne voit que des gens RODIN, PAR J.-P. LAURENS râblés, aux solides biceps, capables de soulever (DÉTAIL DE LA FRISE DE SAINTE GENEVIÈVE AU PANTHÉON) 5o


CHEZ RODIN avait passé par une période d'accalmie, s'est senti tout à coup repris d'un amour éperdu pour les marbres et les bronzes païens. Il rafle délibérément tout ce qui est offert sur le marché. Ceux qui ne disposent pas des mêmes moyens que lui doivent forcément lui céder le pas... fis-je, chacun son tour, à ce que — Oh! oh!

égyptien qui l'a sculpté, c'était à peu près l'équivalent de la Vierge pour les ymagiers du Moyen Age !... »

En écoutant les paroles de Rodin, je me remémore les récits du vieil Hérodote sur la piété que vouaient aux animaux les anciens riverains du Nil : « Si l'on tue de dessein prémédité quelqu'une

apprends. Me trouvant, il n'y a pas très long temps, chez Ana tôle France, j'entendis le père

des bêtes sacrées, on est puni de

j

de

Thaïs

mort, dit le nar-

rateur grec ; si on l'a fait involontairement,on paie l'amende qu'il plaît aux prêtres d'imposer »... Je me rappelle aussi l'aventure de ce soldat romain qui, sous les Ptolémées,ayant tué par hasard un chat sacré, fut égorgé par le peuple en

se

plaindre doucement qu'Au-

guste Rodin, par la rapacité avec laquelle il accaparait les moindres fragments d'antiques apportés dans nos pays, mettait tous les autres amateurs dans

furie, malgré l'intervention

l'impossibilité

du roi et le nom si redoutable

de contenter leur

goût...

de Rome. Et j'évoque encore dans mon esprit l'invasion de

Mon hôte esquissa un sou-

rire d'aveu. Il me condui-

l'Egypte par

sit dans une

Cambyse, qui

salle remplie de ses emplettes. Sous une vi-

s'avança sans

coup férir derrière une avantgarde d'animaux

trine, un chat

égyptien, de bronze vert,

sacrés, contre

lesquels les

assis

sur son train postérieur,

CI.

L'Art et les Artistes.

Egyptiens n'osèPAR LUI-MÊME (CRAYON) rent pas user de leurs armes. « Si l'on tue un épervier, même sans le vouloir, dit également Hérodote, on ne peut éviter le dernier supplice! » Voici précisément un épervier que me montre Auguste Rodin. Le Maître n'est pas loin de témoigner à cette image en bois de sycomore la même adoration que les Egyptiens d'autrefois à la bête qu'elle représente... — N'est-ce pas merveilleux, me dit-il, d'arriver à cette simplicité grandiose sans cesser d'exprimer la vie ! Observez les formes de cet oiseau : elles App. à M. O. Sainscre

RODIN. — SON PORTRAIT se redressait sur ses pattes de devant, dans une majestueuse immobilité. — Il est admirable, mais j'ai beaucoup de peine à le préserver de l'oxydation. Voyez ses yeux qui se tuméfient et qui pleurent des granulations de métal !... Cette bête sacrée verse des larmes sur sa divinité perdue... Dites-moi si jamais aucun peuple a mieux exprimé l'énigme troublante de l'âme animale... Que c'est beau !... Seule une race pénétrée de dévotion pour les bêtes pouvait leur attribuer une telle noblesse... Car ce chat, pour l'artiste

5l


L'ART ET LES ARTISTES

Cl. Dornac. RODIN DANS SON ATELIER DE LA RUE DE L'UNIVERSITE ( 1902)

accusent un type général et éternel. Ce n'est pas un épervier : c'est YEpervier, c'est Y Oiseau de proie : un bec formidable monté directement, pour ainsi dire, sur une paire d'ailes et sur une paire de serres... Mais, qu'on ne s'y trompe pas. Cela n'a rien à voir avec la simplification creuse, la fausse idéalisationqu'a recherchée notre écoleacadém ique depuis le premier Empire. Les prétendues gloires de notre Institut, en abrégeant les contours, appauvrissent et trahissent la réalité au lieu de la condenser. Leur sculpture emphatique est vide et morte... Regardez, par exemple, les cariatides du tombeau de Napoléon Ier aux Invalides. Est-ce assez froid et boursouflé ! Cela n'a aucun rapport avec des musculatures réelles. Je ne me rappelle plus d'ailleurs quel est l'auteur de ces horreurs... C'est pourtant une des grandes célébrités d'autrefois!... Mais parmi celles d'aujourd'hui combien en est-il qui braveront mieux le temps ?... Tout à l'inverse de cet idéalisme menteur, l'art

égyptien ne parvient à la simplicité suprême que par une accumulation prodigieuse d'observations faites d'après nature. Sous la ligne définitive, on sent encore tous les tressaillements de la réalité, mais ils sont fondus dans le jet majestueux de l'ensemble. En un mot, cet art est grand et vivant à la fois. épervier, ne dirait-on pas qu'il — Tenez ! cet vit!... Et Rodin, ouvrant la vitrine, avance sa main en cloche au-dessus de l'objet de bois comme s'il s'agissait d'attraper un oiseau réel. II le saisit doucement, précieusement. Puis, l'élevant en l'air au bout de son poing : — En vérité, il semble enfler ses ailes pour prendre l'essor !... On croirait tout à fait qu'il s'apprête à fendre l'espace ! Ce disant, mon hôte pivote sur lui-même pour se donner l'illusion que son oiseau s'envole... — L'art grec n'est pas plus beau que l'art égyptien, reprend le Maître, mais il est d'une grandeur moins austère... Il est souriant. Il n'a plus cette gravité formidable... Il ne s'hypnotise 52


CHEZ RODIN

Ph, Vi^anona.

Cl. L'Art et les Artistes. LA PORTE DE

L ENFER

(ATELIER DE LA RUE DE L'UNIVERSITÉ)

53


L'ART ET LES ARTISTES proportionné, un divin modèle de souplesse et de nervosité, la beauté masculine dans toute sa vigueur. — Il était encore en caisse quand je l'ai acheté. Une ou deux planches déclouées ne laissaient voir qu'une partie du dos... A peine eus-je jeté un regard là-dessus que vite : « A moi ceci, dis-je au marchand, je l'achète ! voilà ! c'est payé. » Si j'avais attendu que ce chef-d'oeuvre eût été déballé, j'aurais eu beaucoup plus de peine à l'acquérir et peut-être m'eût-il échappé, car il m'aurait fallu le disputer aux représentants des musées nationaux. Remarquez la puissance de ces jambes tendineuses : ce sont bien celles du héros qui forçait à la course la biche aux pieds d'airain... L'Hercule de Lysippe n'eût certes pas été capable d'accomplir cette prouesse... Et rien dans l'attitude qui sente la pose. Cet Hercule si fièrement cambré se présente ainsi sans nulle affectation. Il est saisi à un moment où personne ne le regarde : chacun de ses muscles frémit du désir de s'exercer, mais aucune partie de son être ne se manière pour se proposer à l'admiration. C'est en cela encore que l'art antique se distingue profondément de l'art académique, qui s'en réclame illégitimement. Notre faux art classique fait le beau, pour ainsi dire. Il se guindé, il se raidit pour qu'on Ph. Vizzavona. Cl. L'Art'et les Artistes. le contemple : chaque personnage qu'il repréFRÈRE ET SOEUR (PLATRE) sente semble demander : « Comment me plus dans l'adoration des formes immuables. Il trouvez-vous ? hein ? » Et cette continuelle est familier... Il aime la vie terrestre non point préoccupation du geste noble n'aboutit qu'à l'emseulement comme le reflet d'une existence éter- phase théâtrale, au mensonge et à la laideur. Tandis que les statues antiques ne paraissent nelle, mais pour la douceur qu'il y trouve. Il évoque l'harmonie exquise que la raison sait pas se douter qu'elles sont belles. Elles ne le sont, répandre sur la destinée terrestre. Il est à la fois en effet, que parce qu'elles sont souverainement joie physique et sérénité de l'âme... Et jamais sans simples et vraies. Car, enfin, ce demi-dieu, dans sa beauté rayondoute il ne sera dépassé dans la statuaire, car il est l'art qui se prête le mieux à la traduction nante, n'est-il pas aussi réel que n'importe quelle matérielle : sa volupté sensuelle frémit dans la figure de Rembrandt, le maître réaliste par exceltransparence du beau marbre, et son divin équi- lence? Je mets en fait qu'aucun des vieux artisans libre ne demande jamais aux lignes sculpturales ridés et bourgeonnants que le magicien hollandais plus qu'elles ne peuvent exprimer... excellait à évoquer n'est plus sincèrement observé — ... Regardez la merveille de ma collection. que ce fils de Zeusl... C'est cette statue d'Héraclès. Or, la sincérité, voyez-vous, c'est le seul prinIl me semble du moins, d'après la peau de lion cipe de l'art digne de ce nom ! » et le carquois qui sont contre ce tronc d'arbre, Rodin prit un fragment de marbre et le regarda que c'est bien là l'image du demi-dieu. Mais ce n'est pas le gros Hercule Farnèse, ce avec dévotion. lutteur massif et manquant de sveltesse. Non, C'était une main sans doigts et presque sans c'est l'Hercule tel que se le figuraient les Grecs poignet : il ne restait plus guère que la paume. avant Lysippe : un jeune homme d'autant plus Mais elle était si vigoureusement taillée qu'on ne fort que son corps est plus harmonieusement pouvait s'empêcher de la trouver belle. 54


CHEZ RODIN

Phidias, dit mon hôte. Un nom d'auteur n'ajoute assurément rien à une oeuvre;... mais, enfin... c'est de Phidias! Je le devine... j'en suis certain !... Voyez comme cette main est auguste et puissamment contractée ! Cela n'est-il pas aussi superbe qu'une main du Titien ? » Tout à l'heure, Rodin citait Rembrandt ; maintenant, c'est le Titien. Il lui arrive ainsi fréquemment de comparer la sculpture à la peinture. Et comme je lui en fais la remarque : — Tous les arts sont frères, me dit-il ; le fond en est le même, car c'est l'expression de l'âme humaine dans la vie. Les moyens seuls diffèrent; l'écrivain emploie les mots, le sculpteur le relief, le peintre la ligne et la couleur; mais cela n'a pas tant d'importance que l'on croit : car les moyens n'ont de valeur que par le fond qu'ils interprètent... Il me désigna un beau torse féminin. — Il est admirable, me dit-il. Et c'est d'un art très semblable à celui des Egyptiens dont nous parlions tout à l'heure. C'est souverainement simple sans cesser d'être très vivant. En pleine lumière, vous ne voyez guère que les grandes lignes, mais pour peu que vous éclairiez CL L'Art et les.Artistes. EVE APRÈS LA jour cette statue par un oblique, vous découvrirez une multitude de ressauts imperceptibles qui rendent tous les détails de la chair palpitante. Parfois, en touchant ces torses antiques, on est étonné qu'ils ne soient pas chauds comme des corps réels. Tenez ! il faudra que vous reveniez

nuit... Nous promènerons une lampe sur

— C'est de

ici une

les formes de cette déesse

et vous verrez alors appa-

raître d'extraordinaires finesses de modelé... L'infinie diversité dans l'unité, c'est à la fois la formule de la vie et des chefs-d'oeuvre de l'art... Nous passâmes devant un Bacchus. Il avait des jambes engainées dans une draperie qui, en tom-

bant, découvrait avec

intention ce qu'elle aurait dû cacher : —Quelle belle religion ! dit Rodin. On y revient aujourd'hui ! » Toute la sensualité païenne de son art est dans ce mot. La passion de la chair, l'amour dévot de l'existence terrestre, c'est le fond même de son tempérament, et il n'est point étonnant que, par delà toute l'ère chrétienne, il envoie un salut à ses frères de l'antiquité qui professèrent le même culte... Sur une étagère, je vis de petites statuettes qui semblaient être de Tanagra. — Elles n'en sont pas, me dit le Maître en souriant; mais il me plaît que vous y soyez pris, car j'y ai été trompé moi-même. Ce sont des faux. On me l'a prouvé par la nature de l'argile : ce n'est pas la matière antique. D'ailleurs l'on m'a appris Ph. Vizzavona. FAUTE (PLATRE) que l'auteur était un Italien de talent. Il faut qu'il en ait beaucoup, et même presque autant que les artistes anciens qu'il imite. Car s'il parvient à si bien les contrefaire, c'est que précisément il reste original. Il ne copie pas. Il compose lui-même ses statuettes. De sorte que tous les

55


L'ART ET LES ARTISTES gestes sont bien compris, bien reliés et qu'un

artiste, certain de se trouver devant une oeuvre de primesaut, ne peut se douter qu'on lui présente un travail de faussaire. Ce sont les archéologues qui, dans ce cas, par l'examen de la matière, peuvent seuls flairer l'escroquerie. Mais leur méthode est uniquement négative, et pour reconnaître les oeuvres authentique s, je me fierais beaucoup moins aux archéo-

du premier témoignent que du moins {'oeuvre fausse est belle, tandis que celles du second entraînent la condamnation définitive de l'oeuvre

examinée. » Après cette petite leçon sur les principes qui dirigent les acquéreurs d'antiquités, nous sortîmes des salles où Rodin renferme sa collection. Nous gravîmes les marches qui montent au péristyle de son atelier. Sous les arcades

blanches, une petite Vénus semble inviter les

logues qu'aux

visiteurs à entrer dans un temple dédié à la Beauté. De profil, elle se silhouette sur un pan de ciel circonscrit par un des cintres du portique. — 11 n'y a rien qui fasse mieux valoir l'art païen

artistes. L'artiste ne juge guère que par la

beauté et par

l'âme de l'oeuvre. Il sait dire si elle est conçue dans le véritable esprit de telle ou telle époque et de tel ou tel maître. Il peut se tromper quand il a affaire à un faussaire de très grand talent qui, s'étant identifié avec l'esprit du maître qu'il imite ou du temps

que l'encadre-

ment de la nature: il est ainsi placé dans le milieu qui l'inspirait. Voyez

comme cette

déesse fait bien par devant le bouleau d'argent qui se dresse auprès de ce perron !... Venez dans le

qu'il évoque,

réussit à créer à

son tour des oeuvres qui ne

sentent nullement la copie. Au contraire, l'archéologue se

guide presque

pré voisin, j'y ai érigé un petit torse

antique qui est

Cl. L'Art et les Artistes.

Ph. Vizzavona

une des mille

copies du faune exclusivement sur de Praxitèle. » des signes matériels. Il examine le grain des Il me conduisit dans un creux de terrain tout substances, la coupe des costumes, la façon dont tapissé d'herbe verdoyante. De jolis pruniers une statue est scellée sur un socle. Et quand ces grimpent le long d'un talus. Dans le milieu du signes manquent, il y a des chances, en effet, pour vallonnement, la statue dont vient de me parler que l'oeuvre soit fausse; mais quand ils existent, il Rodin est montée sur un autel de marbre à têtes n'est pas du tout certain qu'elle soit authentique; de béliers et à guirlandes de lierre. car un habile faussaire n'a qu'à lire les ouvrages — Dites si ce faune n'a point l'air d'être le dieu des archéologues pour rassembler dans son travail. de ce coin champêtre. La lumière du jour prend tous les témoignages matériels qui en attesteront plaisir à caresser ses hanches amoureuses. Ces l'authenticité aux yeux des savants. artistes anciens n'ont été grands que parce qu'ils Et la différence qu'il y a entre les erreurs de adoraient l'existence terrestre et qu'ils ont éperl'artiste et celles de l'archéologue, c'est que celles dûment exprimé leur joie de vivre... » PRINTEMPS (MARBRE)

56


CHEZ RODIN

Ph. BullozL'APPEL AUX ARMES (BRONZE) Cette formidable esquisse, d'où devait naître un grand chef-d'oeuvre, fut présentée par Rodin au concours ouvert pour l'érection d'un monument patriotique sur le rond-point de Courbevoie. Quatre-vingts sculpteurs concoururent. Louis-Ernest Barrias, à qui l'on doit encore le monument Victor-Hugo (place Victor-Hugo) obtint le i" Prix. Le projet de Rodin ne fut même pas classé. 57


L'ART ET LES ARTISTES antique dont les seins étaient cachés par un mouchoir. Le souvenir de Tartufe tendant le sien à Dorine en la priant de cacher sa gorge me revint malgré moi à l'esprit ; mais je ne pus croire que mon hôte eût éprouvé une pudibonderie semblable. Il ne me laissa d'ailleurs pas longtemps dans l'étonnement : — J'ai noué ce mouchoir sur ces seins, me

Nous descendons à travers le jardin pittoresque du Maître. Il est tout en pente. Il dévale vers le village des Moulineaux. Et le grand artiste qui en est le propriétaire n'a eu garde d'y établir des terrasses artificielles. Tout au contraire, il a soigneusement conservé les bosses de terrain qu'ont formées les déblais pratiqués pour la construction de son atelier. De sorte que les arbustes montent comme à l'assaut dans les ravinements du sol.

Ph. Harlingue. BUSTE DE BARBEY D'AUREVILLY (MODÈLE PLATRE)

Un beau figuier, arbre cher à l'antiquité classique, découpe son feuillage sombre sur un mur blanc... Des poiriers bien taillés rappellent les soins que le berger Daphnis donnait aux siens. Et, de place en place, des bancs invitent au repos en face des points de vue les plus poétiques. Souvent, à la fin du jour, Rodin doit s'y asseoir pour contempler l'embrasement du couchant sur la vallée qui s'endort et sur les lointaines collines qui s'estompent à l'horizon. En me promenant avec lui par les allées de son jardin, je vis encore au milieu d'un taillis une nymphe

dit-il, parce qu'ils sont la partie la moins réussie d'une oeuvre qui est presque parfaite. » Raison d'artiste qui n'avait donc rien à faire avec l'hypocrisie du protégé d'Orgon... Rodin continua : — Cette sculpture ressemble beaucoup, par sa volupté charnelle, à certaines statues de la Renaissance. Mais, d'ailleurs, toutes les belles époques artistiques ont précisément de commun l'amour de la vie. Ce sentiment-là est le fond même du grand art. Un chef-d'oeuvre de la statuaire grecque, un 58


CHEZ RODIN

Ph. Vizzai'ona.

Cl. L'Art et les Artistes. VICTOR HUGO (MARBRE)

5g


L'ART ET LES ARTISTES — ... Ce bronze est destiné

à l'Amérique, me dit Rodin ; c'est intentionnellement que je

l'expose aux intempéries de l'air. J'aime à voir l'effet que produit cette oeuvre sous le rayonnement du soleil, comme sous le mystère de temps sombres. Le travail de l'atmosphère apporte à la sculpture une collaboration précieuse. L'eau des pluies accuse les parties en relief en les lavant et en les oxydant, tandis que les poussières et les salissures, en se logeant dans les parties creuses, en accentuent la profondeur ; et l'effet général y gagne.

jusqu'aux familiarités des oiseaux qui ne patinent heureusement les bronzes et les marbres laissés au grand air... » Cette observation me fit penser à la statue de l'A ge de pierre. qui est au Musée du Luxembourg. Elle y a été rentrée après avoir longtemps figuré dans le jardin, et elle porte encore aujourd'hui les nombreux souvenirs qu'y ont insolemment déposés les moineaux parisiens. Sans nul doute, c'est sur le désir du Maître qu'on a religieusement respecté sur le bronze cette attestation de son LA BAIGNEUSE (.MARBRE) long séjour au dehors. J'admirais, d'ailleurs, combien le Penseur que chef-d'oeuvre du xnie siècle, de la Renaissance, du xvmcsiècle,ont une évidente parenté entre eux. j'avais devant les yeux rappelait, par certains Ils réjouissent ceux qui les regardent parce qu'ils caractères, les belles oeuvres antiques que je venais sont pour eux comme une invitation à déplover de voir. J'en fis la remarque à mon hôte qui, après toutes les puissances de vie que recèle l'être avoir trop modestement décliné la louange de cette humain. Les belles époques sont celles où l'art fait comparaison, me dit : — Il serait bien étonnant aimer l'existence. Et. sans doute, il y a bien des cependant que mon amour pour l'art antique ne différences d'idéal entre elles. On peut aimer plus se témoignât pas de quelque manière dans mes les unes que les autres : l'antiquité peut paraître oeuvres. Ce culte si fervent de la vie que je notais tout plus sereine, le moyen âge plus doux, la Renaissance plus fière. le xvuie siècle plus gai. mais à l'heure dans l'art païen, je tâche de le célébrer toutes ces périodes sont dignes d'admiration parce à mon tour. Je veux qu'avant tout mes figures soient vigouqu'elles sont vivantes... » reusement réelles. J'essaie de me dégager de toutes Par devant un groupe de marronniers, j'aperçus les lormules d'école pour me placer, comme les un exemplaire en bronze du Penseur. Des pigeons artistes antiques, devant la nature même. roucoulaient sur les branches voisines et plusieurs Et j'ai une telle dévotion à l'égard de la vérité d'entre eux. même, se perchantsur la tète et sur les que jamais il ne m'arrive de sculpter ou de dessiépaules de la statue, poussaient l'impertinence ner de chic... Jamais ! vous m'entendez. jusqu'à la souiller de maculatures blanches... Toujours, j'ai le modèle vivant sous les veux... Il n'est pas

60


CHEZ RODIN

Non seulement je l'étudié au moment où j'exécute une oeuvre, mais sans cesse autour de moi, dans mon atelier, je fais circuler des modèles nus, hommes et femmes, pour peupler mon esprit de leurs formes et de leurs mouvements. Ainsi le nu qui, pour mes contemporains, est une vision exceptionnelle, puisque les artistes eux-mêmes ne l'observent que chez le modèle qu'ils copient, m'est devenu aussi familier qu'aux artistes grecs qui pouvaient le contempler presque constamment dans les exercices de la palestre. Notez que jamais je n'impose une attitude à mes modèles : il me répugnerait trop de contraindre la nature, et je craindrais de la lausser en lui commandant...Non,quand l'un d'eux, en évoluant près de moi, m'apparaît dans un mouvement qui m'intéresse, je lui demande de s'y maintenir quelque temps et je m'empresse demodeleruneébauche Cl. L'Art et les Artistes. d'après lui. Puis, si cette ébauche me plaît, je la pousse davantage et j'en fais une statue. » Devant nous, le Penseur, le poing sous le menton, les orteils crispés sur le roc où il était assis, arquait son échine comme sous l'écrasement d'une méditation dépassant les forces de l'esprit humain. Et après avoir observé les ressemblances de l'art de Rodin avec l'art antique, j'en remarquais maintenant les différences. Combien cette frénétique nervosité est éloignée du calme hellénique ! Combien la mortelle angoisse de ce personnage impuissant à étreindre 61

Ph. Vi/tfavona. LA CRÉATION (MARBRE)

l'infini que soupçonne pourtant son pauvre cerveau terrestre, est distante de l'harmonieux équilibre que témoigne l'art olympien d'un

Phidias!

les temps sont bien changés ! A tout jamais s'est évanouie la tranquillité de la philosophie antique. Ce que célèbre le génie contemporain, c'est, au contraire, la lutte violente de l'âme et du corps. Ce sont les affres de l'être matériel que tourmente la folie du rêve, ce sont Ah

!

ses convulsions démoniaques sous le fouet du

désir insatiable...


L'ART ET LES ARTISTES

humanité, avaient sans doute déconcerté leur routine... Mais vraiment cette accusation avait-elle la moindre apparence de fondement ? — Assurément "non, dis-je à mon hôte. Ce qui distingue, à première vue, cette statue d'un moulage, c'est l'inspiration qui l'anime. Comment un procédé mécanique eût-il pu donner cette impression du sommeil qui peu à peu se dissipe de l'esprit encore obscur, qui se cherche comme à tâtons dans la sauvagerie primitive? — Voilà bien ce que mes censeurs auraient dû comprendre. Ce qui est le propre de l'art, c'est l'unité de pensée... La Nature est toujours admirable; mais les idées et les lois qui la régissent sont tellement complexes, qu'elle paraît souvent confuse. C'est à l'artiste de discerner

Tel est, en effet, l'idéal qui se dégage de toutes les oeuvres de Rodin. Lé Maître m'a ramené vers son atelier et m'en a ouvert la porte. Et le premier marbre qu'il me montre confirme l'impression que vient de me produire le Penseur.

C'est une Centauresse. Tandis que le buste humain se tend désespérément vers un but que ses bras allongés ne

peuvent atteindre,

l'épaisse croupe chevaline s'arc-boute en arrière et regimbe à l'effort. C'est, le symbole de l'âme humaine dont les élans éthérés

restent misérablement captifs de la fange corporelle... D'autres marbres et une quantité infinie de plâtres sollicitent mon admiration. Et toujours la même inspiration s'y révèle... Ugolin, à quatre pattes, sent un combat effroyable se livrer en lui-même entre la faim qui lui fait avancer ses mâchoires démentes vers sa progéniture et l'amour paternel qui le détourne de cet horrible repas. Des Damnées se tordent dans les spasmes de passions effréCl. L'Art et les Artistes. nées ; des Faunes BELLONE cherchent vainement à étancher leur inextinguible soit d'amour... J'aperçois une épreuve en plâtre de YAge de pierre, dont j'ai parlé tout à l'heure. rappelez peut-être, me dit Rodin, — Vous vous les chicanes que l'on me chercha quand je présentai pour la première fois cette oeuvre au Salon. Le jury hésita longtemps à la recevoir. Beaucoup de ses membres prétendaient que c'était un moulage sur nature. Je ne sais ce qui avait pu leur suggérer cette opinion. Le frémissement charnel que j'avais voulu exprimer, l'originalité du mouvement où j'avais cherché à traduire le réveil de la jeune

quelles pensées y prédominent et de les

marquer fortement

dans ses oeuvres. Il laut dire encore que la vie de la nature échappe à tout procédé matériel de reproduction. Les moulages ne donnent jamais que la Nature morte. Si donc une oeuvre est vivante, c'est que nécessairement l'art est intervenu. Et précisément le principal mérite de la bonne sculpture est Ph. Vi^savona. de traduire le mouve(BRONZE) ment. » — C'est du moins le mérite de la vôtre. A coup sur, il fallait être aveugle pour ne pas le reconnaître dans cet homme de l'âge de pierre qui s'étire si naturellement et dont tout le corps, depuis les pieds jusqu'au sommet de la tête, semble traversé par le mystérieux tressaillement de la conscience naissante. A ce moment, une autre oeuvre s'offre à mes regards. C'est un adolescent agenouillé sur un roc et levant vers le ciel des bras suppliants. Jamais mouvement ne fut plus fougueusement interprété dans le marbre immobile.

62


CHEZ RODIN

Cl. L'Art et les Artistes.

Ph. Vizzavona. LE RÉVEIL (.MARBRE)

Pour le vulgaire, me dit Rodin, cela semble une contradiction et une impossibilité de faire exprimer des gestes par la matière inerte. C'est pourtant là le rôle et le triomphe de l'art. Ce qui permet à l'artiste de donner au spectateur l'illusion du déplacement des muscles, c'est qu'il ne représente pas toutes les parties de ses personnages au même moment de la durée... Ainsi, dans cette statue que vous regardez, les jambes, les hanches, le torse, la tête, les bras sont figurés, non pas à la même minute, mais à travers une succession d'instants. Ce n'est pas là une théorie que j'applique, mais c'est un instinct qui me pousse à exprimer ainsi le mouvement. De cette manière, quand le spectateur promène ses regards d'une extrémité à l'autre de mes statues, il voit se développer leurs gestes. A travers les différentes parties de mes oeuvres, il suit les efforts musculaires depuis leur genèse jusqu'à leur complète éclosion. » Le Suppliant que j'étais en train d'admirer était le meilleur commentaire des paroles de mon hôte. —

63

II semblait se hausser

sur ses genoux, puis son torse paraissait se renverser en arrière et à mesure que les yeux montaient vers les bras, l'on croyait voir ceux-ci se tendre plus désespérément vers

le ciel !

— La science du mouvement, continue Rodin,

est d'ailleurs traditionnelle dans l'École française. Aucune qualité ne caractérise mieux nos maîtres nationaux. La sculpture antique est généralement sobre de gestes. Elle exprime le plus souvent le repos dans l'équilibre. C'est la raison heureuse de régner sur la matière esclave. Notre art est beaucoup moins calme. Il n'est pas plus vivant, mais il est plus agissant. La sculpture française interprète volontiers par des actions les sentiments de ses personnages. Elle ne se contente pas de les faire respirer devant nous, elle nous les montre à l'oeuvre. Le Milon de Puget s'efforce de rompre l'entrave qui le retient prisonnier. La Diane de Houdon court après les bêtes sauvages ; son Voltaire se penche sur son fauteuil et semble, avec son nez pointu, flairer les abus de l'ancien


L'ART ET LES ARTISTES régime afin de les dépister... ; les guerriers de Rude s'élancent au Combat ; les Danseuses de Carpeaux tournoient éperdûment. Souffrance, joie, pensée, tout, dans notre art traditionnel, devient

action. » Par ces mots, le Maître m'expliquait clairement sa parenté directe avec les grands artistes de notre pays. Et ainsi s'affirmait de nouveau son respect du passé : car de même qu'il avait noté tout à l'heure ce qui, dans l'art égyptien et dans l'art grec, lui paraissait digne d'imitation, de même maintenant il m'indiquait ce qu'il avait puisé à l'école de ses plus

glorieux compa-

triotes... Je m'arrêtai devant une figure qui repré-

sente

Y

Illusion.

L'idée en est saisissante et vraiment

dramatique. C'est

un bel ange féminin qui, tombant du ciel, s'écrase le visage contre la terre, tandis que ses grandes ailes inhabiles battent encore l'espace. Aucun symbole ne saurait mieux rendre la défaite de l'espérance... La face meurtrie exprime la douleur des rêves brisés, et le corps,

divinement jeune, i m m o r t e 11 e m e n t

confirme cet exposé de principes. C'est la Méditation, une femme pensive dont il n'existe que la tête et le tronc, mais dont les membres ont été brisés ; car la Méditation qui s'abîme dans la rêverie n'a ni jambes pour marcher, ni bras pour agir... Et en admirant ce beau torse, je me rappelle la Pensée qui est au Musée du Luxembourg, cette adorable tête féminine qui est restée engagée dans le lourd bloc de marbre où elle a été taillée, symbole des vains efforts de l'intelligence humaine pour échapper aux liens pesants de la matière et pour s'élever d'un libre vol à travers l'Infini! Je vois encore là un moulage de la Belle Heaulmicre. C'est l'interprétation d'une admirable ballade de François Villon. Une vieille femme qui, jadis, fut

d'une souveraine beauté, examine avec désespoir ce que le Temps a fait de son corps. Ses membres sont plus noueux que des ceps de vigne ; sa peau tombe en nappes flasques sur son

Cl. L'Art et les Artistes. DOULEUR (MARBRE)

beau, les ailes qui restent entières, laissent deviner que l'ange va bientôt reprendre son essor pour retomber sans cesse aussi cruellement sur le sol. Comme je disais à mon hôte l'intensité de mon impression : l'artiste ne traduit — Il me semble, fit-il, que jamais trop fortement l'idée qu'il traite.. Elle doit se lire du premier coup d'oeil dans son oeuvre. Elle doit la dominer tout entière. L'idée prime l'agrément des formes, l'arrangement des lignes; ou plutôt elle en constitue toute la beauté. La beauté n'est, en.effet, que la vérité, et l'idée est la vérité traduite dans une oeuvre. Si, par exemple, pour plaire au vulgaire, j'avais laissé voir le visage de cette Illusion, si j'avais hésité à l'aplatir contre la terre, j'aurais été impardonnable. » A quelques pas de là, un nouvel exemple

Ph. Vi^arona.

squelette presque apparent ; ses seins jadis triomphants pendent en poches dégonflées. Et dans

la honte de cette décrépitude s'accusent les cuisants regrets de la trop brève jeunesse. Pourquoi la marâtre Nature inflige-t-elle à l'âme où frémit encore le souvenir de la beauté, le supplice d'assister à la déchéance de son enveloppe ? Éternelle antithèse de l'esprit qui réclame la durée indéfinie

et du corps si vite dissous... ! Ah ! certes, Rodin n'a fait dans cette figure aucune concession au joli. Il n'a pas cherché à

ménager la timidité du goût public... 11 n'a rien donné à l'élégance, ni à la grâce. Brutalement, il a pétri un modèle de hideur ! Il n'a esquivé aucun détail repoussant. Au contraire, c'est la laideur, c'est la misère de l'âge qu'il a mises en pleine lumière, qu'il a complaisamment étalées sous nos yeux révoltés et captivés quand même. Il avait d'ailleurs un illustre exemple d'une

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CHEZ RODIN

Cl. L'Art et les Artistes.

LE pENSEUR (BR0NZE)

CETTE STATUE, PLACÉE DEVANT LE PANTHÉON, A ÉTÉ INAUGURÉE LE 2 1 AVRIL IQOÔ

65

Ph'

*«»*"«


L'ART ET LES ARTISTES

CL

L'Art et les Artistes.

dans la nature. Tout y est beau. Il transforme en beauté ce qui, pour les autres hommes, est laideur. Car la beauté, dans l'art, c'est uniquement la vérité expressive. Quand un artiste a réussi à exprimer fortement, profondément, la vérité d'un spectacle quelconque de la nature, son oeuvre est belle : il n'y a pas d'autre manière de la juger ! Et celui qui, au contraire, cherche sottement à enjoliver ce qu'il voit, celui qui veut masquer la laideur aperçue dans la réalité, dissimuler la tristesse qu'elle renferme, celui-là, véritablement, rencontre la laideur dans l'art, c'est-à-dire l'inexpressif. Ce qui sort de son cerveau et de sa main, n'apprenant rien au spectateur et restant sans effet sur son âme, est inutile et laid. » A ce moment-là même, je voyais devant moi, dans l'immense atelier, le plâtre d'un des Bourgeois de Calais, et autant que la Belle Heaulmière, cette statue me fournissait l'application des hautes vérités formulées par Rodin. Comme le Maître avait suivi mon regard, il reprit : Bourgeois de — Eh bien ! justement, dans les Calais, j'ai essayé d'apporter cette sincérité intransigeante que je vous indique comme le but suprême de l'Art. Je n'ai pas hésité à les faire aussi maigres, aussi décharnés que possible. Si. pour

Pli. Vi%%avona.

BUSTE DE FEMME (MARBRE)

pareille hardiesse. Je veux parler de la Madeleine nue de Donatello qui est au Baptistère de Florence, une atroce Madeleine vieillie au désert, toute desséchée et n'ayant pour vêtement que sa chevelure, maintenant clairsemée. Mais tandis que la pécheresse repentie de Donatello semble remercier le Ciel de lui avoir ravi ses charmes, la belle Heaulmière de Rodin déplore amèrement la perte des siens... Bien souvent, me dit mon hôte, on — s'est demandé si l'art avait le droit de représenter la laideur. La question est mal posée. La laideur n'est point du tout pour l'artiste ce qu'elle est dans la réalité. Dans la nature, est laid tout ce qui est difforme, tout ce qui évoque des idées de maladie et de souffrance : un bossu, un mendiant sont toujours laids dans la réalité. Mais ni le bossu, ni le mendiant ne sont laids pour l'artiste qui s'intéresse à leur disgrâce et qui sait attirer sur eux notre compassion fraternelle. Au contraire, plus il les représentera contrefaits et loqueteux, s'il a le talent de prendre dans leur attitude, dans leurs regards, dans un rayon de lumière qui tombe sur eux, la tristesse de leur sort, plus il approchera de la vraie beauté... ! Pour l'artiste, il n'y a jamais rien de laid

Ph. Vizçauona. Cl. L'Art et les Artistes. (MARBRE) BUSTE DE FEMME 66


CHEZ RODIN respecter je ne sais quelle convention académique, j'avais cherché à montrer des musculatures encore agréables à voir, j'aurais trahi mon sujet. Ces gens-là ayant passé par les privations d'un long siège, ne doivent plus avoir que la peau sur les os. Et plus je les ai représentés effrayants d'aspect, plus l'on doit me louer d'avoir su rendre la vérité de l'Histoire. Je ne les ai pas groupés en une apothéose triomphante: car une telle glorification de leur héroïsme n'aurait correspondu à rien de réel. Au contraire, je les ai comme égrenés les uns derrière les autres, parce que, dans l'indécision du dernier combat intérieur qui se livre entre leur dévouement à leur cité et leur peur de mourir, chacun d'eux est comme isolé en face de sa conscience. Ils s'interrogent encore pour savoir s'ils auront la force d'accomplir le suprême sacrifice... Leur âme les pousse en avant et leurs pieds refusent de marcher. Ils se traînent péniblement, autant à cause de la faiblesse à laquelle les a réduits la famine, qu'à cause de l'épouvante du supplice... Et certainement, si j'ai réussi à montrer combien le

Cl. L'Art et les Artistes. BUSTE DE

BUSTE DE

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H...

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(TERRE GLAISE)

corps, même exténué par les plus cruelles souffrances, tient encore à la vie, combien il a encore d'empire sur l'âme éprise de vaillance, je ne puis me féliciter de n'être pas resté au-dessous du noble thème que j'avais à traiter. A vrai dire, je ne suis pas parvenu à réaliser toute mon idée. La routine officielle m'en a empêché. Je ne voulais aucun piédestal à ces statues. Je souhaitais qu'elles fussent posées, scellées à même les dalles de la place publique, devant l'hôtel de ville de Calais, et qu'elles eussent l'air de partir de là pour se rendre au camp des ennemis. Elles se seraient ainsi trouvées comme mêlées à l'existence quotidienne de la ville : les passants les eussent coudoyées et ils eussent ressenti à ce contact l'émotion du passé vivant au milieu d'eux : ils se fussent dit : «Nos ancêtres sont nos voisins et nos modèles, et le jour où il nous sera donné d'imiter leur exemple, nous devrons montrer que nous n'avons p?s dégénéré de leur vertu ! »... Mais la commission officielle ne comprit rien aux désirs que j'exprimai. Elle me. crut fou... Des statues sans piédestal ! Où donc cela s'était-il

Ph. Vi^~avona.

Cl. L'Art ct.'lcs Artistes.

MMB

Ph. Vi^ai>una.

(.MARBRE).

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L'ART ET LES ARTISTES jamais vu. Il fallait un piédestal : il n'y avait pas moyen de s'en passer. Vous savez combien je suis combatif. Si jedus céder, vous pouvez jugercombien futgrande la force d'entêtement de ces gens-là. Ils m'imposèrent un piédestal hideux qui déshonore mon oeuvre et qui lui retire la plus grande partie de son effet ! » Comme j'admirais les lignes puissantes de la draperie dont ce bourgeois de Calais est enveloppé : — Je les ai vêtus de sacs, m'explique mon hôte... Froissart écrit qu'ils étaient pieds nus et tête nue... J'ai supposé que, comme des pénitents, ils avaient endossé une sorte de cilice...

Cl.

C'était le costume qui, logiquement, vraisemblablement convenait , le mieux à leur situation. En général, j'ai évité dans mes oeuvres de reproduire des costumes spéciaux à telle ou telle époque. C'est d'ailleurs presque uniquement le nu que j'ai interprété : je juge, en effet, comme mes devanciersantiques, que le corps est le seul véritable habit de l'âme, celui où transparaît son

rayonnement. Mais

quand il m'a été absolument nécessaire de revêtir mes figures, je l'ai fait de telle sorte que

toute particularité Ph. Yi^^ai'ona.

Cl. L'Art et les Artistes.

RODIN DANS SON ATELIER PHOTOGRAPHIE TAITE LE l5 DÉCEMBRE

I

qo6

inexpressive du costume disparût.

C'est précisément

l'écueil des vêtements

Ph. Vizzavona.

L'Art et les Artistes. UNE VUE DE LA SALLE DES ANTIQUES,

68

A MEUDON


CHEZ RODIN

Ph. Vi^zavona.

Cl. L'Art et les Artistes. UNE VUE DU MUSEE RODIN, A MEUDON

Cl. L'Art et les Artistes.

UNE VUE DU MUSEE RODIN, A MEUDON

69

Ph, Vizzai'ona.


L'ART ET LES ARTISTES

Cl. L'Art et les Artistes. Ph. BUSTE (BRONZE)

Vi^avona.

Cl. L'Art et les Artistes. Ph Vi^^ai'ona. BUSTE DE GUSTAVE GEFFROY (BRONZE)

historiques ou contemporains de comporter des toujours le vêtement exact qui convient à leur formes qui ne répondent en rien aux sentiments situation, à leur nature et à l'action qu'elles que l'artiste veut exprimer et qui sont comme un accomplissent. poids mort dans ses oeuvres. La mode de^chaque Et c'est assurément un grand mérite : car rien époque rend unifordans 1 art ne doit être mément l'extérieur de inutile et inexpressif.» Ces paroles me font tous les hommes, il est clair, en effet, qu'elle penser à la robe de s'accorde fort mal, par chambre du célèbre Balzac, refusé par la toutes sortes de détails, Société des Gens de avec la personnalité spéciale de chacun Lettres, et je le dis à d'eux. C'estdonc à l'armon hôte : tiste de réduire le cosEh bien ! oui, — tume à ses éléments fait-il, de quel droit essentiels, à ses grandes m'a-t-on reproché cette lignes logiques et de robe de chambre aux trouver que l'envemanches flottantes ? loppe extérieure dans Est-ce autrement que s'habille un littérateur ses moindres replis traduise encore le inspiré qui, la nuit, mouvement du perse promène fiévreux dans son appartement, sonnage et même les habitudes de son à la poursuite de ses âme... visions intérieures? Je trouve qu'en parCela ne s'était jamais ticulier, le peintre fait ! Une statue sur Puvis de Chavannes a une place publique donné en ce sens doit représenter un d'excellents exemples. grand homme dans Ses figures, quand elles une attitude théâtrale Cl. L'Art et les Artistes. Ph. Vizzavona. sont habillées, portent et capable de le faire -BUSTE (BRONZE) 70


CHEZ RODIN où l'artiste l'a produit, il n'a eu pour but que de rendre aussi consciencieusement que possible l'impression qu'il ressentait. Toute oeuvre belle est le témoignage d'une victoire remportée par son auteur sur les difficultés de sa besogne... Elle est toujours un exemple de haute volonté : elle est donc toujours morale ! D'ailleurs la nature entière appartient à l'artiste. Dans toutes les manifestations de la vie, il sait montrer les grandes lois éternelles qui la dominent et qui, si elles peuvent jeter les individus dans des égarements, sont cependant les gardiennes même du monde. Quoi de plus énorme que le désir ! et comment pourrait-il être interdit à l'artiste d'en évoquer la farouche domination jusque dans les transports de la démence physique ? Là encore il peut célébrer cette lutte poignante qui fait le fond de toute notre nature et qui met aux prises l'esprit et le corps. Rien vraiment n'est plus émouvant que la bête affolée, mourante de volupté et demandant en vain grâce à la passion éternelle-

admirer par la postérité ! Mais de telles raisons sont absurdes. Je prétends, moi, qu'il n'y avait qu'une manière d'évoquer mon personnage : jerdéyais montrer un Balzac haletant dans son cabinet de travail, les cheveux en désordre, les yeux perdus dans le rêve, un génie qui, dans sa petite chambre, reconstruit pièce à pièce toute une société pour la faire vivre tumultueuse devant ses contemporains et devant les générations à venir; un Balzac vraiment héroïque qui ne prend pas un moment de repos, qui fait de la nuit le jour, qui s'efforce en vain de combler le trou creuse par ses dette; qui surtout s'acharne à l'édification d'un monument immortel, qui bouillonne de passion, qui, frénétique, violente son corps et méprise les avertissements de la maladie de coeur dont il doit bientôt mourir. Il me semble qu'un tel Balzac, même sur une place publique,serait autrement grand, autrement digne d'admiration qu'un écrivain quelconque qui se carre sur un siège ou qui se cambre fièrement pour se proposer à l'enthousiasme de la foule. En somme, il n'y a de vraiment beau que la vérité absolue de 1 existence

réelle !

ment inassouvie ! » Ainsi Rodin me donnait le sens profond de toute une partie de son oeuvre. D'autres plâtres ramenèrent aussitôt mon attention vers . _ine face différente de

son génie.

»

C'était une série de nant je bustes qu'il regardais Cl. L'Art et les Artistes. LION BLESSÉ (BRONZE) a sculptés un faune d'après la étreignant éperdûment une nymphe. Jamais la sculpture n a plupart des grands hommescontemporains, artistes poussé si loin la furieuse brutalité du désir. Et et penseurs. Si ce n'est plus la passion charnelle qui les devant un tel chef-d'oeuvre de passion, je me remémorai à l'instant tous les groupes où l'imagi- désespère, c'est du moins l'aspiration vers l'idéal nation fougueuse du Maître a exprimé la folie des inaccessible qui les torture. Le front trop lourd et sens. Alors une question presque indiscrète me penché, ils s'efforcent en vain de réaliser leur chimère et leur masque est crispé par l'anxiété de vint à la bouche : Cher Maître, que pensez-vous de l'immoralité l'impossible... Tous, Balzac, Victor Hugo, Becque, — Mirbeau, Puvis de Chavannes, Dalou, Jean-Paul dans l'art? — Dans l'art, me répondit-il, l'immoralité ne Laurens, etc.. sont ainsi représentés comme les peut exister. L'Art est toujours sacré. Lors même forçats de la pensée... Non, ce n'était pas ainsi que les artistes grecs qu'il prend pour sujet les pires excès de luxure, comme il n'a en vue que la sincérité de l'obser- figuraient Périclès, Alcibiade ou Démosthènes. vation, il ne peut jamais s'avilir. Un vrai chef- Mais, après tout, est-il certain que leur idéal ait d'oeuvre est toujours noble, même quand il traduit été plus beau que le nôtre? La tragique tourmente les déchaînements de la brute : car, au moment dont nous sommes les jouets n'est-elle pas aussi Mainte-

71


L'ART ET LES ARTISTES sublime que le calme souriant de la raison antique ? Ce sourire même du paganisme ne nous paraît-il pas irritant parfois, à nous, devant qui se posent désormaistant d'affolantes énigmes? Et ne serionsnous pas fondés à préférer notre dramatique inquiétude à une sérénité qui semble naïve ? Rodin me montre ses dessins. Il les exécute pour se reposer de la statuaire et aussi pour s'exercer à saisir des mouvements rapides qu'il lui serait malaisé de noter au moyen de l'ébauchoir. Il en fait des multitudes... Il les encadre tous, et nul ne peut trouver qu'ils ne soient tous dignes de cette sollicitude... Il en conserve la majeure partie dans unegrande maison sise au bas de la pente où s'étend

son jardin, une ancienne blanchis-

supérieures aux sculptures de Rodin, parce qu'elles n'en ont pas la beauté achevée, mais elles y ajoutent quelque chose qu'on ne trouve nulle part ailleurs... Ce sont comme les notes où un esprit génial a relaté pour lui-même des impressions si fugitives, si spéciales et parfois si risquées, qu'elles ne peuvent prendre place parmi ses productions officielles. Et dans ces audaces d'observation l'on reconnaît encore, l'on reconnaît même plus que dans tout le reste de l'oeuvre du Maître son ardeur à scruter le tréfonds de l'individualité humaine, son incroyable divination de l'abîme intérieur où se débattent la brute et l'ange... Sublime fièvre qui portera devant la postérité le plus sincère témoignage de notre époque. Car notre temps, n'est-ce pas justement l'exaltation de la personne s'efforçant de garder jalousement la

jouissance d'elle-

serie qu'il a transformée en musée. Ces dessins!...beaucoup de spectateurs frivoles s'en gaussent

même en face de toute la société? Et le Maître qui célèbre si fougueusement cette personne jusque dans ses replis dans les expositions : les plus intimes, presla fureur enragée de que dans ses dévial'exécution et l'extions les plus morbitrême liberté des attides, n'est-il pas le tudes déroutent, en représentant le plus Cl. L'Art et les Artistes. effet, les habitudes du autorisé de l'esprit MAIN DE MARBRE (COLLECTION DES ANTIQUES DE RODIN) public moutonnier. contemporain ? Oui, Mais les vrais connaisc'est bien là l'essence seurs s arrêtent pensifs devant ces témoignages même de la pensée moderne en face de la pensée extraordinaires d'une tension cérébrale presque antique pour laquelle, au contraire, l'individu surhumaine. comptait si peu et dont l'impérieuse sagesse Rodin y met vraiment la quintessence de sa immolait sans scrupule les volontés particulières à la majesté de la cité... verve bouillonnante. Des corps de femmes se présentent dans les Etourdi par une sorte de griserie intellectuelle, mouvements les plus audacieux, se roulent dans de frénétiques contorsions, se courbent, se ploient, je pris congé du Maître. Et comme je cheminais seul maintenant sur les se contractent, se mettent en boule. Les plus effarantes démences sont consignées sur ces feuilles coteaux de Meudon, je me mis à rêver qu'un jour où le crayon du Maître a jeté des traits qui sem- peut-être, un jour très lointain, un grand artiste blent frémir, où son pinceau a jeté des balafres des âges futurs, épris des souvenirs de l'art ancien, endiablées d'une seule venue depuis la tête jus- recueillerait à son tour, entre autres fragments, un qu'aux pieds pour colorer ces visions trépidantes... morceau d'une statue de Rodin, une main du Des couples s'enlacent et se désunissent. Les Penseur, et méditatif devant ce débris de bronze fantaisies les plus secrètes, les folies les plus mangé par le temps, songerait à l'éternelle Beauté cachées tournoient dans une sarabande démo- léguée de siècle en siècle par la Tradition... puis, niaque... Et puis, il y a aussi d'éperdus élans vers se mettant lui-même au travail, créerait de robustes la pureté mystique, des extases, des contemplations oeuvres où vivraient à la fois la vérité du passé et surnaturelles! Un mélange de boue et d'azur!... l'inspiration des temps nouveaux! Assurément, ces étranges esquisses ne sont point PAUL GSELL. 72


FEMMES ENLEVÉES PAR UN CENTAURE (ENCRE DE CHINE)

LES DESSINS DE RODIN JE

crois que l'on peut appeler grands artistes ceux-là seulement qui, une fois la jeunesse passée, ne sentent pas tarir en eux la source du génie, mais qui, au contraire, doués d'une abondance que la maturité renouvelle, continuent l'oeuvre entreprise et la poussent aux limites extrêmes de son expression, insatisfaits devant les plus flatteuses réussites de leur talent. Au lieu de tomber dans la manière, comme c'est le cas de ceux que la mode favorise au début, ils cherchent à raffiner, ils approfondissent et, plus ils vont, plus ils s'aperçoivent, avec une modestie effrayée, que les horizons vers

lesquels ils s'avancent reculent indéfiniment. Arrivé à un point de sa carrière où il pourrait se reposer, Rodin, inquiet comme un jeune homme, continue ses recherches. Ses dessins en marquent les étapes : ils sont des interrogations passionnées aux grands secrets de l'Idéal éternel. Le mot de dessin est quelque peu inexact. II faudrait en inventer un autre pour qualifier ces étonnantes ébauches dont une grande partie, si leur auteur avait devant lui une nouvelle existence à dépenser, pourrait servir d'indication et de plan à une autre oeuvre sculptée, plus véhémente encore que la première, plus étrange. 73


L'ART ET LES ARTISTES

Cinquante années d'intuitions, de rêveries, d'observations quotidiennes, de travail, continu les ont préparées, les ont rendues possibles et les expliquent. Non seulement il n'est pas vrai,

paraît-il, alors que Je modèle, fatigué ou distrait, a pris une pose naturelle ou en a simplement esquissé le jgeste, que le Maître le pria d'achever. La connaissance de ce détail anecdotique n'aug-

ÉTUDE DE FEMME (AQUARELLE)

comme le croient certaines personnes naïves, qu'un enfant aurait pu les faire, mais encore Rodin seul, et aucun autre que lui n'en est capable. Le talent le plus patient n'atteindrait jamais à cette virtuosité, qui a quelque chose de foudroyant. Dessins construits au cours d'une séance,

mente pas mon admiration, mais elle ne saurait en rien la diminuer. Car il n'en reste pas moins vrai qu'un homme existe aujourd'hui pour qui les mouvements du corps humain n'ont plus de secrets et qui, non content de noter ceux qui sont habituellement observables, combine, la logique 74


LES DESSINS DE RODIN

I. JEUX DE L AMOUR

II.

L ENFANT PRODIGUE

(CROQUIS

A LA

75

PLUME)

III. BACCHANALE


L'ART ET LES ARTISTES immobilesqu'il surprend. Il y a, dans ses conceptions les plus fantastiques, un poids, une mesure, un impeccable sens des volumes justes. Je pense à telle forme féminine entrevue dans

et l'induction aidant, tous ceux que l'on peut supposer. Mathématicien de l'anatomie et de la statique, il joue parmi des quantités imaginaires, avec une sûreté déconcertante. Rien ne l'arrête

L'ENLÈVEMENT (PLUME ET LAVIS)

plus, parce qu'il sait. S'il ne savait pas, il se perdrait dans la folie pure; mais comme il sait, sa fantaisie est toujours fortement appuyée sur la réalité. Les mouvements audacieuxqu'il invente sont aussi savamment équilibrés que les poses

transparent d'une profondeur marine. C'est tout ce que voudra le rêve : une bête des eaux, un prestige de l'océan, la fée secrète des mystères liquides, oui, mais c'est surtout un admirable corps : massif, animé d'un mouvement le bleu

76


LES DESSINS DE RODIN

GROUPE

D OMBRES

(ÉTUDE POUR LA PORTE DE L'ENFER)

77


L'ART ET LES ARTISTES

GROUPE DE DAMNES (ÉTUDE POUR LA PORTE DE I.'E.NFER)

78


LES DESSINS DE RODIN

UNE OMBRE PARLANT AU DANTE (ÉTUDE POUR LA PORTE DE L'ËNKER)

79


L'ART ET LES ARTISTES Une double évolution en effet s'est produite dont on tâte du regard sur ses modelés les forces, nageant vraiment, léger et compact à la fois : une dans son esprit vis-à-vis des passionnants prochose prodigieusementvivante. Et c'est pour cela blèmes de son art: la première est technique, d'ailleurs, parce qu'il est à ce point vivant, d'abord la seconde intellectuelle. Au point de vue technique, ils témoignent d'un et avant tout, qu'il a le pouvoird'imposer pareilles effort de plus en plus tenace et courageux vers pensées. Puissance de la réalité saisie dans ses mani- la probité d'exécution.

ÉTUDE DE FEMME (CRAYON REHAUSSÉ D'AQUARELLE)

Quand un artiste a prouvé au public qu'il connaissait les raffinements de son métier, il peut se considérer comme en règle avec lui et ne plus s'occuper que des questions plus hautes qui le sollicitent. L'essentiel et non le fini devient son but, la suggestion de la vie et non pas l'illusion de la perfection. Rodin recherche avant tout ce frisson sacré: lorsqu'il l'a communiqué, nulle

festations essentielles : c'est elle qui crée ce que l'on a nommé l'Idéal, c'est la source de tout art véritable. Le reste est habileté de main, truquage, mensonge. Ce que représentent les dessins de Rodin d'aujourd'hui comparés à ceux d'autrefois, si finis, si achevés, c'est tout de même un progrès, malgré l'incontestable intérêt de ces premières oeuvres. 80


LES

DESSINS DE RODIN

VÉNUS ET L'AMOUR (ENCRE DE CHINE)

8I


L'ART ET LES ARTISTES autre exactitude ne lui importe. Articulé et organisé, un fragment de corps humain a plus de droit à l'existence esthétique qu'un autre plus parfait en apparence, complet mais inanimé. Dans l'instant le plus fugace d'un mouvement, Rodin surprend les deux ou trois points essentiels

pieds inachevés, ni les palmes inutiles qui terminent ses beaux bras, n'importe plus. Rien ne la privera désormais de sa mystérieuse énergie

intérieure. Au point de vue intellectuel, il faut songer à ce que Paul Adam a le premier appelé Yémotion

ÉTUDE DE NU (CRAYON REHAUSSÉ D'AQUARELLE)

sur lesquels portent l'effort et la tension : il les réunit d'une ligne nécessaire, inchangeable, et voilà la chose vivante créée: elle peut être jetée maintenant dans l'espace, y ramer de ses quatre membres, se laisser glisser le long d'une invisible déclivité, rouler comme un fruit qui se détache, comme une pierre qui tombe, comme l'écume bondissante d'un torrent. Elle vit. Rien, ni ses

de pensée. L'impression plastique, que cependant il procure mieux que personne, ne lui suffit point. Il veut aller plus loin. Les mythes éternels, dont

les commentaires de tous les philosophes et de tous les lyriques n'ont pas encore épuisé la richesse significative, le sollicitent jusqu'à la passion. Il veut à son tour ajouter sa parole au poème divin des forces élémentaires. Et pour cela, il se sert 82


LES DESSINS DE RODIN du moyen qu'il possède le mieux : le corps humain, ses mouvements et ses formes. C'est avec ce corps nu, je veux dire dépouillé des vains et faciles attributs par lesquels les artistes médiocress'efforcent de faire illusion sur la pauvreté de leurs idéologies, c'est

de la métaphysique. Il y parvient en se jouant. Amphores, fleurs, rochers, nuages, soleil, colère, anxiété, tout est exprimé par ce langage de chair, tout et surtout l'amour, avec son cortège infini de sentiments.

DANSEUSE CAMBODGIENNE (AQUARELLE)

« Un buste et quatre membres, dit-il, comme

avec ce corps nu que Rodin prétend établir l'allusion des symboles, et qu'il y réussit. Bien mieux, il se prive même d'un moyen, puissant à vrai dire, encore qu'étranger à l'art plastique : l'expression du visage. Il fait supporter à la ligne, aux modelés, aux gestes, la tâche écrasante de tout exprimer des émotions et des pensées, des rêves même, des idées

c'est infini

!

que l'on peut raconter de choses

avec cela ! »

L'exposition de ces dessins à la galerie Bernheim est une leçon, mais très élevée, et pas dans le sens où l'on serait tenté de la prendre. Par elle, Rodin semble dire aux jeunes gens : « Gardcz83


L'ART ET LES ARTISTES vous de vouloir imiter tout de suite ce que je n'ose qu'après cinquante ans de travail. Ceci pourra être pour moi le point de départ d'une évolution nouvelle, mais il ne faut le considérer maintenant que comme l'aboutissement d'une existence de méditations. Voici mon cahier d'esquisses, le répertoire où je me

réfère pour mes oeuvres définitives. Ne touchez à l'idéal qu'après avoir bien possédé le réel, à la pensée qu'après les formes, et, mieux, souvenez-vous que le réel et l'idéal sont inséparables dans l'esprit et sous la main d'un artiste

véritable ».

ETUDE POUR L UGOLIN (PLUME ET ENCRE DE CHINE)

84

FRANCIS DE MIOMANDRE.


VICTOR HUGO (D'APRÈS UNE POINTE SÈCHE DE RODIN)

PROPOS SUR RODIN ON

ne pouvait jadis prononcer le nom de Rodin sans évoquer l'idée de scandale. Son écho résonnait avec fracas sous les voûtes des palais officiels comme si quelque Samson invisible en avait ébranlé les colonnes. Aux vernissages annuels, périodiquement, la foule se ruait sur l'emplacement réservé d'habitude à ses ouvrages avec l'empressement malsain de satisfaire des plaisirs médiocres et sots de malignité.


L'ART ET LES ARTISTES son admiration unanime. Aussi, en même temps que tombent les anciens préjugés et les anciennes rancunes, est-il permis d'admirer à son tour, sans paraître vouloir faire montre d'esprit de paradoxe ou combativité. La petite exposition de quelques derniers ouvrages du Maître, ouverte récemment au Musée du Luxembourg, a permis, à propos, de constater cet état nouveau de l'opinion publique. 11 faut rendre, d'ailleurs, à l'Etat cette justice qui lui est souvent refusée que s'il a péché plus d'une fois à l'égard des artistes, il ne l'a jamais fait que par négligence ou que par

pour secouer la torpeur du public et lui ouvrir les yeux aux vérités méconnues. Car une humanité nouvelle était née dans les orages et dans le sang; un monde nouveau avait surgi pour la vie et dans la pensée et, tandis que les autres manifestations de l'esprit humain avaient fait effort pour se trouver en mesure d'exprimer ces sentiments nouveaux et ces apparences nouvellement perçues, la statuaire persévérait à répéter les formes et les inspirations d'autrefois. La voix des grands initiateurs n'avait pas été en-

tendue ou, du

moins, n'avait-elle été ouïe que par de rares adeptes plus

perspicaces, qui continuèrent à leur tour cet apostolat

oubli. Il n'a jamais connu volontairement les exclusions de la vérité et de et les proscriptions la beauté. à cette heure où Cette grande tral'on parle volontiers dition indépend'art d'Etat et de dante, qui protestait religion d'Etatetoù les petites chapelles contre les conventions, les routines, attaquent ce qu'ils appellent la grande et qui voulait sortir la statuaire du maEglise; il n'estpeutniérisme de son être pas inutile de Olympe étroit et faire remarquer que glacé, l'arracher à les gouvernements les plus autoritaires son rôle purement extérieur et artifiintervinrent justeciel, pour la jeter ment à plusieurs dans le tumulte féreprises pour décondant des pasfendre la liberté des sions et la vie, — arts contre les artiscette grande tradites eux-mêmes. Je tion qui, depuis n'en veux citer ici Puget, a tenté de DANSEUSE CAMBODGIENNE que deux exemples, rendre au marbre ÉTUDE DE MOUVEMENT (DESSIN') le ministre de Louis XIV contrisa puissance d'expression, de la restituer comme la plus austère, buant a fa fondation de 1 Académie royale pour mais aussi la plus haute, à la tête des mani- arracher les arts à la tyrannie de la Maîtrise, et le festations de la pensée humaine, cette tradition, gouvernement de Napoléon III organisant offi— chaîne formée de noms dont quelques-uns ciellement, en i863, l'exposition des Refusés. par une appartiennent aux plus grands, devait aboutir On a confondu trop souvent l'Etat avec les dans notre temps à la personnalité exceptionnelle corps élus par les artistes. de Rodin. Car Rodin est, avant tout autre, Quoi qu'il en soit, de même que le marquis de l'héritier légitime et direct de Puget, de Houdon, Chennevières. directeur des Beaux-Arts, réservait de Rude, de Barye et de Carpeaux. à Puvis de Chavannes, aux heures où il était le C'est aujourd'hui, enfin, ce que l'on commence plus discuté, sa part dans la décoration du à comprendre, maintenant surtout que l'Étranger Panthéon — il y avait aussi prévu Millet.— de est venu porter au grand artiste l'hommage de même ses successeurs ne ménagèrent point à 86


PROPOS SUR RODIN

Rodin leur aide et leur sympathie. Tandis que l'un des autres frontons exposés, qui est destiné lui était commandée la porte monumentale qui à orner le galerie que cet amateur éclairé, de goût restera l'oeuvre gigantesque de sa vie et que délicat et sûr, possède à Paris. M. le baron Vitta M. Henry Maret exprimait le voeu de voir placée a mis une bonne grâce extrême à se prêter à comme entrée du futur Musée des Artistes contem- l'exposition publique de ces travaux exceptionnels, porains, que nous ne désespérons pas de voir qui vont sans tarder rejoindre leur place et qu'il s'élever bientôt, le monument à Victor Hugo lui ne sera plus donné d'autre occasion, sauf aux était confié par le Panthéon qui prête aujourd'hui familiers de la maison, de contempler et d'admirer_ 11 y a donc là ses degrés au Pentrois frontons et seur, et le premier projet du Victor deux jardinières, Hugo était égalepour employer ce ment commandé mot à défaut de pour le Jardin tout autre plus exdu Luxembourg. plicite. L'un des Quantau Muséedu frontons, comme Luxembourg luinous l'avons dit, même, il a de est destiné à Paris, bonne heure abrité et n'est là que les premiers chefscomme indication d'oeuvre du Maîdu point de départ tre : YAged'airain, de cet ensemble le Saint Jeandécoratif. Les deux Baptiste, le Baiautres sont conçus ser, le célèbre Buste pour être placés de jeunesse, la Dadans un vestibule naïde, sans oublier d'entrée, en desles bustes de Puvis sus de porte, et de Chavannes et devant se fondre de Jean-Paul Lauavec la pierre de la construction qui rens. 11 abrite aujourest la même mad'hui, temporairetière, cette pierre blanche de l'Estailment ilest vrai, un double ensemble lade (Drôme), qui d'oeuvresdu même est employée pour maître, ensemble les hauts-reliefs. fort instructif en Les hautes jardinières appartience qu'ils touchent chacun à des asnent, de leur côté, à la décoration de pects ou à des modes de travaux ce mêmevestibule. Je n'insiste pas peu connus du puDANSEUSE CAMBODGIENNE blic. L'un est la sur les sujets qui (AQUARELLE) ÉTUDE DE MOUVEMENT réunion de moront servi de préceaux de sculpture texte à ces compodestines a former une décoration d architecture, sitions. Ce sont de simples lieux communs : les l'autre est le groupement de ses pointes sèches. quatre saisons, le Printemps et YAutomne, d'une J'ai décrit spécialementailleurs (i) les cinq hauts- part, YHiver et Y Été, de l'autre, représentés sous la reliefs exposés actuellement au Luxembourg. Je forme de la moisson et de la vendange dans les rappelle qu'ils ont été exécutés sous la direction reliefs des jardinières. Pour les frontons, les perde M. le baron Vitta, pour la villa La Sapinière, sonnages sont des femmes couchées ; pour les à Evian, appartenant à Mme Foâ, sa soeur, sauf, jardinières, ce sont des enfants. Tout cela justoutefois, un des frontons, première idée de qu'ici ne nous sort pas de l'ordinaire et nous y trouvons la continuation de la tradition française (i) Art et Décoration, i" février iyo5. «7


L'ART ET LES ARTISTES du dix-huitième siècle, à laquelle, par certains côtés, Rodin se rattache encore et pour laquelle il montre une sincère admiration. Mais c'est la conception de ces lieux communs et c'est aussi leur réalisation et leur exécution qui nous changent de tant de pierre et qui marquent la réforme avec ce passé: ce mot-là, je l'entendais dire récemment, et j'en étais bien aise, par un maître dont l'esprit critique, fin et sagace, s'ajoute au grand talent et vient étayer cette affirmation de son autorité : «En voyant cet ensemble, me disait-il, il y a quelques jours, Bernard, j'ai senti qu'on avait cette fois rompu avec le passé. » Bien entendu, il ne s'agit pas de tout le passé ; mais de ce que j'appellerais : du nôtre, de celui auquel nous sommes reliés directement. Et, assurément, cette sulpture rompt avec les combinaisons savantes d'arabes-

ques linéaires, de rythmelatin; j'entends par là ce rythme qui nous vient non de l'antiquité, mais de l'Italie du seizième siècle, de ces grands envahisseurs qui, depuis le vieux Simon Vouet, ont modelé toute notre


PROPOS SUR RODIN

HENRI BECQUE (D'APRÈS UNE POINTE SÈCHE DE RODIN)

la statuaire, mais tout au contraire de la ramener

aux saines, aux vraies, aux éternelles traditions. Ses premiers ouvrages marquaient déjà résolument cette tendance. On se souvient avec quel étonnement et quelles critiques ils furent accueillis. L'Age d'airain fut accusé d'être un moulage sur nature; Rodin dut être défendu par quelques-uns de ses plus célèbres confrères et le Saint Jean-Baptiste dépassa volontairement la mesure des proportions humaines, pour échapper à cette accusation. C'est que l'homme de Y Age d'airain ne hanchait pas comme à l'Ecole et que saint Jean marchait en appuyant fortement sur le sol de ses deux pieds; ce qui ne s'était pas encore vu en sculpture. C'était contraire à la «théorie» qui, à l'atelier comme à la caserne, veut que le poids du corps porte toujours sur une jambe ou sur une autre. Mais ce fut l'élaboration des figures de la Porte de l'Enfer qui fut pour Rodin l'occasion de constater la pauvreté et la médiocrité des inspirations coutumières. L'observation attentive de la nature, dans l'infinie variété des mouvements de la vie, lui avait révélé la richesse inépuisable de ce fonds. Cette étude passionnée l'avait amené, à l'origine, vers 89

les primitifs de Flandre, de Bourgogne ou d'Italie

— puisqu'on appelle primitifs tous ceux qui

n'ont

pas été gâtés par les rhétoriques et les virtuosités. Pour traduire le cycle grandiose et tragique des

passions humaines, il fallait, comme Dante, pénétrer jusqu'au coeur de la vie, dans les frissons, les angoisses et les épouvantes de la chair, dans ses ardeurs et dans ses étreintes. De Dante à

Michel-Ange il n'y avait qu'un pas. Rodin l'eut bientôt franchi. C'est alors qu'il comprit le secret de la puissance du grand Florentin et qu'à l'observation de la nature, il se soumit avec une obéissance étroite aux lois de la matière. Il évite alors les saillies exagérées, les évidements, les artifices de couleur brutale obtenus en trouant le marbre. Toutes les figures, désormais, forment bloc ; elles sont bien filles du marbre ou de la pierre, comme en témoignent les hauts-reliefs de la villa d'Evian, où les corps sont si délicatement modelés dans une pénombre douce, sans brusquerie et sans violence, que le nom de Corrège est venu spontanément à la pensée de tous. Ces jeux nuancés de la lumière sur les surfaces du marbre, qui les comprit plus admirablement que la Grèce antique ? Les figures du fronton du Parthénon


L'ART ET LES ARTISTES qui sont, sans conteste, ce que l'humanité a créé de plus beau, le Thésée de l'Ilissus et les Parques demi-couchées l'une sur le sein de l'autre dans leur pose abandonnée, ne se modèlent-elles point avec fermeté, mais avec douceur, dans la plus blonde clarté ? Aussi, de jour en jour, surtout à cette période de sa vie où, sûr de la victoire par d'incomparables triomphes, i! dédaigne les luttes d'autrefois, oùson imaginationapaisée s'élève plus volontiers vers des conceptions nobles et sereines,célébrant, lui aussi, la mission du poète, dugénie conducteur des peuples, le travail de l'ouvrier de la pensée comme l'oeuvre du travailleur par l'outil, aussi Rodin se

rapproche-t-il

chaque jour davantage de l'antiquité. Dans ses voyages à Londres où il est accueilli glorieusement non seule-

mentparlesartistes, les écrivains

et les poètes, mais

même par les membres les plus haut placés de l'aristocratie,tandis que les interviewers, journalistes, photographes et autres venaient vainement frapper à la porte de son hôtel, les visiteurs assidus pouvaient le voir, chaque matin, s'asseoir sans se lasser devant les chefs-d'oeuvre de Phidias. L'amour des réalités vivantes devait le conduire devant ;ces augustes ancêtres, ces guides éternels qui les ont comprises avec une si noble, si sjmple, si grande et si harmonieuse simplicité, que l'humanité doit désespérer à jamais de retrouver une seule journée de cet âge d'or. Je voudrais ajouter un mot en ce qui concerne les pointes sèches qui sont également exposées à cette go


Ph. Alinari.

Rome. Musée des Thermes.

TRÔNE DE VÉNUS

:

LA NAISSANCE DE VÉNUS (SCULPTURE GRECQUE DU

V*

SIÈCLE AVANT

J.-C.)

VÉNUS JL LA

VÉNUS DE MILO 0)

MODELÉE par la mer, qui est le réservoir de toutes les forces, tu nous séduis et tu nous domines par cette grâce et par ce calme que seule la force possède, et tu répands en nous ta sérénité. Elle se propage comme le charme des mélodies puissantes et graves. Quelle ampleur triomphale ! Quelles ombres

Tu entends encore nos clameurs, Vénus immortelle ! Après avoir aimé tes contemporains, tu es à nous, maintenant, à nous tous, à l'univers. Il semble que les vingt-cinq siècles de ta vie aient seulement consacré ton invincible jeunesse. Et les générations, ces vagues de l'océan des âges, ô victorieuse du temps, viennent et reviennent à vigoureuses ! toi, attirées et rappelées irrésistiblement.— L'admiDes confins des deux mondes les foules viennent ration ne s'use pas comme un marbre s'effrite. te contempler, marbre vénéré, et le crépuscule Aux poètes, aux chercheurs, aux modestes dans la salle s'épaissit pour te mieux laisser voir, artistes, en plein tumulte de la ville, tu donnes seule rayonnante, durant que passent, silencieuses, de longs instants de refuge. Mutilée, tu restes les heures lourdes d'admiration. entière à leurs yeux. Si l'outrage du temps a été permis, c'est pour qu'une trace persistât de son (IJ Nous sommes heureux de pouvoir rééditer ces admirables effort impie, et de son impuissance. pages — hymne superbe à la Beauté — spécialement écrites pour L'Art et tes Artistes, et détachées d'un numéro depuis longtemps Tu n'es pas une vaine et stérile statue, l'image épuisé et réclamé de toutes parts.


L'ART ET LES ARTISTES

VÉNUS DE MILO (PROFIL)

de quelque irréelle déesse de l'Empyrée. Prête à l'action, tu respires, tu es Femme, et c'est là ta gloire. Tu n'es déesse que de nom, le nectar mythologique ne coule pas dans tes veines. Ce qu'il y a de divin en toi, c'est l'arnour infini de ton sculpteur pour la nature. Plus fervent, surtout plus patient

Musée du Louvre.

que les autres nommes, il a pu soulever un coin du voile trop pesant pour leurs mains paresseuses. Et tu n'es pas davantage une mosaïque de formes admirables. Il n'est de formes admirables que les formes qui conviennent, celles qui s'appellent et se les les supposent unes autres selon l'irréfutable 92


VENUS

Musée du Louvre. VÉNUS DE MILO (PROFIL)

logique de l'harmonieuse nécessité, celles qui

unité. Un.détail qui ne s'harmoniserait pas avec tous les autres, le moindre désaccord entre les profils, et le chef-d'oeuvre serait détruit, chose inutile, construction démentie, reniée par la lumière et vouée à toutes les pauvretés, à toutes les duretés. Ce sort serait fatalement celui d'un

s'empruntent réciproquement la vie. Les tiennes — s'amoncellent en un ensemble indivisible, et c'est le calme torrent de la vie qui passe sur toi, ce torrent d'où tu as jailli, nue et une. Des beautés «rapportées» n'auraient jamais atteint à cette 93


L'ART ET LES ARTISTES assemblage, même adroit, de morceaux, même parfaits, choisis en différents modèles. Mais toi, tu vis, tu penses, et tes pensées sont d'une femme, et non pas de je ne sais quel être «supérieur», étranger, imaginaire, artificiel. Tu n'es faite que de vérité, et c'est de la vérité seule que provient ta toutepuissance. — Il n'y a rien de fort, il n'y a rien de beau, hors de la vérité. Ta vérité est à la portée de tous : c'est la Femme,

que chacun croit connaître, la compagne familière de tous les hom mes ; mais personne ne l'a vue, pas plus les savants que les simples. Et les arbres, qui les regarde ? La lumière n'a pas de specta-

teurs. Cependant, à moins de s'astreindre à l'observation constante, scrupuleuse, toujours plus approfondie,de la réalité, nul ne peut rien. — 11 y a des gens qui te disent « idéale ». Si ce mot n'est pas vide de tout sens, il ne peut signifier qu'une sottise. L'Idéal ! le Rêve !... Mais les réalités de la nature dépassent nos rêves les plus ambitieux ! Notre pensée n'est

qu'un imperceptible

point dans la nature. La partie n'embrasse pas. ne domine pas le tout. L'homme est incapable de créer,d'inventer. Il ne peut que s'approcher de la nature, docilement, amoureusement. D'ailleurs, elle ne se dérobe pas à sa vue : VENUS l'homme n'a qu'à regarder, elle lui laissera voir ce qu'à force de patience il sera parvenu à comprendre, — cela seulement. La part est déjà belle ! C'est un égal de Prométhée, celui qui a su ravir à la nature la vie que nous adorons dans la Vénus de Milo. Rien ne supplée à la persévérante étude. A elle

seule le secret de la vie se livre. Donnez votre vie,

patiemment, passionnément, pour comprendre la vie. Quel profit, si vous parvenez, en effet, à comprendre ! Vous serez dans le cercle de la joie pour toujours. Comprendre, voir, — vraiment voir ! Reculerait - on devant l'effortnécessaire, devant l'indispensable apprentissage, si laborieux et si long qu'il soit, si l'on se doutait de ce que c'est que le bonheurde comprendre? Comprendre ! C'est ne pas mourir ! Pour moi, les chefsd'oeuvre antiques se confondent dans mon souvenir avec toutes les félicités de mon adolescence : ou plutôt, l'Antique est ma jeunesse elle-même, qui me remonte au coeur maintenant et me cache que j'ai vieilli. Dans le Louvre, jadis, comme des saints à un moine dans son cloître, les dieux olympiens m'ont dit tout ce qu'un jeune homme pouvait utilement entendre ; plus tard, ils m'ont protégé et inspiré; après une absence de vingt ans je les ai retrouvés avec une allégresse indicible, et je les ai compris. Ces fragments divins, ces marbres vieux de plus de deux mille ans, me parlent plus haut, m'émeuvent plus que les êtres vivants. — Qu'à son tour le siècle nouveau médite sur ces merveilles et tâche de s'élever Musée du Louvre. DE MILO jusqu'à elles par l'intelligence et l'amour. Il leur devra ses meilleures joies. L'homme peut être le forgeron de son bonheur... L'Antique et la Nature sont liés du même mystère. L'Antique, c'est l'ouvrier humain parvenu au suprême degré de la maîtrise. Mais la Nature est au-dessus de lui. Le mystère de la Nature est plus 94


VENUS

Musée du Louvre. VÉNUS DE MILO « CEST UN ÉGAL DE PROMÉTHÉE CELUI QUI A SU RAVIR A LA NATURE LA VIE A. R. QUE NOUS ADORONS DANS LA VÉNUS DE MILO ».

9?


L'ART ET LES ARTISTES insondable encore que celui du génie. La gloire de l'Antique est d'avoir compris la Nature.

le préjugé de la division des formes corporelles.

O Vénus de Milo, le prodigieux sculpteur qui te façonna sut faire passer en toi le frisson de cette

les non-initiés, le sens du vrai.

La grande ligne géométrique et magnétique de la vie en reste comme brisée dans le regard du passant ; ces analyses théoriques ont altéré, chez Le chef-d'oeuvre proteste contre cette idée factice et fausse de la division. Ces formes concordantes,

nature généreuse, le frisson de la vie même, — qui passent les unes dans ô Vénus, arc de triomphe les autres, comme ondude la vie, pont de vérité, lent les noeuds du reptile, cercle de grâce ! Quelle splendeuren ton et qui se pénètrent soudaibeau torse, assis fermenement, c'est le corps, dans sa magnifique unité. ment sur tes jambes Livré à lui-même, solides, et dans ces demil'ignorant n'aperçoit que teintes qui dorment sur les détails apparents des tes seins, sur ton ventre choses ; la source de l'exsplendide, large comme pression, la synthèse, la mer ! C'est la beauté seule éloquente, lui étale, comme la mer sans échappe. Il est regrettable fin... Tu es bien la mère des Dieux et des Hommes. que la description anatomique apporte, en quelLe profil générateur de que sorte, des arguments ce torse nous aide à comà l'ignorance plastique prendre, nous révèle les des foules en appelant par proportions du monde. des mots leur attention Et le miracle est en ceci, sur les diverses parties que des profils rassemblés dont se compose l'archidans le sens de la profondeur, de la longueur tecture corporelle. Ces mots pédants, biceps, et de lalargeurexpriment. triceps brachial ou crural, par une incompréhensible magie, l'âme humaine et et tant d'autres, ces mots courants, bras, jambe, ses passions, et le caracn'ont point de significatère, qui fait le fond des tion, plastiquement. êtres. Les anciens ont obtenu, Dans la synthèse de l'oeuvre d'art, les bras, les avec un minimum de jambes ne comptent que gestes, par le modelé, et s'ils se rassemblent selon ce caractère individuel, et des plans qui les associent cette grâce empreinte de grandeur qui apparente en un même effet. Et il la forme humaine aux en estainsi dansla nature, formes de la vie univerqui ne se soucie pas de nos selle. Le modelé humain descriptions analytiques. Naples. Musée National Ph Alinari. Les grands artistes proTORSE DE VÉNUS a, chez eux, toute la beauté des lignes courbes cèdent comme la nature de la fleur. Et les profils sont fermes, amples compose, et non pas comme l'anatomie décrit. Ils comme ceux des grandes montagnes : c'est de ne sculptent pas tel muscle, tel nerf, tel os pour l'architecture. Surtout, ils sont simples, ils sont lui-même ; c'est l'ensemble qu'ils visent et qu'ils calmes comme les serpents d'Apollon. expriment; c'est par larges plans que leur oeuvre vibre dans la lumière ou entre dans l'ombre. Ainsi, du point d'où je regarde la Vénus de Milo, Peut-être les dénominations anatomiques ont- tout le profil de trois-quarts est ruisselant de clarté, elles eu cet effet déplorable d'imposer aux esprits tandis que le côté opposé baigne dans l'ombre. A 96


VÉNUS

97


L'ART ET LES ARTISTES

Ph. Alinari.

Rome. Musée des Thermes. VENUS ET AMOUR

peine, vers le bas du profil des trois-quarts, distingue-t-on des demi-teintes. Plus haut, plus loin, la tête s'élève et règne, modelée par les clairsobscurs, cependant que les lignes reposantes, les lignes penchées du dos concertent leurs mélodies lentes. Quelle condescendance expriment les longues lignes douces de ce dos et la fuite des

l'éternel ; mais déplacez-vous, voici un autre profil : il est égalementmarqué du sceau de l'impérissable. Tous, ils sollicitent l'admiration et la tendresse, ils sont heureux, à l'aise dans l'air calme. Cette figure a la variété et la liberté d'une fleur, et l'artiste, penché attentivement sur elle, se relève, religieux : il a entendu parler Vénus. Je tourne autour d'elle ; voici un autre profil, et je regarde la figure. Il y a de l'ombre dans cette bouche ; tout à l'heure il n'y en avait pas ; au dessin s'est ajouté le modelé, et les lignes qui hésitaient se décident. Le bord des lèvres est un peu ourlé, le bord des narines aussi, ce sont les signes de la jeunesse. Cette bouche est d'un dessin d'école, mais

reins dans la demi-teinte ! Sublime orgueil du marbre ! Vie tranquille de l'âme corporelle ! La nature est une harmonie ininterrompue. Considérez la Vénus sous tel profil que vous voudrez. Celui que nous admirions tout à l'heure est d'une beauté qui appelle, qui impose l'idée de

98


VENUS

Ph. Altnari.

Rome. Nouveau Musée. VENUS ESQUILINE


L'ART ET LES ARTISTES

Ph. Alinari.

Syracuse. VENUS DE SYRACUSE

ioo


VENUS

Ph. Alinari.

,•'_.

VÉNUS ESQU1L.ÎNE (JUE DE DOS) '

roi

RomèS^/iiveau Musée.


L'ART ET LES ARTISTES

Ph. Alinari.

Ndples. Musée National. VÉNUS VICTORIEUSE

102


VENUS

environnent de mystère la beauté, elles nous versent la paix et nous permettent d'écouter sans trouble cette éloquence de la chair, qui mûrit, qui amplifie l'esprit. Cette éloquence darde sur nous la vérité, diffuse comme la lumière. C'est le rayonnement de l'allégresse. Quelle secrète émotion m'envahit devant la grâce méditée de ce modèle ! Passages ineffables

Ph. Alinari

infinies beautés. Chez l'une, libérée de toutes les draperies, le modelé des ombres fait palpiter plus voluptueusement encore la chair : cette cuisse, colonne de vie, est littéralement frémissante. Chez cette autre, les clairs-obscurs du ventre et des jambes produisent comme un balancement où passe tout l'amour : toute son ivresse et puis tout son apaisement. Le haut du corps s'incline.en un

Ph. Alinari.

Naples. Musée National. VÉNUS CALLIPYGE

Naples. Musée National. VÉNUS CALLIPYGE

delà lumière à l'ombre ! inexprimable splendeur geste de révérence : mouvement si gracieux, où le des demi-teintes! Nids d'amour ! Que de merveilles Gothique et la Renaissance trouvent leur symbole. Et cette autre encore, quel instinct l'infléchit en qui n'ont pas encore de nom dans ce corps sacré ! Venus genitrix ! Venus victorum ! O gloire arc de grâce ! Une seule courbe, faite de toutes totale de la grâce et du génie. L'admiration me gagne comme le sommeil.

celles des épaules, des jambes, des cuisses, dessine la Vénus accroupie.

La Vénus de Milo est reflétée par toutes les autres, en celles-ci se spécifie telle ou telle de ses

Je possède un petit chef-d'oeuvre qui longtemps dérouta toutes les habitudes de mes yeux et de mon io3


L'ART ET LES ARTISTES esprit, toutes mes connaissances. Je lui ai voué une gratitude profonde, car il m'a fait beaucoup songer. Cette figure est de l'époque de la Vénus de Milo. Elle me donne la même sensation de modelé puissant et plein, elle a la même aisance dans la grandeur de ses formes, qui sont toutefois, matériellement, de proportions réduites. Quelle calme ivresse elle respire et inspire, ou plutôt quelle volupté ! Les belles ombres qui la caressent ont toutes la même direction, tournent toutes dans le même sens; elles font — avec quelle science ! avec quelle sagesse! — saillir les seins, puis, s'endormant sur le ventre large, modèlent vigoureusement les cuisses. L'un des bras, de côté et en retrait, est noyé dans un clair-obscur léger. Le geste de l'autre bras tend sur les cuisses la draperie pour amasser au bas du ventre l'ombre fervente. L'ombre, voulue par l'artiste, fait à toute cette figure comme une première tunique, qui voile certaines formes et en découvre d'autres. En regardant bien, on s'aperçoit que toutes ces teintes

Cl. Nilsson.

variées sont soulignées d'un seul trait noir, un trait de force.

C'est le principe des belles sculptures comme des belles architectures. L'expression de la vie, pour garder l'infinie souplesse de la réalité, ne doit jamais être arrêtée, fixée. Le noir, qui donne l'effet, doit donc être ménagé. On observera que les chefs-d'oeuvre antiques ont tous été ainsi traités. C'est pourquoi ils produisent l'impression de la douce mesure et de la durée. Mal dosés, les effets sont vraiment des blasphèmes contre la nature. Ils n'ont plus d'éloquence et n'engendrent que dureté et maigreur. Du reste, de loin, les effets modérés sont les plus puissants. La Vénus de Milo, en particulier, doit à cette modération sa puissance d'effet. Nul heurt; en s'approchant d'elle pas à pas on se persuade qu'elle a été modelée peu à peu par l'effort continu de la mer. N'est-ce pas ce que les anciens ont voulu dire en affirmant qu'Aphrodite était née du sein des eaux ?

VÉNUS SORTANT D'UNE COQUILLE (ÉPOQUE HELLÉNISTIQUE)

IO4

AUGUSTE RODIN.


Cl. L'Art et les Artistes.

Ph. Vi^avona.

RODIN DANS SON JARDIN DE MEUDON

(1912)

LES OEUVRES DE RODIN EN FRANCE ET A L'ÉTRANGER VOICI, à titre documentaire, la liste des distributions des oeuvres de Rodin dans les musées et sur les promenades et les places de France et de l'Etranger, liste extraite de l'excellent livre du Dr Otto Grautoff sur l'illustre artiste : FRANCE Musée de Picardie : Buste de Puvis de Chavannes, marbre. CALAIS, Jardin de Richelieu : Le monument Les Bourgeois de Calais. LYON, Musée : L'Ombre, bronze ; La Tentation de AMIENS,

Saint Antoine, marbre. NANCY, La Pépinière : Le monument Claude Lorrain. SÈVRES, Musée : Vases décorés de figures.

Musée du Luxembourg : L'Homme au nez cassé, bronze; L'Age d'airain, bronze; Saint Jean-

PARIS,

io5

Baptiste, bronze ; Le Baiser, marbre ; Bellone, bronze ; Tête de Femme, marbre ; Danaide, marbre; Cariatide écrasée, bronze; Celle qui fut Heaulmière, bronze ; La Pensée, marbre ; Buste de F.ilguière, bronze; Buste de Jean-Paul Laurens, bronze; Buste de Victor Hugo, bronze : Buste de Henri Rocheforl, bronze ; La Main de Dieu, marbre ; Buste de Georges Wyndham, bronze ; Buste de Eugène Guillaume, bronze; Buste de Berthelot, bronze ; Buste de M" V., bronze ; Buste d'un Jeune Homme, bronze ; La Douleur, bronze : Ugolin, bronze ; Vase décoré de figures. PARIS, Palais des Beaux-Arts de la Ville de Paris : Buste de Victor Hugo, marbre ; Tête de Femme, marbre ; Femme accroupie, bronze ; Collection de dessins. PARIS, Louvre (Pavillon de Marsan) : Collection de dessins.


L'ART ET LES ARTISTES plâtre ; du monument Victor Hugo, La Voix intérieure, plâtre ; Le Penseur, plâtre; Françoise de Rimini et Paolo Malatesta, groupe en

PARIS, Monumentspublics:

Le Penseur, Place du Panthéon; le monument Victor Hugo, Jardin du Palais -Royal ; le monu-

ment Henri Becque,

Place Prosper-Goubaux; le monument Ce s aiFrank, Cimetière Mont-

relief de la « Porte de l'Enfer », plâtre ; Buste de Puvis de Chavannes, plâtre ; Buste de Jean-

parnasse.

Alexandre-Joseph Falguière, plâtre ; Buste

ALLEMAGNE

d'Eugène Guillaume, plâtre ; Fem me n ne accroupie, plâtre; Les Pleurs, plâtre; Deux

Galerie Nationale : Buste de Dalou, bronze ;

BERLIN,

Buste de Falguière,

bronze ; L'Homme et sa

Amies, groupe en plâtre. HAGEN,Folk\vangmuseum: Eve, marbre; L'Age d'ai-

Pensée, marbre ; L'Age d'airain, bronze ; Le Penseur, bronze.

Albertinum : Masque d'un Italien,

rain, bronze; Minotaure,

DRESDE,

marbre.

bronze; Troncd'Homme,

MUNICH

étude, bronze; Un Bourgeois de Calais avec la clef, réduction, bronze;

HAMBOURG,

muséum

Kunstgewerbe:

Quelques

oeuvres en plâtre.

L'Age d'airain, plâtre; Saint Jean-

kaiser FriedrichMuseum : Buste de Puvis de Chavannes, bronze ; La petite Eve, marbre.

KREFELD,

;

Baptiste, plâtre ; Un Bourgeois de Calais,

Le Buste de Fal-

guière, bronze.

Buste de Jean-Paul Laurens, bronze ; Eve, marbre

:

TRITON (PLATRE)

''*• Vl^avuna.

Cl. L'Art et les Artistes.

Ph, Vi^avona. MASQUE DE L'ACTRICE JAPONAISE IIANAKO

Ph. E. Druet. PETITE SPHYNGE (BRONZE)

(PATE DE VERRE)

106


LES OEUVRES DE RODIN EN FRANCE ET A Hermann Linde : Dix oeuvres originales en marbre et en bronze. POSEN, Kaiser Friedrich-Museum : Le Penseur, plâtre. STUTTGART, Musée: La Voix intérieure, plâtre; Buste de Victor Hugo, plâtre. LUBECK, Dr

WEIMAR,

Musée: L'Age d'airain, bronze; Buste de

Falguière, bronze. Le Duc Johann-Albrecht de Mecklembourg possède également L'Age d'airain, bronze.

AUTRES PAYS BUDAPEST,

Musée National

:

L'Etemel Printemps,

marbre. KQPENHAGEN,

Ny Carlsberg Glyptoihek

iSyS, bronze

;

:

Le Penseur,

L'Age d'airain, bronze

:

Jean-

L'ÉTRANGER

Baptiste, bronze ; Les Bourgeois de Calais, bronze; Le Baiser, plâtre ; L'Ombre, plâtre ; Le Penseur, 1907, bronze ; Le Monument de Victor Hugo, plâtre; Buste de Victor Hugo, bronze ; Buste de Puvis de Chavannes, bronze; Buste de Falguière, bronze; Buste de Jean-Paul Laurens, bronze ; Eve, marbre. LONDON, South Kensington Muséum : Le Penseur, bronze ; Saint Jean-Baptiste, bronze ; Tête de Femme, marbre; Les Bourgeois de Calais, bronze. PRAGUE, Musée: L'Age d'airain; Un Bourgeois de Calais. STOCKHOLM, appartenant à S. M. le Roi de Suède : La Voix intérieure, marbre. SAINT-PÉTERSBOURG, Musée de Sculpture : L'Age d'airain, plâtre. VENISE, Galerie Moderne : Les Bourgeois de Calais.

Ph. E. Druet. STATUE (BRONZE) DU PRÉSIDENT SARM1ENTO (POUR LA KÉPUBLIQ0E AMGESTIXEli

IO7


L'ART ET LES ARTISTES

Cl. L'Art et les Artistes.

Ph. Vi^avona. AUGUSTE RODIN (D'APRÈS L'EAU-FORTE DE ZORN)

108

.


ESSAI

BIBLIOGRAPHIQUE

Cl. L'Art et les Artistes.

PAYSAGE (PEINTURE) Pendant son séjour en Belgique, Rodin brossa quelques vigoureux paysages d'après des motifs empruntés au bois de la Cambre. Nous donnons ici une reproduction d'une de ces oeuvres de jeunesse, aujourd'hui très rares.

ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE ELLE est déjà longue la liste des écrits que le génie de Rodin inspira aux premiers écrivains d'art de la France et de l'Etranger et rarement artiste fut plus magnifiquement glorifié de son vivant. Plusieurs des ouvrages sur la couverture desquels resplendit le nom du grand artiste sont de véritables monuments de ferveur enthousiaste et d'étude profonde. Citons en première ligne les deux livres que publièrent en 1897 MM. Boussod, Manzi et Joyant (1) et celui plus récent qu'édita en 1908 M. Van Oest à Bruxelles(2), etdontletexte si complet fut écrit par M1,c Judith Cladel, une des plus fidèles admiratrices du Maître, un de ses historiens les mieux documentés. Le premier de ces deux ouvrages, tout entier consacré à l'oeuvre d'ensemble de Rodin, ne |i) LES DESSINS DE RODIN (L'Enfer, Les Limbes, Etudes), avec préface d'Octave Mirbeau (Paris 1897, Boussod, Manzi et Joyant, éditeurs). Prix de l'ouvrage, tiré à 12b exemplaires : 5oo francs. (2) AUGUSTE RODIN (L'Hommeet l'OEuvre), par Judith Cladel(Van Oest et C", éditeurs). Bruxelles 19118. Prix: 100 francs.

contient pas moins de 200 planches, reproduites avec une irréprochable habileté et qui racontent, pour la plupart, les infinies recherches du Maître, lorsque, hanté par la composition de sa fameuse porte de l'Enfer, il vécut, pour ainsi dire, de si longues années, les plus douloureuses peutêtre de sa vie de travail et de lutte, au milieu des ombres des damnés, entre Virgile et le Poète de la Divine Comédie, dans une sorte d'hallucination dantesque. Cet ouvrage splendide s'ouvre par une préface d'Octave Mirbeau, d'une hautaine et puissante éloquence. Nous sommes très heureux d'en reproduire, dans ce numéro de L'Art et les Artistes, un important fragment, en même temps que quelques-uns des dessins qui l'accompagnent, grâce à la parfaite obligeance de M. Maurice Fenaille qui, avec sa coutumière générosité de Mécène éclairé, collabora si activement à l'exécution de cette oeuvre hors-pair. Voici d'ailleurs, sous une forme incomplète, 109


L'ART ET LES ARTISTES assurément, un rapide aperçu des divers écrits publiés sur Rodin. Il appartiendra aux bibliographes de l'avenir d'en combler les lacunes, d'en préciser la chronologie, et de la compléter par l'adjonction des nouveaux ouvrages qui s'élaborent en ce moment et qui ne cesseront de naître et de se développer à l'ombre d'un pareil sujet :

1903).

FRANCE AUGUSTE RODIN,

par Octave Mirbeau {Revue

Illustrée, Paris, i5 juillet 1889). BALZAC ET RODIN, par Roger-Marx (Le Voltaire, mars 1892). CLAUDE LORRAIN, par Roger-Marx (Le Voltaire, juin 1892). AUGUSTE RODIN, par Gustave Geffroy (La Vie Artistique, Paris, Dentu, 1892). LE MARBRE ET LA CHAIR, par Remy de Gourmont (Le Journal, 11 mars i8g3). L'IMAGINAIRE, par Gustave Geffroy (Le Figaro, 29 août i8g3). RODIN, par Gustave Larroumet (Le Figaro, 12 janvier i8g5). AUGUSTE RODIN, par Roger-Marx (Pan. Berlin, .897).

par RogerMarx (L'Image, Paris, n° de septembre 1897). LES DESSINS D'AUGUSTE RODIN (12g planches, comprenant 14.2 dessins reproduits en facsimilé par la Maison Goupil, Paris, 1897), avec comme frontispice la superbe préface de Mirbeau et le portrait du Maître, d'après le buste de M"e Claudel, gravé par Léveillé. L'ATELIER DE M. RODIN, par Edouard Rod (Galette des Beaux-Arts, ier mai 1898). RODIN, par Judith Cladel (La Fronde, 2 mai 1898). Articles de Gabriel Mourey sur le Penseur et la Tour du Travail. LA TECHNIQUE ET LE SYMBOLISME DE RODIN, par Camille Mauclair (La Renaissance Latine). LE BALZAC DE RODIN, par Arsène Alexandre (Paris, Floury, 1898). L'OEUVRE DE M. A. RODIN, par Camille Mauclair (Revue des Revues, Paris, i5 juin 1898). Numéro spécial de la Revue des Beaux-Arts et des Lettres, Paris, ier janvier 1899, consacré à Rodin (collaborateurs: JEAN DOLENT, OCTAVE MIRBEAU,

CARTONS D'ARTISTES : AUGUSTE RODIN,

LÉON MAILLARD, CUSTAVE COQUIOT, MOUREY, ROGER-MARX, FAGUS, etc.). RODIN,

par Gabriel Mourey (Revue Illustrée, Paris, i5 octobre 1890). AUGUSTE RODIN, statuaire, par Léon Maillard (Paris, Floury, 1899. In-40). L'OEUVRE DE RODIN A L'ETRANGER, par Judith Cladel (Dépêche de Toulouse, 1er novembre 1899). RODIN, par Camille Mauclair (Revue des Revues, AUGUSTE RODIN,

GABRIEL

par Camille Lemonnier (Art Moderne,

EXPOSITION DE

par Ed.-L. de Taye (La Fédération Artistique, Bruxelles, 11 juin 1899). CROQUIS D'APRÈS RODIN, par Arsène Alexandre (Le Figaro, 21 juillet 1899).

