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Morgane Lory

La Vie Est Mon Jeu Préféré

Marcella Barbieri


J’y ai jamais joué à l’enfance Suis jamais allée à Gottingen Tu me décris des images qui ne sont que des images Je me souviens pas moi du cerceau et du parc aux heures joyeuses Et si le banc était resté vide, j’aurais pris peur, tu sais Peur malgré les doux ombrages C’est un oeil C’est une limite tracée C’est le sol qui tient la corde, le fil, le bâton C’est que ça pourrait tomber à chaque instant d’être si immobile Funambule du temps arrêté Moi je crois que toutes les couleurs sont une Que plus ca va vite, plus je crains que ça se termine Que si je pouvais passer à travers sans toucher les bords, j’aurais gagné? Les bulles m’effraient moins que les miroirs Légères elle ne laissent pas de trace Un vol indolore. S’évanouissent avant de toucher terre

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Quand j’ai déchiré un bout de ciel pour l’attacher à un bout de rue déserte le savais-je déjà ? Que je voulais décrire une scène où rien ne se passe? Où le temps, où l’espace s’écartent inexorablement vers le noir, où flottent les canards trop drôles, trop jaunes, trop concrets pour être vrais Tu n’as pas, je n’ai pas le monopole du Temps qui passe Eux les canards et les astres, ils ont l’éternité pour eux Pas moi. Pas nous. A-t-on jamais vu un cerf voler ? Aurait-il cru ce jour là que sa biche l’attendait là-haut ? L’avait mis des mailles pour que s’accrochent les nuages pour faciliter l’atterrissage Des chaînons couleur du ciel pour unique camouflage Ignorant des grilles, ignorant des feuillages Ignorant du décor fatal à son voyage les bois du cerf prisonnier des feuilles Ainsi on échoue Mais d’avoir tenté, tenté l’échappée On a pas tout à fait perdu

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C’était l’heure et vous ne le saviez pas Qui vous en veut? Trop occupés. On ne peut tout exiger des mêmes personnes. Mais moi. Ma mission. Y être. Là Au milieu des cigognes de la capitale Je me brandis Ne transmets aucune information, bonne ou mauvaise La Présence. Suffit

Je ne leur dois rien Un cheminée de plus, mon souffle que du carbone L’air est tiède l’air est froid et le soleil n’est jamais si loin D’en haut que je ne puisse le voir Je te vois Qu’as tu vu ? Un songe, une illusion Je ne suis plus là

C’était là, et vous ne le voyiez pas Mais il fallait un être Pour que ca existe dans un souvenir Pour que ca n’ait pas vécu pour rien Ce sera ma vie être la pour que rien n’existe pour rien Dans les heures grises Dans les heures de pénombre Dans les heures d’entre deux Dans les heures de suspens Les chats m’envient ma forme humaine et ma vie de félin Les chats m’envient

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Avant, il n’y avait pas d’air C’est les battements d’ailes Qui ont créé l’air C’est les plumes, en fait Avant c’était vide Planer Ne pas ajouter d’air A l’air Me servir de l’air que j’ai créé Une baguette, comme la magie Et moi au bout, comme une étoile ? Mais porter le poids des autres Au-dessus des toits les élever Ma légèreté ne s’achète pas, non Va pour la baguette, je pars avec pour la beauté du geste, va La magie vue d’en haut C’est gris, ça scintille, Ca grouille, ça gite Tournoyer autour de la ville De grands battements d’ailes Pour tous, respirer ! un battement de coeur, respirer ! un coup de baguette Magique respirez petites figurines en bas qui s’agitent Respirez, je veille à vous, je vole 10


Frôler les murs où les chiens se dessinent quand le crépis s’abîme quand s’effrite le temps

Oublier tout le reste Et fixe, fixe mon objectif insolite Peut être cette ligne ce trottoir, cette margelle à franchir

Sous les portes cochères Faire l’école buissonnière l’acrobate saisonnier A l’entrée des artistes

Compter jusqu’à dix sauter trois marches Une danse périlleuse Pour un final improvisé

En attendant la piste aux étoiles, aux vedettes Les danseuses accrochées Aux gouttières des pompiers

Mon spectacle permanent définir mon décor, mon tableau Ma scène de prestige Et les panneaux changeants

Et les feux de la rampe Que j’ignore royalement

J’accepte tous les partenaires Sauf l’ennui Je compte jusqu’à dix Si la feuille n’est pas déjà tombée J’ai gagné

N’aimer rien plus que tout Toute mon énergie concentrée en un point sorti du hasard De ma ligne de mire Là où mes yeux se posent

La vie est mon jeu préféré.

