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Marguerite Andersen

Claire se tourne vers le tableau, y écrit : Perse = Iran ; persan = iranien. — Est-ce qu’il y aurait un Iranien ou une Iranienne dans cette classe ? Non ? Dans l’école ? — The math teacher is from Iran. — En français, s’il vous plaît. Et ce prof de math, a-t-il l’air bien persan ? C’est le tohu-bohu. Les descriptions du professeur de mathématiques fusent de tous côtés, en anglais, en fran­ çais... Claire a du mal à calmer la foule. Elle leur lit en­core les dernières lignes du texte de Montesquieu : Ah ! ah ! Monsieur est Persan ? c’est une chose bien extraor­ dinaire ! Comment peut-on être Persan ?

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La vie devant elles

La vie devant elles Prise de parole

MARGUERITE ANDERSEN, elle-même grande nomade, signe une quinzaine d’ouvrages, dont Le figuier sur le toit (prix Trillium, prix des lecteurs Radio-Canada), Parallèles (finaliste, prix du Gouverneur général), La soupe (Grand prix du Salon du livre de Toronto), et De mémoire de femme (prix du Journal de Montréal).

Marguerite Andersen

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Chacune à sa façon, ces femmes se questionnent sur l’amour, la famille, la carrière, la langue, mais aussi et surtout elles inscrivent leur parcours dans un univers de plus en plus marqué par la cohabitation des races et la variété des cultures, le partage du territoire entre les humains et les animaux, les questions d’écologie, de paix et de justice sociale.

La vie devant elles

La vie devant elles propose une rencontre avec trois jeunes femmes qui cherchent leur voie. Claire, l’aînée, enseigne le français aux jeunes anglo­ phones de l’Ontario ; elle rêve d’écrire. Ariane, l’anthropologue mariée à un Africain, tente de concilier vie de famille et carrière ; elle travaille à une thèse sur la situation des femmes au Ghana. Finalement Isa, écologiste et peintre, se préoccupe du sort des 8 000 sangliers qui envahissent les rues de Berlin.

Prise deparole Récit

Prise deparole Récit C.P. 550, Sudbury (Ontario) CANADA P3E 4R2 705-675-6491 www.prisedeparole.ca

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Fiction

De la même auteure

Le figuier sur le toit, roman, Ottawa, L’Interligne, 2008, prix Trillum et Prix des lecteurs Radio-Canada. Doucement le bonheur, roman, Sudbury, Éditions Prise de parole, 2006. Parallèles, roman, Sudbury, Éditions Prise de parole, 2004. Bleu sur blanc, récit poétique, Sudbury, Éditions Prise de parole, 2000. Les crus de l’Esplanade, nouvelles, Sudbury, Éditions Prise de parole, 1998. La bicyclette, nouvelles jeunesse, Sudbury, Éditions Prise de parole, 1997, épuisé. La soupe, roman, Sudbury, Éditions Prise de parole et Montréal, Triptyque, 1995, grand prix du Salon du livre de Toronto. Conversations dans l’interzone, roman écrit avec Paul Savoie, Sudbury, Éditions Prise de parole, 1994. La chambre noire du bonheur, roman jeunesse, Montréal, Hurtubise, 1993 ; deuxième édition, Tournai (Belgique), Gamma-Fleurus, 1995. L’homme-papier, roman, Montréal, Éditions du remue-ménage, 1992. Courts métrages et instantanés, nouvelles, Sudbury, Éditions Prise de parole, 1991. L’autrement pareille, prose poétique, Sudbury, Éditions Prise de parole, 1984, épuisée ; traduit en anglais par l’auteure et Antonio d’Alfonso, publié sous le titre Dreaming our space, Toronto, Guernica, 2003. De mémoire de femme, roman, collection « BCF », Ottawa, L’Interligne, 2002 [Montréal, Quinze, 1982] ; prix du Journal de Montréal.

Non-fiction

Paroles rebelles, Marguerite Andersen et Christine Klein-Lataud (dir.), Montréal, Éditions du remue- ménage, 1995. Mother was not a person, écrits de femmes montréalaises, Marguerite (Margret) Andersen (éd.), Montréal, Content Publishing et Black Rose, 1972 et 1975. Mécanismes structuraux, méthode de phonétique corrective, en collaboration avec Huguette Uguay, Montréal, Centre de psychologie et de pédagogie, 1967. Claudel et l’Allemagne, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 1965.