DE RODIN

(Paris,

Société d'éditions artistiques, in-8°). CONFÉRENCES de Léopold Lacour, de Camille Mauclair, d'Edmond Picard, au Pavillon Rodin, à l'Exposition de 1900. RODIN,

par Charles Morice (Paris, Floury, 1900,

in-16).

RODIN ET LEGROS,

Figaro, icrjuin

par Arsène Alexandre (Le

1900).

LA PORTE DE L'ENFER,

Figaro,

par Anatole France (Le

juin 1900). CONFÉRENCES de Judith Cladel à Paris, à Bruxelles, à Rotterdam, à Amsterdam, à Liège 7

(1898-1901).

par Félicien Fagus (La Revue Blanche, i5 juin iqoo). L'EXPOSITION RODIN, article par Edmond Picard (Echo de Paris, 19 juillet 1900). AUGUSTE RODIN, par Auguste Marguillier. L'OEUVRE DE RODIN, conférence par Camille Mauclair, le 3i juillet 1900, au Pavillon Rodin. RODIN, par Gustave Geffroy (Art et Décoration, octobre 1900). RODIN, par Adrien Farge (Art et Littérature, 5 février 1901). DISCOURS SUR LA MISSION DE RODIN,

AUGUSTE RODIN ET SON OEUVRE,par OCTAVE MIRBEAU, GUSTAVE KAHN, GUSTAVE GEFFROY, GUSTAVE COQUIOT, ALBERT MOCKEL, ANDRÉ FONTAINAS, CHARLES MORICE, A. MELLERIO, CAMILLE MAUCLAIR, L. RIOTOR, HENRI FRANTZ, KARL BOÈS, LOUIS SAUTY, ARTHUR SYMONS, ANDRÉ VEIDAUX, RAMBOSSON, RAYMOND BOUYER, ROGER-MARX, etc.

(Paris, La Plume, 1900, in-8°). AUGUSTE RODIN, par Henri Duhem (Paris, Bibliothèque de l'Association, 1901, in-8°). CATALOGUE DE L'EXPOSITION DU SCULPTEUR AUGUSTE RODIN A PRAGUE (du 10 mai au i5 juillet 1902). .

LES POINTES SÈCHES DE RODIN,

(Galette des Beaux-Arts,

LA TOUR DU TRAVAIL,

Matin).

mai 1899). RODIN,

1900. L'OEUVRE

par Roger-Marx

mars 1902). par Armand Dayot (Le 1er

LE SCULPTEUR AUGUSTE RODIN PRIS SUR

Judith Cladel (Paris, La Plume,

LA

VIE,

par

1903, in-40).

Roger Miles (Figaro-Illustré, mars 1906, numéro spécial).

AUGUSTE RODIN, par

110


ESSAI

BIBLIOGRAPHIQUE

par Gustave Kahn (L'Art et le RODINS HANDZEICHNUNGEN, par Otto Grautoff (GeBeau, décembre 1906, numéro spécial). genwarl, 1908, 1-11). AUGUSTE RODIN, par Judith Cladel (Bruxelles, GESPR^ECHE MIT RODIN, par Otto Grautoff (Jugend, Van Oest). 1907, n° 47). LE GRAND RODIN, son idéal et sa méthode, par DIE PLASTIK BIS RODIN, par Otto Grautoff (Allgem. Zeitung, 1907, n° 204). Judith Cladel (The Lone Hand, Australie, RODINS HANDZEICHNUNGEN,par Otto Grautoff (K unst 2 novembre 1908). und Kùnsller, 1908, n° ri). RODIN CÉRAMISTE, les vases décorés par Rodin à la manufacture de Sèvres, par Roger-Marx. CONFÉRENCES SUR A. RODIN, par Otto Grautoff, à Berne, Breslau, Dantzig, Dusseldorf, Leipzig, Au MUSÉE RODIN DANS L'HÔTEL BIRON, par Gustave Munich, Berlin, etc. Coquiot (Le Journal, 5 septembre 1911). L'ART, par Auguste Rodin (Entretiens réunis par DIE KUNST RODINS UND DAS BEWEGUNGSMOTIV IN P. GSELL, un des écrivains les plus renseignés DER PLASTIK. par Georg Limmel (Nord und Sud, T. xxxn). sur la pensée, la vie et la technique du Maître. Paris, Besnard Grasset, 1911). AUGUSTE RODIN, par Paul Clemen (Kunst fur Aile, 1905, nos i3 et 14). RODIN A L'HÔTEL BIRON, par J. Cladel (articles parus dans Le Matin le 27 nov. 1911, le 18 dé- AUGUSTE RODIN, par Alexander Heilmeyer (Liber cembre 1911, le ier janv. 1912). Land und Meer, 1907, n° 44). LES DESSINS D'AUGUSTE RODIN, par Roger-Marx AUGUSTE RODIN, par Rainer Maria Rilke (Berlin, (10 juin 1912). 1904 ; Leipzig, 1 gi3). POUR LE MUSÉE RODIN, par Judith Cladel (Brochure DIE RODIN-AUSSTELLUNG IN LEIPZIG, par Eisa in-8, avril 1912). Asenijeff (Leip^. Neuest. Nachr., II-XI, 1904). L'ENSEIGNEMENT D'ART DE RODIN, par J. Cladel AUGUSTE RODIN, par A.Eckermann (Munich, 1912). (La Vie, iï nov. 1912). AUGUSTE RODIN, par A. Brunnemann (Gegenwart, LE VRAI RODIN, par Gustave Coquiot (Librairie 1901, 2-11). G. Tallandier, in-8° illustré, Paris, 19 i3). AUGUSTE RODIN, par Benno Ruettamuer (Der ENTRETIENS AVEC RODIN, par Dujardin-Beaumetz Tag, 18-vin, 1902). (édition hors commerce, Paris, déc. 1 g 13). AUGUSTE RODIN, par Georg Limmel (Berl. TageLES DESSINS DE RODIN, par Armand Dayot (Carblatt, 3o-xi, 1908). tons d'estampes gravées sur bois, 1914). Traduction du livre de Paul Gsell (Leipzig, 1912). LE MUSÉE RODIN, par Armand Dayot (L'IllusANGLETERRE tration, 7 mars 1914). Au moment de mettre sous presse, nous rece- VIE DE RODIN, par Frédéric Lawton. vons de la maison Armand Colin le beau livre de AUGUSTE RODIN, par Camille Mauclair. RODIN sur les CATHÉDRALES DE FRANCE, illustré RODIN, par Fred. Lawton (North Americ. Review). entièrement de croquis de la ITALIE main du Maître et nous appreLes très intéressantes études nons que MM. Bernheim frères deVittorio Pica et de Ricciotto préparent un très important Canudo. album sur les chefs-d'oeuvredu grand sculpteur. Nous parleOn trouve, en outre, dans rons prochainement plus lonl'histoire de l'art signée des guement de ces deux ouvrages. noms de Muther, Meïer Graef, ALLEMAGNE Woermann,Springer, Luebcke, AUGUSTE RODIN, par Otto Graudes pages admiratives consatoff (Leipzig, 1907, 1913, crées à Rodin. Mentionnons 8= mille). aussi qu'on a fait et que l'on AUGUSTE RODIN, par Otto Graufait toujours des cours sur Rodin dans les universités alletoff (Kunst fur Aile, 1910, mandes, suisses et autrichienn° 2 ; Velhagen und Klasings Monatshefte, 1911. n° 3; nes, depuis 1909. Leip^igerNeuesteNachrichToutes ces universités possèdent de nombreux clichés ten, 1910, 6-xi). d'après les chefs-d'oeuvre de GESPR^ECHE MIT RODIN, par Otto Rodin, pour servir aux proGrautoff (Miinchner Neueste IIANAKO, ACTRICE JAPONAISE jections. Nachrichten, 1909, 9-vm). (D'APRÈS UN DESSIN DE RODIN) AUGUSTE RODIN,

III


TABLE DES MATIÈRES

Pages

AUGUSTE RODIN, par OCTAVE MIRBEAU (2 illustrations)

..

ESSAI BIOGRAPHIQUE (7 illustrations)

3 7

EN HAUT DE LA COLLINE, par PAUL GSELL (18 illustrations)

13

L'ATELIER DE RODIN A MEUDON, par M"" L. BERNARDINI-SJOESTEDT(9 illustrations).. ..

29

PENSÉES INÉDITES DE RODIN (4 illustrations)

37

LE MUSÉE RODIN (4 illustrations)

41

L'HOTEL BIRON, par JUDITH CLADEL (7 illustrations)

45

CHEZ RODIN, par PAUL GSELL (32 illustrations)

49

LES DESSINS DE RODIN, par FRANCIS DE MlOMANDRE (14 illustrations)

73

PROPOS SUR RODIN, par LÉONCE BÉNÉDITE (6 illustrations)

85

VÉNUS,

91

par AUGUSTE RODIN (18 illustrations)

LES OEUVRES DE RODIN EN FRANCE ET A L'ÉTRANGER (5 illustrations)

105

ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE (2 illustrations)

109

TABLE DES MATIÈRES

112

Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réserves pour tous pays.

I

12


Ph. Alinari.

Rome : Académie de Saint-Luc.

PAUL VÉRONÈSE —

PORTRAIT DE LA "BELLE NANI"

DANS L'ALLÉGORIE DE

" LA VANITÉ"

SUR L'ART DE VENISE C'EST l'Art joyeux de la vie brève et facile. Pour les amants, pour les optimistes, jouisseurs d'un perpétuel Printemps, la peinture, mets savoureux d'un festin toujours prêt, naquit sur les bords de l'Adriatique, dans la lagune des trompeuses lunes de miel. Luxe de grands financiers, trophées des marins conquérants et mercantiles, oriflammes battant au souffle de l'aurore lilas et des couchants orangers, voiles bariolées, galères pleines des dépouilles de YEst, joie d'adolescent qui sent ses muscles saillir sous le brocard et le velours, à tendre vers la République maternelle, mannes et coffrets alourdis du butin d'outre-mer; Venise, plus que Marseille, Porte de l'Orient, tu entretiens dans nos coeurs septentrionnaux, à un point extrême où nous nous sentons encore chez

nous, la chaleur que combattent les frimas du Nord. Je t'aime et té salue avec gratitude. Il en est, je le sais, qui dédaignent, pour légères et trop faciles, les blandices opalescentes, comme les pompes théâtrales de l'aisée création vénitienne ; le verre de Murano, les coquilles et les laques se brisent au moindre choc, craquellent et se détruisent au rayon du soleil. Qu'importe? Pendant les heures qu'il me reste à vivre, je réjouirai ma vue et mon toucher de scintillements, de reflets et des vernis savants que ma main caresse. Mais ne pensons pas, ici, aux choses périssables, écartons l'idée de la mort. Tel qui commença par Venise, ira sombrer, plus tard, dans le culte attristant de l'Espagne noire et jaune, ou dans les cathédrales gothiques.

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L'ART ET LES ARTISTES santé mieux que l'âge mur. Je ne compris rien à Rubens, quand j'eus virigt ans. « Le décharné », comme vous dites, je lui préfère maintenant la chair duvetée et juteuse des beaux fruits de l'été, peut-être à cause que j'aurai mis trop longtemps à apprécier les matinées de soleil, dont les rais envahissent ma chambre, prometteurs d'un jour de confiance et d'illusion. Insouciants touristes dans Venise, et ces journées où il vous suffirait, couché dans une gondole, de regarder les nuages en argent lamer, de leur image renversée et distendue, l'eau de la lagune ! Je n'ai pas besoin des galeries publiques, ni des palazzi, ni des églises, pour me sentir, à Venise, plus peintre qu'ailleurs. J'y vis, j'y pense, j'y regarde en peintre et tout s'explique alors : c'est là que la peinture devint femme, comme une Vénus dont le corps serait le seul objet du culte de ses dévots. Les yeux de la déesse, qu'expriment-ils? Je n'en sais rien; c'est la couleur de ses prunelles, que j'adore, c'est le tissu de sa peau, ses cheveux roux, son immense nonchaloir ambré. Quand le mystérieux GIORGIONE naquit à Castelfranco, tous les campaniles de la Vénétie auraient ÉCOLE VÉNITIENNE

Coll. de M. Ernest May. PORTRAIT D'HOMME

(XVIII 0 SIÈCLE)

Tel ne fut pas mon cas. A dix-huit ans, mon premier voyage d'artiste, je le fis dans les Flandres. Je viens de retrouver un album de croquis et de notes, prises au cours de mes visites aux musées de Bruxelles, d'Anvers et d'autres villes mornes : que cela est loin ! je puis à peine me reconnaître en celui qui les traça. Etait-ce donc moi, cet admirateur des primitifs efflanqués, des Madones, mères des horribles Enfants-Jésus aux chairs blêmes? Le bon jeune homme triste que je devais être alors, je ne regrette pas de ne l'être plus. Mon ami Barrés se riait de moi quand, il y a deux ans à peine, en séjour à Venise, laquelle je découvrais sur le tard, je lui avouais mon amour pour la cité des pilotis. « Eh ! quoi, est-il donc pour des hommes de. notre âge, de se nourrir de ces reliefs ? » C'est que vous, mon cher ami, vous avez pris une autre voie; vous vous gaussiez, quand j'ignorais l'Italie et restais, avec mes oeillères, sur les bords de la Seine et de la Tamise. Je préfère mon sort présent à mes mélancolies de naguère. Vous me taxerez de vanité et de manque de sérieux, vous avez raison devant l'Eternel; peut-être! Qu'en savonsnous ? Mais je ne puis croire que j'aie tort, puisque je sens mon équilibre s'établir à mesure que j'avance dans la carrière. La jeunesse se passe de

Il4

Ph. Alinari.

Musée de Dresde.

ROSALBA CARRIERA JEUNE VÉNITIENNE DE LA FAMILLE BARBARIGO


SUR L'ART DE VENISE

Cl, L'Art et les Artistes

dù se mettre en branle pour annoncer l'événement. Cet homme allait remplir de parfum les burettes à huile et les changer en cassolettes. Sans Giorgione, point de Titien, donc, point d'Ecole vénitienne jusqu'au xvme s. — du moins rien de ce que les livres désignent comme la peinture vénitienne de la grande époque — point de Gréco, point de Velasquez ; quant à Chardin et aux coloristes français du xixe siècle, je n'affirmerais pas qu'ils eussent été ce qu'ils furent, sans Venise. Peindre pour le plaisir de manier de la pâte et de couler, dedans, des essences grasses et transparentes — sans idée, oui, surtout, Grâce à Dieu! sans idée à exprimer ! — c'est en cela que, nous autres artisans, nous plaçons bien haut notre foi. Notre esprit, notre génie, notre caractère,

PIETRO LONGHI

SCÈNE DE^CARNAVAL

Cl. L'Art et les Artistes.

GHISLANDI —

PORTRAIT D'HOMME

(ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS, VENISE)

115

nous les prouvons par Yacte de tenir le pinceau et d'étaler la peinture sur des surfaces planes. Si vous ne comprenez pas ceci, retournez-vous-en aux rétables du xvc siècle, vous êtes des archéologues, des littérateurs ou des amateurs de bibelots; des peintres ? non pas. De Giorgione à Longhi — plus de deux fois cent ans — la peinture est une commère, travestie pour le Carnaval, qui va frapper à toutes les portes, les force, monte l'escalier en laissant partout d'ineffaçables traces de son passage. Elle entraîne avec elle un cortège de musiciens, de masques et de fous, quelques nègres et ces blondes dont Véronèse s'inspira. Tous les métiers travaillent pour elle : tisseurs, tailleurs et couturières, joailliers,orfèvres,teinturiers. Les architectes s'ingénient à lui plaire, car elle est


L'ART ET LES ARTISTES la Patronne de ces lieux. Elle commande, car elle

plus malodorants sont sàlubres, car, si vous avez règne sur le pays, au-dessus de la République, bien une plaie, trempez-la dans leurs eaux et le sel belle personne, elle pourtant aussi, comme Véro- marin la fermera; ne me la dites pas non plus déprimante et ruinée: elle fut construite en matériaux plus résistants et plus solides que nos ciments armés. M. de Chateaubriand porta sur la rive des Schiavoni sa sublime mélancolie romantique, et vous, Barrés, y promenâtes votre occasionnelle neurasthénie; mais Byron sut y ramer, comme font aujourd'hui les jeunes anglais, patrons des gondoliers, et Tiepolo, blanc et rose, est un gaillard solide, s'il a le goût des mièvreries élégantes; les sons que tirent ses archanges de leurs tambourins et de leurs mandolines, dans les Assomptions des églises jésuitiques, sont d'une allégresse, inconnue sous d'autres ciels que le vénitien. Prodigieux coin de la terre, celui-ci, pour la diversité de sa production et, tout de même, l'unité de son génie. Que Tintoret plane sur l'histoire de l'art local, roussi par les torches, réverbérant les flammes de l'Enfer, et qu'il soit, si visiblement, l'ancêtre des décorateurs aux mains pleines, gaspilleurs imprévoyants du XYIIIC siècle : c'est à peine croyable, mais vrai cependant. Michel-Ange n'aurait pu naître près de la Madona del Orto. comme Jacopo Robusti. Michel-Ange est un Moïse et un Ezéchiel à la fois ; si Tintoret est un moindre prophète, combien grand ne nous semble-t-il pas, la tête perdue dans les nuages, quand nous voyons ses pieds sur la montagne... Pentecôte ! Pour nous, humbles essayistes d'une époque décadente, tous ces peintres vénitiens sont les dieux de notre Olympe, et c'est avec peine que nous répondrions à cette question : dites-moi, quel est votre préféré, de GIORGIONE à LONGHI ? Ne distribuons pas de prix, car dans l'embarras du choix, je serais tenté de hasarder : Canaletto, Guardi. Ceux-là me donnent un plaisir plus intime, car ils furent les photographes, les Pathé frères des temps révolus, où il y avait des manèges de foire sur la place Saint-Marc. Ils tracèrent des images qui satisfont un peu de mon avidité à connaître les existences abolies. Et puis, dois-je le confesser? Il n'est rien, même parmi les plus futiles objets de Venise, qui ne me Cl. Alinari. semble aussi décoratif que les arts somptueux de TIEPOLO la Chine. Je donnerais les plus précieux magots DÉTAIL D'UNE DES PEINTURES DÉCORATIVES de Kang-Hi pour un nègre aux yeux blancs, en DU PALAIS LABIA (GRAND SALON') veste niellée et polychrome, qui tend un plateau nèse nous la représente aux plafonds du Palais où rien ne saurait être déposé, si ce n'est une boîte ducal. de coquillages, une buire en verre tarabiscoté, ou Ne me parlez pas de la fièvre vénitienne ; c'est ces rangs de perles à deux sous, qui sont les turvous qui l'apportâtes, du Quartier latin ou quoises et les émeraudes des pauvresses de Venise. d'Oxford; je vous assure, amis, que les canaux les Ces colifichets, ces objets de bazar et de Casino, 116


SUR L'ART DE VENISE

CANALETTO —

Musée de Berlin.

VUE DU PALAIS DUCAL ET DE LA PIAZZETTA

Cl. L'Art et les Artistes.

Ph. Vi^avona.

GUARDI —

LE DOGE SE RENDANT A BORD DU (MUSÉE DU LOUVRE)

117

"

BUCENTAURE'


L'ART ET LES ARTISTES

t'A.

L'Art et les Artistes. CAFFE VENITIEN (SIC)

D'après un dessin original rehaussé d'aquarelle, avec cette note de la main de l'artiste : « Présenté à M. DENOS par son humble serviteur, IL RAMBEMG ».

cette rue de Rivoli sous les arcades de la piazza, ne les méprisez pas plus que le mobilier, mal fini, mais de tant de faste, qui, depuis des siècles, pare les demeures de la cité marine : ils ont la couleur, la fantaisie qui ne craint pas le mauvais goût ni le grossissement de la scène. Toutes choses, à Venise, sont conçues et exécutées à fin de plaire en une occasion déterminée; art d'impromptu et de circonstance, dextrement brossé par des citoyens qui se hâtent en vue d'un anniversaire,d'une victoire, ou d'une fête patronale à célébrer, sous l'égide de la République, leur maîtresse commune. Les plus illustres n'attachèrent pas plus d'importance à une toile, grande comme le Jugement dernier par Tintoret, qu'à une grille de chapelle ou à une lampe votive, accessoires pour la comédie-opéra, bigarrée et magnifique, qui se joue tout le long de l'année, en plein air, ou dans le clair-obscur des salons et des églises. On peint des tableaux héroïques comme on peint des enseignes de maga-

sin et de simples portes. Entre esthéticiens, une lutte se livre pour ou contre Venise, pour ou contre Florence. Qui exalte l'une, rabaissera l'autre. Je sais que la Toscane de la Renaissance est l'âme et le cerveau de l'Italie, on pourrait dire de l'Europe ; les Américains, qui ont le sens des valeurs, ces habiles faiseurs de collections modèles, composées comme un portefeuille de père de famille, c'est aux Florentins qu'ils réservent cimaises et milieux de panneaux. La littérature nous inculque des règles de préséance dont je suis encore dupe, au moment où un pédant vient de m'endoctriner; mais Laitière Florence convainc ma raison plus qu'elle ne me touche si, traversant le pont d'Ammanati, par un beau jour, mon esprit se donne la peine de dégager la vierge de son armature d'acier ; cette duchesse me fait peur, je craindrais les conséquences d'une liaison trop intime avec elle. Florence ne nous apprend rien dont nous puissions tirer profit, elle répond à


SUR L'ART DE VENISE des besoins qui ne sont plus les nôtres. Venise, au contraire, entremetteuse (si vous tenez à ce que je l'insulte), pourvoit à tous les plaisirs de l'aujourd'hui, comme elle en procura tant à l'hier. Mine et source inépuisables de délices ! Que lui repro-

cher ? Son manque d'émotions, l'insouciance avec quoi elle se donne au premier passant? Oui, c'est bien cela, et tel est même son devoir, puisqu'elle ouvre ses tavernes aux matelots du monde entier et leur dispense l'ivresse. Mais ne la dites pas vulgaire. Elle est « peuple » et saine, c'est pour cela qu'elle résiste aux attaques des malingres dégoûtés et des professeurs de réthorique. Elle est près de la nature, même dans ses contorsions. Etudiez les dessins (moins nombreux que les peintures) que Venise nous légua. Le crayon en est habile; rien de plus ! Titien fut un dessinateur rond et mol; Véronèse, un illustrateur; un illustrateur, non moins, le géant Tintoret, et Tiepolo aussi, ce barbouilleur galant de frises et de coupoles, vers quoi les chastes paroissiens n'osent lever la tête, de peur de perspectives indiscrètes

et d'anatomies troublantes. Le sens incomparable qu'ils ont de la vie, ces vivants heureux, intoxiqués de vie physique, leur animalité toujours les rendra chers à qui ne saurait se flatter d'être un corps glorieux, un pur esprit dans l'Ether. Ils ne nous parlent pas de l'au-delà... Une exposition, en plein Paris, de quelques oeuvres choisies parmi les plus significatifs des peintres vénitiens, sera la bienvenue. Chez nous, il y a tendance de plus en plus marquée à confondre les arts plastiques avec l'algèbre et la géométrie.

Nous sommes devenus cérébraux jusqu'à vouloir suggérer, sur une toile, la quatrième dimension. Nous empruntons tous leurs termes aux métaphysiciens. Venez vous rafraîchir à cette fontaine de Jouvence, jeunes vieillards occupés de problèmes transcendentaux ; interrogez votre conscience, et peut-être plus qu'un d'entre vouss'avoueraensuite : j'aurais mieux fait de m'occuper de sciences; à d'autres que moi, la Peinture!

Pli. Durand-Ruct.

MANET —

LA GONDOLE (PEINTURE)

II9

JACQUES-E. BLANCHE.


JARSY EN BAUGES (SAVOIE)

LE

PEINTRE

DE LA

SAVOIE

JOSEPH COMMUNAL VOICI un nouveau peintre, qui est aussi un

peintre nouveau, qui nous arrive de sa province avec une peinture nouvelle, et d'un pays très peu exploré jusqu'ici par les peintres. Il s'appelle Joseph Communal et vient de la Savoie, où il est né, où il a vécu toute sa vie, où il a, sans passer par aucune école, appris à peindre et qu'il a tâché de montrer, telle qu'elle est, en une série de petits panneaux. Tout en lui est naïf, spontané, direct. On ne croirait pas possible qu'une telle vocation ait pu se manifester et grandir à notre époque d'imitations, de coteries et de scolarité universelles. On n'imagine pas, tant qu'on ne l'a pas vu, qu'un jeune artiste ait pu échapper aux influences, aux théories, aux parti-pris régnants, à

ce point qu'il ait créé sa langue en même temps que mûrissait sa pensée... C'est arrivé, cependant.

Tandis que les suiveurs de Millet et de Rousseau s'entassaient dans les auberges de Barbizon jusqu'à faire de ces auberges des hôtels et de ces hôtels des « palaces ». ou que les admirateurs de Monet se rangeaient sur les bords de la Seine, de l'Eure ou du Loing, en rangs serrés comme pêcheurs à la ligne, M. Communal restait tout bonnement chez lui, à Chambéry, et regardait autour de lui. Il se trouvait, à vrai dire, qu'autour de lui, c'était le plus beau pays du monde. Mais l'étonnant, précisément, c'est qu'il ait eu l'audace de peindre ce beau pays. S'il avait vécu dans les cénacles esthétiques de Paris, on lui aurait expliqué que les beaux pays

120


JOSEPH COMMUNAL

LE LAC DU BOURGET (VUE PRISE DE LA SERRAZ)

ne sont pas des pays «sincères», que la nature accidentée, sauvage, toute en cimes, en abîmes, en lacs, en neiges et en forêts éternelles, ressemble trop à un décor de théâtre pour ne pas être une mystification, un piège tendu à notre sensibilité ; que ce sont là gros effets de mélodrame pittoresque bons pour secouer la lourde apathie des foules touristes, indignes d'occuper la « conscience » de l'artiste moderne. Heureusement, M. Communal ignorait ces solennelles balivernes. Il les ignorait et allait à ses montagnes natales simplement parce qu'il les trouvait belles. Il n'y allait pas autant

qu'il aurait voulu. Une tâche quotidienne, le pain de chaque jour à gagner, le retenait à la ville la plus grande partie de la journée. Quoique toutes proches, les Alpes avaient, pour lui, l'aspect et l'attirance du fruit défendu. Alors, en cachette, il allait leur porter ses adorations. Pendant de longues années, chaque matin, il partit, avant le lever du jour, pour assister au réveil des couleurs sur les cimes, à la descente de la lumière dans les vallées. Il emportait sur son dos quelques panneaux de bois liés avec une ficelle, une petite

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palette, un couteau, quelques couleurs. Je n'ai pas dit : des pinceaux, parce qu'en fait, il n'en emportait pas. Il arrivait en haut, dans l'air glacial et pur, le coeur battant, l'oeil ébloui. Pour lui seul, comme pour un roi de Bavière, se donnaient des spectacles inconnus à de moindres altitudes. Il aurait bien voulu reproduire cette féerie, en rapporter quelque chose en bas. Comment faire? Il ressemblait un peu à cet enfant que vit, en songe, saint Augustin, qui avait creusé un trou dans le sable et prétendait y verser, peu à peu, toute l'eau de la mer... Dix années se passèrent dans la recherche tâtonnante, déçue, obstinée. Ce petit provincial, seul, sans préparation scolaire, perdu dans les brumes de la haute montagne, imaginait-il faire tenir la splendeur des Alpes sur ses panneaux? Cette ambition est démesurée, ce but inaccessible... Allez voir les oeuvres de M. Communal : vous jugerez que l'ambition était légitime et que le but a été rempli. Ne les regardez pas de trop près. Vous n'y verriez

rien du tout, que des blocs ou des pochons de


L'ART ET LES ARTISTES couleurs, des filaments, des rugosités, un magma de bleu céruleum, de laque de garance, de vert émeraude, de jaune de Naples ou de vert Victoria, une maçonnerie omnicolore, avec des trous par où le bois nu, fauve, apparaît. Mais, à quelque distance, tout un monde se découvre : entre ces pochons de couleurs il y a des crevasses, des précipices, des abîmes; ces fils tordus sont des chemins qui serpentent, des torrents qui descendent, ces taches, des poussières d'eau, des rayons solaires réverbérés ; cette plaque de vert émeraude, c'est une prairie, une Alpe de plusieurs milliers de mètres peut-être, cette éraflure sombre une forêt de sapins échelonnée sur une pente; enfin cet étrange écheveau où des fils jaunes, rouges, verts s'entremêlent d'inexplicable façon, c'est un glacier, au total d'un blanc éblouissant, aveuglant : c'est la neige éternelle qui pose, au front de la montagne, son diadème étincelant et dur. Et par-dessus tout cela, palpite un ciel délicat, aéré, varié à l'infini, une atmosphère lavée des poussières de la plaine. Tout l'enchantement de la haute montagne — avec ses lointains, ses profondeurs, ses élans, ses vertiges,— nous saisit à mesure que nous regardons. En même temps, nous sommes saisis par le «métier», qui est extraordinaire. M. Communal est un joaillier. On dirait qu'il se sert de pierres précieuses : d'améthystes, d'opales, de rubis, de saphirs, d'émeraudes, de diamants ou d'émaux translucides éblouissants. Mais c'est un joaillier qui travaille comme un maçon. Il brise et pulvérise ses pierres précieuses, en fait un mortier prestigieux et, avec cela, il construit ses montagnes. Aussi bien, ne se sert-il pas de pinceaux, mais uniquement de truelle, — de cette truelle des peintres qu'on appelle le « couteau à palette ». Sa virtuosité y est incomparable. Il a bien fait de ne point venir chercher son « métier » dans nos ateliers, car nul ne lui aurait appris ce qu'il a trouvé là, tout seul, par de longues expériences où j'imagine qu'il y a eu, d'abord, plus d'échecs que de succès. La grosse difficulté du procédé, comme de tous les procédés synthétiques en Art, est qu'il ne permet pas l'a peu près. Si un fragment de matière colorée posée au couteau à palette ne signifie pas exactement ce que l'artiste a voulu, il ne signifie rien du tout : c'est un corps étranger qu'il faut qu'on enlève. La difficulté croît à mesure que la dimension du panneau diminue, c'est-à-dire qu'avec moins de touches il faut suggérer plus de choses. Il peut y avoir des hasards heureux, mais le calcul des probabilités nous enseignerait qu'il s'en présente bien davantage de déplorables, et il suffit d'un de ces derniers pour que tout le mor-

ceau soit à recommencer. M. Communal témoigne d'une sûreté d'oeil et de main qui ne laisse rien au

hasard. On sent qu'il se dirige posément, froidement, comme ses frères les montagnards savent le point précis où le pied doit se poser, dans l'ascension difficile, ardue, périlleuse quelquefois, mais magnifique, aux sommets qu'ils ont visés.

Regardez, notamment, ses petits paysages intitulés Lac du Bourget, Alpes de Savoie, les Bauges, Rossasse, Trébod, les Aiguilles d'Arras et le Lac de Montriond, en Savoie ; puis, en Dauphiné, la Meije, le Vallon des Elançons, le Massif de Largentière, le Col de la Croix-de-Fer, les Roches du Galibier, le Lac glacé de Doménon, plusieurs de ces vocables apparaissant, pour la première fois, sous une oeuvre d'art. Comparez-les à ce qu'étaient, avant lui, les interprétations les plus célèbres de la haute montagne, et vous sentirez l'apport nouveau de celle-ci. Cette étude nous servira aussi à démêler les raisons de l'impression singulière qu'elle nous fait. D'abord, l'impression de densité. Jusqu'ici, le peintre a fait la montagne plate et mince, découpée et collée sur le ciel, à la manière d'un décor sur une toile de fond, les pans coupés s'enlevant sèchementles uns sur les autres comme praticables ou portants d'opéra. M. Communal est le premier, chez nous tout au moins, qui ait fait sentir, dans ses entassements de rochers, la masse et le poids. On éprouve, en les voyant, qu'ils sont d'une autre matière que le champ de la Beaucc, ou la colline de Touraine, ou la falaise de Normandie. Ce sont les assises de notre planète, et leur aspect suffit à le déceler. Ensuite, la limpidité de l'atmosphère. L'air circule entre toutes ces masses pesantes et les baigne comme une mer intérieure, une Méditerranée de rayons. C'est un air pur, froid, celui qu'on ne respire que là-haut. II produit sur tout l'organisme une impression distincte des autres, vivifiante, aiguë. Il s'exprime par la couleur parce qu'en effet les mêmes masses plongées dans cet air prennent, à distance, une autre couleur que vues dans l'air des plaines et que, d'ailleurs, il faut bien, pour exprimer une action quelconque de la Nature, que le peintre la matérialise. Mais l'illusion est telle que cet air semble indépendant de toute matière colorée et se répandre sur tout et tout vivifier comme une âme. Enfin, l'intensité de la couleur. C'est une vérité reconnue par tous ceux qui ont observé les effets lumineux de la montagne, que nulle part ailleurs les teintes ne sont aussi pures, ni les harmonies

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JOSEPH COMMUNAL

Sous les sapins au soleil couchant

L'Art et les Artistes, n° no.

(Peinture)


JOSEPH COMMUNAL naturelles réalisées dans une gamme aussi haute. Il semble qu'il se passe pour tous les objets ce qui a lieu pour certaines fleurs, la gentiane, par exemple, quand on la compare poussée dans la plaine ou venue à une grande altitude. Avec le bleu dont on fait l'ombre des glaciers, on ferait de la lumière ailleurs. Toutes les conquêtes de l'Impressionnisme ne sont pas de trop, ne sont même pas assez pour rendre l'éclatante fanfare de la Nature sur ces sommets déserts. Or, par une fata-

dans la montagne qu'avait travaillé le prophète de l'Impressionnisme, le seul critique ou esthéticien qui ait défini, d'avance et clairement, ce que devait être la peinture luministe, je veux dire Ruskin. Il est curieux de relire ses préceptes devant les oeuvres de M. Communal, qui les applique si entièrement. Ruskin en 1870, à « Tenez pour certain, disait les ombres, « ses auditeurs d'Oxford, le fait que les « quoique naturellement plus sombres que

LES AIGUILLES D'ARVES (VUES DE FONTCOUVERTEJ

lité à peu près inexplicable, les impressionnistes n'ont jamais appliqué leurs facultés d'observation à l'étude de la haute montagne. Cela tient peutêtre à l'étroitesse de la théorie impressionniste. On sait, en effet, qu'à un principe très juste sur la couleur des ombres et l'interchange des reflets, elle juxtaposait un parti-pris très faux contre les grands spectacles de la Nature et limitait les investigations de ses adeptes à de petits motifs de banlieue. Cela tient peut-être tout simplement à ce qu'ils n'aimaient pas les voyages. C'est pourtant là-haut que la Nature a le mieux « éclairci sa palette ». C'est 123

« lumières vis-à-vis desquelles elles jouent le rôle

sont pas nécessairement des couleurs moins vigoureuses, mais peut-être de plus vigoureuses couleurs. Quelques-uns des plus beaux bleus et des plus beaux pourpres, dans la nature, sont, par exemple, ceux des montagnes vues dans l'ombre contre le ciel couleur d'ambre... Or les Vénitiens virent toujours cela, et tous les grands coloristes le voient et se séparent ainsi des non-coloristes ou école de pur clairobscur, non par une différence de style seulement, mais parce qu'ils sont dans la vérité,

« d'ombres, ne

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L'ART ET LES ARTISTES

MATINEE A CHAMBERY

sont dans l'erreur. C'est un fait jusqu'ici, en France du moins, avec la sûreté ni la puissance de M. Communal. « fait absolu que les ombres sont des couleurs « autant que les lumières. »(') Et, quatorze ans auparavant, dès i856, il avait J'ai dit : « en France », parce qu'en effet je ne ainsi montré aux peintres les ressources du divisionnisme et du « mélange optique » : peux, ni ne veux oublier le grand artiste italien qui a « Posez les couleurs vives par petits points sur précédé M. Communal sur les chemins de la haute « ou dans les interstices des autres et appliquez le montagne, le peintre de l'Engadine, mort au Schaf« principe des couleurs séparées à son raffinement berg, dans les neiges, victime de son art, Giovanni Segantini. L'oeuvre n'est pas la même. Ce que « le plus extrême, usant d'atomes de couleur en « juxtaposition plutôt qu'en larges espaces. Enfin, voulait signifier et ce qu'a signifié Segantini, c'est la « si vous en avez le temps, plutôt que de rien faiblesse de l'homme, cet éphémère qui souffre et « mélanger, produise-^ les teintes mixtes par l'en- passe en face de la Nature toute puissante, éternelle et glacée. Comme s'il avait pressenti sa propre « trecroisement des diverses couleurs crues dont destinée, il revenait sans cesse à cette antithèse tra« ces teintes mixtes sont formées. » <2) Il a fallu attendre près d'une vingtaine d'années gique. Il la peignait de couleurs éclatantes et crues, pour que les impressionnistes découvrent, à leur avec une insistance cruelle, une lumière implatour, et appliquent à des paysages de champs, cable,— en justicier. Si jamais quelqu'un a donné d'eaux, de bois, la loi posée par Ruskin. Et dans une illustration saisissante des beaux vers de Vigny : l'interprétation de la haute montagne, nul ne l'a Ne me laisse jamais seul avec la Nature, « tandis que les autres

Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur,

(i) John Ruskin. Lectures on Art, § 175, Londres (2} John Ruskin. Eléments of Drawing, III, Londres i856.

1870. 173

||

et

175,

c'est assurément cet Italien qui, sans doute, ne les avait pas lus. 124


JOSEPH COMMUNAL

MATINÉE AU LAC DE MONTRIONS (HAUTE-SAVOIE)

Rien de semblable chez M. Communal. Son oeuvre ne montre pas l'homme aux prises avec la Nature. Ce n'est pas une élégie, ce n'est pas un drame : c'est l'explosion de l'enthousiasme d'un montagnard pour sa montagne, — et cette montagne, toute imposante qu'elle soit et toute glacée, se fait bienveillante, accueillante, comme un palais féerique. Elle s'abaisse ça et là et laisse voir au loin, dans la plaine, un lac, quelque chose qui ressemble à des toits, des villages, des villes peutêtre, des terres cultivées, nourricières... Même si l'on n'en voit rien, on le soupçonne possible. Le Savoyard n'a pas, en face du grand mystère des Alpes, la terreur de l'enfant venu de Milan. Il aime visiblement la Savoie. Quelque chose, pourtant, le rapproche de son

illustre devancier : la puissance de l'intensité. Comme Segantini, M. Communal nous apporte une vision nouvelle des choses ; comme chez lui, cette vision est exprimée par un métier nouveau ; comme chez lui, enfin, ce métier est d'une audace extraordinaire. Aussi, bien que le Savoyard ne se soit nullement inspiré de l'Italien, — il ne le con-

naissait même pas quand il s'est mis à peindre, — il produit, sur les fervents de la montagne, une impression égale. Voici dix-sept ans déjà que, séduit par quelques paysages alpestres entrevus, ça et là, dans les expositions et signés d'un nom inconnu, je prenais le chemin de la Haute-Engadine pour découvrir le magicien à qui nous devions ces éblouissements. Tout ce que je vis, passé le col du Julier, dans le chalet de la Maloja, où habitait Segantini et aussi, en pleins pâturages, là où il peignait ses triptyques d'après nature, me confirma dans l'admiration où m'avaient jeté ses premières oeuvres. Pour la première fois, je trouvais un interprète des Alpes qui rendait, dans toute sa puissance, le texte sacré. En redescendant de sa montagne, vers Saint-Moritz, tandis que carillonnaient, au trot des chevaux, les grelots de « l'extra-post », mon émotion était si profonde que je ne croyais pas la ressentir une seconde fois dans ma vie. Je me trompais. L'oeuvre de M. Communal vient de la renouveler. ROBERT DE LA SIZERANNE.

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Coll. de M. A. Kann. VALENTIN LE DESOSSE ET LA GOULUE DANSANT AU MOULIN-BOUGE

HENRI DE TOULOUSE-LAUTREC forte ex-

lier de toute une époque, que l'on peut, assurément,

deDaumier: II faut être

donc du « plus grand Paris »; car, si l'on en croit Salis, Montmartre était alors ni plus ni moins que le « cerveau de la France », que dis-je ? le « cerveau du Monde ! » Il n'est point de nom de peintre plus populaire que celui de Lautrec dans ce coin de Paris qui flamboie de la place Clichy à la place Pigalle. Car ces filles, par exemple, qui passent, mais ce sont celles précisément que Lautrec a dessinées! A peine le chapeau et la « pelure » diffèrent; mêmes yeux agrandis et mêmes lèvres trop rouges. Il les a marquées pour longtemps. Aussi, que de fois, dans les cafés de Montmartre, à l'heure de l'apéritif, on entend ce nom : Lautrec! C'est qu'il évoque bien pour les assidus tout un

LA

pression appeler l'époque du «plus grand Montmartre», de son temps!

eut pour

Lautrectout son sens.

Comme

Cl. A. Blai^ot.

PORTRAIT DE L'ARTISTE '(PHOTOGRAPHIÉ PENDANT SON SOMMEIL)

hier Constantin Guys, Lautrec reste, en effet, le peintre le plus véridique et le plus singu-

12G


HENRI

DE TOULOUSE-LAUTREC

Montmartre brillant, tout le passé d'un Paris singulièrement ardent et vraiment alors emphatique. Selon une forte expression vulgaire, Lautrec eut

fourmillaient toutes les vermines, l'avait envoûté. Et ce qu'il y avait à y découvrir ! Il existait, cependant, d'autres peintres déjà à Montmartre; les cafés et les brasseries en regorgeaient même à

Cl. A. lilai^ot. LA GOULUE

tout de suite, « dans le sang », Montmartre. Ce quartier, au cours de sa brève vie, il ne le quitta guère que pour quelques mois d'été. Montmartre—Terre promise ! Oui, ce nouveau Chanaan lui offrit tout ce qu'il chérissait: des gens pittoresques et une excessive liberté de moeurs. Cette Terre promise, ce cloaque plutôt cù

l'heure de l'absinthe; et des gens de génie, sans doute, à les entendre vociférer, en frappant, de grands coups de poing, les tables. Comment tous ces « tapissiers » n'avaient-ils pas vu l'éclat, l'inédit, le bizarre de tout ce qui les entourait? Comment tous avaient-ils pu passer sans un regard près de tant de choses extraordinaires ? 127


L'ART ET LES ARTISTES Car c'était alors un Montmartre terriblement vivant et « loufoque ». De la Boîte à Salis à l'Ane rouge, du Clou au Divan japonais, une cohue de

LA DANSEUSE

nigauds allait, venait, pirouettait et se renouvelait. Les bals foisonnaient et pompaient toute la jeunesse des boutiques. On s'entassait, on s'écrasait chez Sarrazin ; — et s'il y eut jamais un être comique, un drôle de corps, ce fut bien ce petit

homme brun, porteur d'un éternel pince-nez et ex-marchand d'olives. Je l'évoque en cette minute, et je me souviens que ce « louffiat » à figure de comptable disait des vers et avait surtout une peur affreuse de la police. Quand, dans son sous-sol, installé sans confortable, on criait trop fort, Sarrazin, la voix sourde, les mains en avant, se précipitait: «Messieurs! Messieurs ! je vous en prie ! la police ! » A quoi, la noble assemblée hurlait davantage ; et le «taffeur» battait en retraite. Il draina beaucoup d'argent dans son locatis ; mais un jour il s'en laissa conter ; il voulut changer, embellir sa «tôle»; et, simplement, ce fut la faillite. Montmartre n'aime pas le luxe. Et c'est pourquoi, à côté de l'orgueilleux MoulinRouge, le Moulin de la Galette prospérait, quoique délabré. Toutes les gamines de la Butte y proposaient leurs secs appâts et leurs impudeurs naïves, près des grandes soeurs collées aux accroche-coeurs des beaux Julots. On y buvait du vin dans des. saladiers, et l'on payait les danses. C'était un bouge fumeux, étonnant et rare. Mais les peintres de Montmartre ne le voyaient pas; et ce fut Lautrec qui nous le magnifia. Il travaillait avec un entrain régulier. Même au Café de la Place Blanche et au Rat mort, perdu dans un tumulte, il paraphait sans cesse des types, avec quelques indications du crayon et du pouce, de ce mouvement répété en touches, si amusant pour ceux qui l'ont vu faire. Et c'était toujours une suite de croquis caractéristiques et, comme on dit familièrement, très ressemblants. Du reste, sa mémoire des formes, des tares particulières à chaque individu observé, fût-ce un instant, était non moins surprenante. Souvent, par exemple, il lui arrivait de vous demander : « Quel est le nom du type qui nous a parlé l'autre jour au Moulin ? » Et si l'on cherchait, si l'on questionnait : «Commentest-il?» Vite, d'un coup de crayon, avec quelques traits, écrasés ici, affermis là, il campait irrésistiblement le bonhomme, vous faisant crier : « Mais c'est un tel ! » Bientôt, tout Montmartre connut Lautrec. Outre que son physique le singularisait, il rôdait avec une curiosité insatiable, si bien qu'on le voyait à peu près partout, avec ses camarades : les peintres Charles Maurin, Gceneutte et Zandomeneghi. Sa mise était correcte, jamais excentrique. Il y avait, du reste, un tas de choses très ordonnées en lui. Je puis dire que si, vers la fin de sa vie, il devint bohème, c'est qu'il y fut contraint par les circonstances mêmes d'une existence très agitée, car il eut longtemps des goûts d'intérieur très bourgeois. Ses amis se souviennent de ce Lautrec-là, 128


HENRI

DE

TOULOUSE-LAUTREC

très ponctuel quand il allait à l'imprimerie pour le tirage de ses lithographies ; très exact aussi pour

qu'il a disparu, et que nous ne pouvons plus fréquenter que son souvenir que nous arrivons à fixer, avec qui nous nous familiarisons, nous connaissons mieux cet homme admirable ; « Depuis

tous ses autres rendez-vous. Tristan-Bernard, qui fut, avec le sculpteur Cara-

Cl. A. Blaiçnt.

DÉPART DE QUADRILLE (jARDIN DE PARIS)

bin, son ami le plus fidèle, lui a consacré, un jour, ce portrait peu connu : « Que ce grand petit homme était un individu prodigieux ! « Quand, si jeune encore, il nous a quittés, quelqu'un a dit que ce n'était pas une mort, et que cet étrange Lautrec était simplement rendu au monde surnaturel.

nous découvrons maintenant que Lautrec ne nous paraissait surnaturel que parce qu'il était naturel à l'extrême. « C'était vraiment un être libre. Mais il n'y avait aucun parti pris dans son indépendance. « Il ne méprisait pas les idées toutes faites : il n'en subissait en aucune façon l'autorité. Mais le i2q


L'ART ET LES ARTISTES

PORTRAIT DE FEMME (PEINTURE

A

PORTRAIT DE FEMME

FRESQUE, INÉDITE)

(PEINTURE A FRESQUE, INÉDITE)

dédain qu'il avait pour elles était si peu systéma- rant, promenades en automobile, ébats sentimentique qu'il lui arrivait très bien d'en adopter taux, bridge et visites des musées. Une nuit, après une à l'occasion, si elle lui avait semblé justifiée. un souper copieux, j'ai recueilli la confession d'un Les opinions de ce véritable indépendantpouvaient ami qui, le rouge au front, m'avoua que sa plus fort bien se rencontrer, par le fait du hasard, avec chère distraction était de lire le Bottin de l'étrancelles de tout le monde. C'était parce qu'il suivait ger, et qu'il n'arrivait pas à se coucher le soir. son libre chemin, qu'il se trouvait inosans avoir noté la population d'un certain pinémentsur la promenadepublique, nombre de villes d'Amérique et l'altioù il n'était attiré par aucune habitude de quelques sommets. tude sociale ni par l'heure de la « Les collectionneurs sont un musique. objet de dérision pour ceux qui « C'était surtout dans le i ne sont pas des collectionchoix de ses plaisirs que se neurs. décelait son originalité, « Ils ne se réhabilitent c'est-à-dire son indépenqu'à l'Hôtel Drouot, quand dance. Nulle part,en effet, leur vente atteint un beau le despotisme social n'est total. si rigoureux que sur le « Pour ceux qui choichapitre des distractions. sissent leurs plaisirs en Que les hommes, pour dehors du programme penser, se conforment au approuvé, nous avons règlement général, il imdes termes de mépris tout porte guère, car ils ne peny faits : ce sont des maniaques sent pas énormément. Mais ou des êtres puérils. J'aime ils ont si peu le droit de s'amuser beaucoup, pour ma part, les gens à leur guise, même de la façon la qui font preuve de puérilité, parce plus innocente, que nous sommes que ce mot signifie pour moi ingétout honteux d'un divertissement nuité et liberté. qui n'est pas sur la liste consacrée, PORTRAIT DE FEMME « Lautrec, lui, s'amusait dans théâtre, courses, dîners au restau- (PEINTURE A FRESQUE, INÉDITE) la vie avec la liberté souveraine d'un I3O


HENRI

DE TOULOUSE-LAUTREC

petit garçon dans un square. Il était notre bout-entrain, tyfannique comme ces organisateurs de huit ans, qui, autour des pelouses, inventent et dirigent des jeux. « Un jour, il avait l'idée de jouer au barman.

un tempérament, on a cette garantie que le tempérament de Lautrec était vraiment libre. » L'oeuvre la moins importante de Lautrec, c'est encore un enchantement. Dès l'instant qu'il

Cl. A. Blaieot. FEMMES DANSANT AU MOULIN - ROUGE

l'appartement posséda son originalité, il surclassa tous les d'un ami, endossait une veste blanche, et, autres peintres. Nul n'est plus merveilleux. Je toute la soirée, nous offrait impérieusement des ne vise que les peintres de ce temps, de notre consommations anglaises de son experte fabri- temps. Personne n'eut surtout, à un tel degré, une telle cation. « Je vous le dis, ce petit homme était le maître grandeur de style. C'est une gageure déconcertante, du bord et ne suivait que sa loi. Si l'on adopte la absurde! Comment, voici un peintre qui entre, fameuse définition : l'art est la nature vue à travers par exemple, dans des maisons closes et qui peut Il installait un comptoir dans

131


L'ART ET LES ARTISTES réaliser des tableaux plus «distingués » que tous ceux que l'on voit ailleurs, autour de soi ! Ce n'est même pas familial, simple, sentimental, comme tout ce qui se passe dans les « Maisons Tellier et Philibert» ! c'est quelque chose de plus, de beaucoup plus, — c'est très noble ! Tels de ces tableaux-là ne le cèdent point aux plus beaux Degas. Et encore Degas n'a jamais rois en oeuvre cette noblesse d'interprétation dont Lautrec put être, à juste titre, très orgueilleux. Toutes les femmes peintes par Degas-le-misogyne sont des

on dit en argot de salle des ventes. Elles se classent, avec celles de Degas etde Forain, telles que de grandes oeuvres représentatives et caractéristi-

ques. Sans doute, certains autres peintres auront également voix au chapitre, dans le concilequ'organiseront plus tard les collectionneurs, quand il s'agira d'établir le bilan pictural de notre temps; mais, parmi les peintres de moeurs, qui ne fera pas la plus belle place à Henri de Toulouse-Lautrec? La nature, qui le supplicia physiquement, le doua,en revanche, des plus enviables qua-

lités morales. Il était géné-

créatures si-

reux, sans calcul ; et tout le

miesques ou

batraciennes, aux hideuses

passionnait.

faces. Lautrec a vu des fem-

C'est pourquoi il a fait, par exemple, de

plus accablées par d'inexora-

simples por-

mes encore

traits d'enfants ou de buveurs, exécutés avec une conscience infinie et avec un entrain merveille u x . Il n'eût pas mieux travaillé,certes, pour le roi de Prusse ou pour un milliardaire d'outre-Atlantique. Je sais bien même que

bles taches; mais il s'est

chaque fois ressaisi; et toutes ses oeuvres, en ce sens, témoignent de sa haute pitié.

C'est que

Lautrec a beau-

coupaimé la vie ; et il la

recherchait partout, dans

ses modèles habituels, les que, dans les filles, trouvèbars et dans les coulisses PORTRA1T DE M. LAPORTE (JARDIN DE PARIS) rent d'emblée la plus large des théâtres. Peintre émerveillé de la vie moderne, il a été plus place dans son coeur. Et cela et tout le reste est inquiet, plus désireux de toucher à tout que si visible qu'il serait vain d'expliquer ici, selon quiconque. Celui-ci s'est spécialisé dans les dan- le mode habituel, les oeuvres de Lautrec. Les la rue, au cir-

seuses ; celui-là a trouvé une renommée en débusquant sans relâche les filles ; mais Lautrec, que n'a-t-il pas dessiné? Danseuses, filles, chevaux de courses, numéros de cirque, cabotins, voitures, etc., il a tout interprété avec une force singulière et avec un talent sans égal. Ses tableaux, ses dessins, aujourd'hui, forment une oeuvre historique, et déjà classique. Oui, il est bien le peintre de toute

une époque !

Ses oeuvres doivent toujours «monter», comme

considérer, les comprendre soi-même, avec sa propre tournure d'esprit, cela est préférable. Ses peintures sont, d'ailleurs, si éloquentes, d'un dessin si personnel, si fortement significatif, que tous les artifices d'écriture, pour les commenter prolixement, sont négligeables. Il n'y a pas, ici, des anecdotes historiques à raconter, des rébus à expliquer, — c'est de la vie transposée par un véritable maître, beaucoup de vie, toute la vie. Il suffit de regarder, de méditer; et l'on com-

.32


HENRI

DE TOULOUSE-LAUTREC

LE CIRQUE

prend comment Lautrec est grand au milieu des

pour le jeter, comme les bonnets, par-dessus Paris, par-dessus sa vie !... Elle date de cette époque l'idée que Montmartre est, de tout Paris, le seul endroit où l'on s'amuse. Il n'y avait alors cependant aucun de ces restaurants de nuit qui,

plus grands.

Le Moulin-Rouge,qui succédait au Bal de la

Reine Blanche, était

réservé à la glorification totale du peintre Henri de Toulouse-Lautrec.

Entré là, il allait trouver bien des tares physiques, parmi ces hommes et parmi ces filles. Les bals achalandés ne sont pas des haras. Aucune sélection n'y est imposée.Aussi,lui, il y évoluerait également à l'aise; et n'y ayant point motif d'être taciturne, il pourrait méditer de grandes oeuvres expressives et neuves. Les ailes rouges du Moulin tournaient touslessoirs; elles accrocheraient bien en passant son pauvre coeur

aujourd'hui, flambent de toute la liesse des

LA GOULUE

i33

App. à M. II. David.

viveurs. Roybet, en effet, s'essayait à peindre là où se trouve maintenant l'Abbaye de Thélème ; et Puvis de Chavannes et Henner, devant la vasque Pigalle, restaient cloîtrés dans leurs ateliers silencieux. Il n'y avait non plus aucune de ces niaises attractions qui du Ciel tombent au Néant. Bruant et le Moulin-Rouge sur le boulevard, c'était tout — et c'était assez.


L'ART ET LES ARTISTES Zidler, au Moulin-Rouge, s'était révélé tel qu'un prestigieux organisateur. On célébrait sa salle de bal, édifiée comme une gare norvégienne et

Ah ! ces curieuses et épileptiques sauterelles ! Quel extravagant trio ! Au demeurant, ce Valentin le désossé était un pacifique roquentin qui, le soir,

Cl. A. Blaixot. LA FEMME A L OMBRELLE

pavoisée de multicolores oriflammes. Mais quel bal qui emportait tout! Et un orchestre ravageur et tapageur ! et surtout les trois grandes vedettes, le triomphal gala des jambes : Valentin le désossé, la Goulue et la

Mélinite !

se transformait en un prodigieux danseur. Grand, maigre à s'enrouler autour d'un bec de gaz, n'ayant

pas d'âge : trente-cinq ou tout aussi bien cinquantecinq ans, rasé, étriqué et monté certainement sur ressort, il avait des jambes et des bras qui défiaient la caricature elle-même. Il tenait de la sarigue et .34


DE TOULOUSE-LAUTREC

HENRI

du singe; et quelle trompe! Mais ce dégingandé valsait vraiment avec une cadence et un rythme incroyables. Ses grands pieds tournaient,remontés, toujours dant le même angle. Ses pieds étaient d'inouïs automates. Aussi, comme on l'admirait ! Il était l'Empereur de la valse et du quadrille; il érigeait, sous la lumière des globes, la couronne d'Austerlitz ! Il avait deux rivales : la Goulue et la Mélinite. La première était une fille étrange, à Ja face d'empeigne, au profil d'oiseau de proie, à la bouche torve, aux yeux durs. Elle dansait sèchement, avec des gestes nets. On racontait toutes sortes d'histoires sur son compte. Aussi, quelle cohue autour de ses ébats, quand, retenant à pleins poings son linge, elle pirouettait, une jambe à la hauteur de son nez ! La Mélinite, on l'appelait, aussi Jane Avril, c'était tout un contraste. Car, elle se présentait, celle-ci, gracile et souple. Délicate et amenuisée même. Son visage, pincé et doux, faisait songer à une souris. Elle était si invraisemblablement maigre et déliée qu'elle pouvait se ployer jusqu'à balayer de ses épaules le parquet. Tous les soirs, ces trois vedettes achalandaient le bal. Au quadrille, on les entourait — un danseur faisant le quatrième, — et on les reniflait. Quelle foule exceptionnelle comme fumier humain ! Une brume flottait et noyait les visages. On ne voyait bientôt plus que le blanc des linges. Des habitués haletants, à leurs places, ne bougeaient jamais : c'étaient des rentiers du quartier, des gens de courses et de Bourse, des forbans de calés. Les danseuses se multipliaient. Elles s'éver-

tuaient à s'asseoir en arc, à décrocher les globes ou à jeter sur leur croupe offerte le paquet de leurs dessous. Et la cage s'emplissait toujours; bientôt elle fumait Quand on arrivait là-dedans de sangfroid, on restait figé, les joues moites. C'était dévorant et c'était unique. Pour exprimer cela, picturalement, on devinait la nécessité d'un apport spécial : un dessin fourrageur et des couleurs de fosse. Lautrec vint avec tout cela. Et il fit ces tableaux de bal dans tout leur excessif intérêt. C'est qu'il en attendait la révélation, assis et méditant, devant une table qui lui était réservée, et au milieu des danseuses et des danseurs. Car il ne les oublia point, non plus, ces jeunes Oscars qui avaient pour tâche de battre des ailes de pigeon pendant les repos de la Goulue et de la Mélinite. Et vous les apercevez, en nombre, ces greluchons, dans toutes les oeuvres de ce moment-là, avec leurs faces si caractéristiques sous la cape-melon ou sous le bas haut-de-forme, aux ailes en rebord de pot-de-chambre. Né à Albi, le 24 novembre 1864, Henri de Toulouse-Lautrec, fils du comte Alphonse de Toulouse-Lautrec Montfa et de la comtesse, née Adèle Tapie de Celeyran, mourut, le 9 septembre 1901, au château de Malromé, sis dans le dépar-

tement de la Gironde. Elève de l'atelier Cormon, il avait commencé par peindre des tableaux dans la manière de JohnLewis Brown. On peut rappeler ce détail, en songeant à ces aboutissants fameux : les Lithographies et le Quadrille au Moulin-Rouge.

Cl. A. Blaizpt. L

ARTISTE DANS SON ATELIER

135

GUSTAVE COQUIOT.


paras : La Tour de Léandre 5

2 paras : Obélisque

de l'Hippodrome

paras : Le Phare de Phanaraki IO

4 paras :

La Colonne brûlée

6 paras : Château des Sept Tours

VARIETES

Une Révolution Artistique en Turquie QUOIQUE la série des timbres turcs, nouvellement émise— parfaite en son ensemble et dans ses moindres détails —, puisse servir de base à une étude des plus intéressantes sur la philatélie, au point de vue artistique ; que les jolis paysages du Bosphore, les sites attrayants de la Corne d'or, les principaux monu-

ments de l'ancienne

capitale byzantine, les chefs-d'oeuvre architecturaux de la capitale turque, très artistiquement reproduits sur les 20 paras : Château d'Europe

nouvelles vignettes

soient tous délicatement encadrés de bordures du style oriental le plus pur, copiées sur de vieilles faïences du Trésor Impérial et sur d'anciennes ornementations des mosquées de Stamboul, nous ne voulons considérer, ici, ni la variété de leurs motifs, ni l'impeccabilité de leur impression. Ce qu'il nous plaît d'y voir, c'est l'affirmation d'un progrès à tel point prodigieux qu'il rompt avec toutes les traditions passées et réduit à néant les préjugés nationaux qui, durant des siècles,

[ piastre 1/2 : Monument des Martyrs de la Liberté

avaient arrêté l'essor des arts plastiques en Turquie. Il fautavoir, au jourle jour, suivi, comme l'auteur de ces lignes, l'histoire de la Peinture et des peintres turcs pour se rendre compte de l'abîme franchi d'un coup, grâce à ces nouveaux timbres. Cette émission marque une date mémorable non seulement dans l'histoire ottomane, mais dans les annales artistiques de la Turquie. — C'est là plus qu'une réforme, une véritable révolution qui témoigne de la volonté ferme i piastre : des novateurs d'entrer Mosquée du Sultan Ahmed résolument et définitivement dans les voies civilisatrices et qui ouvre, enfin, toutes grandes à la peinture, les portes jusqu'aujourd'hui presque closes du portrait. Pour des raisons qu'il serait troplongd'expliquer à cette place et sur lesquelles nous nous étendrons dans une prochaine étude consacrée à S. A. I. le Prince Abdul Medjid Effendi, artiste-peintre de haute valeur, la représentation de la figure humaine a, de tous temps, été en Turquie l'objet d'une

piastre 3/4 : 1 Fontaine d'ablutions de Suleymanié

i36

2 piastres : Croiseur Le Hamidieh


UNE RÉVOLUTION ARTISTIQUE EN TURQUIE

2 piastres 1/2 : Candill sur le Bosphore

5

piastres :

Place du Séraskérat

suspicion, grande au point qu'elle avait fini par faire partie des préjugés nationaux. Même durant ces dernières années et alors que les efforts répétés d'artistes turcs de renom — tels le regretté Hamdy Bey, un habitué de notre Salon des ArtistesFrançais, et Halil Pacha, le peintre attitré actuel du prince héritierdu trône — tentaient, par desoeuvres maîtresses, d'en affranchir leur pays, elle demeurait ancrée dans l'esprit des nationaux. La reproduction de la figure humaine futsubie, tolérée, parquelques

25 piastres

:

Mosquée de Suleymanié

piastres

:

furent émises en Turquie, mais qu'il a le courage de nous montrer sur ces vignettes les plus belles mosquées de la capitale et leurs superbes fontaines d'ablutions. Le voilà qu'il pousse l'indépendance de ses idées jusqu'à faire représenter sur un de ces timbres la figure du Sultan Mehmed V. Le fait est inouï. Aussi est-ce là le plus beau geste artistique que ministreait fait en Turquie depuis la «repromulgation» de la Constitution.Car en faisant reproduire officiellement sur une de ces vignettes

so piastres : Une vue sur le Bosphore

esprits des classes dirigeantes, mais jamais acceptée par la bourgeoisie et par le peuple. Il appartenait au jeune gouvernement turc, il appartenait, surtout, au ministre actuel des Postes, Télégraphes et Téléphones deTurquie,S. E.Oskan Effendi, de faire table rase de traditions surannées et d'abolir d'emblée des préjugés séculaires. Après le beau timbre qu'il fit émettre, l'année dernière, en commémoration de la reprise d'Andrinople, le voilà qu'il fait aujourd'hui non seulement succéder une série de dix-sept timbres, la plus artistique qui se puisse imaginer, aux séries insignifiantes, peu variées et dépourvues de tout caractère d'art, qui, depuis i863 jusqu'à nos jours,

10

Les Eaux douces d'Europe

100 piastres : Fontaine du Sultan Ahmed

le visage du Sultan-Khalife, la personne la plus

élevée de l'Empire, le Ministre a, du coup, reconnu, officiellement, à l'art le droit de reproduire la figure humaine.C'en est fait du préjugé et delà tradition. La peinture turque doit une fière chandelle à Oskan Effendi. Grâce à lui la voilà délivrée d'une lourde chaîne, la voilà dotée d'un genre qu'elle

n'osait franchement ni aborder ni cultiver. Et, malgré moi, en terminant ce bref article, je pense au grain de sable de Pascal et escompte les heureux résultats dont l'art ottoman se ressentira, grâce à une cause, minime en apparence, mais qui est le signal d'une très importante révolution artistique. ADOLPHE THALASSO.

200 piastres : S. M. I. le Sultan Mehmed V

i37


COUPE GIVRÉE ET ÉMAILLÉE

BVAIRT DIECOIRATÏÏF

MARINOT, PEINTRE VERRIER A PROPOS DE L'EXPOSITION DE LA GALERIE HÉBRARD LART du verrier tient d'abord du métier de

l'artisan, mais le soin qu'apporte l'artisan à bien exécuter une chose ne suppose-t-elle pas une sensibilité ? L'anxiété qu'il éprouve d'une réussite parfaite, le scrupule avec lequel il choisit son sable, son fondant, nettoie ses creusets, le pour et le contre qui se disputent son esprit pendant qu'il se décide à tels matériaux et non à tels autres, le regard inquiet dont il examine le verre fondu, n'est-ce pas autant d'émotions ? Il veut la blancheur, la finesse, la pureté du grain, et c'est comme s'il rêvait d'immobiliser l'eau pure, transparente, d'arrêter avec une baguette un ruisseau qui court et de le transformer, par le sortilège de ce geste magique, en hanap, en lampe, en aiguière, en toutes sortes d'objets remplis de clartés mystérieuses, vacillantes, et soumis à de précieuses métamorphoses, selon ce qu'ils contiennent ou reflètent. 4

Est-ce une substance que ce fluide impondérable qui coule entre les doigts, échappe au regard et

change suivant le nuage qui se promène dans le ciel fouetté de bleu, de rose ou de noir... Prendre un long tube et souiller comme un nécromant dans ce liquide et le voir, de même que l'argile sous les doigts du potier assis devant son tour, se gonfler comme un beau fruit mûr au soleil ou s'amincir comme un bouleau blanc dans la clarté printanière, offrir des lèvres goulues ou se hérisser en hippocampe, s'enfler ou s'effiler, jusqu'au moment d'atteindre la forme qui est un arrêt du souffle... Un peu plus,un peu moins de respiration, une volonté ou un renoncement dans la seule fonction qui trahisse la vie, et voilà une panse rebondie, un galbe gracile, quelque chose d'aussi souple,d'aussi fugitifet cependant d'aussi équilibré que les bras nus d'une femme soutenant une amphore, au-dessus des hanches et des jambes fuselées.

i38


MARINOT, PEINTRE VERRIER ne s'agit pas d'une régularité mathématique; l'être vivant le plus beau n'est jamais rigoureusement parfait ; l'on sait que la géométrie n'a rien à voir avec l'art et que même les oeuvres qui Il

donnent l'impressiond'une régularité absolue, par exemple les temples grecs, rie parviennentà l'harmonie, à l'équilibre que par une série de dissymétries, d'inégalités voulues, étudiées et combinées. Et c'est là précisément, dans cette gaucherie, que se manifeste une première fois la personnalité de Marinot, maître verrier... Selon toute évidence, vous reconnaissez dans ses verreries les pocula dont on se servait pour boire, en Grèce, à Rome, en Allemagne, à Venise. C'est tout cela et cependant autre chose. Tout cela, parce qu'il y a certaines formes aussi fatales, aussi éternel les que l'arbre,la maison,l'être humain; parce qu'un verre, comme un meuble, obéit à certaines lois de construction et d'équilibre d'autant plus nécessaires que sa nature est fragile ; parce qu'un vase, depuis toujours, contient du vin, de l'eau ou des parfums ; parce que les usages de l'humanité, en dépit de la mode, ont peu changé dans les besoinsessentiels. Autre chose, parce qu'il y a un certain accord mystérieux entre le dessin du verrier et le pays où il est né, entre celui de CORBEILLE DE FLEURS (Bouteille méplate émaillée)

Prague et le climat de Bohême, entre l'artisan de Murano et les reflets irisés de la lagune, entre le maître barois et le ciel finement gris et tendre de la Champagne ; autre chose, parce qu'il y a un esprit, une race dans la ligne plus ou moins renflée, la proportion, la mesure ; autre chose, parce que les services que l'on demande à un objet procèdent tous du besoin qu'a l'homme de manger, de boire, de se parer, d'habiter une demeure, mais aussi que la façon de manger, de boire, de se parer, d'habiter une demeure diffère et comporte des nuances selon les peuples et les individus. Tandis que les Romains buvaient du vin de Chio dans des lékané, les Allemands dégustent le vin du Rhin dans les rômer et les Français font mousser le Champagne dans des flûtes ; il y a une gourmandise de la vue qui correspond à celle du palais ; elle veut pour les vins à bouquet une forme arrondie, ventrue, d'où le parfum du terroir s'exhale, en traînant comme une vapeur d'ivresse ; et pour les vins pétillants, légers, une forme fragile, fuselée, où le breuvage monte brusquement aux bords comme un ruisseau emprisonné dans une gorge... Le 11 juin 156g, Mohammed-pacha, le grand vizir de Constantinople, prie l'ambassadeur de Venise, Marc-Antoine Barbara, de faire exécuter à Murano

CORBEILLE DE FRUITS (Bouteille méplate en verre blanc et bleu décoré d'émail)

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L'ART ET LES ARTISTES

neuf cents lampes de mosquée dont il donne le même est capable de répandre dans nos appardessin... Qu'elles planent ou qu'elles soient posées, tements ces effluves mystérieux des lampes arabes le profil évasé demeure correct, harmonieux ; ce qui dans les mosquées... Et voilà cependant un lustre passe à travers le cristal émaillé comme à travers moderne, électrique, dont le charme n'est pas un un grillage métallique, c'est une clarté mystérieuse, pastiche et dont l'utilité s'adapte à une force nouconforme à l'esprit du Koran. Dieu est la lumière velle... Poussé par une logique naturelle, par un des deux sur la terre. Cette lumière est comme un instinct sûr, Marinot voudrait faire de cette subfoyer où se trouve un flambeau, un flambeau placé stance non seulement ce qui s'impose comme dans un cristal, cristal semblable à une étoile devant être en verre, flacons, gobelets à boire, brillante. Et cependant, à la même époque, les lustres, mais encore des choses sans usage spécial; mêmes ouvriers de Murano imaginent le lustre ainsi, remarquant la délicatesse prodigieuse que qui, le jour, égayé prend un calice l'appartement de Venise posé sur comme une staun cabinet d'ébèlactique ciselée, ne, et combien la claire et joyeuse transparence de l'un fait valoir la et, le soir, rayonne doucement commassivité luisante de l'autre, il méme, une grande fleur suspendue dite un vase terminé par un couau plafond, sans reflet discordant, vercleetapportant sans contrarier la un léger étage de vue des panneaux verre à l'architecet des autres obture d'un meujets. Mais on a ble... remplacé les bouMême en étugies par l'électridiantles exemples cité. Nos organes de la Bohême, de visuels n'ont pas l'Allemagne, de l'Orient et de Veencore eu le temps de s'adapter à ce nise, même en cherchantlaforme nouveau foyer; quelques décoraqui paraît cepenteurs ont eu l'idée dant relever des excellente de dirihabitudes d'un atelier plus que de ger les faisceaux lumineux sur un l'invention d'un plan de clarté,d'où artiste, il trouve RAISINS COUPE ET EMAILLEE GIVREE — ils se réfléchiiraient le moyen d'être (Le givre est obtenu par des bains d'acide alternés avec des repollissages) dans la salle; les personnel. Affaire rayons incandescents, désormais invisibles, se de goût ; il faut se tenir à égale distance de l'Allerépandent par diffusion, et c'est à propos de leur magne et de Venise, éviter la lourdeur de l'une ou violence apaisée que l'on pourrait reprendre pré- l'excessive fragilité de l'autre; toute l'histoire de cisément cette expression désuète qu'on lit dans notre goût français n'est-elle pas dans cet équilibre? les vieux romans : la pièce baignait dans une douce Voici maintenant que l'objet existe dans sa clarté. Marinot d'appliquer ce principe à un lustre forme : il s'agit de le décorer. Alors vraiment le dont la coupe de cristal émaillé enferme le foyer métier qui le crée va devenir, suivant la belle lumineux et se suspend au plafond par des chaînes expression du sénat de Venise, ars tant nobilis, de pastilles qui rappellent chacune, par la couleur, et l'artisan un gentilhomme méritant ses lettres une nuance de la coupe. Ces pastilles rappellent les de noblesse. La coupe, l'aiguière ou la buire ont larges boutons que les caravanes de Venise trans- atteint leur galbe, elles existent par le délicat portaient jusqu'au coeur de la Chine et que les profil, par la lumière où on les place ; elles mandarins attachaient à leur tunique de soie par reflètent le monde extérieur, tremblent des mêmes un cordon rose ou vert pistache. La coupe elle- émotions, et le jour passe en elles comme un I4O


MARINOT, PEINTRE VERRIER nuage sur un lac; leur substance pure se colore parfois vaguement ; ou à peine raffinée, elle contient des bulles d'air nombreuses qui sont un souvenir de son état vivant de fusion ; ou bien encore, attaquée par l'acide, elle subit une sorte de repolissage et prend l'aspect d'une fenêtre couverte de givre, d'un bloc de glace fondante; mais l'artisan seul, obéissant à des hasards ou à des pratiques d'atelier, aurait pu réaliser cette chose dont la beauté est en quelque sorte passive. Marinot se propose de mettre en valeur par un ornement ses qualités d'éclat et de limpidité. Dangereuse entreprise ! Ajouter à un charmesubtil ? on risque le dissiper, de même qu'en fixant un pastel, on en ruine la fragilité... Le regard traverse une première nappe transparente pour en atteindre une seconde, les lignes du décor peuvent se confondre; sans compter les hasards du feu ! On dessine sur la panse, aux couleurs vitrifiables, un ornement, une figure, un paysage ; le champ qu'enferme ce linéament, on le couvre avec de l'émail. Mais la poudre d'émail est un cristal coloré par des oxydes métalliques, par conséquent plus fusible que le verre; la cuisson doit donc amener l'émail à la fusion tandis que le support verre est seulement amolli ; d'où cuissons répétées PAYSAGE

(Bouteille verre blanc émaillé)

LE BOUQUET DE FETE

(Flacon à parfum

Verre blanc émaillé)

pour incorporer l'émail au verre, et d'autant plus difficiles que la gamme de cou leurs est plus étendue. J'insiste sur ces difficultés d'exécution, non pas que je croie que l'art se doit réduire à une virtuosité un peu vaine, mais afin de montrer qu'il obéit à certaines expériences, à un certain fatalisme technique et, pourquoi ne pas le dire, à certains hasards. C'est par hasard, dans des ateliers, que l'on a découvert des procédés nouveaux qui ont fondé la gloire de toute une école. C'est par une rencontre de fortune que Schvanhard de Nuremberg a imaginé la combinaison des dessins en clair sur un fond mat : il avait laissé tomber une goutte d'acide sur ses lunettes ! De même, c'est en essayant de tailler le verre de Venise, importé en Bohême, ou de le graver profondément, que les ouvriers de Prague reconnurent l'impossibilité de le décorer comme ils l'entendaient, qu'ils eurent l'idée de chercher une matière plus résistante, plus épaisse, et furent amenés aux formes plus lourdes, plus solides qui caractérisent le style bohémien. Marinot, lui, veut aviver la transparence et l'éclat du verre par l'opposition de la couleur et des opacités relatives aux différents émaux. Voilà donc un artiste convaincu de l'excellence de la I4I


L'ART ET LES ARTISTES raissent autrement, dans la réalité. Nos regards demandent plus de clartés, plus de couleurs. Marinot, qui a exposé au Salon d'Automne, aime la couleur; il désire une gamme plus étendue — d'où des cuissons plus délicates, des difficultés

matière qu'il emploie, et décidé à en affirmer, non à en dissimuler les qualités essentielles. Mais en demeurant traditionnel, il ne veut pas que son décor soit un pastiche de la Renaissance, un rinceau d'école, une figure faussement naïve,

VASE EN VERRE MALFIN

(Verre non ralliné contenant de grosses bulles d'air

l'illustration d'une devise de mirliton. Il sera de son temps, personnel, non pas en recherchant l'anormal, l'hallucinant, mais en exprimant avec sa sensibilité des spectacles éternels. Une fleur, une maisonnette, une branche, on voit cela sans doute sur des verreries anciennes; à nous, elles appa-

— Décor

émaillé)

plus grandes —; mais il arrive ainsi à satisfaire le goût particulier que nous avons pour la nature, dans le sentiment même où nous sommes de cette nature. Si bien que ceux qui savent les secrets de la matière, apprécient en ces oeuvres la science du verrier, et que les autres, par surcroît, y rencontrent

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MARINOT, PEINTRE VERRIER des correspondances subtiles et l'évocation harmonieuse des paysages de France. Sa verrerie, saine et gaie à l'oeil, donne une impression candide. Pimpante comme une fraîche aquarelle, elle éclate et jaillit dans la lumière ainsi qu'une fleur simple au-dessus d'un ruisseau clair; le blanc du cristal se ponctue d'or comme si c'étaient des boules de mimosa ou des «gouttes de sang». Un oiseau bleu, cet oiseau qui existe, mais que nous ne savons pas toujours voir, passe dans le ciel gris pommelé; il se perche près d'un rideau blanc gonflé par le vent qui entre par la fenêtre ouverte; et le cristal autour de ces choses fera le tremblement de l'air au tour de leurs formes. Le merle noir à bec jaune vient sau-

tiller de compagnie avec le merle blanc, aux flancs d'un vase, pour picoter les grains rouges du sorbier ou se désaltérer à l'eau de la fontaine, en laissant au verre la marque de leurs pattes étoilées. Un envol dans le cristal ensoleillé, du rêve sur de la réalité, des ciels sur un gobelet, un goût modeste et exquis, la poésie des simples. Une bouteille s'enchâsse dans une sorte de palissade ; des guirlandes s'appuient à ce tuteur ; le gazon dru se parsème de violettes, de boutons d'or, de myosotis et de pâquerettes : Primavère a secoué son tablier sur l'eau bleue des verreries, à moins qu'elle n'ait lancé en coup de vent la tisane des quatre fleurs.

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LE MOIS ARTISTIQUE NOTRE numéro spécial d'avril, entièrement consacré à Rodin, ne renfermaitpas de Mois artistique. Aussi résumerons-nous, dans la présente chronique, les expositions saillantes des deux mois écoulés. 22e EXPOSITIONDES ORIENTALISTESFRAXÇAis(Grand

Si la présentation des toiles de l'Ecole de Calcutta a été le «clou» de cette Exposition, il n'en est pas moins vrai que de tous les Salons des Orientalistes français, celui-là a été le plus brillant et le plus réussi, tant par la qualité que par la variété des envois. Dans la très substantielle étude publiée ici même, en octobre dernier, sur la Peinture en ExtrêmeOrient, et formant un numéro spécial, M. le mar-

Palais, avenue d'Antin).

Bernard ; la très riche collection de notations hindoues, chinoises et japonaises de M. Henri Le Riche ; la non moins riche collection de toiles espagnoles des deux frères Zubiaurre ; les belles visions vénitiennes de Mmo Georgette Agutte ; les vivants pastels de femmes algériennes de M. Henry Estienne ; la mystérieuse Angkor de M. F. de Marliave; les scènes marocaines, pleines de mouvement, de Miss Grâce Ravlin; le Crépuscule à . Tahaa et Pêcheur sur le récif de Corail, d'un coloris flamboyant, de M. Octave Morillot; enfin, les remarquables toiles que M. Philippe Mourani a rapportées de son dernier voyage en Syrie et en Egypte. Que d'envois encore à citer, mais que le peu d'espace m'oblige à ne pas détailler: ceux de MM. Laurent-Gsell, Le Goût-Gérard, Vasquez-Diaz, J. Taupin, André Suréda, Maurice Romberg, Lévy-Dhurmer, Elly Krieg, Edmond Dulac, Dagnac-Rivière,Dabat, François Pascal, L. Gillot et Mmes Hilda Rix, Anna Morstadt et Erna Hoppe. Les quatre gravures sur bois de M. Jules Migonney méritent une mention spéciale. Spéciales également à décerner les mentions aux sculptures de MM. Bugatti, Gardet, Gaudissart, Mulot,

quis de Tressan finissait ainsi la partie de son travail consacrée à la Peinture Indo-Musalmane : « Pour terminer cette trop rapide analyse, nous nous faisons un devoir de rappeler les tentatives très heureuses faites de nos jours par M. Tagore et ses disciples pour rendre à l'Inde une peinture nationale inspirée des anciennes épopées. Tout en remontant aux origines et en conservant le goût des couleurs claires, des études de lumière et des transparences, celle-ci s'est trouvée quelque peu Poisson, Perrault-Harry, Tarrit, Landowsky, influencée par les éléments étrangers et ne néglige D. Bacqué et A. de Manneville. EXPOSITION G. AGUTTE (Mme MARCEL SEMBAT) pas un certain acquit dû à l'influence européenne.» On ne peut faire plus juste critique des oeuvres (Galerie Bernheim jeune et Cie, i5, rue Richede l'Ecole de Calcutta exposées au Salon. J'ajou- panse). — Je crois n'être pas loin de la vérité en terai qu'à l'influence européenne, visible dans la certifiant que la série d'essais de peinture à fresque plupart de ces oeuvres, se joignent souvent les in- sur panneaux de fibro-ciment, commencée par fluences persane et japonaise. Cela, toutefois, sans Mme. Agutte il y a quatre ans, et qui aboutit la moindre imitation servile. Grâce à un sens aujourd'hui à la présentation d'une frise ordonnée extraordinaire d'assimilation qui laisse aux oeuvres de plusieurs mètres de long, ouvre de vastes toute leur originalité, ces peintres sont parvenus à horizons à l'art décoratif et que, dans un avenir posséder un art façonné par leur race à l'image prochain, elle donnera sûrement une direction de leur génie. nouvelle à cet art. Aussi devons-nous savoir gré à l'artiste de talent, Composée de dix-huit tablettes, cette frise, desM"e Andrée Karpelès, qui expose elle-même de tinée à la décoration d'une pièce chez M. et très belles peintures exécutées aux Indes, d'avoir Mm0 Henri Turot, représente des jeunes femmes découvert et amené chez nous l'Ecole de Calcutta dansant, jouant, faisant de la musique (il y a et de nous avoir révélé Tagore et ses disciples, cinquante-trois personnages). Et ce sont des voiles Nunda Lall Bosc, 0. G. Gangouly, Haldar, Mo- blancs, bleus et roses, des voiles noirs, rouges et youmdar, Prosad et Venkatappa. verts drapant, légers, aériens, la nudité des corps Quant au Salon des Orientalistes proprement et de gracieux gestes. C'est frais, transparent et, dit, il fourmille de bons envois : c'est Fillettes de plus, durable et solide. revenant du Jardin et La Femme répudiée, où Voilà la véritable fresque à la portée de tous. M. E. Dinet affirme une fois de plus sa maîtrise L'artiste la pourra peindre à l'aise dans son atelier, habituelle; c'est la forte série des peintures algé- établissant en autant de panneaux fragmentaires riennes de M. Maxime Maufra ; le Portraitd'Ar- qu'il voudra le sujet de sa décoration. mène Ohanian (en danseuse persane) de M. Emile Je ne m'attarderai pas aux superbes fleurs de 144


LE MOIS ARTISTIQUE l'artiste. Mais le moyen de passer sous silence son Vase de capucines, véritable symphonie de vert, de bleu, d'orange et de rose, et ses Scabieuses dans un pot de Methey sur un fond jaune d'or d'un effet très osé, mais des plus réussis. EXPOSITION DE FYZEE-RAHAMIN(Galeries Georges

Petit, 8, rue de Sèçe). — Quelques jours après

l'ouverture de l'Exposition de l'Ecole de Calcutta, l'artiste hindou Fyzee-Rahamin, peintre officiel du Maharaja Gaekwar de Baroda, nous conviait à l'exposition de son oeuvre. Quoique rappelant la technique des miniaturistes indo-persans, sa manière se ressent de l'influence européenne : à l'encontre des peintres iraniens, la perspective y est observée. De plus, des recherches modernistes soulignées d'or et nuancées d'argent donnent aux sujets hiératiques et indigènes un cachet des plus personnels. La série des douze aquarelles sur « des ' mélodies classiques et religieuses », et celles de La Naissance de Lakshmi, de la Scène de printemps dans un jardin et de Gui Mohurs en pleine floraison, font montre d'un art sobre et riche à la fois, précieux et léger, où la pureté du dessin s'allie à la délicatesse du coloris. PREMIÈRE EXPOSITION DES PASTELLISTES FRANÇAIS

{Galeries Georges Petit, 8, rue de Sè^e). — Du fait de la démission d'un tiers de ses membres, la Société des Pastellistes qui comptait, déjà, plus de trente ans d'existence s'était, dernièrement, dissoute. Elle ne tarda pas, toutefois, à se reconstituer sous la présidence d'honneur de son ancien président, M. Albert Besnard, directeur de l'Académie de France à Rome. La première manifestation à laquelle nous convie la nouvelle Société des Pastellistes Français est une des plus intéressantes qu'il

nous ait été donné de voir. Elle est absolument parfaite et l'on ne saurait trop louer le goût exquis qui a présidé au choix des oeuvres exposées. Aussi fait-elle événement et l'élite de la société parisienne s'y donne-t-elle rendez-vous chaque jour. J'aurais voulu longuement parler de chacun de ces pastels, car tous sont de premier ordre et concourent à l'impression de haute tenue de l'ensemble. Mais le moyen avec le peu de place dont je dispose! Je tiens, toutefois, à citer les artistes ayant pris part à cette belle Exposition et que le très distingué président Henri Gervex a, si heureusement, groupés autour de lui. Ce sont MM. Baschet, Cormon, Dagnan-Bouveret,Flameng, L-P. Laurens et Lhermitte, de l'Institut, et MM. Billotte,Calbet, Cottet, Dauchez, Dumont, Abel Faivre, Forain, René r Gilbert, Guirand de Scevola, Léandre, Le Sidaner, Loup, Luigini, René Ménard, Montenard, Muenier, Prinet, Thevenot et Zakarian.

EXPOSITION D'AQUARELLES ET DE PASTELS D'EMILE APPAY (Galeries Georges Petit, 8, rue de Sè$e). —

Ce qui caractérise surtout cette oeuvre, c'est l'étude profonde que l'artiste a faite de la mer. Rarement les reflets dans l'eau ont été aussi merveilleusement rendus. Qu'il nous convie en Normandie ou en

Provence, nous voyons partout « se mouvoir » l'onde transparente, reflétant, ainsi qu'en un miroir, ici l'aube qui point, comme dans La Seine à Saint-Pierre-du-Vouvray,\k\zmidi rayonnant, comme dans La Seine près Vernon, plus loin, le soir qui tombe, comme dans La Seine à Vétheuil, enfin la nuit mystérieuse, comme dans cette magistrale Riva, encadrant dans de claires ombres une eau dormante tout argentée. EXPOSITION MARIE-PAULE CARPENTIER (Galeries Georges Petit, 8, rue de Sè%e). — Encore des aquarelles, traitées, toutefois, d'une manière toute autre. Visant à l'effet décoratif, M1Ie Carpentier a la vision large et ne s'attarde aux détails que tant qu'ils peuvent faire valoir cet effet. Elle aime, il est vrai, la couleur pour la couleur, mais la palette, semble-t-il, n'existe, à ses yeux, que pour traduire une sensation. Aussi ne se contente-t-elle pas de copier, sans discernement, toutes les beautés offertes par la nature, mais cherche-t-elle dans cette nature le décor qui reflète le mieux sa vision ; et plus l'harmonie est intime entre ce décor et cette vision, plus l'effet est surprenant dans l'oeuvre réalisée, tels ces Marbres à effet rouge et ces Marbres à effet vert, telle cette Grille du Trianon, un accord magistral de bleu, de noir et de jaune, tels enfin ces Pins au soleil, étirant leurs branches sombres dans un poudroiement d'or. EXPOSITION DES OEUVRES DE E. VILLON (Galeries Georges Petit, 8, rue de Sè%e). — Dessin précis, couleur vibrante, telles sont les qualités maîtresses de cet artiste impeccable qui a poussé ses procédés de tons et de transparences aussi loin qu'il l'est permis dans l'art si délicat de l'aquarelle. Les quatre-vingt-sept oeuvres qu'il expose témoignent toutes d'une maîtrise assurée voisine de la perfection. Qu'il nous fasse voir Venise ou la Bretagne, la Haute-Savoie ou le lac Léman, nous y remarquons la même vision juste, le même amour profond de la Nature. Parmi les aquarelles qui ont retenu plus particulièrementnotre attention, nous citerons : Lyon, effet du soir, et Bord de Saône, effet de nuit, d'une pénétrante mélancolie; Canal de Venise et Palais de marbre à Venise, dont on ne se lasse pas d'admirer les reflets ; le Dôme vert, étonnant avec les maisons jaunes et rouges qu'il surmonte, et surtout La Maison rouge (Venise), d'une merveilleuse rutilance.

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L'ART ET LES ARTISTES PREMIÈRE EXPOSITION DE « LA BRETAGNE ARTIS-

» (Galerie Guérault, 3, rue Roquépine). — Pour inaugurer sa Galerie — une des plus belles

TIQUE

de Paris — M. Guérault semble s'être fait un patriotique devoir — étant breton — d'offrir l'hospitalité à la Première Exposition de « la Bretagne artistique ». Bien lui en a pris. M. Jacquier, soussecrétaire d'Etat aux Beaux-Arts, a tenu à assister à l'ouverture de ce Salon, encourageant ainsi, par sa présence, les efforts artistiques de la nouvelle Société. Reçu par le Comité de l'Exposition et par un groupe important de parlementaires bretons, parmi lesquels MM. Le Hérissé, sénateur, Cloarec, Garreau, Surcouf, Brard, Lamy, Deschamps, Guernier, du Halgouet, députés, etc., le ministre a vivement félicité les artistes et les organisateurs de cette belle manifestation d'art. Quoiqu'il manque à la liste des adhérents de la première heure plus d'un nom qu'on rencontrera, sans doute, l'an prochain, l'Exposition a eu un plein succès. C'est qu'il passait sur ce Salon comme un souffle de jeunesse, d'ardeur et de foi dans l'art. On y sentait, chez tous les exposants, malgré parfois quelque gaucherie, une grande sincérité et la constante préoccupation d'affirmer l'existence de l'art armoricain. M. Maxime Maufra, qu'on ne saurait trop louer d'avoir pris part à cette manifestation, occupait la place d'honneur avec deux toiles maîtresses : Le Port de Goulphar (à Belle-Ile) et la Route Ombragée (Bretagne) ; puis venaient Vase de cuivre et Effetde glace, où M. PierreAubin nous fait voir son entente dans l'harmonie des couleurs vives ; une curieuse Vieille Femme de Gouarec de Marcellin Botrel ; une intéressante Bretonne de M. Charles Billard; une Marine de M. Eugène Chapleau, traitée à la manière décorative ; Souvenir d'Espagne, Fleurs et Fruits de M,Ie Magdeleine Dayot, qui expose aussi un Coin deferme bretonne d'un accent de véritétrès grande; les Marines de M. Charles Fédry, qui excelle à rendre les brumes matinales ; Les Barques et Les Pins, d'une belle compréhension de la Nature, de M. Edmond Letellier ; un beau Portrait d'Abbé de M. Em. Fougerat, et les envois de MM. P. Cadre, F. Renaud, Ch. Nitsch, G. Serrée de Kervily, A. Herviault, A. Fraye et G. Giraud. Pour la SCULPTURE, citons: La Rieuse, en marbre rose, de M. Louis Doré, un petit chef-d'oeuvre de grâce et d'exécution, acheté par la ville de Rennes; Après le Bain (marbre), Commérages (bronze), et surtout un Buste de Bretonne en bronze, de M. Louis Nicot, acheté par l'Etat pour le Musée de Rennes; Fra Angelico de M. J. Boucher; Vieille Femme de M. Armel Beaufils ; Fillette assise de 146

M.Pierre Lenoir, et les envois de MM. A. Bourget, E. Guérin, E. Robert et F. Renaud. Intéressante aussi la section GRAVURE, OÙ nous avons admiré les Eaux-fortes et les Dessins de M. R. Pinard, les Etudes de M. A. Herviault, les vives aquarelles de M. L. Nicot, et surtout celles très décoratives que M. Ernest Guérin consacre aux Légendes et Poésies de la Bretagne. Quatre Etudes et projets d'ARCHiTECTURE de M. Pierre Régnault terminaient cette très intéressante exposition, où nous avons pris plaisir à constater le bel épanouissement de talents robustes et neufs. EXPOSITION DE PEINTURE ET SCULPTURE (Galerie Montaigne, i3, avenue Montaigne). — Peu d'oeuvres à cette Exposition, mais toutes de rare qualité. Douze Effets de neige de M. Charreton, aussi variés que réussis ; douze belles Fleurs de M. Raymond Woog; Vieille Femme et La Rencontre, d'un art sobre, de M. W. Laparra ; Paons, le Nid et la Poupée japonaise, très en lumière, de M. Guillonnet; quinze envois, parmi lesquels Essayage, le Chapeau à la rose et le Chapeau noir, curieusement jolis, de M. Renaudot ; et enfin vingt envois, parmi lesquels La Carmen, la Gitane qui chante, Gitane à l'éventail et Le Rire de la Gitane, enlevés de verve, de Mm 0 J. Beaubois de Montoriol, que L'Art et les Artistes présentera prochainement à ses lecteurs dans une étude spéciale. N'oublions pas l'unique exposant sculpteur, M. F. David, dont le bronze : Un Violoniste, est assez bien venu. EXPOSITION DRESA (Galerie E. Druei). — Une évocation surprenante du dix-huitième siècle galant, coquet, capiteux, voilà ce que nous offre cette très jolie et très artistique exposition. Chacune de ces aquarelles semble être le commentaire d'une page de Lesage et de Crébillon, de Laclos et de la Bretonne. C'est charmant, c'est délicieux. Et tout cela traité avec esprit, d'un dessin léger, mais précis, d'une palette tendre et pimpante à la fois. L'on sort de là, ravi, en récitant des vers de Verlaine et en se disant que M. Dresa est, sans doute, le petit-neveu d'Eisen et de Gravelot. EXPOSITION RENÉ SEYSSAUD (Galerie Paul Rosen. berg, 21, rue La Boétie). — Rarement plus rapides progrès ont été accomplis par un artiste, que ceux de M. René Seyssaud. Son exposition fait voir aussi combien ils sont magnifiques. Ses campagnes ensoleillées de Saint-Chamas, ses intérieurs provençaux avec figures, ses oliviers puissants, ses roches rugueuses, toutes compositions de haut style, témoignent de la pleine possession d'un talent débordant de fougue et de véhémence.


LE MOIS ARTISTIQUE EXPOSITION PIERRE BERTRAND (Galerie Devambe^,

amour, les leçons reçues devant l'immensité. 43, boulevardMalesherbes).— M. Pierre Bertrand Parmi ses soixante envois, nous avons relevé tout est surtout un peintre de marines. Breton, il aime particulièrement L'Entrée du Port, Les Thoniers; la mer, aux bords de laquelle il a passé" son Les Filets Bleus et les trois toiles: Reflets et transenfance. Aussi « la Gueuse » n'a-t-elle pas de parences, Reflets du couchant et Reflets nocturnes, secrets pour lui : elle lui a laissé surprendre ses reproduisant tour à tour l'Océan dans les feux du aspects multiples et changeants, ses transparences midi, les flammes du couchant, les ombres de la et ses reflets, le bleu turquoise de ses sérénités, le nuit, oeuvres puissantes et originales qui classent vert noirâtre de ses colères. Et l'artiste a traduit leur auteur parmi les meilleurs peintres de la mer. sincèrement, fidèlement, avec émotion et avec A. T.

MEMENTO DES EXPOSITIONS Palais des Arts Décoratifs, Pavillon de Marsan, Palais du Louvre. — ix' SALON DES ARTISTES DÉCORATEURS. Musée Galliéra, 10, rue Pierre-Charron. — EXPOSITION GÉNÉRALE D'ART APPLIQUÉ.

Galeries Georges Petit, 8, rue de Sèze.

