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ÉDITORIAL 3

ALAIN JEANNET

LE CA GLENCOR

Avec l'érosion du secret bancaire, la place richesses naturelles. Cette équation n'est pas nouvelle. financière doit se réinventer. Dans sa très Mais liée à la rapidité de l'expansion récente de l'empire longue histoire, ce n'est pas la première fois. Glencore et de ses semblables, elle est choquante. Et doit Il va falloir donc, après les années faciles, faire l'objet d'un large débat aire en page 38). tirer un trait sur la gestion de fortillle à la Bien sûr, le géant zougois tente d'améliorer les condi­ papa, vivre avec des marges moins confor­ tions de travail de ses salariés. Parce que coté en Bourse, tables, redimensionner le staff, revoir les salaires et les Glencore est désormais contraint à une politique d'in­ bonus. Bref, redescendre sur terre. Ce n'est pas forcément formation plus transparente. Il lui reste des progrès la fin, mais les mois à venir seront douloureux pour les considérables à faire, comme l'illustrent les tentatives établissements mal préparés. d'intimidation sur notre journaliste lors de son repor­ Dans le même temps, la Suisse s'est positionnée comme tage en Afrique. la capitale mondiale du commerce des matières pre­ C'est toutefois en matière fiscale que la pression sera la mières. Près d'un baril de pétrole sur trois, un kilo de sucre plus forte. La concentration des entreprises de trading sur deux... sont échangés en Suisse. Sans oublier le café, en Suisse s'explique notamment par des conditions de le blé, les métaux... A Genève, le secteur du négoce taxation très favorables. Un cadre juridique contesté par emploie quelque 8000 personnes et représente 15% du l'Union européenne et les Etats-Unis. PIE cantonal. Un développement qui pourrait compenser Dans Swiss Trading SA, un livre publié par la Déclaration les déboires bancaires. de Berne, le professeur bâlois Mark Pieth souligne les Mais c'est le géant Glencore, basé à Zoug, qui a connu la risques de mauvaise réputation liés à la présence des croissance la plus époustouflante. En termes de chiffre géants du négoce. Celui qui est aussi le président du d'affaires, ce groupe pèse deux fois groupe de travail de l'OCDE sur la plus que Nestlé. Même si on parle La Suisse est devenue corruption mérite d'être écouté. Les d'activités très différentes et à le centre mondial attaques vont s'intensifier, avertit-il. Après les affaires liées au secret moindre valeur ajoutée. Après sa du négoce des matières fusion avec Xstrata, une autre bancaire, ce nouveau feuilleton est entreprise zougoise, il devrait premières. Avec quelles loin d'être terminé. La Confédéra­ accroître sa puissance et augmenter conséquences politiques? tion saura-t-elle anticiper? Ou se encore ses activités dans le secteur contentera-t-elle de subir les coups? minier. Un autre chiffre: lors de son entrée en Bourse, Il serait absurde de chasser les entreprises de trading. l'an passé, Glencore a produit quelque 500 multimillion­ Leurs activités sont indispensables, elles n'ont rien de naires. Un cas. honteux, si les règles du jeu sont plus équitables. Non, il Le problème, c'est que cette success story recouvre des s'agit plutôt d'éviter que la Suisse ne se positionne encore pratiques et un modèle d'affaires controversés. Comme une fois comme un repaire de pirates. Il est peut-être déjà le montre l'enquête de notre rédactrice Linda Bourget en trop tard. 0 Zambie et en République démocratique du Congo, l'ex­ ploitation des mines de cuivre, par exemple, entraîne des dégâts irréparables sur l'environnement. Plus fondamen­ talement, les retombées économiques pour ces pays restent ridicules, alors qu'on aurait pu espérer les voir AlAIN JEANNET REDACTEUR EN CHEF décoller enfin grâce à l'exploitation de leurs immenses

alain.jeannet@hebdo.ch 29 MARS 2012 L'HEBDO

Idées de sujets, critiques ou suggestions..• cette adresse vous met en lien direct avec le rédacteur en chef de L'Hebdo.


Dans le ventre

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La plus grande entreprise de Suisse domine le commerce mondial des matières pren: de cuivre africaine, entre pollutions et confiscation des ressources. L'HEBDO 29 MARS


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LINDA BOURGET REPUBLIQUE D~OCRAnQUE DU CONGO ET ZUoUI1E

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au cœur de la ceinture

es doigts d'ébène de Mutombo Numbi Stani creusent la paroi de la dune claire posée sur la rivière Luilu. Au fin fond de la République démocratique du Congo (RDC), dans l'infinie province du Katanga, l'homme aux os saillants cherche des poussières d'or sous le lourd soleil des tropiques. A ses pieds, sa moisson sèche sur un vieux tamis: une pincée de paillettes scintillantes - même pas 1 gramme de métal jaune en un jour de travail. «Le sable dans lequel je creuse, ce sont les déchets de l'usine KCC, un peu plus haut. Là-bas, ils extraient le cuivre qui vient de leurs mines. Après les opéra­ tions, il y a encore un peu d'or dans ce qu'ils rejettent. J'essaie de le récupérer. KCC se sert et nous, il nous reste les miettes», raconte le mineur d'infor­ tune. L'objet de son mécontentement, la Kamoto Copper Company, est l'une des opérations maîtresses en Afrique de Glencore, plus grande entreprise suisse en termes de chiffre d'affaires. Elle est l'épine dorsale de la société congolaise Katanga Mining. Contrôlée par la mul­ tinationale de Zoug, celle-ci a produit l'an dernier 91000 tonnes de cuivre, pour un bénéfice net de 109 millions de dollars (100 millions de francs). Avec Mutanda Mining, également contrôlée par Glencore, elles dominent le marché congolais de l'extraction du cuivre, minerai essentiel à la fabrication des câbles et microprocesseurs sur lesquels repose notre société de télécommuni­ cations. Les grosses opérations congolaises de Glencore se noient toutefois dans la masse de ses activités: en 2011, son bénéfice atteint 4 milliards de dollars, pour un chiffre d'affaires de 186 mil­ liards, soit deux fois plus que celui de Nestlé. Les volumes s'apprêtent à

