Page 211

 Laurent Courau

Tu attends encore quelque chose ?

photo Eric Soudan

Lukas Zpira, David Defendi, thierry Ehrmann

T.E. - Le matin des magiciens… On l'attend toujours. On attend le sublime, on attend le merveilleux. Il y a du merveilleux partout, même à travers un charnier humain. Goya l'avait vu. Les gens ont perdu la capacité de voir le merveilleux et le sublime dans la tragédie. C'est pour ça que je dis que nous vivons un siècle somptueux mais tragique. Le XXIème siècle renoue avec la tragédie et le somptueux. Et quels peuvent être les ressorts pour rediriger la machine dans la bonne direction ?

T.E. - Que l'homme redécouvre son animalité et son humanité. Aujourd'hui, lorsque les gens meurent en salle de réanimation dans les hôpitaux, on éloigne la famille du mort. Les gens ne savent plus ce qu'est la mort. Le toucher avec le mort, la descente avec le mort est importante. Eros et Thanatos sont deux choses importantes. C'est pour ça que nous essayons d'entretenir toujours la mort et la baise, d'aller jusqu'au bout dans la baise et d'aller jusqu'au bout dans la mort. Les photo Lukas Zpira

 Page 416

riche campagne à Séville et le vieil homme lui dit cette phrase que j'ai retrouvée dans un temple protestant à Genève. Cette phrase m'a obnubilé. Trois semaines après, je la peins sur le haut de la Demeure à l'entrée. Et un mois et demi après, elle ressortira dans un autre contexte, dans une autre étude. Il y a des choses troublantes dans la vie.

deux extrêmes permettent de trouver tes racines. Va fucker à mort, sors d'une morgue ou va voir une réanimation un peu sordide. Ce n'est pas pour rien qu'il y a des odeurs de baise dans la réanimation et des odeurs de mort dans la baise. Aujourd'hui, les gens aseptisent leur vie, leur corps, leur pensée. On en revient toujours au dandysme au sens du XVIIIème siècle. Lukas, par exemple, a une attitude de dandy. Il y a chez lui une esthétique de la souffrance. Ce que tu ne rejoins pas forcément, Lukas ? Tu parles plus de douleur que de souffrance… L.Z. - Oui. C'est-à-dire qu'il faut replacer dans le contexte. Au début de ma démarche, on me renvoyait toujours à la souffrance. En fait, j'ai toujours travaillé avec la douleur, sans pour autant la rechercher. C'est David Le Breton qui m'a permis de faire la distinction entre les deux. T.E. - La souffrance, c'est la douleur encryptée dans une vision soit humaniste, soit religieuse. La douleur est un acte biologique, un résiduel médical. La souffrance a quelque chose de l'ordre du spirituel. C'est la douleur transcendée en bien ou en mal. La souffrance perdure dans le temps, la douleur se résume. Dès lors où elle est consentie, la douleur est relativement évacuée.

des mecs extrêmement bien payés. Il y en a une quarantaine en Europe, des mecs qui ne travaillent que les valeurs du CAC, des divas chargées et cockées jusqu'au nez jusqu'à l'os. Il se trouve qu'il travaillait sur une de mes valeurs et, avant tout le monde, on a eu tout le backbone de Wall Street qui s'est arrêté. On a immédiatement su qu'il y avait quelque chose. Lui avait compris. Et on l'a su 16 minutes avant tout le monde. Ce n'est qu'ensuite que nous avons eu l'image sublimée. Là aussi, je prends des précautions oratoires. On a eu quelque chose qui dépasse l'entendement, de l'ordre de l'acte artistique sublime. En quoi est-ce que ça dépasse l'entendement ? T.E. - Par la perfection du geste et de l'acte. On arrive dans cet acte de toucher un sanctuaire, d'avoir un ciel parfait, la caméra, l'optique. On a une scénographie qui dépasse Hollywood. D'un point de vue plastique, c'est une œuvre dont on ne se lasse pas. Du point de vue du regard, de l'œuvre, la plasticité de l'image est absolue. C'est un bleu de détourage électronique, un bleu parfait. Tu penses qu'on va échapper à la stagnation et aller vers des temps nouveaux ? T.E. - Oui, je suis très optimiste.

Qu'attends-tu pour demain, aprèsdemain, les temps à venir ?

Pourquoi ? C'est l'accélération, l'accident qui devient inévitable ?

