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Etudiant David LACOQUE - Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Montpellier

L E S

R E F L E T

D E

R U E S

D E

T Ō K Y Ō

L’ E X O T I S M E

N I P P O N

M a s t e r A r t s e t A r c h i t e c t u r e - S o u s l a d i r e c t i o n d e M o n s i e u r E r i c WAT I E R – A n n é e 2 0 1 6


Etudiant David LACOQUE - Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Montpellier

L E S R U E S D E T Ō K Y Ō R E F L E T D E L’ E X O T I S M E N I P P O N L’interrelation entre les rues de Tōkyō la société, la langue et les mangas. Approche sur la société, la langue et l ’art du manga au travers des rues de Tōkyō.

Jury : E r i c Wa t i e r, A r t i s t e, e n s e i g n a n t à l ’ E N S A M , d i r e c t e u r d ’ é t u d e s David Hamerman, Architecte, enseignant à l ’ENSAM Frédéric Saint-Cricq, Architecte, enseignant à l ’ENSAM P a t r i c k P e r r y, H i s t o r i e n , e n s e i g n a n t à l ’ E S B A M A

Master Arts et Architecture -

année 2016


SOMMAIRE

Introduction

p.01

I - Que sont les rues de Tōkyō ? Le champ lexical japonais de la rue

I.1 - L’écriture japonaise : l ’écriture par le dessin I.2 - Quelques termes japonais qui définissent la rue

p.05 p.08

II - Comment se montrent les rues de Tōkyō ? L’exemple de L’homme qui marche et de Le Promeneur de Jirō TANIGUCHI

II.1 - Présentation de l ’auteur et de ses œuvres II.2 - La place de la rue dans L’homme qui marche et Le Promeneur II.3 - L’éloge de la déambulation urbaine

p.29 p.39 p.45

III - Comment se vivent les rues de Tōkyō ? III.1 - Par les usages et les flux III.2 - Par la déambulation urbaine : exemples remarquables tirés de mes propres expériences.

p.49 p.59

Conclusion

p.77

Bibliographie

p.82

Crédits photographiques

p.84

Annexes 1 - Bande-dessinée réalisée pour le besoin d ’un cours au Japon 2 - Inter view de Manuel TARDITS, architecte français vivant au Japon

p.88 p.90


ill. 1 - Tokyo la ville de tous les fantasmes


INTRODUCTION

Tōkyō... Tōkyō c’est une ville que tout le monde connaît, dont on a tous entendu parler, une ville dont on possède tous ses propres a priori, sa propre image. Une image développée par la culture incroyablement forte et rayonnante (à l’image du drapeau de leur marine impériale) à travers le monde. A Tōkyō nous pouvons trouver tout ce que la culture japonaise fait de plus génial mais aussi de plus fou ; mais je pense que la particularité de cette ville comme l’a dit si bien le père d’une amie lors de leur séjour touristique au Japon c’est de toujours « proposer quelque chose d’autre que ce à quoi on se serait attendu au premier abord ». Tōkyō est une de ces villes qu’on ne trouve jamais là où elle devrait être. Elle nous offre ce à quoi nous nous attendions mais pas seulement, elle nous offre aussi tellement plus... Tōkyō c’est donc une réalité difficile à appréhender, pour les occidentaux premièrement car située aux confins de l’Orient telle une lointaine Babylone biblique, mais également pour les japonais eux même. Tōkyō est l’appellation de plusieurs réalités différentes à la fois sur le plan géographique, urbain ou administratif. Ainsi dans ce mémoire je parlerai de Tōkyō en tant que la « Grande Aire métropolitaine du Kantō » (ill.2) aire urbaine tentaculaire qui regroupe 37 millions d’habitants et qui en fait la plus peuplée du monde.

ill. 2 - La grande Aire métropolitaine du Kantō

En parlant d’architecture, le Japon semble être la terre de tous les possibles. Il suffit de voir le nombre d’architectes japonais célèbres internationalement et de bâtiments nippons reconnus comme des chefs d’œuvres architecturaux. Tōkyō sa capitale est donc l’épicentre de l’architecture japonaise. C’est ici que se crée et se développe l’architecture japonaise d’aujourd’hui et de demain, architecture qui inspire de nombreux architectes à travers le monde et architectes à en devenir (dont moi-même). - 01 -


