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officiel de Dada en 1916, au cabaret Voltaire de Zurich, la Demeure du Chaos s’inscrit certes dans un autre contexte, mais toujours dans le rejet de la guerre, de l’horreur et du prêt à penser. Après tout, l’esprit dada naquit d’une révolte contre la première guerre mondiale et la Demeure du Chaos fut rebaptisée après le choc du 11-Septembre. Dada ou la Demeure du Chaos, c’est le règne du désordre et de l’incompréhension, de la provocation et de l’énergie créatrice. A la question du “Pourquoi ?” la réponse est la même : révolutionner le regard et les modes de pensées, sortir le spectateur de ses acquis, créer contre l’absurdité du monde, retrouver le terrain des émotions et de l’ivresse. A la question du

“Comment ?” les réponses se ressemblent encore : dissoudre les limites de l’art, abolir les genres, briser les frontières artistiques, créer un ordre nouveau dans l’incohérence apparente. La liberté si chère à dada se révèle par exemple dans l’architecture décalée du Merzbau d’Hanovre de Kurt Schwitters. Elle était un Work in progress (comme la Demeure du Chaos) sans cesse alimenté par toutes sortes de matériaux triviaux, objets de rebut, petits restes insignifiants, déchets ramassés dans la rue qui déconstruisirent l’espace architectural pour construire une œuvre totale. Lancée avec une passion maniaque dans ses Merzbilder, Schwitters s’est fondu dans son projet, est devenu Merz comme on

devient dada. Ce n’était plus lui qui habitait l’œuvre mais l’œuvre qui l’habitait(1). En 1937, il eut l’honneur d’être exposé en contreexemple de l’art officiel du IIIème Reich, avec d’autres artistes “dégénérés”. L’art moderne était considéré comme une production bâtarde, un art de fous, impur par essence. Qu’on les taxent de “fous”, les artistes dada accueillent, comme thierry Ehrmann, l’injure avec des hourras, se faisant une gloire de personnifier l’insensé. L’artiste se veut organe de l’inouï(2), il menace l’ordre des choses quitte à 1 Le Merzbau de Hanovre fut détruit par la guerre, au cours d’un raid aérien allier. 2 Expression tirée du recueil artistique et littéraire édité par Hugo Ball, fin mai 1916.

L’ultramoderne thierry Ehrmann prend la liberté d’être au bord de la folie, orchestre une Borderline Biennale en 2007, loue la beauté convulsive et l’amour fou appelés de ses vœux par André Breton(1). Alors que je tape ces mots, au cœur de la Demeure du Chaos, je me trouve au centre d’une étrange triangulaire : une vanité de l’artiste Goin, peinture d’un crâne grand 10 fois comme ma tête, me fait face. Sur le mur de droite émerge le portrait d’André Breton, dont on connaît l’intérêt pour les maladies mentales, sur celui de gauche le visage de Louise Bourgeois plus prompte à s’interroger sur les maladies nerveuses. Heureusement

provoquer chez le spectateur une réaction de défense, pouvant se manifester par l’insulte, le rire ou l’hystérie… Qu’un détracteur de la Demeure du Chaos parle de “la demeure d’un illuminé”, son auteur, thierry Ehrmann, accueille le qualificatif avec jubilation et le revendique. Dans un compte rendu d’une soirée dada zurichoise du 19 avril 1919, un journaliste de la Tribune de Genève écrivait “nous estimons, quant à nous, que la bande de dés­ axés et de pervertis qui se livre à pareille singerie ne méritait même pas une mention. Si nous publions le compte rendu ci-dessus, c’est pour montrer jusqu’où peut aller l’aberration des ultramodernes. C’est du bolchevisme artistique.”

1 Ce portrait, comme celui de Louise Bourgeois, est peint par Thomas Foucher.

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pour moi, selon elle, l’art est une garantie de santé mentale(2)... 2 “Art is a garanty for sanity ou Cell: Precious liquids”, 1992 Céline Moine, historienne de l’art

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Isaac Asimov

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Tristan Tzara

metamorphose

Opus IX: Abode of Chaos / La Demeure du Chaos 1999-2013  

thierry Ehrmann: we put all our passion and folly into preparing this French-English Collector, the book of the decade: 504 pages / 4.5 kg /...

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