SIÈGE SUISSE Le quartier général de Glencore est basé à Baar, dans le canton de Zoug.

gonfler encore: déjà numéro 1 mondial du négoce en matières premières, Glencore renforce ses activités extrac­ tives en avalant son voisin zougois Xstrata, poids lourd du secteur. Une croissance phénoménale pour cette société créée en 1974, pilotée de Suisse par le milliardaire Ivan Glasenberg et ses richissimes acolytes. L'entrée en Bourse du géant. l'an dernier, a en effet rendu multimillionnaires les près de 500 traders qui possédaient l'entre­ prise ~ire en pp. 41 et 48). Pollutions. Planté sur son îlot de déchets, Mutombo Numbi Stani se méfie de l'eau qui ruisselle à ses pieds: «Elle contient trop d'acide. Ici, tous les poissons sont morts.» Il désigne le torrent gris qui se jette dans la rivière. Le liquide dégage une odeur pestilen­ tielle d'œufs pourris. Paul Nyembo dénonce la situation: «Les écoulements de l'usine sont ache­ minés directement vers le cours d'eau. L'eau est polluée, à l'acide notamment.» Le chef de la cellule de l'environnement de Kolwezi, cœur du Congo minier, ­ qui s'exprime ici en tant que président de l'ONG Nature Verte - fustige le com­ portement de KCC: «L'entreprise devrait traiter ces rejets. En aval. des villageois trempent leur manioc dedans pendant des jours pour le ramollir. Cela contamine leur aliment de base.» Interrogée, la maison mère jure »>

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POIDS LOURD En quelques années, Glencore s'est imposée comme l'un des leaders de l'extraction du cuivre et du cobalt dans la très stratégique «Copperbelt» africaine, qui s'étire entre la Zambie et la République démocratique du Congo.

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l'exploitation passée du site (repris en 2009) «ces derniers jours». Mais KCC n'est pas la seule entité mise en cause. «Les activités d'exploitation de Mutanda Mining (détenue à 40% par Glencore, ndlr) empiètent sur la réserve naturelle de la Basse-Kando. Les consé­ quences pour l'environnement sont dramatiques. En août dernier, il ya eu une coulée contenant du cobalt dans cette réserve qui a contaminé un lac. Une fois que ces pollutions ont lieu, il est très difficile de les traiter», accuse le spécialiste. Révolté, Paul Nyembo peine à faire entendre sa voix. D'abord, parce que le code minier congolais protège forte­ ment les entreprises extractives. Ensuite, parce que dans cet Etat

corrompu jusqu'à la moelle, ravagé par la dictature de Mobutu, deux guerres et des pillages, la justice ne fonctionne tout simplement pas. Enfin, parce que le pouvoir des multinationales y est teL qu'il est périlleux de les affronter. «Dès que nous essayons de mettre la loi en pratique, nous butons sur des problèmes d'intimidation», déplore Paul Nyembo. Cette puissance, L'Hebdo l'a ressentie lors de son enquête de terrain. Plu­ sieurs représentants des autorités municipales et provinciales nous ayant appuyé dans nos recherches ont fait état de fortes pressions à leur encontre liées à l'objet de notre visite. Ceux qui cherchaient un jour à nous ouvrir les portes, étaient le lendemain contraints de ne plus nous aider.

«Ici, Glencore, on l'appelle "le monstre". Parce qu'il s'agit de gens très puissants mais invisibles. Ils n'ont pas de bureaux en leur nom, pas de représentants», observe Jean-Pierre Muteba, président de la Société civile du Katanga et secré­ taire général de Nouvelle dynamique syndicale. «En conséquence, il est très difficile de surveiller leurs activités. Cela pose problème, parce qu'ils font main basse sur d'importantes sociétés. Ils travaillent par exemple beaucoup avec Dan Gertler.» Partenaire sulfureux. Homme d'af­ faires issu d'une famille de diaman­ taires, Dan Gertler est un proche du président Joseph Kabila. Multimillion­ naire de moins de 40 ans, l'Israélien détient un nombre impressionnant >>> L'HEBDO 29 M."'RS 2012


GLENCORE 141

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En fusionnant, Glencore etXstrata composent un empire de 101 mines et 25 fonderies qui couvrent toute la chaine devaleur ajoutèedu commerce des matières premières, de l'extraction à la commercialisation en passant par le transport. Le siège international du groupe se trouve à Baar, dans le canton de Zoug.

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Zinc: 1.536 m/lion d. tonnes

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Pétrole: 125 millions Oetonnes

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Aluminium: 19 millions de tonnes

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(Raffineries, reçydage,sllos. etc..) • Extraction el romm4!f(e 2010

L'HISTOIRE D'UNE ENTREPRISE TENTACULAIRE Entourée de mystère depuis sa création en 1974, la plus grande société de Suisse (en termes de chiffre d'affaires) est soudainement sortie de l'ombre au moment de son entrée en Bourse, l'année dernière. Glen­ core (contraction de «Global Energy Commodity Resources») était à l'origine un (<négociant pur», avant d'investir progressivement dans la production des matières premières, acquérant des mines de char­ bon, des gisements pétroliers et des terres agricoles à travers le monde. Aujourd'hui, la société établie à Baar (ZG) occupe toute la chaîne de valeur ajoutée du secteur des matières premières, de l'extraction à la commercialisation en passant par le transport, la distribution et le stockage. Dans le domaine minier, Glencore détient plus de la moitié des parts de marché mondial du zinc et du cuivre, 23% du cobalt, 22% de l'aluminium et 14% du nickel. Par ailleurs, la société vend du charbon, du pétrole, ainsi que des matières premières alimentaires telles que des céréales, du sucre et des huiles végétales. De nombreuses controverses ont jalonné l'histoire de Glencore à travers les décennies, à commencer par les affaires judiciaires de son fondateur, Marc Rich, qui a fui les Etats-Unis après avoir violé plusieurs embargos, s'installant en toute discrétion sur les bords du lac de Zoug