ill. 3 - La rue est un lieu d'expression

La tête remplie d’images et de rêves je suis ainsi parti pendant un an en échange universitaire à Yokohama, ville portuaire à 30km au Sud de Tōkyō incluse dans la Grande Aire métropolitaine du Kantō. De ce fait j’ai passé beaucoup de temps à Tōkyō même, le formidable réseau ferroviaire japonais reliant la préfecture de Kanagawa (là où je résidais) et Shibuya (un des 23 arrondissements spéciaux de Tōkyō et sans doute le plus fréquenté et populaire à travers le monde) en à peine trente minutes. Ainsi pendant une année j’ai pu découvrir, parcourir, vagabonder, expérimenter cette ville que je m’étais tant de fois imaginé en regardant et lisant films, mangas et autre animés qui illustraient à leurs manières cette ville de tous les fantasmes. Ces expéditions urbaines comme je pourrais les appeler, déambulatoires, m’ont portées dans des lieux toujours fascinants, parfois éclectiques ou étranges, voire certaines fois provoquant le malaise. Mais le point commun de ma découverte de Tōkyō c’est que toutes ces «expéditions urbaines» se sont effectuées dans la rue, dans l’espace public. Or, les rues des villes, ce sont les lieux d’expression de leurs habitants. Ainsi les rues de Tōkyō sont teintées de l’expression des tokyoïtes et de leur culture, si différente de la nôtre et donc fascinante. Et les tokyoïtes s’expriment, et même beaucoup plus que ce que l’on pourrait croire ! En effet en une année j’ai pu voir une quantité innombrable d’événements se produire dans les rues de Tōkyō : les styles vestimentaires bariolés et déjantés à Takeshita-dōri à Harajuku, les danseurs rockabilly au parc Yoyogi, les divers festivals traditionnels de rues japonais (ill.3), les mariages traditionnels japonais et leurs processions des jeunes couples mariés, Halloween à Shibuya et son carrefour envahit de centaines de badauds costumés et maquillés pour l’occasion, sans oublier les campagnes politiques avec leurs crieurs de rue, scandant à pleins poumons les discours de leurs candidats etc... Oui sans aucun doute Tōkyō s’exprime, et son lieu d’expression numéro un est la rue. En addition je pense que Tōkyō, encore plus que d’autres villes, se définit par l’ensemble de ses habitants et de ses usagers, qui pratiquent ses rues au quotidien, avant même ses bâtiments et ses services. On peut le voir aussi dans l’absence de monument de référence quand on - 02 -


cherche à résumer Tōkyō. En effet lorsque l’on pense à Paris on pense instinctivement à la Tour Eiffel, aux bâtiments Haussmanniens bien ordonnés et alignés le long des interminables boulevards rectilignes parisiens. D’un autre coté, lorsqu’on pense à Tōkyō on pense principalement à Shibuya et son croisement fourmillant de monde. On pense à des gens aux habits extravagants se mélangeant tels des pastilles de couleurs dans le flot de « salarymen » (les cadres et employés typiques d’entreprise au Japon) tous en uniformes de travail costumes et cravates monochromes sombres. On pense aussi à des lieux qui ne dorment jamais, remplis de monde du matin au soir, noyés sous les néons et les écrans publicitaires géants... C’est donc bien ses habitants, les tokyoïtes, parcourant les rues, les espaces extérieurs bien plus que des « bâtiments symboles » comme dans les villes européennes qui définissent le mieux Tōkyō. Tout bien considéré, les rues sont les lieux où Tōkyō se fabrique, se dévoile et se vit, dans un chaos organisé sans début ni fin. Je vois ce mémoire tout d’abord comme un recueil d’expériences sensibles des rues de Tōkyō. Mes propres expériences tout d’abord mais également celles d’autres. J’ai ainsi recueillis une interview d’un architecte français vivant à Tōkyō depuis plus de 20 ans, lu des livres de personnes ayant habité ou visité le Japon et qui ont ensuite compilé leurs points de vues éclairés dans des ouvrages. Ces expériences seront ensuite analysées, de mon point de vue d’étudiant en Master d’architecture, qui a expérimenté Tōkyō pendant un an. C’est ainsi que dans ce mémoire j’ai voulu essayer de comprendre ce qui fait l’exotisme de la société japonaise par le biais de ses rue. Je veux comprendre le sentiment qui fait que lorsqu’on marche dans les rues de Tōkyō, il y a des éléments indéniables qui font que l’on sait que l’on est à Tōkyō, au Japon et nulle part ailleurs. Par la compréhension de ses rues je veux tenter de comprendre la société japonaise. Je veux dégager ce qu’exprime la société japonaise par le prisme de la rue. Une culture si particulière implique forcément des lieux d’expressions, les rues, bien particulières à leur tour. C’est pourquoi pour débuter mon analyse j’ai voulu voir ce que sont les rues de Tōkyō. Pour cela j’ai voulu dégager le champ lexical japonais de la rue (le champ lexical c’est l’ensemble des mots qui se rapportent à une même idée ou un même thème). C’est-à-dire analyser quelques termes de la langue japonaise qui caractérisent le mieux la rue de Tōkyō. J’ai analysé ces termes du point de vue de notre propre langue pour dégager les principales différences linguistiques qui pourraient exister. Ensuite dans un second temps j’ai voulu voir comment se montrent les rues de Tōkyō. Pour cela j’ai voulu l’analyser sous le prisme de la bande-dessinée japonaise, le manga. Tōkyō étant une des trois métropoles les plus dessinées aujourd’hui dans le monde (Exposition Archi et BD, la ville dessinée) il est intéressant de voir comment ces artistes se représentent cette ville aux mille visages. Sachant que les représentations de cette ville sont les premières images que je me suis fait de Tōkyō avant d’y aller en personne. J’ai fait le choix de me pencher en particulier sur deux œuvres de Jirō TANIGUCHI: L’homme qui marche et Le Promeneur. Par cette analyse j’ai voulu dégager ce qu’est pour cet auteur l’essence des rues de cette ville. J’ai voulu savoir ce qu’expriment dans leurs œuvres les rues de Tōkyō, ce qu’elle renvoie comme image au lecteur et à l’auteur lui-même. Enfin dans un dernier temps j’ai voulu savoir comment se vivent les rues de Tōkyō. Pour cela j’ai mêlé les ressentis d’innombrables promenades effectuées dans les rues de Tōkyō. Ces déambulations urbaines m’ont mené dans bien des quartiers de Tōkyō et j’y ai découvert de nombreux lieux exaltants. J’y ai vu comment les japonais occupaient la rue, quelle relation ils entretiennent avec elle. Ce qu’elle fabrique pour eux, comment on se l’approprie, comment on y circule, et parfois comment des dérives apparaissent sur ces rues. - 03 -


