Issuu on Google+

Billet n°1 : Gouvernement de transition et droits des femmes L’effondrement du régime de Ben Ali oblige les nouveaux dirigeants tunisiens à repenser l’ensemble des institutions politiques du pays, mais aussi la place des droits des femmes dans les politiques publiques. Après le féminisme d’Etat sous Ben Ali, le gouvernement de transition doit faire face à de nombreux défis. Voici des premiers éléments d’analyse suite à la rencontre entre des militantes d’Osez le féminisme et Lilia Labidi 1, Ministre des Affaires de la Femme depuis le 17 janvier dernier. Le flou politique qui règne en Tunisie et règnera probablement encore après les élections à l’Assemblée constituante du 24 juillet prochain, nourrit une inquiétude légitime dans la population tunisienne. Pour Lilia Labidi, la confiance en la jeunesse doit permettre de dépasser cette inquiétude. La Ministre semble fascinée par la force de la jeunesse de son pays : en déclenchant la révolution, la jeunesse tunisienne s’est emparée de l’espace politique. Les possibilités ouvertes par la liberté d’expression et la multiplication des espacesde discussion apportent un espoir immense. Les ambitions politiques du gouvernement de transition sont grandes : le travail de révision de tous les codes a commencé. N’ayant aucun mandat pour mener des réformes de fond, le ministère de Lilia Labidi prépare le terrain pour le prochain gouvernement. Sur l’éducation tout d’abord, 30% des filles étant touchées par l’abandon scolaire. Sur l’accès à l’emploi ensuite, deux tiers des diplômés au chômage étant des femmes. A terme, l’objectif est d’augmenter le niveau de vie des femmes et de leur donner l’autonomie financière : pour Lilia Labidi, c’est une question de dignité. Ces objectifs politiques se heurtent néanmoins à un manque de visibilité des femmes dans l’espace public : il n’y a que deux femmes au gouvernement et certaines féministes ont l’impression que l’égalité femmes/hommes, bien qu’identitaire pour la Tunisie, n’est pas une priorité. Au-delà de la préparation de l’avenir, la tâche actuelle de Lilia Labidi est de faire en sorte que les femmes s’emparent du processus démocratique. Son ministère s’est fixé comme objectif concret de préparer les femmes au vote du 24 juillet. Les résultats seront décisifs pour l’avenir de la Tunisie : il faut donc responsabiliser les femmes et organiser, en accéléré, l’apprentissage des rouagesde la démocratie, notamment dans les régions les plus rurales et les plus défavorisées. Ambitieuse, la Ministre réfléchit, aux côtés de l’Instance supérieure pour la réalisation des objectifs de la révolution, à la place des femmes dans le pouvoir politique de demain. Ainsi, son ministère étudie les différents modes de scrutin à l’étranger, et, entre autres, la loi française sur la parité. Même si la question de la force des islamistes est souvent éludée (cette force étant difficile à évaluer avant les élections de juillet), il est clair que l’apprentissage de la démocratie, l’accès à l’éducation et à l’emploi sont aussi considérés comme des outils pour réduire leur influence en permettant aux femmes de s’emparer des débats politiques. La place des femmes au pouvoir est donc centrale pour Lilia Labidi. La place des femmes, oui, mais pas la sienne. En fin d’entrevue, Lilia Labidi nous prévient : le lendemain du 24 juillet, elle ne sera plus là. C’est pour nous le signe que nous avons en face de nous une militante dont le but n’est pas l’exercice du pouvoir pour le pouvoir, mais l’exercice du pouvoir pour changer durablement les choses. Changer la condition des femmes vers plus de liberté et d’égalité : voilà un objectif sur lequel nous ne pouvons que tomber d’accord.

1

Maitre de conférences à l’Université de Tunis, Lilia Labidi a écrit de nombreux ouvrages sur la condition des femmes dans le monde arabe et sur l’histoire du mouvement féministe en Tunisie.


rencontre avec lilia labidi