Traduction

Louie Palu et Charlie Angus, Industrial cathedrals of the North / Les cathédrales industrielles du Nord (Marguerite Andersen, trad.), Toronto, Between the Lines et Sudbury, Éditions Prise de parole, 1999. Cinquante exemplaires de cet ouvrage ont été numérotés et signés par l’auteure.

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La vie devant elles

RĂŠcit

Éditions Prise de parole Sudbury 2011

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Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada Andersen, Marguerite, 1924La vie devant elles / Marguerite Andersen. Publ. aussi en formats électroniques. ISBN 978-2-89423-277-4 I. Titre. PS8551.N297V54 2011

C843’.54

C2011-906128-7

Andersen, Marguerite, 1924La vie devant elles [ressource électronique] / Marguerite Andersen. Monographie électronique en format PDF et en format ePub. Publ. aussi en format imprimé. ISBN 978-2-89423-437-2 (PDF) — ISBN 978-2-89423-521-8 (ePub) I. Titre. PS8551.N297V54 2011a C843’.54 C2011-906129-5

Diffusion au Canada : Dimédia

Ancrées dans le Nouvel-Ontario, les Éditions Prise de parole appuient les auteurs et les créateurs d’expression et de culture françaises au Canada, en privilégiant des œuvres de facture contemporaine. La maison d’édition remercie le Conseil des Arts de l’Ontario, le Conseil des Arts du Canada, le Patrimoine canadien (programme Développement des communautés de langue officielle et Fonds du livre du Canada) et la Ville du Grand Sudbury de leur appui financier.

Œuvre en page de couverture : August Macke (1887-1914), Femme à la veste verte, couleur sur toile, 1913, collection Musée Ludwig, Cologne, Allemagne Conception de la couverture : Olivier Lasser Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays. Imprimé au Canada. Copyright © Ottawa, 2011 Éditions Prise de parole C.P. 550, Sudbury (Ontario) Canada P3E 4R2 www.prisedeparole.ca ISBN 978-2-89423-277-4 (Papier) ISBN 978-2-89423-437-2 (Interactif) ISBN 978-2-89423-521-8 (E-Pub)

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De nouvelles routes bien tracÊes, pour aller toujours plus loin nulle part. Émile Ajar, La vie devant soi

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Remerciements Mes sincères remerciements vont tout d’abord à Véronyque Roy, qui s’est à un moment occupée du manuscrit, ainsi qu’à Johanne Melançon, qui a revu ce texte très attentivement et m’a conseillée avec perspicacité. Finalement, je voudrais remercier denise truax, des Éditions Prise de parole, qui a accueilli le manuscrit avec enthousiasme et l’a de sa main experte conduit vers la publication.

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Petit avant-propos Écrivaine à tendance autofictionnelle, je m’aventure dans ce livre à interpréter des vies que je n’ai vues que de l’extérieur, celles de mes six petites-filles. De leurs six réalités, j’ai construit trois récits biofictionnels. J’ai aussi un petit-fils ; je n’allais pas l’oublier. Il survient de temps à autre dans la vie des trois protagonistes. Mes sept petits-enfants vont bien, ils font leur chemin, chacun à sa façon. Les ai-je mis sur un piédestal ? Je ne crois pas. M. A.

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Isa On ne peut découvrir de nouvelles contrées sans consentir à perdre le rivage de vue pendant très longtemps. André Gide

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Le Gallois J’ouvre brièvement les yeux. D’après la lumière, il n’est pas tout à fait sept heures. C’est encore le mois de juillet, il fait doux, le ciel est bleu, le soleil vient de placer sa clarté sur un des murs de ma chambre. Je suis contente. Je vais rester encore un peu dans ce tiède état de demi-sommeil matinal si agréable. Rien ne presse, dirait Drystan, mon amant. Pourtant, zut ! août approche. Le 15 août 2009. Le jour où mon contrat avec le gouvernement du pays de Galles se termine. Faut-il partir ? Non. Je ne veux même pas y penser. Je veux rester ici. Je sais, ce n’est pas possible, je suis folle, je rêve, mais, vraiment, je ne sais pas comment je vais faire pour quitter ce pays. J’adore la maison de berger tout en pierres que l’administration m’a offerte pour l’été, mon bel abri caché parmi les arbres, sur le chemin sans nom, maison sans numéro, le tout appelé tout simplement cae ichaf, le champ le plus haut. Un lieu paradisiaque pas loin du sommet d’une montagne. J’aime les bruits que me fait entendre la nature ; les hiboux qui ululent la nuit, le ruisselet qui coule, les 11