ill. 4 - Des lanternes en papiers avec des prières écritent en kanji au Temple Sensō-ji

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I - QUE SONT LES RUES DE TŌKYŌ ? L E

C H A M P

L E X I C A L

J A P O N A I S

D E

L A

R U E

I . 1 - L’ É C R I T U R E J A P O N A I S E D E S K A N J I : L’ É C R I T U R E PA R L E D E S S I N

L’écriture japonaise est complexe car elle utilise trois alphabets différents : les kanji, les hiragana et les katakana. Cependant seule l’écriture par les kanji exprime par elle-même des sens avec des caractères uniques, alors que les hiragana comme les katakana ne représentent que des sons, comme notre alphabet latin. Si les sons représentés par les hiragana ou katakana sont seuls, s’ils sont sortis de l’ordre des sons qui constituent un mot ou une phrase alors ils n’ont pas de signification. Les symboles seuls des hiragana et katakana n’ont donc pas d’existence propre. Avec l’écriture en kanji, qui sont pour la plupart des caractères chinois importés au Japon, un caractère seul à du sens et même souvent des sens multiples. Ils représentent ainsi un mot, une idée, un terme etc. Et c’est pourquoi le nombre de kanji est si grand ! Il faut bien une myriade de caractères différents pour tenter de nommer tous les choses, termes et idées qu’une existence humaine peut apprécier. Cela rend l’apprentissage de l’écriture japonaise à la fois fastidieuse mais aussi passionnante. En Occident nous utilisons un alphabet très abstrait, qui nous force à faire un jonglage entre une suite de symboles sans signification concrète et la réalité du terme qu’ils expriment. Avec les kanji les termes et les idées sont très souvent exprimés au sein même du caractère, ou avec une suite de caractères. Ainsi l’action d’écrire des kanjis en japonais serait plus pour moi l’action de dessiner. D’ailleurs le kanji ega 描 peut se traduire aussi bien par le verbe « écrire » que part le verbe « dessiner » ce qui prouve le mélange de ces deux actions alors qu’avec l’alphabet latin le fait d’écrire et celui de dessiner sont bien distincts. 

UN SYSTÈME D’ÉCRITURE BASÉ SUR DES SYMBOLES

Les kanji sont donc un système d’écriture très imagé, très poussé dans la symbolique, qui va souvent très simplement au but dans les termes qu’il veut exprimer. Ce système associe plusieurs kanji représentant des idées, des termes pour créer simplement d’autres idées, termes plus complexes. Par exemple train en japonais se dit densha et s’écrit 電車. C’est la réunion du kanji de l’électricité 電, den et celui du véhicule, de la voiture 車, sha. Ces deux kanji sont eux même constitués de sous-parties différentes qui peuvent avoir une symbolique à eux tout seul (on appelle cela un radical). De plus ces petits dessins très imagés représentent très souvent de façon plutôt claire et directe les termes et idées qui leurs sont associés. Par exemple dans le kanji de l’électricité 電 den, on peut distinguer avec un peu d’imagination que ces 4 petits traits peuvent être comme un courant électrique et la petite queue qui socle le caractère pourrait être le câble qui conduit ce courant électrique. - 05 -


ill. 5 - Le caractère jin pour "humain, homme, personne"

ill. 6 - Le caractère kawa pour "cours d’eau, rivière, fleuve"