dans les années 70 (lire en page 48). Plus récemment, Glencore a été pointée du doigt dans le rapport de Paul Volcker - chargé par les Nations Unies d'enquêter sur les manipulations dans le cadre du programme «Pétrole contre nourriture» - pour avoir versé de l'argent au dirigeant irakien Saddam Hussein. En Colombie, Glencore a été accusée de conduire une politique hostile aux syndieats dans ses mines de charbon. Il y a quatre ans, l'entreprise a remporté le Public Eye Award, un «prix de la honte» attribué par plusieurs ONG en marge du World Economie Forum de Davos. Parmi les critiques les plus fréquentes figure le non-respect de l'environnement et des droits de l'homme par l'entreprise dans les pays où elle opère. En 2010, Glencore a également été critiquée pour son rôle supposé dans l'aug­ mentation soudaine du prix du blé, en marge de l'embargo sur les exportations de blé décrété par Moscou. En février 2012, Glencore et Xstrata, un géant minier également basé à Zoug et dont Glencore détient déjà 34,3% du capital, ont annoncé leur fusion. La nouvelle entité, Glencore-Xstrata International, devien­ dra le premier négociant mondial et le quatrième plus grand groupe minier du monde, derrière BHP-Billiton, Yale et Rio Tinto. 0 Cl ...J

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DÉSÉQUILIBRE Mutombo Numbi Stani cherche de l'or dans les déchets d'une mine.

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»> de sociétés-écrans dans les îles Vierges. Des sociétés en lien avec ses activités minières, comme l'a révélé l'année dernière le député britannique Eric Joyce, qui l'accuse de corruption. Le personnage sulfureux est également partenaire de Glencore dans les trois sociétés qu'elle contrôle au Congo: Katanga, Mutanda et Kansuki. «C'est lui qui ouvre toutes les portes. Il permet à Glencore d'accéder à des concessions et ensuite Glencore paie. Il fait les coups, puis l'entreprise fait son entrée dans les affaires en paraissant complè­ tement c1ean», explique une source proche des négociations sur les conces­ sions. A la fois pape et vieux sage de l'indus­ trie minière du pays, George Forrest a eu le loisir de goûter aux méthodes de Glencore. De son somptueux bureau de Lubumbashi, le Congolais blanc raconte être devenu malgré lui parte­ naire de la multinationale helvétique. «Le gouvernement a poussé une des sociétés de mon groupe à fusionner avec des mines liées à Dan Gertler. Moi, je voulais faire une opération avec d'autres partenaires mais le gouverne­ ment n'a pas voulu. Puis, il y a eu la crise financière, la chute des cours, etc. Il est devenu difficile de lever les capitaux dont nous avions besoin. A ce moment­

CAMP DE fORTUNE De fragiles bâtisses ont poussé sous le flanc de la carrière deTilwezembe, au Congo, qui fait partie d'une concession deGlencore. Elles sont habitées pardes mineurs qui extraient le minerai de manière artisanale.

là, Glencore, qui travaillait avec Gertler, a pu augmenter le capital et nous avons été dilués. Je n'étais pas spécialement content.» Les Suisses, en revanche, pouvaient se frotter les mains: ils ont ainsi pris le contrôle de KCC, l'un des plus beaux gisements du pays. Creuseurs misérables. Loin des beaux bureaux du chef-lieu katangais, sous le flanc de la carrière de Tilwezembe, a germé ces derniers mois un étrange

«NOUS N'AVONS PAS DE JAMES BOND POUR CONTROLER DES COMPTES EN SUISSE.» Guy Scott vice-président de la Zambie

village fait de bâches orange tendues entre des branches. De jeunes hommes y déambulent au rythme gai de la rumba de Kinshasa, dans la puanteur des cités sans égouts. Parmi eux, il y a Jean-Paul, 33 ans, Omniscien, 23 ans, Nathan, 16 ans, ou Sido, 13 ans. Une poignée de creuseurs artisanaux parmi les milliers de termites humains qui. chaque jour, percent le sol avec leurs seuls marteaux et burins, pour en extraire du cuivre et du cobalt,

Les doigts abîmés de Jean-Paul mani­ pulent mécaniquement l'un des lambeaux de ce qui fut jadis un jeans. «Il y a des fois où on gagne 2500 francs congolais, d'autres 10 000 (entre 2,40 et 9,50 francs suisses). Avec ça, on ne peut même pas se nourrir tous les jours. Et puis le travail est difficile, dangereux. Depuis que je suis ici. il y a déjà eu douze accidents mortels.» Cette carrière dans laquelle il s'engouffre chaque jour est une concession aux mains de Glencore, qui nie avoir un rapport quelconque avec ce qui s'y passe. «Les creuseurs ont pris le contrôle du site du jour au lende­ main en 2010. Nous traitons le cas avec beaucoup de prudence car les évacuer est difficile», explique un porte-parole par téléphone. Qui jure qu'il n'y a «aucune relation commerciale avec les creuseurs». Jean-Paul affirme pourtant vendre une partie de ses minerais à KCC. «L'essen­ tieL nous le vendons ici, à des Libanais. Mais nous allons aussi vendre de la marchandise ailleurs. KCC nous en achète.» Les autres creuseurs de Tilwezembe donnent la même version des faits. Trois de leurs homologues de Musonoie affirment aussi vendre à la filiale de Glencore. Deux mineurs de KCC témoignent également de l'achat de cette marchandise. L'HEBOO 29 MARS 2012