T.E. - J'attends Pierre le Romain. J'attends le phylactère et la fin de cette église. J'attends les temps nouveaux. En sachant que les sept collines de Rome crameront, en sachant que toute une partie de ce que nous avons été brûlera. J'attends les accidents de l'histoire au sens de Virilio. Les déchirures de l'histoire. L'histoire est seule capable de t'offrir un bonheur extraordinaire comme à 15h30 le 11 septembre 2001. Je travaillais avec un CAC man. Les CAC men sont

T.E. - Bien sûr. On a notre capacité à produire nos propres accidents. On a par exemple construit l'A380. Nonobstant le scandale financier, cet avion est la cible rêvée de tous les terroristes. Il contient minimum 700 ou 800 personnes. Ça pose tout un ensemble de problématiques que je connais bien en tant qu'ancien pilote avec plus de 500 heures de vol. Du point de vue de la logique de marché, il répond à une vraie demande dans les vols transcontinentaux ou autres. Mais

il devient la cible rêvée de tous les terroristes. C'est donc par nature une prophétie auto-réalisante. http://www.laspirale.org http://www.999ddc.org/propaganda

Et voilà, La Spirale deux semaines après… — Monsieur Courau , dans cet entretien par ailleurs fort intéressant au demeurant, Monsieur Ehrmann vous expliquait la prophétie auto-réalisante de l'A380 et figurez-vous que dans le cadre de notre commission rogatoire, nous souhaiterions avoir… “En direct du JT de France 2, nous sommes en direct du quai des Orfèvres, la garde à vue vient d' être retenue pour le quatrième jour de suite contre le journaliste d' investigation Laurent Courau et l' homme d'affaires Thierry Ehrmann. Nous ne savons pas ce qui sort du parquet de l' instruction, mais nous confirmons les faits, l'A380 est une prophétie auto-réalisante, nous apprenons d'ailleurs que l'action EADS vient d' être suspendue au Nasdaq dans l'attente d'une reprise de cotation que nous estimons peut-être à demain matin… Et là où vous rirez moins, c'est quand l'A380 va se scratcher… ”

999 Abode of Chaos - 999 Propaganda Interview with Thierry Ehrmann and Lukas Zpira by Laurent Courau for Laspirale.org

— Allô Laurent, allô Lukas ? — Ouais, euh… — Laurent, pourquoi estce que tu ne me rappelles pas ? Ah, tu as des gens autour de toi ? Oui, bon…

416 417

November 2007, a long and uncommon winter evening at the Monts d’Or bottom, in Lyon’s suburb. Here we are gathered with Lukas Zpira and Thierry Erhmann around this last office, iconic Artprice and Abode Of Chaos tour tower, from which Thierry spins his web about overall digital networks. The arguing’s gonna take a long time, it’s gonna be extensive and will last late in the night. About 3 hours of recording to reach fourty A4 pages and dozens of hours to retranscribe. A nice harvest of mutant ideas and almost prophetic concepts, enabling to blow up many neurons, that I’ll be publishing in 2008 in my e-zine La Spirale.org. Several years have been going through since this meeting, and the fruits of our nocturnal exchanges hasn’t lost an ounce of his intensity and relevance. As if we had reached some essential parameters of that XXIst century to become, making our contemporaries

so shivering. The era is cracking and it’s through his faults that our future is being outlined. There will be no backward step. Laurent Courau, St-Romain-auMont-d’Or, November 2012. Laurent Courau. - To begin with… can you tell me how you met each other? Lukas Zpira. - I had heard about the Abode of Chaos in the press and the media, like many people. I met Thierry through Marquis' tattoo and piercing activity, Body Art, in Lyon after Marquis told me about the Abode's appeal case. Me and Satomi decided to go to the tribunal to attend the hearing. It's not something we would normal­ ly do… but we thought it was im­ portant to be there. That's when we first met Thierry very brief­ ly. Marquis also introduced us to

a number of other people. A lit­ tle later we met and started to dis­ cuss the idea of doing something together with the Bunker when it arrived. Thierry told us he envis­ aged the Bunker as a place where "things could happen". So we start­ ed working on our first perfor­ mance at the Abode of Chaos. Thierry Ehrmann. - Yes indeed, our first contact was via Marquis. At around the same time I found Lukas's website where I discovered a text by Hakim Bey that had a sig­ nificant influence on me. Hakim Bey has done a lot of work on the idea of a strategy of subversive chaos. In fact, Lukas, let's have a look at it… (Thierry taps in the ad­ dress of Body-Art.net on his com­ puter) This is what triggered a lot of ideas. (quoting the text) "We will continue our work in pub­ lishing, in the press, on the radio, via music. In private, we will cre­ ate something else, something to

manifestation

Opus IX: Abode of Chaos / La Demeure du Chaos 1999-2013  

thierry Ehrmann: we put all our passion and folly into preparing this French-English Collector, the book of the decade: 504 pages / 4.5 kg /...

Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you