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Ainsi tous les kanji peuvent se voir comme des petits dessins, des petits symboles des termes qu’ils expriment. Ainsi on peut voir la silhouette des deux jambes d’un homme dans le caractère jin 人, qui veut dire être « humain, homme, personne » (ill.5). Ou encore l’eau qui court dans le lit d’un fleuve et l’eau dans le caractère kawa 川 qui signifie « cours d’eau, rivière, fleuve » (ill.6). Cette culture du dessin et du symbole se ressent également dans la surabondance de panneaux publicitaires qui vantent tous les mérites de la consommation. Au Japon, encore moins qu’ailleurs, cette prolifération de panneaux publicitaires ne pose pas de problème de pollution visuelle, car dans ce japon où le fait d’écriture est le fait de dessiner, ces panneaux publicitaires avec les noms des restaurants, bars, magasins sont autant de dessins, de symboles qui prolifèrent dans la rue (ill.7). L’écriture en kanji exprime donc toute la puissance du symbolisme dans la culture japonaise. Ce symbolisme se retrouve ainsi partout dans toutes les strates de leur société et donc bien sûr dans leurs rues. Les rues japonaises peuvent être vues comme un empilement de symboles, de petits éléments qui ont chacun leurs existences et leurs significations propres mais qui mis tous ensemble créent ce que l’on appelle une rue, et ses rues tous ensembles créent une ville, Tōkyō. Comme un kanji donc, où un agencement de petites sous-entités forment un caractère, un kanji, et une succession de kanji forme une phrase.

ill. 7 - Au Japon, la publicité partout met en avant l'écriture japonaise

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I.2 - QUELQUES TERMES JAPONAIS QUI DÉFINISSENT LA RUE

Pour caractériser les rues à Tōkyō, comme avec la langue française, la langue japonaise regorge d’un grand nombre d’expression et termes. J’ai donc fait une liste non exhaustive de ces termes que j’ai classés en deux catégories. Premièrement : quelques types de rues et d’espaces urbains à Tōkyō, pour expliquer des termes que les japonais utilisent au quotidien pour qualifier des espaces urbains et qui donc définissent les rues de Tōkyō. Ensuite : quelques types d’appropriations et d’usage typiquement japonais, qui animent l’espace de ces rues au jour le jour et créent une partie du ressenti si particulier que l’on a de ces rues.

ill. 8 - Tentative d'évangélisation à Shibuya : une des formes d'expression de la rue - 08 -


QUELQUES TYPES DE RUES ET D’ESPACES URBAINS À TŌKYŌ. Le terme rue en japonais peut s’exprimer avec une ribambelle d’expressions en japonais en fonction de la nature de la rue, de ses fonctions, de sa forme, de son emplacement géographique etc. De plus ces kanji peuvent avoir des prononciations différentes en fonction de leur position dans une phrase. Par exemple le kanji 街 désigne le quartier, la ville et se lit machi, mais s’il vient caractériser plutôt une rue alors il se lira gai comme dans golden-gai ゴールデン 街 ou shoten-gai 商店街. C’est un kanji valise qu’il n’est pas facile d’identifier .Il faut également savoir que rue et quartier sont des termes liés en japonais, on utilise souvent le même terme pour désigner les deux, comme avec le golden-gai, agglomérat ultra-dense de petit bars qui parfois sont en dessous des 5m² de surface. Le golden-gai est une zone urbaine de Shinjuku, un quartier, mais ce terme désigne également toutes les rues qui composent cette zone, car toutes ces rues n’ont pas de noms propres. Il est donc parfois difficile de comprendre les différences entre la rue et le quartier dans la langue japonaise. Cette grande diversité de termes pour designer la rue en japonais peut s’expliquer par le fait que la rue est l’espace principal de l’expression de la société japonaise, encore plus qu’en Occident (ill.8). Dans une société japonaise extrêmement hiérarchisée il n’est pas surprenant de voir que les rues le sont aussi, classées par termes dans autant de petites cases. Ainsi il faut vraiment comprendre pleinement la culture et la langue japonaise pour pouvoir jongler d’un terme à l’autre en fonction de la situation. Or il se trouve que j’ai des notions plutôt limitées en langue japonaise donc je ne me permettrai pas de faire des analyses extrêmement poussées sur le sens et l’utilisation de chacun de termes. Ici je ne tenterai pas de décrire chacun des termes mais plutôt de parler de termes qui sont vraiment caractéristiques des rues de Tōkyō et qui sont parlants d’un point de vue architectural.