GLENCORE 43

Espoirs déçus. Parmi eux, Jean* des­ cend chaque jour dans le ventre du monstre, via le puits de KCC. Avant Glencore, il a connu les grandes années de la Gécamines, l'entreprise d'Etat, puis la chute de celle-ci, qui ne payait même plus de salaires. «Quand les privés sont arrivés, nous avons eu beau­ coup d'espoir. Et effectivement, les salaires sont revenus. Mais ils sont tellement bas... C'est pour cela que nous avons fait grève plusieurs fois ces derniers mois.» L'entreprise suisse refuse d'indiquer le salaire minimum versé à ses employés. Jean parle de 280 dollars par mois. «Ce n'est pas correct. Nous voyons bien que la production augmente, que les prix des minerais sur les marchés inter­ nationaux sont élevés. Pourquoi nos salaires n'en profitent-ils pas? Pourquoi la région reste-t-elle si pauvre?» De toute façon, Jean n'a guère le choix. L'emploi est trop rare dans la région. Alors, même s'il a le sentiment d'être exploité, il replonge chaque jour dans le puits de Kolwezi. Une partie des minerais qu'il extrait s'en va vers la Zambie, sous forme de concentré (étape intermédiaire dans le traitement du métal). Chaque mois, 9000 tonnes de ces mélanges quittent la mine à bord des poids lourds qui che­ minent le long de la ceinture de cuivre vers l'usine de Mopani, propriété zam­ bienne de Glencore, à 500 kilomètres delà. Air irrespirable. Imbroglio de tuyaux

hérissé de cheminées, l'imposante sil­ houette métallique de Mopani domine les maisonnettes de Kankoyo, quartier misérable de la ville de Mufulira, en Zambie voisine. Ce jour-là, l'air y est irrespirable. Il fait couler les yeux, tous­ ser, pique le nez. Dans le fond du palais s'installe un insupportable goût sem­ blable à celui du sang. «C'est le "centa", le dioxyde de soufre recraché par Mopani qui menace notre santé», dénonce Lukeshi Dickson, habitant du quartier aux cheveux grisonnants. En 2011, le site a traité 204 000 tonnes de cuivre, affichant un résultat d'exploi­ tation (EBIT) de 207 millions de dollars. Deuxième site minier de Zambie (plus gros producteur de cuivre d'Afrique), 29 MARS 2012 L'HEBDO

Mopani nourrit tout Mufulira: 16 000 personnes y travaillent et 130 000 autres vivent de leurs salaires, soit 80% de la population. La dépendance de la ville à l'égard de la mine est totale. Pour­ POSITION DE tant, la colère gronde à GLENCORE l'encontre des opéra­ tions menées par Glencore rejette en bloc les Glencore depuis 2000. critiques soulevées par le Directeur des hôpitaux reportage de L'Hebdo. Son porte-parole insiste sur la de Mufulira, le responsabilité sociale de Dr Makasa Sichela l'entreprise et sur les observe ainsi «une montants investis en RDC claire augmentation et en Zambie, de l'ordre de 2 du nombre de cas de milliards de dollars par pays depuis la prise de contrôle maladies que l'on peut des opérations. «l'essentiel associer aux émissions est que nous investissons de dioxyde de soufre», beaucoup dans des régions telles que des infec­ qui en ont besoin et que tions pulmonaires, des nous créons de l'emploi», toux ou des problèmes explique le porte-parole. Il souligne le volume des d'asthme. «Les petits contributions sociales enfants de Kankoyo volontaires de l'entreprise ont parfois de la peine (surtout aux niveaux à respirer. Mais ce qui scolaire et médical), de nous inquiète le plus, l'ordre de 140 millions en Zambie et de «dizaines de ce sont les effets à long millions» au Congo. 0 LB terme de cette exposi­ tion permanente aux pollutions. Verra-t-on bientôt appa­

raître des cancers, des maladies du

foie?»

La multinationale se borne à assurer

que les émissions ont diminué de moi­

tié depuis son arrivée. La firme appuie

«GLENCOREA PU AUGMENTER LE CAPITAL D'UNE DE MES SOCIÉTÉS ET NOUS AVONS ÉTÉ DILUÉS.)) George Forrest, patron du groupe minier Forrest

son propos sur les mesures maison de ses propres pollutions, qu'elle seule a les moyens de réaliser. La Zambie a beau ne pas avoir l'histoire tragique de son voisin congolais, elle reste l'un des pays les plus pauvres du monde. Quoi qu'il en soit, les chiffres font état de dépassements spectaculaires des limites autorisées. «Ils ne peuvent pas juste dire que c'est la faute du passé», tonne Chisanga Kasonde, responsable des questions environnementales à la

Municipalité de Mufulira. «Je suis allée en Europe. Je sais que les effets de la pollution y sont strictement encadrés. Alors pourquoi cette entreprise qui se conforme aux lois suisses en Suisse ne se comporte-t-elle pas de la même manière quand elle opère dans un pays du tiers-monde?» Glencore assure pourtant avoir géré au mieux l'appareil industriel dont elle a hérité, de manière à pouvoir préserver l'emploi tout en conduisant les travaux d'assainissement de l'installation. Un effort réalisé avec une facilité de finan­ cement de 50 millions de dollars de la Banque européenne d'investissement (BEI). La firme promet par ailleurs que 97% des émissions disparaîtront en 2013 grâce à de nouveaux investisse­ ments. Ceux-ci se feront cette fois sans le concours de la BEI: en mai dernier, l'institution a décidé de refuser tout nouveau financement à la multinatio­ nale, invoquant «des préoccupations graves (...) au sujet de [sa] gouvernance». Pluies acides. En attendant, le «centa»,

dont les ravages ont été mis au jour l'an dernier par le filmA qui profite le cuivre?, reste la préoccupation principale dans les corons de Kankoyo. «En raison de ces émissions, les pluies qui s'abattent sur nous sont acides. Cela ronge les toits de métal de notre quartier, où vivent près de 20 000 personnes», explique Christopher Nkhata. Ex-mineur de Mopani, l'homme a créé il y a deux ans Green and Justice, une ONG qui se bat pour améliorer l'environnement de son habitat. Planté dans une rue terne, le petit homme désigne le sol: «A cause des pluies acides, plus rien ne pousse ici.» Au cœur des tropiques, les avocatiers sont peu ou prou la seule touche de verdure de Kankoyo. Devant sa maison rose bonbon fendue du sol au plafond, Joyce Mwansa se plaint aussi de l'impact du minage sur sa propriété. «Lorsqu'il y a des explo­ sions en sous-sol, les murs vibrent et se craquellent», raconte la grand-mère. La plupart des plots de Kankoyo sont dans le même état. A 500 km de chez elle, côté congolais, les habitants du quartier de Musonoie, qui jouxte la mine de KCC, dénoncent le même problème. >>>

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CUIVRE En 2011, 204 000 tonnes de cuivre sont sorties des usines zambiennes de Mopani, générant un résultat d'exploitation de 207 millions de dollars.