Exposition de

la SOCIÉTÉ NOUVELLE. — Exposition EMILE APPAY (Aqua-

MAILLAUD. — Exposition JEAN LEFORT. DE NAGY. — Exposition J.-M. MICHEL CAZIN

relles).— Exposition

Exposition (Voyage en Flandre et Picardie).— Exposition A.-E.GUMERY. Exposition NICOLET. — — Exposition MAURICE CHABAS. — Exposition BRASS. — Exposition HENRI JOURDAIN. — Exposition COMMUMAL. — Exposition GALLAND. Galerie La Boétie, 64 bis, rue La 3oétie. — Exposition de PIANOS D'ART de la MAISON PLEYEL. — 4' SALON DE LA

SOCIÉTÉ DES DESSINATEURS HUMORISTIQUES.

Galerie Man\i, Joyant, i5, rue de la Ville-FEvêque. — EXPOSITION D'ART DÉCORATIF. — Exposition rétrospective d'oeuvres de BERTHE MORISOT. — Exposition rétrospective de l'oeuvre de

EUGÈNE VIALA.

Galerie Guérault,

3,

rue Roquépine. — PREMIÈRE EXPO-

BRETAGNE ARTISTIQUE ». — Exposition JEANJULIEN LEMORD;INT (Plafond du Théâtre Municipal de SITION

de « LA

Galerie Devambeç, 43, boulevard Malesherbes. — Exposition PIERRE BERTRAND. — Exposition ANDRÉ DEVAMBEZ. — Exposition E. VAN SAANEN-ALGI (Dessins, études de danses). — Expositions de JEAN-PAULALAUX (Aquarelles) et

PIERRE DE COUTOULY (Sculptures). — 4' Exposition de la SOCIÉTÉ « L'ACANTHE ». — Expositions PAUL-FRANZ NAMUR (Peinture, eaux-fortes, dessins et sculpture) et MADELEINEP.-F. NAMUR (Fleurs).

de

Galerie E. Druet, 20, rue Royale. — Exposition Drésa.—

Exposition FRANCISJOURDAIN. — Exposition PIERRE LAPRADE. Exposition du 3' GROUPE, composé de MM. CHARLES CAMOIN, OTHON FRIESZ, FRANCIS JOURDAIN, CHARLES LACOSTE, LÉON LEHMANN, HENRI MANGUIN, ALBERT MARQUET, RAOUL DE MATHAN, ANDRÉ METHEY et J. PUY. — Invités : JACQUES BLOT, EDITHA DE MAYER. — Exposition FRANCISVALLOTTON.

PACO DURRIO

(Céramiques).

Galerie J. Allard et C" « Les Maîtres Modernes », 20, rue des Capucines. — Exposition CH. COTTET. — Exposition GEORGES BERGES.

— Exposition LUCIEN JONAS.

Galerie J. Chaîne et Simonson, 19, rue Caumartin. — Exposition du GROUPE : LÉON BARRILLOT, VICTOR GILBERT

EDMOND PETITJEAN.

G. D'ESPAGNAT, J.-L. FORAIN, LOUISE HERVIEU, LOUIS LEGRAND, G. LE MEILLEUR, BERNARD NAUDIN, STEINLEN,

Rennes).

Galerie Paul Rosenberg, 21, rue La Boétie.—Exposition SEYSSAUD. — Expositions ALFRED LOMBARD (Peintures) et

Expositions MAURICE PERRONNET (Aquarelles et pastels) et L. BRAQUAVAL(Etudes de ciels).— Exposition HARRY VAN DER WEYDEN. — Exposition GEORGE SHERINGIIAM (Eventails et panneaux décoratifs peints sur soie). — Exposition d'un « GROUPE DE PEINTRES BELGES ». Galerie A. M. Reillinger, 12, rue La Boétie. — Première Exposition des PEINTRES DE LA NEIGE (Peintures, aquarelles, eaux-fortes).— Expositionannuelle de la Société «Estampes et dessins ». Galerie Bernheim jeune et C", i5, rue Richepanse. — Exposition EDOUARD ARCHINARD. — Exposition EVA GONy ZALES. — Exposition LUCIE DELARUE-MARDRUS. Galerie Marcel Bernheim, 2 bis, rue Caumartin. — Exposition GEORGES SOUILLET. — Premier Salon International de la GRAVURE ORIGINALE en noir et en couleurs. — Exposition Louis BUREAU. Galerie Haussmann, 29, rue La Boétie. — Exposition HENRY GROSJEAN (Le Jura et La Bresse). Galerie J. Grandhomme, 40, rue des Saints-Pères. — Exposition de 49 dessins de L.-E. COLIN, PAUL DELTOMBE,

et

URBAIN et P.-S. VIBERT. — GROUX. DE

Exposition de prtstels de

HENRY

Galeries Charles Hessèle, 16, rue Balzac. — Exposition GEORGES JEANNIOT (Dessins et aquarelles). — Exposition de

«LES INTIMISTES».— Exposition de «LES PEINTRES — Exposition de « LES PEINTRES

DE

NU».

DE PARIS ».

Galerie Montaigne, Palais-Théâtre des Champs-Elysées. —

Exposition

HANS EKEGARDH.

Galerie Max Rodrigues,

Faubourg Saint-Honoré. et GEORGES DE TRAZ (Pein-

172,

— Exposition WILLIAM MULLER

tures et eaux-fortes). Galerie Choiseul, y3, Passage Choiseul. — Exposition de tableaux et de dessins sur « MONTMARTRE ET LA VIE MONTMARTROISE».

Galerie Edmond Sagot, 3g bis, rue de Chateaudun. — Exposition de Nouvelles Peintures et Gravures de AUGUSTE LEPERE.

Cercle de la Librairie, 117, boulevard Saint-Germain.— 17* Exposition de la SOCIÉTÉ DES PEINTRES DE MONTAGNE. Galerie Louis-le-Grand,32, rue Louis-le-Grand. — Exposition JACQUES BRISSAUD (Peintures, aquarelles, dessins). — Expositions de peintures ALCIDE LE BEAU (Tétralogie, Parsifal) et de peintures et pastels de ANDRÉ SINET.

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L'ART ET LES ARTISTES Galerie J. Moleux, 6S, boulevard Malhesherbes. — Exposition MAURICE TESTARD. — Expositions L. CAMARROQUE et EUGÈNE HANRIOT (Algérie et Tunisie. Peinture et dessins). Galerie de la Maison d'Art septentrionale, g, rue Dupuytren. — Exposition YVONNE DETRAUX (Etudes de Bretagne. Aquarelles et peintures). Galerie de Valcourt, 35, rue Li Boétie. — Exposition

(Camaïeux). Galerie Weil, 25, Rue Victor-Masse. — Exposition

DÉPARTEMENTS Reims, Galerie Mars Antony. — 2'

BEAUX-ARTS. — Exposition ANDRÉ WILDER. — BLOOMFIELD. — Exposition BONFILS.

M. RIVERA.

Galerie G.Manoury, 3g, rue Boissy-d'Anglas.—Exposition d'un GROUPE D'ARTISTES RÉMOIS composé de M'" MADELEINE LACOURT, et MM. PAUL BOCQUET, ERNEST BRISSET, PIERRE CIIARBONNEAUX,PIERRE JOURDAIN et GUSTAVE PIERRE.

Galerie Helbronner, 53, rue Condorcet. — Exposition

d'oeuvres de

GINO BALDO, ANSELME BUCCI, AN. DESLIGNÈRES, ROGER PARENT, H. Rioux, DANIEL VIAU et LÉON-JOHN WASLEY.

Galerie de Flagny, 25, rue de La Tour. — Exposition de dessins de CIOLKOWSKI. Villa des Arts, i5, rue Hégésippe-Moreau. — Exposition PAUL DE LASSENCE.

Salons du Cercle Berihelot, 19, boulevard Saint-Michel. CAMARA(Dessins,aquarelles,tableaux, — Exposition LÉAL DA pastels et paysages du Portugal). Galerie d'Astorg, 29, rue d'Astorg. — Expositions d'aquarelles de WILLIAM THORNLEY. Galerie Charles Malpel, i5, rue Montaigne. — Exposition des peintures de JANE et d'AuGUSTE ROUQUET et des gravures sur bois d'AcmLLE ROUQUET. Quai d'Orsay. — 3o' Exposition annuelle de la SOCIÉTÉ DES ARTISTES INDÉPENDANTS.

Exposition

Rouen, Salles du Musée de Peinture. — 4" Exposition de

la SOCIÉTÉ DES

ARTISTES ROUENNAIS.

ÉTRANGER Londres. — The Grafton Galleries : Exposition des

MOREL DE TANGRY DIEGO

SALON ANNUEL DES

ANCiEns MAÎTRES ESPAGNOLS.

Gênes. — EXPOSITION COLONIALE. San-Remo, Casino Municipal. — Exposition de peintures de FAUSTO ZONARO, peintre de l'ex-sultan Abdul-Hamid (Orient et Côte d'Azur). Tolède, Musée du Gréco. — Exposition de tableaux à l'occasion du IIP centenaire du peintre. Lausanne, Salon Biedennann, 3, rue Pichard. — Exposition de peintures de Gtov. GIACOMETTI et A. HER.MENJAT et de quelques sculptures de RODO NIEDERHAUSEN. Etats-Unis d'Amérique. — Cincinnati.—A l'Art Muséum «Eden Parle». — Exposition rétrospective d'oeuvres de JOHN CONSTABLE (Peintures et aquarelles) et de quelques toiles

de J.-M.-W. TURNER, RICHARD PARKER,

BONINGTON et DAVID

Cox. — Exposition MARTHA WALTER (Peintures). — Exposition de sculptures de C.-J. BAMHORN de Cincinnati. — Exposition HENRY REUTERDAIIL (Peintures, dessins et pastels). — Exposition de toiles CUBISTES, FUTURISTES, etc. inspirées par les nouvelles tendances.— Exposition LÉON BAKST. Etats-Unis d'Amérique. — Pittsburgh. — Carnegie In-

stitute. — Exposition HAROLD KNIGHT et LAURA RNIGHT (Peintures et dessins). — Exposition ALEXANDER HARRISON et BIRGE HARRISON (Peintures).

La Vie Artistique dans la Province Française ANNONAY w TN MUSÉE D'ETHNOGRAPHIE. — Ce n'est point la Poésie *-' seule qui doit porter le deuil du Vieillard de Maillane ! Nous ne nous apercevrons que peu à peu de tout ce dont nous sommes redevables à ce Mainteneur de notre politique traditionnelle, de nos arts, de nos moeurs, de la

vie de nos provinces. N'oublions pas, qu'à côté de son oeuvre lyrique et de sa doctrine félibréenne, .se dresse ce Muséon Arlaten incomparable, qui a été le modèle de toutes les créations analogues. Mistral a mis là toute son âme, le labeur de sa vie entière et jusqu'au dernier sou du

prix Nobel ! L'Etranger suivit l'exemple du Grand Provençal et fonda des musées d'ethnographie. Puis, en France, ce furent tour à tour, les villes de Poitiers, Chambéry, Lyon, Bourg-enBresse et Meximieux. Dans notre seul Dauphiné : Grenoble, Bourgoin, Crémieux, Barcelonnette, Buis-les-Baronnies, Gap et Briançon ont ouvert de ces musées locaux. Aujourd'hui, le Haut-Vivarais veut recueillir aussi les reliques précieuses de son histoire et de ses coutumes.

Déjà les villes d'Aubenas, de Tournon et de Serrières ont des collections particulières fort curieuses. Mais c'est à Annonay qu'il conviendrait de rassembler l'essentiel de ce trésor. M. César Filhol, dans une série d'articles parus à La Galette d'Annonay, mène une campagne très intéressante dans ce sens. Il rappelle à la municipalité annonéenne

qu'elle possède un local tout indiqué pour établir ce Musée: l'ancienne chapelle Sainte-Marie, « avec ses boiseries murales et son plafond à caissons en bois peint du xvn'siècle ». Le local étant trouvé, les collections pourront être assez rapidement constituées. Toutes les bonnes volontés seront appelées à la rescousse. On fera la mobilisation des amants de la montagne vivaroise et du rivage rhodanien. Ici d'ailleurs, nous suivrons avec intérêt — et nous la soutiendrons au besoin — la campagne de M. César Filhol et de ses amis. En attendant la création du Musée d'Ethnographie d'Annonay, nous descendrons la montagne pour nous rendre à Andance, au bord du Rhône. Là, après avoir

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LA VIE ARTISTIQUE DANS LA PROVINCE FRANÇAISE parcouru les ruelles mal pavées du prieuré, nous frapperons à la porte d'une maison délabrée. Le peintre Daniel Némoz nous fera visiter la collection qu'il a constituée, pierre à pierre, rapportant les richesses glanées au hasard de ses courses : des tuiles romaines et des chapitaux qui gisaient sur la colline du Châtelet; un Christ violemment colorié; un vieux tabernacle en bois sculpté ; des lanternes de procession et, surtout, une multitude d'objets qui servaient

aux mariniers, du temps que la batellerie animait encore le port d'Andance... Souhaitons que l'exemple de M. Némoz soit suivi par de nombreux artistes régionaux. Mais reportons l'hommage de ces initiatives émouvantes au Maître disparu : à Frédéric Mistral. Sans lui, les provinces sommeilleraient encore, engourdies de paresse. JEAN-MARC BERNARD.

GRENOBLE peinture de ** Grenoble, du fait qu'il s'abrite dans un même — et du reste très beau — monument,côte à côte avec la Bibliothèque municipale, a été jusqu'à ce jour soumis à une règle administrative dont les inconvénients commencent enfin à préoccuper les esprits. En effet, alors que, de par les règlements et décrets anciennement existants mis au point par la loi du 6 juin 1912, un Comité d'inspection et d'achat des livres de la Bibliothèque est institué et nommé par le Ministre des Beaux-Arts, rien n'a été prévu ni fixé pour donner au Musée de peinture le statut auquel il aurait droit. En fait, tout s'était réduit jusqu'à ce jour à considérer que la Commission des livres pouvait bien servir pour les tableaux, mais sans qu'aucune précision ait jamais été apportée dans la délimitation des droits et devoirs qui lui incombaient; on s'était contenté de porter en tète de ses feuillets de correspondance : « Commission consultative du Musée-Bibliothéque », ce qui semblait être tout et en somme n'était rien. La Municipalité devait être amenée un jour ou l'autre à envisager le danger d'un tel ordre de choses ; il semble qu'elle soit à la veille de nommer une Commission consultative du Musée de peinture et de sculpture, et l'on ne peut qu'applaudir à ce projet. Le rôle de cette Commission sera des plus importants et sa collaboration aux efforts personnels du Conservateur aura certainement les plus heureux résultats. Nos musées de France, qui sont en somme de création récente, car la plupart ont à peine dépassé ou atteint le siècle, après avoir entassé sur leurs murs, par crainte, semble-t-il, de l'espace vide, les oeuvres les plus disparates et souvent les trop hâtivement offertes et acceptées, en sont arrivés à une période où un triage raisonné s'impose : un peu moins de cadres mais un peu plus de choix; un peu de chronologie, d'ordre et de méthode ; ensemble toutes les oeuvres d'un même artiste et ensemble celles d'une même époque; de la clarté dans l'ordonnance et pas de puzzle. Les oeuvres y gagneront en mise en valeur, les visiteurs A

RT ET ADMINISTRATION.

ne pourra que gagner à voir se réaliser les projets que l'on prête à ses édiles.

— Le Musée de

en repos. Puis une fois l'ordre rétabli, chaque Commission de musée aura la charge d'administrer le budget, si maigre soit-il, dont on lui confie l'emploi, et l'importante question des acquisitions saura toujours, et au-delà, fournir matière à ses préoccupations, sans compter que la « sollicitude » de l'État et le choix de ses « envois » lui laissera parfois peu de loisirs. Le Musée de Grenoble, si nous sommes bien renseignés,

PETIT

MÉMENTO

DE

BIBLIOGRAPHIE ARTISTIQUE... ET

Au mois de décembre i8g3, l'ancienne Maison Quantin éditait sous le titre de Petit solfège

PROVINCIALE. —

illustré, une délicieuse fantaisie signée de deux noms

qui étaient destinés à tenir, dans la suite, une place marquante dans le domaine des Arts ; c'étaient ceux du musicien Claude Terrasse et de son beau-frère le peintre Pierre Bonnard. Le long des 3o pages de cette plaquette au cartonnage illustré, remplissant les marges, empiétant sur le texte, le débordant, le commentant de la plus inattendue et de la plus délicieuse manière, Bonnard avait tracé les dessins les plus endiablés et du plus rare imprévu; c'était l'époque où sur les murs de Paris « moussait » son affiche de France-Champagne; — en feuilletant le Petit solfège on eût pu prévoir l'illustrateur inégalable de Daphnis et Chloé. Or, cette oeuvre de jeunesse, née vraisemblablement au cours des vacances estivales de 1893, fut menée à bien à Grenoble par les soins de l'Imprimerie Allier père et fils, justement renommée pour plus d'un siècle de laborieuse existence. Ce choix n'avait rien que de très naturel; Bonnard, en effet, venait presque chaque année passer une partie de la belle saison, à mi-chemin entre Lyon et Grenoble, dans la vieille maison familiale du Grand-Lemps ; l'un de ses imprimeurs n'était-il pas son ancien condisciple à Louisle-Grand ? La mise en oeuvre typographique et lithographique de l'ouvrage demanda plusieurs mois, d'octobre à décembre. Le tirage convenu était de 2000, mais, par suite de certains défauts ou d'accidents, 198S exemplaires seulement furent fournis; c'est à la date du 23 novembre que les io5 premiers furent remis entre les mains d'un fabricant de registres de Voiron nommé Bruyas, chargé du brochage et du cartonnage. La mention « deuxième mille » fut portée sur la couverture et le titre des 988 derniers exemplaires. Les Éditeurs avaient, semble-t-il, quelque hâte d'offrir ce petit livre à la curiosité enfantine au moment des étrennes de janvier 1894 et le prix en était minime, 1 fr. 5o ou 2 fr. peut-être ? Nous ignorons si les débutants auxquels Claude Terrasse offrait sa méthode musicale en surent apprécier la simplicité savante, mais nous savons bien que les amateurs d'Art se disputent à l'heure actuelle cette petite rareté, fille de la

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L'ART ET LES ARTISTES importante exposition. Le catalogue comporte 16 numéros, paysages et natures mortes parmi lesquels sont à mettre hors de pair : le Pot blanc, le Tapis rouge, le Vase de cuivre et les Châtaigniersde Boisjoli

sensibilité d'un des maîtres de la peinture française contemporaine.

JULES FLANDRIN,

MEMENTO DES EXPOSITIONS Exposition de février et mars à la Galerie Emmanuel Fénoglio, 5, rue Félix Poulat : Paysages et vues de haute-montagne de I'ABBÉ CALES, du 2 au II février. HENRI GIRARDOT, paysages d'hiver, fleurs et natures mortes, du 12 au 20 février.

(Voiron). Le musée de Grenoble a acquis un paysage : le Pavillon et les Nuages roses ; du 26 février au 10 mars. JACQUES PERETTO, paysages d'hiver; cette exposition marque une étape très intéressante vers un progrès réel, du 12 au ig mars. F.

LYON XL y a chez nous grande levée de palettes. Fauves et pom* piers se prennent aux cheveux, tout cela à cause de

l'Exposition de 1914. Tandis que le maire de Lyon est aux prises avec la C. G. T. et que la troupe garde les chantiers, les peintres, eux, ne perdent point de vue l'objet de leur querelle. En somme la commission municipale, invitant les plus illustres représentants de l'art français et étranger (à l'exclusion, bien entendu, de quelques membres de l'Institut trop périmés), a cru devoir s'adresser pour Lyon aux « peintres de gauche ». Grande colère des médaillés, membres associés du Champ-de-Mars, hors concours et professeursdivers. Finalement le conflit a trouvé une solution. Au pavillon des Beaux-Arts, il y aura les oeuvres des artistes parisiens, étrangers et lyonnais invités par la commission. Mais on ouvrira, quelque part dans la ville, un Salon d'Été, où les refusés montreront leurs tableaux. Ces refusés là n'évoqueront pas le souvenir des autres, ceux de 1868! Comme je le disais dans ma récente lettre, l'attitude de la ville de Lyon est le premier exemple d'une manifestation de cette espèce. C'est la première fois que la démocratie se décide pour l'art de gauche et que la République ne se montre pas, en art, conservatrice... Donc, M. Tony Tollet (1" médaille au Champ-de-Mars, H. C.) et M. Terraire (2' médaille H. C.) tâcheront à éclipser Renoir, Degas, Monet, Signac, Marquet, Luce, Lepère, Le Sidaner, Cottet, Zuloaga, Forain, etc. Les visiteurs

décideront.

En attendant, les petites expositions fourmillent. L'évé-

nement, c'est l'exposition de Francisque Laurent, qui est une révélation. Cet artiste s'est attaché à l'expression de la vie théâtrale lyonnaise. Il faut avoir vécu les soirées banales de l'exil en province pour apprécier les mille nuances de ces vies de mollusques. On apprend à distinguer le comique

et le triste dans notre insipide existence de citadins comme l'amateur d'eau apprend à discerner ses « crus ». A ces jeux, l'oeil de F. Laurent s'est exercé avec un rare bonheur. Les scènes qu'il note au poulailler, dans les couloirs, le foyer, l'atrium et sur la scène de l'opéra municipal de Lyon sont des merveilles d'observation et de finesse. A cela il joint un savoir très complet. C'est un dessinateur âpre et mordant de la lignée des Luce et des Lepère. Son exposition obtient un retentissant succès; il faut souhaiter et espérer que ce succès dépasse la province et gagne Paris, où Francisque Laurent montrera bientôt ses ouvrages. Chez Pouillé-Lecoultre, M. Pierre Courbet-Descombes montre des crépuscules et des brumes qui, sans faire montre d'un esprit local bien défini, ne s'en apparentent pas moins à la peinture lyonnaise. C'est l'art d'un habile et

charmant artisan. Une exposition des eaux-fortes de Louis Legrand, chez Welty, outre qu'elle fut un grand succès de vente et de curiosité, a classé cette galerie. On y vint voir les pièces capitales de l'oeuvre de Legrand, ouvrier déconcertant et assez impersonnel en qui se retrouvent, comme en une sorte de Charles Mùller de l'art graphique, les manières opposites de Degas, Schwabe, Constantin Guys, Rops, Raffaëlli et Roll. La cuisine de tout cela est d'ailleurs incomparable, encore que fort épicée. MM. Béai, Bonnardel, Ch. Seitte, Pommey, M" Giraud ont, avec diverses fortunes et divers talents, soumis leurs travaux au public lyonnais. Je distingue avec plaisir, dans le nombre, M™' Giraud, qui est une portraitiste charmante des enfants et qui demeure, avec un métier sûr et solide, une artiste féminine dans le meilleur sens du mot. HENRY BÉRAUD.

RENN ES dire qu'il exista autrefois en Bretagne un art ^ particulier, authentiquement breton ? Nous ne le PEUT-ON

croyons pas. L'art du céramiste et du verrier si florissant au xvi" et au xvn' siècles à Rennes, à Quimper, à Quimperlé, à Nantes et au Croisic, y fut importé par ces Florentins et ces Flamands auxquels la fameuse ordonnance de Louis XIII prescrivait « de prendre et tenir pour apprentifs les originaires français qui voudront apprendre à travailler» et cela à peine d'être mis hors du royaume. L'architecture,les

sculptures de nos églises, de nos chapelles, de nos calvaires, de nos cloîtres, si diverses et si brillantes, n'offrent que peu d'éléments indigènes. Le mobilier, assez pauvre, semblerait avoir été le seul fruit de l'art régional pourtant si fécond en littérature. Jusqu'à ces derniers temps même, le besoin de l'éducation nécessaire à l'artiste ne s'est guère fait sentir à l'esprit breton jalousement solitaire et contemplatif, et bien rarement en tous cas dans le dessein de traduire une

l5o


LA VIE ARTISTIQUE DANS LA PROVINCE FRANÇAISE inspiration originale. Cette observationest également exacte pour le passé. Nous bornant à parler, dans des notes aussi brèves, des contemporains, et spécialement des arts plastiques, remarquons que si ce pays s'honore notamment de la célébrité d'un Chabas, d'un Maxence, il n'a ni façonné leur talent ni servi de thème à leurs oeuvres (alors que leur concitoyen H. Berteaux faisait, il y a quelques années, au moins une noble tentative en l'honneur de sa patrie d'adoption), et qu'à part quelques noms évocateurs d'un art divers mais toujours probe et sincère, — parmi lesquels Bernier, Meslé, Nobillet, Maufra, Boyer, — à part quelques peintres non dépourvus d'un très réel talent mais dont l'habileté, pour plaire à une clientèle exclusivement bourgeoise, sut trop souvent briller au détriment d'un art vrai, ceux qu'inspira la Bretagne furent presque tous des « étrangers », comme on eut dit autrefois. Certes, notre admiration reste entière aux Cottet, aux Simon, aux Dauchez et à quelques autres dont les oeuvres sont présentes à toutes les mémoires : nous leur savons gré d'avoir si gravement relevé l'interprétation d'un pays tant de fois profané par les amateurs d'un faux pittoresque. (Pareillement il est doux d'entendre aujourd'hui la Bretagne célébrée aux côtés d'un Le Braz, d'un Le Goffic, d'un Géniaux, par un Suarès, le prestigieux écrivain de Ker Enor en Argol, assimilable aux plus purs des nôtres.) Mais il nous faut rendre hommage à l'École de Rennes à laquelle nous devons en réalité le brillant essor des artistes régionaux si nombreux aujourd'hui, à Lenoir qui vit éclore en son atelier le talent du maître Jean Boucher et de Pierre Lenoir, préparant la venue de Nicot, d'Armel Beaufils, d'Emmanuel Guérin, de Doré, de Robert Eloi, dont les études devaient être hautement influencées par Coquelin ; à F. Lafond qui, plaçant notre École aux premiers rangs des Écoles régionales de France, forma des artistes comme Ronsin, de la taille de Fougerat, créateur de l'École de Nantes, le peintre à la fois si savoureux et si robuste de La Maisonnée, et de Roger qu'attendaient tant de triomphes, aussi rares que Lemordantdont les couleurs résonnant tantôt comme des fanfares, tantôt comme des glas finiront bien par imposer silence aux badauds, tels encore Nitsch et Georges Giraud qui présentèrent, il y a deux mois, à la galerie Guérault, de si franches études, Méheut dont les arts décoratifs abritèrent récemment le succès, le subtil et doux imagier Ernest Guérin, et leurs émules, tous si largementpréparés pour la bonne besogne. Rappelons aussi le savant professorat de l'architecte Lefort

qui prochainement, espérons-le, sortira de ses cartons les merveilleuses eaux-fortes dans lesquelles il condense toute la poésie de la contrée à laquelle il a consacré ses travaux. De telles impulsions ne pouvaient manquer de provoquer de toutes parts une activité artistique nouvelle; mentionnons notamment les intéressantes recherches d'Abram, de Pégot-Ogier, de Cadre, et les oeuvres si fortes du sculpteur Quillivic en Basse-Bretagne, les toiles des nantais Fraye, Lesellier, Chapleau, qui toutes décèlent de véritables tempéraments, les aquarelles exquises de George Barbier, les opulentes broderies de M"' Al. Bossard et les visions si originalement inspirées de M"* Madeleine A. Dayot. Nous ne pouvons songer à citer ici tous les bretons de nouvelle souche dont les oeuvres ont depuis quelques années reçu des connaisseurs le très symphatique accueil auquel avait droit leur mérite. Ce mouvement était en vérité violemmentdésiré de ceux qui aiment la Bretagne d'un amour intime et profond. Peu de contrées, en effet, depuis le temps où Robidou fit paraître son Histoire d'un beau Pays, où le Bar^as-Brei^ vulgarisa nos vieilles légendes, furent a tel point trahies par la foule hétérogène des fabricants de pseudo-art régional et par les décevants essais de barbouilleurs ingénus ou déloyaux, excités chez nous par le succès que les légions de touristes firent depuis quelques dizaines d'années à tout bout de bois sculpté, à toute toile, même indigne, évocant nos Bigouden, les Pen-Bas, les Bragou-Bra\ de nos paysans. Contre la veulerie et la niaiserie, en littérature nous avions pour nous servir de refuges, outre quelques beaux romans, les travaux d'universitaires tels que Loth, Le Braz, Dottin; d'autre part quelques lutteurs résolus, comme Yves Le Diberder avec son intransigeante revue Brittia, organisèrent la défense ; au point de vue architecture, peinture et sculpture, nous parcourions désarmés, dans nos différents départements, des salles d'expositions désespérantes. Tout un groupe d'artistes existe donc actuellement, issus du sol même du pays et fortement éduqués. Qu'ils ne cessent de descendre en eux pour interroger l'âme de leurs ancêtres et la vérité de leur propre coeur, que de toute leur ferveur ils continuent de regarder autour d'eux, ceux de la Basse et ceux de la Haute-Bretagne, si captivante elle aussi. Et, s'il est vrai que l'artiste est d'autant plus grand qu'il manifeste plus profondément le tempérament de sa race, nous admirerons avant peu les oeuvres maîtresses que la Bretagne peut attendre de son génie. H. F.

ROUEN TA Société des Artistes Rouennais vient de tenir, en mars, *~* son 8' salon annuel. Il sied de louer les organisateurs de l'excellente présentation des oeuvres exposées et aussi de leur idée heureuse d'avoir donné la présidence morale de leur salon à un maître ; ce furent autrefois Albert Besnard, Gaston La Touche, cette année c'est M'" Dufau, dont nous pouvons admirer quelques savoureux portraits, des panneaux décoratifs et les remarquables études qu'elle a rapportées d'Espagne. Mais nous voulons nous borner ici aux artistes rouennais. Encore que leur exposition s'avère dans l'ensemble assez cohérente et de belle venue, que maintes toiles témoignent de dons très réels, il faut avoir la franchise de reconnaître certaines faiblesses auxquelles on semble trop

aisément se résigner. Trop « d'amateurisme banal », d'esquisses, de pochades, d'études, de préparations, et pas assez d'oeuvres finies, travaillées longuement et avec amour. Entendons bien que nous ne souhaitons point cette peinture léchée et proprette qu'on enseigne dans les « institutions de demoiselles », mais nous aimons que les artistes ne soient pas trop aisément satisfaits d'eux-mêmes. Nous éprouvons toujours une certaine inquiétude en présence des envois nombreux, six ou huit toiles c'est beaucoup et nous préférerions que l'auteur fit lui-même la sélection nécessaire. Cette réserve faite, nous avons plaisir à signaler l'inspiration généralement savoureuse qui bannit la fâcheuse anecdote puérile ou sentimentale et le pseudo grand genre historique pour s'en tenir à des sujets d'une observation plus

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L'ART ET LES ARTISTES précise, d'un réalisme vécu et embellis par le flamboiement descouchers de soleil ou le gris mélancoliquede l'atmosphère normande. Beaucoup de paysages, de portraits, et dans l'ensemble s'affirme déjà l'existence, sinon d'une école normande, tout au moins d'artistes travaillant avec des tendances communes, et c'est peut-être là le prélude d'un de ces mouvements régionaux que nous aimons à encourager. Quelques noms sont à retenir : M. Robert Pinchon dont le Dégel et la Carrière d'Amfre. ville attestent des qualités d'observateur précis et de coloriste vigoureux, et nous rappellent quelques-unes des toiles

de Claude Monet. De M. Marcel Couchaux nous aimons les Enfants dans ,. une Cour, les Paysages. Il y a là déjà mieux que des promesses, un souci de vérité qui ne s'embarrasse pas des notions d'école, mais une technique encore insuffisamment sûre. Nous aurons plaisir à retrouver, l'an prochain, M. Couchaux, qui nous apparaît comme un de ceux qui

peuvent et doivent progresser. M. René Olivier a une imagination fougueuse que les difficultés n'arrêtent pas. Il fait montre d'une belle audace en campant son cortège carnavalesqueLa Joie sur le décor lamentable et boueux du pays noir, avec le terri et le puits de mine à l'horizon. Mais nous préférons l'atmosphère plus recueillie et ensoleillée de son Matin d'Automne et de son Marché en Flandre.

Reiner est assez inégal, mais nous trouvons grande allure à sa toile Sur la Terrasse-Antibe's et nous aimons son Soir en Maurienne d'une tonalité grise très douce. Citons encore : un magnifique panneau décoratif de M.Gaston Loir, L'Etang en Juin, de bons paysages de M. Buron, de savoureuses études des vieux quartiers de Rouen de M. Leroux et surtout de M. Henri Vignet, une Fontaine ensoleillée en Provence de M"" Pichot, d'excellentes eaux-fortes de M. Gorges Le Meilleur, et de M. Delepouve quelques toiles d'une raideur voulue et qui n'est pas sans charme. En sculpture une vigoureuse tête de boxeur de M. HouM. Gaston

deville. Mention doit être faite aussi de la section décorative, bien qu'elle soit un peu sommaire. A côté des inévitables bois pyrogravés et cuirs repoussés sans grande originalité, les fers forgés brillent d'un singulier éclat. Depuis le Moyen Age, Rouen est une ville de ferronniers éminents et les envois de MM. André Rochon et Tois frères (grille, torchère, lustres) ne seraient pas désavoués du maître Emile Robert. Nous savons gré à la Société des Artistes Rouennais d'avoir, pour sa. part, répudié la subtile distinction entre grand art et arts mineurs et nous voulons espérer que l'an prochain les artisans répondront plus nombreux à son appel. G. VIDALÊNC.

Le Mouvement Artistique à l'Etranger ALLEMAGNE »*"'TNEgrosse nouvelle qui fera plaisir aux amis de Tiepolo :

les archives épiscopales de Wurzbourg viennent d'être ouvertes au public. On s'étonnait qu'en pays d'érudition tel que l'Allemagne il n'existât encore aucun travail scientifique sur le séjour des artistes vénitiens auprès du Prince-Evêque, le traitement privilégié qui les attendait à Wurzbourg, les visites et jalousies des peintres allemands provoquées par leur présence au boid du Mein. Nous

n'aurons plus guère à patienter désormais.—De concert avec l'éditeur Otto Maier, de Ravensbourg, le D'E.-W. Bredt, conservateur du cabinet des estampes à la Pinacothèque de Munich, vient d'avoir l'heureuse idée de réunir en élégants petits manuels populaires à un prix infime les trésors confiés à sa garde, sous forme de petites monographies où, après une brève, mais très savante et très sûre introduction, l'image seule parle : les principales gravures se rapportant au mythe d'Hercule, aux Madones avec Anges musiciens, une série d'Amours et Putii, les pièces non les plus connues, mais les plus caractéristiques d'Albert Durer, etc., etc. Ces façons nouvelles de grouper des oeuvres parfois espacées à travers le domaine entier de l'art sont de mieux en mieux en faveur en Allemagne, et les esprits les plus résolument scientifiques ne craignent plus aujourd'hui les confrontations en apparence les plus paradoxales, en réalité les plus révélatrices. Les dernières livraisons de la grande Histoire de l'Art, rédigée par les principaux spécialistes des Universités, Musées et Bibliothèques d'Allemagne, d'Autriche et de la Suisse Allemande pour le compte de la

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Société Académique Athenaia à Berlin, témoignent toujours davantage des proportions monumentales de l'oeuvre et du

grand dessein qu'agitent ces Messieurs, réunis sous la direction du D' Fritz Burger. Son collègue, le Dr Ludwig Curtius d'Erlangen vient d'entamer l'art antique avec l'Egypte, tandis que le Pf. Otto Wulff, de Berlin, poursuit les antiquités chrétiennes et byzantines. Ils appellent leur oeuvre un manuel; c'est à proprement parler une encyclopédie où la beauté de l'illustration ne le cède en rien à la surprenante richesse et à l'ordre impeccable de cette érudition si contrôlée et si honnête. Pas une référence n'est omise. Sur chaque subdivision du sujet la simple bibliographie est déjà une mine inépuisable de renseignements. Le bon acheminement d'une pareille entreprise a une autre importance que toutes ces expositions de farceurs syndiqués auxquelles nous sommes convoqués un peu partout. Réjouissons-nous,en revanche, de celle d'Artappliqué qui s'est ouverte le i" mai à Cologne, et dont nous aurons à nous occuper cet été. Elle est particulièrement réussie, comme toutes les manifestations d'Art et de Musique auxquelles se livre cette grande métropole rhénane qui conserve jalousement les plus nobles traditions. Annoncée par une affiche très sobre et d'un caractère particulièrement sérieux, au monogramme de l'étonnant architecte Peter Behrens, cette exposition n'aura de concurrence avec laquelle compter cette année que l'imposante, du Livre et de l'art du Livre, qu'organise Leipzig.


LE MOUVEMENT ARTISTIQUE A L'ÉTRANGER de troncs de bouleaux, rosés par le soleil couchant sur un ciel verdâtre ou jaune n'oublie pas une telle rencontre. Un talus de brune sapinière bavaroise à contre jour, l'âpre rudesse d'un sol aux lignes nues sur un ciel que les clartés crépusculairesd'août rendent comme suffocant, lui suffisent pour provoquer en notre âme de ces séries de répercussions indéfinissables, mais grâce auxquelles parfois l'art d'un vrai paysagiste étonnamment simple s'apparente à celui des plus beaux symphonistes de notre temps. On ne voit plus guère M. Buttersack aux expositions officielles. Il est de ces vrais artistes qui n'en existent que mieux sans elles.

En attendant ce n'est pas du tout se contenter de peu que de l'oeuvre du bon, du rare paysagiste Bernhard Buttersack. C'est la puissante maison Heinemann qui s'occupe de la faire circuler. Le solitaire de Haimhausen est l'un des artistes les plus probes, les plus silencieux de l'Allemagne d'aujourd'hui ; cependant il n'est ignoré de personne. Il me fait un peu penser au maître suisse Barthélémy Menn. C'est un art tout en profondeur où le motif réduit à rien vaut surtout par la concentration de pensée et d'émotion que quelques arbres, un bord de rivière ont déterminée chez un poète qui est à la fois un magnifique ouvrier. Qui a vu de M. Buttersack, un groupe

WILLIAM RITTER.

ANGLETERRE En faisant allusion au voisinage coloré de ce portrait, je

îrvEPUis que Miss Richardson a si farouchement endommage la Vénus Rokeby, plusieurs musées de peinture de Londres ont prudemment fermé leurs portes. On se souvient qu'il y a trois ans environ, il fut déjà question de ce tableau dont l'authenticité paraissait douteuse. Qui aurait dit qu'un attentat suffragiste allait le rendre célèbre? Si le scandale n'avait rien à ajouter à la renommée de la Joconde, on ne peut en dire autant de la Vénus de Vélasquez, qui me parait notablement inférieure aux autres toiles de ce maître. Faute d'exciter l'admiration, elle a trouvé le moyen d'éveiller la curiosité. Quoi qu'il en soit, les habitués de la « National Gallery » en sont réduits à satisfaire dans les expositions toujours nombreuses du « West-End » leur goût de l'art. L'une des dernières, celle de la « National Portrait Society » vient de nous montrer, à côté de quelques efforts vraiment personnels et pleins de conviction, l'extravagance par trop voulue de certains artistes soucieux, avant tout, d'attirer l'attention. — Sur cette cimaise disparate, on a vite fait de remarquer l'oeuvre solide de Mr. Mac Evoy, qui se met en évidence par un portrait d'homme d'une superbe venue. Sa facture souple et intelligente ne se plaît qu'à chercher la physionomie de son modèle, et cette rare qualité, qui seule fait les bons portraitistes, lui octroie une place brillante dans cette galerie. A côté de cette toile, tout ou presque tout devient prétentieux et apprêté ; alors qu'elle conserve au milieu des colorations brutales de son entourage une liberté charmante et une grande délicatesse. Le peintre aurait pu pousser davantage le modelé de ses formes, mais il s'en est tenu là, n'ayant rien à ajouter à leur

pensais sans doute aux violentes études de William Strang, déjà connu à Londres comme portraitiste. Au rebours de son voisin, qui dans des valeurs blondes poursuit la délicatesse des formes, ce dernier semble vouloir, d'une touche sure et définitive, bâtir ses portraits en pleine lumière. Sa hardiesse ne manque certes pas d'intérêt, mais de même que son dessin est par trop brutal, quoique plein de caractère, ses colorations restent massives et souvent sans harmonie. Il ignore le charme des subtiles demi-teintes qui enlèveraient à sa peinture cet aspect de décoration scénique qui gêne dans un portrait. Mais il est permis d'espérer que Mr. Strang modifiera sa facture; il paraît être de ceux qui sont destinés à une heureuse évolution. Voilà en réalité les oeuvres qui retiennent l'attention à

'

la «National Portrait Society». Je m'empresse d'y ajouter deux superbes bustes d'hommes où Rodin pétrit le bronze

avec les souplesses les plus savoureuses. C'est une richesse incroyable de facture, une compréhension suraiguë de la forme, de la matière et de la couleur, en un mot ce qui fait de Rodin le plus éminent des sculpteurs actuels. Puisque j'aborde les artistes français je voudrais signaler brièvement la « Fine Arts Gallery », dont le catalogue vient d'annoncer des portraits de Nidjinski par Jacques Blanche. J'étais fort curieux de voir ce que le merveilleux danseur avait inspiré au peintre délicat qu'est M. Blanche ; grande fut ma surprise à l'aspect d'une truculente débauche de couleur amollie par l'absence de formes précises. Je supposeque c'est de souvenir qu'ont été brossées ces quelques impressions qui constituent néanmoinsde belles taches décoratives. P.-E. RIXENS.

expression.

AUTRICHE HONGRIE =

à chacun, pour l'intelligence de ce para•^ graphe, de jeter si possible un coup d'oeil dans la

JE conseille

livraison que la revue d'art décoratif hongroisIparmuves^et consacre à la nouvelle architecture des cimetières de Pesth et surtout à des tombes israélites. De toute évidence, il se crée aujourd'hui en Hongrie, une modalité de l'architecture sécessionniste qui se souvient des origines asiatiques de la nation et qui a retrouvé, par le grossissement et l'étude attentive de l'ornement populaire, le sens spécial que peut avoir, dans le domaine qui nous intéresse, le mot madyar. C'est ainsi qu'on vient d'élever dans la Vasutca de Budapest une école de commerce dont la porte d'entrée est une

parfaite démonstration de ce que peut déjà l'art hongrois, libéré par l'art populaire des superstitions architecturales classiques. Je rends seulement attentif à la façon dont, au milieu des ornements nationaux qui gauffrent en quelque sorte la pierre, sont stylisés, par exemple, un vaisseau ou une locomotive. Plus trace du pensum scolaire que furent ailleurs de pareilles recherches. On ne sent aucune disparate. Et c'est là pour le monument citadin exactement l'analogue de ce qu'est pour la maison paysanne et l'architecture de bois la porte de clôture sicule de Transylvanie. 11 y a vingt-cinq ans, lorsque nous parlions en Hongrie ou en Roumanie de s'inspirer de l'architecture paysanne pour

i53


L'ART ET LES ARTISTES M. Hans Thoma. L'oeuvre du D' Haberlandt veut faire la part égale à toutes les nationalités de l'Empire et y

la construction du palais ou de l'école, il n'y avait pas

assez de rires pour accueillir d'aussi impertinents propos. Ces mêmes rires je les entends parfois encore à Prague. Or, dans toute la Bohême, l'art moderne n'a pas encore produit une chose aussi grande et aussi réussie que cette porte d'école de Budapest ou que tels de ces monuments funéraires judéo-madyars. Mêler à des copies de broderie des ornements faits d'un tablier de pont métallique ou d'un Zeppelin, c'était déjà un problème subtil; mais donner un accent nettement israélite à une décoration nettement madyare, c'était encore une autre difficulté. Quand l'art monumental réussit de telles choses, il existe. Hier encore on la sentait naître et se chercher, cette architecture moderne hongroise, aujourd'hui elle s'est trouvée. Comparez-la à l'allemande, à l'autrichienne, elle diffère du tout au tout. Ce serait le moment de signaler les grands travaux du Dr M. Haberlandt et du Musée autrichien d'Art populaire à Vienne. Ce musée publie chez l'éditeur J. Loewy, sous le titre de Travaux de l'Art populaire, une sorte de revue qui en même temps forme de beaux livres et tient au courant des nouvelles acquisitions du Musée. L'art populaire n'est pas toujours anonyme et le cas s'est rencontré parfois en Autriche de paysans acquérant une certaine célébrité locale. Ainsi Ignace Schrammel, de Wallern (1762-1846) qui ne sortit jamais de son village, et surtout Jean-Georges Kieninger, ouvrier des salines, mort en 1899 à Hallstadt, âgé de 70 ans. C'était un sculpteur très original qui avait le don de l'expression, pathétique ou caricaturale, et dont on nous montre des dessins qui valent ceux de

arrive avec une impartialité d'excellent aloi. Le pays ruthène, entre la Galicie et la Hongrie, parait avoir conservé un art populaire particulièrement vivant et d'une originalité encore efficace.

Prague, exposition collective du peintre morave Jakoub Obrovsky. Il a été déjà plusieurs fois caractérisé à cette place, et sa façon de progresser est plus dans le sens de la maîtrise que dans celui du renouvellement. C'est toujours le même bouquet de couleurs bien moraves, formé par un mélange, disposé avec un vrai sens de la décoration naturelle, du nu, du vêtu et du paysage propice sans autre arrière-pensée de sujet. C'est le contraire des saintes familles d'autrefois, des ébats de familles tout à fait profanes : l'homme vêtu, la mère et l'enfant nus. Quelques draperies éclatantes : des bleus et des verts de châles populaires. Tout cela assorti avec une rare distinction. II ne manquerait que d'y joindre quelques nègres et orientaux et nous pourrions déclarer que nous voici sur le chemin d'une slavisation de sens décoratif tiepolesque ! Du reste aux plafonds comme aux nègres près. Mais où l'artiste moderne, surtout en pays slave d'Autriche-Hongrie, aurait-il encore l'occasion de peindre des plafonds ? Je ne saurais assez répéter que procédant à doses égales de M. Preissler pour l'imagination décorative et de M. Svabinsky pour la couleur, M. Obrovsky est en passe de prendre parmi les artistes moraves une place qui pourrait bien être avant peu la première. A

WILLIAM RITTER.

HOLLAN DE ÏES derniers représentants de nos maîtres de la génération? *^ de 1880 disparaissent l'un après l'autre. Après Willem Maris, ce fut Joseph Israè'ls, et maintenant c'est Albert Neuhuys qui meurt, âgé de soixante-neuf ans, à Locarno, où il séjournait pour sa santé. Si les oeuvres de ce peintre n'ont pas encore acquis une notoriété aussi universelle que celles de certains de ses contemporains, elles ont cependant fait leur chemin tranquillement, sans grand bruit, et elles ont pris une place de tout premier ordre parmi celles de ses confrères. Neuhuys était un peintre de race, se rattachant très directement à nos grands artistes du dix-septième siècle,

quoique d'expression parfaitementmoderne. L'homme, chez lui, par sa sincérité et sa noble compréhension de la beauté, de la réalité et de la vie, ressemblait en tous points à son oeuvre. Aussi Neuhuys s'était-il créé un certain nombre d'ennemis par la franchise de sa parole, qui n'épargnait rien ni personne, qui disait sans ménagement ce qui était juste et vrai. Mais en même temps, sa sincérité lui avait fait des amis qui l'appréciaient à sa juste valeur. Du reste, tous nos maîtres de 1880 ont été vraiment de grands caractères, des personnalités complètes, achevées, chez qui l'homme était aussi remarquable que l'artiste. Albert Neuhuys, né en 1844, débuta comme lithographe, mais bientôt il se mit à peindre des sujets de genre qui lui valurent des succès par ses qualités d'exécutant, par l'habileté avec laquelle il savait rendre le luisant du satin et de la soie. Lorsqu'on considère ses oeuvres définitives, dans lesquelles, sans doute, il réussit magistralementà exprimer

les substances, les matières diverses, au moyen d'une facture large, personnelle et puissante, on ne se douterait pas que ce grand peintre ait pu plaire aux amateurs de 1860 ! Toutes ses oeuvres sont animées d'un souffle de vie, qualité rare qui le rapproche de Rodin, dont également

l'oeuvre palpite, et, quoique son exécution soit totalement différente, il se rapproche également de la conception de Carrière, le peintre des « maternités », sujets dans lesquels Neuhuys exprimait toute la tendresse qui était en lui. La Mère et l'Enfant ont constamment préoccupé cet artiste, et nombreux sont ses tableaux représentant une paysanne qui tient son enfant sur les genoux, jouant avec lui ou le faisant regarder par la fenêtre. Tous ces tableaux de sujets rustiques, aussi bien que ses aquarelles (un art

qu'il pratiquait magistralement),sont d'une couleur franche et forte, vibrante et sonore, tout en étant admirablement justes de ton ; par ces qualités combinées, ses toiles sont d'une rare luminosité, d'un éclat tranquille et reposé, et elles rappellent les plus beaux Jan Steen, les Pieter de Hoogh, et parfois les Vermeer de Delft, au point de vue de la belle peinture, de la belle et riche matière et de la compréhension de l'art. A côté de cette brillante exécution, Neuhuys avait, comme je l'ai dit, le sentiment très puissant de la Vie, sentiment qui lui a fait aussi faire un certain nombre de portraits concrets, expressifs, vivants. Et si l'art n'est pas de seulement représenter la Vie, mais d'y puiser des éléments de Beauté, ce peintre a été un rare artiste. II y a une dizaine d'années, Neuhuys a fait un voyage aux Etats-Unis, où ses oeuvres ont été hautement appréciées,

i54


LE MOUVEMENT ARTISTIQUE A L'ETRANGER dès ses débuts ; il fut reçu avec le plus grand enthousiasme et d'une façon princière par les artistes et les collectionneurs. Par un contraste assez fréquent, le grand peintre a vécu les dernières années de sa vie assez à l'écart et à l'étranger, un peu blessé par le manque d'appréciation ou le mauvais vouloir de certains de ses compatriotes; alors, son ressentiment a été très vif. Il est incontestablequ'Albert Neuhuys, avec quelques-uns

de ses grands contemporains, a appartenu à ce petit groupe d'artistes d'élite qui ont superbement réalisé leurs conceptions, et certainement son nom passera à la postérité avec ses oeuvres, parce que, tout comme la Vie, la Vérité ne s'arrête jamais, si même parfois sa marche est contrariée par des influences blagueuses,ignares ou puériles, et parce que « l'art robuste seul demeure ». Pu. ZILCKEN.

ITALIE XL y a déjà un mois que la XIe Exposition internationale * d'art de la ville de Venise est ouverte et notre revue ne

manquera pas d'en parler. Je crois qu'il soit de quelque intérêt de rappeler, dans une revue qui se publie en France, la part qu'ont eu, dès le commencement, l'art et les artistes français dans cette grande institution italienne que l'attrait universel de Venise a rendu possible; qui a mis les jeunes artistes et le public italiens en contact direct avec le meilleur de la production étrangère; qui a reflété le réveil artistique italien, et qui a créé un nouveau grand marché international d'art où on a vendu pour L. 4.6^0.870. La première exposition de 1895 eut un Comité de patronage qui, pour la France, comprenait les noms glorieux de Carolus-Duran, Dubois, Henner, Moreau, Puvis de Chavannes. Un groupe des meilleurs artistes y exposa et s'imposa à l'attention des visiteurs malgré que quelques-uns de ces maîtres n'eussent envoyé qu'une simple « carte de visite ». Le catalogue contenait les noms de Besnard,

Béraud, Bonnat, Cazin, Dagnan-Bouveret, Duez, Dupré, Carolus-Duran, Forain, Lhermitte, Noirot, Puvis de Chavannes, Redon, Roll et Bartholomé. Le succès artistique et financier de ce premier essai d'exposition internationale d'art en Italie encouragea les artistes de tous les pays, et en 1897, parmi les artistes français, figurèrent, pour la première fois, Cottet et Blanche qui devaient être assidus aux Biennali successives, et Rodin envoya le modèle en plâtre de quelques-unes de ses oeuvres. En 1899, Besnard y envoya le Portrait de théâtre, Cottet, le triptyque Aux pays de la mer, et Raffaëlli, les Paysans de Plouganou, peints en 1876. En cette même année, sur l'initiative du prince Giovanelli de Venise, fut fondée la Galerie internationale d'art moderne qui se trouve au Palais Pesaro, un des plus imposants palais du Canal Grande, et qui est la plus grande collection du genre d'Italie et une des plus choisies d'Europe. Les artistes français n'y sont pas en grand nombre ; cependant on y trouve Rodin, Besnard,

Cottet, Simon, Raffaëlli et Charpentier. Chaque Biennale eut son caractère particulier et son attraction artistique; en 1901, l'art français y eut sa part avec un petit groupe d'oeuvres de Millet, Corot, Daubigny, Dupré, prêtées par un collectionneur anglais, et avec une salle dédiée à Rodin et ce fut un des plus grands événements artistiques. En 1903, dans une salle de portraits, Besnard, Blanche, Carrière, Carolus-Duran, Dagnan-Bouveret y trouvèrent une place digne d'eux. En 1905, comme l'Angleterre, la Hongrie, la Suède et l'Allemagne, la France eut une salle particulière décorée d'étoffes, de tapis, de tentures brodées, de meubles, et qui contenait des objets d'art décoratif. Et ainsi deux ans après. En 1909, la même salle fut occupée entièrement par une exposition individuelle de P.-A. Besnard. La ix' Biennale, qui devait avoir lieu en 1911, eut lieu en 1910 et on y présenta une exposition de Monticelli, Renoir, Roll et quelques tableaux de Courbet; les peintures de Monticelli furent, en Italie, une vraie révélation. Enfin, il y a deux ans seulement, aux pavillons officiels compris dans l'enceinte de l'Exposition, de la Belgique, de la Hongrie, de la Bavière, de l'Angleterre, fut ajouté un pavillon de la France, simple mais élégant, dans le vestibule duquel Rodin exposa quatre bustes en bronze et dont les quatres salles étaient occupées par les expositions individuelles de Simon, Blanche, Ménard, Latouche, qui

furent très admirées. De l'ensemble des noms que j'ai cités, on comprendra comment, après la dernière Biennale, avaient raison ceux qui relevaient et se plaignaient que les Expositions de Venise n'avaient pas encore pensé à faire connaître en Italie, parmi les artistes français morts, Gauguin et Van Gogh, ou les organisateurs des Salons des Indépendants et les exposants les plus intéressants des Salons d'Automne. CARLO BOZZI.

ORIENT l'instar de mon prédécesseur *"• qui a donné, à cette place, des tableaux d'ensemble de la peinture de la Turquie et de la peinture de la Grèce moderne, passé en revue les principaux artistes de ces deux pays et, le premier, diffusé leur nom et leur oeuvre en France et en Europe, je vais tenter en ces chroniques mensuelles de donner un aperçu du mouvement artistique des pays des Balkans: la Bulgarie, la Roumanie, la Serbie et m'étendre sur l'oeuvre des artistes indigènes de valeur TP A PEINTURE BULGARE.

— A

qui luttent, depuis des années, pour la cause artistique, et essaient de doter leur pays d'un art national. Si brèves soient-elles, ces notes, où se trouveront relatées les origines artistiques de jeunes peuples, ne seront certainement pas sans intérêt, pour les écrivains d'art qui, dans un avenir plus ou moins prochain, tenteront des essais sur ces peintures nées d'hier. Je ne vous parlerai pas de la peinture bulgare ancienne. Entièrement inspirée par l'art byzantin, elle s'épanouit du

155


L'ART ET LES ARTISTES xiT au xiv' siècle, à cette période que les historiens appellent le « Second Empire bulgare ». D'intéressantes

fresques du

un' siècle conservées dans l'église de Boyana,

la copie qu'on voit au musée de Sofia de celle détruite et datant de la même époque qui se trouvait à l'église de

Tirnovo ; la très curieuse icône : La Vierge et l'Enfant Jésus, du xiv' siècle, qu'on admire dans l'église de Messemvria, sont les spécimens caractéristiques de cet art primitif qui se poursuit invariablement le même depuis la perte de l'indépendance, au xiv' siècle, jusqu'à la fin du siècle dernier. Il appartenait à un tchèque de naissance, Jean Mrkvitchka de poser, le premier, les assises de la peinture bulgare moderne. Mrkvitchka vint à Philippopoli, vers 1880, quelque temps après que le Congrès de Berlin eut érigé la Bulgarie en principauté. La renaissance, ou plutôt la naissance de l'art national bulgare, date de cette époque. Aussi Mrkvitchka doit-il être considéré comme le créateur de cet art. Tous ceux que peuvent intéresser la vie et l'oeuvre de l'artiste liront avec fruit l'étude spéciale, publiée, il y a juste un an dans L'Art et les Artistes, par M. O. Georgiew, le critique d'art le plus autorisé de la Bulgarie de nos jours. On y verra les luttes que l'artiste eut à soutenir et les difficultés à surmonter pour doter le pays d'un art autonome, indépendant, affranchi de toute influence étrangère. Je ne referai pas cette étude, ni reparlerai de l'art et de la technique du peintre. Aux oeuvres citées toutefois et reproduites dans l'article, il faut

ajouter le Portrait de Saint Boris, premier roi bulgare chrétien, d'une noble allure; celui très réussi de la Reine Eléonore, en costune bulgare ancien ; la Grand'mère

affublée de la haute coiffe, en corsage soukai' des environs de Gabrova; Jeune femme de Vratsa, un type, bien campé, de superbe campagnarde, les Trois Soeurs personnifiant en trois figures expressives la Mysie, la Thrace et la Macédoine; la Mendiante, très étudiée et d'un beau

réalisme ; Mariage chope — les chopes sont des paysans des environs de Sofia, — grouillant de costumes caractéristiques aux couleurs chatoyantes et vives ; Retour de Sofia qui nous présente trois paysans luttant contre une tempête de neige; une Macédonienne au visage rempli d'angoisse et de terreur; Avant l'indépendance, scène d'une forte émotion dramatique ; Jeune paysanne de Treune, jolie à souhait ; le Joueur de tourna (cornemuse) plein de vie et de mouvement, le Secret, qui nous fait voir une jeune fille, attentivement triste, recueillant les confidences de l'aïeule; et enfin Epousailles dans les montagnes du Rhodope et Noce aux environs de Sofia, toiles, toutes deux de grand caractère et d'un beau sentiment religieux. Cette liste nous a paru indispensable des oeuvres typiques de Mrkvitchka; elle nous permettra, par la suite, d'établir des comparaisons et de nous rendre plus exactement compte de l'influence que cet artiste exerça sur la production picturale de la jeune école bulgare. A.

DE

MILO.

SUISSE T'ART SUISSE, depuis quatre ou cinq ans, est dans une *"* période d'attente. L'intense effort, accompli dès 1890 environ et qui lui a valu la place qu'il occupe en Europe, semble avoir donné tout ce qu'il pouvait donner. Maintenant, c'est le repos. Le repos, mais non pourtant l'immo-

bilité

des « jeunes » apparaissent dont il faut retenir les noms, — ainsi en Suisse romande W. Miiller, Georges de Traz, Bressler, les frères Barraud, Bosshardt, Mairet, Blanchet surtout; et les plus anciens, les maîtres, conlinuent, achèvent leur évolution, à l'exemple de ce Ferdinand Hodler dont la maturité laborieuse et féconde ressemble à un arbre chargé de fruits. Si Hodler demeure toujours égal à lui-même, Cuno Amiet demeure, lui, jeune toujours: les oeuvres qu'il exposait en mars à Genève, aux galeries Moos, en sont la preuve. Cuno Amiet est né à Soleure en 1868, il a donc quarantesix ans, l'âge où le talent d'un artiste s'est fixé et crée ses oeuvres essentielles. Mais le talent d'Amiet, — et c'est à la fois un éloge et une critique, — ne s'est pas encore fixé, sinon dans une formule, du moins dans une manière. Amiet, qui a déjà subi bien des influences contradictoires, au moins en apparence, — qui a subi celles de Hodler, de Cézanne, de Gauguin, des néo-impressionnistes, — Amiet est une nature trop sensible pour ne pas refléter tous les aspects de l'art contemporain. En ce sens, il y a quelque chose en lui de féminin. Et puis également une grande curiosité, je dirais presque une curiosité d'humaniste, à essayer toutes les techniques, à passer par toutes les écoles, à changer constamment de vêtements, et parfois même de corps. C'est un charme, mais c'est un danger. Mais chez Amiet le tempérament est assez fort, la personnalité assez définie, pour que l'un et l'autre s'af:

firment constamment et malgré toutes les « variations ». Cette individualité, comment la définir? C'est celle d'un Suisse allemand, d'un Suisse paysan du plateau, de la vaste campagne de Soleure et de Berne. Amiet est un terrien, un Alémanne, mais qui a passé par les écoles françaises et qui de France a rapporté, comme ses ancêtres du xvm' siècle, la grâce et l'élégance qui le caractérisent sans l'anémier. Ajoutez que son tempérament est surtout d'un coloriste : «Il me semble, écrivait-il récemment, qu'il y a deux choses qui reviennent dans tous mes essais ; d'abord le caractère de la couleur et ensuite l'intensité et la concentration avec lesquelles ce caractère est exprimé. Ces choses sont fondamentales et tout le reste vient du dehors... » La qualité dominante d'Amiet, c'est la joie que lui donne la couleur, cette « joie folle », comme il dit, « de représenter tout simplement les couleurs ». De là le caractère essentiellement décoratif de sa peinture. De là aussi ce que nous appelions tout à l'heure les « variations » de l'artiste qui joue comme un enfant avec la couleur et qui la poursuit de technique en technique, de formule en formule pour voir « ce que cela fait ». Indéniablement, il possède cette pureté tranquille de l'âme dont parle Goethe, et qui n'est troublée ou préoccupée par rien d'autre que ce qu'il voit au moment même. Et cela est sans doute d'un enfant, mais aussi d'un artiste véritable. C'est pourquoi ce que je préfère, pour ma part, dans les cinquante-deux toiles exposées récemment chez Moos, ce sont d'abord des paysages comme celui du village d'Oschwand, où Amiet a sa demeure,ensuite des portraits et des études d'enfants,comme la Toilette, ou cette harmonie de vert et de violet, avec un peu de jaune: trois fillettes nues debout devant un tub.

I56

G.

DE REYNOLD.


ECHOS DES ARTS Exposition des "Peintres de Venise". Sur l'initiative de la Revue L'Art cl les Artistes, une exposition des " Peintres de Venise" s'ouvrira le 18 mai prochain, à la Galerie Charles Brunner, 11, rue Royale, sous la présidence de M. Viviani, ministre de l'Instruction Publique et des Beaux-Arts,de M, Jacquier, sous-secrétaire d'Etat aux Beaux-Arts et de S. E. M. Tittoni, ambassadeur d'Italie en France. Le Comité organisateur de cette belle manifestation artistique, dont le succès ne peut être que très grand, comprend les noms de MM. Gabriel d'Annunzio, Maurice Barrés, Jacques Blanche, Armand Dayot, H. Gonse, Pierre de Nolhac, Henri de Régnier, Henri Roujon, Robert Hénard, L. Vaudoyer... Cette exposition, dont bénéficiera une oeuvre de bienfaisance, sera rétrospectiveet comprendra principalement des oeuvres de Peintres de la vie de Venise : Canaletto, Belotto, Guardi, Longhi, Tiepolo, lîonington, Ziem, etc.

Exposition Severino Rappa, de ce mois que s'ouvre, dans les Galeries Chaine et Simonson, rue Caumartin, l'exposition des portraits au crayon de Severino Rappa, un véritable maître en ce genre. Le côté piquant de cette intéressante manifestation artistique, c'est que l'heureuse initiative en est due au grand périodique Ylllustrierle Zeilung de Leipzig, que l'exposant est italien et l'hospitalité française. C'est la triple entente dans ce qu'elle a de plus imprévu, de plus généreux et de plus aimable. Un comité d'honneur, où nous relevons les noms de MM. Albert Besnard, Bartholomé..., préside à cette exposition, qui s'ouvrira en présence de S. E. M. Tittoni, ambassadeur d'Italie en France.

C'est le

28

S. RAPPA PORTRAIT DE JEUNE FEMME

(crayon)

La biographie de M. Severino Rappa peut être brièvement résumée. Il naquit en 1866 à Cacciona (Piémont). II eut pour premier maître Antoni Tosi Deregis, ce brillant artiste qui enseigna le dessin à l'école professionnelle de Billa. Peu fortuné, il s'expatrie et il visite successivement, en

s'adonnant principalement à la sculpture sur bois, BuenosAyres, Londres, Paris. 11 étudie à l'atelier d'Alexandre Charpentier, et ce furent les conseils de ce dernier qui le décidèrent à se consacrer presqu'exclusivementau portrait à la mine de plomb, où il excelle aujourd'hui. Les nombreux visiteurs de son exposition pourront

apprécier les originales qualités de son art, si spirituellement psychologique, et s'intéresser au mouvement à la fois souple et précis, frôleur et aigu de son crayon.

Ventes du mois. Dans une vente d'estampes du xvnt" siècle, le

Portrait

de la Comtesse Spencer, belle et rare épreuve en couleurs de Ch. Turner, d'après Shee, a été adjugée 3.700 fr. ; deux planches d'après Boucher, par Bonnet, imprimées à l'imitation du pastel, ont fait 4.300 fr. ; l'Escalade, charmante épreuve en couleurs de Debucourt, a donné 1.440 fr. M. Canfield, de New-York, a cédé ses 34 Whistler pour la somme coquette d'un million et demi. A Londres, le Portrait de Miss Mary Ruck, par Romney, a atteint 78.750 fr. A signaler à la vente Couderc, à Paris, une pendule Louis XVI formée d'un socle portant une pyramide flanquée de deux sphinx assis, très décorative : 3.700 fr. ; une commode Louis XVI, ravissante dans sa légèreté et sa simplicité : 4.000 fr.

i57


L'ART ET LES ARTISTES

Revues étrangères.

J. GRANDHOMME,40, rue des Saints-Pères. — Du 20 mai au 20 juin : Exposition sur Paris

GALERIE

lire, dans le dernier numéro (avril 1914) de la Revue d'Art illustrée Emporium, organe de Vlnstituto délie Arti Grafiche_do. Bergame, une très intéressante étude de Luigi Dami sur « le Jardin Toscan considéré comme oeuvre d'art », agrémentée de 17 illustrations. A

« PARIS,

de ses Peintres », composée de M'" ANGÉLE DELASSALLE, MM. D. DOUROUZF, R. P. GROUILLER, E. LABORDE, A. LATOUR, SIGNAC,URBAIN,

etc., etc.

M

GALERIE HAUSSMANN, 29,

Exposition de PAUL JOUVE (les animaux). 3o

EXPOSITIONS PARIS

20 mai

tin). — Du i5 avril au

SALON DE 1914 : SOCIÉTÉ NATIONALE DES BEAUX-ARTS.

SOCIÉTÉ DES ARTISTES FRANÇAIS.

GALERIE CHOISEUL, 73,

RENOIR —

UNION CENTRALE DES ARTS DÉCORATIFS (Palais du

WAGNER

23 avril EXPOSITION ANGLAISE D'ART

Marsan). — Du

Exposition spéciale de LA STATUETTE meuble destiné à la présenter et à la faire valoir. GALERIE CHARLES BRUNNER, 11,

1"

au et du

DÉPARTEMENTS — Galerie Mars Antony. — Exposition des oeuvres de LUCIEN JONAS (80 tableaux et 40 dessins).

REIMS.

rue Royale. — Exposition

LE HAVRE. — Du 10

et C", « Les Maîtres modernes», 20, rue des Capucines. — Du 24 avril au 3o mai : Exposition LUCIEN JONAS (la vie provinciale, types, physionomies, etc.).

GALERIES J. ALLARD

— Du 1" au t5 juin : Exposition Miss KÊIR. — Du i5 juin au 14 juillet : Exposition RENÉ MÉNARD.

Journal « Le Rire».

DU HAVRE,

de Mexico.

AQUARELLISTES.

:

SOCIÉTÉ DES AMIS DES ARTS

dans les salles de l'Hôtel de la Société, rue

Salons de l'Hôtel de Ville. — Du 3i mai au i5 juillet : 61"" Exposition de la SOCIÉTÉ DES AMIS DES

VERSAILLES,

ARTS DE SEINE-ET-OISE.

CHARLEVILLE.

:

Ardennes. Du i5 avril au organisé par le

juin au 26 juillet : i3°" EXPOSITION organisée par l'Union Artistique des

— Du 28

DES BEAUX-ARTS

ÉTRANGER VENISE.— Du i5 avril au 3i

boulevard de la Madeleine.— Exposition du PETIT SALON DES

octobre:

EXPOSITION INTERNA-

TIONALE DES BEAUX-ARTS.

GALERIE P. LE CHEVALIER, 17,

Du 1" au 3i mai

juillet : Exposition de Pein-

Sculpture, Architecture et Art industriel).

PALAIS DE GLACE (Champs-Elysées). — 14 juin : 8"" SALON DES HUMORISTES,

8

BEAUVAIS. — Du 14 juin au 20 juillet : i5"" Exposition de la SOCIÉTÉ DES AMIS DES ARTS DE L'OISE (Peinture,

GALERIE E. DRUET, 20, rue Royale. — Du 18 au 3o mai : Exposition GEORGES DUFRESNOY. — Du 1" au i3 juin : Exposition G. L. JAULMES. Du i5 au 27 juin : Expo-

Du 29 juin au 6 juillet

juin au

tures et d'Aquarelles de la

GALERIES GEORGES PETIT, 8, rue de Sèze. — Du i5 au 3i mai : Exposition CAISIÉ; Exposition REDELSPERGER.

MAURICE DENIS. — ACADÉMIE RANSON.

DARIO DE

GALERIES NICOLAS RIABOUCHINSKY,75,

VENISE».

sition

rétrospective

avenue des ChampsElysées.— Exposition permanente d'IcoNES et FRESQUES du xiv' au XVII' siècles.

DÉCORATIF

rue Pierre-Charron. — Du

:

DE

(esquisse)

REGOYOS.

MODERNE.

des «PEINTRES

passage Choiseul. — Du 2 au 20 mai : Exposition

Portrait provenant de la collection Chéramy et légué à l'Etat pour figurer au Musée de l'Opéra

Louvre, Pavillon de

3i mai

ART UNION »

Arts appliqués). — Du 25 mai au i5 juin : Exposition de PORTRAITS D'ACTRICES, de Rachel à Sarah Bernhardt.

:

10,

Exposition de

(Peintures, Aquarelles, Pastels, Eaux-fortes,

dre III).— Du 3o avril au 33 juin : SALON DE

MUSÉE GALLIÉRA,

:

NATIONAL

GRAND PALAIS DES CHAMPSELYSÉES (avenue Alexan-

:

:

la SOCIÉTÉ «THE INTER-

juin :

au 3t mai

mai

GALERIES CH. HESSÈLE, 16, rue Balzac. — Du 5 au

GRAND PALAIS DES CHAMPSELYSÉES (avenue d'An-

1914

rue

La Boétie. — Du 4 au

BULLETIN DES

3o

quelques-uns

COPENHAGUE, Musée Royal. — Du i5 mai au 3o EXPOSITION CENTENNALE DE L'ART FRANÇAIS.

i58

juin

:


BIBLIOGRAPHIE Paul Helleu, peintre et graveur, par MONTESQUIOU. (11.

ROBERT DE

Floury, éditeur, i, boulevard des Ca-

pucines.)

tous les beaux livres d'art moderne que M. II. Floury publie avec une si heureuse et une si généreuse prodigalité, De

aucun ne m'a causé un plaisir plus grand que celui qu'il vient de consacrer à l'oeuvre de Paul Helleu, et pour lequel M. Robert de Montesquiou a écrit une étude d'une analyse si fine et d'un si grand charme spirituel. Ce beau livre d'où se dégage un parfum de fleurs, de femme et

//. Floury, éditeur. HELLEU —

LA COMTESSE MATHIEU DE NOAILLES

(Pointe sache extraite de l'ouvrage sur « Helleu »)

I5Q


L'ART ET LES ARTISTES d'encens, est un véritable et juste hommage, rendu sous la forme d'un hymne joyeux, d'une sorte de poème d'allégresse à un pur et grand artiste. Paul Helleu apprit l'art de peindre dans l'atelier de Gérôme. Qui s'en douterait? Puis, chez Deck, il s'adonna avec passion et avec un succès complet à la décoration céramique. Les vases, les plats... ornés par Helleu, sont aujourd'hui précieusement collectionnés par des amateurs très malins, qui les gardent d'ailleurs avec un soin jaloux. Mais à ce sensitif, à ce nerveux, toujours en mouvement, toujours en quête d'impressions d'art nouvelles et très raffinées, il fallait un procédé d'expression plus rapide que le méticuleux posage au pinceau. La peinture à l'huile, l'art du pastel, dans lequel il excelle cependant, ne pouvaient encore fournir à sa curiosité sans cesse en éveil des formules assez vives pour lui permettre de fixer toutes les gracieuses visions dont son oeil est sans cesse rempli, visions d'ailleurs très réelles et nullement apparues dans la mélancolie du rêve. Son motif vivant, son éternel sujet inspirateur, dont la grâce troublante parait s'être à tout jamais imposée à son âme d'artiste, est la femme élégante et jolie, la femme de race fine, qui passe dans la vie, légèrement dédaigneuse et très svelte, avec des cheveux dorés, une nuque blonde et souple et une toilette de coupe irréprochable, aux tons discrets. Il la suit pas à pas, armé d'une plaque de cuivre et d'une pointe de diamant, et directement, avec une étonnante sûreté de dessin, avec une précision aiguë et forte, il enveloppe,dans un seul trait, un trait outamaresque, l'expression du visage, les gestes, les mouvements, les attitudes... de son fugitif modèle, auquel il demande rarement la pose officielle derrière laquelle disparait presque toujours le caractère du personnage. On peut dire dès aujourd'hui de la grâce de son talent ce que les frères de Goncourt ont dit de celle de Watteau, dont il descend en ligne directe : « Elle est cette chose subtile qui semble le sourire de la ligne, l'âme de la forme, la physionomiespirituelle de la matière... Toutes les séductions de la femme au repos : la langueur, la paresse, l'abandon, les adossements, les allongements, les nonchalanches, la cadence des poses, le joli air des profils penchés, les retraites fuyantes des poitrines, le jeu des longs doigts sur le manche des éventails... » Parfois, comme pour se punir volontairement de s'être trop longtemps grisé du parfum profane de ses chers et charmants modèles, il va se réfugier, anachorète très intermittent, dans la silencieuse fraîcheur des églises désertes ou sous les frondaisons automnales des grands parcs abandonnés, et là, au milieu des odeurs de l'encens ou des feuilles mourantes, loin des bruits du monde, très recueilli et très convaincu, il se plaît à oublier un instant « les allongements des poses et les retraites fuyantes des poitrines » pour peindre sur de vastes toiles les jeux capricieux du soleil à travers les rosaces incendiées ou les mélancolies des choses défuntes. Et sous son pinceau souple et léger, les fleurs de pierre, les saintes fleurs, pieusement écloses sur les sombres murailles et le long des sveltes colonnes gothiques, s'épanouissent dans un éblouissement de fraîches couleurs, venues du ciel, et les eaux dormantes des bassins où se mirent les marbres verdis, semblent les larmes accumulées des siècles morts. Dans la génération actuelle, je ne connais pas de peintre de la femme qui puisse être préféré à Helleu ; et, plus

tard^aans le lointain avenir, c'est en feuilletant la collection de ses admirables pointes sèches, de ses savoureuses sanguines, de ses pastels clairs et légers qu'on pourra se faire une idée juste de la parisienne élégante de la fin du xix' et du commencement du xx' siècles, qui fort-heureusement n'a rien de commun avec cette imagerie pseudoasiatique dont on commence à nous obséder. A. D.

La Cour de Ludovic II le More

(la vie privée et

l'art

à Milan dans la seconde moitié du Quattrocento), par FRANCESCO MALAGUZZI

VALUI.

Ulrico Hoepfi, éditeur,

Milan. Ce magnifique ouvrage, véritable monument d'érudition profonde élevé à l'histoire de la vie milanaise sous le règne de Ludovic le More, se divise en quatre chapitres dont

chacun, avec sa documentation graphique et ses textes, pourrait à lui seul constituer un volume du plus haut intérêt. Le premier a trait à Ludovic le More et à Béatrice d'Esté, le second à la vie privée des Milanais, le troisième à la vie et à la cour des Sforza, et enfin le quatrième à la vie dans les châteaux et à la campagne. Rien de ce qui touche à la vie publique, à la vie privée, à la vie artistique dans le duché de Milan, pendant la période, tour à tour glorieuse et troublée, qui va du mariage de Béatrice d'Esté avec le More jusqu'à l'exil de ce dernier, n'échappe à la savante observation de M. Francesco Malaguzzi, laborieusement penché, depuis de nombreuses années, sur son vaste et intéressant sujet. Il est juste néanmoins de dire que le développement artistique occupe, dans ce superbe ouvrage, édité avec un soin et un luxe rares, la place principale. Et vraiment, il était difficile qu'il en fût autrement, malgré l'activité des combinaisons diplomatiques qui se nouèrent et se dénouèrent contre la France de 1495 à l'exil de Loches. Car ni les sièges de Novare et de Gênes, ni les trahisons de Trivulce, ni les invasionsfrançaisesn'empêchaient pas,«à cette époque de chasses et de parades », les arts de fleurir, en toute beauté, dans ce luxuriant jardin dévasté que fut le Milanais, sous le plus puissant de ses ducs et sous le sceptre fleuri des princesses d'Esté. Ce magnifiqueouvrage est orné d'un millier d'illustrations et d'une quarantaine de planches en couleurs.

Traité du paysage, par

LÉONARD DE VINCI.

Traduit et

commenté par PÉLADAN. Un volume illustré de 140 figures démonstratives et de 24 hors-texte. Br., 7 fr. 5o; relié 10 fr. (Librairie Ch. Delagrave, i5, rue SoufHot, Paris.) Cet ouvrage est la seconde et dernière partie du Traité de la Peinture. Elle est inédite en français et bien que son titre n'existe pas dans l'original, il se trouve parfaitement justifié par ceux des chapitres du manuscrit. Ce Traité du Paysage est d'ailleurs un manuel pratique, un ouvrage technique. On ne peut pas le lire, il faut

l'étudier.

Il n'y avait pas encore de paysage à la date où Léonard écrivait. On doit donc admirer l'homme qui donnait les règles d'un art futur, qui s'occupait des brouillards et des fumées, des poussières, de l'ombre des ponts, des effets de la pluie et du vent, du mouvement de l'eau et qui notait un effet de nuage sur le lac Majeur en 1499 ! Vinci entendait admirablement la nature et il suffit de regarder les arbres de la Sainte-Anne, la grotte de la Vierge aux Rochers et le fond du Bacchus pour s'en convaincre.

Cependant il n'employa son expérience et son génie qu'à créer du mystère.

160


ART ANTIQUE DE LA CHINE

Miroir rouge-noir laqué. — Epoque Tang (VIIe siècle)

Coll. Paul Mallon, 114, Avenue des Champs-Elysées, Paris.


JEAN WAUQUELTN PRÉSENTE SON OUVRAGE A PHILIPPE LE BON, DUC DE 'BOURGOGNE Jacques de Guyse : « L^s Chroniques de llainaut », traduites en français par JEAN WAUQUSMM

(1446)

Les très belles Miniatures de la Bibliothèque Royale de Belgique' IL n'est aucun événement fâcheux qui ne puisse nous procurer des avantages, alïirme la sagesse des nations, et cette opinion très répandue s'est même résumée, à travers les âges, dans une formule proverbiale non moins discutable que

lapidaire. Toutefois, sans nous réjouira l'excès des avantages nés du terrible incendie de la bibliothèque de Turin, qui consuma les inoubliables « Meures de Turin », heureusement, d'ailleurs, publiées en hommage à M. Léopold Delisle, reconnaissons que c'est grâce à cette catastrophe qu'en igo5 le Congrès des archivistes et bibliothécaires, réuni à Liège, préconisa la reproduction, dans le plus bref délai,

des manuscrits historiés les plus importants et réclama l'intervention des pouvoirs publics du monde entier. Cet appel nécessaire devait être tout d'abord entendu par la Librairie nationale d'art et d'histoire, que M. G. Van Oest dirige avec une si infatigable et si clairvoyante activité, et qui offre aujourd'hui au public un ensemble des reproductions des plus belles miniatures conservées a la Bibliothèque royale de Belgique. Celle-ci renferme, en grand nombre, des spécimens remarquables de l'art de la miniature, provenant presque tous de l'ancienne « librairie » des ducs de Bourgogne, tels : Les Heures de Noire-Dame de Hennessy. 1G1


L'ART ET LES ARTISTES Livre d'Heures du duc Jean de Berry, Psautier de Peterborough, les Chroniques de Hainaut, la Fleur des Histoires de Jean Mansel, etc. Ce sont les joyaux de ces manuscrits célèbres, dont nous reproduisons ici quelques remarquables le le

ment, mais avec une claire précision d'expression qu'il a sans doute acquise dans la quotidienne fréquentation de ses vieux et chers enlumineurs, M. Bâcha étudie, d'un trait rapide, chacun des célèbres manuscrits qui font la gloire de la Biblio-

LE CHRIST EN CROIX, ENTRE LA VIERGE ET SAINT JEAN Sacramentaire de l'Abbaye de Stavelot

(xir

spécimens, que M. Eugène Bâcha, le très érudit conservateur des manuscrits à la Bibliothèque royale de Belgique, a tenu à faire connaître dans cet ouvrage, dont la publication répond si bien au voeu formulé en ioo5 au Congrès de Liège. Dans une introduction de quelques pages seule-

SIÈCLE)

thèque royale de Belgique. C'est d'abord, par ordre d'ancienneté, le Livre d'Heures de Jean, duc de Berry, Jean le Magnifique, frère de Charles V, roi de France, très épris des choses de beauté, et qui consacra une partie de sa très grande fortune à payer les travaux des enlumineurs les plus répuIÔ2


LA FORTUNE ET LA VERTU

Martin le Franc: « Le Débat de la Fortune et de la Vertu »

(xv'

SIÈCLE)


L'ART ET LES ARTISTES tés de son temps, André Beauneveu, Jacquemart de Hesdin et les célèbres frères de Limbourg, pour

leur confier la décoration des livres qui devaient être les joyaux de sa très riche bibliothèque. Puis c'est le manuscrit des Chroniques de Hainaut,avec son incomparable miniature initiale, si justement célèbre, et qui représente le copiste

JUDITH COUPE

LA

duc d'Occident, les hauts personnages de la cour, le jeune comte de Charolais ont conversé seul à seul avec lui, tandis qu'il notait, pour mémoire, les tons éclatants ou sombres de leur vêtement d'apparat... Cette oeuvre, que nous sommes heureux de pouvoir reproduire ici, est une des plus bril-

TÊTE D'HOLOPHERNE

Jean Mansel: La « Fleur des Histoires »

(xv' SIÈCI.F)

Jean Wauquelin offrant à Philippe le Bon le manuscrit des Chroniques de Hainaut. L'auteur inconnu de cette miniature a été recherché vainement, nous dit M. Eugène Bâcha; mais qu'importe son nom ? Il a dessiné tous les personnages de son tableau d'après nature. Un à un, ceux-ci ont défilé devant lui, au palais du duc ou dans son propre atelier, et l'artiste a pu composer, d'après eux, ses esquisses préparatoires. Pendant la pose, le grand-

lantes de l'art de la miniature, et aussi un document historique d'un inappréciable intérêt dans son inaltérable précision et dans son expression si méditée. Songez donc qu'il s'agit ici de personnages de très haute marque, avec qui, comme nous l'apprend le commentaire, l'artiste put converser seul à seul, tout en les observant, son crayon au doigt. Et ces personnages devant lesquels s'agenouille 164


«LES TRÈS BELLES MINIATURES DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE DE BELGIQUE»

MARIAGE DE CHARLES V, ROI DE FRANCE, ET DE JEANNE DE BOURBON

Sacre du roi.

Distribution d'aumônes à l'occasion d'une naissance. — L'armée de Duguesclin en campagne. Jean Mansel : « La Fleur des Histoires»

(xv'

SIÈCLE)

I65


L'ART ET LES ARTISTES Jean Wauquelin, le précieux manuscrit à la main, s'appellent Philippe le Bon, duc de Bourgogne, debout dans une attitude imposante, sous le dai, prêta tendre la main pourrecevoirleprécieux chefd'oeuvre composé sur son ordre, et son fils, le futur Charles le Téméraire, qui paraît s'intéresser vivement à la cérémonie de la présentation du

moins dans les douze illustrations du calendrier et les quatre miniatures des évangélistes. C'est le joyau de la collection. L'histoire de ce livre est piquante. La voici, d'après le récit qu'en fait M. Eugène Bâcha : Ce livre d'heures, de provenance inconnue, a été exécuté au début du xvi° siècle, apparemment dans

Victorieux à la bataille de Bouvines (1214) le roi de France Philippe-Augusteentre à Pans, précédé de son prisonnier Ferrand, comte de Flandre. — Le clergé vient à sa rencontre. — (Miniature de Loyset Liedet) « Les Chroniques de Hainaut », de Jacques de Guyse, traduites en français par JEAN WAUQUELIN.

livre j dont la solennité est encore accrue par la présence d'un groupe de seigneurs portant tous les insignes de la Toison d'or, ordre à peine fondé

par le grand-duc d'Occident lui-même. Vient ensuite le délicieux manuscrit appelé les Heures de Notre-Dame, dites de Hennessy, rempli d'enluminures d'un charme si précieux qu'il est permis de croire qu'il n'existe pas ailleurs un travail de miniaturiste supérieur en beauté, du

un atelier des Flandres. Longtemps il fut la propriété de la famille irlandaise des Hennessy, établie aux Pays-Bas depuis le xvne siècle. Ceux-ci en avaient-ils hérité des Hennessy de la branche aînée, qui habitaient en Irlande, dans le château de Duncan, ou bien l'avaient-ils acheté à Gand ou à Bruges, dans la boutique d'un antiquaire ? L'ancien échevin de Bruxelles, Pierre d'Hennessy, mort en 1855, prétendait que le manuscrit avait 166


TRÈS BELLES MINIATURES DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE DE BELGIQUE » LES «

Le marquis de Saluées vient demander la main de Griselidis à son père, le laboureur. — Il épouse Griselidis. Pour éprouver sa femme le marquis feint de la répudier. — Elle retourne chez son père n'emportant que sa chemise. Le marquis fête le retour de sa femme en présence de ses deux enfants qu'elle croyait avoir perdus. Jean Mansel: « La Fleur des Histoires»

(xv'

SIÈCLE)

167


L'ART ET LES ARTISTES Marché prématuré et qui ne peut que laisser des regrets aux propriétaires de l'inappréciable chefd'oeuvre, qui « ferait » aujourd'hui 5oo.ooo francs en vente publique. Quant à nous, nous ne pouvons que nous réjouir de le voir présentement en lieu sûr et si

toujours appartenu à ses ancêtres, mais il ne pouvait dire comment il était venu en leur possession. Pierre d'Hennessy essaya vainement de céder les Heures de Notre-Dame au prix de 3o.ooo francs. A sa mort, puis à celle de sa femme, en 1869, elles

LE REPAS DE NOCES DE JEANNE DE CONSTANTINOPLE ET DE FERRANT) DE PORTUGAL (Miniature de Loyset Liedet) Chroniques de Hainaut », de. Jacques de Guyse «

(1446)

furent exposées en vente à la Grand' Place de Bruxelles et à l'hôtel d'Hennessy, quai au Foin. Les héritiers espéraient en obtenir 25.000 francs ; il n'y eut, les deux fois, qu'amateur à 4.500 francs. Quelques années après, en 1874, le sculpteur Cuillaume de Groot proposa l'achat du manuscrit à la Bibliothèque royale. Le prix demandé n'était plus que i5.ooo francs. La Bibliothèque en offrit 12.000 francs et le marché fut conclu...

facilement accessible à la curiosité des amateurs. A ces trois recueils que nous venons de mentionner, il faut ajouter la Fleur des Histoires, de Jean Mansel, orné d'une suite d'admirables miniatures dont l'auteur est encore inconnu. Ce fut avant 1454 que Jean Mansel, receveur des domaines du duc de Bourgogne, composa, à la demande de Philippe le Bon, une vaste compilation, la Fleur des Histoires, où sont groupés des récits de

168


«LES TRÈS BELLES MINIATURES DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE DE BELGIQUE» l'histoire sainte, de l'histoire romaine, de l'histoire de la Vierge, de l'histoire des saints et de l'histoire de France jusqu'à Charles VI. La Bibliothèque royale de Belgique en possède un exemplaire sous la forme de deux grands manuscritsdont le second est orné de miniatures magnifiques qui, à rencontre des Heures de Notre-Dame, paraissent avoir été exécutées, dans leur ensemble, par le même artiste... D'où viennent ces images merveilleuses qui ressuscitent devant nos yeux, et avec quelle puis-

un de ses scribes, déclarait, en 1443, que la bibliothèque de son maître, connue depuis sous le nom de Bibliothèque de Bourgogne, était « la plus riche et noble librairie du monde ». Elle renfermait, en 1487, sept cent quaran'.e-six manuscrits. Tous ne nous sont pas parvenus. L'époux de Marie de Bourgogne, Maximilien d'Autriche, dit le Nécessiteux, vendit à des usuriers des manuscrits de prix. La collection fut pillée pendant les troubles religieux du xvic siècle; le comte Cobentzl devait retrouver plus tard, en Allemagne, des ouvrages

LE BAPTEME DU ROI GRIMBAUT ET DE SA FILLE Jean Wauquelin: « L'Histoire d'Hélène»

(1448)

sance de suggestion, la société du xve siècle, et par quel miraculeux hasard bon nombre d'entr'elles ont-elles pu, a travers tant d'époques de barbarie, parvenir jusqu'à nous, avec toute la fleur idéale de leur coloris? M. Eugène Bâcha va nous le dire en quelques mots : « Presque tous les manuscrits à miniatures de la Bibliothèque royale de Belgique proviennent de l'ancienne « librairie » des ducs de Bourgogne. Philippe le Bon, qui avait hérité des manuscrits précieux recueillis par Louis le Mâle, Philippe le Hardi et Jean sans Peur, ne s'épargna aucune dépense pour enrichir la collection, déjà importante, de ses prédécesseurs. David Aubert,

provenant du célèbre dépôt. En 1731, une partie de la bibliothèque périt dans l'incendie de la cour de Bruxelles ; on jeta dans les souterrains du palais tous les livres que l'on parvint à sauver. Bref, au cours des temps, la belle Bibliothèque de Bourgogne, formée avec amour par des princes lettrés, fut laissée à l'abandon, mise au pillage, dispersée et presqu'entièrement détruite. C'est miracle que nous conservions encore aujourd'hui quelques-uns des plus beaux livres qui en faisaient l'ornement et la renommée. » Je confesse volontiers que, chaque jour davantage, ma curiosité artistique me dirige vers l'infi169


L'ART ET LES ARTISTES

niment précieux des enluminures, aussi bien de celles de la période Séfévide que de celles de nos divins illuminatores médiévaux, et j'estime qu'à notre époque de production hâtive et d'impressionnisme trop facile, tout artiste sincère pourrait, sans dommage, se pénétrer de l'esprit qu'apportaient les imagiers d'autrefois à l'exécution de leurs oeuvres.

de dimensionner les toiles des exposants et de

supprimer les puériles récompenses ! Mais trêve à des digressions qui pourraient laire déborder le cadre de cet article, et en attendant cet heureux événement, allons redemander aux vieux imagiers de jadis les douces et profondes jouissances d'art que nous refusent trop souvent Cette attirance vers l'ornementation prestigieuse nos contemporains, dont le pinceau, comme d'un « Livre d'heures » ou d'un « Shah Nameh », emporté dans la vertigineuse rapidité du mouveje ne suis pas d'ailleurs, je m'imagine, seul à la ment de la vie moderne, court inlassablement et subir, et parfois je me demande si cet étrange ne ralentit vraiment son allure que dans la callimouvement de réaction, où le snobisme perd ses graphie lumineuse de la signature du « maître ». droits, et qui se prolonge bien au delà des origines On ignorera sans doute bien longtemps, toudu Quattrocentisme, ne prend pas sa source dans jours peut-être, le nom du divin artiste qui peignit la fatigue chaque jour plus accablante, dans le le calendrier des Heures de Notre-Dame. Il oublia dégoût chaque jour plus profond que nous ressen- de signer. Mais, vraiment, cela nous importe peu. tons et que nous éprouvons aux trop fréquentes L'ignorance de son nom, le mystère de sa vie ne exhibitions des énormités picturales, d'un si diminuent en rien le charme éternel de son oeuvre, pauvre métier, d'une couleur déjà morte, vides de et c'est une joie bien vive de se pencher autoute suggestion spirituelle, qui s'étalent sur les dessus du cadre minuscule, mais infini, riche de murs de nos Salons, les recouvrant comme une splendides réalisations théoriques, de subtiles lèpre. Efforts inutiles de malheureux jeunes gens observations de nature, de logique de pensée, de aux vulgaires ambitions qu'hypnotise le pâle rêve... et d'où se dégage, comme un parfum d'une fleur, la pure inspiration d'une âme de poète, la rayonnement d'une vaine médaille. Ah ! quand les comités de nos grandes sociétés ferveur consciencieuse d'un véritable artiste. Cela artistiques prendront-ils la résolution salutaire console et fait espérer. ARMAND DAYOT.

S. S.COSME ET DAMIEN, PATRONS DES MÉDECINS Les Heures de Notre-Dame, dites de Hennessy (DÉBUT DU XVI' SIÈCLE)

170


LES TROIS AVEUGLES

PIERRE CORNILLIER Nous sortons lentement du

désordre et la jeune de notre race ne sauraient se compromettre peinture, que nous avons vu donner dans l'ex- davantage. Il suffit pour s'en convaincre de suivre travagance, n'a plus souci que de s'en dégager. les expositions particulières qui, de jour en jour, Elle a fort bien compris où l'impressionnismela se font plus nombreuses. Un large retour à la conduisait. Elle s'é- composition, à l'ordonnance, à la couleur, s'afcarte à présent des firme nettement. Bien plus, on rencontre de doctrines stériles et jeunes peintres dont le scrupule est si grand des procédés superfi- qu'ils font parfois figure de vieillards. Il ne faut ciels pour conquérir pas s'en alarmer outre mesure. Les jeunes gens sur soi un grand em- sont naturellement portés à tout exagérer et, pire. Ce n'est pas s'il convient de compter sur eux, c'est en leur l'exemple d'esthètes faisant crédit d'un avenir qui ne saurait nous étrangers réfugiés à décevoir. Dans cette bizarre situation, voici que nos aînés, Paris qui pourra l'instruire jamais. Elle dont on se détournait depuis quelques années, donnerait des points apparaissent tout à coup en possession d'un art à ces barbares s'il lui qu'il est difficile d'acquérir sans labeur. Loin de en prenait fantaisie ; la foule, exposant à longs intervalles des oeuvres mais lesbellesqualités qu'ils élaborèrent dans le silence de leurs ateliers, ETUDE D ENFANT I7I


L'ART ET LES ARTISTES

PAYSAGE —

PANNEAU DÉCORATIF (SALLE A MANGE»)

ces artistes ont conquis une réputation légitime,

et leur effort, longtemps poursuivi, porte aujourd'hui ses fruits.

M. Pierre Cornillier est de ceux-là. Né à Nantes,

le 21 juin 1864, il habita Paris de très bonne

heure et fut l'élève de Galland et de M. Luc Olivier Merson dont on

connaît les portraits et les nom-

breuses toiles.

M. Pierre Cornil-

liera fait lui-même de beaux portraits et il sait mieuxque personne ce qu'il doit à ses maîtres. 11 prit part, en 1896, à Y Exposition des A rlistes de l'Ame et de la Rose Croix, avec une Etude, trois têtes de femmes joliment assemblées, des motifs d'illustrations et plusieurs compositions pour Myrrha. L'année suivante, il présentait d'originales sanguines dont on se

Enfin, lors de son Exposition particulière, en 1898, à la Galerie Georges Petit, M. Pierre Cornillier réunit un abondant ensemble de peintures à l'huile, de dessins, de sanguines, où il excelle, et d'illustrations. La peinture de M. Pierre Cornillier n'est pas sans caractère, mais j'avoue lui préférer les pastels si riants et si savoureux que cet artiste nous a montres depuis. Nous en parlons plus loin. Certains nus, modelés dans une pâtesoupleet moelleuse, témoignent cependant des qualités du peintre. Mais que ne s'est-il gardé du grand sujet! Que n'a-t-il compris notre plaisir à contempler les attitudes charmantes de ses modèleslM.Cornillier s'est laissé tenter par les scènes de genre. Y a-t-il toujours réussi ? Sa nature le destinait â un tout autre

objet. Délicat,

rappelle, sans

doute, les Liseuses et les Trois Amies.