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ill. 9 - IntĂŠrieur d'une roji traditionelle

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路地 roji

Ce terme désigne les venelles arrières qui desservent les quartiers d’habitations de Tōkyō. Ces petites venelles très étroites (parfois inférieures à un mètre en largeur) permettent l’accès aux parcelles intérieures des cho, les îlots, les quartiers de la ville. L’origine de ces roji est multiple mais elles sont principalement le résultat de la densification de ces cho au cours des siècles et donc du besoin de venir desservir ces nouvelles parcelles créée en cœur d’îlot1 . Ces parcelles sont très souvent très petites, installant des maisons d’autant plus petites. Ainsi ces roji deviennent le débord extérieur de ces habitations, ces ruelles deviennent l’espace commun et partagé entre les habitants de ces ruelles. C’est l’endroit où la famille se retrouve pour passer du temps ensemble, où les enfants jouent, où les voisins se rencontrent, où l’on pose ses chaussures à côté de la porte d’entrée, où l’on gare son vélo, où l’on dépose son parapluie pour qu’il sèche après un orage etc. Ces appropriations sont autant de signes du caractère semi-privé de ces espaces et de l’importance qu’ils ont pour leurs habitants. En effet les roji sont privés ou considérés comme tel. C’est la taille et le fait que cette ruelle finit souvent en impasse qui crée le semblant d’intimité et l’aspect privé de la roji. Lorsque l’on marche dans une roji, on a un peu le sentiment d’avoir déjà pénétré dans le jardin privé d’une habitation, l’on sait qu’ici dans cette rue, nous ne sommes pas dans un espace public ouvert à tous. Elles prennent ainsi un peu la fonction des cours intérieures que l’on retrouve dans les intérieurs d’îlots des villes d’Europe du Sud (je pense par exemple à Barcelone). A ceci près qu’à la différence de ces cours d’intérieures d’îlots, ces ruelles ne se dilatent jamais pour créer une réelle petite place, elles restent extrêmement étroites. En addition comme me l’a expliqué Monsieur TARDITS dans son interview, l’équivalent parisien de ces roji serait les « villas », petites allées semi-privatives regroupant les entrées de plusieurs maisons privatives (ill.10).

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Vocabulaire de la spatialité japonaise, page 384

ill. 10 - Un exemple de "villa" à Paris : Le Passage des Soupirs dans le 20e - 11 -


ill. 11 - L'entrĂŠe d'un roji dans le quartier de Yanaka

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ill. 12 - L'intérieur d'un roji

Cependant la principale différence avec le japon c’est que là ces « villas » sont coupées clairement de l’espace de l’artère de circulation public par une porte, les roji elles ne le sont pas (ill.11). Cela illustrant par là-même le fait que les japonais ont beaucoup de mal à créer des limites construites et concrètes entre leurs différents espaces et qu’ils préfèrent garder un flou entre ces différents espaces plutôt qu’une coupure nette. De plus les « villas » parisiennes n’ont pas cette interdépendance avec les maisons qu’elles desservent au contraire des roji. A Paris la distinction entre l’intérieur de la maison et l’extérieur de la villa est marquée et nette. Au Japon dans ces roji elle est beaucoup plus subtille, beaucoup plus légère aussi avec toutes ces habitations en bois qui ont leurs toitures qui débordent sur la rue. Le fait également de faire pousser de nombreuses plantes devant le seuil de leurs maisons transforme les roji en véritables bandes végétales, en un jardin urbain qui vient créer une respiration dans un Tōkyō trop souvent minérale. Comme le dit Nicolas Bouvier : « les roji sont des morceaux de village »1, ainsi ces allées contribuent à créer le sentiment de village qui se dégage de Tōkyō pourtant zone urbaine la plus peuplée au monde. (ill.12) Hélas de nos jours les roji ont tendance à disparaître, car ces ruelles sont trop étroites pour le passage et le stationnement des voitures sans parler de la pression immobilière qui fait disparaître ce genre de petits quartiers populaires. Mais l’architecte Kurokawa Kisho écrit que « la revitalisation de ces roji est la clef du futur des villes japonaises »2. Et je tiens à croire que c’est sans doute pourquoi la zone commerçante des alentours d ‘Omotesando, qui est un quartier « neuf » dans son organisation urbaine est en quelque sorte organisée comme des roji. Ce quartier est composé avec une multitude de petite ruelles, majoritairement piétonnes et de nombreuses petites boutiques, qui s’approprient l’espace de la rue avec leurs porches et leurs bancs pour permettre aux promeneurs épuisés par du shopping intensif de se reposer entre deux magasins. Par cette organisation, toute cette zone est pour moi agréable pour s’adonner à la promenade et il y règne un sentiment de proximité, la rue est à échelle humaine on ne se sent pas comme écrasé par la ville. C’est pour moi un sentiment extrêmement agréable dans une mégalopole telle que Tōkyō. 1 2