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branches mortes craquant sous les pas des animaux. Je me sens bien ici. Mieux qu’à Ottawa, mieux qu’à Prince George. Le Yukon ? Oui, l’air y était bon et la recherche super intéressante. Surtout que les gélinottes et les lagopèdes, de bien drôles d’oiseaux, étaient pour ainsi dire devenus mes amis. Ils s’approchaient et je les dessinais, tâchant de capter au crayon les détails complexes de leur opulent plumage. Depuis, oiseaux encadrés, ils se tiennent immobiles sur le mur, audessus du buffet de la salle à manger de mes parents. Mais le froid yukonnais, huit mois sur douze, l’altitude difficile à vivre ? Ou bien est-ce moi qui suis difficile ? Comme toujours, j’étais contente de partir. Contente d’aller voir un autre pays. Mais cette fois-ci, ce n’est pas pareil. Vraiment pas. Je suis tombée amoureuse d’un Gallois et j’aime son pays. Pourtant. Un seul mois encore. Quatre semaines. Puis moi, l’écologiste de service, je vais devoir m’en aller. Quitter Drystan. Rentrer chez moi au Canada. À Ottawa, pour être précise. Là, il faut que je me lève, il doit être près de sept heures et quart. J’ai envie de dire bonjour au jardin, au chien, au renard peut-être. De saluer les corneilles qui sont probablement déjà en train de tourner autour des cimes et qui, dès que je sortirai de la maison, me regarderont d’en haut, criaillant amicalement, contentes de me voir. Allez, j’y vais. J’ouvre la porte, jamais verrouillée. C

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Rafraîchis par la rosée du matin, les différents verts du potager scintillent devant moi. Comment je vais vivre sans ce jardin où, le soir, avant de faire la cuisine, je prends quelques fines herbes, cueille deux ou trois tomates, m’arrête pour admirer tout ce qui y pousse, les couleurs si tendres des jeunes légumes, les fleurs sauvages dont j’aime déguster les pétales ? Parfois, le renard vient y jeter un coup d’œil, puis s’en va aussitôt. C’est drôle, il a peur du chien de Drystan. Voici les corneilles, oui, elles y sont, fidèles à leurs habitudes. On dirait qu’elles veulent m’inviter à jouer avec elles. Il me faudrait des ailes. Quand j’étais petite, j’ai lu un livre sur un garçon — Nils, il s’appelait Nils, il voyageait à dos d’oie sauvage —, une de mes sœurs m’avait prêté le bouquin. Il avait les cheveux blonds comme du lin. C’est peut-être lui qui m’a insufflé cette envie de voir du pays ? Je regarde ce qu’il y a devant moi. J’ai envie de caresser ces collines aux dos arrondis, de suivre pieds nus ces chemins menant à la mer. Glorieuse. Une mer glorieuse toujours prête à nous accueillir. Mais c’est ça surtout : le nous. Les amants. Drystan et moi. Drystan. L’homme qui s’est trouvé sur mon chemin ; qui, un jour, au mois de mai, m’a ouvert la porte de la boulangerie où j’allais acheter mon pain et qui ne m’a plus quittée. Qui a planté sa yourte à quelques pas de ma maison. Drystan. J’aime ce nom. J’en aime le son. J’aime le répéter — Drystan — encore et encore —, rencontré dans ce beau pays que j’aime. Le pays ? L’homme ? Aimer les deux, quitter les deux… Sent-il que mes yeux caressent sa douce et lumineuse 13