PORTRAIT DE L ARTISTE PAR LUI-MEME

I72

attentif à la beauté du corps humain, habile dans son métier, voluptueux et raffiné, nous attendions de lui,


PIERRE CORNILLIER dès le début, une oeuvre d'intimité subtile et grave. Nous attendions, et il nous les a données dans ses pastels, des compositions d'un ordre choisi, d'un style heureux et, pourquoi non, d'une préciosité délicieuse. Déjà, dans plusieurs décorations, s'affirme ce sentiment pénétrant et clair de l'harmonie. Décors, diront certains. Sans doute, mais.

ment et nous troublent. Je n'insiste pas. M. Cornillier sait plaire naturellement et il ne me paraît ni fuyant, ni fade. Au contraire, il n'escamote rien et c'est avec une franchise parfois déconcertante qu'il arrive aux nuances les plus insaisissables. On peut le voir dans les sanguines, qu'il a traitées si brillamment au cours de ces dernières

PORTRAIT DE Mm0 C*"

dans cet aimable mouvement de lignes, chaque volume est exprimé. Tel paysage, compris dans un sens ingénu du ciel, des arbres et des molles prairies, séduit l'oeil aussitôt. Et ce discret panneau que l'artiste exécuta pour orner une chambre à coucher n'est-il pas baigné d'un émouvant mystère? Cette femme penchée, cet amour curieux, ce doux bosquet qu'enveloppe la nuit, nous char,73

années et qui, servies par une rare science, assurent à leur auteur une enviable réputation. Je ne dis pas que leur objet soit constamment d'un grand prix, mais leur exécution me semble d'une singulière maîtrise. M. Cornillier s'est assimilé les plus subtils moyens de cet art périlleux. 11 évite le flou, le hasard, l'aventure. Il dessine. Il conduit très loin le dessin, et certains fonds houleux de


L'ART ET LES ARTISTES

LE SILENCE

PANNEAU DÉCORATIF (CHAMBRE A COUCHER)

batailles se détachent sans confusion. C'est là d'ailleurs la qualité première de cet artiste. Sa netteté, qui n'a ni rudesse, ni sécheresse, va droit au but. Elle en marque les valeurs synthétiques, les ramasse, les définit... Vient ensuite cette caressante atmosphère de l'ensemble par quoi chacune de ses oeuvres se recommande. Or, dans la sanguine, comme dans la peinture, M. Cornillier a souvent abordé le symbole et peutêtre aussi le lieu commun. Je ne lui en fais pas grief. Je lui signale plutôt le danger qu'il y aurait

à sespécialiserdans ce domaine. Au Salon de 1900,

la critique observait que son « grand sujet, avec un personnage personnifiant la Douleur, était d'un symbolisme ardu. » Elle ajoutait, il est vrai, que « le pinceau du peintre a su se placer à la hauteur de sa pensée et trouver l'expression accusée sans exagération qui convenait à une figure humaine, ravagée par la souffrance. » Au Salon de 1901, l'artiste se laissait à nouveau tenter: « Son Repos en Egypte possède le mérite de se rattacher à une conception originale,

s'appuyant sur une

ETUDE DE JEUNE FEMME (VENISE)

PORTRAIT DE JEAN HUGO PETIT-FILS DU GRAND POÈTE (SANGUINE)

'74


PIERRE CORNILLIER exécution bien personnelle ; le vieillard, éclairé par les lueurs du foyer, représente le morceau intéressant de cette toile. » Devrons-nous longtemps encore mettre en garde les peintres contre le goût qu'ils ont du « morceau ».

femmes etdejeunes filles. Nous n'avons pas oublié cette délicieuse série et nous donnerions volontiers les meilleures oeuvres symboliques, que l'artiste a produites jusqu'ici, pour la moindre de ces «figures de femmes» qu'il réunit alors.

PORTRAIT DE M. ALFRED CORTOT

Je ne sais rien de plus irritant qu'une oeuvre fragmentaire ou qu'une oeuvre dont l'unité générale n'est pas fortement entendue. Voilà pourtant où M. Cornillier s'est parfois essayé. L'année suivante il envoyait à l'Exposition particulière de la Société des Arts Réunis une série de sanguines, doucement ombrées, représentant de charmants Portraits de

M. Cornillier n'obéit pas cependant à un principe étroit lorsqu'il nous offre le spectacle d'efforts si différents. Il appartient à son époque et la diversité de son oeuvre montre à quel point il est possédé du souci de s'exprimer. En dehors des doctrines et des esthétiques, il fait les autres juges de ses tentatives. S'il aime lacouleur et la composition, il

i75


L'ART ET LES ARTISTES

sedemande — aprèsles Impressionnistes— l'intérêt que peut trouver un artiste dans la seule reproduction de la Nature. C'est pourquoi il transpose, il interprète la Nature. C'est pourquoi, devant un paysage, il cherche à en saisir, par l'esprit, ce qu'il renferme d'intentions et de méthodes. Il en découvre les intentions profondes et il les fixe alors selon le sens très distingué qu'il a de la décoration ou celui — moins heureux à mon avis — de la philosophie et de la raison dont nous connaissons des exemples. Cettetendance assez prononcée à l'abstrait pourrait avoir de graves répercussions sur la personnalité de M. Cornillier s'il n'avait justement trouvé dans le portrait une énigme difficile à résoudre... Les meilleurs portraitistes ne sont pas toujours les plus attachés à respecter la Nature. Il est une ressemblance plus aiguë que la ressemblance immédiate et M.

Cornillier l'a

prouvé maintes fois

dans l'expression troublante qu'il a su

cieux les formes élancées du corps,

dégager des visages qu'il a peints. Mais

n'exagérons pas.

Art à la fois complexe et spontané, vigoureux et charmant! Nous ne saurions l'analyser davantage sans lui trouver des analogies nombreuses avec celui de notre tradition la plus pure. On sent combien le plaisir de sonder ces prunelles brillantes de jeunes femmes a été grand ; combien l'émotion qui guida la main de l'artiste lui a donné de légèreté, de finesse et d'esprit et enfin combien il entre dans cet amour du peintre pour son modèle d'intelligence et de respect. J'en arrive peut-être à la plus gracieuse composition de M. Cornillier. C'est une femme nue, assise et rêveusement appuyée au dossier de lachaise.Lecorps est posé dans une attitude exquise d'abandon et la tête inclinée sur l'épaule découvre une nuque adorable. De cette simple «étude», l'artiste a fait une oeuvre d'un prix étonnant. Mieux que la peinture, le pastel lui a permis de fondre dansun modelédéli-

Sous prétexte de saisir le caractère d'une figure,de joyeux barbouilleurs ont à plaisir déformé le modèle qu'ils avaient sous les yeux. Il suffit de regarder un seul PORTRAIT portrait exécuté par M. Cornillier pour reconnaître la franchise de son art et la subtilité de son observation. En iqo3, à la Société des Arts Réunis, on admira beaucoup le Portrait de Madame C" «dont la figure se détache sur les noirs des vêtements avec une belle vigueur. » Je citerais encore le portrait de l'artiste par luimême,car la tenue en est particulièrement puissante, le beau portrait de M. Cortot, reproduit ici-même, et cette agréable interprétation d'une jeune anglaise dont M. Cornillier après avoir fait le portrait commandé, voulut exécuter, pour la conserver, l'image délicieuse et fragile. Et la composition en blanc de Madame V" n'a-t-elle pas une force délicate, ainsi que la jolie Jeune Jemme à la toque bleue?

d'exprimer sans dureté le contour un peu jeune, un peu mince, des épaules et le bas du visage et d'imprimer à l'ensemble je ne sais quelle saveur de naturel et de perfection. D'autres pastels pré(SANGUINE) sentent également de semblables qualités. Dévêtues ou non, M. Cornillier a trace de ses contemporaines des images captivantes. Il en a saisi les silhouettes élégantes, les manières et les moindres gestes. Il les a situéesdansdes intérieurs d'une atmosphère discrète, nuancée, pleine de luxe et de riche harmonie. Nous ne l'avons jamais trouvé en défaut dans celte compréhension émouvante de la grâce et de la beauté féminines et, tandis que, dans son vaste atelier, M. Cornillier me confiait son ambition jamais satisfaite d'artiste scrupuleux, la nuit tombait et enveloppait doucement ces visages jeunes et frais qui rayonnaient à travers l'ombre.

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FRANCIS CARCO.


App. à M'" Nérys. DESSIN POUR UN PROGRAMME

GEORGE BARBIER est, certes, un des artistes les plus fêtés de notre temps et, j'ose le dire, ce succès nous rassure à propos de notre goût. Tant que l'on aimera cette élégance d'imagination, cette nettetéornementale,cette précision du trait, cette sobriété dans l'arabesque, cette intensité GEORGE

BARBIER

de couleur qui ne tombe jamais dans l'excès, tant que l'on comprendra qu'une sage assimilation des influences par un tempérament qui les absorbe et les équilibre atteste bien plus sûrement une originalité réelle que ce désordre criard et ce dérèglement concerté de qui veut à tout prix se faire remarquer, tant que l'on conservera de la sympathie pour la mesure, le charme et l'attrait d'un George Barbier, nous pourrons considérer d'un oeil serein ce que d'aucuns appellent les ravages du cubisme, du futurisme et de tous les orphismes. Ces écoles ne font de bruit que dans leur propre enceinte. Le vrai public ne les connaît que pour en sourire, à peine. Et il réserve sa dilection à ceux

qui, sans refuser l'apport technique des tentatives étrangères, sans se fermer aux idées nouvelles, entendent bien ne pas s'écarter pour cela des principes de la sage et fine tradition française. Il semble inutile de présenter M. George Barbier, tant il est connu, encore que sa réputation soit récente. Voici quatreans, son nom n'était familier qu'à quelques initiés des ateliers et des salons. Son exposition de mars 1911 à la Galerie Boutet de Monvel le révéla de façon presque foudroyante, et depuis il est devenu de plus en plus célèbre.

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L'ART ET LES ARTISTES Cependant la vogue, qui lui vint si jeune et d'une façon si flatteuse, ne le troubla point. Il savait trop où il allait, et le chemin qui lui restait à parcourir. Il travailla, sans cesse affermissant sa main, donnant sans cesse plus de sûreté à sa ligne, plus de force à sa couleur, avec un constant souci de perfection. Ce n'est pas un de ses moindres mérites que cette tranquille certitude. Que d'autres à sa place eussent cédé au désir d'étonner toujours, ayant plu tout d'abord ! Je ne veux nommer personne, mais nous avons tous à l'esprit le nom de quelques-uns de ces artistes qui débutèrent avec éclat et tombèrent dans le tic, à force d'avoir forcé la note, et crispé leur talent initial ! M.George Barbier ne procéda point par sauts, il suivit une évolution lente mais sûre et ce n'est guère qu'aujourd'hui que nous pouvons, nous retournant vers le passé, envisager dans son ensemble et sa variété l'oeuvre déjà considérable qu'il a accomplie, en si peu de temps. Qu'est-ce donc que M. George Barbier? Un aquarelliste, un décorateur, un miniaturiste? Oui, mais je le considérerais volontiers surtout comme un enlumineur. Je l'ai vu travailler. L'analogie m'a paru saisissante. La rapidité, la sûreté de sa main sont merveilleuses. Littéralement éclôt sous ses doigts un monde de lignes complexes, une floraison de couleurs riantes. Il n'a presque plus besoin de modèles, et l'on dirait qu'il tire tout cela de son cerveau. Sans cesser de sourire et de causer, et sans que l'on puisse s'apercevoir qu'il crée, sinon à une imperceptible contraction du front, comme s'il consultait les images de son rêve intérieur, il trace une arabesque d'une audace tranquille et sûre : nus suaves et purs du corps féminin, fleurs, parterres, intérieurs, costumes de la mode de jadis ou de demain. Puis son pinceau, délicatement, remplit de tons francs et vifs les intervalles, suivant une esthétique pareille à celle de nos imagers d'autrefois. Et parfois l'or rehausse et soutient l'ensemble. Puis la feuille se trouve remplie, comme par magie et l'on a devant les yeux quelque chose d'infiniment élégant et riche, exact et cependant stylisé, qui tient de la calligraphie et de la céramique, de l'estampe et de l'aquarelle, et plein de charme. Alors l'artiste range avec soin les instruments de son travail, ses fins pinceaux, sa palette où ne traîne aucun ton brouillé, ses godets, et il cause, il cause de toutes choses, car il est fort cultivé, curieux de maint effort en dehors du sien. Et cependant, sans qu'il parle jamais de lui ni de son travail, on sent fort bien qu'il n'abdique rien de ce qui fait l'intérêt essentiel de son existence. Il pense en décorateur. Ce qu'il aime, en tout, a quelque parenté avec ce qu'il tente lui-même. Il a du

Groult, éditeur. LES PERROQUETS (Bleu, pourpre et noir. — Papier à la planche)

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GEORGE BARBIER

goût pour ce qui est ingénieux, subtil, rare et cependant classique, ce qui présente, sous la foisonnante arborescence de l'imagination la plus riche, le pivot, l'axe initial de la raison et de l'ordre. Il a horreur des tentatives avortées, du génie informe, de la pose, de la prétention, du bruit,des manifestes. Un grand bon sens fixe sa fantaisie. C'est un des artistes les plus cohérents que je connaisse. Et son atelier, à ce point de vue, est une révélation. La plupart des ateliers ne sont en effet que des cabinets de travail, des espèces d'entrepôts où le peintre vient travailler et où il place ses oeuvres commencées. Peu lui importe l'aspect de vide, ou de confusion, que présentent les murailles, il ne les voit pas. M. George Barbier estime au contraire, qu'il ne voit que cela, et il a voulu pouvoir le contempler sans être en désaccord avec soimême. Il y a donc placé les objets qu'il aimait et qui tous, par leur élégance de formes, ou leur charme de couleur, ou leur qualité particulière de souvenirs, continuent, si l'on peut dire, son rêve

personnel et s'harmonisent avec lui. Meubles aux belles courbes et aux laques riches et sourdes, tapisserie sobre, lustres vénitiens, verreries délicates, estampes japonaises, incrustations, bibelots, et ce beau vase de marbre jaune, couleur de miel, qui sur la dalle d'unecommodepuissante, ressemble à une fleur minérale, élancée et lumineuse en même temps qu'à quelque urne funéraire, posée sur la tombe d'une jeune fille de l'antiquité. Il flotte autour de ces choses une atmosphère composite où se mêlent des effluves grecques et des parfums de l'Archipel à la senteur sucrée de la rose persane, avec un rien de l'odeur poudreuse de la défroque vénitienne. Toutes ces choses favorisent le travail savant et délicat de l'artiste qui vit au milieu d'elles. Il n'est peut-être pas sans intérêt de savoir quelle fut, sinon l'origine de la vocation de M. George Barbier, du moins l'occasion où il en prit nettement conscience. C'est la vue d'une reproduction des peintures du tombeau étrusque de Corneto, dit « le tombeau des danseuses ». Le jour où il fut

App. à M. Louis Cartier. MARGUERITE DE VALOIS (OK ET VIOLET)

179


L'ART ET LES ARTISTES mis en présence de cette belle chose, il sentit en lui se faire une sorte de cristallisation. Il avait certes toujours eu beaucoup de goût pour les

estampes japonaises, les miniatures persanes, les vases grecs et même pour les dessins mystérieux de Beardsley, mais cela n'agissait point sur lui assez fortement pour y déterminer un élan créateur, élan que le tombeau des danseuses déclancha. Et si l'on admet — ce qui ne diminue pas son mérite d'artiste — que l'oeuvre de M. George Barbier s'alimente aux sources nobles et fécondes que je viens d'énumérer, on comprend d'autant mieux sa qualité classique lorsqu'on pense aux peintures étrusques. Elles ont été, si l'on peut dire, l'élément fixateur du subtil mélange. Elles ont sauvé le jeune créateur de la complication, du précieux, de l'inutile et du confus. Elles lui ont, par leur haute qualité synthétique et décorative, donné l'axe d'une tradition. C'est alors qu'il songea à illustrer les Chansons de Bilitis. Le sujet était on ne peut mieux d'accord avec sa découverte, d'accord avec ses goûts et ses tendances. En même temps, les Ballets russes exercèrent sur lui une séduction d'ailleurs par nous tous ressentie. Mais la qualité de son interprétation de ces spectacles fut très particulière : elle n'eut rien de fiévreux, de brusque, d'acide ou de pervers. Il nous montra des images calmes et pures, des mouvements bien entendu puisqu'il s'agissait de danses, mais synthétisés, et somme toute plutôt des attitudes. Ayant au pius haut point le sens du théâtre, il évoquait autour des personnages représentés un décor, même lorsqu'il ne le montrait pas. Et toujours cette pureté de ligne, cette géométrie élégante... Sa première exposition — cette fameuse exposition de mars 1911 où il nous fut révélé —, contenait donc une série d'oeuvres inspirées par les Ballets russes, une suite des Chansons de Bilitis et quelques interprétations de la Mode appelées, non sans une malice gracieuse : Les Belles du

Groult, éditeur. LES CHINOIS

(Gris, noir et or — Papier à la planche)

Moment, aquarelles charmantes inspirées de Debucourt et des miniatures persanes. M. Pierre Louys, qui aimait beaucoup l'art de M. George Barbier et parce qu'il y retrouvait un esprit nourri d'antiquité vivante, ne put résister au plaisir de composer pour le catalogue une préface où il expliqua, avec la lucidité habituelle de son beau style, l'authenticité de cette filiation antique de l'artiste. « Les personnages qu'il dessine, dit-il, sont nés « entre Athènes et Sardes, entre Cythère et Paphos, « sans bâtardise romaine. Il y a en eux de l'attique « et du lydien aussi, mais pas de toscan.Théocrite, 180


GEORGE BARBIER

App. à M. Louis Cartier.

FaUStine (Aquarelle)

L'Art et les Artistes, n°

111.


GEORGE BARBIER

Editions Pierre Corrard. THAMAR

('' K.ARSAVINA '

GRIS, ROSE ET ARGENT)

« Hérondas, Sapho revivent dans ces clairs pay« sages, où Properce n'est pas invité. »

On ne saurait mieux dire, ni plus juste. Remarquez que l'écrivain va jusqu'à Sardes, s'il exclut Rome. C'est à la fois étendre le domaine de la Grèce et le sauvegarder. La Lydie n'est pas la Grèce, et cependant son art est plus près d'Athènes que celui de la lourde imitation romaine. Ainsi, dans l'art de M. Barbier, la fusion est toute natu-

relle entre l'élément attique et l'élément persan, alors que vous n'y surprenez, en effet, pas le plus petit souvenir toscan. Sous l'accoutrement du ballet russe, M. George Barbier retrouve la richesse persane, lydienne et, là-dessus encore, la pure beauté nue — qui est de Grèce. Sous les plus riches atours dont il pare ses danseurs ou ses femmes à la mode, vous retrouverez la grâce souple et forte, élancée et musclée du corps athlétique et taillé pour la course, et dont la formule fut si

1S1

tendrement et librement fixée par les décorateurs des vases. On la voit parfois transparaître, et d'autres fois on ne fait que la deviner. Enfin il arrive qu'on la voie nue, et c'est une satisfaction, pour ainsi dire, pour l'esprit, tant il semble que cette heureuse forme humaine soit la meilleure et la plus parfaite qu'il nous soit donné de rêver : épaules larges et poitrine bien pleine d'air portant la double couronne des seins menus et ronds, ventre maigre, jambes longues aux genoux purs et qui jouent bien, pieds musclés faits pour les bonds de la danse. Et la taille se cambre et le cou, très haut, se dresse, et de l'ensemble émane une impression de santé parfaite.Tout cela est suggéré, si l'on peut dire, en silhouette, rien que par le tracé — très sûr— de la ligne cernant le contour, avec un minimum de traits intérieurs, mais placés juste où leur présence décèle le muscle d'où part le mouvement: au biceps, à l'épaule, au jarret, à la


L'ART ET LES ARTISTES des plus francs, des plus rapides, des plus sympathiques que nous ayons connus. De tous les côtés les commandes et les sollicitations affluèrent. On voulut avoir du jeune artiste des aquarelles à mettre sous verre et des illustrations de livres, des modèles de robes et des charges de modes, des éventails, des scènes de comédie italienne, que sais-je ? Il n'eut que l'embarras du choix. Il sut cependant se restreindre, malgré que sa curiosité l'attirât vers mainte tentative. Il consentit à collaborer avec des couturiers. M. Poiret lui doit quelques modèles ravissants de robes et de manteaux, et il dessina pour Mmc Paquin une série d'éventails — enfin ce n'étaientpoint les éternelles copies du xvme siècle ! — dont le moindre est une chose exquise. Il publia des dessins dans certains journaux d'élégances, tels que la Galette du Bon Ton, le Jardin des Dames et des Modes. Enfin il put satisfaire au goût qui est en lui le plus vif: illustrer des livres. On lui doit un Nijinski sur un texte du modeste signataire de cet article, une

Éditions Pierre Corrard. MIDI SUR L'EAU

("MODES ET MANIERES

I9I4'")

clavicule... Et tout cela éclatant, bariolé, d'une richesse exquise d'ornementation, plut immédiatement aux amateurs. D'abord parce qu'il est rare qu'un jeune débutant atteigne aussi vite aune perfection linéaire aussi impeccable, ensuite parce qu'il y avait, dans ces aquarelles éclatantes, quelque chose qu'on attendait obscurément de l'art contemporain et qu'on n'avait pas encore rencontré. Il faut bien se dire aujourd'hui, où tant d'imitateurs ont voulu jouer des mêmes cordes, que M. George Barbier fut le premierqui, dans ses oeuvres, fixa les éléments épars du goût d'alors. Il y avait une réaction évidente contre les erreurs d'une mode féminine stricte et fausse de ligne et neutre de couleur, il y avait une renaissance de l'amour de la forme antique, il y avait de l'enthousiasme pour les Russes, leur musique, leurs décors, leurs rythmes, leurs pantomimes, il y avait la vogue du sport qui accentuait ce besoin de liberté physique, il y avait la manie des collectionneurs ayant mis à la mode les miniatures persanes. Mais tout cela sans cohésion, tout cela séparé, confus, n'entrevoyantpas de synthèse possible. Les aquarelles de M. GeorgeBarbier firent comprendre l'accord à instituer entre l'intensité de tons des miniatureset celle des Ballets russes, entre cela et nos modes féminines, entre tout cela et la pureté de mouvements grecque. Il n'en fallait pas tant pour créer un succès, un .82

Journal des Dames et des Modes. LE COUP DE VENT


GEORGE BARBIER Makeda, reine de Saba, sur une traduction, par M. Hugues Le Roux, d'un texte éthiopien communiqué par le Négus. Et puisque je dresse une liste, que je n'omette point d'y ajouter des oeuvres qui viennent de paraître à l'instant ou sont en cours d'exécution, telles que : Modes et Manières de igi4, Le Cantique des Cantiques (noir et or); Karsavina (un album); une nouvelle série de Chansons de Bilitis, La Mode de demain, etc. ; tout cela sans préjudice d'une foule de dessins à l'encre de Chine, admirables pour la qualité des oppositions de blanc et de noir, qu'il exécute sans autre intention que d'obéir à quelque caprice soudain de l'imagination et dont le plus rapide porte la marque de son talent sobre et sûr. On lui doit encore des verres de Venise, exécutés là-bas sur des dessinssubtils et rares, extrêmement beaux ; des costumes de théâtre dans le goût ancien, mais toujours avec ce je ne sais quoi de moderne jusqu'à l'acuité qu'il ne peut s'empêcher de mettre partout; des papiers peints, des ex-libris, que sais-je encore? On peut dire de M. George Barbier que toute surface susceptible de recevoir

une décoration l'attire. C'est un décorateur-né. Et l'abondance extraordinaire de son invention lui permet d'envisagertoujours la possibilité d'autres travaux, indéfiniment. Mais il ne perd pas pour cela les hautes qualités de son style. Il demeure toujours fidèle à son idéal premier, il perd d'autant moins de vue les maîtres du passé, auxquels il doit son inspiration initiale.


GRAVURE SUR BOIS INEDITE

VARÏÏETIÊS

Un Livre d'Art décoré par Aristide Maillol UNE édition

des Bucoliques de Virgile va

paraître qui non seulement constitue un curieux ouvrage d'art, mais encore nous révèle une nouvelle face de la personnalité d'Aristide Maillol. C'est en effet à ce grand sculpteur qu'a été confié le soin d'illustrer ces dix églogues, éternelles et toujours jeunes comme la nature. Mais on n'illustre pas Virgile. Les illustrations, d'un esprit toujours un peu étriqué, il faut les réserver aux romans modernes, décrivant les gestes menus des petites poupées à la mode. Aristide Maillol n'a pas cherché à interpréter les vers intangibles du poète latin par un dessin servile. Il a voulu décorer les Bucoliques. La décoration d'un livre implique un double souci. L'image doit se trouver bien à sa place dans la page et en parfaite concordance avec l'ensemble imprimé. Une préoccupation un peu analogue guide le peintre qui, voulant peindre une nature morte par exemple, dispose un bouquet de roses sur un meuble de tel ou tel bois et devant une tapisserie ou une étoffe de colorations déterminées. C'est là le côté

objectif, en quelque sorte, de la décoration pour le livre. Mais aussi nous voulons rencontrer dans les dessins le même sentiment qui se dégage du verbe du poète. La pensée du dessinateur et celle de l'auteur doivent se présenter à nous, non pas comme ces phénomènes inséparables, ces petites malades ne pouvant plus vivre d'une vie propre dès qu'on a coupé le lien qui les unissait, mais comme deux soeurs saines, d'une même famille et nées sous le môme ciel. Les gravures sur bois dont Aristide Maillol a orné, ainsi qu'on déposait une guirlande sur l'autel d'un demi-dieu païen, la chanson virgilienne, enferment, dans une ligne décorative et simple, mais pouvant seule donner à ces petites compositions une expression tout à fait large autant que vivante, un réel amour de la nature. Un berger maintient à ses lèvres la syrinx ; un autre lutte avec un bouc, les paumes des mains tendues dans un mouvement enjoué pour se protéger contre les cornes. Des pâtres conversent, gesticulant ou s'appuyant sur leurs longs bâtons. Ailleurs, deux ber-

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UN LIVRE D'ART DÉCORÉ PAR ARISTIDE MAILLOL gères aux tuniques légères portent des corbeilles de fleurs. Trois jeunes filles ont une telle grâce que leur course fait songer à une danse. Nue, une femme prend ses ébats au milieu des flots. Maintenant passe le cortège des dieux, et l'on reconnaît Jupiter,

imposant et barbu comme Rodin. Silène rit. Une Léda avec le cygne nous retient, tant cette vignette possède de style. Que de fois pourtant nous avons dû détourner la tête, presque écoeurés, en apercevant à chaque Salon la toile inévitable et banale représentant l'aventure de la femme de Tyndare et de l'oiseau divin. Enfin, il y a des groupes de brebis au cou baissé pour tondre l'herbe, et des arbres noueux, aux feuilles de lumière et d'ombre. Tous ces sujets demeurent d'une fraîcheur agreste, d'une naïvetérobuste,d'une sérénité ensoleillée et jeune, qu'un fervent de la vie des champs comme Aristide Maillol était capable de retrouver. Et même il n'apparaît pas vain de préciser que cet artiste, se sentant vraiment à l'aise à la campagne, observateur obstiné de ses bêtes et de ses gens, est né sur la côte roussillonnaise, et qu'il y séjourne pendant la plus grande partie de l'année, au bord de la Méditerranée bleue, au milieu d'un site clair, égalant la douceur des paysages antiques.

GRAVURE SUR BOIS INEDITE

GRAVURE SUR BOIS INÉDITE "

Le dessinateur n'a pas voulu abandonnerà d'autres la reproduction de ses dessins ; il a tenu à les graver lui-même au couteau dans le bois dur. Ainsi chaque gravure devient une oeuvre originale. Ce

scrupule, rare à notre époque de production hâtive, montre bien le caractère de Maillol, son dédain de l'artificiel, du mesquin, du trompe-l'oeil, aussi bien que son goût pour la belle matière, pour le naturel. Il faut avoir vu le sculpteur se rendant à son atelier, les jours de pluie, à travers les routes de Marly-le-Roi, et s'abritant sous un large parapluie bleu pareil à celui que portent-les paysans. Mais il y a mieux que ce petit détail simplement amusant. Déjà, à l'époque où il exécutait des tapisseries, le sculpteur de Pomone teignait lui-même les laines qu'il employait. Et pour avoir des couleurs végétales pures, il allait chercher lui-même les plantes dans les environs de Banyulssur-Mer. Là, un chaud soleil mûrit sur les coteaux blonds une flore aussi variée qu'en Orient. Et voilà qu'Aristide Maillol, décorateur de livres, peu satisfait des marques de papeterie les plus connues et ne plaçant aucune confiancedans les composés chimiques et les procédés industriels, a eu l'idée de faire lui-même le papier sur quoi seraient imprimées les églogues et les gravures. Avec courage, il se mit donc à broyer dans un mortier, au moyen d'un

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L'ART ET LES ARTISTES idéal. Un papier digne des poèmes immortels destinés à

pilon, un lambeau de drap de lit, le réduisit en pâte et finit par obtenir un petit morceau de papier, grand

s'incorporer dans ses feuilles ! Composé exclusivement de matières pures, vierge de toute préparation chimique, ce papier, enfin

comme la

main,maisprésentantl'aspect du marbre. Il montra alors le fruit de ses expériences à son éditeur. Celui-ci ne

obtenu, con-

serveunetrame d'une solidité exceptionnelle, offre à la vue et au toucher

ressemble pas à

unéditeurordinaire. C'est un un grain qui rappelle celui amateur d'art passionné,conde la pierre et UN COIN DE L ATELIER DE FABRICATION tribuant à rédu grès. On pandre à l'étranger les artistes de l'École française peut le comparer aux papiers du moyen âge et de moderne et ayant donné déjà, par de précédentes la Chine antique, et lui garantir une durée éditions, des preuves de son goût, le comte H. de certaine. Kessler. Tout autre aurait pu prendre pour un fou D'après ce que vous savez de cette édition — et ce sculpteur inventeur de papier. Le comte de ne croirait-on pas parfois lire un conte? — vous Kessler, au contraire, s'enthousiasma. Peu de pouvez bien imaginer que rien de ce qui touche à temps après, grâce à cette généreuse intervention, l'impression n'a été négligé. Un caractère a été une petite usine était créée afin de pouvoir fabri- composé d'après celui qui fut employé vers 1670, quer tout le papier nécessaire à l'édition des Buco- à Venise, par le maître Nicolas Jenson. L'ouliques. A Marly-le-Roi, ou plus exactement à vrage a été élaboré page par page dans une impriMonval, on peut la voir, depuis le chemin, cette merie organisée spécialement à cet effet par le petite usine blanche et propre, avec ses traverses comte de Kessler. Lui-même a tenu à surveiller de bois peint. Dans l'intérieur, une large baie la mise en pages, soucieux de maintenir une vitrée, pratiquée au fond, divise en triptyque le complète harmonie entre la ligne de la gravure paysage chargé de branches vertes. et l'arabesque de la lettre, et même entre leurs Pourtant il s'agissait de trouver le papier définitif couleurs. Le blanc et le noir ne se nuancent-ils et d'en produire de grandes quanpas à l'infini ? tités. Pour diriger les recherches, Cette édition des Bucoliques. où le texte se double d'une un neveu du sculpteur, le peintre Gaspard-Maillol, dont les fidèles traduction de Marc Lafargue, le du Salon d'Automne et des galepoète de l'Age d'Or, et dont ries d'avant-garde connaissent les bibliophiles les plus exigeants les scènes de taverne et les calmes se montreront satisfaits, contribue à nous assurer une fois de paysages, délaissa la propriété familiale qu'il exploitait tant bien plus que l'arrangement d'un livre prend les proportions d'un que mal en province, en faisant de la peinture. Ainsi, tout se art véritable, en même temps passerait entre artistes. Et en qu'elle nous fait connaître les effet une foi d'artistes devait gravures sur bois d'un grand triompher de difficultés sans sculpteur. nombre et, après des tâtonnePAUL-SENTENAC. ments multiples,réaliser le papier PORTRAIT D ARISTIDE MAILLOL 186


MORRIS —

TAPISSERIE

L'Art Décoratif Anglais au Pavillon de Marsan EN

i85g, William Morris fit construire par Philippe Webb une maison, la fameuse Maison Rouge, à Upton, près de Bexley, et dans l'impossibilité de trouver chez les marchands de l'époque les meubles, les étoffes et les papiers de tenture qui devaient la rendre habitable, il eut l'idée de former une association qui se proposait de fabriquer tout ce qui peut contribuer à la parure du home. Les peintres Dante-Gabriel Rossetti, Madox Brown et Burne-Jones, l'architecte Philippe Webb et Morris en faisaient partie.

Ainsi des peintres, des sculpteurs, des architectes ne dédaignaient pas de s'intéresser à un cottage, à un verre, à un lit, à une chaise, à un bahut, autant qu'à un palais, à un portrait ou à un buste ; ils considéraient que d'appliquer aux usages de la vie les ressources de leur art, ce n'était pas déchoir. Cela, William Morris le comprit à merveille; la moralité de ses intentions est d'une opportunité indiscutable. L'Angleterre, comme la France, s'épuisait en redites, en contrefaçons industrielles,

187


L'ART ET LES ARTISTES

quand Morris décida le mouvement qui devait aboutir à l'art dont nous voyons aujourd'hui les exemples réunis au Pavillon de Marsan. A partir de l'année i856, il dirigea de multiples ateliers, s'occupant des couleurs et des moindres détails, ressuscitant des industries perdues, dessinant des projets pour papiers peints, pour tissus en soie et en laine, pour cotons imprimés à la main, pour tapis, carreaux vernissés, broderies. Resté seul, à partir de 1874, à la tête de la maison Morris et Cio, il acquit une influence considérable dans sa clientèle et dans la plupart des ateliers. Avec la collaboration de BurneJones, il restaura les arts du vitrail et de la tapisserie de haute lisse, s'inspirant des tisserands gothiques de préférence à ceux du dix-

septième siècle.

Graveur sur bois, il illustra des volumes, il en enlumina d'autres de sa main; passionné d'imprimerie et de beaux livres, il fonda la

Kelmscott Press, édita magnifiquement les poèmes de Chaucer et, dans ses loisirs, composades poèmes, des romans de chevalerie, des romans utopistes, des discours sur les arts, sur les métiers, Miss KATHERINE sur la politique, bref vingt-quatre volumes qui viennent d'être publiés par sa fille, Miss May Morris, et finit par mourir le 3 octobre 1896, deux années avant Burne-Jones, son vieil ami. Ce sont les témoignages de cette collaboration, de cette influence exercée pendant un demi-siècle, que nous voyons à l'Exposition des arts décoratifs de Grande-Bretagne et d'Irlande, au Pavillon de Marsan. Pour qui connaîtl'histoire de ces hommes, la passion de leurs efforts, le sentiment qui les animait, la sincérité,religieuse de leurs intentions, l'intransigeance de leurs scrupules esthétiques, il y a là, dans cette réunion rétrospective des objets

à chacun desquels s'attache un moment de leur

existence, une qualité d'émotion telle qu'on en éprouve à lire leurs souvenirs. Voici une armoire garde-robe : elle faisait partie du mobilier de la Maison Rouge ; Burne-Jones l'offrit à son ami William Morris à l'occasion de son mariage. La tapisserie contre laquelle cette armoire est appuyée servait de tenture dans la maison de Hammersmith où Morris vécut depuis l'année 1878 jusqu'à sa mort. Une vitrine contient deux manuscrits calligraphiés et enluminés par William Morris luimême en 1873 et en 1874 ; ils prouvent le goût que l'artiste manifesta toujours pour les belles écritures des manuscrits moyenâgeux ; une autre enferme — est-ce le mot pour une maison aussi transparente — les verres que Philippe Webb dessina pour la table de la Maison Rouge. Ce dessin d'Artémis,MllcKate Faulkner le traduisit en broderie pour la Maison Rouge. Ces tapisseries, qui racontent, à la frise des murs, la légende d'Arthuretdu Saint Graal, elles furent tissées dans les ateliers Morris,d'après lescartonsdeBurneJones. De quelque côté que nous tourADAMS nions nos regards, RELIURE nous avons sous les yeux un fragment, une oeuvre où ressuscite pour quelques mois l'amitié qui unissait tous ces hommes, et il nous semble non pas accomplir une visite à une quelconque exposition de Paris, mais un pèlerinage aux demeures des Préraphaélites. En effet, quelles que soient la diversité de leurs ouvrages, la variété de leurs techniques, la multiplicité de leurs noms, le chiffre de leur phalange, on a l'impression d'un style, c'est-àdire d'un goût qui s'affirme par la répétition et la continuité de ses choix. L'oeuvre la plus impressionnante que l'on distingue en entrant dans l'exposition rétrospective

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L'ART DÉCORATIF ANGLAIS AU PAVILLON DE MARSAN des collaborateurs de William Morris est une série de tapisseries tissées au métier de haute lisse par les ateliers Morris, d'après les cartons de BurneJones. Tout autour de la salle tendue de cretonnes, elles font comme une frise majestueuse et sombre où éclatent ça et là de grands personnages lumineux, des êtres qui semblent dégager une douce clarté ainsi que des lampes. Ce sont les compagnons du roi Arthur; ils symbolisent la Chevalerie, avec ce qu'elle comporte de bravoure hardie et de grâce dans les tournois, mais aussi de devoirs envers les faibles, la défense de la veuve et de l'orphelin, l'attaque du géant qui abuse de sa force, du dragon qui ravage un pays. Assis autour de la Table Ronde, ils devisent en

ailes bleues, roses et vertes, agenouillés devant le Saint Graal ; et voici enfin dans la forêt sombre l'apparition miraculeuse des trois anges aux robes

blanches, aux ailes rouges, devant les deux guerriers émerveillés, près des grands lis d'une beauté si pure et si froide. Il y a dans ces tentures un sens du mystère un peu théâtral, analogue, si l'on veut, comme qualité, à celui que l'on éprouve à l'Oiseau bleu de Maeterlinck. Il est impossible de mieux nous rendre sensibles des intentions poétiques, le sens général profond et caché d'une action humaine ; les formes sont nobles, la composition rythméeet claire, les gestes et les attitudes posés avec une sorte de stupeur paisible dans le silence

mélancolique des mangeant, se reposent forêts, des églises ou de leurs exploits ; il des vieilles demeures ; semble que leur vie le drame s'impose avec désormais s'achèvera dans la paisible tranune sereine évidence ; quillitéd'un beau soir. même dans la subtilité, il demeure parfaiMais voici que l'inquiétude, l'esprit d'aventement ordonné et clair, et l'exécution du ture leur apparaît sous métier de haute lisse la forme d'une belle jeune femme en robe a su conserver au projet toutes ses nuances, d'or qui descend d'un cheval de bataille gris en y ajoutant, si possible, l'atmosphère pommelé ; elle les profonde et sourde invite à partir, à conquérir le Saint Graal, que donne la laine c'est-à-dire la coupe où mate; l'atelier de Morris renoue sur la chaîne Jésus but à la Sainte de son canevas la meilCène et que Joseph leure tradition des d'Arimathie rapporta artisans gothiques et R. ANN1NG BELL — PLÂTRE COLORÉ en Angleterre. En vain démontre la préférence le roi Arthur essaie de les retenir. Les voici qui partent à la recherche donnée par son maître aux tapisseries flamandes du vase merveilleux ; une grande barque aux d'Arras et de Bruxelles sur les tapisseries françaises voiles gonflées, rappelant dans sa forme la barque du dix-septième et du dix-huitième siècles. Une de Witikind, exprime, dans son impatience, rencontre heureuse se réalise entre le crayon qui l'espoir du lointain voyage. Ils enfourchent leurs imagine et la navette qui passe le fil sous la trame. Il n'en est pas toujours de même. J'avoue que coursiers; les femmes, en les saluant, leur tendent leurs armes, et je songe aux adieux dans les compositions de Burne-Jones et des d'Hector et d'Andromaque ; l'ordre fameux des Préraphaélites ici exposées, je ne trouve pas touchevaliers de la Table Ronde se disperse par le jours la même clarté ni le même accord entre le monde ; les Saxons, profitant de leur absence, se dessin et sa réalisation. Au Pavillon de Marsan, nous pouvons mesurer révoltent contre les Bretons ; un à un, les chevaliers tombent sur le champ de bataille; messire Lan- la différence qui sépare le rêve littéraire de la réalité celot, messire Gawain gisent à terre; et voici dans plastique. Mettons à part les tapisseries de Morris, le temple les trois anges aux robes blanches, aux dont nous avons déjà parlé, et regardons successi189


L'ART ET LES ARTISTES chêne, la rose et le lis, la fraise. Intentions exquises, mais réalisées sans grande fantaisie; je pensais moins, devant leur régularité systématique et ennuyeuse, à la libre ingénuité de nos imagiers français qu'aux goûts bien sages des étudiants d'Oxford, arrosant à leurs fenêtres la fleur indiquée chaque année par le recteur de l'Université. La collection de dentelles réunit des dentelles au fuseau et au point à l'aiguille, connues, les unes et les autres, sous le nom de point d'Angleterre; nous avons retrouvé ici les qualités essentielles de ce point, la finesse, la joliesse du réseau et les grandes arabesques, les guirlandes qui font penser au dessin du damas. La dentelle, échappant par sa technique féminine aux influences littéraires, a gardé la grâce de sa tradition.

vement les papiers de tenture, la broderie, la dentelle, la verrerie, la calligraphie et l'enluminure, l'illustration et la décoration du livre, l'imprimerie, l'orfèvrerie, les vitraux. Tout cela est présenté avec un goût recherché, quoiqu'un peu austère ; on a l'impressionque Burne-Jones, en effet, fut autrefois étudiant en théologie ; le Pavillon de Marsan aétéaccommodépar sir Wilson en hall public; des pilastres et un vélum conduisent les regards jusqu'à un autel adossé à quatre colonnes rangées en demi-cercle, ocellées d'or sur fond blanc ; la blancheur crayeuse de cette nef dans une lumière de cave, à peine relevée de couleurs neutres et de compositions en grisailles, contraste avec les petites salles prenant jour par des fenêtres latérales sur notre délicieux jardin des Tuileries, qui nous

JAMES POWEL & SONS — fait penser, en cette saison printanière, avec ses jets d'eau et les robes souples des femmes, à quelquetableau de Jean-Baptiste Hilaire, les petites salles contenant chacune un ensemble des oeuvres qui, nous affirme-t-on, représentent ici l'art décoratif de Grande-Bretagneet d'Irlande. Morris et ses amis professaient une admiration pour les plantes un peu analogue à celle dont nos gothiques nous ont laissé des témoignages nombreux et variés. Ruskin était un botaniste infiniment distingué. Je vois ici des papiers de tenture, des cotons imprimés, une portière brodée, un couvre-lit, des soies brochées, des damas de soie, des brocatelles et du velours côtelé, des tapisseries de laine qui ont pris comme thème l'interprétation de l'épine noire, de l'acanthe, de la marguerite, un treillage avec des oiseaux, les grenades, la tulipe, le souci africain, la vigne, le chèvrefeuille, le

VERRERIE

A côté d'elle, par

une association d'idées charmante et naturelle, on a disposé des éventails peints qui s'enlevaient, avec leurs tonalités gaies et pimpantes, sur la fragilité floconneuse des guipures. Ceux de Sheringham, la Danse d'ombres. le Paysage chinois et le Jardin du Mandarin. de Mary Davis, Madame désire? et de Conder enfin, un maître anglais disparu, aux délicates harmonies roses, mauves et bleues, ont une couleur dont Rossetti, Burne-Jones et Morris nous avaient déshabitués. Ce que les potiers anglais nous envoient aujourd'hui, au Louvre, les imitations de faïences persanes, les reflets métalliques, les coulées de feu, les couvertes brillantes, nous rappelle ce que l'on faisait en France, il y a un quarteron d'années; nos Decoeur, nos Lenoble, nos Méthey laissent bien loin derrière eux leurs confrères anglais, dont

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L'ART DÉCORATIF ANGLAIS AU PAVILLON DE MARSAN d'Omar Khayyam et les Odes d'Horace, les enluminant de miniatures auxquelles s'ajoutèrent des Comme la dentelle et la poterie, la verrerie peintures de son ami Burne-Jones. Mais c'était là échappe, en quelque manière, aux influences un art d'exception, de Mécène, decollectionneur: il de la littérature ; comme tant d'autres métiers, elle obéit d'abord à des lois techniques. Sans doute, je sais que ces verres, ces gobelets, ces flacons, Philippe Webb les dessina pour la Maison Rouge et son ami William Morris, et d'autres artistes pour d'autres ateliers. Mais que serait devenu le dessin abstrait sans l'expérience de l'ouvrier, de celui que l'on appelait à Murano un supia-lume, un soufflelumière ? Ces verreries uni la nuance, la forme, l'ornement, elles indiquent bien l'origine, la destination ; elles sont essentiellement anglaises. Il en est de même, chez eux, de tout ce qui concerne l'imprimerie, l'enluminure, la calligraphie, la reliure, l'illustration et, généralement, les arts du livre : là, vraiment, ils sont supérieurs. Cela tient à ce que les industriels, depuis de longues années, écoutent les suggestions des artistes, que des traditions on t eu le temps de se former dans de nombreux ateliers. J'ai déjà dit que William Morris, dès sa jeunesse, aimait les anciennes écritures des vieux manuscrits : dans la fréquentation de la bibliothèque bodléienne, il avait pris le goût des caractères tracés d'une main soigneuse sur le vélin couleur d'ivoire, et lui-même, s'appliquant à cet exercice, il avait eu conscience des satisfactions morales que donne un beau métier, noblement pratiqué pour lui-même. C'est ainsi R. ANNING BELL — EX LIBRIS qu'il copia le Rubaiyat

les oeuvres ressemblent tantôt à de la laque, tantôt à du métal forgé, à tout, sauf à de la céramique.

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L'ART ET LES ARTISTES fallait atteindre le grand public, l'initier à ces qualités du beau livre et le familiariser avec des scrupules dont il ne se doutait même pas ; et nous reconnaissons là ce goût de l'apostolat, de l'oeuvre d'art considérée moins en elle-même que pour la vertu morale qu'elle dispense, qui est commun à tous les Préraphaélites et qui fait d'un Ruskin, par exemple, une sorte de prédicateur esthétique. En 1891, William Morris créa la Kelmscott Press ; après une patiente étude des meilleurs imprimeurs du quinzième siècle, il produisit le caractère romain qu'il nomma « lettre d'or », d'après le titre de la Légende aurea de Jacobus de Voragine, traduite par Caxton ; puis le caractère dit gothique. Il mourut en 1896; la Kelmscott Press fut fermée en 1898. De 1891 à 189S, elle publia cinquante-deuxvolumes, dont une édition monumentale de Chaucer en un volume in-folio, ornée de 87 gravures sur bois d'après les dessins de Burne-Jones. Ses efforts furent imités par d'autres imprimeries dont les ouvrages figurent à l'exposition du Pavillon de Marsan, ainsi que

Mrs

des reliures d'une grande variété, d'une exécution parfaite, d'un sentiment décoratif ingénieux et

subtil. Je n'en dirai pas autant de l'orfèvrerie et de la ferronnerie. Cependant, elles doivent à des moeurs, à des usages particuliers, des encouragements dont nous ne retrouvons pas l'équivalence dans notre pays. En Angleterre, les largesses du moyen âge sont encore de mode. Par les grands seigneurs de l'aristocratie, par des souscriptions, par des associations, les pièces d'orfèvrerie sont constamment demandées à l'industrie pour remercier un ministre, récompenser un citoyen, donner le prix aux vainqueurs dans les courses, les régates, les comices. Là comme dans les bijoux et les objets de ferronnerie religieuse, ceux qui aiment la symbolique s'en donneront à coeur joie ; chaque chose enferme une allusion ; dans le métal forgé, ciselé, fleurit la somme des intentions gothiques et traditionnelles dont l'université d'Oxford s'est faite la dépositaire. LÉANDRE VAILLAT.

CHRISTIE

PANNEAU DE TAPISSERIE POUR UN MIROIR

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Le Salon de la Nationale (XXIV CE

n'est pas sans une assez vive curiosité qu'on attendait l'ouverture du Salon de la Nationale. La décision prise par le nouveau Comité de réduire à quatre le nombre des envois des sociétaires ne tendait, pensait-on, qu'à donner une plus large place aux Jeunes. On espérait, grâce, d'une part, aux tendances nouvelles qu'on croyait voir se multiplier, grâce, d'autre part, à la sélection forcée que chaque artiste se trouvait contraint de faire dans son oeuvre, que cette ouverture aurait été marquée par plus d'une surprise agréable et qu'épuré, rajeuni, transformé, le Salon allait présenter un ensemble éclectique imprévu, précurseur d'une vie nouvelle. Hélas! Il en a fallu rabattre. Ce XXIVe Salon de peinture ressemble aux précédents. 11 n'est ni pire ni meilleur. Quant aux Jeunes, non seulement ils n'ont pas vu s'ouvrir la porte plus grande, mais ils ont constaté, non sans quelque amertume, sans doute, qu'on n'a pas renouvelé en leur honneur l'heureuse innovation de l'année dernière. Par un sentiment délicat autant que louable, M. Aman-Jean, délégué, à cette époque, au placement de la section de peinture, avait tenu à ce que les Jeunes fussent aux premières loges. A cet effet, il leur avait attribué les deux plus belles salles du Palais. Et vraiment c'était avec un plaisir ému qu'on voyait groupés ensemble tous ces espoirs présents qui seront en partie nos gloires de demain. Ils étaient, là, chez eux, dans leurs salles, en communion de jeunesse et de travail, et sur le même pied d'égalité. On pouvait les étudier, les suivre, les comparer. L'émulation leur était permise, puisque l'encouragement leur était offert. Aujourd'hui, disséminés dans les vingt-deux salles de l'Exposition, il faut aller expressément les chercher. On les découvre enfin mal placés ou dans le voisinage de l'oeuvre d'un maître qui les écrase de son expérience et de sa notoriété... C'est comme les lauréats de la Société Coloniale dont on a organisé une rétrospective : il ne s'agit plus de les chercher, mais de les dénicher. Que de jeunes talents, pourtant, dans cette Exposition : MM. François de Marliave et Fernand Olivier; jyimos jviarie Gautier et Marie Nivouliès, et d'autres... et d'autres... tous sacrifiés. La place man'93

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quait, m'affirme-t-on. Il est à souhaiter, l'année prochaine, que meilleur sort leur soit réservé. SALLE I. — La première et la dernière salle (23) donnant l'une dans l'autre, sont entièrement consacrées à l'Exposition rétrospective de Gaston La Touche. Il nous a été donné, ainsi, de voir en son ensemble, l'oeuvre de ce vibrant coloriste et d'admirer réunies les toiles célèbres qui ont noms : Le Gué, La Nuit joyeuse, L'Amour captif. Le Charme, La Fête de nuit. Une impression inattendue se dégage, toutefois, de cette rétrospective et l'on est à se demander jusqu'à quel point ses organisateurs ont servi la mémoire de l'artiste. Tant que ses toiles étaient présentées isolément ou par petits groupes elles tranchaient sur les autres envois par leur inspiration fantaisiste et l'éclat de leur coloris. Mais ici, réunies ensemble, elles présentent, malgré la diversité des sujets — une diversité superficielle —, une certaine monotonie. Les raisons en sont complexes et trop longues à développer à cette place. Je crois toutefois les résumer dans les deux suivantes : un art tendant à l'effet pictural pour le seul effet pictural, un art très décoratif, par conséquent et par cela même d'une.psychologie sommaire, ne descendant pas au fond des êtres, ne les scrutant pas, ne cherchant pas à donner de la vie à la couleur, mais qui se contente d'interpréter l'extériorité et de traduire avec de la couleur cette vie extérieure. Ajoutez à cela la technique très spéciale et très brillante de l'artiste et vous aurez le secret de cette impression monotone devant des toiles très différentes de sujet, il est vrai, mais exécutées toujours avec le même procédé et au tond desquelles s'agite une humanité factice. En pleine maîtrise de son talent, SALLE IL — M. Albert Besnard expose des portraits remarquables de femmes. Le voilà l'art qui descend au fond des êtres, pénètre leur pensée, s'en empare et la met entièrement dans les couleurs. M. J.-F. Raffaëlli semble vouloir se spécialiser en ce moment : interprète toujours ému il expose dix toiles sur Venise d'une exécution aussi sensible que délicate. Les superbes Fleurs de Mme Galtier-Boissière vous retiendront autant par la vigueur de la facture que par la riche harmonie des couleurs. Très en progrès, M. P. Madeline


L'ART ET LES ARTISTES

paraît le labeur du peintre pour mener à bien son oeuvre, qui certainement, eût été un chefd'oeuvre, si l'imitation des maîtres anciens avait été plus libre et si l'artiste avait usé d'une palette moins uniformément sombre. Par contre, les sans nous arrêter devant Le Miroir, un intéres- Femmes Juives à la boucherie et Séance de musique arabe de M. André Suréda sont d'une sant morceau de nu de M. Robert Besnard. exécution aussi riche que variée. Egalement d'une SALLE III. — De grandes qualités dans le triptyque Le Mois de Marie de M. Léon Fré- matière riche et variée les types populaires du déric. L'artiste interprète en analyste profond la peintre américain, M. Charles Hawtorne. SALLE VI. — Le très noble artiste qu'est psychologie des enfants et s'il n'avait tellement multiplié fleurs et visages dans ses trois panneaux M. Georges Desvallières nous présente deux toiles, vraiment trop chargés, l'oeuvre eût été parfaite. Hercule aux jardins des Hespérides et Sainte M. Michel Cazin marche résolument sur les traces Famille, encore inquiètes, encore angoissées, à de son père : on n'a, pour s'en convaincre, qu'à travers l'inquiétude et l'angoisse desquelles pourregarder ses deux Paysages d'un sentiment simple tant perce comme l'aube de l'art pur vers lequel, et d'une couleur limpide et surtout le beau por- depuis des années, tend l'âme tourmentée de trait tendrement, finalement peint qu'il nous l'artiste. Avec ses quatre envois, M. A. Lepère donne de sa mère et qu'il intitule Parmi les prouve qu'il est aussi grand comme peintre que Souvenirs. L'Epave, La Côte de Plomarch et La comme graveur : on ne saurait trop admirer chez Ville close de M. André Dauchez témoignent de l'artiste sa sincérité si personnelle à rendre la Nal'art sévère et de plus en plus rare d'un peintre ture. Je ne referai pas ici l'éloge de Mlle Olga de qui sait rendre la couleur esclave du dessin. Les Boznanska : ses quatre portraits sont parfaits. Études de M. Renaudot se distinguent par leur M. Aman-Jean expose un grand panneau décoratif: note claire et fine, habituelle à l'artiste. M. Fraye, Toi, valet d'Amphitryon? traité avec art, esprit et un jeune peintre nantais, expose pour ses débuts humour.Quoiqued'un métierun peu rude, Levieil le Portrait du peintre Maufra : l'oeuvre est Arbre et Les Faucheurs de M. Emile Claus rayonriche de promesses. De M. René Ménard, une nent de beaux effets de lumière. Malgré un dessin belle vue de Venise et un Crépuscule de grande peu sûr de lui-même et une prodigalité de couleurs allure. Curieuse la toile indienne Priambada vives qui demande à être assagie, Musique dans Dévi, poétesse de M" 0 André Karpelès. Etrange, l'oasis et Cavaliers de M. Charles Dufresnes sont mystérieuse, d'une délicieuse note grise le trou- pleinsde qualités. Après s'être, pendant longtemps, blant portrait que nous donne M. J.-J. Shannon abstenu d'exposer à cette même Nationale où il de Mrs. J. J. Shannon. Deux Roses rouges dans avait si brillamment débuté, M. Charles Guérin une soucoupe bleue, tel est le sujet de l'envoi de fait une belle rentrée : tout en témoignant une fois de plus de la richesse nuancée de sa palette, Mme Hertz-Eyrolles. On ne saurait s'imaginer, si on ne l'a vue, combien cette simple chose est déli- Jeune Femme à la balustrade, Femme nue, Le Col de dentelle et L'Homme à la gourde accusent la cate, exquise, raffinée. concentrationde son talent très personnel. M. Paul SALLE IV. — Avec Poésie-Drame, le plafond destiné au Petit Palais, M. Roll a réalisé une Jouve n'est pas qu'un bon animalier et un bon oeuvre pleine d'audace : c'est certainement une sculpteur, mais aussi un peintre et un paysagiste de ses toiles décoratives les plus réussies. Réussi délicat à tel point qu'on ferait un joli écran de son également le lumineux portrait qu'il nous donne Jardin du Luxembourg. C'est bien une Tête de de MUe Diélerle. M. Alfred Smith évolue et c'est carton et des Fleurs de papier symétriquement bien dommage : on préférait la sûreté de son posées sur la commode d'une modiste que nous dessin et la sagesse de sa palette aux lignes sim- présente MUo Magdeleine Dayot. Et près- de cette plifiées et à la couleur criarde de ses envois. Mais figure peinte servant à l'essayage des chapeaux, de voici pour nous reposer les yeux les Venise de ces « fausses » gerbes roses coquettement cravatées M. A.Truchet, d'une matière jolie, charmante; La de faveurs bleues « véritables », nous apercevons Lecture qui sert de prétexte à MUe Alice Dannem- deux tiroirs entr'ouverts d'où s'échappent fanfreberg à nous faire voir une ravissante femme en luches et colifichets, dans un désordre apparent, rose; et les Cabots très intelligents de M"e Jeanne- prétexte à curieuses tonalités. C'est d'une observaDenise qui s'affirme beau peintre animalier. tion amusante et fine. Les scènes .maternelles SALLE V. — On demeure confondu devant et enfantines de M1Ie Béatrice Howe sont des plus L'Effort humain de M. Armand Point, tant grand intéressantes et d'un art voisin de la perfection. expose des Paysages dans une note claire et bien personnelle. Poétiques, ceux de M. Meslé, un bel artiste, son Lever de lune surtout ; et bien hollandais et mélancoliques à souhait ceux de M. A. Raoul-Ulmann. Ne quittons pas la salle

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Intéressants aussi les Hollande, hauts en couleurs, de M. Guillaume-Roger et Neige dans la forêt et Sapins aux dunes de M. Roy H. Brown. Arrêtons-nous enfin devant les très jolies petites peintures que nous présente M. Léopold Stevens : ces Intérieurs adorablement exquis, dont la réalisation confine au grand art tant elle est faite avec mesure et avec goût. Noblesse oblige. SALLE VIL — Nous avons à voir ici : Les Franchises des Drapiers de Roubaix, panneau décoratif à grande allure et trois portraits de haut style de M. J.-J. Weerts; un pittoresque et vivant Portrait du colonel D. d'Osnobitchine, de M. B. Boutet de Monvel, campé, toutefois, sur un fond trop sombre; Les Bords de la Marne de M. André Chapuy, d'uneharmonie lumineusementargentée; une toile décorative, destinée à l'Hôtel de la Chambre de commerce de Toulon, La Vendange de M. F. Montenard, d'un saisissant effet de rayons, et un très ressemblant portrait du poète Jean Rameau par M. Ludovic de Topor. SALLE VIII. — Admirons : Les Baigneuses surprises, La Quesba (flûte de roseau) et Les Guetteurs, trois toiles de M. E. Dinet où s'affirme une fois de plus la maîtrisede cet artiste pour qui l'Orient africain n'a pas de secrets ; les trois Portraits d'un art savant de M. Jacques E. Blanche qui expose aussi des Bégonias très nature; La Coiffure, de M. Henry Lerolle, prétexte à deux beaux morceaux de nu, dans un clair paysage, et les quatre envois, chauds de couleurs, de M. F. Frieseke. A La Cour bleue, si étrange, si caractéristique, si « espagnole » de M. Santiago Rusinol, je préfère son Jardin d'Aranjue^, rempli de parfums et d'ombres lumineuses, son Coucher de Soleil au ciel vert fané strié de rose et de pourpre, et ses Platanes dépouillant leurs feuilles sur le sol roussi dans un décor automnal jaune d'une profonde mélancolie. SALLE VIII bis. — Entièrement consacrée à M. Eugène Burnand qui y expose trente-trois planches en couleurs, d'un art probe et consciencieux, pour l'illustration des Fioretti de Saint François d'Assises. SALLE IX. — Je ne crois pas me tromper en affirmant que Les Toréadors de village est le chefd'oeuvre du maître peintre Zuloaga. S'il a mis au service de cette toile toute la fougueuse ardeur de son inspiration espagnole, il a, plus que jamais, donné à ses personnages une prestance superbe de vie et de mouvement. Ce n'est plus l'Espagne seulement, mais une humanité qui serait l'Espagne. Cette même vigueur de touche se retrouve dans Un Cardinal, merveilleuse tête d'inquisiteur, dans La Femme au perroquet, nativement, instinctivei95

ment perverse et dans le Portrait de M. Maurice Barrés, très vivant, dominant du regard la ville dont il a ravi le secret. J'ai beaucoupaimé les corps souples et robustes des Baigneuses de M. Lucien Simon et ai vraiment ressenti devant Les Gerbes la chaleur suffocante dont l'artiste a su accabler sa lumière, mais je n'ai pas bien compris la portée de son immense toile Le Quai, malgré le savant raccourci — un véritable tour de force — du marin dormantau soleil. Lesecretdusuccès de M.Ch.Milcendeau est d'exprimer dans ses toiles l'amour qui le tient du sol natal et de mettre toute son âme dans cette interprétation. De là la robustesse de ses paysages vendéens, tels que Les Chaumières, de là la vie de ses paysans, tels que Deux Compères villageois formant un complot. SALLE X. — Pleins de fraîcheur, les Panneaux décoratifs sur le thème de Nausicaa de M. Mau- s rice Denis. Il y a dans ces six toiles, d'une inspiration naïvement enjouée, délicieusement recueillie, je ne sais quel primitivisme charmant qui fait s'essorer la pensée vers les régions du rêve. SALLE XI. — M. Gabriel Roby expose deux amusantes toiles de danseuses basques, Zolantaket Zamal\aina, aux costumes bizarres et chatoyants. SALLE XII. — Les Petites Filles de la Fête-Dieu marque une date dans l'oeuvre de M"e L. Breslau. C'est une des meilleures toiles du Salon. Son portrait (dessin) de Mme E. S. et Michel est également une oeuvre remarquable. Tout le charme de la femme, toute la grâce de l'enfant sont interprétés avec une exquise sensibilité. SALLEXIIL—UnbeauportraitdeM.W.G.Glehn de la danseuse russe Mme Karsavina, qui eût été parfait sans la carnation trop sombre, presque terreusedes chairs. Avec La Gare de Saint-Lazare, M. Louis Gillot nous présente un très vivant mouvement de foule dans la fumée et la lumière. Les envois de M. Myron Barlow se distinguent par une lumière très fine, notamment sa Marchande de rougets. SALLE XIV. — M. A. La Gandara a magistralement pris sa revanche. Son Don Quichotte de l'année dernière est oublié. Nous avons retrouvé avec Ida Rubinstein et Mlle Jeanne Renouardt le beau et subtil peintre des élégances parisiennes. Dans la Psyché et la Femme au bain de M. LouisPicard nous notons des jeux d'ombre et de lumière d'unesavanteexécution,etlesenvoisdeM.Alphonse Osbert se recommandentd'une inspiration délicate, délicatement interprétée. Tête et Dans le parc de M. Louis Anquetin témoignent de son magnifique " talent de coloriste et Le Pacha Tétouan et Au Pays Maure de M. Dagnac-Rivière font montre, également, d'une palette prodigue de belle couleur.


L'ART ET LES ARTISTES XV. — Légers comme des papillons, Eliot, Julius Stewart, André Davids, Pierre Carrierrapides comme des oiseaux, des enfants courent, Belleuse complètent la physionomie de cette salle. Rendons d'abord hommage au dansent parmi les fleurs : cela s'appelle Comme SALLE XIX. — arrive le Printemps et c'est signé du peintre-poète maître italien Luigi Chialiva, qui vient de mourir qui a nom Francis Auburtin. Trois bons portraits et dont la Vache normande et Cour commune dans de M. Raymond Woog ; à remarquer celui de le Dauphiné constituent deux pages magistrales. M" 0 L. L. en amazone, dans une harmonie rouge Le Portrait de Miss D. G., de M. Dagnanet noir d'un joli effet. M. Herman Richir expose Bouveret, séduit par sa grâce élégante autant que Un Regard dans le Passé d'une mélancolique la Petite Femme de M. Gustave Courtois, par l'air inspiration et Le Châle rouge d'une rutilante mystérieusement tendre de son visage. Tandis exécution. Il nous semble que M. Emile Wery que M. Armand Berton prodigue dans Été et aurait tout intérêt à revenir à la manière de ses Jouvence — deux toiles de nu de premier ordre — débuts : nous n'aimons pas beaucoup sa grande la fraîcheur et la clarté de sa palette, M. Maurice peinture La Barque de fruits, peinte presque Chabas enveloppe dans une belle note lunaire Le entièrement à plats. L'Embarquementde bestiaux Calme et La Sérénité. Citons encore les grouillantes de M. Gaston Guignard, qui ne recule pas devant Vues de Naples de M. J. J. Gabriel, les Marchands des toiles immenses, eût gagné à être présenté en arabes, d'une vive couleur, de Mlle Ravlin, les des proportions plus petites; néanmoins, oeuvre Portraits de MM. Mathey, Glazebrooket Boulicaut, très remarquable. et les Paysages de MM. Luigini, Lavery et Falcou. SALLE XVI. SALLE XX. Remarqué En grande marée, de — M. Albert Guillaume a le talent — d'égayer le public : son Frago et Le Boniment M. P. Jeanniot, forte étude de pêcheurs ; le Cri de ont spirituellement rendu le ridicule des amateurs guerre, bien mouvementé, de M. Deluermoz; le de peinture «dernier cri».Arrêtons-nous devant la Portrait de la duchesse de Portland, dans une Mariée arabe de M. Albert Aublet, dans une note note claire, de M. P. de Laszlo ; et Après-midi très réussie d'or et d'argent ; les superbes Fleurs d'été, d'une belle lumière, de M. Henri Morisset. du maître lyonnais M. Jacques Martin ; La Lecture Il me semble que Le Mendiant est une erreur de sous la lampe et les Intérieurs berrichons de M. Leempoels : ce miséreux n'excite aucune pitié. M. Léon Delachaux, qui excelle à traduire les SALLE XXI. — Ici deux beaux portraits du maître humbles intimités ; l'Etude de nu et les Portraits Carolus-Duran; deux toiles de M. Muenier: Soir délicats de M. Eugène Loup, et le Portrait de d'été, enveloppant de rayons pourpres le corps nu Mme O. de K., en noir, crânement campé, de de deux baigneuses et Rayon de soleil, présentant M. Tadé Styka, très en progrès. dans une échappée d'or une ravissante enfant qui SALLE XVII. — Vous vous intéresserez aux fait la révérence ; Le Paravent bleu, de M. Ch. Paysages de M. H. Gervex, qui expose aussi Shannon, toile très anglaise, aux tendances préune Léda et le Portrait de Mme J., d'une belle raphaéliques ; quatre paysages de M. A. Moullé, harmonie rose et mauve ; aux Paysages de dans une note un peu sombre peut-être, mais de M. Lépine, qui sait traduire en couleurs harmo- parfaite exécution, surtout le Chemin vert, très nieuses de profondes émotions ; au beau Portrait réussi. L'Eveil, de M. Fourié, excellent morceau du comte O. de la P., de M. A. Rixens ; aux envois de nu ; des Fleurs étranges et magnifiques de de M. Le Goût-Gérard ; au Kimono vert, de tona- Mme Louise Desbordes et des paysages intéressants lités recherchées de M. Roger-Jourdain ; aux de MM. Georges Griveau, Lucien Griveau et paysages de M. Pierre Waidmann, et aux portraits René Billotte. de M. Porel, par M. Jean Sala ; de Mlle A. R., par SALLE XXII. — La petite rétrospectivecomposée M. H. Rondel et à ceux d'une grâce incomparable surtout de vigoureusesétudes de moeurs de Gaston des petites Mlles Gaudin, par Mme Gervex-Emery. Hochard, retiendra votre attention. M. Friant SALLE XVIII. M. Lhermitte ajoute trois expose deux petits portraits et tableaux de genre, — Paysages et Près de la fontaine, plein de lumière, Un Modèle et Devant la Psyché d'une exécution à la série des superbes toiles qui ont fait sa répu- irréprochable. Le Coin paisible, très poétique, de tation. Poétiques à souhait : La Ville close sous M. V. Gilsoul, nous montre un paysage automnal la lune de M. René Andreau et Effet de lune à reflété dans un grand bassin. Quatre petites toiles Noirmoutier de M. Berteaux qui expose aussi de M. Tournés — surtout La Toilette —, soignées L'Attente du «. trait-», un paysage des mieux comme des miniatures, mériteront sûrement vos venus. Très suggestifs et de brillante exécution : suffrages. Vous y verrez encore la curieuse Shop L'Hiver et Un Début de M. F. Desmoulin toujours Girl de M. Harold Speed ; les intéressants Intéen progrès. D'intéressants envois de MM. Maurice rieurs de Mlle Moisset et les délicieux et très SALLE

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LE MOIS ARTISTIQUE

artistiques Paysages de Paris de M. Edwin Scott. Il me reste à réparer un oubli : les quatre • paysages si remarquables de M. A. Lebourg, remplis de cette atmosphère transparente dont l'artiste a le secret, et à citer un beau portrait de Rodin par M. André Sinet,un intéressant envoi de M. Pierre Bracquemond, Le Goût de l'Orient, de riche couleur etde matière nourrie, vraiment par trop sacrifié au pourtour où il a été relégué, et les belles toiles de M. Raymond Koenigd'un si bel accent de sincérité. Je m'aperçois, non sans regret, que la place commence à me manquer et que je devrai signaler, à la hâte, les envois faits aux Dessins, Aquarelles, Pastels et Gravures. Il faut d'abord placer en tête des Dessins, le Cadre de portraits au crayon de M. S. Rappa et les Portraits (pierre noire et sanguine et dessin rehaussé) de M. Francis Guignet. Viennent ensuite ceux très réussis de Jeanne Desclos, par Mllc Aube ; de Mistinguett, par M. H. Carrère ; de Hilda May, par M. Friand; de Chassaigne-Goyon,par M. Lévy-Dhurmer ; et les études de MM. Armand Point, Michel Cazin, Bonnencontre, Chabanian, et Raymond-Woog. Pour les Aquarelles et Pastels, citons la jolie Surprise de Mmc Claude Marlef ; la curieuse Pasloure marocaine et la non moins curieuse Pastoure bretonne de Mlle Suzanne Crépin ; les ravissantes Petites Bretonnes de M" 0 Béatrice How ; le rayonnant Effet de soleil de Mlle Marie Carpentier et les envois très artistes de Mmes Florence Esté, Marie Gautier, Jeanne-Denise, Karpelès, Squire, Nourse, Cabarrus et de MM. G. Prunier, G. Courtois, Delachaux, H. Le Riche, Deluermoz, Paul Jouve, EdgarChahine, Girardot et J. R.Koenig. Mentionnons très spécialement les huit Cadres d'Aquarelles du maître orientaliste E. Dinet, destinées à l'illustration de «La vie de Mahomet ». Ce nous est une joie de constater le mouvement intensif de la Gravure. Le «livre» a recommencé à profiter de ce renouveau prospère et il est à souhaiter que la planche originale remplace complètement dans l'édition livresque la photographie des dessins. MM. Jacques Beltrand, Camille Beltrand et Jacques Marcel méritent d'être placés au premier rang de cette section avec les « Petites fleurs de saint François d'Assise », gravées et imprimées par eux, d'après les illustrations que M. Maurice Denis a faites pour l'ouvrage traduit de l'italien; M. Jacques Beltrand expose, de plus, dix-sept gravures en camaïeu, et M. Camille Beltrand quatre bois en camaïeu ou au canif d'un art parfait. Ce sont ensuite les gravures, pointessèches, eaux-fortes, lithographies, bois de tout premier ordre de MM. Lepère, P. E. Colin, AmanJean, Gobo, Gusman, Marcel Roux, Rappa, Chabanian, Valère-Bernard, Chahine, Prouvé, Friant, Jeanniot, Jouas, Ch. Heymann, Labrouche, 197

Goppier, Laboureur, Dauchez, Decisy, Béjot, R. Pinard, Le Riche, Le Petit, Monod-Herzen, Migonney, Desmoulin et M1"" Hopkins, Jeanne Bardey et Marie Gautier. A la Sculpture, nous trouvons deux oeuvres vraiment d'un beau souffle créateur : ce sont le Tombeau du Poète de M. José de Charmoy, et Aux Aviateurs morts pour la Patrie de M. Louis deMonard. Ce poète étendu, mort jeune, à la figure souriante, mais inquiète d'un Au-delà entrevu, n'emportant avec lui qu'un lis, symbole de la blancheur de ses rêves, veillé par trois frères en poésie qui le pleurent et dont l'un se prépare à le couvrir du suaire; cet aviateur «raidi dans ses linceuls ouverts», veillé par un aigle protecteur qui se souvient de l'âme fraternelle errante comme la sienne dans la splendeur solitaire des d'eux, sont le premier un plâtre, le second un bronze de superbe inspiration et d'exécution parfaite. Mentionnons encore parmi les envois de rare qualité : Femme appuyée sur une stèle (pierre) et Buste de la Gloire (marbre), d'une grande pureté de lignes, de M. A. Bartholomé ; deux plâtres : Centaure et Centauresse et Le maréchal Soult, statue équestre d'une très belle allure, qui prouve que M. J. Froment-Meurice, un de nos meilleurs animaliers, réussit aussi bien dans la sculpture monumentale; Lion marchant et Tigre de Java dévorant un sanglier de M. Paul Jouve, deux bronzes que n'aurait pas désavoués Barye ; Le Vainqueur de Mlle Lona de Zamboni, grand plâtre célébrant dans une composition originale, puissante et mouvementée, le triomphe des aviateurs ; le Buste de Mme Hélène Simu, très stylisé et d'une pureté toute grecque, marbre commandé à M. E. Bourdelle, pour le Musée A. Simu, de Bucarest; les vivantes figures de la Paysanne bretonne (granit) et du Jeune Capenn (marbre) de M. R. Quillivic ; la Femme de Benarès, très savamment drapée, de M. Ph. Besnard le magnifique buste (marbre) de si grande et si nobleallure de La comtesse Branicka par Ë. Wittig; la Jeune Diane, un bronze plein de vieetle buste de M. Maurice Reclus de M. Lamourdedieu, et les envois remarquables de Mmes Cazin, Jeanne Bardey, Yvonne Serruys et Colo-Lepage, de MM. Halou, Injalbert,Jean-Pierre Gras,Bugatti, Alfred Lenoir, Pimienta, P. Roche, G. Toussaint, J.Escoula, Séraphin, Mané, Marcel-Jacques, Aube, Cavaillon, Paulin, l'habile et spirituel sculpteur des magnifiques bustes de Degas, de Renoir, de ClaudeMonnet, qui figurent au musée du Luxembourg, Sandoz, Chastenet et Carl-Angst. Remarquables aussi le bois sculpté Bigoudenne tricotant de M. Carabin, les figurines en boisdeMM.Gaston Schnegg et Cari Binder et le buste si spirituel et si vivant (en la même matière) d'Antoine par M. Lacombe. ADOLPHE THALASSO.


L'ART ET LES ARTISTES

MEMENTO DES EXPOSITIONS Galeries Paul Rosenberg, 21, rue La Boétie. — Exposition PIERRE GIRIEUD. Salons du Cercle de la Librairie, 117, boulevard SaintGermain. — g"" Exposition du PALAIS SALON (OEuvres des représentants des différentes professions du Palais de

Palais de l'Ecole nationale des Beaux-Arts, quai Man-

quais. — Exposition JEAN REMOND, organisée sous le haut patronage de M. le Sous-Secrétaire d'État aux Beaux-Arts. Union Centrale des At'ts décoratifs (Palais du Louvre, Pavillon de Marsan). — EXPOSITION ANGLAISE D'ART DÉCO-

Justice).

RATIF MODERNE.

Musée Galliera, 10, rue Pierre-Charron. — Exposition spéciale de LA STATUETTE et du meuble destiné à la faire

Galeries Bernheim Jeune et C", i5, rue Richepanse. — Exposition GUILLAUME RÊGAMEY. — Exposition de la collection HERBERT KULMANN, de Manchester.— Exposition WILLIAM HORTON (Neige et soleil). Cercle Artistique et Littéraire, 7, rue Volney. — Exposition rétrospective d'oeuvres du peintre JULES TRIQUET. Galeries des Artistes Modernes, 19, rue Caumartin. — Exposition M"' LUCIE HABAY (Portraits, fleurs, études). Galerie P. Le Chevalier, 17, boulevard de la Madeleine. — Exposition du PETIT SALON DES AQUARELLISTES. Galerie Haussmann, 23, rue La Boétie. — Exposition

valoir. Galerie Man^i, Joyant, i5, rue de la Ville-l'Evêque. — Exposition des oeuvres de JOSEPH BERNARD (Sculptures et

dessins).

Galeries Georges Petit, 8, rue de Sèze. — Exposition CABIÉ. — Exposition REDELSPERGER. — Exposition LÉON Exposition Miss K.F.IR. ARNOULT (paysages). — Galeries J. Allard et C, « Les Maîtres modernes », 20, rue des Capucines. — Exposition LUCIEN JONAS (la vie provinciale, types, physionomies, etc.). Galerie E. Druet, 20, rue Royale. — Exposition GEORGES DUFRESNOY. — Exposition G.-L. JAULMES.

Palais de Glace (Champs-Elysées).

— 8"' SALON

(Animaux). Galeries Ch. Hessèle, 16, rue Balzac. — Exposition de la Société « THE INTERNATIONALART UNION» (Peintures, aquarelles, pastels, eaux-fortes, arts appliqués). — Exposition de PORTRAITS D'ACTRICES (de Rachel à Sarah Bernhàrdt). Galerie Choiseul, yî, passage Choiseul. — Exposition PAUL JOUVE

DES

organisé par le journal Le Rire. Galerie La Boétie, 64 bis, rue La Boétie. — Exposition

HUMORISTES,

des oeuvres de JAN STÏKA, TADÉ STYKA, ADAM STÏKA. — Exposition du SYNDICAT DES ARTISTES FEMMES PEINTRES ET

rétrospective DARIO

SCULPTEURS.

DE REGOYOS.

ÉTRANGER

Galeries Chaîne et Simonson, 19, rue Caumartin. — 1" EXPOSITION D'ESQUISSES organisée par M. Léon Furt. — Exposition H. HARPIGNIES (47 aquarelles). Galerie Devambe^, 43, boulevard Malesherbes. — Exposition ERNEST T. ROSEN (Silhouettes, portraits, intimités).

Etats-Unis d'Amérique. — Cincinnati.—A l'Art Muséum « Eden Park». — Exposition L.-H. MEAKIN, de Cincinnati (Peintures). — Exposition H.-L. BRIDWELLE, de Cincinnati (Dessins décoratifs).

La Vie Artistique dans la Province Française BRETAGNE BREST. — Peu de provinces comptent en aussi grand nombre que la Bretagne des Sociétés ayant pour but l'exhi-

bition annuelle de tableaux d'un intérêt plus ou moins régional. On ne saurait méconnaîtreles excellentes intentions de leurs organisateurs sincèrement dévoués à la cause de l'art. Toutefois, par suite de leur fréquence et dé leur inégalité, l'intérêt que devraient comporter de telles expositions se trouve trop souvent diminué sinon annihilé. Aussi devons-nous féliciter M. Léonard, secrétaire général de la Société des « Amis des Arts » de Brest, de l'intelligente initiative qu'il a prise récemment en vue de la création d'une fédération des Sociétés bretonnes, dont le but serait l'existence à Paris d'un salon périodique réservé à la Bretagne. Outre de nombreuses individualités artistiques da notre contrée, plusieurs des principales Sociétés conviées ont envoyé leur adhésion immédiate ou éventuelle, notamment les « Amis des Arts » de Quimper, la « Société artistique des Côtes-du-Nord » de Saint-Brieuc, les Sociétés de Saint-Malo, de Saint-Servan, de Lorient, etc.; et « la Bretagne artistique », qui s'est déjà fait brillamment connaître au mois de mars dernier, Galerie Guérault. Aux motifs de l'appel adressé par les « Amis des Arts » de Brest, et qui indiquaient très nettement la situation actuelle des artistes bretons au point de vue de la mise en valeur

si difficile de leurs oeuvres, nous pourrions ajouter l'état forcément précaire de la plupart de nos groupements locaux. La création d'un salon périodique à Paris, qui d'ailleurs n'empêcherait nullement les expositions particulières, mais qui serait largement ouvert à des oeuvres choisies, produites avec tout l'éclat et l'ampleur désirables, nous apparaît comme un projet des plus heureux, et nous souhaitons ardemment sa réalisation dans un avenir prochain. NANTES. — Le Musée départemental Daubrée s'est depuis peu enrichi d'une statue très intéressante du début du xvi' siècle dite Notre-Dame de la Délivrance. C'est une Vierge à l'Enfant, accompagnée de deux angelots qui posaient sur le front de la Vierge une couronne aujourd'hui disparue. Comme encadrement, deux colonnettes sculptées soutiennent une accolade fleuronnée, décorée d'une figure de Père Eternel et surmontée d'un groupe de Saint-Michel Archange terrassant le dragon. Ce groupe, connu seulement depuis la Révolution, faisait sans doute partie de la chapelle d'une église des Carmes démolie au début du siècle dernier. Certains prétendent qu'il est un des rares vestiges des anciennes maisons de bois nantaises. Le Musée de peinture, si largement ouvert, ainsi que beaucoup de galeries particulières à Nantes, à toutes les grandes Ecoles contemporaines, s'est récemment rendu

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LA VIE ARTISTIQUE DANS LA PROVINCE FRANÇAISE acquéreur d'une belle toile de Maurice Denis, Soir de Septembre qui a figuré à la dernière exposition de la Société des « Amis des Arts » de Nantes. Des jeunes filles aux attitudes fines et souples, parmi les reflets d'un ciel d'exquise douceur, se livrent sur la plage à des jeux innocents. Au premier plan le sein de la mère et l'enfant déjà connus (Cf. notamment « Grande Plage » 1903), complètent cette composition heureuse et saine. C'est une page joyeuse, calme et ingénue qui présente avec les erreurs dont aucun génie même n'est exempt, toutes les qualités de rare séduction, grâce auxquelles l'oeuvre entier du maîtie s'impose si sincèrement au culte des artistes et des poètes. Ce choix fait grandement honneur à la Commission du

attrayant du Congrès que la Société française d'archéologie doit tenir à Brest et à Vannes du 16 au 24 juin prochain. Cette année, la Société parcourra les départements du Finistère et du Morbihan en étudiant les principaux édifices de la région. L'analyse des monuments sera faite sur place par MM. Lefèvre-Pontalis,directeur de la Société ; le vicomte de La Barre de Nanteuil et Roger Grand; inspecteurs; Michel-Dansac, membre du Conseil ; Lécureux et Waquet, archivistes-paléographes,membres de la Société, qui auront rédigé un guide publié avant le Congrès. Cette manifestation artistique et scientifique ne peut manquer d'intéresser tous les amis des monuments bretons. Nous ne saurions rester indifférent à ce mouvement destiné à faire mieux connaître et apprécier les richesses artistiques de notre Province. H. F.

musée. Nous devons attirer l'attention sur le programme fort

CLERMONT = FERRAND devrait être une des terres de prédilection de '*-' l'Art français. Nul ne conteste aujourd'hui l'amplitude de ses vues, la beauté des lignes de ses montagnes, la fraîcheur de ses vallées, la splendeur de ses printemps et de ses automnes. A mesure que l'on étudie son art, on le voit s'affirmer plus original et plus puissant; ses églises romanes comptent parmi les plus belles du xn* siècle, ses cathédrales gothiques plaisent par leur sobriété et leur robustesse; la Renaissance a continué ces belles traditions artistiques et les a développées, au moins pour ce qui est de l'habileté de la technique et de la maîtrise du ciseau. Depuis quelques années, l'Auvergne reprend conscience de sa personnalité,c'est comme une émigrée qui reviendrait au pays, et rentrerait en possession de son héritage; elle parcourt avec joie la maison ancestrale, le parc jadis tant

rendue avec bonheur; nous saluons sur la même muraille la composition de M. Chaumard, Les Gaulois, au riche

I'AUVERGNE

aimé, les bois et la montagne longtemps délaissés. Les étrangers qui viennent chaque année visiter sa demeure lui ont tant dit qu'il n'en est pas de plus belle ! Elle a fini par s'en apercevoir et se remet à l'aimer. Groupés autour d'un artiste dont les oeuvres robustes commencent à être remarquées dans les expositions parisiennes, le peintre Maurice Busset, un certain nombre d'ouvriers d'art et d'artistes ont fondé à Clermont le cercle d'étude et d'exposition «Arvernia», qui organisa depuis quatre ans plusieurs manifestations d'art, toutes couronnées de succès. L'Auvergne peinte par elle-même, voilà ce qui fait le grand charme des expositions d'Arvernia, voilà ce qui nous retient dans les salles que de vaillantsartistes ont remplies cette année de leurs visions. M. Viennet, professeur à l'Ecole des Beaux-Arts de Clermont, a peint dans une gamme très douce et très riche à la fois son petit tableau Au bord de la Tiretaine. Beaumont en automne dresse ses maisons au pied des croupes boisées, la teinte que prennent les choses sous un ciel orageux est

coloris et aux lointains délicieux. M. Chaleyé, directeur de l'Ecole dentellièredu Puy, étudie le Velay qu'il a sous les yeux et excelle à exprimer le charme si spécial de ce pays volcanique et tourmenté. Avec M'" Queylard, c'est l'Auvergne des collines que nous parcourons. Les vues de Saint-Saturnin de M. Veysser, une rue à Crouzol de M"' Dodel méritent de nous arrêter. M. l'abbé Boudai, curé de Murols, excelle à rendre la neige qui, durant de longues semaines, couvre chaque année tous les chemins de sa paroisse. Avec M 1" Marchetx nous rentrons à Clermont et nous admirons tout ce qu'on peut tirer de pittoresque de la Rue des Bouchers. M. Mayade a entrepris de discipliner le fer, et à sa rude école le dur métal s'aplatit, se renfle, se tord comme une cire souple et docile; l'orfèvre Fernand Granges a ciselé de ravissants bijoux en or rouge, or vert, argent mat et argent poli. Maurice Busset se montre comme toujours actif et novateur, il éprouve une vraie joie à faire ruisseler la lumière sur les blouses bleues des hommes, les cachemires blancs des femmes, les dos rouges desaumailles; tous ses paysans ont une valeur documentaire et profondément auvergnate. Les Boeufs tournant la Meule sont le dernier ouvrage de Maurice Busset, ses qualités de coloriste s'y affirment, certains morceaux sont exécutés de main de maître, les têtes, des animaux, couvertes d'une frange de fines cordelettes donnent une impression d'art et de réalité qui est la marque des grandes oeuvres. Il faut rapprocher des paysans de Busset les figurines auvergnates de Raoul Mabru, d'une silhouette si vraie et si simple, d'une expression si vivante et si naturelle. L'Auvergne a maintenant des artistes qui se sont donné un programme et qui marchent dans la bonne voie, c'est à elle de les comprendre et de les encourager. G. DESDEVISES DU DÊZERT.

LIMOGES TE CLOCHER DE SAINT-MICHEL.— La boule qui surmontait '"' le clocher de St-Michel vient d'être enlevée — non point par le vent — mais par les soins du distingué architecte des monuments historiques, M. Henri Geay. L'Eglise de St-Michel, oeuvre de la fin du xiu' siècle, dont le clocher a 71 mètres de haut, se terminait par une élégante flèche de 22 m. 70 de hauteur. Cette flèche avait été en

d'une boule en cuivre de 1 m. 90 de diamètre. De récentes réparations entreprises au clocher amenèrent l'architecte à demander la suppression de la boule pour plusieurs raisons. D'abord, l'administration des monuments historiques la trouvait anti-esthétique et de plus cette boule, d'un poids de 600 kilos, chargeait énormément le sommet de la flèche, épais seulement de 35 centimètres.

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1824 coiffée


L'ART ET LES ARTISTES Malgré les précautions exigées par l'administration préfectorale de 1824 et qui consistaient en la consolidation de la partie haute de la flèche, sur 10 mètresde hauteur, par des bandes de fer posées extérieurement et reliant entre elles les assises, la boule menaçait de s'effondrer sur la ville. Les précautions prises furent plutôt nuisibles dans la suite, car chaque bande de fer s'étant rouillée avait augmenté de volume et fait éclater presque toutes les

assises, réduisant ainsi la solidité de la haute flèche. Mais l'administration des Beaux-Arts comptait sans les habitants de Limoges, qui ne voulaient pas voir disparaître leur boule — une vive polémique s'engagea — la politique s'en mêla même et finalement on décida aux Beaux-Arts que la boule serait maintenue, mais il faudrait en modifier la structure. Mais pourquoi cette boule piquée en 1824 sur la gracieuse flèche, pourquoi ce barbarisme architectural? Cette boule avait été placée là-haut par l'administration du génie en 1824 pendant la confection du cadastre, comme point de triangulation, visible du mont Gargan, distant d'environ 40 ou 45 kilomètres. La boule étant dorée était un point lumineux visible de fort loin lo'rsque le soleil la frappait.

On va donc changer la boule, et les travaux entrepris consistent en: 1° l'enlèvement de la boule de 1824; 2° la réfection de la partie haute de la flèche ; 3" la pose d'une nouvelle boule ajourée, de même diamètre, mais offrant beaucoup moins de résistance au vent et du poids de 100 kilos seulement. Ceci pour satisfaire l'opinion et ceci aussi, croyons-nous, malgré l'avis de l'administration des monuments historiques qui a dû céder à l'opinion

publique. Voilà pourquoi la boule a disparu momentanément; et dans peu de temps Limoges reverra sa boule au sommet de son clocher, mais cette fois dans sa robe nouvelle transparente et ajourée. EXPOSITION : — La maison Dalpayrat frères vient d'ouvrir une nouvelle galerie destinée à des expositions de tableaux, estampes et objets d'art. — C'est par une exposition des pastels et émaux de Jouhaud que s'est ouverte la coquette salle. — Les expositions vont se succéder, et après les émaux de Jouhaut, viendront les oeuvres de Guillaumin, de Maillaud, de Luigini, de Poulbot, etc. GILBERT TEMPS.

LYON

^

JOURSES DE VOYAGES. — Le Conseil municipal de Lyon, bien qu'il ne soit pas exclusivementrecruté parmi des intellectuels, alloue, chaque année, aux peintres de chez nous, deux bourses de voyages, une pour le Salon d'Automne, une pour le Salon de la Société Lyonnaise des Beaux-Arts. Celle des fauves fut attribuée il y a quinze jours, conformément à la règle établie par le maire, je veux dire par un vote des peintres. Or les sociétés de peintres, comme les académies, comme les groupes littéraires, comportent deux éléments : les artistes et les « camarades ». Et il se trouve que les artistes apportent, dans leur union, moins de cohésion et plus de scrupules que les camarades. On vote. Ceux qui pensent au mérite sont divisés. Ceux qui aident les copains sont unis. Et il s'ensuit que les Bourses de voyages constituent une immoralité de plus dans un monde où, certes, la vertu ignore les récompenses. Le Salon d'Automne vient d'attribuer la Bourse de 1914 à un jeune professeur dont les qualités professionnelles ne sont point négligeables, mais que rien ne désignait spécialement au choix de ses collègues, ni son caractère, ni son impécuniosité. Et le pire est que M. Morillon l'emporte sur l'un des plus nobles et des plus admirables peintres lyonnais, M. Adrien Bas, le pauvre paysagiste, dont l'art hautain et délicat lutte depuis dix ans contre les goûts niais de toute

une ville. Si les Bourses de voyages ne servent pas à compenser les injustices, pourquoi les créer, et surtout pourquoi les maintenir? Notre bon maître Elemir Bourges, fit lui-même la réponse en laissant à d'autres la responsabilité de couronner les poètes et les romanciers de leur goût. PETITES EXPOSITIONS. — Chez Welty, M. Poulachon succède au jeune et déjà notoire Francisque Laurent. Il montre des pochades, qui fleurent le dimanche, la promenade d'amateur et l'habileté du cabinet de dessin. Cette manifestation prépare une exposition autrement sensationnelle, celle de M. Adrien Bas, qui s'ouvrira le i5 mai. Chez Pouillé-Lecoultre, où on a vu une très intéressante rétrospective d'Eugène Baudin. Deux marines pleinement admirables n'ont pas trouvé d'acquéreur ; mais les naturesmortes du vieux maître, jadis décriées, ont tenté les bourgeois de Lyon ; ils ont tiré leurs écus, ce qui, dans notre pays est la forme la plus tangible de la gloire picturale. Chez Pouillé père, une exposition du graveur Marcel Roux. Cela est intéressant et louable, sans plus. En vitrine, ça et là, des toiles de Jacques Martin, Sénard, Pourchet, Francisque Martin, Morisot. L'exposition est ouverte. On attend des rubans, les palettes s'agitent — il n'y eut jamais tant de vie dans les ateliers !... HENRY BÉRAUD,

NANCY de nobles traditions et un grand cadre naturel suffisent ^1 *"*

à assurer la vie artistique d'une province, la Lorraine, autant que n'importe quel autre pays de France, doit

s'estimer bien partagée. Les traditions, elles vivent dans ses artistes d'autrefois : Gelée, Ligier Richier,qui ont peuplé leur pays de chefs-d'oeuvre, et Stanislas, le bon roi ami des arts, qui fit de sa ville choyée un des joyaux de la France, la synthèse délicate et pure de l'âme lorraine. Et le cadre, c'est le vieux sol brun et riche qui s'étend de Bar aux Vosges et à Metz, sous la même mélancolie des nuages, qui a nourri les ancêtres et dont les nouveaux s'inspirent.

Car ceux qui s'intéressent à l'art, en Lorraine, s'ils ne font pas beaucoup parler d'eux, du moins font de solide et vaillant ouvrage. Vous connaissez l'Association des Artistes lorrains, qui a son siège à Nancy et qui comprend environ cent vingt membres, dont beaucoup comme Schiff, Barotte, Renaudin et Hestaux, sont fort appréciés à Paris. Elle a eu cette année l'excellente idée d'organiser une exposition des Beaux-Arts à Longwy, au centre de cette région prospère, proche de la Belgique et du Luxembourg, où les Mécènes ne sont pas rares. Ce salon se tiendra du 3i mai au 18 juin, sous le patronage de tous les grands

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LA VIE ARTISTIQUE

DANS LA PROVINCE FRANÇAISE

maîtres de forges de l'arrondissement, et il faut lui souhaiter grand succès, d'abord parce qu'elle ne comprendra que des oeuvres de Lorrains, et ensuite parce que le produit des entrées servira à acheter les meilleurstableauxdes exposants. C'est là qu'on verra, par exemple, les deux Rues de Village d'une excellenteartiste de Vaucouleurs,M"* Coince, qui a montré ses oeuvres au Salon des Amis des Arts, à Nancy, et qui vendit l'année dernière un tableau au Musée d'Orléans. Elle fait du paysage par tous les temps et, quand véritablement il gèle ou vente trop fort, des natures mortes, geais, alouettes, perdreaux et délicates bécasses, tout le gibier du terroir. Elle aime avant tout son pays, dont elle a saisi la sévérité prenante et le nostalgique repos. Dans sa grande maison aux vieilles armoires, j'ai revu tous ces coins de Lorraine, des ruines devant la colline modeste coiffée d'un petit bois ; les prés, au temps des foins, au pied de la grisaille caractéristique de la falaise et de la côte. L'hiver, c'est les bords de la Meuse que M"' Coince affectionne, le barrage, l'eau grise sous les grands ciels blancs, les pâleurs du vaste horizon de Vaucouleurs. L'été, elle préfère les rues de village très ensoleillées. Voici la maison de l'oncle de Jeanne d'Arc, près de Domrémy. C'est bien cela, les murs de pierre que dore la belle saison trop courte, les grandes portes de bois des fermes, la vieille croix sur la place, le clocher en éteignoir. L'âme lorraine a passé par ici. Félicitons M"' Coince, qui mérite d'être très largement connue, d'en avoir fixé pour nous le charme si sobre. Sobre. Ce mot me fait penser à Hoën, né à Bar-le-Duc de parents messins, qui a étudié la peinture sur verre avec Maréchal, de Metz, et qui travailla longtemps aux Arts

décoratifs. Son talent a sa base solide dans le métier, et cela, c'est un trait lorrain. 11 sait dessiner ses cadres aussi bien qu'un dessus de porte, et quand il peint un plafond, il le met d'accord avec les murailles. S'il fait des animaux, et il les fait bien, des sangliers par exemple, il en étudiera l'anatomie, et s'il fait du paysage, il y recherchera le sentiment plutôt que la couleur, parce que le sentiment, c'est l'anatomie du paysage : Bar-le-Duc sous la neige, Plateau de Véel, tout en terre grasse, en lointain bleu et en grand ciel. Pas d'éclat, du repos, des choses discrètes : c'est bien la note du pays. M. Hoè'n se spécialise de plus en plus dans le portrait, où du reste il excelle. C'est là qu'il fera ses plus belles choses. Enthousiaste des écoles anglaise et flamande, très dessinateur, mais pas trop, et convaincu — ce n'est pas toujours le cas — qu'un portrait doit être avant tout le reflet d'un esprit et d'une âme, il donne dans ce genre difficile toute sa mesure. C'est bien M. Develle, ici, qui sort de toile, et M" Pallain. Bientôt, ce sera M. Maginot, le sympathique Sous-secrétaire d'État, et le Président Poincaré, dont le Conseil départemental de la Meuse lui a demandé le portrait. Mais voici : des américains l'ont connu, lui ont fait des commandes,beaucoup de commandes. Et il songe à nous quitter, à délaisser son calme et mélancolique Barrois, qu'il chérit pourtant. Espérons que les Yankees ne le retiendront pas. S'ils nous gardaient Hoè'n, ce serait une acquisition très sérieuse pour l'Amérique, mais une perte des plus sensibles pour la Lorraine. PAUL CHAUVET.