»> Selon Glencore, dans les deux cas, l'ampleur des fissures n'est pas liée aux explosions souterraines, mais à la mau­ vaise qualité des constructions. Fermeture forcée. Un kilomètre plus loin, à l'ouest du périmètre sécurisé de Mopani, une solution d'acide sulfurique ruisselle sur une montagne de caillasse rose. Au milieu du labyrinthe de tuyaux percés d'où s'écoule l'acide, des gouilles turquoise témoignent de la présence de cuivre dans les cailloux. Le liquide percole à travers les pierres dont il absorbe le métal. avant d'être acheminé vers de grands bassins. La lixiviation, utilisée ici depuis 2007, suit son cours silencieux. La technique est controversée en raison des brumes d'acide qui s'en échappent. Au début de mars, la ZEMA (autorités environnementales) a pris une décision historique: faire fermer les robinets d'acide de cette usine en raison de son impact sur le quartier voisin de Butondo. Le rapport justifiant sa déci­ sion, dont L'Hebdo a obtenu copie, révèle notamment que la concentration d'acide dans l'air aux abords de l'usine était supérieure aux niveaux annoncés par Mopani. La ZEMA exige ainsi que l'entreprise revoie ses méthodes de mesure. Le gendarme de l'environne­ ment exige aussi l'érection de barrières pour protéger la population.

Mais Narayan Nagaraddi, membre du management de Mopani, menace: «Si l'usine ferme, le niveau d'emploi diminuera, le gouvernement sera per­ dant.» Plus de 300 postes sont directe­ ment concernés. Député au Parlement national originaire de Mufulira, Chabala Levi est partagé: «Evidemment, les emplois sont très importants. Mais quand vous polluez vos voisins à ce point et que vous gagnez des millions de dollars, vous devez faire quelque chose pour les aider.» L'enjeu esttel. que le vice-président du pays, Guy Scott, s'est saisi du dossier pour tenter de trouver un compromis entre Mopani, la ZEMA et les résidents de Butondo. Bras de fer fiscal. La pollution n'est pas la seule source de tension entre Mopani et les autorités. En 2010 un rapport préliminaire commandé par le fisc zambien (ZRA) aux cabinets Grant Thornton et Econ Poyry mettait au jour les pratiques de la filiale pour minimiser ses impôts. «Ils choisissent de ne pas inscrire de profits ici et ils transfèrent ceux-ci en Suisse pour payer le moins de taxes possible. Mopani n'a pas payé d'impôt sur le bénéfice pendant dix ans», s'emporte Savior Mwambwa, directeur de l'ONG locale Center for Trade Policy and Development. Selon la multinationale,« ces questions ont été investiguées de manière com­

pIète par les autorités compétentes et ont été jugées infondées». Mais le vice-président zambien n'est pas aussi catégorique: le fisc« doit vérifier les dif­ férents éléments pointés par le rapport préliminaire en profondeur. Nous avons invité les ONG qui ont soulevé le pro­ blème à nous le présenter en détail, explique Guy Scott à L'Hebdo. C'est quelque chose que nous voulons exami­ ner de plus près. Mais c'est difficile. Nous n'avons pas de James Bond pour aller contrôler des comptes bancaires en Suisse.» Le bras de fer se joue aussi à l'échelle locale, puisque Glencore a recouru contre une augmentation d'impôts liée à la réévaluation de l'appareil de produc­ tion de toutes les sociétés minières . Selon cette nouvelle évaluation, l'entre­ prise doit désormais payer 1,6 million de francs (ce qui représente 0,8% de son résultat d'exploitation) de taxes annuelles aux autorités de Mufulira, contre 400 000 actuellement. «Autrefois, la ZCCM, entreprise minière de l'Etat, prenait en charge la population habitant sur les zones dites minières, comme Kankoyo. Eau, gestion des déchets, loisirs: tout était à sa charge. Lors de la privatisation, la gestion de ces territoires a été remise aux autorités locales. Mais les taxes que paient les entreprises privées n'ont pas suivi: nous n'avons donc plus les moyens d'assurer ces services, analyse Zakeyo Mbao, directeur des Finances de Mufulira. Il faudrait pourtant que l'activité minière profite à tout le monde.» Peter* fait partie de ceux qui n'en profitent guère. Au milieu des photos de famille placardées dans son salon, il pianote sur les touches de son vieux téléphone orange. Dehors résonnent les cris espiègles de ses filles de 5 et 13 ans. «Je n'ai pas les moyens de les envoyer à l'école», explique celui qui travaille dans la mine voisine depuis quinze ans. Employé (comme 47,5% des ouvriers) par un sous-traitant, l'homme au T-shirt mité touche à peine 120 francs par mois. Soit 50 millions de fois moins que la fortune d'Ivan Glasenberg. Un déséqui­ libre qui commence doucement à faire réfléchir le monde politique suisse. 0 *Prenoms d'emprunt.

»> L'HEBDO 29 MARS 2012


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l'industrie extractive du pays qui occupent une position de premier plan au niveau mondial.

SYMBOLE Glencore, de par sa taille, incarne j'importance des sociétés de négoce en Suisse. Mais de nombreuses autres multinationales comme Trafigura, Gunvor, Bunge, Vale ou Cargill ont également des siéges dans le pays.

L'économie suisse est de plus en plus exposée au secteur du négoce. Une situation à risque, qui se profile comme l'un des grands défis que doit affronter le pays.