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petite habitation, là, sous le soleil matinal ? Il dort encore, cet homme qui respecte la nature et veut vivre auprès d’elle, comme moi. Avec moi. Mais où ? Mais quand ? Dire qu’il va falloir rentrer à Ottawa après cet été de si parfaite harmonie. Recommencer à chercher du travail, à essayer de gagner de l’argent et d’en économiser, de faire son chemin, comme ils disent. Un chemin de bon citoyen, un chemin qui mène droit à un salaire régulier, qui ne permet pas de vagabonder, de s’en aller ailleurs, de courir dans les prés ou de s’asseoir dans l’herbe. Vais-je entrer dans la yourte ? Embrasser mon amant alors que c’est l’heure de vérifier mon emploi de temps, de prendre la bicyclette et de m’en aller travailler ? Compter les nids de hiboux, dans la forêt, baguer les oisillons, vérifier les bagues des adultes, entrer les données à l’ordinateur, envoyer le tout à l’administration pour que les chercheurs des Parcs nationaux puissent calculer une saine vie future pour ces oiseaux nocturnes et définir leurs besoins ? Le rideau de coton est léger, un mouvement de ma main l’écarte. Voici Drystan. Endormi tel un enfant. Couché sur le côté gauche, le bras droit enfoui sous l’oreiller. Il est nu. Le sexe plus ou moins exposé. Une petite serviette le protège, comme si une couleuvre pouvait venir chatouiller le dormeur. À côté de lui, son cahier à dessins. C’est pour ça qu’une chandelle vacillait ici, tard le soir encore, je le voyais. Drystan s’était mis à dessiner, après l’amour que nous avions fait en haut, dans le lit de la maison en pierres. « Je te quitte, m’avait-il dit, il faut que tu dormes. » 14

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Et j’ai dormi. Comment fait-il, lui, pour dessiner le soir, tard, à la lumière d’une chandelle ? Moi, je suis une fille du jour, j’ai besoin de lumière naturelle. Mes toiles boivent la lumière. Le soir, après des heures passées dans le parc, je ne pense même pas à mon chevalet, je ne sors pas mes pinceaux. Puis je me le reproche. Je voudrais peindre la beauté de la nature et la douceur de vivre, mais ne le fais pas. On dirait que ma peinture s’est réfugiée dans les méandres de mon cerveau. Il me faudrait un boulot de nuit qui me laisserait libre le jour. Parfois j’ai peur de devenir une artiste occasionnelle. Peintre du dimanche ? Mais non, jamais. Peut-être que je suis juste un peu paresseuse ? Pourtant, la paresse, ce que le monde appelle la paresse, c’est-à-dire ne rien faire, rien de visiblement productif, est nécessaire aussi. Pour moi. Pour voir, pour regarder, pour écouter bruits et chuchotements, pour laisser courir les pensées, retenir les images. Emmagasiner le tout et le particulier. Il est beau, mon homme endormi. Je vais m’asseoir sur l’escabeau à côté de son lit. Sans faire de bruit. Voici son cahier. Les premières pages, ce sont les meubles, les tables, les chaises, les armoires qu’il dessine, lui, ébéniste de talent. Puis il y a moi. Isa. Nue, debout, assise, étendue. Je me vois, me revois. Partout. Quelques roches, des nuages, la mer. Le chien. Un arbre. Et toujours de nouveau, moi. Oublierait-il de penser aux meubles ? À l’argent qu’il faut pourtant gagner ? À l’avenir ? Ça fait des semaines qu’il n’est pas descendu à l’atelier qu’il a dans le village. Quand je lui en parle, il rit tout simplement. 15

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— Ne t’en fais pas… Mon amant si svelte… Le voilà qui ouvre les yeux. — Oh, ma belle Isa, dit-il, couche-toi à côté de moi. Tu as le temps. Rien ne t’oblige à courir. — Il est presque huit heures quinze. — Je sais. Le parc national t’attend. Le sens du devoir te pousse. Mais comment se fait-il que tu aies pris le temps de venir me rendre visite, dans mon petit refuge privé ? — J’avais besoin de te voir. C’est tout. Vraiment. — Ah bon. Drystan se retourne, ouvre un havresac, en sort deux pommes. — Déjeunons, veux-tu ? — De pommes, comme au paradis ? — Exact. Et il n’y a pas de serpent ici. Ni personne pour nous chasser. — À part les bureaucrates. Mon contrat… — N’y pense pas. C

