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L’expérience subjective de l’altérité organisée

déambulons au cœur d’une mise en scène contemporaine du séculaire… Oh, charme villageois, idéalisation bonhomme et Quoi que l’on sache avant de rustique, fruit opulent de puiss’approcher de l’objectif, pénétrer sances implacables, dont les trésors la quiétude de cette bourgade au nom glorieux prend des allures de cachés restent usurpés. Ce seraient là les derniers repères ballade doucereuse. rassurants d’un patrimoine Gravissant la colline, immuable, tissé de logiques on découvre un écrin pittoresque à souhait. invisibles et implacables, où se Parcourir les ruelles du serait logée une Demeure sulfureuse, projet fou, inconcevable, village revient à hérétique. Progressivement, égrener quelques certitudes de nos quelques indices signalent le centre civilisations : lieux tellurique : fléchage, murs bien entretenus, dégradés, graffitis. L’esprit s’éveille. Il se prépare à l’inconnu, se maisons repliées sur leurs murs, remémore des images fragmentées, cycle aveugle des ordres institués, glanées de-ci, de-là, d’une inutilité de vies confortables promesse subversive. Qui parcourt satisfaites et d’elles-mêmes. Nous ces parages sans raison ne manaurions presque oublié que nous

Plonger au tréfonds du chaos : une esthétique de l’immersion en eaux troubles

quera pas bientôt d’en trouver. Chacun s’apercevra alors quel sens cette initiation aura dans sa trajectoire existentielle. À force de longer les flancs abîmés d’un vaisseau fantôme, s’ouvre enfin au détour d’un carrefour la gueule béante et barbelée du seuil inquiétant. Se dévoilent en arrière-plan de foisonnantes dimensions acides qui palpitent de vitalité. Grilles d’aciers retenant une croissance sauvage et d’apparence destructrice. Barbelés militarisant les corps. Caméras braquées comme des simulacres prêts à bondir. Face aux gardiens tutélaires, l’inquiétude primitive resurgit à l’approche des contrôles : obéissance inscrite au creux des épaules, paranoïa millénaire gage de survie

comme de servilité. Le rituel de passage pour avoir le privilège du plongeon tient lieu d’aveu. L’aiguillon de la curiosité tenaille et ferait signer n’importe quel pacte. Le seul qui vaille est d’admettre vouloir ce voyage, celui qui ne dit pas son nom : la plongée intérieure dans l’infinitude des signes… Bascule dans l’univers brut de la calcination, du démembrement. Télescopage des forces technologiques exhibant leurs entrailles. Gémissement silencieux de la ferraille éventrée. Saturation des sens, démultiplication des prismes. Le regard s’affole de ne pas réussir à épouser ce capharnaüm. La pulsion curieuse plonge dans le labyrinthe, ne sachant sur quels détails s’arrêter, sur quelles

échelles, niveaux, plans il vaut mieux accommoder. Minuscules symboles gravés aux mille recoins. Immenses installations échouées. Métal écumant d’impuissance. Mitraille répandue en invisibles grappes. Et ses gigantesques visages silencieux qui observent nos gestes, étalant leur humanité singulière, bons ou mauvais génies d’une autre ère. Ont-ils trouvé refuge dans cette arche indescriptible ? Quels rituels les ont donc convoqués sur ces parois déstructurées ? Reprendre son souffle coupé. Trouver une posture sereine. La volonté de maîtrise oblige à prendre quelques repères : une carlingue d’avion écrasé, un bunker prêt à résister à l’apocalypse, une tente en guise d’impro-

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bable boutique, des stèles triangulant les sentiers. Les motifs se répètent ou se substituent les uns aux autres. Symboles alchimiques au-delà du connaissable. Surcharge d’objets aux allures de cadavres. Altération de figures ailleurs flamboyantes : véhicules accidentés, matériels abandonnés, ordinateurs et médias éparpillés. En pleine navigation aléatoire, nous assaille une multitude de visions inquiétantes : cauchemars de la fin du monde toujours promise, dérèglement généralisé, fin des utopies, absurdité des rêves égoïstes. Progressivement, passé l’inquiétude des premiers émois, un état paisible émerge en soi, invitant à la contemplation. Sommes-nous morts à une certaine vie pour

renaître à d’autres intuitions intimes ? Calme cosmique face à ce désastre post-apocalyptique, qui dévoile la nature des constances et régularités faisant la trame de nos réalités fugaces. Mise en suspension des parenthèses enchantées. La tentative démesurée d’agréger marques de puissance ou épouvantails de la modernité laisse songeur. S’agit-il d’un piège tapi dans l’envers du décor de nos beautés officielles ? Dans quelles arrières-coulisses spectaculaires avons-nous chu ? Finalement, c’est bien de nos inconscients que la résonance primordiale surgit : plaisir des formes tourmentées, pulsions de destruction, joies des miracles narquois, inversion des raisons, anéantissement de la norme invalidée en creux. Un

vaste champ de manœuvre semble s’ouvrir sans limites, fils des conflits secrets qui dirigent notre monde et de nos imaginations désirantes et inassouvies. Vices et vertus d’un art immersif : éléments d’analyse Ce témoignage relatif à une première visite invite à prendre un certain recul théorique, mûri par nos recherches en sciences de l’information et de la communication sur les environnements immersifs. Ce sont des milieux, souvent artificiels, et notamment informatiques (simulations audiovisuelles et interactives de type réalité virtuelle, jeux vidéo, CAVE, etc.), dont la singularité est telle que nous y plonger déstabilise nos repères sensoriels, intellectuels, psychologiques. Cette référence à

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[…] Ce monde immersif ne cesse de poser l’ énigme de sa cosmogenèse […] […]his immersive world constantly poses the riddle of its cosmogenesis […]

trace

Opus IX: Abode of Chaos / La Demeure du Chaos 1999-2013  

thierry Ehrmann: we put all our passion and folly into preparing this French-English Collector, the book of the decade: 504 pages / 4.5 kg /...

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