Matières premières Le gros risque qui pèse sur la Suisse CYRIL lOST, LINDA BOURGET ET CLÉMENT BORGE

ans un coin de la division «cuivre et zinc» du siège zougois de Glen­ core, une douzaine de punaises multi­ colores sont plantées au cœur d'une carte de l'Afrique. Elles marquent la ceinture de cuivre qui s'étend de la République démocratique du Congo vers la Zambie, lieu d'importantes opé­ rations de la multinationale. C'est de ce bâtiment blanc que ses traders règnent sur le commerce mondial des métaux et du charbon. Ils travailleront

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bientôt main dans la main avec Xstrata, géant de l'extraction minière également basé à Zoug avec lequel ils sont en train de fusionner. «Je suis content que Glencore et Xstrata restent chez nous. Leur poten­ tiel économique se chiffre en centaines de postes qualifiés», se réjouit Mat­ thias Michel, conseiller d'Etat zougois libéral-radical en charge de l'Econo­ mie. Zoug est en effet derrière Genève et devant le Tessin, l'un des centres du négoce des matières premières et de

Enjeux considérables. La critique enfle toutefois à mesure que le secteur pros­ père. En cause: le fait que l'industrie brasse des volumes énormes, qu'elle soit peu transparente et qu'elle opère par nature dans nombre de pays peu ou pas démocratiques.« Nous assistons à la répétition de ce qui s'est passé avec le problème de la fraude et de l'évasion fiscales. Un jour la Suisse se retrouvera dans l'œil du cyclone parce qu'elle ne prend pas les précautions nécessaires. La pression susceptible de faire chan­ ger les choses viendra donc sans doute de nouveau de l'extérieur», prédit Ber­ nard Bertossa, ancien procureur de Genève, ancien juge auprès du Tribunal pénal fédéral et combattant reconnu de la criminalité économique. Les enjeux sont considérables pour l'économie suisse. Selon la Confédéra­ tion, le poids total du négoce dans le produit intérieur brut (PIE) est en effet de 3%. Et dans les régions où se concentrent les activités, la dépen­ dance est bien plus importante. A Genève, le poids de la branche dans le PIE cantonal était de l'ordre de 15% en 2009. Sur l'arc lémanique, 8000 à 10 000 postes dépendent de la branche, d'après l'organisation faîtière GTSA (Geneva Trading and Shipping Association). Réflexion balbutiante. Fortement

exposée à la branche, la Suisse vient d'amorcer sa réflexion sur les avan­ tages et les risques qui en découlent. Ainsi le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) de Didier Burkhalter aborde-t-il le problème pour la première fois dans son rapport sur la stratégie de politique étrangère 2012-2015. Selon le DFAE, les activités de négoce et d'extraction comportent notamment des risques au niveau de potentielles violations des droits de l'homme ou du non-respect de stan­ dards environnementaux. «Nous sommes conscients que la réputation de la Suisse pourrait se trouver enta­ chée si cela se révélait exact», signale un porte-parole. L'HEBDO 29 MARS 2012


GLENCORE 147

Nous assistons à la répétition de ce qui s'est passé avec le problème de la fraude et ' de l'évasion fiscales. Un jour Il la Suisse se retrouvera dans l'œil du cyclone parce qu'elle ne prend pas les précautions nécessaires.»

Je suis content que Glencore et Xstrata restent chez nous. Leur potentiel économique se chiffre en centaines de postes qualifiés.»

La pire des choses serait

que mon pays, mon canton soient mis au ban des Etats.»

Matthias Michel (PLR), conseiller d'Etat en charge de l'Economie, Zoug

Sandrine Salerno (PS), conseillère ad ministrative en charge des Finances, Genève

Bernard Bertossa, ancien juge au Tribunal pénal fédéral

«La nouvelle position du DFAE est essentielle. La Suisse pourrait tout à fait assurer un leadership au niveau international grâce à l'importance des sociétés et des organisations interna­ tionales établies sur son territoire», salue Pierre-François Unger (PDC). Selon le conseiller d'Etat genevois en charge de l'Economie, la Suisse béné­ ficie «d'un certain nombre de lois effi­ caces comme celles sur le blanchiment d'argent et sur la corruption. Mais cela ne règle pas tout. Nous avons sans doute besoin d'une réglementation internationale.» D'autant que les lois relatives à la cor­ ruption ou au blanchiment sont très difficiles à mettre en œuvre au niveau international. «Le business et la finance se sont mondialisés, mais pas la justice», analyse Bernard Bertossa. «Et puis imaginez envoyer une com­ mission rogatoire en RDC... Il y a de fortes chances que vous n'ayez jamais de réponse.» L'homme de loi plaide ainsi pour un aménagement du droit au niveau des possibilités d'action en Suisse. A l'instar de ce que réclame le collectif d'ONG Droits sans frontières. Celui-ci plaide par exemple pour que les multinationales puissent être pour­ suivies en Suisse, par des organisations helvétiques, en raison des agissements de leurs filiales à l'étranger. Mouvements étrangers. Alors que le débat éclot lentement ici, la situation évolue de manière significative à l'étranger, depuis la flambée du prix des matières premières de 2008. Le Canada fait à ce titre figure de pionnier, puisqu'il s'est doté en 2009 d'une Stratégie de responsabilité sociale d'entreprise pour les sociétés extractives présentes à l'étranger. Une stratégie dont les effets 29 MARS 2012 L'HEBDO

sont toutefois peu contraignants pour les sociétés concernées. Les mouvements de fond des grandes puissances ont suivi de près. Les Etats­ Unis ont empoigné le problème à tra­ vers le Dodd-FrankAct, destiné à mieux encadrer les activités financières. Voté en 2010 - mais pas encore en vigueur - l'article 1504 de la loi oblige les entre­ prises cotées à publier le détail des mon­ tants payés annuellement aux gouver­ nements pour l'accès aux matières premières, pays par pays et projet par projet. Une démarche dont s'est inspirée la Commission européenne pour édicter, l'an passé, des directives similaires. La Suisse semble ainsi en retard. Auteur de Swiss Trading SA, livre fouillé et féroce à l'encontre des activités de négoce suisses, Olivier Longchamp, de l'ONG la Déclaration de Berne, estime toutefois que le débat s'impose petit à petit dans le pays. «J'ai recensé une quinzaine d'interventions récentes au Parlement fédéral liées au secteur», étaie le spécialiste. Débat local. Parmi celles-ci, le postulat de la conseillère nationale Hildegard