Mais la réalité est omniprésente. Le gouvernement précise encore une fois la date de la fin de mon contrat. Le temps de flâner approche de sa fin. Le temps d’aimer aussi ? Et bien entendu, le paradis moderne est branché. Tous les matins, l’ordinateur me rappelle ce qu’il faut faire. Le soir, je confie les données à la mémoire de l’instrument, d’où elles prennent les autoroutes traversant le Réseau. Le Réseau, le Net, la Ligne. Un monde merveilleux 16

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et maudit en même temps. Qui y échapperait ? Il m’arrive de m’y perdre. C’est bizarre, je ne me perds jamais dans ce pays de Galles, ou alors, si jamais je me perds, je retrouve aussitôt, et sans savoir comment, mon chemin. Mais assise tranquillement devant l’ordinateur je me rends compte, tout à coup, que je suis en train de me balader en ligne depuis des heures, sans but précis, toujours à la recherche de connaissances nouvelles, importantes ou même pas. Pourquoi suis-je donc tellement curieuse ? Curieuse ? Docile aussi. Sébastien, mon père, me dit, me redit dans ses courriels — mais ce qu’il peut être embêtant avec ses conseils — de lire les journaux en ligne, Le  Monde, Le  Devoir et aussi Libération. « Comme ça, tu n’oublieras pas ton français. » D’accord, papa, je lis. Il me semble que je lis tout le temps ! Tu es content ? Hier encore, je me suis laissé captiver par des articles parlant de sangliers ayant envahi Berlin, la capitale allemande. De laies qui se plaisent à mettre bas deux fois par an. Un fléau, ces bêtes ? Pourquoi est-ce que les journaux en parlent ? Est-ce si nouveau que ça ? Une de mes dissertations d’écolière me revient à l’esprit : « L’homme et la bête — La bête et la ville ». C’était le dernier semestre. Il ne s’agissait ni de chiens ni de chats, mais de l’homme confronté aux animaux sauvages. De règlements les concernant. En Alberta, le gouvernement verse cinquante dollars à la personne qui abat un sanglier, parce que les agriculteurs se plaignent des ravages que ces bêtes font. En France, les chasseurs paient des redevances aux agriculteurs pour les dédommager des champs ravagés, des récoltes perdues. Et il n’y a pas que des sangliers. 17

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En Floride, les pythons se font de plus en plus nombreux. En Australie, l’ennemi public numéro un, c’est le crapaud-buffle, qui ravage les cultures et bloque les autoroutes. À Toronto, en 1990, six cormorans étaient venus faire leur nid dans les arbres du Leslie Street Spit, une péninsule faite presque entièrement de débris de construction ; quinze ans plus tard, il y en avait trentecinq mille.Un seul de ces oiseaux palmipèdes chassant sous l’eau peut dévorer une livre et demie de poisson par jour ; combien de temps les stocks de poissons des Grands Lacs pourront-ils se maintenir ? Au cours des dernières années, Toronto a fait abattre quinze mille cormorans. Ceux qui restent produisent, par jour, plus de deux tonnes de guano, substance puante, nocive pour les arbres, qui en meurent. De passage dans la ville, je suis allée renifler ça ; il y avait d’autres personnes avec moi, une femme en a fait une petite crise d’asthme, j’ai entendu les sifflements dans ses bronches. À Toronto encore, il s’agit de coyotes s’en prenant aux chiens de petite taille, de ratons-laveurs fouillant les poubelles, de serpents de plus en plus nombreux rampant dans les corridors souterrains de la ville. Comment est-ce que tout cela va se terminer ? Comment éviter que les animaux prennent le dessus ? Finirons-nous par les mettre tous en cage ? Aux ÉtatsUnis, le nombre de lions gardés par des particuliers dépasse celui des lions vivant, libres, dans le monde entier. Retour aux sangliers : Berlin, trois millions et demi d’habitants, la ville la plus verte de l’Europe, envahie par huit mille sangliers… Pragmatiques, les Berlinois 18