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Hop Ca y est De l’autre côté

Et si c’était un Paradis Un refuge de balles perdues Un trou pour refaire sa vie Loin des coups et des courses éperdues Y aller là, rester ? Sait-on ce qu’on va trouver?

Parfois je me demande si on ne fait pas exprès Toujours jouer à la frontière A la limite Toujours prendre le risque qu’un coup trop fort incontrôlé nous oblige à aller voir de l’autre côté

Y aller là, rester ? Immobile et l’herbe tremble Dans le champ frémissant des feuilles au mini-rire Tandis que chante le vent

Jardin sauvage volets fermés Et les grands arbres effrayants et s’enfoncer dans la forêt Saura-t-on en sortir vivants ? Paraît que dans l’espace Il arrive que des planètes tombent dans des puits sans fond Vides infinis dans l’infini Et disparaissent de l’univers

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Ce qui sortira Ce qui va se passer Ce qui divague informulé, insensé Loin loin surtout ne pas bouger le moindre geste, un frémissement Et je reviens sur terre

Ici je suis pionnier, passé les grandes Rocheuses, la carriole brinquebalante, le plus dur est passé L’avenir maintenant, l’Or ou l’Océan ? Pas bouger, un virage, les steppes pas bouger, un cri, les étoiles, je suis apesanteur et la pierre est toujours aussi froide pas bouger, quand tu franchiras la porte, mon trésor, à te raconter, quand tu franchiras la porte je t’ai attendu si loin d’ici, si loin d’ici A la porte de l’atelier

Ce qui sortira de l’atelier Des songes A quoi ça ressemblera Ton retour, mon retour Aurai-je eu raison d’attendre? Loin, loin

Les grands espaces Plus beaux encore quand on les imagine quand la pierre est froide quand la lumière est éteinte quand les ombres commencent le spectacle Immensités l’eau, le feu, le ciel à perte de vue Et pas un boulevard périphérique pas un passage clouté Que des traverses interdites, inédites des routes à inventer De nouvelles voies à tracer Pas bouger, pas bouger

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Faut les gravir, les escaliers de la ville qui montent au ciel Faut les saisir, les trajectoires infinitésimales qui brillent à ton étoile Les instants perdus qui disent le sens de l’existence Petites choses, petites énormités célestes de nostalgie cosmique, dérisoire Vibrer. Trancher l’obscurité Dans le vif urbain Brûler. Apparaître. Disparaître.

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D’être bercé au défilé Des paysages et des nuages Quand ça va vite et qu’immobiles nos yeux voient la vie dérouler

Pas mettre les pieds sur les lignes cadencer mes pas Au rythme des pavés J’ai toujours fait ainsi tu vois Et t’arrives et je ne peux pas Rouler sans transgresser et la roue indifférente Aux principes de mon enfance Abolit chaque limite Ecrase toujours plus ronde De sa circonférence les colonnes vertébrales des trottoirs de la ville

Y aura toujours des grilles fermées Y aura toujours des routes barrées Y aura toujours des sentiers Chemins sauvages à explorer Minuscules, majuscules Quadrillages, enfants sages La boucle du “L” la longueur du “P” Faudra apprendre et désapprendre Faudra choisir, s’approprier les règles, tes règles

Je te soulève et te regarde tu découpes sur le ciel Et tout est à venir, en toi Et je t’envie cette blancheur Qu’en feras-tu, petit bout de vie? Qu’en feras-tu, quelles erreurs? On se trompe et c’est tant mieux On se trompe et on apprend en tombant faire ses premiers pas Suivre sa route, rien qu’à soi

Et surtout tout interroger Comme ton regard dans le mien interroge, exclame suspend le temps Tu me souris, petit bout de vie Tu me souris mais tu vois bien Que j’ai beau faire le malin Je ne sais rien, plus loin que mon nez qui frotte le tien

Des trains-fantôme c’est quoi la peur De ne pas être le conducteur ? La seule chose à craindre tu vois On ne sait jamais où on va Landau. On garde la douceur