F1issler (PS), qui demandait au Conseil fédéral un rapport sur les risques liés au commerce des matières premières pour la Suisse (combattu par la droite et rejeté lors de la dernière session). Ou deux interpellations qui interrogent en particulier le rôle de Glencore. Un débat qui apparaît également au niveau local. «Tous les ingrédients sont réunis pour que le cocktail explose de manière encore plus violente que ce qui s'est passé avec les banques», tonne la conseillère administrative en charge des Finances de la Ville de Genève, Sandrine Salerno (PS). «La pire des choses serait que mon pays, mon can­ ton, soient mis au ban des Etats», craint la politicienne. Mais même élue à l'exécutif de la ville qui accueille des géants comme Bunge, Carghill, Gunvor ou Trafigura, San­ drine Salerno estime avoir peu de marge de manœuvre. «Il n'existe pas de solution locale à ce problème global. La Suisse pourrait, en lien avec l'ONU, créer une plateforme d'experts mon­ diaux pour poser un diagnostic précis de la situation et proposer des solu­ tions.» 0

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48 GLENCORE »> Derrière

la mécanique du Béhémoth des

matières premières se cachent un sang et une chair particuliers. Entre amitiés et tra­ hisons, tour d'horizon de la galaxie Glencore.

Personnalités Le code

génétique des

Glencore boys

CLÉMENT BORGE

n monstre nébuleux et froid. Telle est la première impression que suscite l'entre­ prise Glencore. Mais son his­ toire s'inscrit dans celles de personnalités particulières. A l'origine de celle-ci, un seul et unique homme: le sulfureux Marc Rich, plus grand trader de tous les temps. Même si l'homme s'est fait éjecter par sa propre compagnie en 1992, Daniel Ammann, auteur de The King ofOil, une biographie de Marc Rich, souligne: «Aujourd'hui encore, on retrouve très clairement l'esprit de Rich dans la société.» Plus qu'un esprit, son ADN est ancré dans les employés: «Comme lui, ils travaillent comme des fous, ils sont toujours plus agressifs que leurs concurrents et ils osent faire ce que les autres ne font pas, comme aller en Angola ou plus récemment en République démocratique du Congo.»

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Milliardaires instantanés. Mais l'histoire de Glencore est aussi celle de relations humaines,

entre perfidie, loyauté et copi­ nage stratégiques. A l'image de la trahison du bras droit de Marc Rich, Willy Strothotte, qui forcera ce dernier à quitter sa propre société pour en reprendre les rênes. Des intri­ gues souvent dignes de l'uni­ vers BD de Largo Winch. En mai passé, la cotation en Bourse de la société a mis en lumière la richesse de ses lea­ ders. Instantanément, quatre nouveaux milliardaires ont émergé: Ivan Glasenberg (CEO), Daniel Francisco Maté Badenes (aluminium), Aristo­ telis Mistakidis (mines) et Tor Peterson (charbon). A leurs côtés, 485 autres traders sont également devenus mul­ timillionnaires. Un enrichisse­ ment qui a nettement contri­ bué à remplir les caisses des communes de la région, où plusieurs leaders de Glencore résident notamment dans la micro-localité de Rüschlikon (ZH) - 5800 habitants - qui accueille Ivan Glasenberg. Rien qu'en 2011, le CEO sud­ africain de Glencore a rapporté 55 millions de francs à la petite commune. 0

MARC RICH La légende. Fortune' env. 9 0 millions ff. l'homme par qui touta commencé. la vie entière du«roi du pétrole» sera marquée par les coups d'éclat. Juif, originaire de Belgique, il échappe àla Seconde Guerre mondiale en se réfugiant aux Etats·Unis. Employé chez Philipp Brothers, le jeune trader enchaîne les coups de génie comme la création du marché mondial d'achat de pétrole. Un succès qui mènera sa société àrefuser de lui verser le bonus qu'elle lui doit. Vexé, il crée Marc Rich & Co., l'ancêtre de Glencore. Génie pour certains, démon pour d'autres, son succès est attribué àson agressivité hors du commun et àsa capacité ànégocier avec n'importe quel partenaire, comme le régime de l'apartheid ou l'Iran. Une attitude qui lui vaudra d'être poursuivi par le procureur de New York de l'époque, Rudolph Giuliani. Accusé de fraude, d'évasion fiscale et de commerce avec l'ennemi, le fugitif, installé en Suisse, est gracié en 2001 par Bill Clinton. Agé de 77 ans,

IVAN GLASENBERG Le CEO. Fortune: env. 6,3 m lards tr. La sombre intensité de ses yeux

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estle reflet de sa passion pour les affaires. Constamment en voyage, Ivan Glasenberg est le révolution· naire qui apoussé Glencore àêtre plus qu'un simple intermédiaire età investirdans la production des matières premières. Recruté par Marc Rich en 1984, Ille trahira en 1992 pour rejoindreWillyStrothotteà la tête de Glencore. En mai 2011, le Sud-Africain de 55 ans est devenu instantanément l'un des hommes les plus riches de Suisse au moment de la cotation en Bourse de la compagnie. Un parcours ahurissant pourcediplômé en comptabilité de la petite Université du Witwatersrand à Johannesburg et d'une écoledecommerceaméricaine de second rang. Après la fusion avec Xstrata, l'ancien CEO de Glencore sera le directeur général adjoint de la nouvelle entité.

AXEL BEARD Le baron du pétrole. Fortune: env. ,8mlllla 'dfr

GARYFEGEL L'homme de l'aluminium. Fortu e: env. 900mllllonsf

Ancien de Bp, ce diplômé en biochimie de l'Université d'Oxford a rejoint Glencore en1995. l'ascension du Britannique serait liée àsa connaissance des marchés pétroliers de l'ex­ URSS.lla43ans.

Arrivé en 2001 en provenance d'UBS, l'homme de43ansest détenteur d'un MBA de l'Université de Saint-Gall. Il est codirecteur du département aluminium.

DANIEL FRANCISCO MATÉ BADENES L'Espagnol. Fortune: env. 2.4 milliards fr. A47ans, l'Espagnol est le quatrième homme le plus riche de son pays (même s'il habite en Suisse). lia commencé sa carrière aux bureaux de Glencoreà Madrid en 1988. Il est codirecteur du département zinc, cuivre et plomb depuis 2000.