ROUEN cours du xix' siècle se produisit en Normandie une •*^ transformation économiquequi eut une certaine répercussion sur toute l'architecture où sévissait alors une uniformité pseudo-classique, sans grandeur, ni pittoresque. Vers i85o, les plages de la côte commencèrent à être à la mode et ne tardèrent pas à attirer chaque année un nombre considérable de baigneurs. Au début, les quelques auberges ou hôtels des villages suffisaient à les loger, mais il fallut bientôt songer à des constructions nouvelles. C'est alors qu'on vit s'élever tout le long de la côte normande, duTréportau Havre, de Trouville à Arromanches, ces villas aux appellations souvent prétentieuses ou puériles, qui reflètent admirablement les goûts de certaines générations, même dans ce qu'ils ont d'absurde. Toutes les époques, tous les pays lurent mis à contribution par des architectes zélés et des propriétaires désireux de se singulariser ; l'Inde, l'Algérie, la Grèce antique, le moyen âge, la Renaissance ont fourni des éléments qui hurlent parfois de se trouver réunis. Nous n'avons nul dessein d'entreprendre l'apologie de cette architecture de pacotille, mais nous voulons signaler que malgré tout, ce désir de faire du nouveau, ces emprunts à tous les styles ont détruit le culte superstitieux de l'antique. De ce chaos, de ce fouillis d'inspiration a fini par se dégager une tendance générale : faire revivre la maison normande du xv' siècle. Certes ce n'est encore qu'une tendance, il nous serait loisible de citer beaucoup d'aberrations, même dans les constructions les plus récentes ; mais volontairement optimistes nous voulons espérer qu'elles se feront de plus en plus rares, et que le manoir normand se généralisera. Tout le monde connaît ce type de maison construite A. u

avec les matériaux du pays : briques et bois sur des assises

de pierre. A l'entrée une barrière de bois surmontée d'un vaste auvent de tuiles ou de chaume, puis c'est la cour intérieure avec ses pelouses, et au fond la maison qui dresse ses murs de crépi blanc, avec ses poutres apparentes peintes de brun, ses fenêtres à petits carreaux et surtout son énorme toit de tuiles, à grande pente ainsi qu'il sied dans un climat pluvieux. Au sommet courent des épis de faitage, dans les angles ou aux saillies du toit se dressent souvent des animaux en poterie vernissée, une spécialité de la région. L'ensemble est d'un bel effet et offre de savoureuses oppositions de couleurs. La construction de ces villas loin des villes a permis d'échapper à la lourde emprise des ordonnances classiques et des façades monumentales; les architectes se sont sentis plus libres et certains ont su faire oeuvre de véritables artistes. Leur exemple a été suivi : la compagnie des chemins de fer du Calvados, par exemple, a adopté pour ses gares, un style normand qui n'est pas toujours excellent mais qui rompt heureusement avec les monotones bâtisses

habituelles.

Mais en même temps que signaler l'effort tenté, nous voulons montrer tout ce qui reste à faire. Nous voudrions que dans chaque village les édifices publics : mairie, écoles, bureau de postes, etc., au lieu d'être de ce style uniforme et sans grâce qui sévit partout en France fussent vraiment en harmonie avec la physionomie du pays, qu'on utilisât les matériaux locaux, qu'on conservât des anciennes traditions, tout ce qui est compatible avec les nécessités actuelles de la vie. Et c'est une tâche qui vaut la peine

d'être entreprise.

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GEORGES VIDALENC


Le Mouvement Artistique à l'Etranger ALLEMAGNE célèbre ses soixante-dix ans. Peintre mondain et peintre des médiums, des hypnotisées et des hystériques, évocateur des actes de thaumaturgie, des scènes d'exorcisme et des dénouements de procès de sorcellerie, c'est une des physionomies les mieux caractérisées de l'Allemagne moderne. Il y a en lui du Guy de MauA

^^

LBERT VON KELLER

passant, qu'il adore, et du J.-K. Huysmans moins la conversion ; ou plutôt un Guy de Maupassant qui joindrait à son sens de l'occulte et à sa curiosité des frontières de la folie quelques-unes des curiosités archéologiques de Huysmans. H a du reste été trop souvent question ici de cet artiste élégant et savoureux pour que nous fassions autre chose aujourd'hui que de nous associer à l'hommage que l'Allemagne lui rend, télégrammes princiers, fêtes artistiques, expositions, articles de revues et feuilletons des grands quotidiens. A Berlin et à Munich s'opère une nouvelle scission de la sécession, Liebermann contre Korinth dans la capitale prussienne; Albert Weissgerber contre MM. Stuck, Jank, Habermannet consorts dans la capitale bavaroise. Attendons les nouvelles sociétés à l'oeuvre. On ne saura du moins guère reprocher à la Sécession de Munich son manque de tendresse et d'égards pour les pires extravagances. On prendra une idée fort exacte, en somme, de ce que son exposition de printemps nous a montré de mieux par le numéro de mai de la revue Deutsche Kunst und Dekoration, toujours l'image la plus exacte et la plus complète de l'ensemble du mouvementd'art et d'art appliqué en Allemagne et qui en dit long, depuis deux ou trois ans, sur la modification complète du goût qui régnait en peinture à l'aurore des premières sécessions. Parmi les quelques artistes qui n'ont pas encore été mentionnés ici, je voudrais retenir cette fois M. Henri Niestlé de Pasing, et M. Friedrich Hell, artiste tyrolien qui a un grand sens de la composition, une carrure robuste, l'imagination épique, une façon de sentir le paysage alpestre morne et en quelque sorte granitique, mais avec quelque chose de sombre dans le coloris, de gauche dans le dessin de ses personnages et de revêche dans sa façon d'en exprimer le caractère. 11 n'est jamais mieux à son aise que quand il s'attaque aux légendes de son pays. Sa peinture est du reste bien à l'image de ces petits châteaux ramassés et trapus, coffres-forts de pierre des barons d'autrefois, non point pillards selon la formule obligée, mais qui au contraire assurèrent à la route du Brenner cette absolue sécu-

rité dont un Montaigne s'émerveillera au seizième siècle et qui sera tout simplement la persistance de la tradition du moyen âge. Le Tyrol fut toujours un pays d'honnêteté et de probité. M. Henri Niestlé a l'art de composer des tableaux singuliers, et aussi agréables à voir qu'ingénieux et imprévus de composition, avec des buissons, des arbustes, des roseaux, des fleurs et des oiseaux. Ce goût peut avoir été éveillé en lui par les albums japonais, mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne lui est rien resté de cette initiation et qu'il peint ses sujets de prédilection autant avec des mains de bon ouvrier que des yeux d'observateur artiste européens. Il a toujours eu le don de s'aviser de particularités de la vie des plantes et de nos petits amis ailés que personne avant lui n'avait aperçues. Un instinct de naturaliste ne lui fait pas défaut, certes, mais combien subordonné à son heureux tempérament d'artiste. Il s'est débarrassé petit à peut d'une certaine sécheresse graphique, ou plutôt calligraphique, pour tout voir plus large et plus coloré, en vrai peintre. L'attitude si courageuse des artistes de Simplicissimus lors des événements de Saverne est une petite compensation à celle, parfaitement inexplicable, adoptée par eux lors des événements balkaniques. Ou plutôt explicable, oui, mais c'est un autre mot que je devrais écrire; disons inique. Je crois qu'on sera toujours infiniment mieux reçu en Allemagne lorsqu'on parlera de la France que des pays slaves, mais ce n'est pas ici la question. Un artiste de Simplicissimus parmi les plus difficiles et les plus abstraits s'est particulièrement distingué aux dernières expositions. C'est M. Olaf Gulbranson. On connaît sa manière : des traits minces étirés, le personnage réduit à l'état de mannequin et de ficelle et un don inné de rendre géométriquement, mathématiquementridicule le portrait réduit à l'état de théorème, un théorème en quelques traits, disposé savamment au milieu de la page impeccablement blanche. Tels nous sont apparus surtout Mommsen et Eleonora Duse. il faudrait analyser. Mais une fois de plus l'écrivain se voit interdits les mots qui exprimeraient ce qu'ose montrer et suggérer le dessin. Ce n'est plus la grimace de la ressemblance, c'est la ressemblance quintessenciéejusqu'à l'absurde, avec un amour éperdu de la laideur latente jusque dans la plus touchante beauté. Les fées parfois font des dons bien curieux... Ici, c'est de toute évidence la fée Carabosse qui a été la marraine de M. Gulbranson. WILLIAM RITTFR.

ANGLETERRE QUE de merveilles

se cachent en Angleterre dans les sévères manoirs du Norfolk et les vieilles demeuresdu

Surrey ou d'ailleurs, au milieu de paisibles domaines que ne fréquentent que des vols tapageurs de corbeaux et quelques aristocrates saturés de voyages. Londres seul, s'il révélait ses trésors, ferait exulter de joie artistes et dilettanti, en expliquant tant d'inquiétantes lacunes dans l'histoire de la peinture. J'ai eu, quant à moi, la joie récente de voir deux portraits qui évoquent tout le charme délicieux de notre xvm' siècle français, et je déplore qu'ils soient si complètementignorés 202

du public. Ce sont ceux de la Marquise de Sêvigné et de Ninon de Lenclos, par le savoureux Mignard. Jamaisjusquelà ne m'était apparue une effigie de la charmanteépistolière, qui révélât tant de suprême distinction et de bonté touchante. Le peintre délicat du Val-de-Grâce a caressé avec tendresse ce sourire séduisant, épanoui dans un décor de satins laiteux aux bleus fanés ; et dans ce subtil regard si débordant d'affection apparaît toute l'âme aimante de l'inoubliable mère de la comtesse de Grignan. Plus coquette la belle Ninon n'a voulu livrer à l'artiste que ses traits charmants ; sa pudeur de jolie femme semble


LE MOUVEMENT ARTISTIQUE A L'ÉTRANGER lui avoir interdit de montrer tout son coeur. L'oeuvre n'en est pas moins pleine d'un charme gracieux, si elle n'a pas la séduction de sa voisine. Puisqu'il s'agit ici de collections particulières, je ne puis omettre de parler de l'expositiontemporaire des tapisseries, que le comte de Dalkeith vient de prêter au musée de South Kensington. Ces tentures proviennent des ateliers de Mortlake dont la fondation date de James I". On sait que ce monarque, pour suivre l'exemple d'Henri IV qui favorisait à Paris l'industrie des tapissiers, dota son pays d'une manufacture royale en 1619. Un succès durable couronna cette entreprise, j usqu'au momentoù les ouvriersdésertèrent Mortlake pour aller fonder de nouvelles manufactures à Londres et aux environs. Huit des oeuvres exposées figurent les Actes des Apôtres et son exécutées d'après les fameux cartons de Raphaël, qui, ayant servi aux tapissiers de Bruxelles pour la décoration de la chapelle Sixtine, furent, sur le conseil de Rubens, achetées par Charles I" et envoyées à Mortlake qui les reproduisit fréquemment. II ne faudrait pas croire pour cela que cette manufacture ne tissa que d'après des cartons étrangers. Le musée de South Kensington possède quelques beaux spécimens de l'histoire d'Héro et de Léandre, d'après Francis Clein, qui resta longtemps un des artistes de Mortlake. On y trouve une délicatesse très grande de couleur et une belle tenue, qui montre une parfaite intelligence de la décoration murale, que personnellement je préfère à l'interprétation parfois brutale des Actes des Apôtres. Je serais tenté de reprocher ce défautaux£7e'men(s, une série de tentures provenant aussi de la collection du comte de Dalkeith et exécutées d'après Lebrun. Le parti pris d'oppositions violentes en dépit de la richesse de tons, leur donne à mon sens une solidité qui tient trop de la peinture; mais ceci n'enlève rien au mérite des ouvriers. Nous ne devons pas oublier, en effet, que la tapisserie étant un art d'origine populaire et de plus au service de la pein-

ture, on ne peut exiger d'elle les qualités de délicatesse et d'enveloppe de la fresque, sa noble soeur. Pour compléter cette exposition, le duc de Buccleuch a bien voulu prêter une série de tentures représentant le triomphe de César d'après Mantegna. L'oeuvre d'un style si pur du grand padouan, après son installation au Castello di Corte, à Mantua, fut transportée au palazzo di San Sebastiano et peu après vendue à Charles I" par le duc de Mantua. Elle décore depuis les murs d'Hampton Court et il n'est pas surprenant qu'elle ait tenté les tapissiers anglais qui, malgré une interprétation un peu sèche, ont su respecter le noble style de la grande époque italienne. Voici enfin, pour finir, de splendides spécimens de tapis orientaux, qui furent acquis, pour la plupart, par Ralph, premier duc de Montagu. Les uns tissés en Asie-Mineure, d'autres, rares exemples de l'Art persan, excitent l'admiration par la richesse de matières : or, argent, soie, aussi bien que la verve décorative ; le tout admirablement soumis à une ordonnance homogène où le détail le plus exquis reste discipliné à l'harmonie générale. Ceci est véritablement du grand art, et c'est à juste titre que les décorateurs persans ont acquis une gloire mondiale. Comment ne pas louer les artistes modernes qui ont su puiser à ces sources neuves et vivantes si longtemps ignorées, où l'art contemporain trouve un élément nouveau de richesse et de fantaisie. Nul n'ignore plus aujourd'hui les illustrations précieuses où Edmund Dulac évoque tout cet Orient de légendes, de rêves et de cauchemars. Elles suffisent à montrer quels nouveaux enthousiasmes peut éveiller chez un peintre l'étude de cet art si fécond. Si je ne craignais d'être trop long, j'aimerais à parler de l'exposition de cet artiste à « l'International Society ». Pour un instant l'illustrateur a quitté l'ombre épaisse des figuiers embaumés pour reprendre contact avec le monde et il se révèle caricaturiste plein de verve et d'esprit caustique. P.-E. RIXENS,

AUTRICHE HONGRIE =

f>'EST à Vienne comme partout la floraison des exposi^"/ tions printanières, Kunstlerhaus, Sécession, Société Albert Durer, Artistes Autrichiens, Artistes-femmes d'Autriche, exposition du Blanc et Noir, sans compter les petites expositions locales. Et comme de juste toute la lyre, depuis la Procession du Congrès Eucharistique de M. Julius von Blaas, peintre officieux sinon officiel, ennuyeux à l'extrême, jusqu'aux beaux et sages paysages de la Wachau de M. Suppantchich ou jusqu'à la fureur de lumière et de mouvement de M. Castelucho; depuis les sérieux travaux graphiques de MM. Ferdinand Schmutzer et Rudolf Bâcher jusqu'aux études préparatoires de M. Josef Engelhart pour son monument Waldmuller, depuis les aquarelles si franches de M. Th. von Ehrmann jusqu'aux statuettes de bois de MM. Senoner et Sauter ou à la plaquette de Mahler par M. Bocks. Le Rudolf de Habsbourg archaïque de M. Artur Strasser fait grande impression. Il est en terre cuite et montre une fois de plus qu'aucune matière n'est à dédaigner lorsque maniée judicieusement selon les qualités déterminantes de son mode d'emploi. La nomination du peintre et décorateur Ferdinand Andri à la place du professeur L'Allemand est un grand bonheur pour l'Académie des Beaux-Arts et compense un peu le choix scandaleux d'un successeur de Otto Wagner réactionnaire à la classe d'architecture. M. Andri appartient au groupe Klimt. C'est un chercheur et un recueilli ; c'est en

même temps qu'un novateur, un consciencieux qui ne se contente pas de demi-réalisations. Qu'il s'agisse de mosaïques ou de l'ornement dû livre, de peinture ou de lithographie, le poète est inséparable du technicien et bien entendu du penseur. Ses divers métiers il les sait bien; il a un corps de doctrines esthétiques très ferme; avec cela il est impressionnable comme pas un devant la nature et a su demeurer en directe communion avec le paysage et le peuple de la montagne autrichienne comme de la plaine des environs de Vienne et des marchés que fréquentent les rouliers de Bohême et de la région slovaque. Parmi les artistes viennois de ce même groupe, si libre et d'une si belle émulation; parmi ceux dont nous voyons poindre l'individualité, stimulée par Klimt et cependant très distincte, nul depuis longtemps ne m'a semblé aussi riche de promesses réjouissantes et d'un sens décoratif mieux coloriste que M. Egon Schiele. Je désapprouve le maniérisme de ses dessins; mais ses panneaux rectangulaires, presque carrés, aux minces cadres vernis, écrasant comme une fleur entre feuillets d'un livre, des vues à vol d'oiseau de petites villes aux toits de tavaillons gris et aux murs enluminés de violets, de verts, de jaunes et de rouges qu'on ne voit qu'en Autriche; ou bien dressant la silhouette piteuse et cependant encore grandiose de tournesols flétris dans, le brouillard d'automne, alors qu'un fantôme de soleil, pâle comme une tomme de chèvre,traine au-dessus de l'horizon, veulent être aussi bien des objets

203


L'ART ET LES ARTISTES précieux que de la peinture. Ils évoquent cependant les sites et les saisons avec une autre puissance que l'oeuvre simplement réaliste. Je préfère ce lyrisme poignant et cette splendeur triste à toutes les joies du plein air. Et nous sommes si heureux que l'ennoblissante leçon de Klimt démontre une fois de plus sa puissance en ce Vienne,qui ne veut pas plus savoir ce qu'il possède en lui de grand que du temps où Mahlerse vit contraint à cet exil américain dont il est mort. L'exposition collectivede laMiïvès^hazhongroise,à Vienne. l'in— quatre salles s'il vous plaît — montre à quel point fluence française a toujours prévalu en Hongrie. De l'école de Barbizon au futurisme toutes les étapes sont sensibles. Un des artistes madyars sur lesquels il soit aujourd'hui permis de fonder les plus belles espérances, est malheureusement trop grand seigneur pour qu'on n'éprouve pas la tentation de lui rendre la carrière artistique un peu dure. Pourvu qu'il ne se laisse pas griser par le succès de sa dernière exposition à Budapest où, certainement,malgré tout son talent, il n'est pas sûr, hélas, qu'il eut tout ou à peu près tout vendu, s'il n'avait été le propre petit-fils du comte Jules Andrassy, le diplomate et homme d'état célèbre. J'ai nommé le jeune comte Jules Batthyâny. L'un des meilleursconnaisseurs de l'Art ancien et moderne et de l'École hongroise en particulier nous met en garde contre toute prévention :

« Batthyâny a trop étudié — nous écrit-il — et il est trop

sérieusement du métier pour être critiqué avec indulgence. Une facilité extraordinaire de s'exprimer, une main légère et sûre, beaucoup de goût; des couleurs riches et exquises, une vision de peintre fine et précise qui saisit la nature dans ses nuances les plus délicates, un don d'observer qui jamais ne devient esclave d'un réalisme sans âme; une âme profonde qui au contraire jamais ne subordonne ses inspirations totalement au monde extérieur; une imagination spirituelle, riche, souriante, inépuisable,qui lui fournit, sans qu'il devienne jamais littéraire, un nombre infini de sujets pour la réalisation desquels il utilise avec goût les éléments de forme, de couleur, de lumière que la nature lui présente», telles sont les véritables qualités qui font qu'il ne reste plus rien à souhaiter à ce grand seigneurartiste...qu'un pseudonyme impénétrablecommeceluidujeune duc Luitpold en Bavière, et qui lui assure quelques-unes de ces bonnes misères sans lesquelles on n'est jamais un artiste complet. La Galerie de Budapest s'enrichit des fresques et sculptures italiennes achetées par son ancien directeur M. de Pulsky et des bronzes également italiens, des xv" et xvi" siècles, récoltés par le sculpteur Férenczy, lequel vivait à Rome il y plus de cinquante ans. Nous y reviendrons. WILLIAM RITTER.

ROUMANIE Quoique une des dernières en * date dans le mouvement pictural européen, l'Ecole Roumaine tient une des premières places dans la vie artistique des Etats des Balkans. L'éclosion de cet art qui compte à peine un demi-siècle d'existence est dû au génie du peintre « national », Nicolas Grigoresco et son développement actuel à l'initiative de M. A. Simu qui a doté Bucarest d'un superbe Musée. A différentes reprises, L'Art et les Artistes a entretenu ses lecteurs de l'oeuvre admirable, patriotique et désintéresséedu Mécène roumain. Aucune étude d'ensemble n'ayant encore paru sur la peinture roumaine, j'essaierai d'en présenter un résumé dans quelques-unes de ces chroniques. Jusque vers le début du xix1 siècle la peinture roumaine était fort rudimentaire. Elle consistait exclusivement en images religieuses, en icônes que des zougraphes du pays livraient à la vénération populaire. Cet art primitif, inspiré de Byzance, s'était, durant des siècles, transmis de père en fils, devenant de génération en génération plus fruste et moins inventif. Chose digne de remarque, tous les peuples de la chrétienté, surtout de la chrétienté d'Orient, eurent des commencements picturaux analogues. C'est par des icônes que débutent les peintures tchèque, polonaise, moscovite, serbe, bulgare et grecque moderne. Enfin, dans la première partie du siècle dernier, un mouvement artistique se dessine mis en branle par Georges Assak.i, une des gloires littéraires et politiques de la Roumanie. Poète, historien, dramaturge, publiciste, considéré avec raison comme le père de la littérature moderne roumaine, Assaki était aussi un homme pour qui rien de ce qui touche à l'art n'était indifférent. Il pensa doter son pays d'une Ecole des Beaux-Arts. A cette fin, il envoya à Munich étudier la peinture un de ses compatriotes faisant montre de grandes dispositionsartistiques, G. Panaiteano. A son retour de la capitale bavaroise, Panaiteano fut nommé directeur de cette Ecole, inaugurée à Jassy, capitale de la Moldavie. L'élan était donné. Un noyau d'artistes « nationaux » ne tarda pas à se former. De ce premier groupe il convient principalement de citer Constantin Lecca, Carol Szathmari et Théodor Aman. Né à Brasov, en 1807, Lecca achevait ses études à Rome lorsqu'il fut appelé à professer la peinture dans son pays. A cet artiste, qui mourut à Bucarest en 1887, revient la 1A

PEINTURE ROUMAINE. —

gloire d'avoir été le premier peintre roumain de portraits. Il en a laissé d'excellents. Carol Szathmari, né à Satu-Mare, en Transylvanie, en i8i3, apprit en Roumanie l'art des couleurs et cultiva le premier, le tableau de genre. II fut surtout un aquarelliste distingué. L'ordonnance de la composition est adroite, le dessin correct, la palette rutilante. Mais l'oeuvre qu'il a laissée est « orientale » et non roumaine. Théodor Aman peut être, à bon droit, considéré comme le premier maître de l'art roumain et le précurseur immédiat de Grigoresco. Né en I83I à Campelung (Roumanie), il fit en partie ses études à Bucarest, sous la direction de Lecca et de Wallenstein, en partie à Paris sous celle de Picot et de Drolling. Une Bataille de Solférino qu'il exposa, en i856, passa presque inaperçue, mais un nouveau tableau d'histoire, la Bataille d'Oltenit^a fit grand bruit, attira sur lui l'attention du Tout-Paris artistique et fut le point de départ du succès. Il y avait, dans cette toile retraçant la victoire remportée, le 4 Novembre i853, par les Turcs sur les Russes, une sincérité, une vigueur et un mouvement qui faisaient brillamment augurer de l'avenir du jeune peintre. .Ces espérances ne furent pas

trompées. Quoique abandonnant le tableau d'histoire pour le tableau de genre, Théodor Aman fit toujours preuve d'une belle maîtrise. Son oeuvre ne se ressent que d'un seul et même défaut. Elle est française beaucoup plus que roumaine. L'influence de notre Ecole se retrouvera toujours, dans toutes ses toiles, même dans ces merveilleuses scènes de la vie populaire roumaine qui obtinrent auprès des amateurs une si grande vogue. Les sujets sont roumains, sans doute, mais la composition et la facture restent essentiellement françaises. Qui sait si ce n'est pas là le secret de sa gloire. Ses peintures sont un peu disséminées partout. Le Musée du South Kensington de Londres possède neuf de ses oeuvres, entre autres, L'Odalisque aux perles, Femmes de Roumanie, L'Orgie et La Sorcière. Le Musée Simu de Bucarest en possède sept autres, parmi lesquelles La Tsigane, L'Odalisque couchée, Un coin de Jardin et Le Domino vert. A sa mort, survenue dans la capitale roumaine, en 1894, son atelier, avec les oeuvres qui s'y trouvaient, fut acheté par l'Etat et pieusement converti en « Musée Aman ».

204

A.

DE MILO.


ECHOS DES ARTS Exposition rétrospective des « Peintres de Venise ».

Divers. Valentin le désossé et la Goulue dansant au Moulin-Rouge, reproduit dans notre article sur «Toulouse-Lautrec», le mois dernier, est M. Paul Rosenberg et non M. A. Kann. Le propriétaire du tableau

Cette exposition ouverte à la Galerie Charles Brunner, 11, rue Royale, le mois dernier, sur l'initiative de L'Art et les Artistes, a rencontré le plus grand succès. Honorée de la visite de M. Viviani, ministre de l'Instruction publique, et de M. Jacquier, sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts, qui ne ménagèrent pas leurs félicitations au Comité directeur, elle n'a pas cessé d'être, un instant, le rendez-vous des amis des arts, attirés par les belles oeuvres exposées : les Rosalba Carriera, les Tiepolo, les Ghislandi, les Belotto, les Guardi, les Canaletto, les Longhi, les Bonington, les Corot, les Ziem, les Whistler, etc., et les magnifiques dessins du Titien prêtés par Bonnat. Cette exposition ferme ses portes le 20 courant. Avis aux retardataires.

X Dans ce même article sur «Toulouse-Lautrec», les deux clichés La Goulue et Départ de quadrille ont, à la suite d'un malentendu, été attribués à tort à M. A. Blaizot : ils appartiennent tous deux à M. E. Druet.

Revues étrangères. Staryé Gody (années révolues). — Revue mensuelle d'art

Exposition centennale de l'Art français à Copenhague. Une exposition centennale de l'Art français au xix' siècle s'est ouverte au musée royal de Copenhague le i5 mai dernier, sous le patronage de MM. Doumergue et Viviani, du sous-secrétaire d'Etat aux Beaux-Arts et de M. Bapst, ministre de France à Copenhague, ainsi que des ministres des Affaires étrangères et de l'Instruction publique de Danemark et du chambellan Bernhoft, ministre de Danemark à Paris. Dans le Comité figurent les noms de : MM. Léonce Bénédite, Bernheim, Beurdeley, E. Dacier, Armand Dayot, M"' Diéterle, MM. Dùrand-Ruel, de Galoubew, FrantzJourdain, A. Kann, Koechlin, H. Lapauze, Leprieur, Henry Marcel, André Michel, Moreau-Nélaton, Georges Petit, A. Rodin, Trotti, etc., etc. Un imposant ensemble des plus belles oeuvres qu'ait produitesau cours duxix'siècle l'Art français a pu êtrereconstitué. L'exposition restera ouverte jusqu'au 3o juin. M

Ventes du mois.

Avec le printemps les feuilles poussent, la sève circule dans les plantes et fait épanouir les fleurs; les enchères imitent la nature, elles montent ! montent ! montent ! Respirons le bouquet que nous offre la vente DELLA TORRE : un salon en Aubusson : 62.000 fr.; quatre estampes

en couleurs par BONNET,

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font respecti-

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taure, de

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Café et Cabaret de Paris en

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BOILLY :

DEGAS

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101.000

L'Arte, de Adolfo Venturi. — Revue bi-mensuelle de l'art médiéval et moderne et d'art décoratif. Direction, rédaction et administration : Vicolo Savelli, 48, Rome. Prix de l'abonnement annuel : Pour l'Italie, 3o francs ; pour les pays de l'Union- postale, 36 fr. Un numéro à part, 6 fr.

x Rivista d'Arte, dirigée par Giovanni Poggi. Revue bimensuelle très richement illustrée. Abonnement pour l'étranger : 20 francs par an. — Cette Revue d'Art très appréciée se trouve dans sa huitième année ; elle compte parmi ses collaborateurs les écrivains d'art les plus célèbres du monde entier et jouit d'un grand renom pour ses articles originaux consacrés particulièrement à l'histoire de l'art de la Toscane. — Librairie Léo S. Olschki, Florence.

x La Bibliophilia. — Fondée en 1899. Revue mensuelle richement illustrée. — Abonnement d'un an : Italie, 25 francs; étranger (Union postale), 3o francs. L'année va d'avril à mars. — Direction, rédaction et administration : Librairie ancienne : Léo S. Olschki, Florence.

x Magyar iparmuves^et, L'Art décoratif hongrois, organe

Société hongroise des Arts décoratifs. Paraît dix fois par an. Prix de l'abonnementannuel : pour la Hongrie, 22 couronnes ; pour les pays de l'Union postale, 24 couronnes. — Rédaction et administration : Budapest, IX, Ullol-ut, 33-37.

fr.; La Sultane, de

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74.000 fr. ; La

ancien, paraissant le i5-28 de chaque mois. — 1914, huitième année. Le texte de Staryé Gody étant rédigé en russe, tous les titres sont munis de traductions en français. Prix d'abonnement pour l'étranger: 40 francs par an. On s'abonne chez tous les libraires de Saint-Pétersbourg et au bureau de la rédaction (10, Rynotchnaïa). P. P. de Weiner, directeur-fondateur.

officiel du Musée et de l'Ecole des Arts décoratifs et de la

En revanche, la vente Claretie n'a pas donné ce qu'on en pouvait attendre. Ah ! La Mode ! A la vente ROGER MARX, les amateurs se sont distribué les tableaux modernes à coups de billets bleus : La Toilette,

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Nuova Antologia. — Revue italienne de sciences, lettres, politique et beaux-arts. Parait à Rome le 1" et le 16 de chaque mois. Chaque numéro forme environ 200 pages. Directeur: Maggiorino Ferraris.— La Nuova Antologia est la plus ancienne et la plus importante Revue italienne. Ses articles inédits sont signés par les plus éminents littérateurs, sénateurs, députés et professeurs des Universités italiennes.

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205


L'ART ET LES ARTISTES P. Villari, sont parmi ses collaborateurs. La Nuova Anto-

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logia publie dans chaque numéro des romans inédits par

F. Castelnuovo, Grazia Deledda, Matilde Serao, G. Verga, S. Farina, etc. — Abonnement (France et Union Postale) : Par an, 45 francs; par semestre, 23 francs. Piazza di Spagna, Rome (Italie).

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II, rue Royale. — Du 18 mai au 20 juin : Exposition rétrospective des « PEINTRES DE

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juillet : Exposition RENÉ MÊNARD. GALERIE E. DRUET, 20, rue Royale. — Du i5 au 27 juin Exposition MAURICE DENIS. — Du 2g juin au 6 juillet

avenue des Champs-

Elysées. — Exposition permanente d'IcoriEs ET FRESQUES russes du xiv' au xvu' siècle. DÉPARTEMENTS Galerie Mars Antony. — Exposition des oeuvres de LUCIEN JONAS (80 tableaux et 40 dessins). LE HAVRE. — Du 10 juin au 8 juillet : Exposition de Peintures et d'Aquarelles de la SOCIÉTÉ DES AMIS DES ARTS DU HAVRE, dans les salles de l'Hôtel de la Société, rue de Mexico. VERSAILLES, Salons de l'Hôtel de Ville. — Du 3i mai au i5 juillet : 61"' Exposition de la SOCIÉTÉ DES AMIS DES REIMS. —

ARTS DE SEINE-ET-OISE. BEAUVAIS. — Du 14 juin au 20 juillet : i5"" Exposition de la SOCIÉTÉ DES AMIS DES ARTS DE L'OISE (Peinture,

Sculpture, Architecture et Art industriel).

CHARLEVILLE. Du 28 juin au 26 .— DES BEAUX-ARTS organisée par

juillet:

i3"" EXPOSITION

l'Union Artistique des

Ardennes.

14

Salle des Fêtes de ia Ville. — Du 6 au 28 juin : 3o™' Exposition de la SOCIÉTÉ DES AMIS DES ARTS DE LA

AMIENS, : :

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juin

:

BIBLIOGRAPHIE avec introduction de M. LÉON DESHAIRS, conservateur de la bibliothèque de l'Union centrale des Arts décoratifs. (Librairie centrale des Beaux-Arts, i3, rue Lafayette.) Après les écrits de MM. Ary Renan, Léonce Bénédite, Paul Fiat, Schuré, de Montesquiou, Georges Desvallières, sur Gustave Moreau, M. Jean Laran s'est essayé, et avec un rare bonheur d'expression et une pénétrante subtilité d'analyse, à l'étude des oeuvres principalesdu grand artiste. M. Léon Deshairs résume la vie laborieuse, les tendances spiritualistes et les nobles efforts dans une remarquable

Gustave Moreau, par

JEAN LARAN,

introduction.

Cet ouvrage, très substantiel dans son petit format, est orné de 48 planches hors-texte, réprésentant les oeuvres principales du maître. Daumier, 48 planches hors-texte, accompagnées de . 48 notices et précédées d'une introduction par LÉON ROSENTHAL. (Librairie centrale des Beaux-Arts, i3, rue Lafayette.) « La gloire de Daumier ne cesse de grandir, il devient chaquejour davantage notre contemporain. Nous l'admirons pour ce qu'il a réalisé et plus encore pour ce qu'il a entrevu. Peu à peu nous découvrons le sens des forces tumultueuses qui agitèrent son cerveau puissant. Inaccessible à ceux que n'intéresse pas le langage pur de l'art, il est ami des esprits libres et des artistes originaux... ». La force de vérité, de chaleur, de ces phrases affirmatives détachées de l'introduction de M. Léon Rosenthal dit assez le puissant intérêt du texte.

Le Catalogue du Musée de Nantes,

— M. Marcel

Nicolle, attaché honoraire des Musées nationaux, vient de

publier, avec la collaboration de M. Emile Dacier, de la Bibliothèque nationale, un nouveau catalogue du Musée municipal de Nantes. Chargés d'expertiser, au point de vue de leur valeur, les oeuvres du musée, les auteurs ont agrandi leur tâche en faisant, sur chacune à peu près de ces oeuvres, toutes les recherches pouvant leur fournir des documents sur l'histoire générale de l'art et sur l'histoire locale. De ces recherches est sorti un petit livre élégant, commode et bon marché, très pratique, et qui pourrait servir de modèle à d'autres publicationsdu même genre. Les Grands Graveurs, un volume in-8°, illustré de nombreuses gravures, cartonné 4 francs. (Hachette et C", éditeurs.) Cette série de reproductions d'après les grands maîtres de la gravure comprendra 12 petits volumes contenant chacun 64 pages d'illustrations, précédées d'une introduction, d'une biographie et de notes bibliographiques. Dans leur ensemble, ces petits manuels formeront l'histoire complète de l'art de la gravure en même temps que, par leur documentation incomparable, ils seront pour les amateurs et les critiques d'art, un élément de recherches inappréciable.

Ont déjà paru, les volumes sur Watteau et Boucher, John Raphaël Smith, Van Dyck, Franscisco Goya. Barrabas (paroles dans la vallée), par LUCIEN DESCAVES, dessins de STEINLEN. (Eugène Rey, éditeur, 8, boulevard des Italiens.) Dans ce livre ironique et superbe se révèle, et ayec quelle

force d'expression et quelle émotion profonde, toute la

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BIBLIOGRAPHIE Un tel sujet ne pouvait que tenter

le crayon de Steinlen, et de la collabo-

ration de ces deux grands artistes, aux

âmes généreuses, débordantes de pitié et d'espérance, est né un véritable chef-d'oeuvre. C'est avec un goût très sûr que M. Eugène Rey a présidé à la présentation typographique de l'ouvrage.

La Ville, album de i5 eaux-fortes, par

lamentable des

êtres, affublé, dès sa pitoyable naissance, du sobriquet de Barrabas, qui symbolise le vaste et douloureux sujet du maître écrivain. Et c'est avec une éloquence âpre et farouche que le miséreux, le cheminot maudit, l'éternelle victime, exhale sous le ciel impassible « paroles dans la vallée », ses plainteséternelles : « Depuis Ponce-Pilate je suis en fermé entre quatre murs d'hommes... Ah! qui me délivrera du peuple qui m'a délivré!... Il y a un enfer, croyez-moi, car j'en parle, non par superstition, mais par expérience...»

STEINLEN, extraite de de LUCIEN DESCAVES

Illustration de

Barrabas

(Chez Porcabeuf,

rue Saint-Jacques,Paris.) C'est la Ville Vieille, le Paris qui meurt sous les coups de nos édiles et de nos architectes, que le peintre Robert Vallin étudie avec une tendresse intelligente. Il dispute aux vandales de l'intérieur ces églises augustes deux fois, ces antiques maisons charmantes, qui sourient de toutes leurs belles rides, ces rues étroites, intimes avec un si grand caractère, il fixe de son burin d'aqua-fprtiste, il voudrait fixer tout cela pour toujours... D'autres ont eu la même bonne pensée. Personne ne l'a réalisée avec plus de bonheur. Il y fallait un sens aigu de la réalité, une vision directe, exacte, le souci exclusif d'exprimer-'la- vérité objective ; pour toute intervention, uniquement une recherche amoureuse de couleur et d'harmonie où l'artiste pût trouver sa part personnelle de « délectation ». Ainsi, sans que sa valeur artistique fût compromise, l'oeuvre prenait le sens d'un témoignage historique, à la fois fidèle et vivant, et, en raison de cette vie même, plus juste, plus «renseignant» .que les documents obtenus par les procédés les plus savants. Or, Robert Vallin serait, je crois, défini par cette observation : qu'il est incapable d'exprimer au moyen de son pinceau ou de son crayon, autre chose que ce qu'il a sous les yeux. La composition n'est pas son affaire et, peintre ou graveur, il n'invente jamais rien; mais il s'efforce de découvrir, en reproduisant ce qu'il voit, les raisons du plaisir qu'il goûte à le regarder. Y a-t-il quelque excès dans cette sorte de docilité passionnément désintéressée ? La critique pourrait être plausible si nous avions à étudier l'attitude de ce peintre devant la nature : «pourrait», dis-je et je n'ai pas à décider de ce qui est. La critique n'a point de prise sur cette oeuvre de ce graveur, qui nous décrit la forme évanescente,la beauté condamnée de la Ville. C'est de la vérité qu'il s'agit ici, de la vérité approfondie par un regard d'artiste, mais respectée scrupuleusement en son essence ; la moindre déformation, involontaire ou calculée, éveillerait et justifierait toutes les défiances. On vérifiera aisément combien Robert Vallin est sincère dans l'intention, vrai dans l'exécution. Ses paysages parisiens de la Rive Gauche nous E. Rey, éditeur. sont familiers. Illustration de STEINLEN Si pourtantà examiner—par extraite de Barrabas exemple, cette Cité (ici même de LUCIEP* DESCAVES 187,

pttie de Descaves pour la misère humaine. C'est le plus

ROBERT VALLIN

207


L'ART ET LES ARTISTES (Librairie Ch. Delagrave, i5, rue Soulllot.) Ce petit livre orné de nombreuses et belles illustra-

reproduite!, ou cette église de Saint-Etienne-du-Mont, ou ce Pont-Royal, ou cette Place de l'Estrapade, ou cette rue Sai?it-Jacques dominée par la froide et grise tour janséniste, — vous croyez voir ces sites ou un monument, pour la première fois, prenez bien garde que, si leur aspect ne vous surprenait pas un peu tout d'abord, c'est qu'il n'aurait aucune vérité, aucune vie ; la vérité des choses, transposée dans celle de l'art, se nuance inévitablementselon l'âme de l'artiste, et, il ne peut donc y avoir deux

tions, très judicieusement choisies, écrit dans un style simple et clair sous lequel transparaît la vaste érudition artistique de l'auteur, est destiné à aider les maîtres dans les ellorts qu'il l'ont chaque jour pour élever l'esprit et le coeur des enfants, en leur apprenant à comprendre et à aimer la Beauté.

Divers. Modeste et Beauchas-

visions semblables. Mais les tempéraments les plus différents sont réunis par de communes mesures ; vous vous apercevrez bien vite que, si la Vieille Ville de Robert Vallin vous parait nouvelle, elle emprunte à sa vérité même toute sa nouveauté. J'oublierais, volontiers, de noter, tant les qualités de l'exécution me dissuadent d'y penser, qu'il s'agit, avec cet Album, d'un début dans l'eau-forte. C'est un début magistral. Il est strictement

sis, roman de

(Ernest Flammarion, 26, rue Racine.) VAILLAT.

Sylla, par TIER.

ALFRED MOR-

Tragédie en cinq actes,

en vers, prélace de M. E. LINTILHAC.

Prix

: 3

fr. 5o. (Librairie du

Mercure de France, 26, rue

de Condé.)

L'Éloge de la Grâce, par LUCIEN ROLMER. (Eugène Figuière et C", éditeurs, 7, rue Corneille.)

ROBERT VALLIN — LA CITÉ (eau-forte)

équitable d'ajouter que l'artiste a trouvé un collaborateur précieux en son « tireur » d'épreuves, M. Vernant.

en 5 parties, par EUGÈNE 24,

CH. M.

rue de Condé.)

ERNEST CARTIER.

avec une préface de JACQUES GUÉRIN, conservateur-adjoint du Musée. (D.-A. Longuet, éditeur, 25o, faubourg SaintMartin, Paris.)

Inventaire des Lettres et Papiers manuscrits de Gaspare, Carlo et Lodovico Vigarano, conservés aux Archives d'Etat de Modène (1634-1684), par GABRIEL ROLXHÈS, bibliothécaire à l'Ecole Nationale des Beaux-Arts. — Collection de la Société de l'Histoire de l'Art Français.— (H. Champion, éditeur, 5, quai Malaquais. Prix : 5 francs.)

Garancière.)

tableaux, par (Pion, Nourrit et C", éditeurs, 8, rue 4

Marquise de la Tour du Pin. Journal d'une femme de cinquante ans (1778-1815), publié par son arrière-petit-fils le colonel comte AYMAR DE LIEDEKERKE-BEAUFORT (2 volumes 12

francs). (Librairie Chapelot, 3o, rue Dauphine, Paris.)

Carnet de Campagne d'un Officierprussien ( 1813-iS14), par le capitaine VON COLOMB (La guerre de partisans contre Napoléon).(Berger-Levrault, éditeurs, 5, rue des Beaux-Arts.)

Notre Art national, abrégé de l'Histoire de l'Art français l'usage des enfants des écoles, par

Alta'ir, poème dramatique BERTEAUX. (G. Oudin, éditeur,

Porcia, scènes de la vie romaine en

Les cent Chefs-d'oeuvredu Musée des Arts décoratifs,

à

LÊANDRE

La Danse de Sophocle (poèmes!, par. JEAN

LÉON ROSENTHAL.

(Edition du « Mercure de France ».)

Illustration de STEINLEN, extraite de Barabbas, de

20K

LUCIEN DESCAVES

COCTEAU.


RICHARD MILLER

Portrait (Salon des Artistes Franรงais de 1914)

L'Art et

les Artistes, n' 112.


LA MORT DE LA VIERGE (BOIS POLYCHROME ET DORÉ)

Panneau central du Triptyque au dessus du -Maiire-Autel de l'Eglise Notre-Dame (Panna Marya) de Cracovie

WITT STWOSZ ET SON OEUVRE A CRACOVIE l'amènent à Cracovie, quelle sera la surprise et la joie du voyageur de retrouver, en cette vieille cité moyenâgeuse de la Pologne autrichienne, les impressions vécues à Nuremberg, mais plus vives encore, plus profondes si possible. C'est ici qu'il faut venir si l'on veut se faire une forment qu'un long parterre de fleurs rouges, qui- idée complète de ce que fut Witt Stwosz et son conque enfin a étudié dans l'église Notre-Dame oeuvre. Il est là en effet, essentiellement, l'admil'histoire de Marie, l'admirable « couronne de rable artisan, le scrutateur dont les yeux perçants roses » due au ciseau de Witt Stwosz, celui-là, quel arrachaient leurs secrets aux masques humains qu'il soit, a emporté des impressions ineffaçables pour nous les livrer avec une intensité d'émotion et une vision de beauté dont il conservera la nos- que seuls Durer parmi ses contemporains et Delatalgie à travers ses pérégrinations de touriste; mais croix de nos jours ont égalée. C'est ici qu'il naquit si le hasard ou des circonstances imprévues et qu'il donna à l'art le meilleur de lui-même. QUICONQUEa visité Nuremberg, a admiré SaintLaurent et la fontaine des Vertus avec sa curieuse grille de fer forgé à caducées et à têtes de Gorgone, quiconque s'est miré dans les eaux grises et vertes de la Peignitz, qui coule lentement le long d'anciennes maisons dont les balcons ne

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L'ART ET LES ARTISTES L'Allemagne, fière des-chefs-d'oeuvre qu'elle.possède, a longtemps nié son origine slave et l'a surnommé «le maître de Nuremberg», mais il a été incontestablement démontré qu'il fut le fils de Hannosz Stwosz, cet orfèvre du premier des Jagellons, qui combattit vaillamment les chevaliers de l'ordre teutonique aux côtés de son roi. L'origine slave de Stwosz, historiquement prouvée, a son importance et se révèle dans son génie si individuel. Un des critiques d'art les plus autorisés de l'Allemagne, Dann, s'écrie avec une admiration qui n'exclue pas le blâme : « C'est un maître, mais on rechercherait en vain dans ses oeuvres les traits particuliers aux peuples germains ; l'ardente vivacité, l'inquiète violence de cet artiste caractériseraient plutôt un Français ou un Polonais. » Stwosz naquit en 1438 et mourut en 1533. Il vécut près d'un siècle, à l'aube de la Renaissance qui triomphait en Europe, mais n'avait pas encore pénétré dans le Nord. A l'art gothique à son déclin, Stwosz sut donner une forme personnelle où se reflétait son tempérament. Cracovie et Nuremberg se le disputent toutes deux. Quoiqu'il en soit, ce style différent de tous les autres, cette manière qui le mettent à part, c'est ici à Cracovie qu'il se les appropria, c'est ici qu'il vécut les plus heureuses années de sa vie et qu'il créa sa plus belle oeuvre, l'admirable triptyque du maître-autel de Notre-Dame. Nous avons peu de détails sur les premières années de sa vie. En 1463, il épouse une Cracovienne; en 1474, fidèle aux traditions de sa famille, il place son fils comme apprenti chez un orfèvre. Vers la même époque, il part pour Nuremberg, laissant sa femme et ses enfants à Cracovie, où, de retour trois ans après, il se met à l'exécution de ce fameux maître-autel de l'église Notre-Dame qu'on vient de lui commander. C'est à Cracovie que Stwosz exécuta ses plus belles oeuvres, mais il est probable qu'il fit ses études artistiques à Nuremberg et qu'il y acquit sa science d'anatomiste. Les imagiers de Nuremberg étaient alors fort réputés; le plus remarquabled'entre eux, Michel Wohlgemut, peintre, ébéniste et sculpteur sur bois, était à la tête d'un atelier célèbre où se formèrent les meilleurs artistes de l'Ecole nurembergeoise. Mais Wohlgemut, contemporain de Stwosz, pouvait tout au plus être son collègue et non son maître. Peut-être leur maître à tous deux fût-il ce Hans Decker, auquel on attribue la gigantesque statue de Saint Christophe, que l'on voit à l'une des portes de Nuremberg, et la mise au tombeau de l'église Saint-Isidore, exécutées, l'une en 1442 et l'autre en 1446. La statue du saint nous frappe par son réalisme, les plis du manteau sont drapés d'une manière particulière à Stwosz et

que nous retrouvons dans ses oeuvres. Quant à la mise au tombeau, la composition en est excellente ; l'artiste, pénétré par la grandeur tragique du moment, a su rendre l'état d'âme de chaque acteur de cette scène sacrée avec une vérité saisissante. Les personnages, degrandeur naturelle, sonttraités avec cette science de l'anatomie dans laquelle Stwosz était passé maître. Peut-être Wohlgemut

et Stwosz doivent-ils tous deux à ce mystérieux Decker, dont on ne sait presque rien, cette hardiesse dans la composition qui ne leur fait pas craindre l'exécution d'oeuvres gigantesques, cette observation exacte de la nature jusque dans les moindres détails, cet art de la polychromie sur bois par lequel on obtenait, avec l'aide de la dorure, des effets surprenants. Cependant, malgré ces analogies et ces qualités communes, il est juste de faire une immense différence entre les oeuvres sortiesde l'atelier de Wohlgemut et celles de Stwosz : le premier n'est qu'un habile artisan, Stwosz, lui, est un artiste dans toute la force et la noblesse de ce terme. C'est aussi sans doute à Nuremberg que Witt Stwosz apprit la gravure et l'eau-forte, qu'il fut le premier à introduire en Pologne. Le graveur Martin Schongauer jouissait alors en Allemagne d'une grande notoriété. Pour se convaincre de son influence sur Stwosz, il suffit d'étudier non seulement les dessins mais encore les sculptures de ce dernier. Aussi, nous semble-t-il, Martin Schongauer peut-il être hardiment cité parmi les maîtres présumés de Stwosz. Selon toute probabilité, Stwosz obtint la commande du maître-autel de l'église Notre-Dame de Cracovie grâce à l'intervention de Jean Heydek de Dammis, notaire du conseil municipal de la ville, puis archiprêtre de cette église. Heydek, homme influent et instruit, fort considéré par ses concitoyens, était lié d'amitié avec Callimagne. Par son intermédiaire, Stwosz entra en relations avec l'humaniste qui, en sa qualité d'Italien, aimait et protégeait les arts. Les conversations du savant influèrent sans doute sur la vive intelligence de Stwosz et sur sa conception de l'Art. Callimagne, en rapports avec les artistes d'Italie, devait entretenir Stwosz des aspirations nouvelles et l'on peut attribuer à ce commerce intellectuel les manifestations, de la Renaissance qui se trouvent dans l'oeuvre de l'imagier. Une amitié sincère lia bientôt l'artiste à l'humaniste dont il pleura la mort et immortalisa l'image. Stwosz était à Nuremberg, lorsqu'en 1477 le conseil municipal de Cracovie lui commanda l'exécution du maître-autel de l'église Notre-Dame ; il partit immédiatement, réunit ses compagnons

210


WITT STWOSZ ET SON

OEUVRE A CRACOVIE

ébénistes, et installa un atelier à Cracovie. Ses affaires prospérèrent et il acquit promptement la

considération de ses concitoyens. En 1481, il fait l'acquisition d'une maison qui existe encore de nos jours; en 1484, il est nommé doyen de la corporation des peintres et des ébénistes, et en récompense de ses travaux, dont les archives de la ville célèbrent les éloges, il est dispensé jusqu'à la fin de sa vie de tout impôt. En i486,WittStwosz retourne à Nuremberg,où il restera jusqu'en 148g. Sans doute le maîtreautel était achevé, mais comme les actes de la ville nous apprennent que le triptyque ne fut prêt qu'en 1489, circa festum S. Jacobi apos-

LA VIERGE (BOIS POLYCHROME ET DORÉ)

Détail du Triptyque du Maître-Autel de l'Eglise Notre-Dame (Panna Marya) de Cracovie

SAINT PIERRE (BOIS POLYCHROME ET DORÉ)

loti, on peut supposer qu'il fut doré et polychrome en l'absence de l'artiste sous la direction de son frère, le joaillier Martin Stwosz. Au sujet de ce maître-autel, nous lisons dans les archives de Cracovie de l'an de grâce 1489 : « l'auteur de cette oeuvre est le maître Witt de Nuremberg, homme consciencieux, étrangement laborieuxet bienveillant ». Des affaires urgentes appellent Stwosz à Nuremberg. Il part à la hâte, mais, avant de partir, nomme un tuteur pour veiller sur sa famille en son absence. De quelle nature étaien t ces affaires et quelles sont, parmi les oeuvres de Stwosz qu'on admire à Nuremberg, celles qu'il exécuta pen-

SAINT JEAN (BOIS POLYCHROME ET DORÉ) Détail du Triptyque du Maître-Autel de l'Eglise Notre-Dame (Panna Marya) de Cracovie

Détail du Triptyque du Maître-Autel de l'Eglise Notre-Dame (Panna Marya) de Cracovie 21

I


L'ART ET LES ARTISTES

dant ce séjour? C'est ce qu'on ne saurait dire, mais.il est probable que l'Eve du Musée du Louvre et La Vierge du Musée de Kensington, qu'on lui attribue, datent de cette époque. Peut-être est-ce aussi alors qu'il sculpta cette délicieuse Vierge de Heilbronn au doux profil, que les vieux maîtres allemands, amoureux du gothique, considérèrent longtemps comme un idéal de beauté et qui, de nos jours encore, donne l'apaisement à ceux qui la voient. De retour à Cracovie, en 1489, il est de nouveau nommé doyen de sa corporation, entouré d'estime, comblé de louanges. En 1492 on lui commande le tombeau du roi Casimir Jagellon, véritable chefd'oeuvre, signé de sa main en grands caractères gothiques, avec l'orthographe polonaise «Stwosz» qu'on retrouve dans les archives de la ville. En 1493 il exécute le tombeau de Pierre de Bnin,

rmies. Peu de temps après, Jacob Boner lui remboursa cet argent, capital et intérêts, lui recommandant expressément de le confier au banquier Starzedel qui offrait un pour-cent plus avantageux. En donnant ce conseil, Boner agissait avec une mauvaise foi évidente. Banquierlui-même, il savait que Starzedel était à la veille d'une banqueroute, et s'il engageait Stwosz à remettre son argent en des mains peu sûres, c'est qu'il désirait rentrer en possession d'une somme équivalente que lui devait Starzedel. Stwosz suivit en toute confiance le conseil de Boner. Celui-ci, aussitôtq ue l'artiste eut effectué son versement, s'empressa de réclamer la somme qui lui était due. Après quoi, la faillite de Starzedel fut proclamée. L'artiste perdit, en un instant, des épargnes laborieusement amassées. Son désespoir fut d'autant plus violent que Starzedel avait omis de lui remettre un reçu. Affolé, Stwosz fabriqua la pièce qui lui manquait pour prouver ses droits dans le procès qu'il intentait aux banquiers. Ce faisant, il savait qu'il exposait sa vie, car la loi d'alors punissait de mort les faussaires. Cet acte insensé nous peint le caractère de l'artiste, violent et porté aux extrêmes. Tout en le jugeant sévèrement, nous ne pouvons nous empêcher de plaider les circonstances atténuantes. Il se savait dans son droit et se voyait dépouillé, au déclin de sa vie, lui l'homme laborieux et intègre, par un riche financier dont il avait été la

évêque de Breslau, et celui de l'archevêque Olesnicki, et en 1495 les magnifiques bancs sculptés que nous pouvons admirer dans le choeur de Notre-Dame. L'année suivante il quitte une dernière fois Cracovie pour s'installer définitivement à Nuremberg, où on l'inscrit au nombre des bourgeois de la ville. A partir de ce moment, la vie de Stwosz, vie paisible et heureuse, basée sur le travail, couronnée par le succès, subit un brusque revirement. L'horizon de l'artiste s'obscurcit, les soucis l'accablent, il traverse des années d'angoisses et de luttes qui dupe. Le conseil de la ville, par égard à la renommée aboutissent à une épouvantable tragédie. Les affaires de Stwosz étaient prospères, il avait de l'artiste et à la considération dont il avait joui, fait fortune à Cracovie, et c'est sans doute dans commua la peine de mort en arrêt de dégradation l'intérêt de ces affaires qu'il se transporte à Nurem- publique. Il subit le supplice du fer, mais loin berg, centre artistique commercial. A peine arrivé, d'être un acte d'humanité, cette commutation en il y installe un nouvel atelier et achète une maison. une peine dégradante semble marquer un raffineEn I5OI il confie à la Losungsstube un capital de ment de cruauté. Par une ironie amère, l'artiste 1200. florins et remet au banquier Boner une auquel on devait tant de belles oeuvres futcondamné somme d'égale importance; mais cette même à perdre la vue. On lui brûla les yeux en place de année il perd sa femme, qui semble avoir été son Grève. Les contemporains accusèrent les juges bon génie, et cette mort ouvre la série de ses nurembergeois d'avoir été les instruments d'une malheurs. Un an après il se remarie avec une basse jalousie. Plusieurs siècles se sont écoulés Nurembergeoise,. Christine Reinold ; ce mariage depuis et la cruelle sentence semble toujours aussi l'entraîna dans un procès qui dura dix ans et lui inique et disproportionnée à la faute. On peut aliéna toute la famille de sa femme. Puis il perd les s'imaginer quelle dût être la souffrance de Witt 1200 florins qu'il avait confiés à Boner. La famille Stwosz en se voyant, après une vie de travail et des Boner, riches bourgeois de Cracovie, jouissait d'estime, perdu de réputation, ruiné, privé de la alors d'une grande considération. Ils étaient à la vue. Les dernières années de sa vieillesse s'écoutête de nombreuses banques dans le nord de l'Eu- lèrent dans la misère. Il s'éteignit rongé par le rope et possédaient, à Nuremberg, une succursale remords d'un acte accompli en un moment de folie. La passion, l'inquiète ardeur, le drame qui dirigée par Jacob Boner. Se fiant.à la réputation de la maison, Stwosz avait déposé chez ce dernier la frappent et attirent l'attention dans les oeuvres du somme plus haut citée, somme assez forte pour génial artiste, devaient, hélas, se manifester dans l'époque et d'autant plus importante pour l'artiste les tragiques circonstances qui assombrirent le qu'elle était le fruit de son travail et de ses écono- déclin de sa vie. 212


WITT STWOSZ ET SON

Ph. Krieger.

OEUVRE A CRACOVIE

LE FESTIN D'HÃ&#x2030;RODIADE (BOIS) Panneau de gauche du Triptyque.


L'ART ET LES ARTISTES En ces dernières années, de nombreux volumes, parus tant en Allemagne qu'en Pologne, firent revivre la mémoire du grand Imagier et lui rendirent un peu de la célébrité dont il jouissait de son vivant. D'ardentes polémiques s'engagèrent sur sa nationalité et sur les oeuvres qu'on lui attribue. Nous ne nous arrêterons pas à ces discussions et nous nous contenterons d& jeter un rapide coup d'oeil sur les plus remarquables d'entre,, celles qui se trouvent à Cracovie. Au sud de cette pittoresque ville, sur une hauteur que domine la Vistule, s'élève le Wawel, le château des anciens rois de Pologne. C'est vers lui que nous nous dirigerons. Là, dans la chapelle royale, repose Casimir Jagellon. Son tombeau en marbre rouge est un véritable chef-d'oeuvre. Le monarque est représenté tel que l'artiste avait dû le voir après sa mort, exposé sur un catafalque à la vue du public. Étendu dans son manteau royal, il repose, couronne en tête, sceptre en main, avec tous les attributs de la royauté. Stwosz a rendu avec une réalité saisissante le maigre visage du roi, aux yeux grands ouverts, à la peau ridée, aux pommettes saillantes. Les plis du lourd manteau, à l'étole parsemée de pierreries, se drapent artistiquement. Les mains sont traitées avec un art consommé. La droite tient entre quatre doigts la pomme d'or, tandis que le cinquième se renverse légèrement. Ces mains sont bien des mains de vieillard où l'on peut suivre le parcours des veines; les doigts sont longs, osseux. Aux pieds du monarque des lions héraldiques tiennent des écussons. Ce qui frappe avant tout, c'est l'expression de cette tête qui s'enfonce dans le coussin moelleux, c'est aussi la virtuosité avec laquelle l'artiste se joue des difficultés qu'il crée pour le plaisir de les vaincre, tels ce doigt qui se renverse et ces museaux de lions qu'on aperçoit à travers la visière baissée du casque dont ils sont coiffés. Rien ne lui semble difficile, et par cela même il nous montre qu'il est un maître. D'une main sûre, il a profondément fouillé le marbre et s'est plu à reproduire des détails qui exigeaient un travail délicat, comme ce sceptre à feuilles d'acanthes finement ciselé à jour. Les objets de joaillerie, couronnes, boucle du manteau, etc., témoignent que Stwosz fut un orfèvre accompli. Comme la plupart des grands artistes du moyen âge et de la Renaissance, il cumulait les arts et les métiers. Dans les archives de Cracovie, on lui décerne à plusieurs reprises le titre de « magister mechanico'ritm» et nous savons qu'il fut ingénieur, architecte, peintre, graveur, orfèvre, fondeur. A l'architecte nous devons le plus beau portail du xvc siècle que l'on puisse voir à Cracovie, la merveilleuse entrée de la Bibliothèque Jagellonne. Comme fondeur, il encourut la jalou-

sie des Nurembergeoislorsqu'en 1514 l'empereur Maximilien lui commanda le coulage en bronze

de plusieurs statues. Pourtant, le bas-relief qui perpétue la mémoire de Callimagne dans l'église des Dominicains de Cracovie fut coulé d'après Stwosz par Peter F ischer; à Nuremberg. Ce monument est curieux par cela même qu'il représente l'humaniste, tel qu'il était de son vivant, dans son intérieur, en train de lire et d'étudier, et tel que Stwosz avait dû le voir bien des fois, lorsqu'il venait le surprendre à son travail. C'est aussi à Peter Fischer que l'on doit le coulage en bronze du bas-relief ornant le tombeau du cardinal Frédéric Jagellon, qui se trouve au Wawel. Le cardinal, à genoux, implore la Vierge, tandis que derrière lui saint Stanislas conduit par la main Piotrowin le ressuscité. Le dessin nous frappe par la sobriété des lignes, la composition est excellente et fait songer à Durer. Parmi les oeuvres en bois sculpté, citons les deux statues polychromées de la chapelle royale au Wawel : saint Jérôme et saint Ambroise, saint Jérôme, coiffé du chapeau cardinalice, retire une épine de la patte d'un lion rugissant. Les proportions de la statue sont un peu exagérées, mais la ligne est élégante et la tête expressive. Le saint Ambroise est encore meilleur. Dans l'église des Bernardins nous pouvons admirer une tête décapitée de saint Jean-Baptiste d'une grande noblesse d'expression. Elle vient d'être déposée sur le plat légendaire, les yeux du saint sont fermés, une expression de souffrance est répandue sur tous les traits, mais le calme de la mort a déjà succédé à la douleur. Cette oeuvre est bien supérieure au triptyque de l'église SaintLaurent représentant la vie de ce même saint et que l'on a longtemps attribué à Stwosz. Certains

critiques d'art persistent à le considérer comme l'auteur de ce retable, malgré le caractère différent des visages moins expressifs que ceux de Stwosz, malgré les vêtements des personnages d'une ligne plus sobre, ne rappelant que de loin les plis contournés pour lesquels l'artiste semble avoir eu une prédilection marquée. Aussi ne le citonsnous que par acquit de conscience. Comment comparer ce triptyque avec celui du maître-autel de l'église Notre-Dame, qui est un des plus beaux vestiges du moyen âge? L'église elle-même est unique en son genre. Du plus pur gothique, elle a été admirablement restaurée et polychromée par Mateyko et ses élèves. Dès qu'on en franchit le seuil, on se sent pénétré par l'âme pieuse des foules, qui depuis des siècles ont pleuré au pied de ces autels. Dans les stalles sculptées par Stwosz, des femmes aux yeux mystiques semblent perdues dans une

214


WITT STWOSZ ET

Ph. Krieger.

SON

OEUVRE A CRACOVIE

DÃ&#x2030;COLLATION DE SAINT JEAN-BAPTISTE (BOIS) (Panneau central du Triptyque)

'.

ID


L'ART ET LES ARTISTES

Ph. Krieger. SAINT JÉRÔME (BOIS POLYCHROME)

(Chapelle royale du Wawel)

vision d'au-delà. Sur les dalles froides, des paysannes, des hommes du peuple gisent étendus les bras en croix, tandis que de leurs lèvres s'échappent des sanglots et des prières, et soudain la phrase de Mérimée nous revient à la mémoire : « La Pologne, mais c'est une Espagne peinte en gris». L'admirable retable est là devant nos yeux, il éblouit le regard par la splendeur du coloris et la richesse des détails. Les dimensions sont imposantes : treize mètres de haut. Il se compose d'un grand panneau central et de deux doubles volets, comprenant dix-huit bas-reliefs. Ici comme à Nuremberg, l'artiste a voulu reproduire l'histoire de Marie : La nativité, la consécration au temple, la salutation angélique, la visite à Elisabeth, puis toute la vie du Christ, depuis sa naissance jusqu'à sa mort. Partout nous voyons la Vierge, son doux visage aux yeux d'une profondeur infinie, illumine le retable : la voici recueillie, plongée dans la prière, la voilà encore, levant au ciel ses pieuses mains implorantes, et partout le même calme et la même pureté. Tout artiste se livre à nous par ses oeuvres. Ce retable nous découvre les convictions intimes de Stwosz. Analyste et anatomiste remarquable certes il le fut, mais ce fut aussi un homme de foi, on le sent attaché aux vieilles croyances et désireux de propager le culte de Marie à une époque où la réforme commençait à se propager. 11 ne lui suffisait pas d'être l'ouvrier impeccable, l'imagier par excellence, ce fut aussi un « curieux d'âmes ». Sa propre âme inquiète et tourmentée cherchait à lire en l'âme de ses semblables et c'est pour cela que ses figures sont si vivantes ; mais réaliste jusque dans les plus petits détails, où donc a-t-il pu trouver le modèle de ses vierges, qu'il a su investir d'une grâce si touchante, d'une si incomparable et mystérieuse pureté? 11 composa en maître ; nous pouvons en juger non seulement par ses triptyques, mais encore par ses eaux-fortes et les bas-reliefs en bronze reproduits par Fischer. Mais d'autres en cette époque d'art eurent les mêmes qualités, tandis que bien peu excellèrent comme lui à évoquer le moral en quelques coups de ciseau. Reproduire les êtres en entier, on sent qu'il le voulut de toute l'ardeur de son âme fougueuse et passionnée et c'est ce don de la visibilité des âmes qui fait surtout le prix de ses oeuvres. Ce don il le doit non seulement à l'émotion, mais surtout à l'exactitude et la coordination des détails dans toute leur vérité. Les bas-relièfs du retable sont de valeur inégale, mais partout l'artiste a su animer ses personnages. Dans les scènes de la Passion, une pathétique mysticité inspire ses vierges. Le Christ de la 216


Ph. Krieger. CHRIST EN CROIX (PIERRE) (Eglise Notre-Dame de Cracovie â&#x20AC;&#x201D; Chef-d'oeuvre de Witt Stwosz)

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L'ART ET LES ARTISTES descente de croix est admirablement beau, d'une beauté d'expression surtout,car il faut le remarquer, Stwosz cherche moins la beauté formelle, que le profond caractère des visages àprement modelés. La descente aux enfers est curieusement traitée, l'Eve qui s'agenouilleau-devantdu Christ, rappelle étrangement l'Eve du Musée du Louvre, mais le grand panneau central est incontestablement le plus beau de tous. Il se divise en deux parties : celle du bas représente la mort de Marie, dans la partie supérieure l'action se passe au ciel ; un troisième groupe surmontant le triptyque

Jésus vient de mourir, sa tête expirante est retombée sans vie sur son épaule, mais son visage douloureux a conservé dans la mort l'empreinte des souffrances subies. Au xvc siècle, en ces pays du Nord, nul autre que Witt Stwosz n'eût été capable de rendre avec une semblable maîtrise, ces angoisses et ces luttes morales. Oui, ce Christ, c'est bien le Juste méconnu, il a lutté et immensément souffert, il a supporté toutes les douleurs et s'il est mort en prononçant des paroles d'amour et de paix, c'est qu'il a eu pitié de l'humanité défaillante et lui a pardonné. Ce drame in-

time nous le lisons sur le beau visage du Christ, représente le couronneen ces yeux éteints et sur ment de la Vierge. Dans ces lèvres entr'ouvertes. la première partie, celle Au point de vue anatod'en bas, Stwosz a choisi mique Stwosz ici s'est le moment où Marie, surpassé. entourée des apôtres, Devant ce chef-d'oeus'endort de son dernier sommeil. Elle est à gevre incomparable, nous éprouvons l'impression noux, mais ses forces d'une oeuvre achevée, l'abandonnent, ses intégralement exprimée mains se disjoignent, elle s'affaisserait complèteune fois pour toutes et dont l'exactitude infailment si l'un des apôtres lible nous donne la certine la soutenait. Son vitude qu'elle n'a pu être, sage est calme, recueilli ; en aucun de ses détails, ses mains allongées et différentede ce que nous délicates contrastentavec la voyons. C'est bien les mains osseuses des l'homme « l'ecce homo » apôtres. Ceux-ci sont mais c'est aussi l'Homadmirablement traités. me-Dieu expiantdoulouChacun d'eux exprime reusement les péchés du un état d'âme différent. monde. Oui, Stwosz a été Stwosz les a animés d'une telle intensitéd'exun croyant, mais sa foi ne reniait aucunement un pression qu'on pourrait Ph. Krieger. matérialisme d'une falui appliquer la phrase TOMBEAU DE PHILIPPE KALIMACH (BRONZE) d'Oscar Wilde au sujet Bas-relief de Peter Fischer d'après les dessins de Witt Stwosz rouche énergie et a su y d'Holbein : « Ce n'est pas mettre un tel reflet d'âme, un réaliste, car il a crée la vie au lieu de la copier. » que l'idéalité de l'Homme-Dieu auréole cette tête si La tête de saint Jean, celle de saint Pierre sont admirablement sculptée. En contemplant ce Christ des études d'une remarquable vérité. Dans la partie on sent que l'artiste a vu le grand Crucifié, tout supérieure du panneau, Marie a rejoint le Christ au moins avec les yeux de son art, et notre propre dans la gloire. Plus haut encore, dans le groupe personnalité s'efface, elle ne peut que rêver sur la dominant le triptyque, nous la voyons doucement réalité silencieuse de cette vision... Un rayon de soleil se joue à travers les vitraux extasiée. Toute jeune et tendre comme la Vierge d'Heilbronn, elle s'agenouille, les mains jointes, anciens, il illumine, au passage, les anges éblouissous la couronne que Dieu le Père et Dieu le Fils sants de Mateyko qui se profilent sur un ciel d'un bleu sombre en chantant les louanges de Marie. sont en train de poser sur son humble front. Au dehors on entend le roucoulement des Ce retable unique en son genre mériterait à lui seul une longue étude, mais à quelques pas de lui, colombes qui nichent dans les vieilles tours et une autre oeuvre appelle notre attention. C'est un s'abritent à l'ombre de Notre-Dame. N.-L. ORDÉGA. admirable Christ en croix taillé dans la pierre. 2l8


Ph. J. Lacoste. LA CONSÉCRATION DE LA

« COPLA »

JULIO ROMERO DE TORRES Je crois en un jugement dernier où seront condamnés à des peines terribles ceux qui, en ce monde, auront osé trafiquer de l'art sublime et chaste. RICHARD WAGNER.

JULIO ROMERO DE TORRES est peut-être aujourd'hui le seul artiste ayant une foi complète en ce jugement, une foi passionnée qui le fait dédaigner

tout ce qui n'est pas ce qu'il croit être cette ultime vérité, qui le fait suivre sans compromis et sans erreurs la voie qu'il s'est choisie comme la plus haute et la plus étroite, la voie créée par sa libre sensibilité. Pour lui, l'art est resté, dans son essence et son principe, ce qu'il était pour un renaissant : un résumé de tout l'être, une compréhension chaque fois plus large et plus profonde de l'univers, presque un apostolat. Il le pratique

comme le pratiquaient les artistes d'un atelier de Florence qui se battaient et se tuaient pour le triomphe et la vérité d'une oeuvre; lui-même, s'enthousiasmant un jour à parler de ce qui est

toute sa vie, rejetant violemment toute oeuvre dont la création n'était pas aussi pure, aussi sainte que la mission qu'elle doit remplir, me disait que l'artiste devait être fanatique comme un croisé, et il ajoutait, dans le désir de son effort : « Faire en peinture une oeuvre pleine et raisonnée comme le Monument aux Morts de Bartholomé, et se tuer ensuite, ayant donné toute sa foi. » Ce n'était

219


L'ART ET LES ARTISTES

qu'une boutade, mais peut-être un jour pourrait-il, en effet, atteindre ce triomphe de son idéal de le croire entièrement réalisé. Chez lui, l'ancienne formule : l'oeuvre d'art doit servir à l'élévation morale de celui qui la contemple, se trouve agrandie par le sentiment même de l'artiste, pour qui l'oeuvre est une élévation. II est de ce petit nombre dont les créations se répondent à travers les âges, qui semblent être les esprits où résident et par lesquels se transmettent l'immuabilité de la Beauté et l'idée immanente de l'effort artistique. A travers l'apparence de ses visions, c'est leur âme qu'il atteint, et c'est cette

sa sensibilité, est, quoiqu'il puisse apparaître au

premier abord de rétrograde, une des plus fortes manifestations de l'actuelle renaissance de l'art espagnol. Il se tient, il est vrai, complètement à l'écart du mouvement qui fait pénétrer en Espagne les acquisitions techniques modernes; l'impressionnisme français ne l'a pas touché, si peu que ce soit, mais peut-on oublier que les premières graines de l'impressionnisme poussèrent dans la peinture espagnole, chez le Greco et chez Goya, pour ne citer que ceux qui libérèrent le plus la couleur? Ne chercher qu'à innover est, dans la création artistique, un sentiment puéril et super-

Ph. J. Lacoste.

Musée moderne de Madrid. LA MUSE GITANE

âme seule, la vie de son idéal, qu'il veut nous ficiel. Les plus grands maîtres, aux plus grandes donner par-dessus la réalité d'abord offerte, malgré époques d'art, n'ont jamais dissimulé la source en la force patiemment travaillée de cette réalité. une oeuvre précédente de leur point de départ. Il ne prétend pas à une Beauté nouvelle, il sait Romero de Torres continue simplement l'effort de que la Beauté est toujours égale dans ses transfor- sa tradition, ajoutant simplement son effort aux mations et que toute oeuvre qui tend à elle la efforts de ceux qui, avant lui, affirmèrent l'esprit transforme; il lui suffit d'en être un des ouvriers et la pensée de sa race, et en cela il est bien de l'Ecole espagnole d'aujourd'hui, seulement il en véridiques et d'en avoir conscience. Pourtant, il est une des personnalités les plus est sans doute l'artiste le plus exclusif. Son oeuvre est une étape de l'idéalisme comme accusées de la peinture moderne, étant arrivé sans fracas et sans tâtonnements, sans recherches vou- d'autres le sont du réalisme d'un pays. Aux lues — et cela donne à son oeuvre toute sa signifi- époques les plus agitées, les plus traversées de cation — à cette confirmation de l'originalité qui crises profondes qui semblent devoir ébranler juss'appelle le style. Le style de Romero de Torres, qu'à leurs plus intimes ressorts, se trouvent formé par la prolongation continue du visible de toujoursquelques oeuvres ou quelques vies qui sont 220


JULIO ROMERO DE TORRES

Musée de Barcelone. LE RETABLE DE L AMOUR

22 1


L'ART ET LES ARTISTES comme un vivant et secret refuge pour la tranquillité et le recueillement des vies parallèles. Aujourd'hui, parmi l'anarchie de. la Pensée, les inquiétudes et les impuissances des créateurs, l'égotisme à outrance, se trouvent quelques beaux artistes sûrs de leur route et de leur but, faisant, par la puissance de leur certitude et de sa réalisation, un abri de quiétude et de sérénité où d'autres hommes d'aujourd'hui et de plus tard pourront se recueillir, et prendre possession d'eux-mêmes. Romero de Torres est de ce petit nombre qui garde ce qui doit demeurer et en prépare le prolongement. Toute sa sensibilité est cultivée pour un ennoblissement infaillible de sa matérialisation et pour l'élévation que cette matérialisation doit infailliblement produire par son existence. Péladan, dans l'oeuvre si inégale, si arbitraire et si sincère de qui les artistes pourraient faire utilement un choix de phrases hautement réfléchies et frappées en médaille, a dit quelque part que : on aime avec l'âme les choses de l'âme. Les oeuvres de Romero de Torres viennent toutes directement de son âme et, dans leur vérité, lui demeurent attachéeset. vibrent par elle de toutes ses vibrations; aussi c'est en l'âme qu'on les admire et c'est dans l'âme qu'elles se gravent, qu'elles laissent la plus profonde impression. Romero de Torres ne. voit pas seulement par les yeux, ne nous donne pas que des sensations, et son oeuvre doit être vue comme l'a vue celui qui la crée lentement, patiem-

ment, en regardant en lui-même. En face d'un tableau de Romero de Torres comme en face de certains tableaux d'esprit littéralement religieux, on ne songe pas à la discussion critique; on est attiré, subjugué, par l'esprit qui s'en dégage, l'esprit dont l'élaboration du tableau fut tout imprégnée. C'est un art pensif, un art de songes et surtout un art d'évocation, pas comme tant d'autres l'évocation seulement caractéristique d'une tendance ou d'une époque, mais d'une âme collective dont l'immuable semble une sérénité. Son tempérament est, en effet, foncièrement et absolument de sa terre et, par sa propre impulsion naturelle, il fait apparaître en son oeuvre, au-dessus du momentané et de l'extérieur, tout le fondamental et l'essentiel de son esprit. Cette qualité, qui élève l'oeuvre sur sa terre même et la relie à tout ce qui palpite en cette terre, est bien la plus forte caractéristique de l'art espagnol, celui qui nous est antérieur et celui d'aujourd'hui. Chez un peintre de la Castille, héritier de la race brutalement sèche et violemment mystique d'Avilaet deTolède, de Ségovie et de Salamanque, vivant sur l'aridité isolante des plaines désertes e$\..

des collines rocailleuses, cette caractéristique deviendra l'objectivisme réaliste de Chicharro, la synthèse exaspérée de Zuloaga ; chez un Cordouan comme Romero de Torres, héritier direct des Maures et des Hébreux, nourri, encore plus que positivement, essentiellement du lyrisme de l'Ancien Testament et de la poésie concentrée de l'Arabie vagabonde, l'apport formidable de religiosité, encore accrue par l'idolâtrie des christianismes méridionaux, se transforme vite, par l'exaltation de l'instinct artistique, en paroles et gestes de mystère, imposant, dans leurs pénombres et leurs secrets, la force d'un dogme inébranlable. L'art espagnol est peut-être aujourd'hui le seul

qui se soit gardé farouchement et entièrement national ; Romero de Torres, l'homme du sud de l'Espagne, l'artiste prenant sa foi et recevant son ordonnance de cette âme du Sud, la plus égale, dans son fond et dans son apparence, aux principes qui la formèrent, devait nécessairement être le peintre espagnol le plus farouchement à l'écart des fluctuations extérieures. Dans ces conditions, vouloir suivre en ses oeuvres les courants généraux de la peinture européenne, c'eût été la perte complète de ses qualités particulières, l'abdication de toute son originalité. Romero de Torres s'en est résolument écarté, se contentant de recréer, par le style de ses créations, le style de la vie déjà existante. Il n'est pas un des chefs de la renaissance espagnole, car il ne peut avoir de disciples, uniquement des parallèles découlant de la même source, et aucun parallèle en art n'est semblable ; mais il est, dans la vérité de son style et de sa conception, un grand créateur. Comme Zuloaga ou Chicharro nous donnent l'esprit véridique de la Castille, il nous donne l'esprit véridique de l'Andalousie, de celle que les étrangers ignorent et qui seule pourtant existe et demeure ; Romero de Torres est ainsi un des caractères représentatifs de l'esprit national de l'Espagne, une des plus hautes affirmations de sa pensée et, aujourd'hui où tout s'internationalise, se confond et se pénètre, il est un des gardiens de cette pensée et un de ceux qui en assurent la continuation et le prolongement. Par sa réceptivité et sa synthèse, il s'est élevé jusqu'au type général, mais il sait, grâce à la force de sa personnalité,incluredans le caractère collectif de son oeuvre son caractère particulier. En même temps que l'incarnation de sa race, ses oeuvres sont, par son intime correspondance avec ses attaches naturelles, de véritables filles de sa propre sensibilité. Ses modèles sont, par-dessus leur apparence réelle, façonnés à l'image de ses visions intérieures, à l'image de son âme et, comme son

22Î2;


JULIO ROMERO DE TORRES

Ph. J. Lacoste.

App. à la M unicipalilé de Cordoue. ANGELES ET FUENSANTA

âme venue lointainement d'une civilisation immuable, ils sont de toujours. Une oeuvre d'art doit, pour être vraiment une création vivante et durable, être pétrie de passé, de présent et d'avenir; elle doit porter dans ses formes ce qui est venu jusqu'à l'artiste et ce qui devra demeurer après lui. Dans l'oeuvre de Romero de Torres, rien d'accidentel, rien qui tire sa vie du moment et qui, par conséquent, meurt lorsque ce moment est tombé.


L'ART ET LES ARTISTES

un morceau qui se joigne a un autre, tous se composent sans s'être interrompus. L'oeuvre de Romero de Torres est unitaire comme sa pensée même et, aujourd'hui que la décoration murale est à peu près exceptionnelle et que l'art décoratif se réduit à un art fragmentaire, elle montre tout ce que peut avoir de décoratif la silhouette d'une femme réelle aux attitudes simples et recueillies. Une oeuvre de silence, d'affleurement patient et continu, sans heurts et sans brisures, toute la nature enclose dans un petit nombre de formes et de gestes. Romero de Torres ne se soumet pas inconsciemment à la nature,

Pour que cet esprit se dégage de l'oeuvre de l'artiste avec une force si émotive, il faut bien que la forme qui le contient soit juste et, au sens renaissant du mot, délectable profondément. L'harmonie, qui ne peut venir que de la juste proportion de l'imagination et de l'effet, en régnant sur cette oeuvre, nous fait toucher du doigt la justesse de cette proportion. L'imagination et l'effet sont ici nés ensemble, créés par une même impulsion, ensemble ont pris la forme et ensemble

continuent à vivre.

«OEuvre pleine et rai-

sonnée», oh! oui, oeuvre complète où tout se pénètre et s'équilibre,

la valeur des plans

égalant la valeur des contours sans aucun sacrifice, et leur combinaison baignant toute la toile dans une même atmosphère qui enveloppe et exhausse. Dans son harmonie réfléchie et sa concentration des tons, Romero de Torres est un des peintres qui ont le plus senti vibrer la couleur. Il ne l'étalé pas ; les peintres qui rendent brutalement la couleur ne la sentent pas, ils la voient seulement, et, de leur oeuvre qui n'est LES DEUX pas arrivée à leur coeur, rien ne reste au coeur de celui qui la voit. Romero de Torres la travaille, la mélange avec une patience et une jouissance jamais lassées, toujours accrues, jusqu'à rendre palpitante en son amalgame toute la ferveur de sa sincérité. Il est servi par un dessin si sûr qu'il lui permet de dessiner des nus entiers au pinceau sans une erreur ou une défaillance. Le moindre détail, le moindre accent, le moindre point, l'accessoire le plus secondaire sont vrais et sont beaux en son oeuvre, de la vérité et de la beauté de l'essentiel. Les ventres et les seins de ses femmes ont le poids de la vie et leurs ornements le volume. Il n'y a pas

mais il est son esclave

par la concordance et l'intimité de son oeuvre avec elle. Toutes les formes se répètent et se rejoignent, des pentes des montagnes aux hanches des femmes, et se répondent par l'unité de l'esprit qui les anime ; Romero deTorres, inter-

prétant toujours une même âme et une

même vérité sous ses différentes formes qui, toutes, se retrouvent en une seule, la condense toute en un minimum de gestes et de formes. SENTIERS En une de ces formes, un de ces gestes, une jeune fille assise les mains jointes ou debout les doigts le long du corps, il fait passer toute la vie et tout l'esprit de son âme. Beaucoup d'oeuvres qui, auparavant, semblaient belles et vivantes, restent, après qu'on a vu les siennes, superficielles et menteuses. Son âme est celle de sa race, son métier celui des maîtres qui, en elle, le précédèrent, sa foi est inébranlable comme son idéal. Il mérite le plus beau titre qu'à l'époqueactuelle de production mercantile et hâtée, puisse mériter un artiste : c'est une conscience qui crée une harmonie. M. NELKEN.

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LA GITANE QUI CHANTE

UN PEINTRE DE GITANES

MME

BEAUBOIS DE MONTORIOL

IL y a quelques semaines, à la Galerie Montaigne, tives. Ces toiles, curieuses de dessin, écrites avec

toute une paroi étincelait des plus vives harmonies de couleurs, très vibrantes, très osées et très justes. L'artiste qui avait créé cette parfaiteévocation de soleil chaud, d'ombre ardente, de floraisons multicolores,de jardins lumineux, de brunes filles aux yeux de passion, c'était MmeBeauboisdeMontoriol, dont on connaissait le talent, mais qui n'avait jamais encore donné sa mesure de façon aussi éclatante et aussi complète. On avait encore dans la mémoire une exposition chez Hessèle, où l'artiste avait montré nombre de ligures de danseuses et cherchait dans la flexion tendre des corps féminins des arabesques décora-

une volonté de style très affirmée, séduisaient par une sorte de sensualité quasi-mystique, par une sorte de fièvre refrénée par un désir de lignes pures. 11 y avait, dans ces évocations, des roses pâles, des violets attendris ; les robes blanches et presque transparentes des danseuses s'ennuageaient d'un émail léger et changeant, diaprant d'un reflet d'aurore et de burgau léger les formes sveltes des apparitions qui se dispersaient vers des fonds de jardins à blanches balustrades, à verdures sombres, à décors gracieux et apaisés. C'était à la fois du joli et du robuste dans une fusion âprement cherchée de qualités douces et presque de musique gra-

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L'ART ET LES ARTISTES phique. Malgré la parenté de sujet de plusieurs de ces toiles, et la commande d'harmonie grave, de plastique simple par le désir de peinture décorative qui s'y manifestait, il n'y avait en ces douze figures de danseuses, en ces jeux sur la ligne féminine, aucune monotonie. La vie y affluait, mais guidée

du mouvement, écartaient souvent l'enveloppe volontairement froidie, résolument stylisée, et on voyait bien que Mmc Beaubois de Montoriol arriverait pleinement et rapidement à prendre pour guide, uniquement, la vie, la vie vibrante et pittoresque, qu'elle ne pouvait se tenir d'évo-

FEMME A SA TOILETTE (LITHOGRAPHIE)

par une volonté et régentée par ce désir de synthèse, par cette passion de ne dire que l'essentiel qui a dominé si longtemps parmi ces récentes années nombre d'artistes de ce temps et non des moindres. Mais il était dans le caractère de ce peintre, que même régie, que même un peu violentée par la recherche de la recherche décorative, la vraie vie, le sourire jeune et brillant, la liberté du geste,

quer, quoiqu'elle en eût, quoiqu'elle eut projeté. C'est à la vie donc, la plus éclatante, la plus variée, qu'elle est revenue au cours de voyages d'Espagne, et à la vie la plus en dehors, la plus pittoresque, celle qui se traduit par des chants et des danses, non plus grecques, hellénistiques, classicisées, mais heurtées, bruyantes, picaresques. Abandonnant cette villa de Tempe, ornée au goût 22Ô


M»" BEAUBOIS DE MONTORIOL de Versailles, où elle faisait évoluer les blanches nymphes, Mm- Beaubois de Montoriol était allée aux faubourgs populeux d'Espagne, à Triana, et aussi dans les quartiers vagues de Barcelone. Elle s'est approchée des roulottes des gitanes. Elle a regardé, elle a étudié à fond

Elles sont drapées de châles merveilleux, où des roses énormes triomphent insolemment sur des fonds parfois d'un vert dur et profond, sur du rouge pourpre, ou sur le voile blanc ; des cheveux noirs et durs encadrent des faces basanées, mangées par la clarté noire des yeux; les lèvres sont d'un

LA CARMEN

sans se laisser préoccuper par ce qu'on en avait violet pâle, d'un rouge faiblement noir; les bras tiré, avant elle, ces modèles curieux, capricieux sont grêles, les mains étroites, longues, simiesques et fantasques; elle est arrivée à des oeuvres d'une un peu, nerveuses, aux doigts longs, preneurs. Si coloration intense et d'une vibration presque un rien de bestialité doit demeurer dans la débarbare des plus curieuses, à des évocations marche onduleuse, dans le regard fixe, dans la grossaisissantes du type ethnique, de la réalité sièreté des cheveux, l'artiste ne l'évite pas. Si dans d'apparence et de la vérité de mouvement de ces LUI de ces tableaux apparaît le chulo, le mâle aimé, l'ami de coeur de ces filles dures, ce sera un long, gitanes. 227


L'ART ET LES ARTISTES

LE RIRE DE LA GITANE

élégant et svelte jeune homme, à l'allure féline et doucereuse. En voici un qui suit sa belle de quelques pas. Elle est en quête; lui, il surveille, les mains dans les poches de la veste courte, longeant de très près le mur, l'oeil aux aguets, très attentif, très ramassé; l'extériorité n'est pas atténuée, au contraire cet aspect de bête souple est rendu dans toute sa netteté et plutôt que de se dissimuler s'accuserait. Elles non plus, ne sont point enjolivées. Aucune préoccupation de les faire rentrer dans le canon de la beauté classique ! Il n'est pas non plus question de les héroïser, d'évoquer des Carmen capricieuses et fatales. Elles sont là telles quelles, créatures indociles et vives, éprises d'atours et se laissant vivre, comme le veulent ou l'amour, ou le hasard, ou l'heure. Aimer leur plaît, mais c'est surtout la parure qu'elles désirent; c'est enveloppées du beau châle, qui est tout leur orgueil, qu'elles ont le regard le plus clair et le maintien le plus décidé, soit que posantdans un jardin, elles jouissent de se sentir regardées, qu'elles manient l'éventail, ou s'offrent au regard, souplement cambrées, fières

sans le savoird'être de la belle couleurvivante, soit qu'elles vaquent à quelque tâche légère et qui ne les distrait point de respirer une fleur, de coqueter, de susciterdu désir sur leur route. Elles passent de leur démarche libre ; les lèvres presqu'incolores découvrent toute la vitalité de leur sourire et leurs dents de jeunes bêtes fortes et saines, ou bien d'un accès de maniérisme qui fera valoir les longs cils, la douceur des yeux baissés, elles enfouissent leur visage au coeur d'une grosse rose. Elles passent prêtes à aimer. Elles savent qu'elles vieilliront, qu'elles seront comme celles que nous montre un bon tableau de l'auteur, des mères occupées à allaiter et à soigner leurs enfants. Elles prennent à leur maturité, sous la coiffe très colorée, avec les sequins mêlés aux longues tresses, une sorte de demi-hébétude, de demi-taciturnité ; elles semblent chercher dans le silence quelqu'écho de leur jeunesse et écouter complaisammcnt quelque musique intérieure qui scande doucement des dansesqui s'éloignent. Mais presque toujours l'héroïne des tableaux de Mmc de Montoriol c'est la jeune gitane, frémissante et coquette. En voici le rire, dans ce tableau si expressif, Le Rire de la Gitane, dont on peut admirer

GITANE PAUVRE (DESSIN)


M™ BEAUBOIS DE MONTORIOL

la forte saveur ethnique, la volonté de présenter le type dans toute sa verdeur, dans toute sa carrure, avec sa gaieté animale, dans ce calme qu'une brusque torsion est toute prête à déchirer; la figure est dure, plate ; il y a des noirs, des verts sombres dans le cuivre mat de cette face; il y a de l'animalité dans les longues mains pendantes, et ce tableau fait comprendre, avec toute l'étrangeté réelle du type, l'appel im périeux de cette pittoresque laideur, ou, si vous préférez, de cette étrange beauté, car c'est la même chose, au moins en ce cas, car la spécialité absolue du type en crée la réalité parmi les gammes connues de la beauté pittoresque. Très particulière aussi cette longue Carmen à la robe florée, vue dans cette chambre blanche et nue qu'orne seule une image de vierge, l'image populaire de la Vierge de Montserrat. La belle fille est assise, sa main tient négligemment l'éventail. Un demeurant d'enfance imprègne encore tout ce corps svelteetgracile; les yeux creuxregardentdevanteux. Elle a un charme bizarre et doux; elle semble une

grande fleur sauvage parée sur sa robe et dans ses cheveux des plus belles couleurs d'un jardin. Elle participe d'une vie saine et brutale, d'une mentalité simple, forte et sans nuances; et son repos décèle une force nerveuse robuste. A côté de cette nombreuse série, l'exposition de Mmc de Montoriol contient des nus féminins délicats et nacrés, enveloppés de jolies blondeurs qui précisément contrastent avec la force de coloris et la netteté de lignes dont fait preuve la série sur les gitanes. Il y a chez cette jeune artiste des gammes diverses de recherches. Elle les aborde d'un talent très net, très sûr qui sait discerner ses moyens, qui met au service de l'imagination les plus riches fantaisies, et qui, lorsqu'il se retrouve devant la nature pittoresque, sait la transcrire avec une extraordinaire netteté; MmeBeaubois de Montoriol a déjà donné des oeuvres fortes et l'avenir s'ouvre devant elle en avenues nombreuses et belles.

LA GITANE A L'ÉVENTAIL

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GUSTAVE KAHN.


VUE DE L ABBAYE DE FONTFROIDE

VARÏÏÉTÉS

Les Vitraux de Richard Burgsthal DESTINÉS A L'ABBAYE DE FONTFROIDE (0

DANS la vallée de la Bièvre, aussi délicieuse que celle de Loire, une maisonnette au flanc d'un coteau, une cabane haut perchée sous les arbres : vous entrez, et aussitôt vous voici ébloui par des coloris de cathédrales. Aux fenêtres, transformées en verrières rutilantes, resplendissent les bleus, les pourpres, les rubis... toute la gamme des couleurs de piété traditionnelle — une rose détachée du (i) L'abbaye de Fontfroide est située à quelques kilomètres au sud de Narbonne, dans un massif montagneux qui sépare la mer et les étangs de la région des Corbières. Fondée au xi' siècle par l'ordre des bénédictins, elle passa plus tard aux mains des cisterciens. Vendue plusieurs fois après la Révolution, les bernardins en prirent possession vers le milieu du xix' siècle et furent contraints de l'aban-

donner en 1901. L'abbaye devint propriété particulière et plusieurs maîtres s'y succédèrent. En 1908, elle fut acquise par M"" Fayet qui la fit classer parmi les monuments historiques de France. Elle y retrouva, parmi d'autres émaux anciens, la crosse d'Arnaud de Novelli, légat du pape, mort en i310.

L'ensemble des admirables monuments de Fontfroide forme une véritable histoire de l'art religieux du xi' au xvm' siècle. Ils sont aujourd'hui sauvés de la destruction et de la ruine. Les verrières de l'abbaye ayant disparu, le soin de les recréer a été confié à M. Richard Burgsthal.

bouquet de Chartres ou de Saint-Denis. Et dans les coins blancs des vitres, quand la nature se révèle, même sous la forme d'un arbre en fleurs, elle est vaincue. Est-ce là quelque atelier d'autrefois abandonné? Voici le four et le marbre, voici la canne et la fourche, voici le sable et les creusets. Est-ce laque vécut le maître de Châteauneuf, tout voisin, dont nous savons par un document de 1202, qu'il toucha XX livres ? Saisi d'extase, l'on rêve devant les teintes fulgurantes et tamisées des vitraux; la pensée suit les entrelacs, trouve, retrouve et découvre les teintes aimées des vieux maîtres et une pensée toute contemporaine. Nous sommes chez Richard Burgsthal. Lui-même a composé les formules et les mélanges, et il a construit le four; lui-même a ordonné la température et suivi les cuissons. M. Burgsthal esta la fois pensée et main. Il est son dessinateur, son fondeur, son ouvrier, son guide, son critique, je dirai presque son alchimiste. Car, en réalité, cela tient de la magie le résultat de ses diverses collaborations avec lui-même. C'est ainsi qu'après mille essais, qu'après mille dosages, il a retrouvé la

23o


LES VITRAUX DE RICHARD BURGSTHAL matière du verre, et, merveilleusement préparé par ses dessins déjà cernés, ses oeuvres «souventtrès montées de couleurs cathédralesques », il verse et réalise sa conception et sa pensée dans l'art du vitrail. Le bleu de Chartres, qui fut le secret de quelques-uns, que les maîtres

verriers d'autrefois se transmettaient comme un héritage personnel, on le croyait perdu à jamais. M. Burgsthal l'a retrouvé... Voyez-le ici tout clair, tout virginal dans la transparence de cette rose de Fontfroide qui aurait pu fleurir à Reims, et, j'ose le dire, dans l'une des chapelles de Notre-Dame de Chartres... Mécènesdiscrets, M. et Mme Fayet avaient déjà une belle place dans les annales des arts modernes; mais, d'avoir deviné, encouragé, stimulé les merveilleusesdispositions de M. Burgsthal, qui les ignorait lui-même, qu'ils méritent de reconnaissance ! Possesseurs de l'abbaye de Fontfroide, ils ont rêvé sagement que des Ph. Druet. DÉTAIL DE LA ROSACE DU TRANSEPT SUD vitraux, comme il s'en fit au xinc siècle français, étaient les ornements nécessaires DE L'ABBAYE DE FONTFROIDE des verrières aujourd'hui béantes, jadis si riches; il convenait de replanter des roses dans vées d'autrefois, parmi ces murs robustes, et que des mains d'artistes respectent pieusement ! Les cette forêt d'ogives. Comme elles seront belles, ces couleurs retrou- vitraux de Burgsthal compléteront l'harmonie des salles capitulaires. Et si d'aventure quelque moine, vêtu de bure, revenait prier pour les morts de jadis, et Celui, plus proche, qui reposent dans le cimetière d'alentour, relevant sa tête courbée vers les dalles, il retrouverait dans le coloris des vitraux, la manière de ceux que fit venir, à grands frais, son Abbé, — et sa prière, sans distraction, se déroulerait selon les rites, et sa contemplation des oeuvres baignées de lumière serait, à elle seule, si calme, une litanie. J.-K. Huysmans, poète de la Cathédrale et de Saint-Séverin, historien des saintes et des primitifs, c'est vous qu'il eût fallu pour présenter ce maître au public. Un de ces dialogues, truculent d'images, de lyrisme,d'inspiration, d'hosannas, comme vous en eûtes avec votre ami Durtal, eût désigné aux foules le maître artisan de Fontfroide, Richard Burgsthal, le bon verrier. Pour moi, j'ai voulu saluer seulement celui qui relie le présent au passé, l'apôtre certain d'une vraie Renaissance. ESQUISSE DE VITRAIL « MARIA DE MAGDALENA ÉTAIT HABITÉE PAR SEPT DÉMONS »

23 I

EDOUARD CHAMPION.