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essaient d’apprendre à vivre avec les envahisseurs, se posent la question d’une possible cohabitation. J’aimerais y aller, vraiment, c’est encore une de mes envies, de mes intuitions, oui, y aller, observer la rencontre conflictuelle entre l’animal et l’être humain. Faut-il chasser le sanglier ? Le tuer ? Quarante chasseurs engagés par la ville de Berlin chassent le sanglier dans les trois mille hectares du Grunewald. Papa aimerait ça, lui, fonctionnaire canadien à la retraite et fervent chasseur de tétras, de canards, de chevreuils, fier de voir sur la table de la salle à manger les mets que maman, qui au fond n’aime pas la chasse, cuisine pour lui. Pendant que les enfants mâchent à contrecœur des petits bouts de cette viande, elle en mange sans trop sourciller, rien que pour lui faire plaisir. Zosia, la femme du chasseur. À Ottawa, sur le rebord de la grande fenêtre du salon, il y a une défense d’éléphant, rapportée sans honte d’Addis Ababa, où papa et Bertrand ont vécu deux ans quand leur mère y enseignait. De toute façon, l’animal était déjà mort, disent-ils quand on leur pose des questions. Quelques petites défenses de sanglier se rangeraient sans peine à côté de celle du gros mammifère africain… Bref, mon père pourrait lui aussi participer à ce projet, il en aurait le temps maintenant. Lui qui aime tant voyager, pourquoi n’irait-il pas en Allemagne ? Mais je me raconte des histoires. Papa chassant le sanglier dans les forêts européennes, maman s’essayant aux recettes les plus compliquées… À dire vrai, c’est moi, Isa, qui ai envie d’aller à Berlin, de participer au drame de la cohabitation des espèces. 19

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Irais-je avec Drystan ? Ne m’a-t-il pas dit qu’il viendrait bien vivre au Canada avec moi ? Pourquoi ne m’accompagnerait-il pas à Berlin  ? Ou bien m’attendrait-il ici, dans son beau pays ? Un mois ? Deux ? Six ? Le temps que j’aille. Que je revienne. Je jure que je serai sage, après. « Ne t’en fais pas, me dira-t-il. On trouvera de quoi vivre. Don’t worry. Au pays de Galles, au Canada, partout on a besoin de meubles. J’en ferai, pour toi et pour les autres. Tu ne manqueras jamais de rien. » Drystan, le doux. Doux comme son pays. Quatre semaines encore. Quatre semaines : travail journalier, repas du soir pris à l’extérieur, assis sur des roches encore tièdes de la journée. Descentes vers l’une ou l’autre des plages, l’eau salée caresse les pieds, on se déshabille, plonge dans la mer adoucie ici par le Gulf Stream. Nous sommes seuls, nous sommes heureux, malgré la séparation qui doit se faire. « Tu es l’amour de ma vie », me dit Drystan à la fin de notre dernière nuit si tendre dans la yourte blanche — amour, sommeil, conversation, rires, larmes aussi. « Va où tu voudras, Isa. Prends ton temps. Je sais que je te retrouverai. Je viendrai te rejoindre quand tu m’appelleras. » C

De retour à Ottawa, Isa s’était jetée dans les préparatifs de l’aventure berlinoise. Avait couru d’un bureau gouvernemental à l’autre, rempli des formulaires, expliqué son projet oralement et par écrit, projeté des 20

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résultats toujours positifs, photocopié des certificats, obtenu des références, passé trois entrevues. Le cours d’allemand au Goethe Institute d’Ottawa avait pris des heures et des heures, elle avait eu envie d’abandonner le tout devant les exigences de la grammaire, telle que la déclinaison des adjectifs et des articles, mais finalement la prof l’avait félicitée de son aptitude pour les langues et de son goût pour la précision et les énormes listes de vocabulaire. Vous avez probablement des ancêtres prussiens, avait-elle dit, Sie haben wahrscheinlich preussische Vorfahren ! Son père avait froncé les sourcils quand elle le lui avait raconté. C’est la faute à Marguerite, avait-il dit sans donner plus d’explications. Marguerite, la grandmère née allemande. Une faute ? Il va falloir analyser cette conclusion, s’était dit Isa, pour l’oublier aussitôt. Bientôt, chargée de son gros sac à dos arborant un petit drapeau canadien et de son ordinateur portable, elle avait pris l’avion pour Berlin. Durant les huit heures du voyage, elle avait lu, mangé et beaucoup pensé à Drystan. À son corps, à sa gentillesse, à sa patience. Combien de fois ne lui avait-il pas répété au téléphone cette phrase : « Je viendrai te rejoindre quand tu m’appelleras » ? Elle avait pensé à Zosia, sa mère, fine, petite et si solide. Toujours prête à aider avec n’importe quoi. C’est elle qui, depuis toujours, révise patiemment les demandes de bourse de ses enfants. Parfois s’inquiète pour un rien. Un peu naïve aussi. « Mariez-vous et vous serez heureux. Regardez votre père et moi, nous l’avons fait, nous nous aimons depuis trente-cinq ans ! » 21