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L'HEBDO 29 MARS 201;


GLENCORE 49

PINCUS GREEN L'acolyte loyal. Fo , 1 al1l •«Pinky» aété l'une des personnes les plus importantes pour Marc Rich. Son premier-lieutenant le plus loyal. Né à Brooklyn au sein d'une famille juive et pauvre, ils se rencontrent lorsqu'ils travaillent à Philipp Brothers. Grâce aux capacités de stratège et à la connaissance du transport maritime de Pincus Green, Marc Rich et lui fondent le marché mondial de pétrole. En 1974, ils créent ensemble Marc Rich & Co. Le caractère de Pincus Green, très discret et croyant. se trouve à l'opposé de celui de Rich, cosmopolitain et athée. Poursuivi aux Etats-Unis comme Marc Rich, il sera aussi gracié par Bill Clinton en 2001. Son fils, Alan Green, gère aujourd'hui sa fortune au travers de la société Yeshil Management. basée à Zoug. MICK DAVIS Le nouveau boss. Fortune Inconnue, salaire annuel: 26,6 millions fr. FuturCEDde la société combinée entre Xstrata et Glencore, ce Sud-Africain de 52 ans a

commencésa canière

chez Peat Marwick

(aujourd'hui KPMG), avant de fonder le géant minier

Billiton avec un autre

mythe, Brian Gilbertson.1I jouera un rôle clé dans la

création de l'entité

fusionnée BHP-Billiton, la

plus grande compagnie

minière du monde en termes de capitalisation de marché. Faute d'avoir décroché le poste de CED, il quitte l'entité pourXstrata en 2001. Le mythe veut que «Big Mick» ait rencontré Ivan Glasenberg lorsqu'il enseignait la comptabilité à l'Université du Witwatersrand.

SIR JOHN BOND Le chevalier­ président.

CHRISTIAN WOLFENSBERGER Le Suisse de la bande. fortune: env. 800 mlllions fr. Le Suisse rejoint Glencore après l'obtention de son diplôme de l'Université de Saint·Gali en 1994.11 s'occupe du département ferroalliages, nickel et cobalt depuis 2005, avec Stuart Cutler. En 2007, Wolfensberger s'est marié avec Fiona Hefti, ancienne Miss Suisse 2004.

lOR PETERSON L'héritier du charbon. Fortu •env.

21 lanIs fr. Ce charmeur américain de 47 ansestentré à Glencore il yavingt ans. Francophone et francophile, il travailledansle négoce du charbon.Aprés avoirété responsable de ce secteur en Colombie, enRussieeten Europe, il reprend la direction de la division des mains d'Ivan Glasenberg en 2002.

GILESJONES Le gestionnaire du risque. Fortune Inconnu. Agéde43ans, le Britannique a rejoint le département pétrole de Glencore en 1990. En 2011. ce diplômé en droit de l'Université de Londres devient le chef mondial de la gestion du risque de la compagnie.

ARISTOTaJS MISTAKIDIS Le géant des mines. Fortune' nv. 2.4 milliards fr. En provenance de Cargill, ce Gréco-Britannique arejoint Glencore en 1993. lIy codirigele département zinc, cuivre et plomb. Ce diplômé de la London School of Economies est également le directeurde la minedeXstrata au Katanga, auCongo,et président de la mine de Mopani, en Zambie.

WILLY STROTHOTIE L'ex-bras droit. mlilla C'est en 1978 que l'Allemand est recruté par Marc Rich. Il devient très rapidement l'un de ses protégés. Marc Rich le licencie en 1992, "accusant de trahison, après que Willy Strothotte asuggéré à Rich de quitter la société. Les autres managers forceront Marc Rich à le faire réintégrer la société en 1993, en échange de son propre départ CEO de la nouvelle entreprise nommée alors Glencore, ce passionné de golf prendra sous son aile le jeune Ivan Glasenberg et lui donnera" opportunité de développer la société de négoce en acteur minier. Willy Strothotte lui laisse sa place en janvier 2002. Il restera à la tête de Xstrata jusqu'en mai 2011.

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o En provenance de Vodafone, l'homme rejoint Xstrata en mars 2011 dans l'objectif de conclure la fusion entre Glencore etXstrata. L'expéri­ menté président (70 ans) est connu pour sa longue carrière à HSBC, où il a travaillé entre 1991 et 2006. Réputé prudent, il aentraîné la banque britannique à acquérir en 2003 la Household International, un établissement financier qui s'empê­ trera dans la crise des subprimes en 2009.11 sera président de la nouvelle entité Glencore-Xstrata.

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SIMON MURRAY Le sulfureux. fo ne onn e L'homme d'affaires de classe internationale, âgé

de 71 ans, est

surtout connu pour ses frasques comme

ses déclarations misogynes surie manque d'ambition des femmes ou un

obscur scandale boursier se déroulant

entre Hong Kong et les forêts du Yunnan. Aujourd'hui. il est «Independent Non

Executive Chairman» de Glencore.1I a

notamment accompli l'exploit

d'atteindre le pôle Sud en solitaire à 64 ans. Il agravi l'Everest quelques années

auparavant avec le président de Rolls

Royce, Sir Simon Robertson.

STEVEN KALMIN Le banquier. e: n 4 ons Le regard clairet l'esprit posé, l'ancien comptable australien devient le directeur financierde Glencore en 2005, après avoirété le responsable financierdu département

charbon. Il détient un bacheloren HEC(business) de l'Université de technologie de Sydney.

CHRIS

MAHONEY

Le magicien

du grain.

Formé au négoce

des matières

premières

agricoleschez

l'américain Cargill,

le Britannique de

53 ans arejoint le

secteuragri de

Glencore en 1998,

pour en prendre les

rênes quatre ans

plus tard. Sous son

impulsion,la

division aconnu un

boom phénoménal,

propulsant la

multinationale au

rang de poids lourd

dans ce domaine

du négoce.

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29 MARS 2012 L'HEBDO

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L'Hebdo - Glencore: dans le ventre du monstre  

Dossier sur Glencore paru dans l'Hebdo du 29 mars 2012. En rapport avec le livre publié par la DB: "Swiss trading SA".