COUPE OVALE AVEC PLATEAU

—A

FIGURÉ AU SALON' D'AUTOMNE

igi3

DANS LE STAND DE MM. IAULMES ET DAMON

H/ART DIECOIPLATEF

Les Tôles émaillées de

Mlle

Madeleine Zillhardt

IL semble qu'à mesure que notre siècle vieillit et Louis XVI. Les plus anciennes portent la marque prend de l'âge, nos goûts se rajeunissent. Les du style de cette période. L'époque la plus belle, amateurs qui se passionnaient pour le xvme siècle « la belle époque », comme disent les gens qui s'y regardent maintenant avec la même tendresse les connaissent, semble cependant avoir été le Direcoeuvres d'art contemporaines de Charles X ; les toire et l'Empire; les lampes, les jardinières, les plalithographies romantiques nous' font oublier un teaux en tôle émailléed'alors sontd'un styleexquis. peu les gravures de Demarteau; et les muscadins du Dans la chambre à coucher que Madame Récamier Directoire, les talons rouges de Louis XV. Tout occupait, en l'an IX de la République, au n° 7 de Paris, pour Jacob, a les yeux de la Duchesnois, la rue du Mont-Blanc, il y avait, sur une table de et collectionne les objets de l'époque révolution- nuit en acajou, une lampe antique en or et, de naire et impériale avec autant d'ardeur que les l'autre côté du lit d'acajou, sur une autre table de meubles en bois de rose de Riesener. Dans son nuit en acajou, une corbeille de fleurs en tôle. Ainsi nouvel enthousiasme, il les adopte tous, et c'est Madame Récamier, qui passait pour une muse du ainsi qu'il a découvert récemment les tôles émail- goût public, ne craignait pas de faire pendant à un lées et vernies qui méconnues, méprisées, il y a objet en or par un objet en tôle. Et cela se passait quelques années, sont aujourd'hui convoitées avec dans le quartier le plus élégant du Paris du fureur. Directoire, dans cette chaussée d'Antin où Mme de Je pense que les premières tôles émaillées ont Staël fut élevée, où se dressait le temple de Terété faites à la fin du xvmc siècle, sous le règne de psichore, construit par Ledou.x pour la Guimard, 232


LES TOLliS ÉMAILLÉES DE

M»<=

où Joséphine de Beauharnais, le cardinal Fesch habitèrent. Un peu plus haut, dans la rue de la Tour-des-Dames, où voisinaient les trois plus grands acteurs d'alors, MII(J Mars, Mllu Duchesnois

et Talma, dans

l'ancien hôtel de la Duchesnois, cette délicieuse maison qui existe encore, le docteur Berlioz, qui l'habite aujourd'hui, a retrouvé, il y a vingt ans, de beaux vases carrés de style Empire, ornés de peintures qui font penser aux compositions gracieuses du baron Gérard, et munis de griffes en tôle reprises et modelées à la main. A la Res-

MADELEINE ZILLHARDT

fallait pas. Il ne fallait pas d'estampage, de décor faussement chinois, de fleurs réalistes, de formes mal étudiées, d'objets sans emploi. Il fallait choisir une bonne matière, la marteler, la travailler avec de bons outils d'autrefois, et non à la machine, chercher des formes simples, harmo-

nieuses, qui ne

fussent pas copiées

sur les formes anciennes, mais dérivées d'elles et adaptées à la pro-

portion de nos

intérieurs, mises à l'échelle de nos demeures et de nos autres meubles, les combiner de manière à les douer d'une utilité incontestable dans la parure et le service de la maison, les décorer dans le goût de notre époque, et non en pastichant de vieux dessins, enfin vérifier des vernis capables de résister à l'action de la chaleur.

tauration, sous Louis XVIII,

Charles X et LouisPhilippe, on continua, dans la tôle émaillée comme dans le meuble, le style Directoire. Les derniers objets en tôle vernie qui aient un caractère d'art datent du second Empire; peu à peu, on se mita faire des tôles estampées, avec un décor faussement chinois, puis des fleurs réalistes, des formes lourdes ou grêles, mal équilibrées, et la tradition se perdit pen-

Mllc

Zillhardt

établit donc son dessin : non pas un de ces dessins

d'architecte, qui

sont si séduisants en apparence, mais vous causent tant de déceptions quand ils sont réalisés; au contraire, dessin à la cote un L'EXPOSITION dant près d'un JARDINIÈRE SUSPENDUE EN TOLE AJOURÉE — A FIGURÉ A IQl3 également, mais DES AMATEURS DE JARDINS A BAGATELLE EN demi-siècle. sans séductionvouM"c Zillhardt l'a retrouvée, non sans peine. lue et truquée, et assez large pour être modifié Etudiant les objets anciens dans les collections qui en cours d'exécution ; car l'emploi de la matière, en ont été formées en ces dernières années, notam- l'outil de l'ouvrier vous suggèrent, dans la réalité, ment la collection de M. La Gandara, les compa- des modifications que le dessinateur, dans sa rant, dégageant leur technique, leur caractère, elle conception un peu abstraite, n'avait pas prévues. parvint à démêler ce qu'il fallait et ce qu'il ne Il s'agit maintenant de découvrir l'ouvrier ; cent 233


L'ART ET LES ARTISTES se proposent, un seul convient, un seul, assez

intelligent pour comprendre les intentions de l'artiste, l'esprit de la matière, assez docile pour asservir les moyens dont il dispose au projet initial, assez doué d'initiative et de goût pour le modifier d'autorité s'il est en contradiction momentanée avec la technique. La forme réalisée, le galbe obtenu, l'objet existant brutalement, décorons-le. Etendons sur la tôle une laque qui aille au feu. Cuisson. Puis décor du fonds ainsi obtenu, à l'aide de mixtures qui vont également au feu. Application d'un vernis épais. Nouvelle cuisson de 60 à 80 degrés. Voilà l'oeuvre de tôle émaillée prête à supporter, sans inconvénients, la chaleur. Il est à présumer que les plateaux anciens, qui s'abîment au contact

d'une théière remplie d'un liquide bouillant, n'étaient pas mis au feu ; et c'est un avantageque là beauté d'un objet soit soumise à son

les boiseries gris-verdàtre. En avril et en mai 1914, chez Groult, j'ai remarqué de nouvelles oeuvres de M"0 Zillhardt et celte fois, en tel nombre et d'une telle variété qu'il ne s'agit plus là d'une réussite de hasard, mais d'une tradition qui s'affirme pleine-

ment et précieusement. J'ai voulu en noter les étapes, afin de bien préciser les mérites et l'originalité d'une découverte qu'on ne manquera pas, j'en suis sûr—c'est la rançon du succès — de démarquer. On fera, n'en doutons pas, des tôles émaillées, mais trouverat-on, de longtemps, les jolis galbes, la couleur et les décors imaginés par M"u Zillhardt ? Ici, comme ailleurs, il y a le style, le goût, l'expérience, qu'on ne copie pas, et qui font les catégories. On peut pasticher approximativement un contour ; mais imaginer un galbe ? étendre un rouge; mais quel rouge ? dessiner une fleur ; mais dans quel esprit ? choisir

une tonalité;

mais résistera-

utilité. Donc, M»« Zillhardt avait reconstitué une technique oubliée. Elle montra les résultats de ses recherches

t-elle au feu ?

commander un travail à un ouvrier; mais il faut de longs mois pour habituer sa main et son esprit. Dès mainteune première ARROSOIR TOLE LAQUÉE ROUGE ET OR. DÉCOR CHINOIS fois au Pavillon nant, voici une de Marsan, à l'Exposition des industries féminines, jardinière, des coupes, des plateaux, des coffres, en 1912, où elle exposait trois plateaux qui furent des cache-pots, des soucoupes. M"e Zillhardt pense remarqués par S. A. l'archiduchesse Isabelle, si à des chaises de jardin, à un arrosoir, à un paraattentive et si bienveillante aux jolis travaux que vent; il me plaît qu'elle ne réalise pas, comme les femmes exécutent en son pays d'Autriche- tant de ses contemporains, des oeuvres de vitrine Hongrie. Notre artiste montra ensuite — c'était sans usage, sans destination. Ces objets divers, en igi3 —, à l'Exposition des mobiliers de jardin, à ils ont leur utilité; ils sont solides, légers; ils Bagatelle, deux de ces charmantes jardinières que n'exigent pas, pour être déplacés, une force hercul'on suspend à l'entrée des vestibules, avec du léenne ou des délicatesses de mandarin. Les gens lierre terrestre et des fleurs, et que MUe Breslau, de service pourront les toucher sans les briser. poète de l'intimité et peintre du recueillement, Leur simplicité un peu nue s'accorde avec la désigna joliment « les jardinières bon-accueil ». clarté dépouillée de nos goûts modernes; ils vont Et ce nom leur porta bonheur, car elles furent avec nos meubles simples, nos cretonnes imprielles-mêmes bien accueillies. En novembre 1913, mées, nos costumes sans grande complication, au Salon d'automne, je retrouvai, sur la table nos manières libres, sans protocole ni cérémonie. d'une salle à manger décorée par Jaulmes et Si notre époque rappelle un peu le Directoire, meublée par Damon, des coupes en tôle émaillée dans son allure générale, ils sont bien de notre dont les taches rouges chantaient gaiement parmi époque. Nous pensons, en les voyant, à Madame 234


LES TOLES EMAILLEES DE M»" MADELEINE ZILLHARDT

Récamier; mais nous pensons aussi au portrait de M" 0 Jane Renouard par La Gandara ; leurs couleurs découpées à l'emporte-pièce éclatent dans la sobriété voulue de nos décors avec cette vivacité crue qui faisait appeler les tableaux de Boilly la cage aux faisans. Sur des boiseries grises aux tons neutres, ils éclatent brillamment, comme des écharpes sur une robe de tulle blanc. Ce sont des tonalités de cire rouge, de jaune casimir, un vert pistache à feuilles d'or, un bleu barbeau, un vieux rose chair rayé de noir, un jaune serin rayé de noir, choisis, appliqués avec l'égalité, le poli, le fini qui sollicite une caresse de la main, le velouté qui réjouit le regard, et cependant la netteté qui autorise les contacts, le précieux de l'émail et de la laque, et cependant la cordialité d'apparence qui invite à l'usage. Voici une corbeille, des plateaux, des coupes, des jardinières. Sans doute, on évoque ces nefs où l'on serrait les serviettes dont le souverain devait se servir à table, ces cadenas où l'on disposait le pain, la fourchette, le couteau, la cuiller, la salière, la poivrière et la boîte à épices, recouverts d'une serviette à petits carreaux pliée à godrons, ces surtouts de table, d'or et d'argent qui ornaient le service d'un repas au temps du premier Empire. Telle coupe à fruits, laquée rouge, bordée d'un

COUPE CARRÉE POUR FRUITS. DÉCOR OR (PLATEAU AVEC GUIRLANDE DE RAISINS

A FIGURÉ AU SALON D'AUTOMNE)

SURTOUT DE TABLE ROUGE ET OR

filigrane d'or, me rappelle ces jolies lampes à la ressemblance d'une navette, qu'affectionnaient les contemporains de Madame Récamier. Et cependant, on ne regrette ni l'or, ni l'argent, on trouve naturel que ces objets soient en tôle, on n'imagine pas qu'ils puissent être autrement ; la prédilection pour les formes simplifiées, qui caractérise le goût du Directoire et des époques suivantes, s'y affirme, et l'oeuvre atteint au style, au caractère, par l'affirmation même et la sécheresse voulue d'un contour dont le charme est un peu analogue à celui de ces dessins à la mine de plomb, filés avec une fermeté fragile sur le papier d'Ingres. Quecette simplicité est donc courageuse! Ce sera l'honneur de ces quelques artisans, à qui vont mes prédilections, d'avoir retrouvé, par delà la complexité touffue, par delà l'abondance désordonnée, par delà l'exubérance ornementale du second Empire et des pastiches du xix° siècle, la sobriété des belles époques françaises. Patiemment, avec un vouloir tenace, obstiné, ils refont l'éducation des yeux du public perverti par tant de pléthore; et, si j'ose m'exprimer ainsi, ils mettent nos yeux, pour un temps, au régime. Une façade architecturale comme la maison de Sue, au boulevard Montparnasse, une toile de 235


L'ART ET LES ARTISTES Rambouillet dessinée par Jaulmes. cela n'a l'air et dessiné la frise en regardant, non un modèle de rien, et cela contient cependant toute une ancien, mais la nature. Voici enfin un plateau à vision rajeunie, dépouillée, claire. M"0 Zillhardt fond bleu ornementé de dessins blancs; blanc et dessine une anse de jardinière ; elle se souvient de bleu, nous éprouvons la même sensation pittoces jolies anses en col de cygne que l'on a faites resque que devant les blouses bleues normandes, vers i83o; elle s'adresse à un sculpteur, à plusieurs brodées de coton blanc; dans les cartouches, l'arsculpteurs, afin qu'ils lui modèlent une anse ; dans tiste représente des femmes en robe blanche ; leurs mains, le col de cygne devient un boudin ! certes, elle se rappelle et veut nous rappeler d'anA la difficulté que l'on éprouve à faire comprendre ciens médaillons de Wedgewood; mais ces femmes aux maçons, aux entrepreneurs, aux ouvriers cette ne portent pas le costume de Lady Hamilton ; grande leçon de la simplicité, on mesure combien M"0 Zillhardt les a vues, observées, dessinées dans les défenseurs patentés de la tradition française la réalité; elles sont vêtues à la mode de 1914, de nous ont éloignés de la véritable et saine tradition ces robes de lin souple, relevées en un retroussis française. qui souligne le galbe des hanches, et qui semblent En retrouver les principes, ce n'est pas la pasti- créées pour la joie de la danse; ce n'est pas sa faute cher, mais la continuer dans l'esprit de notre race si l'on aime la danse au siècle d'Isidora Duncan et continuer à lui faire honneur. Voici un plateau autant qu'au siècle de la Guimard, et si nos modes ovale laqué vert et décoré d'une frise de cyprins évoquent celles du Directoire. d'or : vert et or, harmonie impériale ; qu'importe, si l'artiste a trouvé un beau vert et un bel or LÉANDRE VAILLAT.

SURTOUT DE TABLE POUR FLEURS ET FRUITS

236


LE MOIS

ARTISTIQUE

Le Salon des Artistes français COMME celui de la « Nationale », le Salon de peinture des « Artistes français » n'est ni

meilleur, ni pire que celui de l'année dernière. Si, sur les DEUX MILLE CENT toiles qui le composent, il en est de remarquables, nombreuses sont les médiocres et plus nombreuses encore les inexistantes. Il est, toutefois, à remarquer que, dans ce Salon traditionnel par excellence, les oeuvres les plus significatives portent, cette année, la signature de Jeunes, parmi lesquels M. Gustave Pierre et M. S. Maury tiennent le premier rang. Mais procédons par ordre. SALLE I. — On connaît mon admiration pour M" 0 Dufau. Eros et Psyché au Jardin terrestre ne la diminue en rien : c'est là une oeuvre d'un haut intérêt artistique. Les tendances, toutefois, m'en paraissent inquiétantes, et je crains fort qu'à les suivre l'art du peintre ne finisse par perdre pied dans la vie. Quoique l'influence d'Henri Martin soit visible dans Eros vainqueur, l'oeuvre de M. Martens renferme de réelles qualités. M. Pascau nous a donné de M'"e Pascau un saisissant portrait, dans une note claire et une très gracieuse intensité d'expression. M. Befani est toujours distingué de couleurs ; on ne saurait lui faire qu'un reproche : de ne pas varier suffisamment sa lumière. M. L. Cauvy (Café maure au marché) est un beau coloriste qui finira bien, un jour, par échapper à l'influence tyrannique de Brangwin. La Treille est une ingénieuse peinture décorative qui ne fait pas oublier les savoureuses qualités de M. R. du Gardier comme peintre de sport maritime. Mentionnons encore, dans cette salle : Symphonie, de M. Caputo, toile de genre, pleine de charme ; La Toilette de la poupée, de M. Balestrieri, autre toile de genre d'un art exquis ; L'Heure mauve à Venise, de M. Joncières, d'une belle coloration ; les Paysages de MM. Dabadie, Lefeuvre et M"c Jouclard, d'une belle rutilance de couleurs ; la Journée d'hiver de M. Brien, d'une majestueuse mélancolie, et le Marais vendéen de M. Baillergeau, très solidement construit. SALLE IL— Le Lever de lune, d'un si beau sentiment, de M. Guillemet; la Plaine d'Assise, dans une note émue, de M. J.-F. Bouchor ; Daphnis

et Chloé, formée de fleurs et de chairs roses, de M. A. Calbet, retiendront ici une admirative attention. le SALLE III. — En regardant le Portrait de M. marquis de Ségur, le plus beau, peut-être, qu'ait signé Bonnat, on pense, malgré soi, à la vieillesse si fertile en chefs-d'oeuvredes maîtres de la Renaissance. Fidèle à un genre qui a fait sa réputation, M. P. Chabas continue à nous montrer, avec Pêcheuses de lune, des nudités nacrées s'ébattant sur la nacre calme des eaux. Les trois générations : J., R. et C. Bouvard, de M. L.-E. Fournier, constituent trois excellents portraits, un peu trop léchés peut-être. A citer les Paysages de M. Boggs, la Marine de M. Bentz et les Inférieurs bretons de M. Maurice Grûn. SALLE IV. — Un Vieux — un des meilleurs envois du Salon — de M. J. Grûn, trône dans cette salle, où nous remarquons encore un saisissant Portrait de M"e Demougeot, rôle d'Elisabeth (Tannhaiiser), par M. Cormon, un spirituel Papotage de M. F. Bail, et Le Laboureur, bien en lumière, de M. Boggio, suivant la technique spéciale de l'artiste. SALLE V. — En l'Absence du peintre, de M. L. Comerre, n'est qu'un prétexte à une belle étude de nu. Le Fils est au loin, de Mme DemontBreton, fait regretter que l'artiste ne sache pas donner à ses personnages l'expression qu'elle sait donner aux objets. Une tète de Jeune Polonaise, de M. Detilleux, se fait remarquer par l'intensité de vie qui l'anime et la sincérité de la facture. L'Apprenti, de M. Adan, est d'une amusante.et fine observation. SALLE VI. — La grande toile décorative Le Travail, de M. Henri Martin, est certainement une des oeuvres les plus significatives du Salon. L'artiste a su traduire avec un art parfait la prosaïque scène d'un chantier en activité. Dans la lumière, du même artiste, mérite bien son titre : elle a été peinte, on dirait, avec des rayons. Une belle lumière — crépusculaire, toutefois — enveloppe aussi les Femmes de l'Oued, de M. A. Charpentier. Malgré de grandes qualités d'exécution, Les Marins de Barberousse et de Salah Raïs me

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L'ART ET LES ARTISTES semblent un peu confus comme sujet. Des effets réussis d'ombre et de lumière s'opposent avec bonheur dans la Fête de nuit de M. C. Cazes, et des parties finement observées abondent dans Le Goiiter de M 110 S. Minier. L'Été, de M. Lynch, est un panneau décoratif d'une belle lumière dorée. SALLE VII. — Ici, un beau Portrait de M. le comte B. B. en dragon, de M. Marcel Baschet, et deux paysages de M. E.-A.-H. Chigot : Mai en Normandie, d'un effet printanier rutilant et clair, et L'Automne au Trianon, dans une vigoureuse tonalité rousse. SALLE VIII. — Le Retour dépêche de M. J. Adler est, certes, une toile de tout premier ordre. L'oeuvre, toutefois, me paraît plus anecdotique qu'émotive. Je lui préfère les Matelots d'Etaples de l'année dernière. Malgré un réel talent, M. E. Boutigny a, je crois, manqué son but; ses Horreurs de la guerre n'excitent en nous aucune pitié ; on sourit plutôt devant ces petites femmes nues qui ont l'air de danser et de s'amuser. M. A.-G. Terrier nous présente un beau morceau de nu avec Idole brisée, et M. Brugairolles un merveilleux Soleil couchant dans la baie d'Avranches. SALLE IX. — Un brillant Portrait de Mme Max Omer-Decugis, d'une facture légèrement « boldinienne», et un saisissant Portrait de SantosDumont en plein air, dans une belle lumière, de M. F. Flameng, attireront vos regards. Vous y verrez aussi Nos Eclairejises, de Mme BeaurySaurel, et un charmant tableau de genre, Le Goûterdans les champs, de M. A. Brouillet. M. Jonas y expose un Portrait de SALLE XL l'amiral Germinet, d'une sobre exécution, et M. P.-M. Dupuy celui des trois M"es B. F., rayonnantes, au soleil, de jeunesse et de beauté. SALLE XII. — Ici, encore un excellent Portrait de M. le vicomte de F., de M. F. Humbert, et le paysage de M. J. Communal La Meije et le lac Léris, une des plus belles et des plus fortes choses de ce Salon. SALLE XIII. — Un groupe très vivant de M. G. Ferrier (Mme de Castro et ses enfants), et deux toiles de M. Gagliardini: Le Bateau jaune et Au pied de la Reclu^as, où de superbes effets de lumière sont obtenus par des empâtements successifs de couleurs différentes rappelant la technique de Monticelli. SALLE XIV. — On y admirera sans restriction le portrait plein de vie de M. Charles Petit, par M. A. Dawant, Le grand Fossé plein d'infini de M. A. Jacob, et Le Bain de soleil plein de rayons de M. P. Gervais. Une impression toute « véni-

-

tienne » se dégage de cette toile, avec ce corps de femme offrant sa nudité splendide à la caresse ensoleillée, cependant qu'une jolie musicienne joue de la viole sur une terrasse fleurie et qu'un jeune page, agitant l'éventail, offre aux chairs roses de la baigneuse la caresse de l'âme des fleurs. La Teinturerie bleue au Caire, de M. Ph. Mourani, est d'un orientalismeobservé et très lumineusement rendu. le Panneau SALLE XVI. — Très intéressants décoratif de M. G.-J. Moteley, commandé par/' l'Etat, et L'Enterrement de sept heures, de M. J.-A. Joets. Il serait à souhaiter, cependant, que M. Joets renonçât à ces abus d'empâtement dont, à l'encontrede M. Gagliardini, il ne tire que des effets sombres, pour ne pas dire boueux. Pour avoir peint plus légèrement, Vélasquez et Corot ont-ils moins réussi à se faire remarquer de leurs contemporains ? SALLE XVII. -^ Ici, deux portraits remarquables de M. Charles Legrand et du regretté Eugène Pujalet, de M. Etcheverry; l'Illum, non populi fasces, de beaucoup de style, de M. Guillonnet; deux Paysages, remplis d'air et de lumière, de M. F. Maillaud, et L'Adieu, de M. Hervé, d'une sincère et poignante émotion. portraits remarSALLE XVIII. — Ici encore, deux quables de M. Déchenaud et une toile de genre, Gens du pays de Kerlouan, de M. C. Lemeunier, d'une belle couleur locale. SALLE XXL— Deux intérieurs : L'Antichambre du Petit-Trianon et La Chambre des reines au palais de Versailles, de Mlle J. Rosenberg, se recommandent par leur finesse autant que par leur solidité. SALLE XXII. — Voici Le Repas sous le préau, de M. Gustave Pierre. Cette oeuvre, ainsi que Au Croquet, du même artiste, exposée à la Salle XXVI, mériteraient une étude spéciale que les dimensions dé ce compte rendu ne permettent pas de tenter à cette place et où il conviendrait d'analyser une par une toutes ces jolies têtes d'enfants, interprétées avec une palette claire, « joyeuse », pourrait-on dire, tant elle est en accord avec la psychologie de ces petits êtres, aussi bien observés que magistralementrendus.Et c'est ensuite La Neige au Breuil, d'une belle matière, de M. Charreton ; A Quai, de M. J.-J. Roque, oeuvre très vigoureusement enlevée, à laquelle on reprocherait peut-être un excès d'empâtement ; Petite École de quartier : les Prix, de M. Synave, d'une drôlerie observée et d'une jolie couleur; Le Soir sur la Dordogne, d'une intense poésie, de M. Didier-Pouget, dont on est heureux de voir autre chose que les bruyères.

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LE MOIS ARTISTIQUE XXIII. — Très, très bien la Vénus naissante de M. Roganeau. Il est regrettable qu'elle rappelle un peu le mouvement de la Vénus de Chassériau. M"e Delasalle nous présente, avec Les Baigneuses, une forte étude de nu; M. Quost, avec La Peupleraie à Perray-Vaucluse, un paysage d'une note savoureuse et très personnelle; et M. P.-A. Laurens, spirituel comme toujours, avec un Divertissementdans un parc, un tableau de genre d'un mouvement très coloré. SALLE XXIV. — Le Rêve, de M. J.-Y. Hunter, retiendra votre attention autant par l'originalitédu sujet que par celle de sa facture. SALLE XXV. — L'Éveil et Distraite, de M. A. Mercié, attestent une fois de plus la grande habileté du maître ; La Coiffure interrompue, de M. Domergue, est d'une fantaisie charmante ; Le Bénédicité (saint Damien), et La Nonchalante, de M. Laparra, deux morceaux absolument réussis. SALLE XXVI. — Très simple et très dramatique, ce Philippe II à l'Escurial, où M. J.-P. Laurens nous montre le roi d'Espagne songeant devant le compartiment funéraire qui l'attend à sa mort. Comme d'habitude, une inspiration médiévale a fourni à M. Maxence le thème de ses Oraisons. Devant les deux beaux envois de M. A. Devambez, son Étude surtout, petite, toute petite, on a tôt fait de se convaincre que point n'est besoin de peindre des toiles de vingt mètres de long pour intéresser vivement. De M. Pointelin, toujours égal à luimême, Une Montée dans le Jura, composition suave, d'une douce mélancolie; de M. Moisset, La Chaumière isolée et Tombée de la nuit, oeuvres sincères de poésie profonde. C'est dans cette salle que se trouve Au Croquet, de M. Gustave Pierre, citée plus haut. SALLE XXVII. — J'ai beaucoup apprécié le Portrait de M"e M., oeuvre solide autant que consciencieuse, de M 1' 0 L. Lavrut; Crépuscule et Coin de Paris (neige), puissammentconstruits, de M. L. Loir; et Un Enterrement à Venise,- de M. J. Saint-Germier, d'une belle ordonnance et de rutilante couleur. SALLE XXVIII. — M. Patricot est en passe de prendre rang parmi nos meilleurs portraitistes, témoins le portrait qu'il expose de M. Georges Bourdon, où le brillant écrivain semble vivre, et celui de M. F. deMély, merveilleux de sincérité. Un autre portraitiste subtil, M. Ernest Laurent, nous présente ici Mme T. D. et ses enfants et Mme P., deux toiles de psychologie délicate et de séduction distinguée. SALLE XXX. — Je ferai au nu très vivant, très SALLE

en chair, que M. Avy intitule Matin, le reproche

d'un raccourci de jambe audacieux ombré malencontreusement par le miroir que la jeune femme tient à la main. De M. Max Bohm, un Printemps qui atteste de solides qualités : construction forte et vives oppositions de tons. SALLE XXXI. — Nous voici devant le trois fois joli, trois fois gracieux, trois fois chaste tableau que M. G.-S. Maury intitule Coquillages. Combien je regrette de ne pouvoir, faute de place, exprimer comme il convient toute l'admiration que je ressens pour cette oeuvre, une des plus originales du Salon. Peinte avec une maîtrise superbe, LaMorr de la Pourpre, de M. G. Rochegrosse, nous présente une page aussi puissante que somptueuse. Les voilà, les véritables horreurs de la guerre : c'est M. G. Scott qui nous les fait voir avec ce Transport de soldats turcs tués à la bataille de Kirk-Kilissé, avec ce Service religieux sur les tombes des soldats bulgares tués à l'assaut d'Andrinople ; épisodes non pas inventés, mais vus, mais interprétés fidèlement avec toute la pitié, toute l'émotion dont un grand artiste est capable. On aimera Jeunes Filles dans la cour, une étude lumineuse de M"e Labatut, et l'on s'arrêtera devant Coin des sardiniers, une seconde toile de M. Roque, de très belle matière.

XXXII. — Un superbe nu, baigné de rayons : Vision d'été, de M. Zier; une scène dramatique et puissante : La Guerre civile, de M.A.Leroy; une marine : Le Port de La Rochelle, d'une remarquable vigueur, de M. Petitjean ; un beau Portrait de M. Jacquier, captiveront ici votre attention. Excessivement difficile à exéSALLE XXXIII. — cuter, le grand triptyque destiné au Musée Bonnat, à Bayonne : M. Zo l'a traité avec beaucoup de conscience et de talent, et son Bonnat et ses élèves basques et béarnais constitue un des meilleurs panneaux décoratifs qu'il ait peints. Le Portrait de M. R. Miller, que nous reproduisons ici, est une chose absolument charmante : très réussie l'harmonie noire et lie de vin de la robe ; et il y a dans Nature et Artifice, de M. Zier, déjà cité, un contraste amusant, excellemment rendu. Remarqué aussi La Leçon d'histoire, de S. A. I. Abdul Medjid Effendi, fils du sultan Abdul Aziz et le premier prince de la race d'Osman qui cultive avec grand talent l'art des couleurs. Nous reviendrons d'ailleurs prochainement, dans une étude spéciale, sur l'art du prince-artiste. Coraboeuf, qui se souvient SALLE XXXIV. — M. avec bonheur de la manière d'Ingres, nous présente, dans sa Dame aux perles, un portrait de

23g

SALLE


L'ART ET LES ARTISTES rare distinction. L'Amour divin, de Mme veuve Bouguereau, est d'un beau sentiment religieux, et la gracieuse Mireille de M"e E. Sonrel, une étude à contre-jour assez bien venue. Les Artistes de Music-Hall de Mlle R.-M. Guillaume se recommandent par leur originalité non exempte de grâce, et Arrivée à l'étape, de M"e A. Morstadt, par la richesse de sa couleur. capitaine SALLE XXXV. — Un beau Portrait du de L..., commandant l'escadron de spahis sénégalais de Marrakech, par M. H. Jacquier. intitulé SALLE XXXVI. — Dans un nu savoureux Premier Mai, M. H. Perrault nous présente des chairs et des fleurs roses. M. G. Binet nous fait voir un Coin du marché au Havre, puissamment traité, et M"0 V. Grigoresco nous donne du

ches de couleurs et d'un beau sentiment virgilien, de M. G.-S. Watson; au Portrait de jeune fille, très expressif, de Mmc M. Smith-Champion, et à L'Espérance,Souvenir de Bretagne, de M. J. Brunet, où l'artiste a su vaincre la difficulté en peinture à vouloir exprimer un symbole. SALLE XLI.— Deux bons portraits de M. Roybet: M. le comte de G. C. de R., intense de vie, et Mme F., d'un très joli ton, mais avec un raccourci excessivement osé. Encore un excellent portrait, d'une expressive sincérité, celui que M. P. Laurens a fait de Mme G. D. SALLE XLII.

la — Si nous n'aimons pas trop pose

peu naturelle de La Vérité dans la grande toile décorative de Mllc L. Abbema, prenons plaisir à la fraîcheur de sa coloration ; arrêtons-nousdevant Prince héritier de Roumanie un portrait rempli Chef des Touaregs devant les prisonniers arabes, de promesses. de belle ordonnance, de M. J. Clairin, Au diable les gêneurs, d'une amusante fantaisie, de M.E. DuSALLE XXXVII. — On s'arrêtera devant Le Repos, un nu plein d'abandon de M. M .-A. Zwiller, qui pain, et admirons sans restriction la toile orientale expose également un Profil de jeune fille finement La Femme à l'orange, de M. Dabat, un des envois exécuté ; devant le puissant paysage La Garonne les plus francs et des mieux réussis du Salon, à Bordeaux, de M. L. Tauzin, où la vision directe parfait de composition et très savamment exécuté. est exprimée aussi simplement que sincèrement; Dans Pour la Conservation des SALLE XLIII. — et devant Offrande des membres des confréries, en églises de France, M. Sabatté a mis toute sa science Estramadure, où M. C. Vasquez — dont nous émue à interpréter la lumière mystérieusement avions remarqué, dans une autre salle, Avant la ombrée des cryptes et des nefs, et dans Nudité, Course de taureaux, toile bien espagnole et de belle éclatante de couleurs, M. Joron, toute la rutilance couleur locale — nous montre trois figures un peu d'une très généreuse palette. Quoique dans une dures peut-être, mais d'un relief très caractéris- note triste, les Portraits de M. Descudé ne mantique. quent pas de réelles qualités et le nu que nous jolie, l'adorable figure de présente M. Seignac dans Indolence, remplie de SALLE XXXVIII. — La femme que M. R. Miller nous présente dans le talent, eût remporté tous nos suffrages si l'attitude Printemps, et qu'il a su, grâce à un store baissé, de la femme eût été moins ramassée. auréoler d'une savante lumière verte ! Le beau Nous voilà arrivé à notre point de départ. Et mouvement de la grande toile décorative Pax pourtant que d'oeuvres, que de noms encore à Concordia, de M. Gorguet, attire le regard autant citer : que la grâce nonchalante de En dévidant, de Les excellents portraits de Mmc la vicomtesse M"°5. Hurel. Aucaigne de Sainte-Croix, par M. H. Jacquier; SALLE XXXIX. — La Femme se peignant, d'une de S. E. Myron T. Herrich, ambassadeur des ligne si pure et d'un si beau caractère, consacre Etats-Unis, par M. H. Royer ; du Sculpteur définitivement M. Roganeau, déjà cité, comme un Arthur Leduc, par M. H. Vogel ; du Clairon de nos meilleurs peintres de nu. Voici encore un Rolland, par Ayrinhac ; Bonnet d'âne et Le nu, Parfums troublants, de M. Tanoux, qui rap- Chapeau noir, deux exquis portraits de femmes pelle sa troublante Fleur du Mal de l'année der- de M. R. Neilson ; les beaux paysages de MM. J.-B. nière; un troisième nu, Endormie, de M"CJ.-B. Olive (Rochers, Côte d'Azur), A.Berthon, M. BerMaillard, se recommandepar de sérieuses qualités. thon, Corter (Soleil d'hiver), Montézin (Le Saule Vers le Soir à Saint-Trojan est un paysage tout pleureur). Devillario (Dans le vieux Parc), et plein d'une belle lumière crépusculaire savamment de Mllc Olga Slom dont L'Anse des rubis est d'un distribuée. effet magique ; la très puissante marine Le Pont de M. Van der Veyden; SALLE XL. — Vous vous intéresserez au Portrait au crépuscule (Etaples), de M. Bonnat et de ses élèves bayonnais, composé le très joli tableau de genre Rêverie, de M. Gelhay; avec art, de MUo M. Garay; à la toile idyllique les Eléphantsallant boire, de M. Rotig; les Reflets, Nymphe et Berger, remplie de curieuses recher- de M. L.-A. Teissier; La Servante, de M. Lauth, 240


LE MOIS ARTISTIQUE

intérieur de charmante lumière; et les envois de MM. Farré, C.-A. Lenoir, Cari-Oscar Borg, Tardieu, André Humbert, H. Brispot, P. Colin, F.Lauth, P.-C.Delaroche, Stoeckel, Vallet-Bissoh, Max Khan, Eugène Deuilly, F. Schommer, G. Ballande, L. Andrès (Le Mangel), Fer qui expose Les Baigneuses, une lumineuse et vibrante peinture décorative, et Léon Joubert deux paysages ravissants (Campagne romaine etVue d'Antibes); Imbs qui, par ses deux envois, fait preuve d'un talent plein de riches promesses... A la section des DESSINS (dessins, aquarelles, pastels et miniatures), citons, hélas, rapidement, les noms de MM. Baschet, Coraboeuf, Roganeau, Léandre, Symon, Adler, Guillonnet, Cormont, Luigi Loir, Boggs, Joets, Grûn, Henri Martin, Jonas, et Mmes Madeleine Charpentier, Suzanne Quost, Morstadt, Vallet-Bisson, Jenny Zillhardt, Marguerite Burdy, Richard-Troncy, Blanche Roullier, Elisabeth Sonrel, Marguerite Delorme, Alix de Seynes, Valentine Lecomte, van Bever de la Quintinie, Jeanne Burdy et Sonia Routchine. A celle de la GRAVURE (eaUx-fortes, bois, burins et lithographies), ceux de Mmes Marguerite Besson, Jacqueline Henri-Bouchot, Marie-ThérèsePothain, et MM. Cheffer, Tassaërt, E. Léon, Lerondeau, Dutertre, Fritel, Busière, Profit, J. Guiet, Belleroche, Broquelet, Lucien Robert et Laury-Giuliani. Quoique la section de SCULPTURE soit, dans son ensemble, de beaucoup supérieure à celle de la Peinture, elle nous a apporté quelque désillusion. Malgré de belles oeuvres dont quelques-unes de tout premier ordre, nous ne voyons pas réalisées les promesses que nous annonçait le merveilleux Salon de Sculpture de l'année dernière dont nous notions ici même la très intéressante évolution. Epurée enfin de l'italianisme, dégagée enfin de l'imitation servile de Rodin, la Sculpture nous paraissait entrer dans une nouvelle phase renouant le présent à l'art superbe du moyen âge, et nous espérions et nous écrivions que ce renouveau irait s'accentuant et que, dans un avenir prochain, il aurait son plein épanouissement. Cette éclosion n'a pas eu lieu. Il n'y a pas recul, précisément, mais arrêt. Or, ne pas progresser en art, n'est-ce pas retourner en arrière ? 11 y a cependant tout à attendre et à espérer d'artistes tels que MM. Landowski, Jean-Boucher, Roger-Bloche, Hulin, Bouchard et de toute cette vaillante phalange de la jeune école qui cherche dans de belles lignes synthétiques l'interprétation de la vision directe et l'expression de la pensée humaine, en dehors de toute réminiscence archaïque (style munichois). Espérons donc et attendons. Parmi les oeuvres de rare qualité, je signalerai, entre celles ayant un

caractère classique : le Tombeau du prince de Joinville, monument grave et simple de M. A. Mercié; la Patrie, d'une fière allure, de M. A. Cariés ; le Portrait de Mme A Ifred Boucher, pour son tombeau à Nogent-sur-Seine, d'une émouvante sobriété, de M. A. Boucher ; une Danseuse, souple, souriante,d'un joli mouvement, de M. Sicard ; un Richelieu agonisant, d'un beau sentiment dramatique, de M. H. Lefebvre, et un Portrait de Mma la princesse Gagarine-Slourd^a peignant, très vivant, de M. D. Puech; et, entre celles, significatives,de la jeune école : la délicieuse Danseuse aux serpents, de M. Landowski; une très souple Charmeuse de cobra à Corinthe, de M.Peyranne; Le Sommeil, de M. Roger-Bloche; les Fétiches, très caractéristique, de M. Hulin, le Hoche de belle allure, plâtre destiné à la ville de Rennes, et le Fra Angelico, de très noble expression^ de M. Jean-Boucher; Nicolas Rollin, de M. Bouchard ; la Statue pour unparc,îorte et gracieuse à la fois, de M. F. David ; la Fin de danse, de M. Fournier des Corats ; Aux Temps primitifs, d'un beau mouvement, de M. Botinelly; Le Pardon et Le Premierné, de M. A. Roze ; le Berlioz, de M. Desca ; Sans Travail, de M. Larroux, groupe d'une puissante émotion ; les Danaïdes, de M 110 B. MOria ; Sans Abri et Deux Amies, d'un sentiment délicat et très attendri, oeuvres charmantes de MmeM. DebayserGratry; Statue de femme, de M. C. Dimitriadis; les bustes très bien venus de S. E. M. A. Romanos, ministre de Grèce à Paris, par le même M. C. Dimitriadis ; de Claude Bouilloux-Laffont, par M. A. Cariés; de Pierre Le Grand, directeur technique de « la Bénédictine», par M. Gauquié; de M. Philippe Montégut, par J.-J. Labatut; de M. Dujardin-Beaumetç, par M. Segoffin ; d'Henri Amie, par M. Verlet; de M"'e A., parVermare; de M. Albert Carré, par Maillard; de M. E. Bailler, poète, par Mme Coutan-Montorgueil ; de M. Antonin Dubost, par M. A. Boucher; et du Docteur Roux (chêne) par M. Armand Bloch ; le Lion au repos et le Lion rugissant, de M. Valton ; Lévrier et lièvre, de M. René Paris; l'Ours en marche et Vasque polaire, de M. E. Perrault-Harry, et le magnifique Tigre Royal (bronze et or) de M. G. Gardet, un véritable chef-d'oeuvre. Il nous reste, en finissant, à regretter l'abstention de M. Niclausse à ce Salon et à signaler les très heureux débuts du peintre Sabatté dans la sculpture. Son Étude pour une tête d'apôtre (buste bronze à cire perdue) et sa Jeune Fille lutinée par Zéphyre (statue plâtre) sont deux excellents morceaux qui font le plus grand honneur à cet artiste de haut mérite.

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ADOLPHE THALASSO.


L'ART ET LES ARTISTES

MEMENTO DES EXPOSITIONS Grand Palais des Champs-Elysées, avenue d'Antin.

GalerieJoubert et Richebourg,

Grand Palais des Champs-Elysées, avenue Alexandre III. Galerie Charles Brunner, 11, rue Royale. — Exposition rétrospective des « PEINTRES DE VENISE ». Galeries Georges Petil, 8, rue de Sèze. — Exposition RENÉ MÊNARD. — Exposition EMMA CIARDI. Galerie E. Druet, 20, rue Royale. — Exposition MAURICE DENIS. — Exposition de I'ACADÉMIERANSON. — Exposition

Galerie Léonce Rosenberg, 19, rue de la Baume. — Exposition d'OEuvRES D'ART antiques, gothiques et asia-

de CHARLES MILCENDEAU.

tiques.

Galeries Bernheim-Jeune et C", i5, rue Richepanse. — Exposition des « PAYSAGES DU MIDI ». Galerie Man^i-Joyant, i5, rue de la Ville-l'Evêque. — Exposition rétrospective de l'oeuvre de HENRI DE TOULOUSE-

Galerie Brentano's, Sj, avenue de l'Opéra. — Exposition

spéciale de RELIURE D'ART.

DÉPARTEMENTS

LAUTREC (1864-1901).

Reims. — Galerie Mars Antony. — Exposition

Galerie A.-M. Reillinger, 12, rue La Boétie.— Exposition CLAIRE BERTRAND. — Exposition WILHELM EISENSCHITZGalerie La Boétie, 64 bis, rue La Boétie. — Exposition

Galeries J. Chaîne et Simonson, ig, rue Caumartin. —

Exposition SEVERINO R^PPA (dessins, portraits, études). Galeries DuranJ-Ruel, 16, rue Laflitte. — Exposition d'oeuvres récentes de MARY CASSATT. - Galerie Louis-le-Grand, 32, rue Louis-le-Grand(Pavillon de Hanovre). — Exposition rétrospective de A.-F. CALS (peintures). — Exposition PAUL PAULIN (sculptures). Galerie Henri Manuel, 27, rue du Faubourg-Montmartre. — Exposition J. GUIBOUD.

BALTUS

Exposition sur Paris, « PARIS, QUELQUES-UNS DE SES PEINTRES», composée de M"* Delassalle, MM. D. Dourouze, R.-P. Grouiller, Remplen, E. Laborde, A. Latour, Luce, \V. de Terlikowski, Urbain et Vuibert. Atelier Emile Aider, 9, rue Duperré. — Exposition EMILE ALDER (peintures et aquarelles).

DES ARTISTES FRANÇAIS.

de la «SOCIÉTÉ L'UNION DES ARTS». Galerie Ch. Hessèle, 16, rue de Balzac. — Exposition de PORTRAITS D'ARTISTES (de Rachel à Sarah Bernhardt). Galerie Haussmann, 29, rue La Boétie. — L'ANNÉE PICTURALE (exposition de tableaux d'Artistes des différents Salons).

place de la Madeleine.

(paysages de Provence). Galerie J. Grandhomme, 40, rue des Saints-Pères. —

— Exposition JEAN

SALON DE 1914 : SOCIÉTÉ NATIONALE DES BEAUX-ARTS.

— SALON DE 1914 : SOCIÉTÉ

19,

LUCIEN

JONAS.

Le Havre. — Exposition de peintures et d'aquarelles de la SOCIÉTÉ DES AMIS DES ARTS DU HAVRE, dans les salles de l'Hôtel de la Société, rue de Mexico. Versailles. — Salons de l'Hôtel de Ville. —61" Exposition

de la SOCIÉTÉ DES AMIS DES ARTS DE SEINE-ET-OISE. Amiens. — Salle des Fêtes de la Ville. — 3o" Exposition de la SOCIÉTÉ DES AMIS DES ARTS DE LA SOMME. Clamart. — Mairie d'Issy-les-Moulineaux. — 5' Exposition des Beaux-Arts de la SOCIÉTÉ ARTISTIQUE DE LA RIVEGAUCHE.

ÉTRANGER

Copenhague. — Musée Royal. —

EXPOSITION CENTENNALE

DE L'ART FRANÇAIS.

Pittsburgh. — Au Carnegie Institute. — Exposition d'art

contemporain AUTRICHIEN, HONGROIS et

BOHÈME.

La Vie Artistique dans la Province Française GRENOBLE A u MUSÉE DE PEINTURE. — La municipalité de Grenoble "^*" vient, ainsi que nous l'avions précédemment laissé prévoir, d'établir le statut administratifqui manquait à son musée de peinture et de sculpture ainsi qu'aux collections annexes de céramique et d'archéologie. De ces dernières il est peu de choses à dire : ordre et étalage, voici seulement ce qui leur manque, il est aisé d'y remédier. Mais pour lu musée de peinture il est permis d'épiloguer plus amplement. La commission nommée est composée de quinze membres pris un peu à droite, un peu à gauche, avec l'évident désir de ménager toutes les tendances.ee qui aboutit à réaliser le moins d'unité possible. Encore serions-nous prêt à nous féliciter presque de cette allure hésitante si nous pouvions être assuré que peu de mal comme aussi peu de bien doive sortir du balancement des forces en présence ; mais un examen un peu attentif de sa composition nous fait éprouver des craintes trop justi-

sur le choix des buts auxquels doivent tendre obligatoirement ses efforts; trop d'éléments rétrogrades y sont apparents, dont l'influence néfaste a pour être affirmée fiées

l'épreuve des années déjà écoulées. La raison essentielle de son existence sera de procéder annuellement, dans la mesure de ses moyens pécuniers qui sont faibles, à l'achat d'oeuvres destinées à enrichir, à orner... ou à déshonorer nos collections. Or, si l'on veut bien jeter les yeux sur son catalogue, on aura vite fait de se rendre compte combien le musée de Grenoble est pauvre en oeuvres des maitres du dix-neuvième siècle, et nous avons le droit d'éprouver quelques craintes en retrouvant, parmi les membres de la commission qui vient d'être nommée, certaines personnalités qui ont déjà eu l'occasion de montrer combien leurs tendances les porteront à continuer l'oeuvre néfaste de ceux auxquels on est en droit de reprocher de n'avoir soupçonné ni Delacroix, ni Corot, ni

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LA

VIE ARTISTIQUE DANS LA PROVINCE FRANÇAISE UNE RÉTROSPECTIVEJONGKIND. — Sollicitée il y

a déjà plus d'un an à organiser une rétrospective d'oeuvres de Jongkind, la Société des Amis des Arts de Grenoble s'est laissée devancer dans cette tâche dont nous eussions souhaité que

Daumier, ni Courbet, ni Manet, ni Puvis, ni Renoir, pour ne parler que des gloires dûment consacrées, car nous n'oserions leur rappeler que Lautrec, Cézanne, Van Gogh et Gauguin vécurent et créèrent de leur temps. Le musée de Grenoble est vide des oeuvres de ces maîtres ; ceux qui viennent de recevoirlacharge de veiller à ses destinées sauront-ils jeter les yeux sur les réalisations de notre heure? Oseront-ils comprendre Bonnard et regarder Van Dongen ? Un peu d'espoir cependant nous reste; quelques jeunes sensibilités ouvertes aux visions les plus pures de l'époque présente se trouvent comme égarées au milieu des attardés dont nous souhaitons qu'ils puissent arriver à contrebalancer la masse pesante si opposée aux apports dont notre patrimoine artistique aurait tant besoin.

l'honneur lui revînt. • En effet, il se prépare à la galerie Emm. Fénoglio une exposition d'une centaine environ d'aquarelles des plus remarquables de celui que les habitants de la CôteSaint-André, peu familiarisés avec la prononciation de son nom à l'orthographe quelque peu barbare, avaient surnommé « la Jonquille »; nous aurons à revenir sur cette exposition qu'Andry-Farcy doit préfacer et qui va précéder de peu la rétrospective Jongkind que prépare le Salon d'automne. F.

NANCY Artistes lorrains vient d'inaugurer avec dépare pas un panneau de chefs-d'oeuvre. Sur des poudreuses, des demi-lunes, des commodes arrondies du •"** succès son Exposition de Longwy. Les paysagistes en ont fait une manifestation d'art local. C'est ainsi que temps de Louis XVI, (la déformation locale de la comM. Barotte et M. Haas, comme M. Latrillart, s'inspirent mode Louis XVI est curieuse, mais pas belle, trop de la poésie des Vosges, et M. Hestaux des automnes si ventrue), il a mis des miniatures, des bonbonnières, des touchants de Lorraine. La Meuse fait ses confidences à boites à mouches et de nobles éventails de la même M. Licourt, la Chiers à M. Lindley. M. Noè'l nous montre époque, des pièces exquises par Hall, par M"' de Mirbel, L'Allée des Tilleuls à Commercy, M. Renaudin Pagny- qui fut la maîtresse de Charles X. Un meuble japonais la-Blanche-Côte, et M. .Thiriet le Panorama de Nancy. ancien recèle de ces vieux ivoires chinois, si vrais, de Jusqu'aux hauts-fourneaux de Longwy que MM. Letrillart vénérable Saxe, une statuette de Cyfflé, le sculpteur lorrain et Poiré poétisent. Du reste, l'art décoiatif est largement du xvin'siècle. Et sur les murs, les petits maîtres de i83o, représenté, car les frères Muller, de Lunéville, exposent Lavieille, Brisset, Deshayes, Trouillebert, Dufour, Japy, leurs verreries d'art, les Faïenceries de Longwy leurs et Maréchal, avec des coins de prairie qu'on dirait d'à-côté, panneaux, Ronga et Déon leurs bijoux, Majorelle ses de Longeville ou de Savonniéres. Voici des modernes, meubles et Galle ses urnes et potiches, soliflores et Cabié, Luigi Loir, un beau pastel de Lévy-Dhurmer, et . ciboires. C'est vraiment un acte de foi régionale que cette puis un Huysmans, un petit portrait de Greuze, une expositionoù tous, quelle que soit la matière qu'ils idéalisent, ébauche de Diaz. Des gravures toutes belles, de quoi peupler un petit musée, xvin' siècle anglais et français, se rencontrent dans le culte du beau et du pays natal. J'ai commencé la visite des musées secondaires de la Callot, De Launay (un superbe Fragonard de la série région par un tour au musée de Bar-le-Duc, à la vérité peu des médaillons),du Pitteri, du Savart, un dessin de Drôhling important. Des choses incolores, dons de Napoléon III ou et une eau-forte originale de Rembrandt. Et des livres préprovenant du legs Blanpain de Renusson, des portraits de cieux, fourmillant de gravures exquises, les Tableaux histogénéraux, de M™' Leckzinska ; comme document, un riques de la Révolution, de Duplessi-Bertaux,beaux comme tableau de jadis, du temps où les vignes donnaient sur du Callot, La Bible de Mortier, aux noirs si veloutés, et les coteaux de Bar, où gars et filles suivaient en L'Anacréon de Meunier de Guerlon, la grâce même. Parmi toutes ces choses charmantes je remarque, en dansant les chars remplis de grappes. A noter un bon Cicéri et une impression crépusculaire, Avant l'Embar. bonne place, un pastel d'anonyme, qui jure avec le genre quement, de Luigi Loir, et de sa meilleure manière. Mais familier au xvm' siècle, et où il semble entrer du crayon. pourquoi rien de Maréchal, si méconnu et si distingué? M. Paquet y tient beaucoup. Il représente dans sa collection l'école pastelliste d'Argonne qui florissait, il y 11 parait qu'il y a beaucoup de ses oeuvres dans les greniers du Ministère. Leur place serait ici. cent trente ans, dans la région de Reims et de SainteS'il y a peu à voir au musée de la Ville-Haute, les Menehould. Il rappelle à M. Paquet le petit pays de amateurs d'art pourront du moins trouver des compen- Varennes, le Clermontois que son ancêtre, George, représations magnifiques chez M. Emile Paquet, qui a réuni sentait à l'Assemblée Nationale de 1789. Ce collectionneur dans sa maison de Bar-le-Duc une collection des pius de haut goût et de sentiment si fin a bien mérité de la homogènes et des plus précieuses. Il aime avant tout le Lorraine et du Barrois en ne craignant pas de conserver xvin' siècle, mais il n'est pas exclusif, car il est lui-même à sa province et à ses concitoyens tous ces trésors. PAUL CHAUVET. artiste, et telle de ses aquarelles, Un Coin d'Argonne, ne •'ASSOCIATION des

RENNES TA première pierre du nouvel hôtel de ville dont le plan

*"

avait été tracé, après le fameux incendie de 1732, par Gabriel, (le troisième de la lignée), fut placée solennellement, en 1732, par M. de Volvire, chargé de la procuration de M. le Comte de Toulouse, gouverneur-général. A cette

occasion, la ville donna des fêtes somptueuses et fit graver une rnédajlle de grand module dont on frappa un exemplaire en or pour le roi, vingt en argent pour les princes et les hauts fonctionnaires de l'Etat, et cent en bronze pour le corps de ville et les principaux de la cité. La dépense totale

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L'ART ET LES ARTISTES fut de 3.932 livres». —Ces fêtes ne furent sans doute pas plus grandioses que celles auxquelles viennent de donner lieu l'inauguration par M. le Président de la République de divers monuments nouveaux et la présentation de l'hôtel de ville enfin terminé et du théâtre municipal enfin restauré. Nul plus que moi n'admire Le Mordant et j'appréciais sans réserve le plafond destiné à notre théâtre, résultat d'une suite d'études de premier ordre dont le public a pu le voir entouré au mois de mars chez Guérault. Gustave Geffroy à écrit à son sujet, dans cette revue même, des choses excellentes et porté un jugement dont les ennemis résolus du « poncif £, les défenseurs de l'art moderne et sincère ne sauraient appeler. L'effet général a-t-il été accru par la mise eh place de la toile? Sans nul doute, dominant cette salle dont le style (?) a si peu d'allure et la décoration si peu d'éclat, la splendeur de l'oeuvre si parfaite en soi s'impose comme un rayon de soleil triomphal. Toutefois, les personnages de premier plan semblent ici trop grands et leur poids retient un peu leur envol ainsi que la montée des tons si éclatants et si légers. D'autre part, il y a quelque difficulté, d'un certain nombre de points de vue, à envisager comme il convient la composition ; les raccourcis ne seraient-ils donc pas suffisamment accentués? Enfin l'on regrette que des motifs exquis n'apparaissent plus assez complètement, tels les joueurs de biniou et de. bombarde, voire même les premières lignes de la farandole. — Peut-être l'artiste n'a-t-il pas eu tout le temps, toute la liberté désirables pour préparer la mise au point de son projet sur place ; la faute, si vraiment elle existe, ne lui est pas imputable. Notre hôtel de ville se compose dé deux grands corps de bâtiments reliés par un édifice dont la forme semicirculaire rentrante vient toucher la tour de l'horloge. Le fronton central porte les armes de Rennes, un écusson paie de six pièces d'argent et de sable, au chef d'hermine. Le dôme a été surmonté successivement d'une fleur de lis, d'un bonnet phrygien, d'un aigle, d'une fleur de lis; il ne possède plus maintenant qu'une flèche. La niche, qui a abrité une statue de Louis XV, resta vide de 1793 à 1911. En 1821 on avait décidé d'y placer une statue de Louis XVI. Ce projet ne fut pas réalisé et la statue fit partie du musée où elle est encore. Depuis 1911 cette niche est occupée par le groupe de Jean-Boucher « L'Union de la Bretagne à la France». On a déjà presque tout dit sur cette oeuvre si complète, si pleinede force et pour laquelle notre compatriote a fait preuve de toutes ses qualitésde très grand artiste. Le groupe peut paraître compact et sombre, mais de quelle splendeur sont les attitudes de la France et de la Bretagne et que ces robustes assistants de bronze représentent comme il convient nos bretons divers, loyaux et têtus I L'extérieur du monument, sauf le dôme qui date d'une cinquantaine d'années, a été laissé dans son état primitif, mais l'intérieur n'avait jamais été achevé. Toutes les anciennes boiseries ont été conservées, entre autres les panneaux du salon de réception où se lisait jadis, audessus de la glace de cheminée, l'inscription : « Maison de P. Hévin » (dont le nom évoque ce fameux hôtel du Molan si connu des admirateurs du style du grand siècle), puis les écusson^, les chapiteaux du péristyle, les clés de voûtes sculptées du présidial, et aussi la charmante frise du grand escalier (récemment imitée dans le hall du Ritz). Le bureau du maire et celui des adjoints ont reçu les lambris de l'ancienne bibliothèque des avocats, si longtemps oubliés dans les combles. Le ferronnier a été très heureusement inspiré en prenant pour modèle des grilles

du grand escalier et des balcons les vestiges du vieil hôtel de Blossac. Le savant architecte M. Leray a tiré le meilleur parti de toute l'aile droite de l'édifice qui n'avait jamais été aménagée, il a dirigé également avec une intelligence très avertie la décoration de l'aile gauche. Je ne puis croire qu'il soit responsable de la salle des fêtes, destinée à éblouir les regards des foules. Je songe malgré moi avec une réelle amertume, par la force de l'antithèse, à la grande salle de la maison commune de Bruges, à ses graves peintures murales, à sa décoration d'une sobriété si imposante, au goût si sûr des Flandres... La décoration picturale a été confiée à G. Jobbé Duval, à Ronsin et à L. Roger. Rien de Méheut. Ce ne peut être qu'un oubli. — Tant pis pour les Rennais. L'ancienne chapelle fut confiée à. Ronsin. Le mur principal a reçu la fresque intitulée «Aux glorieux enfants de la terre bretonne ». Des fleurs sont offertes par une Fouesnantaise à notre province gracieusement figurée près

de laquelle rêve un solide Cornouaillais. Comme fond, les lauriers roses, des colonnades claires que l'on retrouve tout autour de la rotonde et parmi lesquels volent deux génies. L'ensemble est fortement dessiné, la coloration des personnages un peu froide, à notre gré, mais les buissons et les fleurs sont du plus joyeux printemps et le ciel de la coupole est fait des tons les plus suaves que peut posséder la palette d'un pleinairiste. Le grand escalier appartient à L. Roger. Ses deux vastes compositions, dont l'harmonie générale est des plus séduisantes, ont pour titres: «Au temps légendaire d'Armor » et « Rennes centre intellectuel ». Elles révèlent une fois de plus le tempérament et la science depuis longtemps consacrés de l'artiste, mais présentent à mon avis un intérêt inégal. Armor: nous avions admiré déjà ce motif il y a quelque temps au Salon. Une baie où, sous le soleil de midi, des arbres touffus ombragent comme au pays de « La Forêt » des grèves que lèche une mer d'un bleu intense. Des bruyères où près d'un menhir paissent des moutons. Au premier plan, un robuste ancêtre, dépositaire des légendes sacrées, transmet la bonne parole à un groupe de pêcheurs attentifs auprès desquels des enfants et des femmes rappellent un peu les modèles de Cormon. Le morceau principal est modelé de main de maître. Roger s'est plu a y révéler toute sa science de myologiste, — et aussi tout son talent de «peintre» (au point même d'oublier, qu'il brossait une fresque, mais l'oeil est si pleinement satisfait de ces saillies et de cette chair que l'on aurait mauvaise grâce à lui reprocher un excès). — Le second sujet est traité d'une manière plus exclusivementdécorative. Dans un éden, notre Thabor sans doute, des poètes et des artistes vêtus de l'éternelle toge sont rangés en demi-cercle en face de la Ville de Rennes représentée par une femme brune trônant entre deux blondes. Un poète, dans un élan d'exaltation, essaie de se faire comprendre. Au second plan, les toits bleus de la ville, et dans le lointain la campagne embrumée où serpente la Vilaine. Les valeurs s'étagent, les teintes se combinent et se dégradent de la plus heureuse façon. Mais j'aurais aimé que le sujet principal présentât plus de caractère. Les figurants, de dos, en bas près du cadre, ont des attitudes un peu faciles. Passons. Quant à la figure qui personnifie Rennes (et que j'aurais de beaucoup préférée placée plus haut), ne demeure-t-elle pas en présence des Arts un peu trop plate dans son geste, un peu trop neutre dans son expression? Je me demande anxieusement si L. Roger, peintre ordinaire de la vérité réelle, n'a pas voulu une fois encore la faire éclater dans un symbole.

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LA VIE ARTISTIQUE DANS LA PROVINCE FRANÇAISE Certes, des appréciations peu généreuses ont été portées sur notre ville. Je n'ai pas oublié notamment les boutades lapidaires d'un Flaubert et d'un Taine. Mais la capitale de la Bretagne a fait quelques progrès depuis lors et ne doit-on pas lui savoir gré de ses efforts et de certains résultats indiscutablement acquis ? Voyez au surplus,

Maître, quel accueil nos édiles font à votre talent, à celui de Le Mordant, et combien, en vous appelant vers eux, vous et votre ami, ils ont prouvé leur joie d'adopter les plus brillants de leurs anciens pensionnaires, à défaut d'enfants plus légitimes. O Roger, que de sévérité unie à H. F. tant de gloire!

TOULOUSE panneau décoratif de M. Lanes; l'Accident dans une •""*" méridionaux, fondée en forge de M. Henri Loubat; des pastels consciencieux de neuvième exposition, le 16 mai, dans l'hôtel de l'ancienne M'" Marguerite Loubat; les Notes charmantes de M'" J. caisse d'épargne, rue Riguepels. Ce local est très mal choisi, Cayron; les sculptures de MM. Georges Vivent, Fernand et les artistes qui méritent des encouragements,ont droit à Ollié; (adroites et réalistes, les statuettes de Ary Max); les plus d'égards de la part de la municipalité. L'éclairage, aquarelles bien traitées de MM. de Palaminy, Dumas, Capin, de Vezins, de Ginestet, de France-Madoul, de Panât, cette année comme l'an passé, est des plus défectueux. L'Art et les Artistes a signalé, récemment, l'effort louable Noémie Lamousserie; les lavis et dessins complets de fait par les organisateurs de ces salons essayant de grouper M. Jean Lacoste. François Gauzi a ingénieusementarrangé les couleurs et tous les artistes de notre midi avec une générosité qui ne va pas sans quelque danger, car il ne faut pas que l'indul- les lignes dans Les Artifices de la danseuse. Quelques paysages, La Maison du pauvre, un Portrait d'homme gence s'achève par de la faiblesse La Société des Artistes méridionaux se doit à son jeune d'un bel ensemble, et Laboureur sont des pages sobres et passé. Depuis 1906, indépendamment des expositions tou- bien venues. > Afin de donner une renaissance à un art charmant, lousaines, elle a pris part au congrès de l'Union provinciale des Arts décoratifs, à l'Union provinciale de Nancy et M. Henri Parayre a exposé dans une vitrine une série de envoyé des délégués à Munich, lors des grandes manifes- vases et assiettes de faïence de Martres-Tolosane. Les formes, les tons, les ornements sont tout à fait heureux. tations internationales. Les expositions organisées comprennent des oeuvres de Le sculpteur qu'est Henri Parayre n'est pas moins attachant peinture, sculpture et arts décoratifs. Les membres d'hon- que le céramiste. Deux bustes pleins d'esprit en témoignent. M. Félix Cambon a envoyé, cette année, un seul portrait neur de l'Association sont MM. Weld, André Délieux, Edmond de Rotschild, L. Rouart, Thierry Cazes. Ces scrupuleusementtraité et solide, quoique l'intérieur servant excellents parrainages prouvent que nous ne sommes pas de cadre soit un peu chargé. La partie décorative comprend : une salle à manger et un en présence d'une vaine tentative. C'est pourquoi le critique doit juger avec impartialité, s'il veut collaborer pour une petit salon de MM. Maurice et Edmond Alet d'une charfaible part à l'oeuvre entreprise par la Société des Artistes mante allure, d'une élégance pleine de goût, ainsi que les meubles et l'ensemble du salon bibliothèque de MM. Jean méridionaux. II est très difficile en province, même et surtout à et Germain Rigal, (à citer aussi une salle à manger en noyer Toulouse, — où sous prétexte de bonhommie souriante on ciré par M. Balard, les blés, bon travail d'artisan). Il ne est toujours trop aimable, — de diriger un mouvement faudrait pas oublier les sculpturesde Deflandre, les vases de sans faire de concessions aux uns et aux autres. 11 est Pérutel, l'ébénisterie de Corbière et Lauberge, les statuettes nécessaire de dire, cependant, toute la vérité, et, pour ne nerveuses de Jules Rigal, les coussins de M. Alphonse Erb, contrister personne, de citer seulement les oeuvres exposées les meubles de Garric, les projets d'affiches de Germa, les qui sont susceptibles d'accentuer le mouvement régio- belles broderiesde M"' Pauline Rivière, celle de M" Hélène Gasset-Housset, les ciselures et émaux de Balon, etc., etc. naliste. Tous ceux qui ont le souci de voir s'améliorerles métiers Les Études de M. Boudet et ses compositions décoratives ont des qualités, mais semblent pâles. M. Fauré, par des et d'arrêter la crise de l'apprentissage, rendront hommage pochades de Saint-Jean-de-Luz, des vues de Toulouse et des au cours technique de serrurerie du syndicat des métaux nus savoureux, bien placés dans les intérieurs, s'affirme qui expose des potences, porte-enseignes, panneaux de très peintre. Le lyrisme et la couleur intenses des paysages portes, appuis de croisées et quelques travaux, pièces de de M. Ramond dénotent une vision et un faire très origi- forge et d'ajustage, exécutés par des enfants de i3 à 16 ans, naux. Les Scènes espagnoles et les Portraits enlevés de sous la direction de M. Edmond Alet. Les résultats sont M. Jean Diffre prouvent que nous sommes en présence excellents et nous promettent une meilleure tenue des d'un véritable artiste. M. Lupiac a fait un gros effort avec ateliers. Telle est, dans son ensemble, la neuvième exposition de le Centaure, mais je préfère à cette toile un délicieux paysage, sobre et harmonieux, et sa Rue d'Athènes, la Société des Artistes méridionaux qui vient d'élire présivivante. De M. Louis Paul Un Tour de ville, Le Soir, et dent M. François Gauzi après les quatre années d'exercice de M. Jean Diffre. M. Gauzi est non seulement un artiste un Portrait jouent, avec bonheur, la difficulté. éduqué et d'une rare culture, mais encore un homme M. Paul Costes est un poète. Ses paysages solitaires unissent à la fois la douceur et la vibration de la lumière, de bonne volonté qui saura, nous le souhaitons, contien des crépuscules «mouvantssur Les Bords de la Garonne, nuer l'oeuvre entreprise par ses prédécesseurs et assurer En Ariège et à travers les beaux sites de nos Pyrénées. la marche en avant d'une société devant aider à la forC'est d'un noble et bel art. mation du goût public dans une ville aussi importante Je cite encore un Intérieur de M'" Briand, des paysages que Toulouse. J.-F.-Louis MERLET. un peu hâtifs de MM. Albert et Eugène Regagnon; le TES ARTISTES

MÉRIDIONAUX.

— La Société des Artistes 1905, a ouvert les portes de sa

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L'ART ET LES ARTISTES

VALENCE T

ES HUBERT ROBERT DE VALENCE. —

Dans les musées de

province, on fait encore, de rares fois, des découvertes véritables. A Valence, par exemple, pendant des années, au fond de cartons poussiéreux, près de cent paysages d'Hubert Robert demeurèrent loin de tous regards. Seule, la curiosité d'un peintre flaira le trésor enfoui. Ah! le malheureux sourcier ! que de luttes sans doute il a dû *""*

soutenir contre le conservateur méfiant! Aujourd'hui que le musée de Valence a été transféré dans les locaux de l'ancien Évêché, on peut conseiller sans rougir, à l'étranger de passage, de l'aller visiter. Ce nouveau musée, écrit M. Henri Clouàrd, «est exquis dans tout son rez-de-chaussée, qu'un peintre détalent, M. Ollier, a disposé,meublé, orné en vieil hôtel. Ainsi chaque pièce est vivante, les meubles s'offrent ; il semble qu'on y vive. Et, en effet, une collection absolument unique d'Hubert Robert y crée certes la présence de ce magnifique évocateur... Des portesfenêtres s'ouvrent sur un jardin qui domine le mail et la vallée de ses deux hauts cyprès ». N'est-ce pas un lieu de rêverie délicieux que ce vieux salon épiscopal et pouvait-on souhaiter de voir plus beaux dessins orner ses murs ? Pour ma part, je ne connais pas de plus charmant abri, en été, contre la chaleur de l'aprèsdinée : la porte entr'ouverte sur le jardin lumineux, les volets mi-clos, il fait bon contempler les nobles architectures et les ruines fleuries du grand paysagiste. Il y a là des arbres frémissants; des escaliers qui montent, derrière une grille, entre deux rangées de cyprès; des coins abrités entre les roches, au bord de l'eau ; des terrasses, des portiques... C'est, avec la pompe du grand siècle, ce goût de la nature sauvage et- des ruines, si cher à Rousseau et à ses disciples; c'est surtout toute la poésie élégante, harmonieuse, un peu fade quelquefois, de l'abbé Delille. N'avez-vous pas .souvent, aux lieux infréquentés, Rencontré tout à coup ces aspects enchantés Qui suspendent vos pas, dont l'image chérie Vous jette en une douce et longue rêverie ?

Voilà des vers de Delille qui évoquent assez bien l'atmosphère des images de Robert. Delille encore, qui disait de cet artibte qu'il « doublait, en les peignant, les plus beaux paysages », semble avoir eu de ses dessins devant les yeux, lorsqu'il décrivait, dans ses Jardins : ...L'humble ronce embrassant la colonne superbe; Ces forets d'arbrisseaux, de plantes, de buissons, Montant, tombant en grappe, en touffes, en festons; Par le souffle des vents semés sur ces ruines, Le figuier, l'olivier, de leurs faibles racines Achèvent d'ébranler l'ouvrage des Romains ..

Les ruinesde Robert sont toujours peuplées de nombreuses figures : personnages graves qui devisent, jeunes femmes jouant avec des chiens. Diderot s'en montrait fort mécontent : « Puisque vous vous êtes voué à la peinture des ruines, sachez que ce genre a sa poétique... Ne sentez-vous pas qu'il y a trop de figures ici? » Diderot aurait voulu qu'avec des ruines et quelque mélancolique figure solitaire, le peintre rappelât la vanité des choses et l'éternité du temps. Il me semble que les insoucieuses personnes de Robert, au milieu de ces pierres renversées et de ces feuillages abondants, nous évoquent fort bien tout cela — et sans attitude théâtrale, sans lyrisme déplacé. En somme, cet excellent dessinateur était classique ; Diderot sentait déjà terriblement son romantique. Les amis du xvin' siècle visitant la collection de Valence découvriront, parmi ces dessins, deux sanguines qui, plus que les autres j'en suis sûr, sauront les émouvoir : elles représentent la chambre à coucher et le cabinet de travail de M" Geoffrin. Ce sont deux documents d'un prix inestimable et que, jusqu'à ce jour, les biographes n'ont point

connus.

JEAN-MARC BERNARD.

Le Mouvement Artistique à l'Etranger ALLEMAGNE TLjfT WALTER SCHNACKENBERG a débuté par quelques affiches

*"•* sensationnelles, invention comme

réalisation, goût de certaines créatures comme de certaines modes, qui, au premier abord, ont donné à croire qu'un Toulouse-Lautrec allemand nous était né. Ces étiquettes collées à la légère sont bien malfaisantes ! Quelques tableaux d'une vie intense, d'une énergie convulsive en même temps que d'un vouloir concentré ont eu tôt fait de rendre évident qu'il allait s'agir d'un maître de demain. Et voici ce demain devenu aujourd'hui. Après la grande page titrée Révolution, d'une frénésie presque hystérique, d'une composition et d'un clair-obscur visionnaires, la plus saisissante, la plus synthétique évocation, à notre connaissance, de g3, la chose était faite. Mais qu'est-ce qu'une seule oeuvre, si belle soit-elle, au milieu d'une Foire Internationale où des salles aménagées exprès pour ameuter le public entraînent à de virulentes discussions et où, d'autre part, l'initié court tout droit aux chefsd'oeuvre guettés des artistes classés, un Klimt, un Rodin, un Preissler. Souvenez-vous de l'apparition des Boucaniers de Brangwyn au Salon de i8g3. Encore fallut-il que Brangwyn leur donnât une suite ! Nous venons d'avoir la « suite » de la Révolution de. Schnackenberg, dont personne n'oubliera une fureur neuve même après le Christ aux outrages de M. de Groux, un emportement du pinceau 246

digne des heures inspirées de Delacroix, enfin un coloris jaune blafard qui induisait à se demander si une modalité moderniste serait possible du fameux « rayon de Java » que d'aucuns ont cru découvrir chez Rembrandt. Et dans ce coloris jaune, pâle et fiévreux, les bouleversantes acidités tricolores républicaines, comme les linons légers et le sang tout frais versé de l'Ancien régime créaient le frisson aigu de certaines délices de l'orchestre neuf chez Strauss et chez Reger dernière manière. Le coupant de la guillotine était aussi dans le contraste de l'éclairage avec une sorte d'appétit de mourir ainsi, d'une façon tranchée, en une fois. La suite attendue et qui n'a pas trompé nos espoirs a été, chez Brackl, une exposition restreinte, mais triée sur le volet, qui, lorsqu'elle aura accompli son tour d'Allemagne, restera le plus important événement de la saison printanière. Enfin on peut comprendre qui estM. Schnackenberg! Et l'on sourit, avec quelque gêne, d'avoir prononcé à son propos le nom, fût-ce d'un Toulouse-Lautrec, à peine autorisé désormais par quelques analogies de sujet. Mais ces sujets-là, eux-mêmes, lorsque l'artiste y revient, ont-ils assez évolué depuis vingt ans! Et puis c'est encore l'opposition, s'il s'agit de Paris fêtard, de Montparnasse et du Moulin-Rouge. Ce serait aussi la distance du style de Francis Carco à celui de Hugues Rebell. (Qui parle encore


LE

MOUVEMENT ARTISTIQUE A L'ÉTRANGER

de la Câlineuse?) Ce que je sais de l'enfance, des études

et du développement de M. Schnackenberg prouve à quel point certaines vocations doivent faire croire aux plus bizarres prédestinations dans des milieux traditionnels contradictoires. Voici un adolescent de seize ans, très bien élevé, qui n'est pas encore sorti de son Hanovre natal et dont les premiers dessins déjà montrent tout le Schnackenberg d'aujourd'hui qui, flèche lancée on ne sait d'où, ne déviera plus de sa ligne fatale en dépit des bons soins de maîtres tels et aussi contradictoires que MM. Knirr et Franz Stuck. Aquarelliste — toujours des aquarelles très grandes aux proportions d'affiches de belle taille —, M. Schnackenberg procède avec une aisance fière et tranquille qui assortit des verts et des jaunes illicites jusqu'ici, sembla-t-il, car on ne les trouve chez personne avant lui, au profit de visions électriques de créatures fantasques, parées et artificielles comme des oiseaux rares devenus chapeaux, fardées et peintes plus que des orientales, chanteuses de variétés, mannequins de couturiers lançant des modes excentriques, ou hétaïres dont le vice s'est frotté à l'esthétique du ballet russe, mais toutes associant à des idées de lieux de débauche cette même angoisse, cette détresse interne et profonde,

qui sont peut-être le suprême piment, de ces créatures, frelatées. Oh! les yeux de certains portraits de divettes de beuglant! C'est pourquoi je pense encore au livre, pourtant d'un degré plus bas dans l'échelle du pire, de Francis Carco; Mais M. Schnackenberg, lui, tire de ce monde-là exactement ce qu'un esthète très grand coloriste et amateur de silhouettes décoratives y peut trouver de satisfaisant au raffinement de son oeil. II s'agit d'un artiste rare qui tantôt voit autrement ce que très peu du reste avaient vu avant lui, tantôt découvre, tout juste dans un milieu où l'on croyait que toutes les découvertes fussent depuis longtemps faites. Ces aquarelles typiques, lavées légèrement par savantes dilutionssuperposées,avec réserves décisives pour un ou deux tons acres posés du premier coup et dont la vivacité injecte l'oeil tout d'abord avec le piquant acide du suc de l'écorce d'orange, sont des merveilles de probité technique... Puissent-elles conserver toute leur fraîcheur première! Que l'artiste prenne bien garde à ses papiers; que les acquéreurs prennent bien garde à la lumière et aux réfractions du verre, ce qu'il y a de plus dangereux au monde, même pour un tableau à l'huile! En trois ans l'image de la fenêtre reflétée est imprimée sur le meilleur papier. WILLIAM RITTER.

ANGLETERRE A

une bien longue attente, les nouvelles galeries du « British Muséum » viennent enfin d'ouvrir leurs portes au public. Les fanatiques d'art chinois, et ils sont nombreux à Londres, y verront avec joie la somptueuse collection formée au prix de combien d'efforts, par Sir Marc Aurel Stein, sous les auspices du gouvernement de l'Inde et de l'administration du «British Muséum». Je ne ferai pas ici l'historique de son voyage; il me suffira de rappeler que la première expédition s'effectua de 1900 à 1901 etque SirStein réussit à exhumer du sable des vastes déserts du Turkestan, d'inappréciables reliques d'une civilisation aussi ancienne que magnifique, qui paraissentdériver directement de l'Art hindou. Ce sont des fresques, des statues, des peintures et surtout de merveilleux manuscrits en sanscrit, thibétain, chinois et autres dialectes locaux inconnus aujourd'hui, traitant presque tous des rites bouddhiques. Enhardi par ce premier succès, l'archéologue entreprit, en 1906, une nouvelle expédition sur une plus grande échelle ; il en a lui-même publié le récit sous le titre : « Ruins of Désert Cathay ». Et grâce à son habileté et à la haute intelligence qu'il a des ouvrages de l'Orient, nous voici en présence d'une collection qui peut être considérée comme un ensemble vraiment complet de l'art chinois. Ce qui surprend, à l'examen attentif des peintures, c'est que les plus archaïques d'entre elles semblent avoir échappé à l'influence hindoue. La révélation de l'art bouddhique de l'Inde et du centre de l'Asie a donc transformé celui de la Chine. Toutefois, si l'artiste a accepté des formes étrangères, il les a assimilées plutôt que copiées; l'exemple en est frappant dans nombre de peintures, qui montrent

**

PKÈS

clairement comment le puissant génie céleste a absorbé et soumis à ses propres besoins, des éléments délibérément empruntés à l'Inde. Mais à côté de ces oeuvres qui datent de la grande période d art bouddhique, il en est d'autres où les très anciennes traditions des petites écoles provinciales semblent se révéler et où les caractères chinois sont nettement apparents. Ceci démontre que l'art de la Chine était déjà fortement constitué quand le Bouddhisme apparut dans ce pays. Quoiqu'il en soit, c'est une vraie joie pour les yeux, que le spectacle de ces étonnantes compositions où l'or et le rouge adoptent les nuances les plus savoureuses et les plus douces. Ce ne sont qu'enchevêtrements fabuleux de tons, de formes et de valeurs et sur ces fonds fastueux la figure du Dieu apparaît bouffie, sereine et silencieuse, au milieu de ce tumulte décoratif. Dans la salle supérieure, les Japonais apparaissent bien grêles et creux à côté de leurs truculents ancêtres. Leurs paravents sont néanmoins délicieux d'aspect et étonnants d'imagination et de verve décorative ; et soudain voilà que finit l'art oriental. La seconde partie de la salle est consacrée à une exposition de gravures. Toutes les écoles y sont représentées par de magnifiques spécimens : Durer, Mantegna, Rembrandt, Vinci s'y coudoient et l'on arrive jusqu'aux modernes et aux contemporains, distrait çà et là par un crayon de Gainsborough, une sepia de Poussin ou de Géricault, une sanguine de Carrache, de Sarto bu de Fra Bartoloméo. Je m'explique maintenant la raison de ce que j'appelais naguère : les lenteurs administratives.Quel travail fabuleux a du être en effet une classification aussi parfaite de tant P.-E. RIXENS. de belles choses.

AUTRICHE HONGRIE =

T'ARCHIDUC LOUIS SALVATOR continue .son

exploration sys*"* tématique de l'île de Majorque en quelques-uns de ces

beaux livres anonymes dont il est coutumier et qui rendent attentives les personnes privilégiées auxquelles il les fait distribuer, aux documents historiques, aux trésors d'art et

aux débris archéologiques des sites dont il entreprend la monographie. 11 s'agit de Porto Pi, cette fois. Plusieurs petites îles et ports délaissés de l'Adriatique et de la Méditerranée ont déjà bénéficié de son attention, et il y a dépensé des trésors d'érudition. Souhaitons quelque jour à

247


L'ART ET LES ARTISTES ces beaux et généreux travaux des éditions abordables au grand public. Il y a à Budapest une société qui s'appelle Kéve (la Gerbe). Je n'étonnerai personne en déclarant qu'il s'y fait aujourd'hui la meilleure peinture de Hongrie. Ce n'est pas pour rien qu'un groupement artistique rassemble des personnalités-telles que le paysagiste et portraitiste, dans le plein air aveuglant du lac Balaton ou dans les reflets d'un intérieur fenêtres ouvertes, Franz Szablya Frischauf (un architecte, s.v.p.); qu'une statuaire telle que Mm,KoeveshaziKalmar, et surtout qu'un compositeur de portraits noblement sentis et exprimés avec une souveraine simplicité, de la valeur de M" Ernestine Lohwag. Il se pourrait que le meilleur peintre et le meilleur sculpteur de la Hongrie fussent aujourd'hui deux femmes. L'une a le sens de ce qu'on pourrait appeler le monumental-intime et, à la fois, des dons de coloriste affirmés en des oeuvres dont la fraîcheur de primesaut — préparée, il est vrai, par combien d'études — assurent aux bâtonnets de couleurs Raffaëlli quelques-uns de leurs plus beaux triomphes. L'autre a eu, dès l'enfance, un tel sens de la plasticité au bout des doigts, du rythme secret, de la ressemblance du mouvement aussi bien que de la ressemblance du caractère, qu'il la faut compter parmi les artistes rares et singuliers de notre temps. Le plus extrême modernisme, le plus raffiné aussi, atteint ici à je ne sais quelle nudité simplificatrice, à une sorte d'archaïsme de grand style qui fait de chaque statuette, avant tout, un mouvement servi par de belles lignes et une silhouette imprévue dont vous chercheriez en vain l'analogue dans vos souvenirs des musées et des expositions. Puis il y a les deux frères Eugen et Zoltan Remsey et l'embarras éprouvé devant leurs oeuvres est déjà une suffisante garantie d'originalité. Vous souvenez-vous de la série des Figures au naturel tant des vestements que des postures des Gardes françaises du Roy très chrétien, d'Abraham Bosse, ou du Capitan, de Callot, aux Offices; il faudrait se souvenir encore des couleurs ternes et un peu rance des figures d'anciens jeux de cartes, tels que mon enfance en a vus de hongrois. Et maintenant, imaginez des mineurs de Nagy Banya, des mendiants ruthènes, des orpailleurs roumains de Transylvanie, des idiots de grandes routes et de foires, isolés, grandeur nature, sous un ciel blanc ou gris, en avant d'un paysage en trois lignes onduleuses, morne et nu. C'est terrible et, à la longue, impres-

sionnant au possible. On se souvient des Huns et des Ogres

et des Koumaus. Ce sont là figures de campagnes reculées et sauvages, dernier lien par quoi la Hongrie moderne se rattache à la horde primitive. Et après la première minute d'effarement, on en arrive à goûter ces extraordinaires apparitions médiévales, presque invraisemblables dans la vie d'aujourd'hui.

appartient à cette école de paysagistes qui, justement, s'était installée à Nagy Banya, pays minier au bord du plateau de Transylvanie; c'est un bon et solide peintre, très sobre. Janos Goeroencser Gundel est mort le i3 juin igoS. Ses tableaux souvent sont trop un instantané porté sur la toile tel quel. Mais comme c'est bien la lumière et l'été hongrois! Voyez le travailleur en M. Auguste von Benkhard

le champ de maïs, ou la tzigane nue au bord de l'eau ! Quant à la toile intitulée Conte, je crois

gaiyas, torse nu, dans

qu'il est difficile de citer un exemple mieux caractérisé du fantastique, auquel parfois le plus strict réalisme sait atteindre. Un blanc gaillard de la campagne, quelque reine Thor de la puszta, s'il en est, demeure pile au milieu des filles aux larges jupes de là-bas, telle une quille au milieu de toupies. C'est sous un ciel triste et bas, l'horizon très haut. Et voici que s'en dégage une sorte d'inexprimable terreur à la Maeterlinck. On voit de ces choses dans les rêves, et c'en est l'atmosphère. M..Alexander Muhits rend bien la vie populaire, sobrement encore : son cabaret, le paysan madyar endormi à la table verte, sous le cône lumineux de la mauvaise lampe à pétrole, est une grande chose. Ses projets de vitraux d'appartement en sont de jolies, qui ont raison de contribuer à la résurrection d'un art charmant. Il faut regretter M"' Ilona Mate, morte également en 1908, car en elle aussi s'éveillait une artiste sachant voir et peindre simple. C'est la marque du groupe. M. Frida Konstantin recherche la qualité matérielle avant tout. Au contraire, le très intellectuel M. Julius Tichy, décorateur du livre à l'anglaise, M. Josef Szoeri, qui excelle dans la notation brève de scènes de la rue, et M. Robert Lénard, habile aquafortiste dans la donnée Cameron-Pennel, représentent à Kéve l'art graphique de façon plus qu'honorable. Mais une mention toute spéciale est due aux dentelles serrées, selon des points nationaux, de M"' Elemer Komis de Tothvarad. Enfin il y a la plastique polychrome et la bijouterie de M. R. A. Zutt, recommandable comme médailleur. WILLIAM RITTER.

BELGIQUE TE salon des Beaux-Arts, le salon officiel, est annuel, *"* mais à tour de rôle les trois grandes villes belges : Bruxelles, Anvers et Liège lui donnent l'hospitalité. A Gand et à Anvers, c'est une société d'encouragement qui organise le « salon triennal » avec l'aide de l'Etat. .A Bruxelles, jusqu'à présent, une commission nommée par le ministre des Beaux-Arts se chargeait de ce soin ; et les artistes étaient appelés à élire un certain nombre de membres du jury. On vient de modifier tout cela. Depuis quelques années, la Société des Beaux-Arts organise annuellement, au prin-

temps, une exposition à peu près aussi importante que le salon triennal. L'Etat l'a chargée de participer à l'organisation de celui-ci avec la collaboration d'une commission et de jurys par lui désignés. Et le salon triennal se confond avec le salon de printemps. Il s'est ouvert en mai et il ne fermera ses portes qu'en

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novembre. Les décisions du jury ont soulevé beaucoup de protestations, et il y aura un salon des refusés. Le salon, tel qu'il est, a suscité quelque étonnement. II est très riche en étrangetés, en travaux sommaires, d'un impressionnisme violent. Et il compte peu d'oeuvres dénotant un grand effort, n'offre guère de révélation. On constate l'absence presque complète de composition. Il y a quelques bons portraits, quelques belles figures somptueusement et délicatement peints, comme le Portrait bleu de M. Svvyncop, Lily par M. Pinot, la Petite Dame 1840 de Léon Frédéric, le portrait d'Emile Verhaeren par Montald, la très pure Femme à l'éventail de M. Henri Van Haelen, les portraits de MM. Navez, Van Holder, Cluysenaar, G. M. Stevens, les nobles figures de M. Motte, dénotant une vision curieuse, comme les portraits de M. Smeers, de M. Sterekmans, la figure de M. de Kat, celle de M. de Smet, celle, largement peinte, de M. Van Clemput, celles


LE MOUVEMENT ARTISTIQUE A L'ÉTRANGER de M. Van de Woestyne, artiste tourmenté, savant et bizarre, ou ce portrait de Claus par lui-même, en plein air, dans la lumière aveuglante; il y a le nu souple et voluptueux de M. Gouweloos, le nu' lumineux de M. Van Zevenberghen, celui de M. Colin. La composition n'intervient que dans les pages tragiques, de couleur sourdement resplendissante de Laermans, dans la réunions des portraits des membres de Pour l'Art, grande toile pleine de vie, mais monochrome, de M. Lambert; dans la Kermesse grouillante et chatoyante de M. Jefferys, dans VEnfant, oeuvre sereine de M. Firmin Baes, dans l'oppressant Enterrement de pauvres gens de M. Servaes, dans Le Soir en Brabant, paysage plein d'expression occulte, de Beauck, dans Le Pays du charbon, réaliste et héroïque, de M. Paulus, dans les paysages romantiques de M. Binard, dans les chapelles et dans le vaste paysage de M. Delaunois; dans une curieuse et puissante fantaisie de M. Arthur Claes : L'Oiseau rare, dans une page d'expression confuse, mais savamment dessinée et peinte, étrangement attirante, de M. Le Corse : Les derniers Gardiens du sang de Dieu; enfin dans les ouvrages des jeunes concurrents

pour le prix Godecharles. Il y a de nombreux portraits de la famille royale : M. Richir a peint, en grand apparat, le roi et la reine ; M. Khnopff a donné du prince Léopold une effigie qui est une vision lointaine, élégante mais arbitraire; M. Van de Woestyne a dessiné, d'un crayon précis, aigu, la tête du roi, telle que la voit un regard qui synthétise et singularise ; M. Victor Rousseau a donné du roi et de la reine des bustes décoratifs, M. Paul Dubois une statue gracieuse et souple du prince Léopold. Je ne puis songer à étudier ici, par le détail, ce salon en

lequel se manifestent des tendances les plus opposées. Je dois me borner à signaler encore les marines épiques de M. Hens, les paysages de grand style de Verstraete, ceux de Heymans, de Camille Wollès, de de Saedeleer, de Taelemans, de Mathieu, de Thonet, dé Roidot, de Heintz, les lumineuses notations de Paerels, les intérieurs de Verhaeren, de René Janssens, de Thévenet. Il y a peu d'envois étrangers : du côté français, des oeuvres connues de Jacques Blanche, de Lucien Simon, de Cottet, et dans la section des dessins, de Maurice Denis, de Forain, de Cézanne, de Berton, Steinlen, Willette, Millard, Lepère, Veber, Lunois. Quelques allemands : Von Stuck, Unger et Samberger, ce dernier avec des portraits intenses dans la manière de Lenbach ; un Walter Crâne : Les quatre Saisons, un Austen Brown superficiel: La petite Danseuse; un mince portrait de Guillaume II par Laszlo. Rodin a envoyé son Homme qui marche, Bartholomé la tête de La Gloire du monument J.-J. Rousseau ; Niederhausen Le Buste de Verlaine; M. Bourdelle plusieurs bronzes; M"* Cazin Le Buste du peintre Caxin. Parmi les sculpteurs belges, il faut mettre hors de pair M. Egide Rombaux qui expose un Buste de femme admirable d'allure et d'expression profonde, de forme palpitante, et citer les groupes de M. Marin, un Buste de jeune fille de M. d'Havelooze, Le Printemps de M. Paul Dubois, les envois de M. Puttemans, de M. Minne, de M. Desmarés, de M. Mascré; Le Caprice, frémissant de jeunesse, de M. Alfred Courtens ; une Nymphe, d'une expression fraîche, de M. René De Winne, les héroïques études d'animaux de M. Gaspar, une Prométhée de M. Huygelen. On prépare une importante section d'art décoratif qui G. V. Z. doit s'ouvrir en juin.

ESPAGNE récemment commémoré, par des fêtes à la fois *-* artistiques et littéraires, le troisième centenaire de Doménico Théotocopouli, le « Gréco », au foyer même où brilla son génie, Tolède, dont le nom est devenu inséparable du sien. Après un service religieux célébré au couvent de Santo Domingo el Antiguo (où il fut, dit-on, inhumé) selon le rite et avec la musique du xvi' siècle, une séance académique a été tenue sous la présidence de l'inspecteur des Beaux-Arts, M. Poggio, pour la lecture de plusieurs études biographiques ou critiques sur le Gréco, notamment la rencontre et les rapports du maître avec le poète Gongora, qui lui dédia un sonnet; sur l'influence du Gréco dans la peinture espagnole, sa représentation de la femme, et enfin un discours du comte de Cedillo, membre de l'Académie d'histoire sur le mysticisme du peintre témoigné par la proportion des sujets religieux (36i) aux portraits (53) dans son oeuvre. De solennelles funérailles dans la cathédrale, en présence du Nonce, une procession civique où figuraient toutes les autorités et le secrétaire de la Légation de Grèce et qu'escortaientles élèves de l'Ecole d'infanterie et l'inauguration du monument évocateur dans sa simplicité, dressé à la mémoire du Gréco près de sa maison et son musée si parfaitement aménagé par le marquis de la Véga Inclan ; enfin une fête littéraire où furent lus d'autres travaux, prononcés de nouveaux discours et représenté par les deux grands artistes espagnols M"' Guerrero et Diaz de Mendoza un à-propos du poète Marquina qui met en scène sainte Thérèse et le couvent de Santo Domingo, ont complété le programme de ces cérémoniesauxquelles assistaient aussi vingt délégués français de l'Association de l'Art à l'École.

T' ESPAGNE

a

cette occasion, quelques écrivains, notamment un critique portugais, se sont demandés si l'Espagne et Tolède étaient bien en droit de revendiquer comme leur le maître crétois, disciple de l'École vénitienne, qui, prétendaient-ils et n'en déplût à M. Barrés, se serait trouvé bien plutôt «déraciné » qu'exalté dans cet âpre milieu castillan. Mais sans examiner, comme l'académicien M. Ramirèz de Arellano, si Théotocopouli ne fut pas le descendant de quelque Tolédan expulsé par le Khalife Abderraman et établi en Crète, atavisme qui justifierait à la fois sa prédilection pour Tolède et la revendication par l'Espagne du Gréco comme une gloire propre, les analyses et les déductions les plus savantes ne sauraient prévaloir contre cette association spontanée qui s'impose entre l'oeuvre du grand peintre et la ville dans l'ambiance de laquelle elle a surgi de telle sorte que l'une et l'autre nous semblent mutuellement se refléter. Ce printemps a été peu fécond en expositions particulières à Madrid. Par contre, à Barcelone, on peut signaler celles des dessins à la plume et au crayon de Pedro Inglada, animalier d'une virtuosité digne des Japonais, et des tableaux et pastels de Gustavo de Maeztu, d'une allure décorative, mais un peu trop inspirés tantôt des maîtres anciens, Velasquez ou Goya, tantôt des contemporains, Zuloaga ou les frères Zubiaurre. L'exposition internationale des BeauxArts annoncée à Madrid pour le mois d'octobre et à laquelle devaient être conviés la France, le Portugal et les Républiques hispano-américaines a été ajournée à la demande des principaux exposants. A Séville, les peintres locaux ont organisé un petit salon, où se détachent les envois de l'artiste réputé M. Gonzalo

249

A


L'ART ET LES ARTISTES Bilbao, notamment un portrait de sa soeur, d'une belle

et Le Balancier) dans leur transfert du Palais Royal au musée de l'Escurial en 1869. Il avait fait depuis partie, comme on sait, de la collection Nemes, et, lors de sa vente à Paris, l'ambassadeur d'Espagne ayant mis opposition à celle des Gigantillas, le baron de Hertzog, son acquéreur, en fit don au roi Alphonse XIII, qui l'a cédé lui-même au J. CAUSSE. Prado.

facture.