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Puis Sébastien, le père : mince, assez grand, il a les yeux gris-bleu, attentifs à tout derrière des lunettes aux branches en titane, aux verres non encerclés, une bouche aux lèvres minces mais point pincées, un menton sans plis de graisse, bref un visage avenant. Les deux sœurs. Claire, toujours responsable ; Ariane, débordée par le mariage, la maternité et les études. Puis Fabien, le benjamin de la famille, comme Isa possédé du désir de tout comprendre. Il est en train de parcourir le monde au sens propre comme au sens figuré. Le travail en Asie, où il examine — serait-ce pour Wikileaks ? — les pratiques des jeunes désireux de s’assurer des services Internet sans avoir à  payer quoi que ce soit, n’est-il pas dangereux ? Isa s’était endormie en pensant à lui.

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Table des matières Remerciements....................................................................... 6 Petit avant-propos.................................................................. 7 Isa.......................................................................................... 9 Le Gallois......................................................................... 11 Le père............................................................................. 23 Les courriels d’Isa............................................................. 33 La mère............................................................................ 52 Fabien.............................................................................. 59 Les couleurs...................................................................... 65 Le voyage en Tunisie......................................................... 68 Le retour.......................................................................... 78 Ariane................................................................................. 91 Mère doctorante............................................................... 93 Images du passé.............................................................. 124 La carrière...................................................................... 146 Mai 2013 : Le journal d’Ariane....................................... 174 Claire............................................................................... 183 L’enfant surdouée........................................................... 185 Apprentissage................................................................. 198 L’enseignement............................................................... 205 Une lettre....................................................................... 212 En attendant................................................................... 231 L’Inde............................................................................. 241 Le voyage intérieur......................................................... 259 Juin 2014....................................................................... 264

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Claire se tourne vers le tableau, y écrit : Perse = Iran ; persan = iranien. — Est-ce qu’il y aurait un Iranien ou une Iranienne dans cette classe ? Non ? Dans l’école ? — The math teacher is from Iran. — En français, s’il vous plaît. Et ce prof de math, a-t-il l’air bien persan ? C’est le tohu-bohu. Les descriptions du professeur de mathématiques fusent de tous côtés, en anglais, en fran­ çais... Claire a du mal à calmer la foule. Elle leur lit en­core les dernières lignes du texte de Montesquieu : Ah ! ah ! Monsieur est Persan ? c’est une chose bien extraor­ dinaire ! Comment peut-on être Persan ?

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La vie devant elles Prise de parole

MARGUERITE ANDERSEN, elle-même grande nomade, signe une quinzaine d’ouvrages, dont Le figuier sur le toit (prix Trillium, prix des lecteurs Radio-Canada), Parallèles (finaliste, prix du Gouverneur général), La soupe (Grand prix du Salon du livre de Toronto), et De mémoire de femme (prix du Journal de Montréal).

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Chacune à sa façon, ces femmes se questionnent sur l’amour, la famille, la carrière, la langue, mais aussi et surtout elles inscrivent leur parcours dans un univers de plus en plus marqué par la cohabitation des races et la variété des cultures, le partage du territoire entre les humains et les animaux, les questions d’écologie, de paix et de justice sociale.

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La vie devant elles propose une rencontre avec trois jeunes femmes qui cherchent leur voie. Claire, l’aînée, enseigne le français aux jeunes anglo­ phones de l’Ontario ; elle rêve d’écrire. Ariane, l’anthropologue mariée à un Africain, tente de concilier vie de famille et carrière ; elle travaille à une thèse sur la situation des femmes au Ghana. Finalement Isa, écologiste et peintre, se préoccupe du sort des 8 000 sangliers qui envahissent les rues de Berlin.

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11-10-18 14:38


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