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définitions aussi diverses ne pouvait que l'amener à se définir sur des critères plus essentiels. Comme il le souligne du reste, Internet reste pour lui une métaphore du divin, une agora des éthers. Plus le cadre qu'il s'impose est rigide, plus les règles y sont rigoureuses et plus il peut espérer s'en échapper. Ce qui s'échappe vraiment de cette non-vie, c'est son âme. Pour le corps, il reste encore à le porter aux limites de ce qui le discerne. Mais il procède somme toute de la même manière qu'avec son corps légal, il frôle la dissolution complète pour ne devenir qu'un rite de passage. Il aurait pu jouer intimité solitaire et secret d'alcôve, mais il préfère encore une mise à nu plus radicale et participe à des réseaux qui donnent à leur clandestinité des goûts de "terra incognita". Echange, partage des corps et des sexes, il se situe d'emblée sur des chemins d'initiés. Ce sont les codes régis en ce domaine qui donnent sens à l'acte. Et dans la fluidité perdue, il retrouve la notion de dilution qui construit sa vie. Son corps légal autopsié, évacué, son corps sexué perdu dans la multiplication ne restait que l'ombre de Dieu pour répondre à quelques questions de fond et dévoiler la vérité. Là encore, il systématise sa recherche et se tourne vers chaque groupe religieux, ethnique ou social, il entre et pénètre partout, du bord du fleuve à l'autre rive, il passe de la lumière à l'obscurité. Le tissu spirituel et social qu'il visite est aussi bien de l'ordre de celui qui se dérobe que de celui qui se vit dans les processions en plein jour. A chacun, il pose un problème fondamental : comment une personne jugée irresponsable peut-elle participer à la communion des esprits ? Justement si esprit et corps pur il y a, ce serait bien le sien, traversé de

toute part par le grand vide juridique. Un trou noir où s'engouffrerait, amalgamé, tout le Mal et le Bien et dont la souffrance sécrétée induirait sa réalité. "Je pense donc je suis", "je souffre donc j'existe" distille-t-il. Le chaos c'est bien connu est le début de toute chose et, aux limites du désordre, E.T. est persuadé de pointer les stigmates de l'esprit. La crucifixion est donc symboliquement une icône qui lui convient. Le corps de pardon sacrifié, offert à travers la douleur, résonne sur un parcours qui ne se justifie que dans l'effacement. E.T. travaille toujours sur l'idée du plein et du vide, il comble, accumule, multiplie les images. Dispersé, il ne peut que laisser la place à cet indéfinissable chose qu'est l'âme. Avec Internet, il trouve en somme le juste fonctionnement en écho à sa vie. Le lieu géographique y explose, le juridique s'y perd, l'ubiquité est de mise et le réseau propose une nouvelle organisation de l'espace social. Une nouvelle utopie qui permettrait enfin de croire que le monde peut encore si ce n'est changer au moins se rêver. Il fait partie des initiés et, à ce jeu-là, il comprend plus vite que d'autres toute l'importance de ce nouvel espace. En 1999 en cette fin de siècle, il peut quitter sa tutelle et son non-statut pour en revenir au contrat social au moment même où celui-ci se délite. Internet redéfinit l'individu et le rôle de l'auteur dans la masse des informations en perpétuel mouvement. E.T. est spécialiste des droits d'auteurs, ce n'est pas pour rien. Dans un univers virtuel, c'est encore le "je" qui résiste le mieux. ad augusta per angusta photo Ingrid Janssen

s'inscrire dans la tragédie. S'imaginer comme terrain d'expérience implique en effet une part énorme d'honnêteté et c'est tout en violence que s'écrira donc ce chapitre initiatique. Si on ne frôlait ici les limites du droit, de la bienséance, il ne resterait peut-être qu'un vide épouvantable. Or, E.T. vit sa dissolution dans l'espace social avec l'énergie et la conscience d'un porteur de croix. Seule la souffrance est selon lui capable de sublimer ses actes, elle court donc de droite à gauche, du pied de son lit à l'entrée de son domaine. C'est elle qui insuffle une forme du sacré à son voyage, qui donne un prix à sa Rédemption. La dispersion qui trouve son sens au creux du juridique est celle du partage du corps. La dimension de ce parcours est forcément chrétienne. La souffrance, le péché, la morale, tous les ingrédients d'une grand-messe se trouvent éparpillés le long d'un chemin qui se réfère sans fin aux stations de la Croix entre damnation et extase. Tous les jours, E.T. se met en situation non seulement de rendre des comptes mais aussi de prouver que vivre peut se conjuguer hors des normes codifiées et à l'intérieur du champ spirituel. Sous l'œil omniprésent de la justice, il s'égare et se disperse en une stratégie de survie. Géographiquement, il s'évade et il ne s'agit pas là de sa personne physique mais bien de son double moralement responsable tel que le décrivent les lois, d'univers juridiques en univers juridiques. Il fonctionne dès ce moment-là profondément comme une constructionInternet; en réseau l'idée du "je" ne se définissant plus que dans le miroir du processus. Or, de pays en pays la loi change et se modèle selon des schémas établis à force d'histoire, de culture et de politique. Traverser le monde en choisissant des

Hauviette Bethemont, critique d’Art et commissaire d’exposition

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Opus IX: Abode of Chaos / La Demeure du Chaos 1999-2013  

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