Depuis quelques jours la collection des cartons de tapisseries de Goya, au musée du Prado, s'est enrichiedu tableau dit Las Gigantillas (enfants juchés les uns sur le dos des autres), peint en 1798 et qui avait disparu avec quatre autres (Lz Chanteur, Les Enfants au charriot, Le Médecin

ETATS-UNIS grande, mais ses citoyens possèdent énormément d'énergie II y a douze ans qu'une centaine de personnes se décidèrent à donner chacun dix dollars par an pour commencer un musée. Ils louèrent une maison particulière au milieu de la ville; là, avec peu de chose mais beaucoup d'enthousiasme, ils commencèrentleur musée! Tous les jours il y avait des conférences pour expliquer les oeuvres d'art aux enfants des écoles, parce qu'on comprenaitqu'il faut gagner l'intérêt de la jeunesse pour assurer l'avenir du musée. Dans les grandes fabriques, à midi, l'heure du repos, on y faisait également des conférences populaires sur l'art pour les ouvriers. Les employés de tous les magasins étaient invités à venir le soir au musée, où ils pouvaient avoir des réceptions musicales ou faire des conférences eux-mêmes. Bientôt, les artistes de Toledos'empressèrent à venir donner gratis des leçons aux jeunes gens. Ensuite, il y eut des concerts magnifiques, aussi gratis. Mais, chose plus significative, les enfants de toutes les écoles organisèrent là des expositions, avec un succès éclatant, de leurtravail manuel. Peu à peu, ce musée est devenu' la maison centrale de la ville, à laquelle les riches et les pauvres, les vieux comme les jeunes se sont passionnément intéressés, parce que c'était leur musée. De temps à autre, on a bâti de nouvelles salles. Malgré cela, il n'y a pas eu assez de place. Finalement,le président de l'association, M. Libbey, a offert de contribuer pour deux cent cinquante mille francs à l'effet de faire construire un édifice digne de l'art, à la condition que les citoyens voudraient y contribuer pour la même somme. Le comité a fait appel à tous. Les enfants y contribuèrent avec des sous, on fit la quête dans les églises, les magasins, les fabriques, partout. Et voilà ! Quinze jours ne s'étaient pas écoulés qu'on avait reçu les autres deux cent cinquante mille francs ! M. Libbey, commerçant très riche, touché de la générosité des ouvriers, des petits employés, doubla son cadeau et donna cinq cent mille francs, ainsi qu'un beau terrain sur lequel fut érigé le magnifique édifice The Toledo Art Muséum. Tout ça en moins de dix ans! Mais ce ne sont pas seulement les musées qui augmentent chez nous. Partout s'accroissent les manifestations artistiques et les sociétés d'art se multiplient. A New-York The Municipal Art Society a tout récemment entrepris les décorations d'une nouvelle école publique ; à Washington coûte très cher ! Il est bien difficile pour un Français de comprendre qu'il The Home Making Club a meublé un appartement pour The Associated Charities — un endroit où les pauvres y a des villes chez nous de deux ou trois cent mille habitants qui ne possèdent pas un musée d'art. Mais, comme viennent recevoir, non seulement des aumônes, mais aussi notre gouvernement ne s'occupe pas de ces choses, il faut des conseils et tout ce dont ils peuvent avoir besoin. Là, que les citoyens donnent tout l'argent pour les établir. pendant que les mères de famille attendent leur tcur, elles Généralement, on commence par organiser une société des peuvent étudier cet ameublement bien choisi, de très bon Beaux-Arts où il y a des conférences pour éveiller le sens goût et à la portée des bourses les plus modestes. Il y a du beau chez le peuple. Après quelques mois, des branch toujours quelqu'un pour répondre à leurs questions et societies se forment ; des « Business Men's Clubs », des donner tous les renseignements nécessaires sur les prix,etc. Beaucoup de ces pauvres femmesen ont profité pourarranger « Women's Clubs », même des clubs d'écoliers. Tous ces clubs récoltent l'argent. Voilà à quels procédés beaucoup leurs appartements d'après ces modèles. de nos musées d'art doivent leur existence. Prenez, comme Chaque petite ville, aux États-Unis,possède son Women's exemple, le musée de Toledo (Ohio). Cette ville n'est pas très Club. Il y a des milliers de ces clubs avec des millions de

nos expositions des Beaux-Arts s'organi* sent pendant la saison d'hiver. Elles commencent, en général, au mois de novembre et se terminent au mois d'avril avec l'ouverture du grand Salon international de l'Institut Carnegie à Pittsburg. C'est la seule exposition annuelle qui invite tous les peintres du monde à exposeret qui paye toutes les dépenses des artistes. Seulement, il est bien difficile à ces artistes de faire accepter leurs tableaux. II n'y a jamais plus de trois à quatre cents toiles reçues. Naturellement, c'est une des plus intéressantes de toutes nos expositions et qui attire le plus l'attention. Le clou de ce Salon est toujours le one man rétrospective exhibit. L'année passée, c'était Lucien Simon qui avait été choisi par le Comité et qui nous a envoyé des chefs-d'oeuvre splendides. Cette année, Paul Dougherty a eu l'honneur d'être invité. Peintre de la mer bien connu, même en France, il est aussi habile en peignant nos grandes montagnes, et ses vingt-six tableaux, partagés entre ces deux sujets, reçoivent les mêmes éloges du public. Il y a trois grands prix offerts par M. Carnegie et adjugés par le jury aux plus forts parmi les autres exposants. Le premier, une médaille d'or avec sept mille cinq cents francs, vient d'être accordé à Edward Redfield, le second, qui porte cinq mille francs, àJackLonJon (un Anglais), et la troisième médaille, avec deux mille cinq cents francs, à George Bellows. Jusqu'à présent, tous les t ibleaux venant d'Europe étaient retournés à la fermeture de l'exposition. Mais cette année The American Fédération of Arts a obtenu la permission de choisir une cinquantaine de tableaux parmi les meilleures toiles exposées, pour les transporter de ville en ville comme exposition ambulante. C'est-à-dire que cette association a fait un arrangementavec les villes qui n'ont pas leurs Salons particuliers pour leur envoyer, de temps en temps, des petites expositions toutes préparées. Cela a si bien réussi qu'il n'est pas possible à présent pour la Fédération de satisfaire à toutes les demandes. Il y a, actuellement, vingtdeux de ces expositions en route. Elles sont très recherchées dans l'Ouest, surtout à Denver, San-Francisco et Seattle. Il faut que ces villes possèdent une véritable soif du Beau, autrement elles ne voudraient pas dépenser autant d'argent. Défrayer toutes les dépenses de ces longs voyages TJRESQUE toutes

250


LE MOUVEMENT ARTISTIQUE A L'ÉTRANGER membres.Aujourd'hui, ils se sont associés en une fédération générale; ainsi, leurs activités sont mieux dirigées et leur influence est immense, même dans la politique. Ces femmes se passionnent pour la beauté civique, elles se mettent à l'oeuvre pour l'embellissement de leurs villes avec un enthousiasme splendide. Comme l'a dit M. d'Estournelles de Constant, dans son admirable livre sur notre pays : Le City Planning,* l'art de construire les villes, marche de pair avec le progrès de toutes choses ». Chacun s'aperçoitqu'il ne peut s'intéresser à sa maison et se désintéresser de la rue

de la cité. On dit couramment : « la beauté d'une ville est créatrice de prospérité et de paix sociale ». Mais la ville la plus belle du monde perd son charme si elle est sale. J'ai vu quarante mille enfants, filles et garçons, défiler dans les rues de Washington, arborant ces inscriptions : « Nous voulons des rues propres ! » tandis qu'à l'école les élèves prêtent des serments : « je jure de ne détruire aucun arbre, aucun massif, aucun oiseau!» La religion de la beauté entre dans les moeurs de l'Amérique. ANNA SEATON SCHMIDT.

ROU MANIE TA PEINTURE

ROUMAINE

(I). — Nicolas Grigoresco. — A

** Constantin Lecca, Carol Szathmari,Theodor Aiman vin-

rent bientôt s'adjoindre Mihaïl Dan (1840-1883), Sava Hentia (184S-1904I et George Tataresco (1818-189-)). Unissant leurs efforts, et mus par le plus louable sentiment, tous ces peintres n'eurent qu'un idéal : doter leur pays de l'art pictural qui lui manquait. Si « l'âme roumaine » ne vit pas encore entièrement dans les belles toiles qu'ils ont laissées et si leur oeuvre ne s'est pas dégagée de l'influence des écoles occidentales, il faut leur reconnaître gré d'avoir entretenu le feu qui couvait sous la cendre et qui devait bientôt répandre la plus rayonnante des lumières. 11 appartenait à leur compatriote et comtemporain Nicolas Grigoresco de faire briller cette lumière. Le premier, il posa les assises de l'art pictural roumain et mérita le titre de « peintre national ». Bien plus, initiateur et créateur de l'école rêvée, en son oeuvre palpite à tel point l'âme roumaine, qu'aujourd'hui encore, parmi la phalange artistique de son pays, son nom brille d'un éclat qui n'a pas été surpassé. Il reste, non seulement le plus grand peintre roumain, mais un des meilleurs peintres du siècle dernier, car il a su, avec des lignes et de la couleur, traduire les aspirations de son peuple et « parler la langue » de sa race. Nicolas Grigoresco naquit en i838 à Vacareshti de Restoaca — ancienne Pitarou — dans le district de Dimbrovitza (Roumanie). Son père était un pauvre cultivateur. C'est peut-être à cette naissance obscure, dans un petit village, loin du bruit des grandes villes, que l'on doit l'amour profond de la Nature qui se trahira plus tard dans l'oeuvre du peintre. Ses premières années se passèrent aux champs, dans l'intimité de cette aima mater qui est la terre, devant les cieux infinis et les horizons sans bornes, en face de ces visions d'immensité qui font naître au coeur des enfants-artistes les rêveries imprécises dont ils feront, devenus hommes, l'idéal de leur vie. Tel fut le cas de

Grigoresco. Et les belles, les fortes toiles exécutées plus tard à Barbizon et à Paris ne sont que l'extériorisation picturale de ses impressions d'enfance. A la mort du père, le petit Nicolas n'a que dix ans. La maisonnée — sans ressource aucune — composée de la mère et de sept enfants en bas âge, quitte le village natal et vient à Bucarest, où une vieille parente moins pauvre leur offre son coeur et sa maison. Le futur grand homme est placé comme apprenti chez un iconar ou peintre d'icônes, qui lui fait faire le ménage et broyer quelquefois les couleurs. Mais tout en balayant l'atelier et en berçant l'enfant du patron, le gosse observe, étudie, et après deux ans de cette existence, a l'intuition d'en savoir plus long que l'iconar. Il s'établit alors pour son compte. Ses frères et ses soeurs lui servent de premiers modèles,

et il multiplie les Madones, les Saint Basile et les Saint Déméter. Tous ceux qui l'approchent sont surpris de 11)

Cf. le n"

m

(juin

1914) de

son sérieux. Dés qu'une icône est achevée, il va lui-même par les rues et au marché faire offre de sa peinture. Et riches et pauvres achètent ces images dorées, d'un senti-

ment primitif exquis, d'une religiosité médiévale, peintes par d'innocentes mains. Et l'enfant, heureux, rentre au logis remettre à sa mère une part du produit de la vente et serrer l'autre part dans un coffret pour un voyage qu'il rêve de faire à Paris. Car Paris l'obsède, le hante déjà. A cette fin, il achète des livres, travaille, et, à force de volonté, apprend tout seul notre langue. Son renom de peintre d'icônes commence, toutefois, à se répandre. Mais cela ne suffit pas à son ambition de quatorze ans. Il voit plus grand, il aspire à plus haut. Il se met à étudier l'histoire de son pays, et aux premières pages elle lui offre un sujet dont il fait une vaste composition : Michel le Brave sauvant le drapeau. L'oeuvre est sincère, ardente, de beau mouvement. On en parle. Le prince Déméter Ghica la fait porter chez le prince régnant, Barbo Stirbey, qui la paie cent jaunets, — près de 1.200 francs. Cet honneur diffuse le nom de l'artiste. Il est alors appelé au monastère de Kaldaroushani, où, entre autres icônes, il peint, pour le baptistère, un remarquable Réservoir de Siloê ; à l'église de Zamfira, où on lui confie toutes les figures des saints de l'iconostase; au monastère de Néamtzou, où une Fuite en Egypte d'un art primitif parfait attire sur lui l'attention de la supérieure du couvent d'Agapia qui, moyennant 3.ooo ducats, le charge de toutes les peintures murales du monastère. C'est à Agapia, certes, dont la décoration se termine en 1861, que se trouve l'oeuvre religieuse la plus haute et la plus significative de la première manière du peintre, cette manière qui le rattache aux maîtres de la Renaissance et dont les joyaux sont le Saint Georges, de si martiale allure, le Saint Biaise, de si divin détachement, et cette Glorification de la Vierge, qui semble être une prière sortie de sa palette. Dans une prochaine chronique, nous étudierons la seconde manière du peintre et l'influence heureuse qu'a eue sur l'art roumain le séjour de l'artiste en France. Tous ceux qui s'intéressent à la peinture liront avec un profit réel la belle étude écrite sur Grigoresco par son ami, admirateur et compatriote M. A. Vlahoutza. En des pages d'une très intéressante et très précise documentation, aussi émues que sincères, le critique d'art fait vivre sous nos yeux la vie et l'oeuvre de l'artiste. Cette étude forme un superbe volume orné de plus de 25o magnifiques reproductions des toiles de l'artiste. L'ouvrage a été édité par les soins et aux frais du Ministère de l'Instruction publique roumain. C'est comme un monument que la nation a voulu élever à la mémoire d'un de ses enfants les plus glorieux. Cela est beau, très beau, et fait grand honneur tant à l'artiste disparu qu'au gouvernement qui, pieusement, a pris cette très heureuse initiative. A.

L'Art et les Artistes.

25l

DE

MILO.


ECHOS DES ARTS Nécrologie. C'est avec le plus profond regret que nous apprenons la mort de M. Charles Giron, le portraitiste et paysagiste genevois bien connu qui occupait un des premiers rangs dans la peinture contemporaine de son pays et qui fut, pendant de longues années, le correspondant attitré de L'Art et les Artistes pour la Suisse. Nos lecteurs se rappellent ses chroniques aussi consciencieuses que documentées qui faisaient le plus grand honneur au critique d'art dont se doublait le peintre. Né à Genève en i85o, Charles Giron vint très jeune à Paris où il suivit le cours de peinture d'A. Cabanel. Plus tard il exposa à Vienne et à Dresde qui lui firent un éclatant succès et participa à nos expositions par de discrets envois : car nul n'était moins arriviste que lui. Parmi ses meilleures toiles, citons : Les Vieux, Paysans et Paysage ; La Fête des lutteurs et Le Modèle qui se trouvent toutes deux au Musée de Berne ; Jeunes filles de Wallis allant à l'Église, qui appartient au Musée de Bàle ; L'Éducation de Bacchus, au Musée Rath de Genève; La Nourrice ; Maison ancienne, et ce merveilleux Lever de soleil (Cime de l'Est de la Dent du Midi). Mais c'est surtout dans le portrait que Charles Giron s'était acquis une haute réputation. Le nombre d'oeuvres qu'il laisse dans ce genre est considérable. Mentionnons entr'autres ceux de J.-J. Paderewski, de Bartholomé, de Hyacinthe Loyson et surtout le si beau, si vivant Portrait de Famille, publié par notre revue, ainsi, d'ailleurs, que la plus grande partie des peintures dont nbus parlons plus haut. «Ce qui frappe d'abord en lui», écrivait M. Camille Mauclair, dans l'étude qu'il lui consacrait à cette place même, «c'est la sûreté, la sincérité, et l'étendue de son savoir. La sûreté, car voici des têtes construites de main de maître, des mains admirables dans leur vivant dessin, des étoffes restituées en leur matière propre avec une fidélité intelligente, des valeurs toujours justes et fortes, un sens très grand de la composition harmonieuse. La sincérité, car tout cela est obtenu par l'amoureuse analyse de la vie, le loisir patient et intense de rendre complètement et de pénétrer j usqu'à l'âme des choses à traversla minutieuse transcription de leur beauté formelle. L'étendue, enfin, car M. Charles Giron peint la chair, les vêtements, les eaux, les bois, les glaciers, les êtres élégants et les êtres frustes, et le tout dans son caractère intime. » C'est en février igi3 que l'artiste fut atteint du mal implacable quiledevaitemporter, malgré les soins affectueux qui lui furent incessamment prodigués. Nous adressons ici à sa veuve et à ses enfants éplorés nos condoléances les plus émues pour la perte irréparable qu'ils viennent de faire, perte qui prive, en même temps, la Suisse d'un de ses plus sincères et brillants artistes et notre revue d'un de ses collaborateurs les plus dévoués et les plus affectionnés.

Inaugurations.

JS

La collection Camondo au Louvre.— Le Louvre s'enrichit d'une nouvelle collection dont les tableaux sont, en grande partie, d'artistes encore vivants; aussi la Galerie Camondo forme-t-elle une sorte d'ilot dans le Louvre, où le public pourra admirer des oeuvres maîtresses de peintres dont les noms figurent constamment dans la presse accollés à des

enchères sensationnelles. En entrant, au second étage du Pavillon Mollieu, trois

salles contiennent des chefs-d'oeuvre — le mot n'est pas trop fort — de MANET, DEGAS, MONET et SISLEY. Le Fifre et Lola de Valence du premier sont les dignes pendants du Bon Bock ; quelle merveille de forme, de couleur et de matière dans ces deux oeuvres de l'artiste si profondément peintre que fut MANET. Certes, ces deux toiles se tiennent superbement à côté de leurs célèbres voisines. DEGAS figure en maître avec une série d'oeuvres permettant d'apprécier les différentes formes de son énorme talent. Toute l'oeuvre de MONET est représentée, depuis Argenleuil jusqu'aux Nymphéas en passant par Vetheuil et les Cathédrales. Que beaucoup aillentapprendre à faire oeuvre de maître en contemplant Le Quai d'Argenteuil et le Paysage de neige. SISLEY fait frissonner les arbres et remuer les eaux bourbeuses dans les ambiances blondes créées par les ciels

suburbains.

JONGKIND,hollandais parisianisé est là

avec toute une série

d'exquises aquarellesdont l'apparente liberté d'allure dissimule la sûreté d'oeil et de main. Deux salles formant le cadre nécessaire, contiennent des meubles merveilleux du xvm* siècle ainsi que des tapisseries de la même époque. Sur son socle trône la pendule, attribuée à Falconnet, de grâce si française. Par les soins du Conservateur du Louvre et de ses collaborateurs éclairés, qui ont su disposer si heureusement cette magnifique collection, les visiteurs pourront comprendre la joie qu'éprouvale généreuxdonateur à s'entourer de ces belles oeuvres et à s'en emplir les yeux.

Ventes du mois. Le clou de la saison aura été, sans conteste, la vente du marquis de Biron. Dans la grande salle de Georges Petit,

de quelque côté qu'on jetât les yeux, on avait l'impression très nette que chacun des objets collectionnés par l'homme de goût parfait qu'était le marquis de Biron avait une grande valeur d'art. Une série de dessins exquis dans des bordures de l'époque, une réunion de cadres, de bronzes d'ameublement et de meubles à faire pâmer d'aise les amateurs de notre xvm' siècle, étaient réunis là pour exciter les convoitises. Une Vue du Parc de Saint-Cloud d'HuBERT ROBERT, remarquable par sa tonalité et la qualité de ses verts a eu les honneurs de la journée avec une enchère de 5o.ooo francs. Du même Le Pont et Ruines de temple antique on fait 20.oooet 14.000fr.; l'esquissepeinte de THOMASLAWRENCE a été enlevée pour 46.000 francs. Trois FRAGONARD : Fête Galante, La Villa Négroni et L'Étable ont donné : 29.500, 24.000 et 13.700 francs. L'Esquissed'un plafond par SAINT-AUBIN a obtenu 26.900 francs, et une Bacchante par BOUCHER s'est vue adjugée à 23.5oo francs. Parmi les meubles, le grand bureau, par Garnier, a été adjugé 141.602 francs et un autre par Riesener 46.100 francs. Un meuble d'entre deux par Saunier, a été payé 5o.ooofrancs. Ce sont là les gros prix, car dans cette vente sensationnelle, les enchères ont presque toujours dépassé les demandes.

AKademia. Le 20 juin dernier a eu lieu l'inauguration A'Akademia,

la nouvelle académie polonaise fondée par le peintre Gustaw

252


ECHOS DES ARTS Gwozdecki, dont le grand désir est de créer, pour ses compatriotes participant au mouvement artistique français, un foyer national. Les plus distingués représentants de l'intellectualité polonaise assistaient à cette cérémonie. Le maître Emile Bourdelle, le sculpteur Dunikowski, Wladislaw Mickiewicz, le noble fils du grand poète; le peintre Axentowicz et de nombreux artistes applaudirent chaleureusement l'élégant discours que prononça M. Sieroszewski, dont l'aimable autorité permit la consécration à'Akademia. André Salmon, qui, au cours de la saison prochaine, fera une série de leçons, exprima le voeu que l'oeuvre de Gustaw Gwozdecki assure en Pologne le succès définitif

d'un art vraiment indépendant.

Nos chefs-d'oeuvre en péril. On s'est occupé dernièrement, au Congrès artistique international de Gand, du grave problème de la restauration des tableaux anciens. On s'est demandé si la mise en état de nos chefs-d'oeuvre les plus précieux est entourée de

toutes les garanties désirables.

En France, en Belgique et en Italie, on a conservé jusqu'ici les procédés de restauration anciens, qui admettent l'emploi de matières putrescibles et hygroscopiques, c'està-dire influencées par l'humidité de l'air. D'après notre collaborateur M. L. Maeterlinck, conservateur du musée de Gand et rapporteur de la question, « il y aurait lieu d'adopter, avec certains perfectionnements, les méthodes scientifiques en usage en Allemagne et en Hollande. » Ces procédés sont connus, ils ont été approuvés par les plus grands chimistes de ces deux pays. 11 s'agit de matières imputrescibles et antihygrométriques; d'un mélange de cire, de résine, de copahu, de thérébentine de Venise, que l'on fait^ pénétrer, presque à chaud, par la surface des peintures qu'il s'agit de conserver. Les tableaux ainsi traités deviennent imperméables à l'eau*, on bouche, de cette façon, leurs crevasses et leurs craquelures, et ils sont mis pour longtemps, sinon pour toujours, à l'abri des dangers que leur font courir nos brusques changements de température et surtout les alternatives d'humidité et de sécheresse qui caractérisent l'atmosphère de nos climats dits tempérés. Ce procédé, qui sera, croit-il, admis par nos savants nationaux, a d'ailleurs fait ses preuves. II a été employé avec de grands succès depuis plus de cinquante ans par nos voisins du Nord et de l'Est. On peut même dire qu'il a fait merveille depuis des milliers d'années, puisque c'est grâce à ces matières que les anciens Egyptiens sont parvenus à conserver jusqu'à nos jours leurs momies! « Il y a donc lieu de croire qu'un moyen de conservation presque indéfini des peintures existe. Mais cela ne suffit pas. Il faut encore savoir jusqu'à quel point il faut « régénérer » les couleurs et les nettoyer. Des artistes, des esthètes d'un goût sûr, en les employant, arriveront facilement à des restaurations miraculeuses. « Grâce à eux, on en arrivera surtout à éviter des fautes de goût, des nettoyages excessifs, des surpeints maladroits, dont on a fait état pour combattre des modes de restauration et de conservation, bons en soi et qui, seuls, sont conformes aux progrès de la science moderne. » Espérons qu'au prochain « congrès artistique international », on aura enfin trouvé et admis la formule qui nous donnera toute garantie pour la conservation indéfinie de nos plus purs chefs-d'oeuvre I

Revues étrangères. Staryé Gody (années révolues). — Revue mensuelle d'art

ancien, paraissantle i5-28 de chaque mois'. — 1914, huitième année. Le texte de Staryé Gody étant rédigé en russe, tous les titres sont munis de traductions en français. Prix d'abonnement pour l'étranger: 40 francs par an. On s'abonne chez tous les libraires de Saint-Pétersbourg et au bureau de la rédaction (10, Rynotchnaïa). P. P. de Weiner, directeur-fondateur. La Bibliophilia. — Fondée en 1899. Revue mensuelle richement illustrée. — Abonnement d'un an : Italie, 25 francs; étranger (Union postale), 3o francs. L'année va d'avril à mars. — Direction, rédaction et administration : Librairie ancienne : Léo S. Olschki, Florence.

Magyar iparmuves^et, L'Art décoratif hongrois, organe

officiel du Musée et de l'Ecole des Arts décoratifs et de la

Société hongroise des Arts décoratifs. Paraît dix fois par an. Prix de l'abonnementannuel : pour la Hongrie, 22 couronnes ; pour les pays de l'Union postale, 24 couronnes. — Rédaction et administration : Budapest, IX, Ullol-ut, 33-37.

253

je Nuova Antologia. — Revue italienne de sciences, lettres, politique et beaux-arts. Parait à Rome le 1" et le 16 de chaque mois. Chaque numéro forme environ 203 pages. Directeur: Maggiorino Ferraris.— La Nuova Antologia est la plus ancienne et la plus importante Revue italienne. Ses articlesinédits sont signés par les plus éminentslittérateurs, sénateurs, députés et professeurs des Universités italiennes. Enrico Ferri, G. Finali, L. Luzzatti, Sydney Sonnino, P. Villari, sont parmi ses collaborateurs. La Nuova Antologia publie dans chaque numéro des romans inédits par F. Castelnuovo, Grazia Deledda, Matilde Serao, G. Verga, S. Farina, etc. — Abonnement (France et Union Postale) : Par an, 45 francs; par semestre, 23 francs. Piazza di Spagna, Rome (Italie).

Expositions.

JS

Une belle exposition des oeuvres de Debat-Ponsan, orgar nisée avec un soin pieux par la veuve du regretté artiste, a eu lieu dernièrement, dans l'atelier même du peintre. Cette exposition a été visitée par les nombreux amis et admirateurs de l'artiste.

BULLETIN DES EXPOSITIONS DÉPARTEMENTS BEAUVAIS. — Du 14 juin au 20 juillet : 15"'Exposition de la SOCIÉTÉ DES AMIS DES ARTS DE L'OISE (Peinture, sculp-

ture, architecture et art industriel.) CHARLEVILLE. — Du 28 juin au 26 juillet: i3"" EXPOSITION DES BEAUX-ARTS organisée par l'Union Artistique des Ardennes.

Hôtel de Ville de Valenciennes. — Du 6 septembre au 5 octobre : EXPOSITION DE PEINTURE, SCULPTURE, GRAVURE, ARCHITECTURE,ART DÉCORATIF organisée par la Société Valenciennoise des Arts. ÉTRANGER VENISE. — Du i5 avril au 3i octobre : EXPOSITION INTERVALENCIENNÊS,

NATIONALE DES BEAUX-ARTS.


BIBLIOGRAPHIE LIVRES D'ART La National Qallery, publiée en

2

volumes sous la

direction de M. ARMAND DAYOT, Inspecteur Général des Beaux-Arts. (Pierre Lafitte et C", éditeurs, 90, avenue des Champs-Elysées.) La National Gallery de Londres n'est peut-être pas l'un des plus vastes musées d'Europe, mais elle est à coup sûr l'un des plus intéressants. D'autres sont plus riches en tableaux, aucun ne présente une telle variété, une telle harmonieuse répartition dans les oeuvres de toutes les époques et de toutes les écoles. Si leur nombre n'est pas considérable, la sélection y parait irréprochable et chaque maître y est représenté par des toiles de première valeur. Cette richesse de la National Gallery s'est encore accrue par des dons particuliers très importants, et aujourd'hui c'est véritablement l'histoire de l'art de la peinture, toute entière, complète et admirablement classée que le visiteur retrouve en parcourant les vingt-cinq salles de ce magnifique musée. Ces deux magnifiques volumes renferment pour ainsi dire la fleur des chefs-d'oeuvre contenus dans la célèbre pinacothèque anglaise, sous l'aspect d'une centaine de planches en couleurs (hors-texte) dont chacune est accompagnée d'un savant commentaire.

Mary Cassât, par ACHILLE SEGARD. (Ollendorff, éditeur.)

La liste des études où l'oeuvre si intéressante de Mary Cassât est analysée et vantée s'allonge chaque jour, aussi bien en Amérique et en Angleterre qu'en France, mais il appartenait à M. Achille Segard, d'écrire le livre où apparaissentvraiment dans tout l'éclat de la vérité la figure de la grande artiste et la physionomie très détaillée de son oeuvre. Nous ne voulons pas dire que ce soit l'étude définitive, car fort heureusement Mary Cassât a toujours un joli brin de pinceau au bout du doigt et la terre n'est pas encore à la veille d'être privée de sa plus belle parure : les jeunes mères et les beaux enfants... Une rallonge à ce livre sera forcément nécessaire. Mais tel qu'il est, il apparaît comme l'étude la plus complète et, disons le mot, la plus vivante et la plus attachante qui ait été écrite sur l'artiste américaine. Les divisions de l'ouvrage indiquent assez la sérieuse méthode d'analyse de l'auteur et la forte présentation du sujet : Le choix du milieu, la culture européenne, l'éducation et l'hérédité, les disciplines françaises, le choix d'un ordre de sentiments, etc., etc. Et ces thèmes d'un aspect un peu abstrait, sont traités avec une précision, une clarté et une élégance de style de qualité rare. J'imagine que l'austère et laborieuse solitaire de MesnilThéribus a dû lire ce joli livre de grâce et de vérité avec une joie profonde. L'ouvrage de M. Achille Segard est orné d'une trentaine de planches hors-texte, et d'un portrait de

Rubinstein et Isadora Duncan, des mouvements de danse, des gestes et des attitudes de lutteurs... M. de Segonzaç, très classique d'ailleurs dans son art, possède le don merveilleux de capter les frissons les plus fugitifs de la vie dans le jet d'un trait rapide, mais sûr. J'ai tourné les pages de son album avec un plaisir infini.

J.-B. Carpeaux (1827-1876), par VICTOR MARGUERITTE.

(Paul lribe et C", éditeurs, 104, faubourg Saint-Honoré.) Cet ouvrage de très grand luxe est aussi un livre de solide et fructueuse documentation, et dans les deux chapitres qui le composent : La Vie de Carpeaux et l'Atelier du Maître, la brillante exaltation de la forme s'appuie sur une armature bien serrée de renseignements, très souvent inédits, puisés aux sources les plus sûres, et de faits les plus intéressants se rattachant à la carrière laborieuse et agitée de l'artiste. Quelques fines et précieuses reproductions d'après des oeuvres peu connues et cependant très caractéristiques du Maître, ornent et éclairent cette magnifique publication présentée avec le goût typographique le plus sûr. L'oeuvre est digne du sujet. Ce vrai livre d'art a été tiré à 400 exemplaires (Hollande), à 100 (Japon) et à 10 (Chine).

Alexandre Lunois, par

EDOUARD ANDRÉ.

(H. Floury,

éditeur.)

L'écrivain d'art avisé et consciencieux qu'est M. Edouard André a su convaincre, sans effort, le subtil éditeur qu'est M. Henri Floury, de publier pour la joie de ses nombreux clients, épris d'art moderne, un livre très documenté sur l'oeuvre déjà si considérable d'Alexandre Lunois — oeuvre d'une si séduisante variété dans la forme et la matière de ses expressions et dans l'esprit du sujet. M. E.André étudie, tour à tour, A. Lunois dans les divers genres où il excelle et à travers les pays où il va cueillir ses multiples inspirations. Aussi, ce beau livre est-il un miroir fidèle où se reflète le talent si souple du brillant artiste dans ses randonnées à travers les pays du nord et du soleil : en Suède, en Allemagne, en Hollande, en Espagne et en Afrique, soit qu'il peigne, qu'il dessine ou qu'il

burine.

Cubistes, Futuristes, Passéistes (Essai sur la jeune

peinture et la jeune sculpture), par

GUSTAVE COQUIOT.

(Librairie Ollendorff.) Parmi tant de talents disparates, de convictions audacieuses, d'efforts obscurs qui caractérisent l'art contemporain, il est souvent difficile d'y voir clair. Aussi ce livre sera-t-il pour bien des gens le fil d'Ariane qui leur servira à se reconnaître dans ce tumultueux dédale. L'auteur a passé en revue les tendances si nombreuses et l'auteur. si diverses de la jeune peinture et de la jeune sculpture, XXX dessins, par ANDRÉ D. DE SEGONZAÇ (édition du analysé avec concision les personnalitésqui les représentent Temps présent, 76, rue de Rennes). et discuté leurs moyens avec autant d'impartialité qu'on Je signale ici, un peu trop tardivement, un charmant en peut témoigner. Mais certains excès l'arrachent à cette album de M. D. de Segonzaç, sur les fines pages duquel impassibilité dont il s'est fait une règle, et le cicérone sont fixés, comme des algues filiformes dans un herbier, devient alors un critique à l'ironie savoureuse. une suite de dessins dont la légèreté presqu'imperceptible Enfin, de remarquables reproductions en héliogravure du trait n'infirme pas la force de vie et la suggestion de montrent tout ce qu'il peut y avoir de piquant dans le voimodelé. Ce sont de gracieuses études de nus empruntés sinage de tempéraments artistiques aussi distant^ l'un à des poses féminines pleines de naturel, notés devant Ida de l'autre. 254


BIBLIOGRAPHIE Nicolas Poussin, premier peintre du roi (i5g4-i665), par

et les voyageurs qui ont visité la Grèce et qui ont eu le bonheur de le contempler couronnant la colline de l'Acropole et développant la sublime harmonie de ses lignes sur la pureté du ciel attique, en ont gardé un impérissable souvenir. L'ouvrage de M. Maxime Collignon contribuera heureusement à matérialiser ce souvenir en faisant se dérouler sous nos yeux les trésors d'architecture et de sculpture que renfermait le Parthénon, tandis que le texte du livre nous initie, avec l'érudition la plus sûre, à son histoire à travers les siècles, depuis la splendeur du temps de Périclés jusqu'à nos jours. Par la qualité de son style, la clarté de ses renseignements et l'excellence de ses documents comme par le nombre et la beauté de ses illustrations, ce livre, d'un savant et d'un artiste, restera le précis le plus sûr d'un chef-d'oeuvre dont l'architecture de tous les pays s'est tant de fois inspirée et qui est l'expression la plus parfaite de l'admirable génie grec.

EMILE MAGNE.

Encore un bien beau livre à ajouter à la liste déjà si longue des belles et utiles publications artistiques éditées par M. G. Van Oest dont l'intelligente activité devrait bien servir d'exemple à nos plus grands éditeurs trop enclins à ne plus nous servir que des albums d'images, connues de tous ou des traductions de publications étrangères. Efforts de librairie trop faciles en vérité, mais peu de nature à relever l'éclat, chaque jour plus atténué, de la librairie française. Enfin, voici M. Emile Magne, qui, chez un éditeur belge, étudie sous une forme typographique digne du sujet, l'art et la vie d'un de nos plus grands peintres français. D'ailleurs nul n'était mieux désigné que cet écrivain, connu par ses remarquables tableaux sur la société française au xvii" siècle pour étudier la vie et l'oeuvre du grand artiste. La biographie, très attrayante, est basée sur des sources originales, et les recherches infinies auxquelles il s'est livré lui permettent de rectifier des opinions depuis longtemps établies. Il apporte en outre des documents inédits importants, et l'on sait combien sont rares les documents inédits sur Poussin. En somme ce magnifique ouvrage constitue un travail général, unique par la rareté et la sûreté de ses informations. Il a pour complément un catalogue raisonné de l'oeuvre de Poussin où sont mentionnés les dessins, les tableaux et les gravures faites d'après les uns et les autres. Le volume contient en outre la reproduction, exécutée d'e la manière la plus parfaite, en héliogravure et en héliotvpie, dei3o à 140 tableaux et dessins empruntés à la plupart des musées d'Europe et aux collections particulières. Le plus souvent, les planches des tableaux sont précédées de reproductions des dessins qui en furent la préparation. Le texte et les planches sont tirés sur papier d'Arches spécialement cuvé pour ce magnifique ouvrage et filigrane « Nicolas Poussin». Le tirage a été limité à 5oo exemplaires, numérotés de '

1

Les Grands Graveurs : Goya. — Un volume in-8°, illustré de 64 pages d'illustrations, cartonné, 4 fr. (Hachette

et C", Paris.) Cette série de reproductions d'après les grands maîtres de la gravure comprendra 12 petits volumes contenant chacun 64 pages d'illustrations, précédées d'une introduction, d'une bibliographie et de notes biographiques. Dans ce volume, consacré à Francisco Goya, se succèdent les curieuses gravures de l'admirable série satirique des Caprichos; les planches pittoresques de la Tauromaquia ; intenses de Los proverbios ; dramatiques de Los desastres de la guerra, etc.. Outre leur rare intérêt documentaire, ces diverses gravures constituent les plus beaux spécimens de la maîtrise de Goya.

Les Grands Graveurs : Van Dyck. — Un volume

in-8",

(Hachette et C", Paris.) Cet ouvrage fait partie des 12 petits volumes de la collection précédente, contenant chacun 64 pages d'illustrations, une introduction, une bibliographie et des noies biographiques. Le présent volume reproduit l'oeuvre gravée de Van Dyck, l'un des quatre maîtres — avec Rubens, Vélasquez et Rembrandt — du portrait au xvn" siècle. D'autres portraitistes à l'eau-forte, tel Rembrandt, ont mieux exprimé que Van Dyck la complexité de la figure humaine, mais aucun n'en a si bien fait ressortir le trait

à 5oo.

Laurent Delvaux

(1696-1778),

par

GEORGFS WILLAME,

préface de JULES DESTRÉE. (G. Van Oest et C", éditeurs, Bruxelles et Paris.) Ce livre est une véritable révélation, car si les connaisseurs les plus avertis n'ignoraient pas un certain nombre d'oeuvres importantes de Laurent Delvaux, un des rares sculpteurs wallons dont le nom mérite d'être retenu, telles que les Chaires de vérité de Nivelles et de Gand, l'Hercule de l'escalier du musée de Bruxelles, le Mausolée du duc de Buckinghamshire à l'église de Westminster, beaucoup d'entre eux étaient loin de se douter de l'abondance de l'oeuvre du sculpteur de Nivelles, oeuvre dont M. Georges Willame, compatriote de l'artiste, a dressé le catalogue, avec une fervente précision d'une incontestable utilité documentaire pour l'histoire de l'art. Ce catalogue de sculpture et de dessins ne contient pas en effet moins de 3oo numéros. Il est précédé d'une notice biographique, pleine d'utiles renseignements par M. Willame et d'une fort intéressante préface de M. Jules Destrée. L'ouvrage est orné de nombreuses reproductions.

Le Parthénon, par MAXIME COLLIGNON, de l'Institut. — Un volume in-4°, illustré de 22 planches hors-texte et de gravures dans le texte, broché, 20 fr. ; reliure d'amateur, 3o fr. (Hachette et C", Paris.) Parmi les monuments de l'antiquité considérés comme les plus célèbres, le Parthénon se place au premier rang

illustré de 64 pages d'illustrations, cartonné, 4 fr.

typique.

Une série de portraits d'autres graveurs du xvu* siècle

complète cette admirable galerie, d'une haute valeur artistique et documentaire.

L'Art chinois et japonais, par

ERNEST FENELLOSA, GASTON MIREON, conservateur au

traduit et adapté par musée du Louvre. — Un volume

illustré de

planches tirées hors-texte et de 16 planches en couleurs. Cartonné, toile pleine, 35 fr. (Hachette et C'*, Paris.) M. E. Fenellosa a certainement été l'Occidental, qui, le premier, a passionnément interrogé les arts anciens de la Chine et du Japon et en a compris le haut idéalisme, le sens intime, les prodiges d'exécution. Chargé par le gouvernement japonais de coopérer au classement de tous les trésors d'art du Japon, M. Fellenosa, par son influence personnelle, prit une part considérable dans ces travaux.

255

in-8%

154


L'ART ET LES ARTISTES Son ouvrage, qui parait après sa mort, peut être considéré comme un testament intellectuel. On y trouvera exposées les longues réflexions de l'auteur sur l'art chinois et japonais, réflexions qui montrent une sûreté de goût, une vivacité et une acuité d'impressions qui, jointes à ses nombreuses études archéologiques en Extrême-Orient, ont classé E. Fenellosa parmi les plus avertis des critiques des arts de la Chine et du Japon. Les.sujets d'illustrations qui accompagnent le texte sont pour ainsi dire le commentaire vivant de l'enseignement de Fenellosa et de ses idées, en même temps que leur variété constitue une des plus belles et une des plus riches collections d'art chinois et japonais qui aient été publiées

jusqu'ici.

Sensations d'Art, 8' série, par Georges

DENOINVILLE,

chez Jouve et C", éditeurs, i5, rue Racine, Paris. Un vol. Prix : 4 francs. Dans la huitième série de ses Sensations d'Art, le critique Georges Denoinville remémore à l'esprit du lecteur les principales manifestationsartistiques qui se sont succédées presque quotidiennement durant ces cinq dernières années. En tête du volume, il retrace quelques biographies d'artistes de grande valeur. Il s'attache ensuite à renouer la tradition si passionnante des Peintres du Peuple: on le suit avec un vif intérêt en ses multiples incursions dans les Expositions et les petits salons. Il remet en lumière quelques petits maîtres comme Faller. Il dénonce aussi l'anarchie momentanée de certains musées de province et les trésors d'art qui semblaient y dormir dans un éternel oubli. Georges Denoinville, dans sa longue étude sur le « mal dont souffre l'art français », accuse les tendances dominantes et réprouve les écarts d'aucuns qui compromettent le bon renom de"notre pays. On lit aussi avec plaisir ses articles sur « l'Exposition des Beaux-Arts de Bruxelles », sur « l'Exposition des Maîtres Hollandais » à la salle du Jeu de Paume, et sur celle des « Cent Portraits des Ecoles franco-anglaises » qui obtinrent un succès si franc auprès des vrais amoureux d'art. Plusieurs pages sont consacrées enfin au mouvement d'idées auquel donnent lieu les divers salons des Arts Décoratifs. Bref, cette huitième série des Sensations d'Art, de Georges Denoinville, comme l'indique dans sa judicieuse préface, l'écrivain distingué M. Henry Revers, vient à son heure.

L'Apprentissagedans les métiers d'art, par GUILLAUME

Inspecteur des Monuments historiques. Voici un livre qui est publié à point. II est le résultat d'une suite d'enquêtes très sérieuses faites par un esprit très clairvoyant, et nous ne saurions trop en conseiller la lecture à tous ceux dont l'esprit s'inquiète de la crise, d'ordre économique autant que pratique, qui menace la vitalité de nos industries d'art. Pour dégager ses conclusions où fort heureusement M. Guillaume Janneau, après avoir jeté le cri d'alarme, expose le remède à côté du mal, l'auteur a, comme on le verra, puisé aux sources les plus sûres, et son livre est, hélas! un bréviaire de tristes vérités. Mais il fallait les dire.

Divers. La Plainte intérieure (poèmes), par

(Bernard Grasset, éditeur.)

L'Oiseau de proie (roman), préface de Gustave Geffroy, par

du manuscrit suédois par l'auteur. Plaquette ornée de six illustrations hors-texte. (Librairie internationale B. Carlson, Locarno.)

Annuaire de la Curiosité et des Beaux-Arts. Edition de 1914. — Ouvrage indispensable à tous ceux qui s'intéressent aux choses d'art. — 90, rue Saint-Lazare. Prix : 8 fr.

(Calmann-Lévy, éditeur.)

GASTON CHÊRAU.

Le Renouveau (recueil de conférences de propagande artistique), par O. DE BÉZOBRAZOW. Publicationsféministesspiritualistes. (Beaudelot, 36, rue du Bac, dépositaire.)

Les Heures d'Italie

et dernière série), par GABRIEL FAURE. (Eugène Fasquelle, éditeur.) La Bretagne et la Pensée bretonne, parYvEsLs FEBVRE. (M™" Chavet et Bargain, éditeur, Quimper.)

Idéal (poème), par Devant sol, par

(3"

RENÉ COLLICHET.

RAYMONDE MANUEL,

(Eugène Figuiére,

éditeur, 7, rue Corneille.)

La grande Pitié des Eglises de France, par

MAURICE

BARRES.

Progrès et Bonheur (philosophie, morale et science du bonheur — 2 volumes), par JEAN FINOT. (Félix Alcan, éditeur, 108, boulevard Saint-Germain.) Le Coeur au Bols Dormant, par LÉONIE BERNARDINI SJOESTEDT. (Edition spéciale de « Paris-Revue », 14, rue Meslay. Prix 3fr. 5o.)

La Mode au XVII' siècle, par MAX VON

Ouvrage orné de nombreuses illustrations dont plusieurs hors-texte en couleurs. (F. Bruckmann A. G., éditeur, Munich.) BOEHN.

Mémoireset Souvenirsde Comédiens(xvm' siècle), par

(Louis Michaud, éditeur, 168, boulevard Saint-Germain, Paris.) PAUL GINISTY.

Les Pierressaintes. (Versailles,Saint-Denis, Malmaison), par

MAURICE LEVAILLANT.

(Bordon l'aîné,

19,

boulevard

Haussmann. Prix 3fr. 5o.) Gerbes de Pensées (conférences, chroniques et poésies mêlées), par O. DE BÉZOBRAZOW. (E. Basset et C", éditeurs, 3, rue Dante.) Le Rayon de lune (comédie en un acte), par M"'JEANNE PAGNIER. (Librairie F. Bongard, Av;nue d'Allemagne, Paris.)

Autour des lacs italiens, par GABRIEL FAURE. (E. Sansot,

JANNEAU,

L'Élément sensuel dans l'Art flamand et dans la Vie populaire en Flandre, par PIETRO LA TOCE, traduit

CHARLES PERROT.

éditeur, 7 et 9, rue de l'Eperon.)

Lettres d'un satyre, par RÉMY DE GOURMONT,frontispice

dessiné et gravé sur bois par P.-Eug. Vibcrt. (GeorgesCrès, éditeur, 3, place de la Sorbonne.)

et d'eau fraîche, par FRANCIS DE MIO... D'amour MANDRE. (Librairie Payot et C", 46, rueSaint-André-des-Arts.) Feuilles mortes, par JACQUESMOREL. (Librairie Hachette et C*.)

L'Amour tragique, par

CAMILLE MAUCLAIR.

(Calmann-

Lévy, éditeur.)

Petites villes d'Italie, par

ANDRÉ MAUREL.

(Emilie,

Marches, Ombrie), tome II. (Librairie Hachette et C".) L'Enigme allemande, par GEORGES BOURDON. (Librairie Pion, 8, rue Garancière.)

Luclle dans la forêt, roman, par (Librairie des Lettres,

256

12,

MAURICE-VERNE.

rue Séguier, Paris, 3 fr. 5o.)


l'h. J.-E. Billion

LE TINTORET —

DANAÉ

LE MUSÉE DE LYON LES CHEFS-D'OEUVRE DE NOS MUSÉES DE PROVINCEm LE Musée de la ville de Lyon n'est pas

seulement J l'un des plus beaux de province ; il fait partie de la physionomie de la grande cité qui conserve, avec un particularisme si tranché, la personnalité de distinction toute patricienne que lui donne la plus luxueuse des industries. En plein coeur de la ville, sur cette place des Terraux d'où les maisons des « canuts » montent à l'escalade des hauteurs de la Croix-Rousse, tout près de cette Saône dont la courbe enveloppe la colline mystique de Fourvière, il aligne sur une longueur de cent mètres sa haute façade aux deux étages

(i) Nous donnons aujourd'hui la première étude sur les Musées de Province dont L'Art et les Artistes va passer en revue les chefs-

d'oeuvre trop peu connus.

reliés par des pilastres colossaux et surmontés encore d'un lourd entablement. L'ancien couvent des dames de Saint-Pierre a mis à la disposition du Musée, qui en occupe aujourd'hui les bâtiments, un vaste emplacement; mais ces bâtiments eux-mêmes, construits de 1659 à 1687, à une époque où la piété n'établissait pas entre le monde et le cloître des barrières formelles, tempèrent de sobre élégance l'allure un peu compassée de leurs quatre corps de logis disposés en rectangle. La cour intérieure, qu'ils enferment dans une ceinture d'arcades, a bien plutôt le caractère d'une retraite d'artistes silencieuse et discrète que d'un « désert » propice aux méditations religieuses.

257


L'ART ET

LES

ARTISTES

d'un classement plus méthodique. La visite en est devenue plus aisée, grâce au magnifique catalogue illustré mis à la disposition du public par le conservateur actuel qui l'a dressé : M. Dissard. Le premier lot de peintures fut envoyé le 4 mars i8o3 en vertu d'un arrêté des consuls du 14 fructidor, an VIII (ier septembre 1800). Ce premier envoi de trente et un ouvrages fut accru par des envois ultérieurs de i8o5 et de 1811 ; c'est autour de ce premier noyau que sont venues s'agréger des oeuvres achetées par la collaboration intelligente de la municipalité et accrues par des dons provenant de la libéralité d'une grande bourgeoisie dont la récente dispersion de la collection Aynard a montré quel sens artistique raffiné elle savait joindre à l'entente des affaires. Avec des acquisitions plus nombreuses, la distribution des anciens bâtiments conventuels s'est trouvée défectueuse. Une transformation entreprise en 1879 n'a laissé dans leur état primitif, avec leur décoration du xvne siècle, que l'ancien réfectoire et l'escalier d'honneur; de nouveaux dégagements ont été GÉNÉALOGIE DE LA VIERGE

L'espace dont le Musée a pu disposer largement transfert et qui s'est encore trouvé accru par le sur la rive gauche du Rhône d'une partie des services universitaires a permis d'y établir plus qu'un conservatoire des oeuvres d'art de peinture et de sculpture. Dès l'entrée, le visiteur ne peut oublier la place qu'a tenu Lyon dans notre antiquité nationale. Si l'admirable musée des tissus installé à la Bourse rappelle l'industrie qui a fait la gloire de la ville, le Musée Saint-Pierre atteste que celle-ci fut aux premiers siècles de notre histoire la vraie capitale des Gaules groupées auprès de ce

centre symbolique qu'était au confluent des deux rivières l'autel de Rome et d'Auguste. Tout autour des arcades dont les voûtes supportaient les bâtiments conventuels sont rangés des fragments d'édifices gallo-romains; les inscriptions dont ils sont revêtus font de ce répertoired'épigraphieunrecueilencore plus riche que celui

deNarbonne. Ce sont surtout des monuments funéraires, et à l'exception d'un sarcophage en marbre blanc trouvé en 1824 dans les travaux de reconstruction de Pli. J.-E. Bullo^. INCONNU — LA l'église Sainte-Irénée, (ÉCOLE FLAMANDE ils n'ont pas la délicatesse de travail hellénistique des sarcophages d'Arles. Même les tombeaux chrétiens, nombreux dans une ville qui a possédé probablement jusqu'à la fin du second siècle la seule église organisée en Gaule, sont plus remarquables par leurs dimensions et la solidité massive de leur facture un peu lourde que par le fini de leur décoration. Des oeuvres proprement artistiques, celles de la peinture constituent sans conteste l'ensemblele plus imposant. Elles occupent,surla disposition rectangulaire de l'édifice, deux côtés et deux étages. Ces oeuvres ont été depuis quelques années l'objet d'une révision plus rigoureuse d'attributions et

DU XVe SIÈCLE)

créés, et c'est à cette oeuvre de remanie-

ment presque complet que Puvis de Chavannes a donné la plus magnifique des conclusions par les peintures exécutées de 1884 à 1886 et qui décorent le sommet du nouvel escalier d'accès aux galeries d'exposition. Ce grand ensemble décoratif se compose de quatre compositions marouflées sur des parois de muraille formant un carré. Le Bois sacré est la plus vaste : elle a dix mètres de haut et s'étend encore un peu plus en largeur. L'exiguïté du local n'a pas permis le déploiement complet, et a même exigé que la composition, rabattue aux extrémités, soit comme

258


LE MUSEE DE LYON brisée aux ailes. Regrettable aussi l'absence de VInspiration chrétienne couvre, sous les regards recul suffisant pour embrasser l'ensemble. L'oeuvre attendris de ses compagnons, les parois du cloître procède d'une inspiration particulièrement chère des formes des élus que la foi transfigure et à Puvis de Chavannes : mais l'association des immatérialise dans leur chair comme dans leurs nobles formes aux gestes rythmés, avec le décor couleurs. antique d'une part, et les grands fonds illimités En face du Bois sacré, l'artiste, par discrétion du paysage d'autre part, donnent à la construc- peut-être, n'a pas consacré à sa ville natale, comme tion plus ramassée, une magnificence d'ordon- il le fit pour Marseille, Amiens, Rouen, une de nance peut-être préférable à celle de l'immense ces pages qui constituent comme la synthèse de

panneau de la

la physionomie d'une cité. A Marseille, porte de l'Orient, il n'a pas ajouté Lyon, métropole de la soie. Son idéalisme a oublié ici leshommesetleur labeur, pour reproduire, dans l'éternité des phénomènes naturels, le mol abandon de la Saône dont le corps souple qui s'incline parmi les nénuphars et les roseaux, est convoité parleRhône,

Sorbonne. Dans l'ensemble de la décoration, ce grand motif central joue égalementlerôledeliaison. Il unit l'une à l'autre les deux sources d'inspiration artistique : le génie païen et le génie chrétien. Vision antique est un paysage grec : paysage de calcaire blanc au

relief âpre et comme scandé,

aux lignes simples

homme vigouet aux horizons qui ne se fondent reux, qui des ropointdansl'estamchers abrupts d'où il surgit s'apprête page des lointains. La lumière éclaà la capter dans le réseau serré d'un tante reflétée par l'azur profond de vaste épervier. la mer pare de Le Musée de beauté cette terre Lyron, qui a reçu sèche où les chesa part des dessins vriers se reposent du maître, en possède aussi deux sans voiles, etdans Ph. J -E. Bullu^. JOSSE VAN CLEEF autres toiles. ce site de Théocrite les formes L'Automne est PORTRAIT D'UN SEIGNEUR DE LA FAMILLE BENTIVOGLIO d'art antique prenune superbe allénent l'aspect des choses vivantes, recréées sponta- gorie où, sous le feuillage dense des arbres charges nément par le milieu auquel elles s'associent si de leurs produits, en présence de Cérès assise et intimement. A l'artiste qui rêve sur le haut d'un drapée comme une Déméter, des femmes déroulent rocher apparaissent soudain, comme s'ils avaient en geste harmonieux l'élégance de leurs formes surgi du bloc de marbre aveuglant de blancheur pleines comme des fruits mûrs. La couleur légère qui ferme l'horizon, les cavaliers descendus de la et pâle des vêtements se réveille dans la pulpe frise du Parthénon. des fruits en tonalités accentuées qu'on croirait Et de l'autre côté, dans l'intérieur recueilli empruntées à la palette de Besnard. d'un couvent florentin, fermant ses yeux au Le Portrait de Mmc Puvis de Chavannes, paysage entrevu par-dessus les murailles basses, peint en i883, est au contraire une oeuvre toute n'écoutant que son coeur, un moine symbolisant concentrée de vie intérieure; vêtement noir de 25g


L'ART ET LES ARTISTES excellente, d'un Ex-voto peint par le maître de Nuremberg en i5oi et groupant autour de la vierge qui les couronne de roses, l'empereur Maximilien et sa femmeagenouillés.Quelques variantes séparent la copie de l'original. De ces oeuvres allemandes, la plus remarquable est le Portrait signé et daté de 1534 Par Cranach le Vieux. C'est un portrait de femme de condition aristocratique, vêtue d'un riche corsage lacé par devant, évasé autour du cou en large collerette et garni de manches aux bouffants alternants avec des crevés; le visage aux yeux obliques et bridés a quelque chose d'attirant et comme un charme languide exceptionnel chez un maître qui, à contempler la beauté féminine, ne paraît pas avoir éprouvé de

particulière émotion. Plus encore que l'École allemande, l'École flamande atteste ici ses caractères. Il est entré au Musée en l'année 1907 un curieux panneau de bois peint sur l'un des côtés d'une Annonciation et sur l'autre d'une Résurrection de Lazare. L'oeuvre est encore toute archaïque d'inspiration, malgré des détails d'architecture qui font pressentir la proche venue de l'italianisme. C'est une oeuvre d'une technique plus savante, d'une exécution

Ph. J.-E. Bicllo^.

INCONNU

LA VIERGE ET L*ENFANT JESUS (ÉCOLE FLAMANDE DU XV° SIÈCLE)

deuil, mantille sombre jetée sur la tête et rabattue autour du cou qu'elle enserre d'une gaine, le décor lui-même enveloppe de mélancolie et de tristesse cette effigie de femme âgée où les mains et le visage sont devenus sans teint, où la vie physique comme la vie morale paraissent repliées dans la douceur résignée d'une nature souffreteuse; il n'est pas dans la peinture, sans excepter le Portrait de ma mère, par Whistler, une oeuvre qui présente avec plus de simplicité.de moyens, un accent de dignité plus émouvant. Les peintures de Puvis servent d'introduction à la galerie vaste et bien distribuée où sont groupés avec les maîtres anciens ceux de la Renaissance. Un legs déjà ancien fait par M. Pollet en i83g, a fait entrer au Musée dix toiles de dimensions identiques et qui sont manifestement de l'École allemande du xv° siècle. Une Annonciation et une Visitation en sont les meilleurs morceaux. Mais un Christ montant au calvaire, garde dans l'allure presque bouffonne à force de vulgarité des insulteurs, un sentiment plus tragique. C'est à l'École allemande qu'appartient également une toile qui a même passé longtemps pour un Durer. C'est simplement une copie, mais 260

Ph. J.-E. Billion

INCONNU

L'INCRÉDULITÉ DE SAINT THOMAS (ÉCOLE HOLLANDAISE DU XVIe SIÈCLE)


LE. MUSÉE DE LYON plus raffinée que celle qui réunit avec la complication du symbolisme religieux de l'époque, sur un

Ph. J.-E. Bullos;.

LE PERUGIN

par le sens du pathétique, l'influence de Roger van derWeyden;mais,de toutes ces oeuvres flamandes,

arbre mystique, toute la Généalogie de la Vierge. Une Descente de croix trahit, dans le groupement des personnages au masque vigoureux et 261

L'ASCENSION

le chef-d'oeuvre est un petit panneau clos de volets formant retable transportable. Acquis en 1859, ^ représente la Vierge portant l'Enfant Jésus et


L'ART ET LES ARTISTES entourée d'anges musiciens. Les architectures, formées de colonnes de marbres jaspés et de pilastres décorés de rinceaux compliqués, indiquent bien le xvie siècle. Mais la Vierge au visage candide, à la longue chevelure descendant en ondulations régulières, à la robe blanche brochée d'or, accusent, sinon l'imitation, tout au moins l'obsession de souvenir des Van Eyck. Un petit panneau de bois d'Albert Bouts forme, avec cette figurine exquise, le plus décidé des contrastes. C'est une tête de Christ agonisant et ravagée de souffrance ; la face exsangue s'allonge par une barbe qu'on croirait raréfiée par les outrages; les plaies des mains ouvertes et le front couronné de ronces aux épines raidies comme des dagues

fant-Dieu dont la mère a le visage baigné de tendresse et d'orgueil ; tout fait de cette toile une des plus achevées du Maître d'Anvers.

Pour affronter ce redoutablevoisinage,Van Dyck ne dispose à Lyon que d'une étude comprenant deux têtes, d'ailleurs admirables, de vieillards réunies sur le même panneau, tandis qu'au contraire la verve plus débridée dans sa facture plus grasse de Jordaens s'étale dans les grands tableaux de L'Enjance de Jupiter et de Mercure et A rgus, en même temps que sa vulgarité dépouille de tout sentiment religieux, malgré la couleur magnifique, la vaste toile où il a peint La Visitation. Faut-il attribuer à un peintre flamand le portrait de l'artiste

encore bien mal connu que fut le lyonnais Jacques

laissent couler le sang dont les gouttes

Stella ? En tout cas cette tête énergique, encadrée de longs cheveux, aux yeux noirs et aux narines largement dilatées, solidement campée sur un corps d'allure cavalière, est un des meilleurs portraits du Musée. L'École flamande, qui compte encore ici un curieux paysage avec animaux de Huysmans et, à côté d'un des Teniers les plus cocasses

se mêlent avec les

larmes; figure d'angoisse tragique que convulsé la douleur physique et morale. AcôtédeBreughel de Velours dont

quatre petits pan-

neaux en bois évoquent dans un fouillis pittoresque les

quatre éléments, d'un bon portrait de Cox : Femme assise

interrompant sa lecPh J.-E. Biillot VAN CKULEN — PORTRAIT D'UNE DAME ture et surtout du d'invention, une Jeune Seigneur de la famille Renlivoglio de Josse van Cleef, Rubens délicieuse scène d'intimité de Jakob van Oest: domine de toute l'ampleur de son génie la série des Jeune Homme recevant un billet, a peut-être fourni peintres flamands. Une toile énorme : Saint Fran- à la constitution du Musée une contribution plus çois, Saint Dominique et d'autres saints préservant copieuse que l'École hollandaise. le monde de la colère de Jésus-Christ, occupe la Pour celle-ci on ne rencontre point les noms paroi de fond de la galerie. La page est superbe de d'un Rembrandt, d'un Franz Hais ou même d'un fougue et de vigueur musculaire, surtout dans les Hobbema; pourtant parmi ces artistes qui, au deux figures de saints; elle s'amollit toutefois dans sortir de la glorieuse tourmente de la guerre la partie haute de la toile, visiblement négligée. d'émancipation, n'ont plus songé à représenter que Bien supérieure dans la tenue de sa facture est les aspects les plus calmes d'une vie toute sédenL'Adoration des Mages. Éclat fastueux de la cou- taire, Ruysdacl occupe ici une place importante. leur, énergie individualisée des visages d'hommes, Trois toiles de lui : Le Ruisseau, un Paysage, et surtout du nègre à la tunique orange coiffé de un Site de rockers d'où bondit un torrent qui se turban, composition convergeant autour de l'En- brise en écume, sont de sa meilleure manière et 262


LE

MUSEE

attestent que l'artiste ne demande pas aux seuls paysages plats de sa patrie les motifs qu'illustra sa palette. A l'Intérieur de forêt de Van Hagen, nous préférons, dans l'unité de sa tonalité un peu rousse, la Maison rustique au bord de la mer de Van Goyen, où les maisons et les arbres battus parla houle prennent leur point d'appui sur un sol si bas qu'ils paraissent flotter sur les eaux. Tout près d'une des meilleuresmarines de Van den Velde, la grande placedellaarlem de Berckheyden nousoffrelaplus délicate harmonie de lumière blondeetcomme filtrée à travers un ciel souvent

DE

que nous devons désigner dans sa facture à la Franz Hais le portrait d'un Jeune Seigneur, de Jan van Noort, et dans son élégance un peu froide le Portrait de Joost Baeck, par Cornelis van der Voort. Du moins nous ne saurions omettre de signaler que Terburg est caractérisé à Lyon par un de ses plus délicieux intérieurs, Le Message. Une jeune femme, en tenue d'apparte-

ment, lit attentivement un billet que lui apporte un serviteur qui se tient debout

et découvert, attendant la fin

de la lecture, et rien ne sollicite

davantage l'at-

tention que cette scène muette où le peintre fait parler les choses elles-mêmes dans le silence des lèvres. Si l'École italienne contientà Lyon des pièces

visité par la

pluie. La série des portraits fournis par la Hollande esta la fois abondante et choisie. La place d'honneur revient auPortrait de damedeMiereveld, signé et daté de 1625. Le buste, serré dans le corsage qui emprisonne et incline la taille, la fraise énormeettuyautée qui enserre le cou et où disparaît la bonne petite figure aux yeux vifs, les mains potelées et qu'allongent les grandes manchettes garnies de dentelles, tous ces détails traités avec un métier méticuleux donnent une saveur inexprimable à ce portrait en qui s'incarnent avec le tempérament d'une race toute l'opulence d'une époque. On voudrait citer autrement que pour mémoire le délicat portrait où, dans un cadre de roses et de fruits, de Heem a placé le visage du Prince d'Orange enfant, futur Guillaume III. Dans ces traits fins d'adolescent, qui reconnaîtrait l'implacable adversaire de Louis XIV? C'est d'une simple mention

LYON

capitales, elle n'est pas représentée par de

nombreux primitifs. Le plus

ancien tableau paraît être une Descente de croix toute imprégnée d'influence giottesque,maisdont le style semble déjà annoncer

Mantegna. In-

connu aussi est

l'auteur d'un

Saint Jérôme en méditation devant un fond

compliqué de rochers et de maisons, et la bouche entrouverte pour quelque colloque mystique. Une oeuvre charmante de la fin du Quattrocento est une Sainte Famille de Lorenzo Costa. L'Enfant-Dieu est couché nu sur une table recouverte d'un linge blanc; le petit corps replet est à demi replié et la tête repose sur le bras droit étendu. La Vierge, exquise de pudeur et saint Joseph à la face d'honnête artisan, rangés de chaque côté de la table, s'émerveillent et révèrent, et cette scène où

263


L'ART ET LES ARTISTES la couleur s'associe à la délicatesse du sujet est éclairée par le jour bleuté qui vient d'une fenêtre entr'ouverte sur une embouchure mouvementée de rivière. De toute autre allure, vrai tableau d'apparat, est L'Ascension, du Pérugin, acquise définitivement par le Musée après bien des vicissitudes. L'oeuvre, exécutée d'abord pour décorer le maître-autel de l'église Saint-Pierre à Pérouse, fit partie des prélè-

vements artistiques opérés sur l'Italie vaincue

nages trop symétriquement groupés. Bien plus remarquable est le registre inférieur où, sur un fonds de paysageéclairé par une magnifiquelumière d'ambre, les apôtres assistent à l'apothéose du Maître. Dans leur alignementencore rigoureux, les figures conservent l'individualité précise de portraits, et ce sont de superbes effigies que celles de saint Paul et plus encore de saint Jean dont la noble stature altière s'allie à la douceur presque caressée du visage. Il est peu,

dans l'histoire de la peinture,

par Bonaparte

de compositions

après la campagne de 1796. Envoyée à Lyon en 1811, elle fut réclamée par les Alliés en I8I5 :

plus largement décoratives.C'est à la même facture et avec un rappel de la disposition précédente qu'appartiennentlesdeux

mais toutefois le Pape, se rappelant l'accueil fait par les Lyonnais pendant son séjour en France,

saints

Saint

Hercul an et

Saint Jacques le Majeur, peints

larenditen 1820.

par le Pérugin vers i5o2 et qui,

Même restituée,

l'oeuvre n'est

maintenus sur

pas complète, et

leur fond de bois

commel'Agneau

primitif, ont conservé plus

mystique de Gand, elle est aujourd'hui dispersée. Rouen

que L'Ascension la chaleur de leurs tons bleus

possède un panneau de la prédelle, Saint-Gervais de Paris, la

et des rouges foncés.

VneBethsabée au bain, de Vé^ ronèse, a gardé toute la magnificence d'une cou-

partie haute du

couronnement; Pérouse, Rome

:

Ph. J.-E. Bullo^.

PRUD'HON — Mme ANTONY ET SES ENFANTS et Nantes se parleur qui s'est tage nt les prophètes de 1 encadrement. Ainsi mutilée, 1 oeuvre plus altérée dans le Moïse sauvé des eaux du même forme encore un panneau rectangulaire de 3m42 artiste. Avec une facture plus âpre, le Tintoret l'égale presque dans son grand Ex-voto,tandis que de long sur 2m63 de large. La composition est partagée en deux registres. sa Danaé, sur laquelle tombe la pluie d'or, est un Celui du haut comprend le Christ s'élevant vers opulent morceau de nu. Pourtant, de l'École véniles nuées entouré d'anges, les uns musiciens, les tienne du début du xvie siècle, le morceau qui autres chanteurs escortés de porteurs de phylac- révèle le plus de caractère est un Portrait de tères. Tout autour du Sauveur, des têtes d'angelots femme au buste presque nu de Palma le Vieux. Le xvme siècle n'a pas laissé à Venise d'image occupent l'intervalle compris entre une double nimbe elliptique. Cette partie est la plus faible, soit plus nette de la cité que la petite toile toute inondée dans la construction un peu grêle des- figures, soit d'une lumière aux reflets métalliques où Canaletto dans la disposition un peu monotone des person- a donné une vue du Grand-Canal. 264


LE MUSEE DE LYON De l'École bolonaise ou des maîtres qui en dérivent et en faveur desquels se manifeste à l'heure

une céleste contemplation ; l'autre, plus réaliste encore de caractère, est un portrait d'homme d'âge indéterminé, à la barbe clairsemée et dont la lumière crue éclaire un visage au rictus d'innocent. Mais toutes ces oeuvres s'effacent devant une toile incomparable : le Saint François d'Assise de Turbaran. Ce chef-d'oeuvre, qui avait appartenu à un couvent de Lyon et avait été vendu après la Révolution, fut donné au Musée en 1807 par le

actuelle un retour du goût, le Musée détient quelques bons exemplaires. C'est un vigoureux portrait par l'aîné des Carrache d'un Chanoine de Bologne, c'est plus encore, du Dominiquin, une oeuvre toute de grâce : Angélique et Médor, et enfin de son élèveSassoferrato un tout petit tableau : LeSommeil de Jésus. Le visage de l'enfant endormi n'est pas exempt de convention, mais le gracieux visage de

Ph. J.-E. Bullo;.

GREUZE

LA DAME BIENFAISANTE

la Vierge agenouillée et priant est au contraire

délicieuxdans la sincérité de son ingénuité. Des peintres de l'Italie nous passons à ceux de l'Espagne avec le maître étrange qui fixa à Tolède les agitations d'une vie encore obscure. Le Christ emmenépar les soldats, du Gréco, est une réplique du tableau de la cathédrale de Tolède. La disposition est la même, mais la composition est amputée de toute la partie inférieure. De Ribera, le Musée possède trois toiles. L'une d'elles, envoyée par l'État en 1873, est un Saint en extase, la tête chenue renversée sur le bras gauche et les yeux perdus dans

peintre Boissieu. La toile forme un haut rectangle occupé dans presque toute, sa hauteur par le corps du saint. Celui-ci est enveloppé en entier dans la robe de bure dont le capuchon est rabattu sur la tête, les manches amples cachent les mains jointes pour la prière, la tête est redressée et les yeux désorbités sont perdus dans un rêve qui semble ne devoir finir jamais. Est-ce bien un vivant ce corps déjà figé dans une attitude d'éternité? et n'est-ce pas une lumière sépulcrale celle qui éclaire cette toile en camaïeu brun où la chair elle-même paraît avoir emprunté à la tombe ses tons livides et ter-

265


L'ART ET: LES ARTISTES reux et où l'on pourrait croire du fond du tableau qu'il est celui d'un cercueil redressé ? La piété exaltée et morbide de l'Espagne ne revit nulle part avec un accent plus émouvant. Si important que soit dans la constitution du Musée l'apport des Écoles étrangères, celui de l'École française reste le plus considérable,renforcé d'ailleurs par l'appoint particulièrement dense des peintres lyonnais. Le catalogue attribue à des maîtres français inconnus deux primitifs qui sont certainement ou d'origine ou de très forte inspiration flamande. Plus originale est la grande composition représentant la Mort de la Vierge que les particularités du costume dateraient du xvie siècle, mais que l'archaïsme savoureux des visages ferait certainement remonter plus haut. En revanche, il peut bien être attribué à l'un des Clouet ce portrait de Guillaume de Montmorency vêtu richement, à la tête enfouie dans un vaste bonnet, au visage dont le modelé bosselé accuse toutes les saillies de l'ossature, au regard absent des yeux presque résorbés sous les paupières, à la bouche crispée et comme cadenassée. Un peintre dont le Musée Condé et le Musée Jacquemart-André ont fait connaître les minuscules tableautins, Corneille de Lyon, est représenté ici par un Portrait de François Ie'' aux

Ph. J.-E. Bulloz.

CHARLET —

yeux étirés, au nez allongé et tombant sur la lèvre, au cou rentré dans les épaules massives. Du xvne siècle nous trouvons une belle série d'oeuvres françaises. Le peintre plus assimilateur que créateur que fut Vouet donne bien une idée de son éclectisme par son Christ sur la croix : mais il existe de lui un excellent portrait où il s'est représenté avec un air un peu vain d'homme de plaisir, truculent de mine et de couleur: Au contraire, tout ce que la contre-réforme a apporté,à la France du début du xvne siècle de ferveur religieuse et de piété redoublée apparaît ici dans l'oeuvre de Le Sueur et de Philippe de Champaigne. Il existe de Le Sueur, au Musée, une composi-

tion immense: Le Martyre de saint Protais et de saint Gervais : dessinée par lui, elle fut achevée après sa mort par son beau-frère Thomas Goussey. Elle devait servir de carton pour une tapisserie destinée à l'église Saint-Gervais, à Paris. La suite de ces tapisseries, replacées dans leur bordure longtemps perdue, a été acquise par le Musée Galbera et récemment exposée par lui. L'oeuvre, d'une remarquable ordonnance scénique, présente surtout dans le visage d'un des bourreaux une vigueur assez rare chez le doux peintre de la Vie de saint Bruno. C'est un carton pour une tapisserie de la même série et dont le sujet est L'Inven-

LA RETRAITE DE RUSSIE

266


LE MUSÉE DE LYON

Ph. ././:'. liulli^.

COROT

LE CHAMP DE BLE

Est-ce à l'un des Le Nain qu'il faut attribuer ce tion des reliques de saint Gervais et de saint Prolais qu'avait peint Philippe de Champaigne. grave portrait d'un Chevalier de Saint-Michel où, La scène est saisie au moment où apparaissent sur la robe gris-vert, la large collerette introduit hors de la fosse les deux corps miraculeusement seule une rupture dans la tonalité sombre? Comconservés, à la section du col encore saignante. La bien est attirante cette figure qu'encadre la chevecomposition, moins tumultueuse que celle de lure descendant en étages, à la face travaillée et Le Sueur, a peut-être plus d'ampleur décorative. comme striée, au nez puissant, aux yeux larges et De Philippe de Champaigne nous notons encore bridés, et toute empreinte de l'énergie un peu une Adoration des bergers et surtout un simple lassée d'un homme d'action. Le Musée ne peut guère garantir l'authenticité et noble Portrait d'un magistrat. Avec une science décorative incontestable, le des deux toiles qu'il attribue généreusement à grand tableau où Lebrun a agenouillé, dans une Poussin, mais il est difficile de douter de l'authenaction de grâces théâtrale, Louis XIV aux pieds du ticité du tableau du Lorrain : Embarquement de Christ accouru à sa voix, n'est pas loin de donner sainte Pauline à Oslie, acheté en 1894. Dans la suite des maîtres charmants du xvm0 s. à la piété l'allure d'une mascarade. Avec la même entente dans la distribution du sujet, une décision la galerie lyonnaise présente de fortes lacunes; les plus aisée dans la construction des corps et moins noms d'un Watteau, d'un Chardin, d'un Fragod'acidité dans la couleur, Jouvenet a peint son nard et d'un Boucher ne s'y inscrivent pas. Greuze immense panneau Jésus che{ Simon le Pharisien. lui-même, qui a inspiré et de la façon la moins Chez l'élève comme chez le maître, ces grands heureuse,plusieurspeintreslyonnais, ne se retrouve décors sont vides de tout sens religieux, mais, ici que par son propre portrait et par la Dame malgré un coloris désagréable, on est frappé du bienfaisante, une des moins insupportablesdans la réalisme d'une autre grande composition du même fade série de ses oeuvres-de sensibilité larmoyante. Au contraire, quelques maîtres secondaires sont peintre où, sous le nom de Jésus chassant les vendeurs du Temple, il a placé autour du Christ, représentés par des pièces de choix. De ce nombre solide gaillard, tout le grouillement d'un carré des est Desportes qui, dans ses natures mortes comme dans ses scènes de chasses, surpasse Snyders, dont halles. Sébastien Bourdon, médiocre imitateur deCara- on peut s'apercevoir, à Lyon même, qu'il s'est vage dans son Saint Jean-Baptiste, s'est montré fortement inspiré. r ; Raoux, peintre montpelliérain, aiaissé toute son bien supérieur dans son Portrait de militaire cuirassé, éphèbe au teint mat et au visage glabre, ordinaire mythologie enfantine pour ne fournir aussi sobre de tons que l'Officier espagnol du au Musée de Lyon que deux gracieux visages de femme à la bouche mutine, à l'oeil aguichant et Musée de Montpellier. 267


L'ART ET LES ARTISTES assistaient en spectatrices blasées aux tragiques épilogues que leur don naitlaguil loti ne. Aucune figure en tout cas n'est plus saisissante de caractère que ce visage à l'ossature tailladée de rides d'où se sont enfuies toute beauté et toute sensibilité et dont l'oeil gris a le froid de l'acier. Le réalisme de David ne s'est nulle part affirmé plus vigoureux et l'on s'étonne que pareille oeuvre n'ait point figuré à la dernière exposition du Petit-Palais. Ingres ne serait pas soupçonné au Musée de Lyon sans une «étude de mains» pour l'Apothéose d'Homère : deux d'entre elles sont les mains de Boileau. Leur origine lyonnaise a sans doute valu aux deux Flandrin un accueil moins Ph. J.-E. Bullo^. BONNEFOND — LE MAUVAIS PROPRIÉTAIRE réservé. Paul, dans sa Vue des bords du Rhône à Givors montre au sourire aiguisé de finesse. C'est une figure combien s'appesantit sur lui toute sa vie l'obsession encore plus pétillante de malice que cette femme du paysage de la campagne de Rome qu'il a transcrit au nez espiègle dont Tocqué a coiffé la chevelure ébouriffée d'un bonnet piqué cavalièrement comme une cocarde. Sans plus d'apparat, délaissant cette fois la solennité des tentures, Rigaud a taillé par plans nets les visages animés et intensesd'expressiondeDen/s-/<,ranfOî's5'eco!«se, du théologien Léonard de Lametet surtout, dans sa beauté calme et fière, du graveur lyonnais Pierre Drevet. Avec un modelé peut-être moins ressorti, une palette plus grasse et dans cette pose à la fois avantageuse et familière qu'il affectionnait pour lui-même et pour les siens, Largillière a repré.senté le sulpteur lyonnais Jean Thierry, élève de Coysevox, dont le visage un peu alourdi par le bas emprunte sous l'ample perruque, au regard vif et direct, son air de franchise et de dignité. Le début du xixe siècle nous offre, avec un curieux portrait de Philippe-Égalité, duc d'Orléans, en garde national par Boilly, une pièce unique mais capitale de David. C'est un portrait de femme âgée, entré par donation au Musée en 1861. La tête est celle d'une femme du peuple, maraîchère ou poissonnière des halles, vêtue d'une casaque couverte d'un tablier; elle est assise et elle croise les bras dans l'attente de quelque spectacle. Le tableau est de 1795, et peut-être est-il l'effigie d'une de ces femmes qui Ph. Braun. prenaient part aux journées révolutionnaires ou GUSTAVE RICARD PORTRAIT DE JEUNE FILLE 268


LE MUSEE DE LYON fidèlement dans ses Pénitents de la mort. Le Dante aux enfers, d'Hyppolyte, atteste tout ce que la vision d'un Delacroix pouvait ajouter de fougue tragique à cette scène où, même dans les lieux maudits, Virgile n'a pas cru devoir se départir de son noble maintien d'orateur antique. Le classicisme s'affadit encore et il tourne à l'imagerie religieuse

simplement

en 1892. C'est un portrait de petite bourgeoise en

costume du temps : longue robe blanche serrée autour de la taille très remontée et garnie de dentelles autour du col très échancré ; les cheveux sont recueillis en deux bandeaux sous la capote noire à ruban rose; là tendresse maternelle pare de poésie le visage assez commun, et toute la grâce de la composition s'accroît

de l'arrangement simple et pourtant original des trois

édifiante avec un autre peintre lyonnais, Victor Orsel, dont la grande

personnages : la petite fille

composition allégorique :Le Bien et le Mal intéresse le pécheur plus que l'amateur d'art.

dressée sur une table et retenue par le bras de la mère, tandis

que le petit

Parmi les artistes chez.

garçon s'accroche à ses jupes.

Delacroix

lesquels s'élabore confusément la pensée

n'offre pas à Lyon de toile

romantique,

comparableàla Médée de Lille ou à la Justice de Trajan de Rouen. Le Musée possède de lui deux copies et trois oeuvres

Gérard est re-

présenté par

unetoilesingugulière : Coritine au cap Misène. Sous un cielsombreque traversent les projections fulgurantes d'un volcan lointain, l'héroïne

origi nales.

L'une d'elles

est une Odalis-

que couchée, qui n'est point sans ressem-

écoute dans une sorte de

blance avec la Femme nue de

délire prophétique le Dieu

la collection qui l'inspire. Moreau -NélaPh. J.-E. Bullosi. COURBET — LES AMANTS HEUREUX L'oeuvre est ton. Les derfranchement niers Moments ridicule d'affectation. Au contraire, la tendance de de l'empereur Marc-Aurèle, tout en se ressentant Géricault à se dégager du Beau conventionnel et à du souvenir de la Mort de Socrate de David, sont rechercher avec les laideurs physiques les tares un superbe morceau, traité très librement avec ce morbides, s'affirme dans un étrange Portrait de mépris de la reconstitution historique qu'affectait vieille femme folle au masque tout secoué d'un Delacroix, mais avec une réelle beauté plastique tremblement convulsif. Prud'hon garde son sens de formes, surtout chez le jeunehomme nu de torse, exquis d'atticisme attendri dans son Triomphe de au bras duquel se cramponne le philosophe défailBonaparte, acquis en 1908; mais sa meilleure oeuvre lant. La couleur est admirable et d'une prodigieuse est encore ce portrait de Madame Antony et de ses richesse dans la gamme des tons très remontés. enfants, peint à Dijon en 1795 et entré au Musée La galerie du xix° siècle renferme La Retraite de 269


L'ART ET LES ARTISTES Russie de Charlet. L'oeuvre est de 1836. L'artiste, qui fut l'imagier de la vie des grognards, se retrouve ici avec l'observation méticuleuse des détails exacts de la vie des camps, mais l'épisode choisi les transpose en style d'épopée. Sous le ciel lourd, blafard, d'où descendent les nuages bas, sur un sol couvert de neige où les rares sapins ont leurs branches cassées par le givre, un long convoi chemine en une marche lente et tortueuse :

hommes aux uniformes en

lambeaux, aux têtes entourées de linges, aux brasenécharpe, toutes les armes et tous les grades sontconfondus;la route ne se discerne que par les sinistres points de repère laissés parlepassage de convois précédents : canons aux affûts brisés, chariots renversés, che-

la bête prête à s'enfuir au moindre bruissement de

la forêt. Comme portraitiste, il est représenté par une tête de PaulChenavard, le front dégarni, la tête comme lourde de pensée. L'image est bien évocatrice de ce peintre lyonnais qui avait conçu le projet de représenter toute l'histoire en vastes synthèses philosophiques et dont le Musée garde les immenses cartons, projets des peintures dont il devait décorer le Panthéon. De Courbet encore, les Amants heureux serrés l'un contre l'autre et joignant leurs mains attestent une délicatesse de sentiment et une détente de

crudité bien rares chez le

Maître d'Ornans. Des cinq por-

traits du peintre d'âmes que fut Ricard, le plus

remarquable est un Portrait de femme inachevé.

vaux morts

Parmi les

bientôt recouverts d'un lin-

paysagistes du xixe siècle, Mil-

ceul blanc.Dans cette traînée de moribonds il faut encore se défendre contre leshommes;.des fusils sontépau-

let n'est repré-

senté ici par

aucune de ses âpres transcriptions de la vie rurale; mais le Musée possède lés contre les de lui, depuis cosaques harce1905, un austère lant ces débris Ph. .1 -E. Bullo^. CHENAVARD — PORTRAIT DE M"10 D'ALTON SHÉE Portrait de mad'armée, et pour rin. De Corot, ajouter à l'horreur, à côté des corbeaux attirés par ce triste char- le tableau le plus original est, dans sa délicate nier, des maraudeurs dépouillent les blessés et les tonalité bleutée, un Champ de blé, légué au morts. L'association de toutes les tristesses de la Musée en 1884. Si Français est bien représenté nature et de toutes les misères humaines font par un paysage de sous-bois, Daubigny par un de cette page le symbole le plus grandiose de la ruisseau de sa meilleure manière, la toile la plus chute de l'Empire. La peinture s'est haussée ici remarquable est pourtant celle d'un peintre qui n'eut pas le temps de donner sa mesure : Lisière au ton d'un Michelet. Tout à côté des maîtres du romantisme, Cour- de forêt au bord d'une rivière, de Marilhat. Le bet a fourni au Musée un exemplaire de la série sens décoratif de Cazin, la gravité pensive de ses des Vagues qui vaut celui du Louvre. Ses Che- personnages des champs, à l'heure où la lumière vreuils, sous un bois aux feuilles de chênes roussies cendrée du crépuscule imprègne les choses de par une neige précoce, ont la démarche inquiète de majesté, n'ont pas de meilleure expression que sa 270


LE MUSÉE DE LYON

Ph. J.-E. Bullo^.

DAGNAN-BOUVERET —

Journée faite, de Lyon. Il faut nous hâter et consentir à ne citer dans les acquisitions de toiles de la fin du xixe siècle que le Christ mort, de Henner, et sa Créole au teint laiteux sous la chevelure fauve. On a fait entrer, de Carrière, une Tête de femme dansuneattitude de méditation et de douleur, etde Fantin-Latour :

LA NOCE CHEZ LE

theMorizotétun portrait de jeune fille également, avec une marine de Monet et trois toiles d'Henri Martin,.'La Samaritaine, de Besnard, si moderne aans iagencementimprévude la scène et. des costumes, voisine désormais

La Lee titre,

touteenveloppée de la douceur des vies encloses. Les Impres-

sionnistes ont aussi pris rang au Musée avec blanc, avec Ber-

avec des spéci-

mens de l'art de Sisley, de Renoir et un

curieux tableau de Raffaëlli : Che$ le fondeur. La Cérémonie religieuse à Assise, de Lucien Simon, est une page éclatante de lumière projetée sur des

visages forte-

Manet et sa

Jeune Fille en

PHOTOGRAPHE

Ph. J.-E. liullu;.

SISLEY —

BORDS DE LA SEINE

ment construits. On conçoit


L'ART ET LES ARTISTES que la piété

lyonnaise,en dehors des maîtres dont

vaste réfectoire de l'ancien couvent et ses annexes. Une curieuse trouvaille effectuée en 1897 dans un champ en labour à Coligny (Ain) a fait entrer au Musée une statue d'homme en bronze de grandeur naturelle et dans une pose oratoire. L'oeuvre, brisée en un millier de pièces, a pu être presque

nous avons déjà parlé, ait accordé intégralement restaurée. La meilleure pièce antique reste pourtant une au Musée

une large hospitalité

petite statuette en bronze verdâtre découverte dans la Saône en 1866. Cette oeuvre, toute de grâce et aux peintres dont nous donnons la reproduction, ne mesure proprement pas plus de 25 centimètres, c'est une Victoire ailée. locaux. La De la Renaissanceitalienne à ses débuts, il existe liste en est une oeuvre exquise. C'est L'Annonciation, provebien fournie. nant d'une église de Pise et acquise en 1884. Les Les plus inté- deux personnages sont en bois peint. L'ange ressantssont Gabriel a les ailes déployées, les mains ramènent L.-G. Blan- sur la tunique l'ample robe décorée de petites chet, dont il fleurs comme si dans l'accomplissement de sa reste un por- mission une timidité s'emparait de lui en face de trait de M. la Vierge vêtue d'une longue tunique à larges Tolo^an , fleurs et si pure dans la charmante mimique de spirituel et son étonnement. GUSTAVE LEGARET. nerveux, et Boissieu qui Toutes les photographies J.-E. BULLOZ de cette étude a légué un extraites de son «Inventaire Général photographique gracieux por- sont de l'Art en France ».

traitdesa

Femm e jouantde la guitare. Un de ses élèves

Grobon,

atteste LA VIERGE DE L ANNONCIATION (Bois peint, art italien du xvi" siècle)

par son

propre

portrait

qu il mériterait d être mieux connu. A la structure un peu sèche des paysages de Ravier, dont quelques dessins sont entrés au Louvre, on peut préférer la riche palette de Vernay et surtout les étonnantes fantaisies de lumière de Carrand. Vollon a au Musée quelques-unes des plus somptueusesparmi ses natures mortes.

Une salle entière a été consacrée à un peintre mort à 27 ans, Seignemârtin, et dont l'originalité ne s'était point encore définitivement dégagée de ses recherches de curieux. Ses oeuvres dénotent en tout cas un tempérament passionné d'artiste servi par une palette qui a parfois la richesse des couleurs en fusion d'un Monticelli. La place nous manque pour parler comme il conviendrait, et du Musée d'antiques adjacent aux salles de peinture, et des oeuvres de sculpture groupées principalement dans le

VICTOIRE AILÉE (BRONZE ANTIQUE)


REPAS DE ZE1BECKS

UN PRINCE ARTISTE

S. A. I.

ABDUL MEDJID EFFENDI Fils du Sultan Abdul Aziz

POUR séduisante que puisse paraître l'étude à écrire sur les rapports existant entre les Arts et la Croyance, dans un pays régi comme la Turquie par une seule et même loi : la loi religieuse — car il ressortirait clairement que le renouveau politique et.social de l'Empire Turc ne dépend que de son rôle civilisateur et de son action artistique, c'est-à-dire d'une entente plus large de cette loi et d'une interprétation conforme plus à son esprit qu'à sa lettre — je ne l'entreprendrai pas à cette place. Les développements qu'elle comporte — si condensés soient-ils — dépasseraient de beaucoup le cadre de cet article et les dimensions de l'étude proposée pour faire connaître l'art du Prince Impérial, le premier de la race d'Othman qui tient, avec talent, la palette

et dont une des dernières oeuvres, La Leçon d'histoire, a figuré, non sans éclat, au Salon des Ai'tistes Français de cette année.

Il est, toutefois, un point qu'il est particuliè-

rement opportun de mettre en lumière : le libéralisme ardent et convaincu du Prince. Grâce à ce libéralisme, n'infirmant en rien sa croyance, Abdul Medjid Effendi connut la paix du coeur qui mène aux hautes vertus, grâce à lui, il s'adonna résolument aux arts qui furent, durant trente-deux ans, les seuls consolateurs de sa captivité. S. A. I. le Prince Abdul Medjid Effendi est le

quatrième des enfants mâles du Sultan Abdul Aziz. Cousin germain du Padischah régnant,

273


L'ART ET LES ARTISTES S. M. Mehmed V, et frère de l'héritier présomptif, S. A. I. Youssouf Izzedin Effendi, il tient le quatrième rang dans l'ordre de succession au trône

Alors, dans la volupté des harems et les plaisirs des sens, savamment ménagés et entretenus par Yildiz, les uns, les faibles, anéantirent leur voude Turquie (i). loir et leur personnalité; dans l'étude des sciences Pour rendre compréhensible la vocation artis- et la culture des arts, consenties par le despote, tique d'un prince du sang dans un pays, alors, puisque anodines à ses yeux, les autres, les forts, de monarchie absolue, où les arts plastiques, cherchèrent un oubli de la fatale et glorieuse jusqu'au règne d'Abdul Aziz, qui le premier les misère qui les avait fait naître au pied du trône. favorisa, furent pendant des siècles un objet de Abdul Medjid Effendi fut de ceux-là. Non seulesuspicion, et n'en continuèrent pas moins, en ment l'oppression qui pesa sur lui, surtout sous dépit de l'encouragement impérial, à être honnis le régime d'espionnage et de terreur des Izzet, par le peuple et par la bourgeoisie, quelques lignes des Ismaïl et des Kadri, ne porta pas une atteinte paraissent indispensables à la description som- à sa superbe santé morale, mais l'atmosphère maire de la Cour au milieu de laquelle cette artistique que son besoin d'idéal sut se créer vocation s'épanouit et se développa : nous saurons développa, affina les sentiments de la nature ainsi quelles influences pesèrent sur une détermi- ardente et généreuse héritée de son père et que nation grâce à laquelle, aujourd'hui, l'auguste le destin se chargeait, au jour le jour, de doser de famille d'Othman voit parée sa couronne du noble sagesse et de philosophie. Comme tous les princes impériaux, il fit ses fleuron de l'Art. Né en 1869, au Palais de Beylerbey, sur le Bos- premières études au Palais de Yildiz, sous l'oeil phore, S. A. I. le Prince Abdul Medjid Effendi méfiant du Maître qui, par la création d'une n'eut guère, toutefois, le temps de jouir de la école spéciale pour les membres de sa famille, brillante destinée qui le faisait naître fils de cherchait à mater les esprits et à diriger les

consciences. Padischah. L'enseignement reçu parut, toutefois, insuffiIl avait sept ans à peine, lorsque, en 1876, son illustre et malheureux père, le Sultan Abdul Aziz, sant au jeune Prince qui, aussitôt les cours de dépossédé d'abord-, « suicidé » ensuite, laissait Yildiz terminés, pensa parfaire à domicile une la couronne à l'infortuné Mourad V, détrôné à instruction primaire. Tout en s'adonnant à l'étude des langues française et allemande, des sciences, son tour, après trois mois de règne. Abdul Hamid leur succéda. Depuis l'avènement de l'économie politique et de l'histoire des peuples, au pouvoir de ce prince, qui éleva la peur au il continuait de cultiver la peinture et la musique, rang d'une religion, jusqu'à sa chute si triste et vers lesquelles un goût des plus vifs le poussait si lamentable, c'est-à-dire durant trente-deux ans depuis l'époque où son auguste père, mélomane avisé et fervent collectionneur de toiles, régnait — de 1876 à 1908 — les membres dé la famille impériale vécurent dans une perpétuelle alerte. à Dolma-Baghtché. Ce goût ne tarda pas à devenir Des plus proches aux plus éloignés, tous se virent passion. Grâce à ce double amour pour l'harmosurveillés, épiés, espionnés. Entourés de déla- nie et les couleurs, le Prince vécut pendant longteurs et de traîtres et ne pouvant connaître, d'entre temps une vie sereine qui lui fit oublier la réalité les gens à leur service, ceux à la solde du tyran, triste de l'existence. ils taisaient leurs sentiments, ils taisaient leurs pensées. Et, dans un silence inquiet et soupçonTout enfant, Abdul Medjid Effendi prenait neux, la nuit se faisait dans leur esprit, la nuit se faisait dans leur coeur. Les palais dorés, leur ser- plaisir à crayonner ce qui frappait ses yeux. Une vant de prison, avaient des murs qui écoutaient boîte de couleurs, un étui de crayons « Raphaël » la voix des songes, des murs qui répétaient les représentait pour lui le plus beau des cadeaux. Maisons et feuillages, bêtes et gens formaient sur sanglots de la solitude. les murs paternels de minuscules fresques où, (1) L'héritage de la couronne Ottomane se transmet non de la gaucherie d'une interprétation naïve, perpère en fils, mais à l'aîné des enfants mâles issu d'un prince ayant sous çait une vision nette des choses. tenu le sceptre. Présentement, S. M. Mehmed V régnant, voici l'ordre de cette C'est en suivant les cours de l'École des princes succession : de Yildiz que la pensée lui vint de faire de la i" S. A. I. Youssouf Izzedin Effendi, né en 1857, fils du Sultan Abdul Aziz; peinture. Il avait quatorze ans lorsqu'il entreprit 2" S. A. I. Vahdeddine Effendi, né en 1861, fils du Sultan Abdul Medjid ; la copie — gardée précieusement en souvenir de 3* S. A. I. Salaheddine Effendi, né en 1866, fils du Sultan ses débuts — d'une toile de lÉ'cole anglaise ornant Mourad V; la galerie impériale. Émerveillé des aptitudes 4° S. A; I. Abdul Medjid Effendi. .