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Sculpter le vert pour faire surgir Ce qu’il y a derrière Châteaux et merveilles Au coeur de jungles urbaines A quoi ressemblent les Princes Charmants? Ma bravoure, celle de ne pas renoncer Affronter ma peur et la démesure du travail à accomplir J’y arriverai, ma Belle Atteindre la tourelle, le donjon Défier les hautes façades Et les douves profondes J’y arriverai

Mon monde, j’y règne en souverain J’y élis ma Reine Et pour elle, ô pour elle La nuit nous sera propice la forêt un asile et les palais hospitaliers J’arriverai aux sommets des rêves Où les cauchemars apprennent à ronronner Où la Peur même vient s’excuser Demander pardon pour les mauvais tours Qu’elle nous joue parfois dans le noir Sous le lit et dans les Placards J’arriverai les mains vides Tu panseras mes blessures J’arriverai le coeur plein Prêt à m’offrir, ma Dulcinée

A quoi ressemblent les Chevaliers? Quelle épée, quel casque fantastique Quel heaume, quelle armure, Quel destrier, quelle monture ? Si armé d’un lance-pierre D’un coup de caillou habile on peut abattre un Géant Rien n’est trop grand Que je ne puisse l’atteindre A bout de bras A coup d’amour et de volonté On est géant à l’intérieur

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Sillon, sillon Et sans cesse retourner la terre Et sans cesse butter sur des os Serrant le mors la pulsion de vie La veine gonflée au collet sous l’effort Labourer les champs de bataille Déserté les tombeaux de la nécropole Sillon dans les rues de la ville endormie Pégase j’ai prêté mes ailes au Phénix Prêté mon corps au centaure Quant à cet homme fatigué, fatigué de penser j’ai prêté ma crinière Incognito j’erre L’homme sans tête avançait L’Acéphale, et les civilisations reculaient Et les hommes le craignaient Craignant sa barbarie Et moi de mes ancêtres j’aimais la liberté Refusant de céder aux purs-sanguinaires Ma tête, ma crinière, ma fierté, mon élégance Ma force, ma fidélité, mon ardeur insolente Il fallait, Humains, il fallait que je voie Ce que vous en faites de la vie Avant de l’enterrer 24

Vous qui craignez les monstres et qui les enfermez dans l’espace parqué de votre imaginaire Or on sort, savez-vous une fois la nuit tombée Ca rôde, ça rode dehors sans cesse Dans les rues faussement désertes Fantômes et chimères Quand tout dort en apparence fantômes et chimères s’offrent une dernière danse


Quand vous rentrerez du Bal Je quitterai la procession de mon intime carnaval Assurant votre protection En bon génie de la famille Et vous pourrez dormir tranquilles

Druides et fakirs nous demandent conseil Sagesse confiée à l’onde Des infinies naissances A la joie toujours nouvelle De tout ce qui recommence

Un regard à la terre L’autre s’offre la lune Préparant les Passages De l’été à l’hiver de demain à hier de la paix à la guerre J’aplanis les dunes Et prépare les virages Pour que s’écoule le sablier de l’aube au crépuscule Et que du crépuscule à l’aube Vous puissiez tous grandir tranquilles

Végétal, animal Masculin féminin Tout se passera bien Je serai sous chaque arche Sous chaque voûte chaque étape à franchir Afin que du passé à l’avenir vous puissiez vieillir tranquilles

Tout ce qui est sacré Naît de la terre fertile Fleurs, ruisseaux, arbres et brindilles Et nos âmes invisibles chuchotent dans la nuit

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Tout en bas de la mosaïque Là où personne ne regarde Personne sauf peut-être les enfants Plus attentifs aux détails, aux animaux, ou tout simplement, à ce qui se passe à leur hauteur? Tout en bas de la mosaïque Deux petits oisillons grignotent Deux petits oisillons picorent gaiement une pleine lune Ceux-là qui dépassent le mètre cinquante, regarderont attentivement la procession royale, la Reine et sa suite, le Roi et sa cour, le pourpre et les chasubles, l’absence de perspective, les célébrités de l’époque tombées dans l’oubli, les minarets, les églises qui surplombent les remparts de la ville, flottant dans le vide Ceux-là qui dépassent évoqueront l’iconoclasme et des événements historiques connus des seuls historiens Plus bas, plus secret, ceux qui n’osent mettre les doigts mais approchent le bout de leur nez regardent les oisillons picorer gaiement une ancienne pleine lune, un futur croissant de lune