Tōkyō ville flottante, page 54 La révolution de la ville : de l’espace public à l’espace partagé, 2006 - 13 -


ill. 13 - Shotengai d'Hakuraku, notez que l'entrée est marqué par un portique comme l'entrée d'un sanctuaire

ill. 14 - Les lampadaires peuvent servir de par leur forme à signaler la shotengai

ill. 15 - Shotengai couverte avec ses arcades - 14 -


商店街 shotengai

Le terme shotengai est composé d’un trio de 3 kanji qu’il est intéressant à analyser. Premièrement gai 街 comme dit plus haut renvoie à l’idée de la ville en lecture seule mais ici associé aux deux autres kanjis renvoie à l’idée de quartier aux limites plutôt floues, qu’une certaine ambiance permet de caractériser. Le caractère ten 店 signifie la boutique ou l’établissement social et enfin le caractère 商 renvoie aux affaires et au fait de marchander. De ce fait la shotengai 商店街 est la rue commerçante par excellence de Tōkyō1 . Ces rues populaires, très denses et urbanisées font environ une dizaine de mètres de large et sont bordées de chaque côté par des boutiques. La shotengai est intimement reliée aux gares, encore une fois vectrices du développement urbain au Japon et surtout à Tōkyō. Ces même gares permettant la circulation des flux de marchandises et d’individus indispensable à la consommation. C’est pourquoi la shotengai est indissociable de la sakariba, le quartier commerçant qui se développe autour de la gare. La shotengai est souvent en fait l’artère principale de la sakariba. Assez souvent couverte, on parlera de acado アカド, arcades2 (ill.15), pour permettre les joies de la consommation en tous temps, même en temps de pluies, elles offrent également de fortes possibilités d’appropriation par les commerçants qui y ont pignon sur rue. De ce fait les commerçants protégés par les arcades pourront y déverser moult marchandises, attendant patiemment un acheteur. Les shotengai prennent, avec cette appropriation de l’espace de la rue par les marchandises, une image très proche des Souks que l’on retrouve dans les pays Arabes. C’est un univers mélangeant petite échoppes de toutes sortes, allant du magasin de vélo aux boutiques de vêtements, et aux restaurants, souvent exigus, où viennent s’entasser des travailleurs affamés le midi et le soir et recherchant un repas économique et rapide. Ici la rue est totalement piétonne. Le piéton règne en maître et il est libre d’aller au gré des bonnes affaires ou de ses envies culinaires d’une échoppe à une autre. Ces rues sont donc l’expression encore vivante de la forte tradition marchande venue de l’ancienne Edo, devenue Tōkyō la ville de la consommation par excellence. Cependant les shotengai subissent de nos jours la concurrence des immenses depāto  デパート, les department store et autres shopping mall, qui poussent comme des champignons partout dans Tōkyō et encore plus à proximité des grandes gares. De plus, la pression immobilière qui entraîne des loyers énormes à Tōkyō, et le non renouvellement des propriétaires à cause de vieillissement de la population font que la shotengai à Tōkyō comme dans le reste du Japon est sur le déclin.

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Vocabulaire de la spatialité japonaise, page 454 voir interview de Manuel TARDITS - 15 -


ill. 16 - Les sakariba : autant d'endroits "d'ĂŠvasion entre le travail et la maison"

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盛り場 sakariba

Les sakariba à Tōkyō sont comme le dit Henri Joy « une zone d’évaporation entre le travail et la maison »1 (ill.16). Ce sont les quartiers d’amusement de Tōkyō. Les japonais constituent un peuple totalement dévoué à leur travail, ils travaillent quotidiennement avec des horaires foux. En agences d’architecture où j’ai effectué plusieurs stages pour les architectes c’était de 10h du matin à minuit tous les jours, même le samedi et parfois le dimanche, concrètement de 10h du matin jusqu’au dernier train pour le retour à la maison. C’est pourquoi il était normal que cette population croulant sous la pression du travail s’est cherchée un exutoire où décompresser, s’amuser après ces journées interminables de travail. Ainsi la sakariba fut. Commençons par parler de l’étymologie de ce mot. Il est constitué du kanji saka 盛, « prospérer » et du kanji ba 場, « lieu, place ». Ainsi il désigne littéralement un « lieu d’intensité urbaine » ou un « quartier animé » 2. De plus sa forme verbale sakaru 盛る peut se traduire comme l’idée de « prospérer, d’être dans son plein épanouissement, ou d’être en vogue, d’avoir la faveur du public »3. Les dictionnaires japonais traduisent souvent le terme sakariba en « un endroit où beaucoup de personne se regroupent » ou encore « une rue animée ». Tous cela expriment clairement la fonction des sakariba : l’amusement. Et il va sans dire qu’au Japon cet amusement peut se traduire de beaucoup de façons différentes. Par ailleurs, la sakariba a un visage de jour et un autre différent de nuit. De jour, quotidiennement le quartier est animé, populaire, mais c’est surtout de nuit, une fois le travail terminé qu’afflue une foule ininterrompue, bruyante, ne sachant pas très bien dans quels établissements rentrer4. Il semblerait que pour le japonais lambda la foule et le bruit soit des éléments essentiels à l’amusement. Par conséquence on va à la sakariba autant pour boire que pour apprécier l’ambiance et la compagnie de la foule. Il y a une réelle fascination des foules qui pousse beaucoup les japonais dans les sakariba une fois la nuit venue selon Henri Joy5. Cette foule garantit également l’anonymat. Anonymat cher à des japonais cherchant souvent la transgression sociale dans un pays où garder la face est capitale. Pour rassasier les besoins et les envies de cette foule de travailleurs les sakariba possèdent une multitude d’établissements sociaux liés aux loisirs et aux plaisirs. Dès lors on y trouve des restaurants de toutes sortes, des izakaya, (tavernes japonaises), des akachōchin (restaurants populaires signalés par une lanterne en papier rouge) des salles de pachinko (jeu de billes très particulier qu’on ne trouve qu’au Japon), des salles arcades de jeux vidéo, des cinémas, des boîtes de nuit et bien sûr une pléthore d’établissements de plaisirs si tranquillement mêlés aux adresses plus respectables. Et finalement des hôtels de toutes sortes permettant de reposer cette foule épuisée qui n’a des fois pas la force de rentrer chez soi pour ensuite repartir dans la routine monotone de la vie professionnelle le lendemain matin. 1 Interpreting Japanese Society : Anthropological Approaches 2 Vocabulaire de la spatialité japonaise, page 391 3 Vocabulaire de la spatialité japonaise page 391 4 Il faut aussi souligner que la sakariba est un festival populaire permanent, ce qui le sépare d’un autre type de festival, ponctuel celui-là, dont je parlerai après, les matsuri 5 Interpreting Japanese Society : Anthropological Approaches, page 232 - 17 -


