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quel les architectes Renzo Piano et Richard Rogers essuyèrent pas moins de sept procès pendant la construction – mais aussi littéraires, musicales, plastiques, scientifiques, populaires. On en appelle à Jérôme Boch, Giger, Mozart, Galilée, André Gide, Antonio Gaudi, Gustave Courbet, Francis Picabia, Pablo Picasso, Jean Dubuffet, Léonard de Vinci, Edward Munch ou le Douanier Rousseau. Tous créèrent des secousses dans l’histoire de l’art et de la pensée. Chacun, à un moment, fut montré du doigt.  Antonio Gaudi, Friedrich Nietzsche, Si l’on se réfère à l’étymologie latine généralement convoquée, ceFederico Fellini, Keith Haring lui qui est montré du doigt est bien  Otomo, Satomi Zpira, Borderline un monstre (monstro, monstrare : Biennale 20011, "Enfant montrer). Hors les normes, il est de Tchernobyl", Hector et thierry Ehrmann, Stelarc accueilli avec méfiance et hostili-

té, voire mis à l’index. Au XVIème siècle, la mise à l’index frappait d’interdiction les livres jugés hérétiques, d’obscénité et de sorcellerie. Aujourd’hui, des œuvres sont encore frappées d’interdiction, parfois pour des raisons qui laissent perplexe. Nous sommes à l’été 2008 et une œuvre de l’artiste Martin Kippenberger représentant une grenouille crucifiée, chope de bière et œuf à la main, a fait scandale au musée de Bolzano, au nord de l’Italie. L’humour de cette œuvre n’a pas déridé le président de la région du Haut-Adige ni l’évêque de Bolzano qui jugèrent cet Autoportrait de l’artiste, en état de crise profonde, blasphématoire, tentant d’obtenir son retrait pur et simple de l’exposition. L’histoire de l’art fourmille

d’exemples de censure de la sorte. L’hostilité est d’autant plus vive si l’artiste est irrévérencieux ou s’il travaille avec des sujets ou des matériaux impurs. Duchamp révolutionnait pourtant le statut de l’art et du regardeur armé d’une pissotière. Manzoni bousculait les repères du collectionneur en proposant ses fèces comme reliques, conservées au naturel dans des “Boites de merde” de 30 grammes l’unité, vendues selon le cours de l’or. Les gestes iconoclastes de Duchamp ou Manzoni, de Pinoncelli ou Ben, reprennent vie au cœur de la Demeure du Chaos. Leurs réflexions sur l’art et la vie, l’artiste, l’institution culturelle, le marché de l’art s’y trouvent réactivées. Et ce, pas uniquement par le biais des œuvres et des citations ! Outre

La Demeure du Chaos est le monstre tricéphale ayant dévoré l’identité personnelle, professionnelle et créatrice du lieu. Le mariage de l’œuvre et de la société Artprice peut paraître contre nature : aucune œuvre n’est à vendre à la Demeure du Chaos(1) qui se

veut “un musée gratuit à ciel ouvert”. La Demeure échappe à la marchandisation de l’art et abrite paradoxalement la société leader mondial dans l’information sur le marché de l’art. Ne pointerait-elle pas les deux faces d’une même médaille artistique: l’expression libre et gratuite d’un côté, la logique du marché, cotes et indices compris de l’autre ? Les bureaux d’Artprice et Groupe Serveur sont déconstruits au même titre que la partie privée de la Demeure du Chaos. Les murs, intérieurs et extérieurs, sols, plafonds, recoins, fenêtres, miroirs, tables, chaises, etc… sont investis. L’œuvre avale tout, ne fait pas de

1 thierry Ehrmann a créé une TAZ ou zone d’autonomie temporaire (1999). Existant au-delà du con-

trôle, libérée des contraintes, elle échappe en outre complètement à la marchandisation de l’art.

les références artistiques et intellectuelles, la Demeure du ­Chaos condense concrètement toutes ces problématiques, suinte de ces questionnements par les implications de sa triple identité : rappelons qu’elle est tout à la fois une habitation privée, le siège de Groupe Serveur et d’Artprice ainsi que le lieu de la création.

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différence entre l’art et la vie, vibre aux rythmes des performances, dont celles au cours desquelles thierry Ehrmann entaille sa peau comme il éventre sa maison. Son appétit féroce est une faim d’expériences, de rénovation et d’intensification de la perception.

passage brutal entre l’univers doré des Saromagnots et celui, noirci et éventré, de la Demeure du Chaos. D’emblée, l’identité multiple de la Demeure du Chaos est annoncée à même les murs. D’abord par une œuvre de Ben, indiquant “L’antre de la Salamandre”, suivie juste en dessous, d’un 999 taggé, puis d’un panneau annonçant un avis de destruction de “la Demeure du Chaos”. Sous cette triple L’esprit Dada identité, on peut aussi lire l’adresse officielle, “Impasse de la Croix”… L’expérience d’un art vivant était Au tournant, en longeant touaussi le pouls de dada dont les références hantent les murs de la De- jours l’enceinte qui mène vers l’entrée principale, dada s’impose meure du Chaos… là encore, il d’emblée par des inscriptions en ne s’agit pas simplement de citalettres majuscules : “ART DEGEtions en forme d’hommage, l’esprit dada plane indéniablement sur NERE” et “DADA EST GRAND l’œuvre. Tout commence par l’en- ET KURT SCHWITTERS ceinte, sur le chaînage marquant le EST NOTRE PROPHETE”.

Plus loin, les références à dada résonnent comme des appels au rassemblement : “tout est dada, dada est chaos”, “dada globe”, “dada messe”. Après les mots, ce sont des visages peints à même les murs qui prennent le relais. La Demeure du Chaos est une immense galerie de portraits où se détachent quelques figures tutélaires de dada et de l’art dit dégénéré : Otto Dix, Max Ernst, Kurt Schwitters, Tristan Tzara. Tzara, un artiste révolté contre la bêtise humaine, rédigea le Manifeste dada en 1918, au sortir de la première guerre mondiale, dont quelques extraits trouvent une résonance particulière avec l’œuvre de thierry Ehrmann. On lit par exemple sous la plume de Tzara : “comment veut-on ordonner

le chaos qui constitue cette infinie informe variation : l’homme ?… Pas de pitié. Il nous reste après le carnage l’espoir d’une humanité purifiée”. Dans sa logique de table rase, son besoin d’indépendance et de poésie, l’auteur du Manifeste dada en appelle à déchirer “vent furieux, le linge des nuages et des prières” et à préparer “le grand spectacle du désastre, l’incendie, la décomposition”. Dada et la Demeure du Chaos naissent d’une même rage, d’une volonté de faire table rase, de “noyer l’apparat bourgeois dans un état de guerre permanent”, de faire régner le désordre pour briser les repères conventionnels. Près d’un siècle après la naissance

metamorphose

Opus IX: Abode of Chaos / La Demeure du Chaos 1999-2013  

thierry Ehrmann: we put all our passion and folly into preparing this French-English Collector, the book of the decade: 504 pages / 4.5 kg /...

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