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Il surgit là où personne ne le devine Assassin sans victime, il attend Messie sans peuple, sans mission, sans carnage Que personne ne craint Que personne ne plaint Noyé dans le paysage Ses compagnons nocturnes dorment sur des bancs Et frémissent dans les vapeurs ethyliques Lorsqu’ils voient leur heure dernière Les frôler puis continuer son morne chemin. Big Brother errant sans cesse Planqué dans les fourrés, En quête de destins oubliés Elaguant désoeuvré Les plantes et les racines Qui pleurera son destin dérisoire, lui le frère abandonné des Moires ?

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Une fois par siècle ses Soeurs averties Au Hasard des pelotes piochent le fil de sa vie : Clotho soudain tremblante hausse la ficelle à la paume Lachesis nerveusement laisse osciller la quenouille Athropos ferme les yeux Pour l’épargner à l’infini Et elles enfouissent une fois encore Profondément dans la nuit la vieille corde rapée et jaunie feignant l’inadvertance elles reprennent l’ouvrage Détournent le regard Unies dans leur silence, ravalent l’unique sanglot étreignant leur maigre corps et le Frère éternellement suit son pénible sort


Et quand il sera sorti de la ville Quand il aura dépassé les nuages Quand il sera arrivé là haut Tu crois qu’il ira jusqu’à Grand-Père ? Et comment saura-t-il Grand-Père que c’est moi qui lui envoie? Et les autres Grand-Père ne croiront-ils pas que c’est pour eux Ne seront-ils pas jaloux? Et si un corbeau ou un avion croise sa route Sauront-ils l’éviter? N’essaieront-il pas de l’intercepter avant qu’il n’arrive jusqu’à lui ? Comment être sûr ? Comment être sûr que le poisson rouge qui est tombé dans le trou du lavabo A bien atteint la mer? Comment être sûr Qu’il n’a pas croisé quelques alligators abandonnés dans les égouts de la ville? Croire, tu dis Mais moi je trouve pas ça facile de croire sans avoir de preuve Comment les grands font-ils pour croire si facilement? Peut-être qu’avec le temps, on comprend des choses qui aident à croire Mais moi j’ai peur pour mon ballon Qu’il n’arrive pas à destination Et que Grand-Père attende en vain Croire 32


Plus c’est réel, plus c’est irréel Plus c’est vrai, plus c’est faux Plus c’est jaune, plus c’est noir Plus c’est concret, plus c’est abstrait Plus ca se dérobe, s’échappe, se complique, se dématérialise Sous mes yeux, sous mes pas Ce que je ne comprends pas Très compliqué, très grave Que la simplicité porte un masque et derrière Un labyrinthe dont on ne sort pas Mais veut on sortir ? Quand on a fait le choix de plonger dans la mare Noire et profonde? D’aller voir De l’autre côté de miroir Où les grands deviennent petits Et les petits puissants ? Coin-coin Je vois ton rire en coin Pas si simple Se méfier de la réalité de la concrétude des choses Coin-coin

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Où volent les songes une fois les songes endormis?

Derrière le guichet distribuant les tickets des voyages imaginaires Spectateur indiscret je me glisse dans la soute et je vogue en secret

D’une nuit à l’autre Où range-t-on les rêves Dans quelles coulisses Restent ils tapis ?

Compagnon solitaire des nuages Votre souffle me porte une ombre dans votre décor

Quelle matière quelles couleurs sur quelle toile se trament Nos fictions intérieures ?

Et dès que vos yeux sont clos Que les portes sont fermées Que derrière chaque visage s’imprime son propre paysage

Et les souvenirs inanimés où restent-ils stockés Quel entrepôt d’oubli Quel machine à recycler les rêves non encore rêvés?

Je me tais M’avance à pas feutrés M’installe dans la pénombre Pour ma croisière clandestine Ca commence Ca a commencé

Que capturent nos yeux De ce qu’on ne peut voir Que capturent nos mots De ce qu’on ne peut dire

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la vie est mon jeu préféré  

texte et photos

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