ill. 17 - Dans les sakariba la foule attire la foule, ici Ă Shinjuku

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Les sakariba ont plusieurs origines. Soit c’étaient des places ouvertes servant de point de repli en cas de catastrophes naturelles, puis utilisées pour y implanter des attractions. En effet l’Edo1 de l’époque Shogunal était déjà une ville d’une incroyable densité, où les moindres espaces vides étaient condamnés tôt ou tard à être construits. D’un autre coté les sakariba étaient aussi les quartiers d’amusements autour des sanctuaires religieux. Où depuis les temps anciens les gens qui venaient des régions éloignées jusqu’au Temples voulaient s’amuser et se reposer après avoir prié et acheté des amulettes. Un mélange du profane et du sacré qui est somme toute très japonais dans l’âme. L’exemple tokyoïte encore sur pied de ces sakariba traditionnelles est le quartier d’Asakusa d’avant la Seconde Guerre Mondiale, de nos jours plus un quartier à touristes qu’un quartier d’amusement. Aujourd’hui à Tōkyō les quartiers correspondant aux sakariba sont principalement : Shibuya, Roppongi et Shinjuku. Ces sakariba modernes ont vu le jour autour de gares puis ont largement prospéré depuis. En effet les gares au Japon sont les principales initiatrices du développement urbain des villes2. On crée une ligne de chemin de fer, avec son chapelet de gares et la ville vient se construire et se développer autour. Puis comme ces gares attirent chaque jour un flux immense de travailleurs allant au travail ou rentrant à la maison, c’est l’endroit parfait pour y installer des commerces, notamment des établissements sociaux qui viendront alpaguer ces badauds. A Tōkyō l’exemple le plus probant de ce développement urbain est la ligne Yamanote et toutes ses gares qui sont autant de petits centres tokyoïtes qui accentuent l’absence de centralité et la diversité cacophonique de cette ville.

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le nom ancien de Tōkyō Tōkyō Portraits et Fictions, p225 - 19 -


ill. 18 - La hiroba à coté de Shibuya crossing, un espace résiduel

ill. 19 - Plan de la ville de mexico avec la plaza del rei au centre, 1793 - 20 -