274


UN PRINCE ARTISTE

artistiques de son jeune cousin qui, sans notions voulut, désormais, de leçons que de la Nature préliminaires aucunes ni de dessin ni de pein- qui, la première, lui avait révélé l'art. Elle fut, ture, avait aussi fidèlement reproduit l'oeuvre dès cette heure, la seule inspiratrice de sa palette. exposée, le Sultan Abdul Hamid le fit immédiaLes toiles alors succèdent aux toiles. Longue est tement admettre au cours d'Ahmed Ali Pacha, la liste des tableaux peints, à cette époque, par le élève de Gérôme, chargé, à la Cour, d'enseigner Prince. Il convient, toutefois, de citer particulière-

PORTRAIT DE S. A. I. LE PRINCE SALAHEDDINE EFFENDI

(FILS DU SULTAN MOURAD

la peinture aux princes impériaux. Le jeune homme progressa rapidement. Il ne tardait pas à passer dans là classe supérieure de M. Salvator Valeri, professeur à l'Ecole des Beaux-Arts de Constantinople, à qui incombait le soin de parfaire l'éducation artistique des princes. En quittant Yildiz, toutefois, Abdul Medjid Effendi renonça à suivre d'autres cours. Il ne

v)

ment : La Danse de Zeïbecks, peinture de grandes dimensions, de belle ordonnance et de solide exécution ; Le Cavalier d'Erthogrul, étude très poussée de soldat qui valut à Son Altesse la médaille des Beaux-Arts; Les deux Captives, tableau de genre, tout baigné de rayons où les faïences des murs et les nacres des meubles jouent ces reflets lumineux qui caractérisent la manière de Hamdy Bey;

275


L'ART ET LES ARTISTES

La Fille à la fontaine, d'un sentiment très pur,

où la blancheur des formes épouse la blancheur des marbres, dans une poussière ensoleillée, faite de rayons blancs, tant elle se devine ardente et vive, et enfin et surtout le Gycénée oriental débordant à ce point de voluptueuse atmosphère qu'on dirait que les roses sont peintes avec leurs senteurs et les femmes avec leurs caresses. Aucune de ces toiles n'a, malheureusement, été photographiée. Elles

furent presque toutes offertes, à l'occasion d'anniversaires, au Sultan Abdul Hamid, qui prisait fort le talent de son impérial cousin et figurent encore, en excel-

vivante auprès de murs en ruines, va sa route en mendiant des yeux et de la main. Si le dessin, quelque peu maniéré, n'est pas encore déterminé avec justesse dans tous ses contours, la lumière et les ombres savamment distribuées prouvent une entente peu commune du clair-obscur. Les couleurs sont d'une palette rutilante et chaude; elles se lient les unes aux autres avec aisance et les passages se font insensiblement, doucement et d'une harmonieuse manière. L'expression de la figure, toutefois, si natu-

relle soit-elle, donne l'impression du déjà vu et les étoffes, manquant de quelque souplesse, ne vivent pas en elles la vie de qui les porte. Par contre, les extrémités ne sont pas que bien rendues, tel de leurraccourci dénote de patientes et laborieuses recherches. Le Repas des Zeïbecks sur les bords du Bos-

lente place, dans les

somptueuses galeries de Yildiz-Kiosk. Sur les cinq tableaux reproduits dans cette étude, Le Mendiant, Le Repas de Zeïbecks et Le Portrait du Prince Salaheddine datent du règne d'Abdul Hamid. Ces trois toiles sont, je crois, phore, exécuté trois les seules, de ' cette années plus tard, en i3o8 époque, dont S. A. a fait de l'Hégire (1891), nous prendre les clichés. fait assister au déjeuner Le Mendiant porte au frugal de quatre Bachihaut, à gauche, près de Bozoucks, ces montala signature, ainsi libelgnards superbes, mi-sollée : Abdul Medjid, fils dats, mi-bandits, vivant du Sultan Aziz, la date de rapines en temps de de son exécution. La paix, imposant en temps toile est de i3o5 de de guerre leur enrôlel'Hégire, c'est-à-dire de l'annéei888 de notre ère. ment à l'Etat; race des plus curieuses autant par Le Prince avait donc vingt ans lorsqu'il la peiles moeurs que par le gnit. Elle reflète hautecostume, décimée durant LE MENDIANT les dernières guerres et ment ses idées humanitaires et, par cela même, elle est, entre ses qui, petit a petit, a presque complètement disparu. Comme l'ombre des arbres l'indique, le soleil oeuvres, celle dont la venue lui causa le plus de joie artistique. Elle est aussi une de ses premières se trouve au zénith. Aussi, à cette heure accablante peintures. A ce titre, elle mérite que l'on s'y arrête : de midi, les Zeïbecks se sont-ils réfugiés près de les qualités et les défauts qui constitueront, dans marbres ruisselants de fraîcheur. Au loin, dans de la suite, la manière de l'artiste, s'y étalent avec l'air qu'on sent étouffant et de la lumière blanche, toute l'impatiente et franche ardeur de la jeunesse. très blanche tant son intensité est grande, un coin La conception témoigne d'un sentiment élevé. du Bosphore avec des jardins suspendus. Assis Cette pitié d'un grand pour les humbles revêt ici sur des escabeaux devant une couffe qui leur sert une heureuse extériorisation et l'idée est vraiment de table, les montagnards d'Asie se partagent émouvante et belle de ce vieux foukara qui, ruine nourriture et boisson : fruits d'été arrosés d'eau 276


UN PRINCE ARTISTE claire. Et l'effet est surprenant de cet assemblage de notes vives et bariolées où le vert métallique des pastèques, le rose duveté des pêches, le jaune bistre des melons s'unissent aux blancs et gris des chalvars, à l'orange et mauve des vestes, au pourpre et bleu des coiffures en un très harmonieux accord de rayons réverbérants. Le Portrait de S. A. I. le Prince Salaheddine Effendi, datée du lendemain de la Constitution Ottomane, distance de vingt années cette toile des précédentes. Pour qui connaît de vue le fils de

l'infortuné Mourad V, la ressemblance des traits est frappante entre le tableau et son modèle. Mais il y a mieux ici

qu'une ressemblance

physique. La toile est animée de la pensée du

modèle. C'est l'âme même du noble prince dont la piété filiale fut

fils, le

Prince Orner Farouk Effendi ! Il nous le

présente dans tout l'éclat de la force et de la jeunesse, revêtu de l'étincelante et superbe armure des anciens guerriers ottomans. Je ne parle pas des personnes illustres, tel le grand et regretté poète Ekrem Bey qu'il honorait de son amitié et dont il a fait un portrait frappant de vérité et de vie. L'exemple venant de si haut, libérant officieusement la Turquie des attaches qui, durant des siècles, avaient arrêté son envol artistique, vaut qu'on s'y attarde et qu'on l'explique. L'intérêt est d'autant plus grand que cet exemple, joint à celui donné par Hamdy Bey et Halil Pacha, deux autres peintres nationaux de portraits et de figures, avait commencé par pré-

parer les esprits à une réforme possible en ce sens, ardemment souhaitée, il est vrai, mais qui ne laissait en rien prévoir la très importante révolution artistique, subite, inespérée, qu'en un coup d'audace et de génie, fit dernièrementS. E.Oskan Effendi, ministre des Postes et Télégraphes en

tendrement héroïque, qui, durant vingt-huit ans, partagea volontairement la captivité du malheureux monarque et qui n'a jamais pu se consoler de la lente agonie paternelle, c'est cette âme qui vit, palpite et souffre tout entière dans la tristesse de ce pâle sourire, dans la résignation lasse de ce regard, dans la bonté et la douceur ineffables de si

reproduisant officiellement, suri'un des timbres de l'Empire, la figure

auguste du Sultan-Khalife Mehmed V (\).

cette expression. De plus — et le point

mérite de fixer toute

Une tradition popul'attention — cette toile laire — et l'on devine la qui, par le fait même de MON FILS OMER FAROUK force des traditions chez son existence, affirme hautement les idées libérales des deux princes, un peuple où l'enseignement libre pour les basses marque une grande date dans l'histoire de l'art turc. classes et les classes bourgeoises n'était qu'essenNon seulement Abdul Medjid Effendi est le tiellement et sommairement religieux — une tradipremier prince du sang de la race d'Othman qui tion populaire a donc toujours appris que l'âme se soit sérieusement occupé de peinture, c'est-à- d'un être reproduit sur toile, au lieu d'aller, à la dire d'un art qui, en dehors du paysage, avait été, mort, jouir des joies paradisiaques, venait prendre jusque vers la fin du siècle dernier, mis à l'index possession éternelle de l'image peinte. Cette croyance, avec le temps, avait pris de si de la Turquie, mais il est aussi l'un des premiers, l'un des rarissimes peintres turcs qui, rompant profondes racines dans la nation que son mystéen visière avec des préjugés nationaux, a fixé sur rieux pouvoir s'était étendu, peu à peu, des esprits la toile une figure humaine. Et cette figure est ignorants aux esprits les plus cultivés. Des écrits de littérateurs distingués en font foi ; celle d'un autre prince du sang ! Et, depuis, combien de figures princières ne lui ont-elles pas (i) Cf. le n° no (Mai 1914) de «L'Art et les Artistes» : Une servi de modèles, entr'autres celle de son propre Révolution artistique en Turquie. 277


L'ART ET LES ARTISTES

entr'autres une très belle pièce de vers, en ma possession, datée de i863 et signée du poète Zia. L'origine de cette croyance se trouve non pas comme on l'a souvent avancé et écrit, par erreur, dans le Livre Saint inspiré par Dieu à son Prophète — il n'est pas question une seule fois de peinture dans le Coran — mais dans les Hadiss ou recueil des entretiens que Mahomet eut avec ses disciples comme simple mortel et non comme Réformateur. Or, ces entretiens, transmis par tradition verbale ne furent portés à la connaissance des peuples musulmans que deux cents ans après sa mort. Du fait même de cette très tardive communication, qui eut lieu au plus fort des luttes religieuses entres Arabes et Persans pour la succession au Khalifat, réclamée, d'une part, par les Sunnites (i), d'autre part, par les Chiites (2) compétiteurs du pouvoir suprême — ces entretiens, dignes de tout respect, sont, toutefois, jusqu'à un certain point, sujet à caution. Des musulmans et non des moins croyants partagent cet avis. Il est avéré que répété débouche en bouche, un fait se.dénature avec la meilleure foi du monde. Tous les jours nous apportent des exemples frappants d'altérations de paroles dites, et il ne.s'agit, là, pourtant, que de faits de l'heure présente. Et puis, sachant combien ces guerres furent implacables et sanglantes, on a le droit de se demander si, mus par un zèle très compréhensible, guidés par l'exaltation de leur croyance, soutenus par la conviction de leur bon droit, les écrivains arabes, auteurs des Hadiss, n'ont pas cru accomplir un. devoir sacré en choisissant parmi les témoignages ceux les plus propres à soutenir leur cause et à nuire au parti de leurs ennemis politiques et religieux. Or, la peinture était un art très cultivé et fort en honneur en Perse, le foyer, par excellence, de la révolte et du schisme. D'ailleurs si, dans ces entretiens colligés deux siècles après sa mort et qui sont l'expression de sentiments personnels et non, ainsi que le Livre de Dieu, l'expression d'une inspiration divine, Mahomed s'est élevé, par deux fois, contre toute représentation divine, humaine, animale même, c'est que, considérant la peinture non comme un art, mais comme un moyen apte à propager l'idolâtrie qu'il avait mission de combattre, il ne cherchait, en simple croyant, qu'à faire triompher la Loi sainte proclamant l'Unité de Dieu qui lui avait été révélée comme Prophète. « Malheur, s'est-il écrié une première fois, sui« vant les auteurs des Hadiss, malheur à celui « qui aura peint un être vivant. Au jour de la (i) De Sunna, la tradition. (2) De Chiah, faction, révolte.

résurrection, les personnages qu'il aura peints s'élanceront de leur tombe et s'en iront vers lui en lui réclamant une âme. Et comme cet homme n'est pas créateur, il sera incapable d'animer son oeuvre et, pour ce, il sera condamné, à cause de son orgueil, à brûler dans le feu éternel. » Une autre fois, suivant toujours les mêmes auteurs, la veille d'un combat qu'il allait livrer à une tribu païenne : « Allah m'a envoyé sur terre, s'est-il exclamé, « pour confondre et pour anéantir trois sortes de « gens : les orgueilleux, les polythéistes et les « peintres. Gardez-vous donc de représenter soit « le Seigneur, soit l'homme, et ne peignez que des « arbres, des fleurs et des objets inanimés. » Ne re"ssort-il pas clairement de ces deux Hadiss que Mahomet stigmatisait les arabes idolâtres qui confectionnaientles figurines peintes vendues et adorées dans les temples ? Le rapport logique et déductif entre les polythéistes et les peintres, à la veille de combattre des païens, saute aux yeux et ne laisse aucun doute sur le véritable sens des prescriptions, en supposant même que leurs textes, à deux cents ans d'intervalle, n'ait pas subi la moindre des altérations. L'esprit populaire ne fut pas long à s'emparer de ces préceptes reçus par une tradition d'autant plus incontrôlable qu'il n'en existe pas trace dans le Livre de Dieu, jusqu'au jour où quelque Imam imaginatif et mystique, les dénaturant à son gré les fixa dans le préjugé populaire, déjà cité, et si bien fait pour frapper les imaginations. Or, il faut bien qu'il soif, dit une fois pour toutes, le Coran et les Hadiss sont deux choses absolument différentes, essentiellement distinctes. L'un émane de l'inspiration divine. L'autre n'est qu'un recueil de sentiments personnels. Chaque verset du Livre de Dieu fait partie du dogme : parfois, ce verset peut, s'il n'est pas explicite, prêter, quant à la lettre, sujet à des commentaires : mais tout bon musulman doit en accepter aveuglément l'esprit. Il n'en est pas de même des Hadiss : on peut ne pas en admettre ni l'esprit ni la lettre sans pour cela être mauvais croyant et porter une atteinte, la moindre, à l'orthodoxie de la loi islamique. Et la preuve, c'est que les Hadiss condamnent la musique beaucoup plus véhémentementencore que la peinture. Cela a-t-il empêché les musulmans, depuis les Khalifes d'Orient, d'Egypte et de Cordoue jusqu'aux Sultans de nos jours, chefs suprêmes de la religion de l'Islam,d'aimer passionnément le chant, les danses et les harmonieux accords ? Il y a plus. Certains ordres religieux comme les Derviches Mewlewis ou Derviches

« « « « « «

278


UN PRINCE ARTISTE

tourneurs ont besoin de musique pour accomplir leurs rites. Et la preuve c'est que les Hadiss défendent formellement le jeu des échecs. Cela a-t-il empêché les Emirs d'Arabie et les rois maures d'Espagne de se livrer à la science spéculative de ce noble jeu qui n'a rien à voir avec les jeux de hasard, les seuls défendus par le Livre de Dieu ? Et la preuve... mais je n'en finirais pas. Aussi ne m'étendrai-je davantage sur la question — elle ferait l'objet d'un volume — que pour dire que de

routine de convention qui, depuis plus de mille ans, tenait les esprits sous sa tutelle. Et cette indépendance d'idées chez les deux princes acquiert une portée d'autant plus significative que, fidèles observateurs de la loi du Prophète, ils sont l'un et l'autre profondément croyants. Mais ce portrait ne témoigne pas que d'une franche liberté de sentiments. Il prouve aussi un beau courage artistique sachant aller au-devant des périls les plus graves. Ceux qui se rappellent la tyrannie impitoyable exercée par le Sultan déchu

Ph. Vi^avona. LA LEÇON D'HISTOIRE (SALON DES ARTISTES FRANÇAIS

toutes les prescriptions des Hadiss, celles concernant la peinture avaient pris de si puissantes racines dans l'esprit populaire qu'elles avaient fini par faire partie intégrante des moeurs. Comprend-on, maintenant, la haute pensée qui dirigea le geste du Prince Abdul Medjid lorsqu'il fit leportraitdeson impérial cousin?Comprend-on la pensée, également libérale, du modèle qui consentit à poser? Du même coup l'un et l'autre s'affranchissaient d'un préjugé légendaire ; du même coup l'un et l'autre mettaient au point les préceptes des Hadiss visant non point la peinture elle-même, mais la propagande de l'idolâtrie, du même coup l'un et l'autre dégageaient l'art d'une

1914)

sur tous les membres de sa famille, auxquels il imposa une captivité à vie et une agonie de tous les instants, pourront seuls juger à sa juste valeur la témérité dont Abdul Medjid Effendi fit montre en menant à bonne fin cette oeuvre. Eh quoi ! deux prisonniers d'Etat que la Révolution de 1908 contraignait le monarque de rendre à la liberté, tous les deux fils de Sultans dont il avait pris la place, tous les deux ayant des droits à la succession de la couronne, pouvaient, librement, se voir et se fréquenter, publiquement s'affranchir de préjugés nationaux et rompre avec des traditions séculaires ! Pour peu qu'on soit au courant de l'histoire ottomane, on se demande si des faits

279


L'ART ET LES ARTISTES pareils ont pu avoir lieu, tant ils semblent incroyables. Ils dépassent tout ce que la pensée la plus inventive est capable d'imaginer et portent en eux les éléments fantastiques mais humains d'un conte autrement merveilleux que les contes des Mille et Une nuits. Ne sont-ce pas encore des portraits — et des portraits de parents très proches — que les figures de cette jeune fille et de ce jeune homme


Pli. Anderson.

LORENZO GH1BERTI

LES PORTES DU BAPTISTÈRE, DITES «PORTES DU PARADIS»

DÉTAIL

!

LA CRÉATION D'ADAM ET D'ÉVE

IMPRESSIONS DE FLORENCE I.

LES PORTES DU PARADIS

ELLES autorisent généralement les critiques d'art à épuiser les vocabulaires laudatifs connus. L'homme de savoir et de goût que fut Burckhardt leur préférait celles du Sud, et j'ai la faiblesse... d'exagérer son opinion. Celles-ci s'opposent en plan aux portes d'A. Pisano et s'en inspirent à coup sûr : la composition est semblable de part et d'autre. Les deux oeuvres ont droit à une égale admiration. L'aînée a plus de sincérité et de fougue — plus de maladresses aussi — ; l'autre présente une perfection de travail qui demeure sans prix. La gaucherie n'en est pas exempte et, ce qui est plus grave, elle n'est pas due comme chez Andréa à une savoureuse naïveté, mais bien

à la prétention ; déjà apparaissent dans les draperies des flottements inexplicables, dans les figures des attitudes tourmentées. L'exemple de l'art antique, qui avait soulevé si haut le génie de

Nicolas Pisano et projetaitdans l'âme de Donatello une telle lumière, a été évidemment inconnu ou méconnu de l'artiste; ses reliefs ont les qualités et les défauts des meilleures oeuvres françaises du xivc siècle. La comparaison des morceaux de concours de Brunellesco, de Ghiberti et de Quercia est vraiment suggestive. On sait que c'est Ghiberti qui remporta ce Prix de Florence ; mais Donatello, en s'inspirant directement de Brunellesco pour son Abraham du Campanile, a montré qu'il ne


L'ART ET LES ARTISTES

Ph. Alinari.

LORENZO GHIBERTI —

LES PORTES DU BAPTISTÈRE, DITES «PORTES DU PARADIS» DÉTAIL : NOÉ APRÈS LE DÉLUGE

ratifiait pas la décision du jury. Il est aujourd'hui possible encore de rouvrir la cause. Les oeuvres de Brunellesco et de Ghiberti sont au Bargello ; quant à celle de Quercia, elle est reconnaissable — du moins avec une approximation suffisante au — portail de San Petronio de Bologne. Or, le bronze de Ghiberti est le plus faible : sa composition, peut-être mieux équilibrée que celle de Brunellesco, est plus confuse que celle de Quercia et d'une façon absolue trop chargée. Surtout les Abrahams de Brunellesco et de Quercia ont tous deux un mouvement magnifique qui traduit l'enthousiaste folie du divin ; Abraham a le corps tendu en avant, toute sa force ramassée dans le coup qu'il va porter. Chez Quercia, l'attitude affaissée d'Isaac, défaillant de peur, est d'une ligne magistrale, et l'ange saisit la main d'Abraham d'un geste à la fois naturel et violent. Brunellesco a modelé à grands traits, mais avec une inoubliable éloquence un corps d'enfant dont tous les muscles sont contractés par l'effroi. Chez Ghiberti, Isaac étale sous le meilleur jour une impeccable académie et Abraham esquisse un rond de bras dont la Bible

elle-même ne saurait excuser les vaniteuses intentions. Les fonds sont en outre généralement encombrés; mais quand on a vu les portes de

l'Est, on les trouve sobres... Celles-ci sont à proprement parler une erreur — erreur intéressante, toutefois, parce qu'elle est l'aboutissement logique de l'artiste et de son procédé. Je veux reconnaître tout de suite que la technique en est prodigieuse et qu'elles représentent vingt ans de travail; tous les Baedeker empêchent de l'oublier; seulement, ici comme toujours, le détail qui permet aux ciceroni de stupéfier l'auditeur bénévole n'est pas celui dont l'histoire de l'art garde le souvenir. Rien ne montrerait mieux que le génie n'est pas une longue patience : l'artiste, obsédé par la hantise d'une éblouissante exécution, n'a même plus songé à nourrir de pensée les formes minutieuses auxquelles s'appliquait bien sa main d'orfèvre, mais non son esprit. Moins travaillées, ces portes seraient sans doute plus vraiment belles. Elles n'annoncent pas seulement l'habileté trop facile d'un Mino; déjà, elles affichent ce qui caractérise

282


IMPRESSIONS DE FLORENCE

Ph. Anderson.

LORENZO GHIBERTI —

LES PORTES DU BAPTISTÈRE, DITES «PORTES DU PARADIS»

283


L'ART ET LES ARTISTES

Ph. Alinari.

LORENZO GHIBERTI —

LES PORTES DU BAPTISTÈRE, DITES «PORTES DÉTAIL : LE SACRIFICE SUR LE MONT MORIA

essentiellement l'italianisme le plus vulgaire, tel qu'il triomphera deux siècles plus tard — je veux dire la manie du trompe-l'ceil. Par une aberration singulière, Ghiberti a cru que le grand chefd'oeuvre serait le chef-d'oeuvre du pittoresque : un relief qui ressemblerait à un tableau orfèvre; c'est la même qui nous a valu le Crucifix en « papier mâché » de la Chartreuse d'Ema, le trop fameux Christ de San Martino à San Severo de Naples, les fausses statues du Redeniore de Venise, les « semble-fenêtres » ou les « semble-corniches » qui décorent les palais italiens. Erreur de goût et manque de franchise fondamentaux : la sculpture parodie la peinture ; la peinture parodie l'architecture et la sculpture (rappelez-vous les pâtisseries de Pierino del Vaga au Palais Doria, à Gênes, et du Pinturicchio à l'appartement Borgia) ; l'architecture ira jusqu'à se parodier elle-même et le Bernin rapprochera les colonnes de la Scala Regia au Vatican comme l'image de tout grand magasin rejoint à l'horizon les lignes des murs dans l'air et sur le sol : on a ainsi l'illusion du grandiose! — La Grèce, elle aussi, à

nu

PARADIS»

réuni plusieurs moyens d'expression artistiques; mais l'idée de les confondre ne pouvait être hellénique et les Délia Robbia ont montré ce que vaut son exemple. Ghiberti a donc multiplié les plans au point de les rendre à peu près insensibles; le trait de l'outil apparaît presque aussi fin que celui du pinceau. En méconnaissant ainsi les limites mêmes delà matière, le sculpteur se privaitde ses richesses. La vie claire, puissante et forcément simple du relief s'est enfuie ; en revanche la platitude engendre l'obscurité; l'oeil se perd au milieu de ces lignes trop ténues. Obscurité et platitude qui s'aggravent d'autre part : l'artiste, pour être logique avec sa pensée, devait pousser à l'infini la minutie du détail, et ceci encore est trop italien pour qu'il ait eu garde d'y manquer ; lui-même se vante d'avoir introduit dans quelques scènes plus de cent figures. Enfin cette multiplicité des détails et des plans étouffe les personnages principaux; aussi, malgré la grandeur relative des bronzes (elle est beaucoup plus considérable qu'aux vantaux du Sud), ceux-ci n'arrivent pas à se détacher. Cepen-

284


CL „,

... . Annan.

Musée national de Florence.

BENVENUTO CELLINI —

CIRE) LE PERSÉE (ESQUISSE EN


L'ART ET LES ARTISTES dant, ils demeurent sans lien avec les vagues architectures du fond, placées là comme un décor de théâtre. Songez maintenant aux statues de Ghiberti à Or San Michèle, précisément proches de l'extraordinaire Saint Eloi de Nanni et du triomphant Saint Georges de Donatello, — à l'air niais de Saint Etienne, au manteau invraisemblable de Saint Mathieu : vous aurez exactement la mesure du talent de Lorenzo Ghiberti, trop excellent ouvrier et trop malheureux artiste... Michel-Ange dira : « Plus le relief approche de la peinture, pire il est. » C'est pourtant lui qui

appelait ces portes de l'Est, les « portes du Paradis ». Le génie de la Force admirer, même en passant, ce travail de patience ! Le dieu de l'inspiration consacrer ce faux chef-d'oeuvre, fût-ce dans la surprise d'une minute de bonne humeur ! ! Néanmoins, cela s'entend à la longue : Ghiberti et Michel-Ange sont deux « italianisants » et l'amour de l'illusionisme n'exclut pas toujours celui des grands gestes — au contraire ! Je conçois des heures où le coeur inquiet, mobile et tendre de Michel-Ange (le coeur et non l'esprit !) a pu sincèrement aimer et comprendre l'art de

Ghiberti...

II. LE PERSÉE DE BENVENUTO

L Méduse est bien d'un raccourci quelque peu figé qui s'échappe choquant le flot de et

sang du tronc d'un effet assez malheureux : suspendu dans les airs contre toutes les lois de la pesanteur, il déroute au premier abord. Mais ce tronc étendu n'en demeure pas moins un socle, un plan admirable sur lequel s'élève, haut et droit, l'élan vertical de Persée ; ses formes tourmentées détachent en plus radieuse lumière la pure silhouette du vainqueur. Le jeune corps est d'une grâce élastique et souple qui ajoute encore à la force de son ascension ; c'est à peine s'il pèse sur le tronc sanglant et la ligne du bras qui élève la tête de Méduse donne à sa finesse quelque chose d'aérien : on sent bien qu'il a gagné ses ailes divines. Or, on lit dans Cellini : « Il (le duc) me dit qu'il « voulait que mon premier ouvrage fût un Persée « qu'il désirait depuis longtemps et il me pria de « lui en faire un petit modèle. Je le commençai « aussitôt et, au bout de quelques semaines, il se « trouva terminé. Il avait environ une brasse de « hauteur et était en cire jaune, très convenable« ment fini et très étudié.» Et quand on a vu cette cire au Bargello, on ne retourne plus à la Loggia

desLanzi. Elle est toute proche d'une esquisse en bronze, semblable au groupe de la Seigneurie, dont le Trocadéro possède un moulage ; mais combien cette maquette est plus parfaite et plus vivante ! Le modelé est d'un fini merveilleux, le torse, « ciselé » avec une délicatesse dont la statue ne peut donner une idée. Le poids du corps porte un peu plus sur la jambe gauche ; le réalisme de la victoire devient ainsi saisissant : on s'attend à voir

l'horrible dépouille rouler sous la pression du pied. En mêms temps, la jambe droite, plus dégagée, se cambre plus légère. Enfin, la tête est totalement différente. Elle s'incline davantage ; les yeux vont droit au monstre étendu et guettent la convulsion suprême ; dans le groupe et dans le petit bronze, le regard moins franc paraît un peu perdu : il n'a plus cette expression singulière où se lisent l'orgueil du triomphe, la joie d'une force en action, l'ironie et l'insulte, une attention étonnée, comme si le héros, surpris d'avoir vaincu si vite, songeait prudemment qu'Héraklès vit d'abord repousser les têtes de l'hydre de Lerne. Pourquoi Benvenuto modifia-t-il sa première esquisse ? Faut-il accuser le goût académique ou ducal ? La hardiesse du premier profil fit-elle hésiter l'artiste ? Chi lo sa ? Et pourtant, combien elle est plus expressive, la ligne qui penche le visage et laisse dès l'épaule le bras gauche brandi de toute sa hauteur ! — L'accident contraire est arrivé au Neptune de Jean Boulogne. Comparez au Museo Civico de Bologne le petit bronze placé à côté du moulage de la statue. Celle-ci n'a plus gardé de la barbe encombrante du premier qu'un beau collier où s'encadre le visage rayonnant de noblesse et de force, la jambe droite, moins fléchie, donne au corps entier une ligne plus souple, moins étrange et plus vraie ; il semble que l'artiste, dans la réalisation de son oeuvre, ait réussi à chasser tout à fait le fantôme de Michel-Ange.Enfin le Persée est une admirable chose; mais la cire du Bargello, en ses contours exigus, offre la quintessence et l'exaltation de sa beauté. R. DE LAUNAY.

286


VAIR ÏETES

UNE RÉVÉLATION ARTISTIQUE

Le Christ de Germain Pilon L Ville de Paris pro-

D'ailleurs, voici une lettre de M. Aube luimême, adressée à L'Art et les A rtistes et qui peut être considérée comme le document le plus précis en cette intéressante question d'art :

cède en ce moment

à la mise en état des

nombreux chefs-d'oeuvre qu'elle possède dans ses églises.

Parmi eux la Commission administrative des Beaux-Artsde la Ville a remaïqué, dansl'église Saint-Paul, un Christ en marbre, de Germain Pilon, qui était revêtu d'une ample draperie en plâtre. Il était évident que cette draperie avait été ajoutée vers i83o, probablement dans le but de cacher une nudité qui avait paru excessive. Sur l'initiative du sculpteurM. Aube, membre de la Commission et sous sa direction, cette

20

Monsieur le Directeur. Voulez-vous bien me permettre de vous tenir au courant d'une trouvaille que j'ai faite pathasard et qui me paraît devoir intéresser vos lecteurs. J'ai été chargé récemment, en ma qualité de membre de la Commission des Beaux-Arts de la Ville de Paris, de diriger la mise en état de certaines statues de ses églises. Une de ces statues, un Christ en marbre, de Germain Pilon, dans l'église Saint-Paul, a

draperie vient d'être

abattue. Le chef-d'oeuvre du maître apparaît aujourd'hui tel qu'il a été conçu, dans tout l'éclat de sa beauté, sans choquer en quoi que ce soit les fidèles. Ce sera une véritable révélation pour les artistes et les amateurs qui

iront l'admirer.

juin igi4-

GERMAIN PILON —

LE CHRIST

(STATUE MARBRE)

avant la reconstitution, avec la draperie en plâtre

287

fixé plus particulièrement mon attention. J'ai remarqué que cette statue était recouverte d'une ample draperie en plâtre cachée sous une couche de peinture.


L'ART ET LES ARTISTES Mon étonnement était d'autant plus grand que la draperie, elle-même, était exécutée mi-

partie

en marbre, mi-partie en

Il m'était

plâtre.

révélation qui rehausse encore Germain Pilon, sans choquer en quoi que ce soit les fidèles. J'aifait faire deux photographies, l'une avant

impossible

d'admettre que son auteur ail compris ainsi son oeuvre et j'en ai conclu que la partie en plâtre avait été ajoutée, par un autre sculpteur, à une époque plus rapprochée et sans doute parce que la nudité en avait parue excessive. Mon embarras et ma

responsabilité étaient grands,carj'ignorais les dessous de la draperie.

Néanmoins j'ai fait faire des sondages et

finalement

j'ai fait

abattre la draperie. A itjourd'hui, l'oeuvre dont je parle se montre dans tout l'éclat de sa beauté et telle que son

auteur l'avait conçue. C'est une véritable

GERMAIN PILON —

LE CHRIST

(STATUE MARBRE)

après la reconstitution, sans la draperie en plâtre

288


Ph. Druet. INTERIEUR

L'ART DECORATIF

ANDRÉ MARE J'AI bien souvent expliqué ici même que nos artistes, au lieu de tâcher à la création d'un style, de toutes pièces, feraient mieux de reprendre la tradition française au moment où elle fut délaissée, et de la continuer lentement, progressivement, en l'adaptant aux besoins et aux sensibilités de leurs contemporains. Et je me suis attaché à mettre en lumière les efforts de ces jeunes artisans qui comprenaient enfin que le respect et l'intelligence du passé — non le pastiche et la copie — conduisent plus sûrement à l'originalité que les reniements et les improvisations. Mais quand fut abandonnée cette tradition? Sans doute, la suppression des corporations lui avait porté un coup

mortel. Mais, pendant un demi-siècle, malgré l'abandon des anciens règlements qui ordonnaient l'accès de la maîtrise, la discipline de l'apprentissage, certaines habitudes d'atelier se maintinrent presque intactes, jusqu'au jour où moururent et disparurent définitivement les vieux artisans qui avaient appris leur métier avant 1793, ou leurs fils, ou leurs élèves. Notre tradition mobilière ne finit donc pas en 1793, mais elle continue, en dépit des changements sociaux, des bouleversements politiques, sous le Directoire, le premier Empire,la Restauration, le règne de Louis-Philippe, jusqu'au milieu du xix° siècle. Il n'y a pas eu, comme on le croit généralement,

289


L'ART ET LES ARTISTES Il serait facile de multiplier les exemples, afin de bien démontrer que chacun de ces styles anciens

ne renie pas le précédent, mais le modifie len-

Ph. Druet.

tement, patiemment, pour obéir à certaines modes passagères, à certaines nécessités sociales, à certaines conditions commerciales imposées par les circonstances de la politique. Ainsi les Goncourt, dans leur ouvrage sur la Société française de l'époque révolutionnaire, semblent reprocher aux ébénistes contemporainsde Jacob d'avoir remplacé les délicates marqueteries de bois précieux par l'emploi presque uniforme de l'acajou. Je ne suis pas sûr, d'abord, que l'acajou ne soit pas une belle matière, solide, pratique et conforme à l'usage que l'on peut espérer d'un meuble. D'ailleurs l'acajou, avec sa couleur opulente et sourde, convient merveilleusement aux ornements de bronze ; or, l'Empire paraît avoir été une des belles époques de l'art du bronze; il y avait alors un bronzicr admirable, Thomire ; et l'on sait assez que la personnalité d'un homme peut exercer une grande influence sur les goûts de son temps. Ensuite, n'avait-on pas abusé, au xvnie siècle, des combinaisons de placage? Enfin, ne faudrait-il pas examiner si les préférences sentimentales d'une femme comme Joséphine de Beauharnais ne dictaient pas aux ébénistes l'usage d'une essence

PLAN D'UN MEUBLE A BIJOUX

de solution de continuité entre le style Empire et le style Louis XVI, non plus qu'entre le style Restauration et le style Empire. L'un vient logiquement de l'autre; chacun trouve son origine dans le précédent. Je l'ai suffisamment montré ici même, en étudiant la vie de Saint-Ange et de Dugoure, décorateurs nés au xviuc siècle, ayant travaillé avant la Révolution, après la Révolution, et jusque sous le règne de Louis-Philippe. Je pourrais le montrer encore en étudiant, par exemple, l'oeuvre de la maison Jacob : le fondateur, Georges, s'était distingué au temps de Louis XVI, dans la sculpture des meubles de bois doré. Ses deux fils, Jacob frères, continuèrent, après sa mort, en 1789, les traditions de son atelier, rue Meslée. En 1793, ils obtinrent la fourniture des meubles destinés à la Convention. A ce moment, ils entrèrent en relations avec Percier, chargé de dessiner ce mobilier. En 1804, l'un des frères, le plus jeune, étant mort, l'aîné, qui se faisait appeler Jacob Desmalter, resta le directeur de l'atelier, qu'il transféra rue des Vinaigriers. C'est lui qui exécuta l'armoire à bijoux de l'impératrice Marie-Louise, que Napoléon Ior préféra, dit-on, à l'armoire exécutée par Riesener, l'ébéniste de Marie-Antoinette; il exécuta aussi le berceau du roi de Rome, avec la collaboration de Prud'hon. 29O

Ph. Druet. PLAN D'UN MEUBLE A BIJOUX


ANDRÉ MARE

exotique comme l'acajou, qui lui rappelait les forêts des Antilles et le pays natal? Si, pour lui faire sa cour, chacun ne voulut pas avoir, lui aussi, un mobilier en acajou, de même qu'on donnait son prénom aux fillettes qui naissaient? Si cet engouement ne détermina pas en France de grands arrivages de ce bois? Si, dans la suite, les guerres de l'Empire, le blocus continental, les difficultés du commerce maritime ne s'opposèrent pas au

transport des

essences précieuses et ne favorisèrent pas, au

contraire, l'emploi exclusif de ce bois dont on avait réuni ' des approvisionnements considérables, et qui, d'ailleurs, par la somptuosité de sa matière d'un rouge brun veinée de clair ou de foncé, devait

s'harmoniser

avec les uniformes chamarrés

il est la victime, il se trouve qu'en

cherchant sa filiation et ses origines au temps de Louis-Philippe, il partage les curiosités des antiquaires d'aujourd'hui pour tous les objets qui en datent. On ne manquera pas de dire qu'André Mare flaire d'où vient le vent et que ses recherches ne sont, en somme, comme tant d'autres recherches du xixc siècle, qu'une nouvelle manifestation de ces goûts archéologiques où se sont dispersés les efforts de tout le xixe siècle. Les

marchands d'ancien les ama, teurs de toc et de

truc s'enthousiasment pour les chapeaux cabriolets parce qu'ils sont fatigués descoiffures à la Belle-Poule; ils amassent les lithographies romantiques après les gravures de Demarteau ; les romanciers qui se respectent écrivent non plus à la manière de Choderlos de Laclos, mais à celle de Louise Collet, de Mmc Cottin ou d'Anaïs Segalas; et les ballets russes transcrivent en style munichois les évolutions du

du premier Empire, être à l'unisson de ce luxe écIatant?Si,plus tard, vers i83o, la simplification progressive du meuble, gardant le schéma du xvuiesiècle,niais réduisant ses Caryiaval de lignes à l'essenSchumannet les tiel et jusqu'à la COMMODE entrechats des sécheresse, au lieu de les gonfler par toutes sortes de complica- Sylphides. Simples coïncidences ! Elles n'encourations ornementales, ne correspondit pas aux désirs gent pas André Mare à cultiver les prédilections de d'une bourgeoisie subitement enrichie et de goûts nos dilettanti ; elles seraient plutôt capables de le détourner d'une époque que l'on comprend si mal, industriels ? André Mare, précisément un de ces jeunes déco- et dans laquelle il recueille, lui, non pas la quintesrateurs auxquels je faisais allusion tout à l'heure, sence d'un bouquet fané sous un globe de pendule, est pénétré de toutes ces réflexions, et tout en ni les larmes cristallisées sur les joues rondes d'une admirant le xvinc siècle, qui reste — c'est convenu rêveuse au clair de lune, mais la saine et robuste d'un leçon des artisans de France. Il y a, dans ces appellent les les amateurs experts et ce que — air entendu « la belle époque », il ne dédaigne pas meubles de la Restauration, où l'on cherche par les meubles de style Empire, de style Restauration ailleurs l'écho des romances de Loïsa Puget et la ni de style Louis-Philippe. Par une rencontre dont noble poussière de Mmc Amable Tastu, des lignes


L'ART ET LES ARTISTES queterie où se jouaient les essences précieuses venues d'Amérique ou des Indes. Les Goncourt regrettaient qu'on l'eût abandonnée pour l'acajou. Lui, sans mépriser l'acajou, il essaie de restaurer, avec d'autres décorateurs, Stic, Jallot, Huillard, une aimable tradition où s'affirment les vertus essentielles de nos anciens artisans, la patience, la précision, la clarté ; mais il la remet en honneur avec un sentiment discret des nuances et en gardant cette mesure que les Italiens et les Hollandais n'ont pas toujours su respecter. Sur une commode aux lignes simples, il fait fleurir un bouquet dont les feuilles sont en palissandre brun et les fruits en amarante violet; sur un meuble à bijoux, une corbeille de fruits où le houx blanc, le bois de rose veiné de jaune et de rouge, l'amarante violet et le palissandre brun composent une harmonie savoureuse et rare; pour la table de travail d'un médecin, il incruste des ornements d'ébène, le serpent et la coupe, dans le champ du palissandre; sur les panneaux d'un lit, il associe le sycomore et le bois noir. Il emploie aussi, pour des raisons d'économie et quand le programme lui impose une grande modestie, le hêtre, qu'il vernit, non pas, cela va sans dire, au ripolin, qui dissimule le grain de l'essence sans parvenir à lui donner la matité des laques qu'il tâche en vain à simuler, mais avec des produits plus souples et plus transparents. Et c'est l'occasion pour André

COIFFEUSE

simples, robustes, pleines, solides qui révèlent non pas une mélancolie nerveuse, une maladie littéraire, mais le bon sens bourgeois de M. Bertin, la plénitude de ses mains appuyées sur les cuisses, la carrure de ce corps engoncé dans une redingote de doctrinaire. Etudions-les, ces lignes, suivons leur galbe qui s'infléchit parfois avec la grâce d'une lyre ou d'un col de cygne et traduit avec bonheur, à ce moment, non l'exaltation des bas-bleus, mais la sensibilité mesurée des femmes de bourgeois, la discrétion nuancée de leur âme. Ne conviennentelles pas à la sobriété, à la concision, à la mathématique de notre temps, à l'économie de nos minutes bousculées ? Mettons-les à l'échelle de nos demeures, modifions les galbes, légèrement, pour obéir à un rythme secret, à un accent de notre âme, à la courbe de nos costumes ; et nous aurons fait oeuvre personnelle à la façon de ces huchiers de la Renaissance, quand ils interprétaient, pour Diane de Poitiers et le château d'Anet, des orne-

ments antiques. André Mare revient à la meilleure tradition française, quant au choix de la matière. Sans doute, il aime la marqueterie, cette délicate mar-

292

Ph. Druet. CHAISE


ANDRE MARE Mare de montrer son goût de la couleur et de la mesure ; il comprend le rôle que jouaient autrefois, dans l'harmonie de la demeure, les gris sobres, sur lesquels la moindre tonalité s'enlève en teintes vives, pimpantes et précieuses ; et il nous restitue de la sorte des accords pittoresques analogues à ceux que l'on appréciait au temps du Directoire, à l'époque où, précisément, par nécessité d'économie, par dissimulation somptuaire, on en était réduit à n'utiliser que des bois à bon

Mais la prédilection de Mare va aux bons bois de notre pays de France, à ceux qu'employaient nos huchiers du xve siècle : le noyer, le chêne, le

merisier. Il voudrait qu'on eût, pour les choisir, les mêmes scrupules qu'autrefois. Jadis, en effet, on achetait un arbre, une forêt, en pensant à des meubles, des coffres, des stalles, des lambris ; mais après les avoir abattus, débités en morceaux que l'on mettait soigneusement de côté, on attendait plusieurs années avant de les utiliser. On lit sou-

Ph. Druet. INTERIEUR

marché, peints ensuite d'ornements sur champ. Sur ce fond neutre, le filet vert, rose, bleu ou jaune, assorti à la nuance du papier ou de la tenture, précise les lignes de l'architecture ; une corbeille de roses très simples, à peine sculptées en bas-relief, puis peintes, s'épanouit au dossier d'une chaise, au tiroir d'une desserte, au panneau d'un bahut ; et je crois que là se trouve réalisée la chimère du mobilier accessible à tous, le mobilier qui affirme dignement la modestie de son possesseur et ne vise pas à je ne sais quel luxe de pacotille, à la parodie dans une mansarde, une chaumière, du meuble créé pour le palais de Versailles.

vent, dans les livres de comptes, la marque de ces approvisionnements. Ainsi le bois avait le temps de jouer, de se dilater, de se rétrécir, d'atteindre à sa compacité définitive, et ces dilatations ou ces contractions ne se produisaient pas au détriment du meuble et de l'assemblage des panneaux. Le noyer, dont la qualité la plus belle venait de Savoie, d'Argentine ou d'Annecy, a un grain serré, égal ; par l'effet de la durée, il prend de beaux tons bruns, onctueux, profonds et gras, que la patine, par endroits, rend plus clairs et presque semblables à du buis, ailleurs plus foncés et tournant à l'ébène. Malheureusement, on n'en trouve presque plus

293.


L'ART ET LES ARTISTES les étrangers le raflent, et nos paysans le leur vendent à bon prix. Quant au chêne, plus court de fibre, moins serré de grain, il a d'abord une tonalité jaune-clair, que les papiers de jadis dési-

gnent du mot « citron », et il n'acquiert véritablement sa beauté qu'après une patine de cent cinquante ans ; si on le teinte artificiellement, il noircit. Reste le merisier, qui pousse en abondance dans nos provinces, en Normandie, et dont la couleur, d'un brun rouge, est fort agréable : André Mare, normand, en use volontiers. Ainsi donc, il n'est indifférent à aucune des préoccupations dont les artisans des siècles passés se faisaient autant de scrupules. J'ai feuilleté ses projets, ses desseins, comme on écrivait au temps de Riesener; et j'ai suivi pas à pas de quelle manière s'organise l'intimité d'une demeure. D'abord le simple croquis, l'idée première, le jet du crayon, tandis que l'artiste pense à ce qu'on lui a demandé, à la personne qui le lui a demandé, au milieu de cette chose qui n'existe encore qu'à l'état d'abstraction. Puis le projet plus poussé, la maquette peinte, la recherche d'une harmonie de couleurs entre le meuble et la tenture, de lignes entre le galbe d'une chaise, par exemple, et l'architecture

de la pièce, d'un cadre. Puis le plan définitif, à l'échelle, avec la proportion, les dimensions; mais

ce plan, qui guidera l'ébéniste, auquel il devra se

référer sans cesse, tout en ayant la précision d'un plan d'architecte, n'en a pas la sécheresse, la volonté abstraite. André Mare sait bien que l'exécution, la matière, l'outil modifieront ce plan, que' l'expérience de l'ouvrier collaborera avec la décision du maître d'oeuvre, la modifiera dans certains cas et lui communiquera l'accent de la vie. 11 surveille lui-même l'outil de l'ouvrier, lui indique l'esprit de son dessein et, de la sorte, il n'y a pas, entre le projet et sa réalisation, ces divergences, ces dissentimentsque l'on observe chez tant d'autres meubles exécutés à une époque où le dessinateur et l'ouvrier s'ignorent ou ne communiquent que par l'intermédiaire de l'industriel et du commerçant. Ensuite, le choix de la matière, simple ou compliquée, vulgaire ou précieuse; enfin, la composition du cadre, l'association plastique et pittoresque des différents meubles: toutcela fait d'André Mare, non pas seulement un artisan attaché à une technique, mais, au sens où l'on entendait autrefois ce meuble, un maître d'oeuvre.

Ph. Druet. TABLE A LIQUEURS

294

LÉANDRE VAILLAT.


LE MOIS ARTISTIQUE PARMI les expositions de ces deux derniers mois — que nos chroniquesartistiques, entièrement consacrées aux Salons de « la Nationale» et des « Artistes Français », n'ont fait que signaler dans leur Mémento et leur Bulletin des Expositions de fort intéressantes dont je me fais — il en est un plaisir d'entretenir mes lecteurs :

organisant une exposition rétrospective des aquarelles de Jongkind, cet admirable peintre hollandais de paysages et de marines, qui passa presque entièrement sa vie en France et dont l'art merveilleux n'intéressa guère ses contemporains. C'est à partir de sa mort, survenue en 1891, à la CôteSaint-André, dans l'Isère, qu'un revirement com25me SALON DES PEINTRES ET SCULPTEURS DE mença à se produire en sa faveur. Aujourd'hui, Jongkind tient la place que son oeuvre mérite et CHASSE ET VÉNERIE (Jardin des Tuileries, Terrasse de l'Orangerie). — Peintures, aquarelles, ses peintures, ses aquarelles et ses estampes se pastels, fusains, dessins, marbres, plâtres, bronzes, voient de plus en plus disputées par les amateurs. cires, terres-cuites figurent dans les deux grandes EXPOSITION WILLIAM HORTON (Bernheim Jeune salles de cette exposition à laquelle ont prêté leur et Cie, i5, rue Richepanse).—Très réussie cette concours quelques-uns de nos « Animaliers » les exposition à laquelle nous conviait le peintre plus en renom.— Remarqué, entre autres : deux américain William Horton, dont on connaît l'art aquarelles/'7i'/»rfe^deM.lecomte R.de Beaumont; savant pour les effets de soleil et de neige. Parmi Au Luxembourg (peinture) de M. J.-J. Berne- les meilleures toiles signalons : Soir doré, une harBellecour; Hallali monie, très en lumière, dans les Étangs (peinde jaune, d'orange, de ture) de M. E. Doimauve et de rose ; un très poétique Jardin gneau ; Portrait d'un Bouledogue anglais du prince M., dans de (peinture) de M"cPersis la neige tombante ; les Rirmsé ; LeLo;^(peinChoux rouges, témoiture) de M. Paul Malher gnant de curieuses recherches de couleurs ; dont nous avons parlé dans le temps ; des Suave Crépuscule, Portraits de chiens d'une douceur mélancolique ; Effet fugitif, (6 études) de M. F. Maissen ; Faisan et ses un coup de bourrasque petits (peinture) de pris sur le vit ; Vieux JONGKIND — VUE DE ROUEN (1864) Pont chargé de neige M. Roger Reboussin ; (AQUARELLE) Ours jouant et Goése silhouettant sur un ciel jaune; LaTerrasse lands à manteau noir, ^,deux toiles de M. Rotig occupant la place à Robinson, pleine d'arbres en fleurs dans des d'honneur; Pékinois et Yorkshire, deux pastels ombres mauves et Coucher de soleil, cherché un très bien venus de Mlk! A. Sédillot, qui expose peu, peut-être, mais très impressionnant. aussi quatre belles peintures; Dindons sauvages EXPOSITION DE PEINTURES DE CHARLES MILCEN(peinture détrempe)de M. G. Sue; Loup (peinture) DEAU (Galerie E. Druet, 20, rue Royale). — Si de M. Tisset ; Perdrix dans la neige (peinture) de l'art de M. Charles Milcendeau est un des plus captivants que je sache parmi ceux des peintres de s M. Mérite; Pies de mer (aquarelle) de M. Oberthùr; Pékinois (plâtre) de M. R. Paris et Deux Amis nos jours, c'est qu'il est fait non seulement d'un (groupe bronze) de M. C. Virion. dessin incisif, d'un coloris puissant, mais aussi Une exposition de l'Atelier de M. Jules Gélibert, d'une pensée et d'une âme qui prêtent une vie fondateur du Salon, rehaussait l'éclat de cette intérieure à ses personnages et qui se condensent, manifestation artistique et permettait de se rendre on dirait, dans leurs regards. C'est un long article compte du talent très varié de l'artiste qui exposait qu'il faudrait écrire sur cette magnifique exposition des tableaux, des études d'après nature, des fusains qui consacre définitivement le talent de ce bel et des aquarelles faites en collaboration avec son artiste. Chaque tableau vaut qu'on s'y arrête et frère, M. Gaston Gélibert. mérite une étude spéciale. Mentionnons tout particulièrement: Les Braconniers (Vendée) en train EXPOSITION RÉTROSPECTIVE DE JONGKIND (Galerie Bernheim Jeune et Cio, i5, rue Richepanse). — de jouer aux cartes, frappant de vérité ; Les MM. Bernheim Jeune ont été bien inspirés en Bergers dans les rochers (Vieille Castille), un


L'ART ET LES ARTISTES effet de neige d'une puissante exécution ; Une Famille de Ledesma (Salamanque) avec un clairobscur des plus fouillés et, enfin et surtout, La Famille espagnole autour du berceau vide, où, sans dramatiser le moins du monde, mais avec de la simplicité, de la sobriété, de la sincérité, l'artiste arrive à communiquer une des émotions les plus

intenses que l'on puisse éprouver en peinture. EXPOSITION JOSEPH COMMUNAL (Galeries Georges Petit, 8, rue de Sèze). — On connaît notre admiration pour le très beau talent de M. Joseph Communal : nous ne nous lasserons pas de la répéter. L'exposition que nous offre ce peintre de la Savoie et du Dauphiné est une des meilleures qu'il nous a été donné de visiter. Nous avons pu voir en son ensem-

quatre en bronze ; du Dr Souligoux et de M"e Chapuis en marbre, de Gomot en plâtre et surtout celui, encore en bronze, de Ma Mère. A

EXPOSITION DE PORTRAITS D'ACTRICES, DE RACHEL SARAH-BERNHARDT. (Galerie Ch. Hessèle, 16, rue

Balzac). — Organisée par le journal Comoedia au bénéfice de l'oeuvre de rapatriement des artistes lyriques et dramatiques, cette exposition a remporté un succès des plus brillants et des plus mérités. Nombreuses étaient les oeuvres exposées. Citons parmi les plus marquantes : Paule Andral, par M.VictorGilsoul; Sarah-Bernhardt,par M .F. Maglin ; Aïda Boni, par M. Frédéric Lauth ; Croizette, par M. Carolus-Duran;.4 rletteDorgère,parMmc Lavirotte de Montchenu ; Gabrielle Dorziat, par

ble l'oeuvre merveilleuse de ce grand

M. Guirand de Scevola; Yvonne Gall. par M. Georges

Alpes neigeuses et les lacs savoyards, qui,

Marie Leconte (pastel) par Mme Blanche

suivantla belle expression de M. Robert de la Sizeranne,

Marcelle Lender, par M. P.

annexé

M. Grûn ;Cléo

Lavergne;

amant des

a

Jacquemot ;

Helleu : Renée

Maupin, par

la

Savoie à l'Art.

de

Mérode,

par M. Max

EXPOSITION

Schùler; Cleo de Mérode encore, un buste en marbre de M. Luis de Péri nat Polaire, par M. A. de

RÉTROSPECTIVE

A. - F. CALS,

1810 - 1880 (Galerie Louisle-Grand, 32, rue Louis-leGrand).— EnJ. COMMUNAL — VUE PRISE AU COL DE LA CROIX-DE-FER La Gandara; core un grand peintre méconnu qui, malgré l'estime de Corot, Segond-Weber, par M"c Marie Villedieu ; Colette de Fromentin et de Diaz, mourut sans connaître Willy, buste plâtre par M. S.-P. Cipriani, et la gloire, et que la gloire vient tardivement visiter. Louise France, eau-forte par M. E. Chahine. Si, comme le dit avec justesse, mais non sans EXPOSITION EUGÈNE DELESTRE (Galerie du Musée mélancolie, M. Arsène Alexandre : « Les tendres moderne des Arts, i55, avenue Victor-Hugo). — et les fins en art sont ceux qui sont le plus lente- D'une grande variété, cette nouvelle exposition ment aimés», il est certain que le jour est proche que M. Eugène Delestre fait de ses oeuvres. Nous où le grand public prisera à sa juste valeur ce y voyons des nus, des intérieurs, des marines, des maître de i83o qui sut, avec beaucoup d'amour et paysages. Plusieurs de ces toiles méritent une de bonté, extraire la poésie de la misère humaine mention toute spéciale, entre autres Femme : aux la fixer magnifiquement dans et son oeuvre. fleurs et aux fruits, d'une puissante et riche EXPOSITION PAUL PAULIN (Galerie Louis-le- couleur ; La Vague en panache, saisissant effet de Grand, 32, rue Louis-le-Grand). — Très remar- tempête ; L'Été, ensoleillé de rayons et de la joie quable cette exposition de sculptures presque exclu- de l'existence, et enfin La Fenêtre aux dalhias, très sivement composée de portraits dont quelques- originale avec ce port de Honfleur aperçu au loin uns de tout premier ordre : tels les bustes de par un temps d'orage, derrière des vitres closes et G. Viau, Bénédite, Degas et Lebourg, tous les un vase rempli de fleurs. ADOLPHE THALASSO. 296


LES BEAUX-ARTS

à l'Exposition Universelle de Lyon y*"*ES BEAUX-ARTS

Artistes

Une Procession de Lucien Simon vaut mieux que ses parisiens. — On a invité tout le monde. MM. Bonnat, Chasubles dont on a doté notre musée. Enfin Maurice Denis Merson, Ferrier mirent leurs pompes en batterie, non loin a envoyé la Grande Plage, composition qui vise à l'ordonde la jungle où rugissent Metzinger,Othon Friesz et Gleize. nance de Poussin, sans dépasser l'honnête arrangement Et tout le monde répondit à l'invitation des Lyonnais, sauf d'un décorateur à succès. quelquesabstentionnistes, dont certains regrettables : Degas, Mais, je pense, il convient de s'arrêter davantage aux Forain, Naudin, Luce, etc. On peut dire qu'il s'agit d'une envois des modernes. Ils étaient, pour les Lyonnais, des manifestation presque unique de l'art français du moment — inconnus ; ils rejoignent maintenant, dans la dérision et la d'autant que les artistes invités ont tous envoyé, quand il réprobation, nos meilleurs peintres locaux. On ne pouvait se pouvait, des pièces capitales. Il y en a pour tous les goûts, attendre moins d'une ville qui hait la lumière et condamne autrement dit : chacun peut rire, suivant ses préférences. tout ce qui ne tend point au mystère. Ainsi le beau portrait Car il va de soi qu'on rit. La peinture conserve le privi- de M" Van Dongen n'a enchanté que les artistes. Est-il lège, rare à notre époque, d'égayer les gens. Là où échouent cependant possible d'imaginer une plus loyale, une plus les humoristes, il semble que le tableau soit d'un effet rayonnante vision des choses. La beauté de ce portrait presque sûr. Les oeuvres modernes obtiennent, à ce point est simple et vivante. Quant au rapport du fond écarlate de vue, un succès plus marqué que les travaux scolaires. et de la robe outremer, il y faut la virtuosité d'un maître — Il ne faudrait pas croire, pourtant, que les cubistes (en ce sont là jeux de palette où beaucoup ne se fussent point province du moins) déchaînent mieux que quiconque risqués sans accident. Van Dongen, dont le dessin est l'hilarité. Non, certes. C'est plutôt le contraire. On pouffe parfois gourd et banal, n'est rien de moins que le coloriste moins devant les losanges de M" Marie Laurencin que de la peinture actuelle. La Joaquina de Matisse, d'un devant les très belles oeuvres de certains modernes. travail large et net, vaut par la franchise et par le style. Je M. Van Dongen, qui a envoyé un portrait pleinement lui préfère le nu de Manguin, si largement peint, d'un admirable, est particulièrement en butte à la sottise du volume si sûr, d'une couleur si directe. J'ai revu un effet de public, et il partage cet honneur avec Marquet et Manguin. neige par Marquet, Le Port de Hambourg, je crois, et qui En réalité, l'optique des salons est analogue à l'optique des figurait, il y a deux ans, au Salon de Mai, à Marseille. C'est théâtres. Ce qui indigne ou désopile la foule, ce n'est point une oeuvre solide. Marquet est actuellement le plus étonnant la cocasserie, c'est l'originalité foncière, c'est la recherche peintre de valeurs. Ses aspects de villes, ses gares, ses et c'est la neuve beauté — et c'est, par-dessus tout, la sim- ponts, ses fleuves s'imposent surtout par cette certitude de l'oeil, qui, poussée à ce degré, constitue l'une des plus plicité. hautes formes de l'art de peindre. Vuillard nous montre, entre autres, un petit Paysage d'une mise en page presque J'ai parlé d'oeuvres capitales : Renoir est représenté par symétrique ; cela est peint comme les plus beaux Corot — La Lettre, oeuvre d'une merveilleuse plénitude. Je ne sais et c'est autre chose. Je n'aime point les Javanaises de rien de plus voluptueusement peint que ce morceau-là ; Verhoeven, trop proches de Gauguin, ni les effigies à la fois cela caresse l'oeil et cela vous grise comme ie vin paillet molles et roides de Valloton. Mais la Bacchanale de bu le matin. Monet: La Cathédrale de Rouen. On atout X. Roussel, mais le Jour d'Été de Lacoste, mais La Coiffure dit concernant cette page solide et lumineuse. L'Effet de de Ottmàn, mais Les Jardins de Francis Jourdain et le soleil de Waterloo bridge, moins célèbre, ou plutôt moins Pantin de Laprade sont des oeuvres claires, solides et populaire, n'est pas une moindre manifestation. Claude vivantes. On ne peut négliger les mérites de La Toilette de Monet est bien représenté ; tout autre commentaire ne Pablo Picasso, qui peint avec une sorte d'âpre légèreté serait que redite et la place m'est comptée. Cinq toiles de et dessine bien. Que je cite enfin Les Vignes de Chenard Lepère, d'une composition large et d'une exécution pleine Huche, deux Pastels très émouvants de Alcide Le Beau, un — un peu de vaine habileté, certes, mais tant d'autres Intérieur de Ferme de Bonnard, un Paysage de Montagnes mérites, moins communs I Desvallières à envoyé Le bon par Flandrin et, sauf oubli, j'en aurai fini avec l'art parisien. Larron, page sinistre et hallucinante avec ses lances, son Un prochain article fixera la part des Lyonnais dans cette ciel noir et ses architectures de cauchemar. On songe, vaste manifestation. devant cette rude évocation, aux enluminures des moines Exposition des Paysages d'Adrien Bas. — Au moment de Bosna, aux peintures espagnoles, au Greco, et encore où s'ouvrait l'Exposition, le paysagiste Adrien Bas accroaux vitraux des basiliquessiciliennes.L'Hommage à Jeanne chait, galerie Welty, ses études de l'hiver 1914. Adrien Bas d'Arc me parait moins impressionnant; à certains mor- est, sans conteste, le maître actuel du paysage dans notre ceaux traités naïvement et gauchement s'oppose le groupe pays. C'est un artiste nonchalant et un précurseur amusé ; trop habile et salon nier de la famille, peint dans la manière il est à la vie des fleuves lyonnais ce que le jovial Hiroshigué gracieuse qui fit les succès de l'autre Desvallières. Deux fut à l'intime existence des ruelles de Tokio. Adrien Bas paysages de Le Sidaner, une étrange Crucifixion de peint avec grâce et désinvolture. Son art se rapproche de' Marcel-Lenoir; des fleurs hagardes, des arrangements celui de Vuillard et de celui de Marquet, avec une tendance louches, directs et bariolés par Odilon Redon — on ne juge plus marquée vers l'originalité des mises en pages. C'est point cette peinture en quelques lignes ; ces tentatives dépas- un peintre moderne, dans toute la claire et consolante sent le compte rendu journalistique. Paul Signac a des acception de ces mots. HENRI BÉRAUD. Vues de Venise pimpantes, claires, un peu artificielles. A

L'EXPOSITION UNIVERSELLE.

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Le Mouvement Artistique à l'Etranger

Cette page et la page suivante étaient consacrées au MOUVEMENT ARTISTIQUE de deux pays centraux; mais la Direction de "L'Art et les Artistes" a pensé bien faire en ne les publiant pas et en procédant ainsi, ellemême, volontairement, à ces deux notables " échoppages ".

ANGLETERRE A l'Exposition internationale des humoristes vient de

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succéder, dans le vaste hall de Holland Parle, un curieux groupement d'artistes qui,sous le titre de «London Salon », manifeste un éclectisme fort louable, mais une indulgence parfois excessive. A côté du classique Christ sur la montagne aux mystiques blancheursde cierge, figure l'impressionsingulièrequ'éveille, chez un cubiste, le vacarme d'une locomotive; et le cerveau

éprouve de pénibles convulsions pour s'adapter à des formes si différentes de l'art. Les Anglais sont, certes, accoutumés aux étrangetés des post-impressionnistes.Après les incursions répétées de nos salons des indépendants et d'automne dans leur métropole, ils ont appris à infliger à leur oeil ces douloureux spectacles que seul le snobisme peut rendre tolérables. Désormais, il est à Londres une école dite « futuriste », pour user d'un

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LE MOUVEMENT ARTISTIQUE A L'ÉTRANGER terme quelque peu prétentieux qu'un avenir très prochain, je l'espère, saura démentir. Inutile de décrire ces amoncellements de chevrons, de madriers et de fers de lances, barbouillés de rouge et de vert, ces cataclysmes affolants de cubes et de pyramides, où un géomètre en délire semble rivaliser avec un charpentier forcené, ces effondrements de masses multiformes et multicolores qui ont pour titres L'Aéroplane,Le Music-Hall ou La Bataille. C'est, sans aucun doute, de la folie suraiguè'. Fort heureusement, tous les exposants n'en sont pas atteints, loin de là. Près de ceux qui sont trop déments, il en est même qui pèchent par un excès de sagesse et à qui l'audace manque par trop. D'autres semblent suppléer, par des innovations étranges, à la pauvreté d'une technique mal apprise et font intervenir dans la peinture la marqueterie ou la broderie. D'aucuns enfin ne peuvent s'arracher à la nostalgie des ballets russes, où ils déploient souvent, d'ailleurs, de charmantes qualités de goût et d'imagination. Mais ceux qui méritent notre attention sont les peintres qui créent de toute pièce et trouvent assez d'éloquence dans des spectacles simples que leur vision sait ennoblir. Les charmantes études de M. Thomas montrent combien peu de chose suffît pour faire une oeuvre d'art. Son usine brumeuse au bord de l'eau est une impression très juste et sincère, qui évoque ces journées déprimantes d'hiver dans les faubourgs de Londres. M. Réginald Wilkinson préfère

la gaieté des grèves de la Méditerranée, qu'il peint largement en une belle prodigalité de pâte transparente et

lumineuse. C'est plutôt par le souci décoratifet la fantaisie de ses sujets que se distingue M. Stephen Hawers, déjà bien connu par sa noblesse et son style. Et voici de M. le Serrée de Kervily un délicieux nu de fillette ; oeuvre simple où la naïveté n'exclut pas une science consommée. C'est toute la poésie juvénile d'une enfant de quinze ans que célèbrent ces colorations blondes et ces formes souples. On ne saurait nier l'émotion attendrie de cette oeuvre touchante. En parcourant la série des portraits, je déplore que les . qualités nationales aient tout à fait disparu dans l'école moderne. Les belles délicatesses, les mièvreries gracieuses de Gainsborough ne sont plus de mode aujourd'hui à Londres. Les jeunes artistes veulent à tout prix être robustes et vigoureux. Ils font de grandes pochades où ils combinent à l'infini des formes, des effets, avec une habileté vraiment prodigieuse. Leur pâte savante devient tour à tour grasse et mordante, pesante ou aérienne ; ils se complaisent à traduire la matière, à caresser le moelleux d'un coussin à côté de l'acuité d'un candélabre, mais on aimerait, dans les têtes de leurs modèles, une recherche plus soutenue et plus profonde, un style plus sûr et définitif. P.-E. RIXENS.

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L'ART ET LES ARTISTES

BELGIQUE TE Salon triennal comporte, cette année, une importante *~* section de l'Art décoratif. Cette section a été inaugurée a la fin de juin ; et l'on y a trouvé avec joie les compositions peintes dont on avait déploré l'absence au Salon. Il y a trois compartiments : français, autrichien et belge. La participation autrichienne est très restreinte : deux petites salles dues à l'architecte Hoffmann et où se manifeste avec intransigeance le nouveau style viennois : lignes droites, oppositions de blancs et de noirs et d'ors, aspect de simplicité primitive dans des matériaux précieux; quel-

ques meubles, quelques céramiques, le tout évoquant une naïveté systématique et décadente. Le compartiment français est important; il a été organisé par M. Octave Maus qui, très averti des plus récentes recherches de l'art français, a réuni des peintures, des dessins, des gravures de MM. Maurice Denis, Vuillard, Roussel, Matisse, Bonnard, d'Espagnat,. Beltrand, Moret, ManzanaPissaro, des maquettes de décors et des costumes de MM. Dethomas, Val-Rau et René Piot; des tapisseries de M" Maillaud; des ameublements de MM. Huillard, Groult, Mallet-Stevens, Lucet et Lahalle, Selmersheim, Mare, Sue et Palyart; des bijoux, des céramiques, des pâtes de verre, des éventails, des reliures, des tapis, quelques sculptures parmi lesquelles le beau buste d'Ingres par M. Bourdelle, toutes choses qui vous sont familières et que je n'ai point à caractériser ici; il suffit de constater qu'elles sont présentées avec goût et qu'elles suscitent une très vive curiosité. Dans la section belge, ce qui marque surtout, c'est l'ensemble architectural, très heureux, de M. Vande Voorde, l'architecte de l'expositionde Gand ; on y découvrel'influence du nouveau style allemand, mais atténuée par la mesure, l'ordonnance imposée par le souvenirdes classiquesfrançais.. Dans le cadre blanc de cette architecture, sont admirablement présentées les peintures décoratives dont l'abondance et la qualité révèlent un mouvement très intéressant et depuis longtemps souhaité : compositions vigoureuses, de couleur sobre mais ardente, de M. Fabry, aux nobles figures qui font penser à des personnages de Rubens apaisés et recueillis; compositions de rêve plus lointain de M. Ciamberlani ; visions héroïques et chatoyantes de M. Langaskens; nus voluptueux sur fond de bleu et d'or de M. Montald ; hautaine allégorie de M. Levêque;esquisses de M. Faut, projets dessinés de groupes sculpturaux de M. De Rudder, tapisseries graves et somptueuses de M"' De Rudder, panneaux de M. Colmant, de M. Baltus,

de M. Sauer, de M. Folcardy, de M. Mommens, de M. Demartelaere, de M. Quittelier, de M. Coddron, de M. Claeys, de M. Van Humbeeck, de M. Vilain, de M. Vandenberghe, oeuvres d'inégale valeur mais qui toutes marquent un effort vers le retour à l'étude sérieuse et à la traduction des hautes aspirations. Il y a là un symptôme rassurant, l'impression d'un nouvel élan. Et si les tendances des artistes qu'il anime sont variées, ou plutôt si ces artistes sont très différents les uns des autres par la vision, par la couleur, chez tous se manifeste le même idéalisme mesuré empruntant ses impressions et ses expressions aux réalités fortes, et, dans l'exécution, la même volonté d'accomplir jusqu'au bout la tâche, de ne pas se contenter d'effleurer ou d'indiquer sommairement. Tous parlent, avec plus ou moins d'originalité, avec plus ou moins de persistance, un langage précis, articulé. C'est M. Charles Morice, je crois, qui, étudiant la mentalité belge, a dit que le Belge est un «accomplisseur ». Cette observation peut se vérifier ici. Et l'on retrouvera dans les oeuvres d'art appliqué, dans les ameublements, dans les tentures, dans les broderies, dans les reliures, dans les poteries, le goût de la réalisation complète, de la chose solide, résistante, bien bâtie. Il ne va pas toujours sans un peu de lourdeur; mais il laisse une impression d'heureux équilibre d'autant plus inattendue que l'on retrouve partout les éléments dont sont faites, ailleurs, les nouveautés les plus hardies, les plus déconcertantes parfois; mais on a adouci les angles, amorti les violences. La section de l'art décoratif offre ainsi un très attirant

sujet d'études.

On a parlé souvent, depuis quelques années, d'un tableau de Rubens qui faisait partie des collections de feu le roi Léopold II : Les Miracles de saint Benoît. L'oeuvre, fort belle, avait été achetée jadis à Paris. Et lorsque le vieux roi eut l'étrange idée de vendre ses collections, on fut inquiet du sort de ce tableau. Heureusement, le Rubens ne fut pas vendu, non plus que sa curieuse interprétation .par Delacroix qui faisait partie également des collections royales. Aujourd'hui que s'achève la laborieuse liquidation de la succession de Léopold II, on apprend qu'en vertu d'une convention entre les héritiers et l'Etat belge, les deux tableaux vont entrer au Musée de Bruxelles.

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B. V. Z.

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LE MOUVEMENT ARTISTIQUE A L'ÉTRANGER

ITALIE janvier, l'Italie a perdu un de ses meilleurs artistes, *"* le peintre Filippo Carcano qui, au moins conventionnellement, était considéré comme le chef de l'école d'un des groupes artistiques les plus importants de la Péninsule : le Groupe lombard qui, depuis le commencementdu siècle dernier, eut une influence ininterrompue sur les différentes périodes, du néo-classicisme à l'impressionnisme, dans chacun desquels il trouva au moins un artiste significatif. L'École lombarde se distingue par un esprit individualiste vraiment sympathique; c'est là peut-être bien un mode de cette franchise qui forme une des qualités du tempérament TJ»N

pressionnisme. En 1870, il s'appliquaà caractériser la lumière et, sans connaître la théorie des couleurs complémentaires, il arriva à appliquer la division prismatique de la couleur dans le tableau Partita a bigliardo, qui, avec un tableau précédent, Scuola di ballo, est un miracle de sincérité artistique et d'évidence picturale, d'une exécution serrée et minutieuse et pourtant large, qui rappelle celle de Edgar Degas, à la même époque, dans le Bureau de coton à la Nouvelle-Orléans, du Musée de Pau. Mais, tandis que Degas procéda dans son évolution, Carcano dévia. Lui, qui avait enduré toutes sortes de privations pour continuer dans sa voie, renonça tout d'un coup à son programme et, tout en étant passé au paysage, montrant une prédilection pour les grandes étendues panoramiques de la plaine lombarde, il manqua trop souvent de vérité, de caractère et de pureté dans la coloration en plein air. Il' conserva toujours une très grande habileté et sûreté

lombard. Filippo Carcano est mort à Milan, à 74 ans. Il a travaillé jusqu'à ses derniers jours, envoyant toujours quelque chose à toutes les expositions, grandes et petites. Cependant, son premier succès officiel ne date que d'un tiers de siècle, et depuis moins de temps encore il commençait à vendre. A sa mort on sentit le désir de connaître l'ensemble de techniques; sa peinture synthétique rendait efficacement son oeuvre, d'autant plus que ses derniers travaux tra- tout ce qui était nécessaire pour donner l'impression hissaient, même aux yeux du public, une certaine fatigue. complexe de la réalité quant à la forme, c'est-àrdire, L'exposition posthume eut lieu le mois dernier dans trois de la masse et de l'apparence des détails sans les transcrire. salles de l'Académie de B. A. à Brera, où il avait étudié, Mais ce grand peintre (qui, comme artiste, a toujours et où est conservé un tableau historico-romantique qui manqué d'une vraie chaleur communicative et de goût avait eu un prix académique en 1860. L'exposition fut décoratif) ne s'intéressait plus et semblait même ne plus vraiment intéressante tout en n'ayant pas répondu au but comprendre les fuyantes apparences de la couleur dans honoraire des promoteurs, parce qu'elle a. documenté un la vibration de la lumière qui ont été une conquête défiphénomène de la carrière du peintre auquel le public ne nitive de l'impressionnisme.Malgré tout, le nom de Filippo s'attendait pas et que seulement un critique très avisé, Carcano restera dans l'histoire de la peinture en Italie. Il figura à l'Exposition universelle de Paris de 1889 et M. Vittore Grubicy (qui à présent est aussi un maître en art) avait signalé il y a vingt ans, lorsque Carcano jouissait son grand tableau Campagna d'Asiago (dont Edmond de de la plus haute considération, même auprès des jeunes Goncourt remarqua le caractère du paysage) fut acheté artistes. Filippo Carcano fut un des pionniers les plus par le Musée du Luxembourg. Ce tableau n'est pas de la vigoureux et persuasifs du vérisme et, contre le conven- première et de la meilleure manière de l'artiste, mais précède tionnel académique dans l'expression de la couleur et la décadencede sa seconde manière, et il représente Carcano de la lumière, il affronta et résolut les problèmes les plus à Paris mieux qu'il n'est représenté dans la Galleria Cirica ardus de la luminosité diffuse, de la coloration des ombres de la ville où il est né, où il est mort, et où, sans interinfluencées par les reflets, pour atteindre au maximum ruption, il a travaillé pendant plus d'un demi-siècle. CARLO BOZZI. d'intensité de la lumière. Il fut un vrai primitif de l'im-

ROUMANIE TA PEINTURE ROUHAINE(I).—Nicolas Grigoresco.— Riche,

*"• maintenant, des trois mille ducats que lui avait rapportés la décoration murale d'Agapia, auxquels vint s'adjoindre une bourse de voyage, Nicolas Grigoresco voit l'heure venue de mettre à exécution le projet cher entre tous. Si, malgré les affections qui le retiennent au sol natal, il se décide à quitter Bucarest et à se diriger vers l'Occident, c'est que Paris l'attire comme l'aimant attire le fer ; c'est qu'une force plus grande que son vouloir le pousse vers la Ville-Lumière. Paris seul, il le devine, il le sent, lui mettra en mains l'instrument dont il a besoin pour extérioriser ses rêves, pour interpréter, sans les trahir, les visions dont son coeur est plein. Il entre d'abord à l'atelier Cornu et ne tarde pas à prendre

part à un concours ouvert par l'Ecole des Beaux-Arts. Classé parmi les dix premiers, il se rend à Fontainebleau pour une étude d'arbres nécessaire à la seconde épreuve. Mais l'immense forêt exerce un charme tellement fascinateur sur l'artiste qu'il en oublie et les causes de son voyage et son tournoi académique. Heureusement. C'est là qu'il se lie avec les maîtres de Barbizon, les Corot, les Millet, les (1) Cf. L'Art et les Artistes, n" 110 et 111 (juin et juillet 1914)

3oi

Courbet, les Rousseau, là qu'il reçoit, pendant trois ans, de nos maîtres paysagistes, ces leçons de beauté qui viennent, ainsi que des rayons, éclairer et raviver ses souvenirs d'enfance et toutes ces images qu'il porte en lui ; là qu'il exécute quelques-unes des toiles maîtresses de sa deuxième manière, entre autres ce Coucher de soleil à Barbizon — un des plus purs joyaux du Musée Simu de Bucarest — page des plus admirables qu'ait inspirées à la peinture le jour qui doucement s'éteint, pleine d'immensité et pleine d'infini, d'un art très vrai, très exact, et d'un art à la fois de poésie intense et très éloigné du réalisme ; chef-d'oeuvredans toute l'acception du terme; où il semble qu'après avoir longuement communié avec la Nature et lui avoir ravi un à un ses secrets, l'artiste a décomposé cette Nature pour la refaire suivant son rêve, en ne conservant d'elle- que le juste nécessaire à la matérialisation de son idéal. Grigoresco vécut de longues années en France. Une première fois à Barbizon, de 1861 à 1864, et, après un court voyage, une seconde fois, de 1864 à 1867 ; nouvelle absence de brève durée, et il vient s'installer à Marlotte, où il travaille de 1867 à 1870. En 1873, nous le trouvons à Vitré,


L'ART ET LES ARTISTES en Bretagne, qu'il ne quitte que l'année de la guerre entre la Roumanie et la Turquie, en 1877, pour aller défendre la cause de l'Indépendance, dont les héroïsmes immortalisés par ses toiles lui vaudront le titre de « peintre national ». Or, comment se fait-il qu'un séjour aussi long en pays étranger n'ait exercé aucune pression sur son art — comme sur celui de Théodor Aman et de bien d'autres — et que, loin de subir l'influence de nos maîtres, sa personnalité, à leur contact, se soit, au contraire, pleinement développée et affirmée? En étudiant minutieusement l'homme et l'artiste, on arrive, il nous semble, à solutionner l'énigme. La pureté de vie du peintre, qui passa sa jeunesse à créer des images saintes, le profond amour qui possédait l'homme pour sa terre native sont, à notre avis, les causes qui gardèrent à Grigoresco sa parfaite originalité. Paris ne représentait pour lui qu'une ville exclusivement de travail : c'était pour parfaire son éducation picturale, qu'il y était venu ; c'était pour se perfectionner dans son art qu'il vivait loin de la tendresse des siens; aussi ne voulut-il de Paris d'autres joies que celles que donne le labeur. L'ascétisme de l'homme pouvait-il ne pas se refléter sur l'artiste ? Le peintre pouvait-il avoir pour les choses des yeux autres que les yeux d'enfant, timides, étonnés et purs de qui regardait la vie, retranché dans une

tour d'ivoire?

Certes, auprès de nos maîtres, Grigoresco élargit sa manière et, à leur école, apprit à fond le métier, un méfier solide, fait de vigueur et en même temps de délicatesse; mais cette technique, il la ramenait à ses images à lui, il l'appliquait à ses visions personnelles, et ses visions personnelles étaient toutes pleines du souvenir de son pays. Instinctivement, il ne s'attachait à peindre que ce qui lui rappelait la terre natale. Cette prairie? mais il y avait joué, tout gosse, à Pitarou ; cette clairière? il s'y était arrêté autrefois, à Kaldaroushani ; cette cabane? il s'y était reposé, à Zamfira ; ce coucher de soleil ? il l'avait déjà admiré, à Agapia. Et vite alors de peindre la prairie, la clairière, la cabane, le coucher du soleil. Il vivait en France, mais son pinceau peignait en Roumanie.Barbizon,Marlotte, Vitré entraient par ses yeux, mais des villages roumains sortaient de sa palette. Voilà pourquoi la nostalgie ne le minait que lorsqu'il cessait de peindre : alors, oui, il voulait rentrer là-bas. Tant qu'il travaillait, il ne connaissait pas le mal du pays : ne vivait-il pas avec son ciel? Mieux que cela, ne le faisait-il pas rayonner sous ses doigts? Voilà pourquoi son art ne subit jamais aucune influence, pourquoi sa personnalité ne ressentit aucune atteinte; pourquoi, surtout, tout en étant un grand interprète de la Nature, Grigoresco reste un peintre essentiellement roumain. A.

DE

MILO.

BIBLIOGRAPHIE LIVRES D'ART Le Jardin des Caresses, de FRANTZ TOUSSAINT. Volume de luxe illustré par LÉON CARRÉ (H. Piazza, éditeur, 200 fr).

Ces chants d'amour nous transportent dans le plus fabuleux Orient. Le peintre Léon Carré, dont L'Art et les Artistes a révélé, en Mars dernier, le talent si original, a traduit avec souplesse et sp'endeur cet exotisme étrange, plein de pission concentrée et de joyeuse harmonie, aigu et large tout à la fois. Il a abandonné ses marchés grouillints, ses bars, ses courses, ses quais pour une Arabie réelle et chimérique. Rien n'est là qui ne soit observé et dessiné avec rigueur; tout est pourtant allégé, magnifié par une imagination de poète. Et l'on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, les scènes voluptueuses, un peu encombrées, un peu compliquées, mais si vraies, avec leur richesse débordante et leurs couleurs saturées, comme Les Yeux, les Seins et la Chevelure, La Bataille, La Chute du jet d'eau, Le Voile doré, ou les visions délicates, purifiées, transparentes, les paysages où flotte, dans une fine atmosphère, un apaisement, une sérénité tendre, telle l'Attente, tels le Souvenir et la Fontaine des gabelles. Il y a là du style et du lyrisme, plus de style peut-être que de lyrisme, et cependant « les amateurs de passion » y découvriront

une sensibilité infiniment nuancée qui s'est interdit de frémir. Ce Jardin des caresses est un paradis calme, où la vie s'immobilise dans le geste du bonheur. L'édition d'art de H. Piazza est aussi magnifique que dispendieuse. Souhaitons que le succès mérité de ce livre en provoque un jour un tirage moins cher et moins restreint.

Les Fresques du Campo Santo de PIse, par

LETALLE. Ouvrage

ABEL

contenant 36 reproductions (Sansot, éditeur, 9, rue de l'Éperon. Prix : 7 fr. 5o).

Dans l'introduction de son ouvrage, M. Abel Letalle écrit à propos des fresques qu'il a expliquées : « Elles constituent par leur nombre et la valeur de beaucoup d'entre elles une précieuse collection en ce genre de peinture, en

même temps qu'elles apportent une imposante contribution à l'histoire de l'art italien ». Cet avis semble parfaitement juste. Le travail de M. Abel Letalle est mené avec une ordonnance très sévère et le résultat en est appréciable. L'auteur a donné des pages très intéressantes sur Buffalroacco, Andréa Orcagna, Pietro di Puccio, Andréa da Firenze, Antonio Veneziano, etc.; mais on voit combien il s'est complu à étudier surtout ce magnifique inspiré Benozzo Gozzoli qui a laissé à Pise une réunion de compositions conçues et exécutées avec un art qui est bien prés d'atteindre celui des meilleurs Renaissants. Nous ne pouvons que souscrire encore au jugement de M. Abel Letalle quand il dit, dans ces lignes qui terminent son ouvrage : « Les fresques de ce noble artiste sont une réelle gloire aussi bien pour le Campo Santo que pour celui qui les peignit avec une verve soutenue, un entrain extraordinaire. »

Flandre, par

M. MAX ROOSES, conservateur du musée

Plantin d'Anvers (Collection Ars Una — Species Mille, Histoire générale de l'Art). Un volume in-16, illustré de 656 gravures, cartonné, 7 fr. 5o (Hachette et C", Paris). En moins de 35o pages et à l'aide de 656 gravures accompagnées de commentaires précis, mais sans sécheresse et qui, dans leur concision, non seulement renferment l'essentiel, mais abondent en détails inédits, M. Max Rooses suit ici, sous toutes ses formes, l'évolution de l'art flamand, étudie son originalité et ses influences, de ses débuts jusqu'à nos jours. Ce livre, qui est à la fois un manuel et un

302


BIBLIOGRAPHIE guide, nous initie aux trésors de la magnifique architecture civile et religieuse de la Flandre, de ses admirables enluminures de missels et de chroniques, de ses miniatures qui sont déjà de véritables tableaux par la fidélité rigoureuse du décor et des accessoires, de ses sculptures, de ses tapisseries, de ses peintures, enfin, signées de noms immortels : Van Eyck, Breughel, Rubens, Van Dyck, Jordaens, Té-

Ce livre peut être mis dans les mains de tous les jeunes gens, car l'auteur, par le choix de ses documents, qui composent une illustration nombreuse et de premier ordre, a voulu prouver que l'Humour n'a pas besoin de devenir licencieux pour être charmant et profond.

L'Art de Notre Temps : Millet, album de

48 plan-

ches, avec une introduction de PAUL LEPRIEUR, conservateur au Musée du Louvre, et des notices de JULIEN CAIN (Librairie Centrale des Beaux-Arts, petit in-4", 3 fr. 5o). Une légende tenace veut que le plus grand peintre peutété oublié. Aussi cette étude va-t-elle de sculpteurs comme être de notre époque soit mort de misère et de faim. La Constantin Meunier, de peintres comme Alfred Stevens et simple vérité est plus belle. Comme tant d'autres, Millet a de graveurs comme Félicien Rops jusqu'aux artistes belges connu l'indifférence et l'injustice. En i85g (deux ans après Les Glaneuses), le jury du Salon refusait encore une de ses les plus récents. Jamais ouvrage d'ensemble aussi complet que celui-ci oeuvres, et l'artiste avait peine à trouver acquéreur pour n'avait été consacré à l'art flamand. Tous ceux qui s'inté- mille francs de cet Angélus que M. Chauchard achetait ressent à l'histoire de l'art le consulteront comme un guide naguère plus d'un million. Mais la volonté de Millet triomphe peu à peu de l'indifférence et de la raillerie. définitif. « Sans reculer d'un sabot », il vit bientôt venir à lui l'admi' Murlllo. — L'oeuvre du maître en 287 reproductions. — ration universelle. (Nouvelle Collection des Classiques de l'Art). Un volume Le beau livre que lui consacre aujourd'hui la collection in-8", relié toile : i5 fr. (Hachette et C", Paris). L'Art de Notre Temps, ajoutera encore à sa gloire. Murillo est le plus séduisant des peintres espagnols. A L'étude très éloquente et très judicieuse à la fois de défaut de la vigueur ou de l'originalité par où l'emportent M. Leprieur, les notices sobres et substantielles de M. Julien Vélasquez et Ribera, il possède un charme qui opère sur Cain, les planches nombreuses et variées de l'ouvrage les profanes autant que sur les connaisseurs. Sa technique mettent en valeur les grandes pages classiques de l'oeuvre faite d'assimilations adroites doit à cette adresse même une et aussi un grand nombre de morceaux fort imprévus. grande part de personnalité. Quant à la souplesse de son C'est ainsi qu'on voit succéder aux compositions romantalent, il en est peu qui puissent l'égaler. Le peintre mys- tiques, puis aux petits sujets voluptueux des premières tique des Immuculées Conceptions, des Extases et des années, les scènes rustiques également simples et granVisions dont furent gratifiés les saints est en même temps dioses de la maturité de l'artiste, tandis que la fin de le peintre réaliste des types de la rue sëvillane : marchandes sa vie nous découvre un grand paysagiste, épris de de fleurs et de fruits, filles d'allure gaillarde et gamins à la lumière et de mouvement, un impressionniste, pour dire tignasse ébouriffée. Et ce mélange de qualités si différente le mot, qui sera pour beaucoup de lecteurs une véritable donne une saveur particulièreaux scènes de la vie évangé- révélation. lique ou biblique — si divinement humaines, si humaineLa Promenade à Paris au XVII6 siècle, par M. MARCEL ment divines — qu'il a traitées fréquemment. Réalisme et idéalisme se retrouvent harmonieusement POËTE, inspecteur des travaux historiques. Un volume in-18 fondus dans les Portraits où, sans atteindre à la perfection de 356 pages, avec 16 planches hors-texte, couverture illusd'un Vélasquez ou d'un Rembrandt, il fait preuve d'une trée, broché, 4 fr. (Librairie Armand Colin, io3, boulevard Saint-Michel, Paris). exquise virtuosité. Pourquoi et comment, dans quels lieux les Parisiens se Le nouveau volume de la Collection des Classiques de l'Art montre, en une galerie de 287 gravures précédée d'une promenaient-ils au grand siècle classique ? C'est ce que notice biographique, toutes les faces de ce souple et presti- M. Marcel Poëte, bien connu par ses belles études sur l'histoire de Paris, nous montre, dans son nouveau livre, gieux talent. avec beaucoup de science et d'agrément. Vient de paraître : Le Dessin humoristique, par Louis 34 illustrations hors-texte, reproductions fidèles de graMORIN. Un volume illustré de 87 gravures. Broché : 4 fr., vures du temps, évoquent à nos yeux ces promenades relié toile : 5 fr. (Envoi franco contre mandat-poste à urbaines et ces lieux champêtres. H. Laurens, éditeur, 6, rue de Tournon, Paris 6'). Ce livre ne s'adresse pas seulement à l'historien, par les Cet ouvrage est le premier qui paraisse sur l'art et la tableaux de moeurs et par la peinture du milieu où vécurent technique du Dessin humoristique, depuis les célèbres Menus nos grands classiques, mais aussi au public lettré, aux propos d'un peintre genevois, de Tôpffer, qui remontent curieux du passé, aux amateurs d'anecdotes et de récits à 1847. Comme Tôpffer, Louis Morin est un humoriste qui pittoresques sur la vie d'autrefois et le Paris d'antan. pratique l'art dont il nous indique les procédés. Parmi ses Albert Besnard, l'Homme et l'OEuvre, par CAMILLE très nombreux ouvrages, citons: Le Cabaret du Puits-sansvin, les Dimanches parisiens, la Légende de Robert le MAUCLAIR (Delagrave, éditeur, i5, rue Soufflot). — Un volume in-8" raisin, illustré de 32 héliogravures hors-texte Diable. Louis Morin étudie les grands humoristes du xix'siècle, d'après son oeuvre. Parmi les grands peintres français, M. Albert Besnard Charlet, Raffet, Henry Monnier, père de Joseph Prudhomme, Gavarni, Daumier, père de RobertMacaire, et ceux de nos est assurément celui dont la personnalité est la plus artistes contemporains qui lui semblent les dignes conti- complètement représentative du génie de notre École aux nuateurs de cette brillante pléiade : Willette, Chéret, yeux de l'étranger. Après avoir été un novateur hardi Forain, Léandre, Steinlen, Jean Veber, Hermann-Paul, et contesté, il s'est fait une place large et splendide dans Poulbot, etc. Par de nombreux exemples, il nous donne la l'art national, autant par ses tableaux de chevalet que par parfaite compréhension de l'art bien moderne de l'Humour, ses nombreuses et puissantes oeuvres murales. Devenu membre de l'Institut et directeur de la Villa Médicis, il qui peu à peu a conquis la grande faveur du public.

niers, etc. Mais l'art moderne de ce pays qui, après un siècle de décadence, a recouvré, à force d'énergie, sa prospérité économique et reconquiert sa renommée artistique, n'a pas

3o3


L'ART ET LES ARTISTES est resté cependant en dehors de toutes les écoles et au-dessus d'elles, avec une haute et belle individualité dont l'influence est considérable sur la jeune génération. A la fois sage et audacieux, héritier des grandes traditions et chercheur de formules nouvelles, mêlant à la peinture de riches éléments intellectuels, penseur autant que coloriste, technicien s'étant affirmé magistral dans tous les genres et les procédés de la peinture, étonnamment fécond et inventif, il est depuis longtemps et justement

illustre. De très nombreusesétudes ont été écrites sur M. Besnard au cours de sa carrière ; cependant aucun livre n'avait

encore été consacré à l'ensemble de son oeuvre. Nous avons pensé qu'un tel ouvrage serait de nature à intéresser vivement le public, s'il était composé par un critique d'art connaissant profondément les oeuvres et les idées de ce peintre entre tous subtil, intelligent et original. M.Camille Mauclair nous a semblé à bon droit être l'écrivain le mieux qualifié pour un tel travail. Historien de l'art impressionniste, auteur de nombreux volumes d'esthétique générale ou de monographies relatives à l'art moderne, apportant dans ces ouvrages, en véritable disciple intellectuel d'un Eugène Fromentin, des dons de philosophe et de poète auprès d'une parfaite compétence technique, M. Camille Mauclair a suivi depuis vingt ans, en de fréquents essais critiques, l'évolution de M. Besnard. Le livre, qu'il donne aujourd'hui est donc le résultat d'une longue et minutieuse investigation psychologique. Il a pu tracer du maître un portrait définitif, analyser toutes ses oeuvres, en dégager toutes les idées générales et les intentions les plus cachées, écrire « le roman de cette vaste et intense sensibilité », en montrer la valeur dans l'histoire de l'École française. Le lecteur trouvera donc en cet ouvrage non seulement l'histoire complète de l'art de M. Albert Besnard en une forme éloquente et lucide, mais encore les plus intéressantes allusions aux problèmes, généraux évoqués par une telle

personnalité. Ce livre est illustré de trente-deux héliogravures qui apportent à ses thèses les exemples concrets les plus frappants, étant choisies parmi les portraits, scènes de genre, décorations d'édifices ou scènes hindoues les plus caractéristiques.

Le Livre d'Or des Peintres exposants vivant au i" janvier 1914, par HOFFMANN-EUGÈNE, un fort volume

in-8', de plus de 5oo pages, orné d'illustrations dans le texte et de 40 planches hors-texte. (Prix, cartonné : i3fr., dans les Bureaux du Livre d'Or des Peintres, 325, rue de Vaugirard, Paris-xv"). La 8' Edition du Livre d'Or des Peintres vient de paraître. Attendue de tous ceux qui s'intéressent aux faits et gestes de nos artistes, elle ne le cède en rien à ses devancières par le nombre et la qualité des documents qui s'y trouvent pittoresquemenl rassemblés. L'auteur, en fouillantdans ses propres études critiques, a su donner à toutes ces biographies d'artistes, une forme originale, qui distingue nettement son travail de tous les ouvrages similaires consacrés aux comtemporains.


Table des Matières

IV.


Table des Matières du Tome (Avril - Septembre

XIX

1914)

Table des Articles Pages

S. A. I. Abdul Medjid Effendi (Un Prince

artiste), ADOLPHE THALASSO

Art décoratij (l'), LÉANDRE VAILLAT : — Marinot, peintre verrier — L'Art décoratif anglais au Pavillon de

273 138

Marsan 187 — Les Tôles émaillées de Mlle Madeleine Zillhardt 232 ^89 — André Mare Art de Venise (Sur 1'). JAC^UES-E. BLANCHE . n3 Barbier (George), FRANCIS DE MIOMANDRE . 177 Bibliographie

159, 206, 254,

Beaubois de Montmoriol (M"") : Un peintre de Gitanes, GUSTAVE KAHN Beaux-Arts à l'Exposition Universelle de Lyon (les), HENRI BÉRAUD Burgsthal (Les Vitraux de Richard), EDOUARD CHAMPION

Communal (Joseph) Le Peintre de la Savoie, ROBERT DE LA SI^I-.RANNE . . . . Cornillier (Pierre), FRANCIS CARCO . . . Échos des Arts

157, 2c5,

3o2

225

297 23o 124 171

25a

184

Miniatures de la Bibliothèque Royale de Belgique" ('Les très belles), ARMAND DAYOT Musée de Lyon (le), GUSTAVE LEGARET. . Mois Artistique (le),

ADOLPHE THALASSO.

161

257

144.

ig3, 237. 295 Mouvement artistique à l'Étranger (le) : — Allemagne, WILLIAM RITTER — Angleterre, P.-E.

— —

— — — —

.

.

....

— — Pologne,

. . Révolution artistique en Turquie (une), ADOLPHE THALASSO . . Rodin. — L'homme et l'oeuvre. Numéro

.... ... ... ....

spécial : i° Auguste Rodin, OCTAVE MIRBEAU 20 Essai biographique 3° En haut de la Colline, PAUL GSELL

L'Atelier de Rodin à Meudon,

40

5" Pensées inédites de Rodin 6° Le Musée Rodin

298 247 3oo 249 25o 154

3oo 155

136

3

7

i3

L. BER-

M™"

...... ...

29

37 41

L'Hôtel Biron, JUDITH CLADEL 8° Chez, Rodin, PAUL GSELL 90 Les Dessins de Rodin, FRANCIS DE MIOMANDRE io° Propos sur Rodin, LÉONCE BÉNÉDITE

45 49

11° 12°

91

70

Vénus, RODIN Les OEuvres de Rodin en France et à

l'Étranger

73

85

io5

i3" Essai bibliographique

109

Romero de Torres (Julio), M. NELKEN . . Salon de la Nationale(le), ADOLPHETHALASSO Salon des Artistes Français (le), ADOLPHE

219

THALASSO

Stwosz (Witt), N.-L. ORDÉGA Toulouse = Lautrec (Henri de),.

artistique dans la Province française (la) :

— Annonay, JEAN-MARC BERNARD

Bordeaux, — Bretagne, H. F

Clermont-Ferrand, G.

— Grenoble, F. —•

— —

237 209 12.6

COQUIOT

Vie

193

GUSTAVE

148

i52, 202, 246

RIXENS 153, 202, 247, . . Autriche-Hongrie, WILLIAM RITTER 153, 2o3, Belgique, GUSTAVE VAN ZYPE 248, Espagne, JULES CAUSSE Etats-Unis,.A. SEATON SCHMIDT Hollande, PH. ZILCKEN . Italie, CARLO BOZZI 155, Orient, A. DE MILO

Mouvement artistique à l'Étranger (le) : 204, a5i, 3oi — Roumanie, A. DE MILO. . . . 156 — Suisse, G. DE REYNOLD 286 Persée de Benvenuto (le), R. DE LAUNAY . 281 Portes du Paradis (les), R. DE LAUNAY.

NARDINI-SJOESTEDT

Germain Pilon (Le Christ de) (Une Révé.287 lation artistique), J.-P. AUBE . . Impressions de Florence, R- DE LAUNAY. . 281 Maillol (Un livre décoré par Aristide), PAUL SENTENAC

Pages

.

.

DESDEVISES DU DÉZERT .

149, 242

.

Limoges, GILBERT TEMPS Lyon, HENRY BÉRAUD . Marseille, Nancy, PAUL CHAUVET Rennes, H. F Rouen, G. VIDALENC

198 199 199

.

.

.

.

i5o, 200

.

200,

i5o,

— — MÉRLET — Toulouse, J.-F.-Louis

152,

243 243 201

245 246

JEAN-MARC BERNARD — Valence,

Table des Épreuves d'Art Auguste Rodin, bois de P.-E. VIBERT, d'après le buste en bronze de M'" CAMILLE CLAUDEL . . Sous les sapins au soleil couchant (peinture), par JOSEPH COMMUNAL

109 110

Faustine (aquarelle), par GEORGE BARBIER . . . Portrait (peinture), par RICHARD MILLER . . . Le Bonnet d'âne (peinture), par RAYMOND P.-R. NEILSON

ni 112

113-i 14


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Rodin l'homme et l'oeuvre, 1914  

Numéro spécial de l'art et les artistes, revue d'art ancien et moderne des Deux mondes, Paris, 1914.

Rodin l'homme et l'oeuvre, 1914  

Numéro spécial de l'art et les artistes, revue d'art ancien et moderne des Deux mondes, Paris, 1914.

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