広場 hiroba

Hiroba en japonais désigne la place publique en général. Ce terme est composé de deux kanji : 広, hiro qui peut signifier large, spacieux et 場, ba qui peut se traduire par lieu, endroit. Littéralement cela donne un endroit large ou élargi. De ce fait dans l’étymologie même de la place publique en japonais la notion formelle de cet espace est absente. Cela s’explique car depuis toujours la société japonaise n’est pas une société de débat public : les groupes sociaux divisent la société, s’exprimer et sortir du lot est vu généralement d’un mauvais œil. Ainsi il n’y a jamais eu le besoin ni la volonté pour les japonais de créer des agoras comme chez les grecs, ces espaces de rencontres et de débats publiques. Les japonais se réunissent c’est évident, mais plus pour des festivals populaires et religieux (matsuri), qui dans ces cas-là ont lieu dans des espaces dédiés à ces événements, sakariba comme vu plus haut et les enceintes des sanctuaires shinto et bouddhistes. Ils se réunissent également en cas de catastrophe naturelle aux abords des cours d’eau dans des espaces vides prévus à cette effet. A Tōkyō les endroits où il y a des semblants de place publique, d’hiroba, comme avec Shibuya Crossing, sont la résultante d’un espace résiduel (ill.18), qui s’est créé par sa pratique et qui n’a jamais été réellement planifié. Cet espace n’a pas une forme unique et noble comme les places publiques d’Europe Latine on peut prendre en exemple les villes coloniales espagnoles au Mexique par exemple où leurs constructions commençaient toujours par une place publique centrale (ill.19) ou même de Chine mais il s’est chargé au fil du temps d’une multitude de formes différentes, de flux et de fonctions qui font de cet espace un nœud très fort dans l’urbanisme de Tōkyō1. La culture de la place a tenté de s’installer avec l’influence de l’architecture occidentale mais on ne peut pas dire même aujourd’hui qu’il y a eu une véritable assimilation par la société japonaise. Ainsi le type des places publiques à l’européenne, très formelles, très délimitées et très symboliques comme il y en a partout en Europe, surtout Latine, et en France, c’est un espace qui n’est pas en accord avec la société japonaise et qui fonctionne mal. Un exemple flagrant est la place publique devant le Tōkyō Metropolitan Government Building à Shinjuku. Cette place a été dessinée par l’un des plus grands architectes japonais du siècle dernier Kenzo Tange en s’inspirant de références européennes. Cependant cette place immense et toute constituée de béton est vide la plupart de l’année, balayée par les vents et les gens s’empressent de la traverser au plus vite. En conclusion cette place est « plus l’expression du pouvoir que celui des citoyens » 2, une « sorte de statut »3 plus qu’une place utile. On constate donc que dans la tradition japonaise il est mis en avant l’incroyable influence de la rue, seul réel espace d’expression de la société japonaise, plutôt que celui de la place.

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voir interview de Manuel TARDITS Tōkyō, Portraits et Fictions, page 239) voir interview de Manuel TARDITS

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ill. 20 - Un des exemples de la pratique des rîtes au Japon : ici des voeux noués à des cordes

ill. 21 - Le masturi ou quand la rue est en fête

ill. 22 -

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QUELQUES TYPES D’APPROPRIATIONS ET D’USAGE TYPIQUEMENT JAPONAIS DE RUE TOKYOÏTE.

La rue japonaise ne serait rien sans l’usage qu’en fait ses habitants. C’est par la manière dont les habitants occupent les rues, par ce qu’ils y font tous les jours, ce qu’ils y installent, ce qu’ils y créent, vendent, produisent que l’image d’une ville s’installe. Ce sont toutes ces actions humaines qui colorent les rues de Tōkyō mais aussi de toutes les villes du monde. Se pencher sur ce que font les tokyoïtes dans leurs rues permet de mieux assimiler quelques subtilités de leur société.

祭り matsuri

Dans une société japonaise reposant énormément sur les rites, les petites actions de chacun pour préserver la tradition (ill.20), le matsuri, la fête en japonais, est un de ces événements du calendrier que chaque japonais honore avec dévotion, passion et souvent amusement. Les matsuri sont innombrables et variés, le shintoïsme étant très animiste et polythéiste il y a donc autant de fêtes à célébrer qu’il y a de dieux et divinités animales. Les japonais ne sont pas beaucoup à croire, mais ils sont beaucoup à pratiquer. En effet ils pratiquent les us et coutumes des fêtes religieuses avec beaucoup d’attention. C’est assez étrange au premier abord mais c’est surtout leur manière à eux de perpétuer leur héritage et leur culture dans un pays trop sujet aux catastrophes naturelles dévastatrices et à la dernière guerre mondiale qui ont ravagé le pays et détruit le patrimoine ancien. Ainsi le matsuri est festif (ill.21 et ill.22), il est le moment du partage, de la réunion entre amis, famille, voisins et même inconnus. Le point culminant d’un matsuri est la déambulation d’une procession portant un (ou plusieurs) lourd palanquin en bois où sont attachées des représentations des divinités honorées. La procession viendra donc purifier le voisinage du sanctuaire où elle démarre, le long d’un parcours symbolique, teinté de chants, de spectacles souvent très colorés et de danses. Les porteurs du palanquin doivent soutenir cette lourde pièce de bois et la divinité qui la trône, c’est une épreuve physique éprouvante, où les porteurs se relayent et s’encouragent à coups de cris et de chants religieux. C’est d’ailleurs un des seuls événements de l’année dans le sérieux de la vie japonaise où les japonais s’époumoneront sans gêne, créeront des cohues monstres pour venir soutenir le palanquin et encourager les porteurs. De plus pour occuper et amuser les spectateurs on peut y trouver moult nourritures et boissons, qui sont autant d’offrandes à consommer pour honorer les dieux et surtout participer et perpétuer cette liesse populaire. De par son aspect populaire, et surtout la déambulation d’une procession à travers plusieurs points d’un quartier, le matsui est inévitablement lié à la rue. La rue va être le canal qui va diriger cette fête en mouvement, d’un point A à un point B. Partout où passe le matsuri c’est le signe d’une foule de consommateurs potentiels, et de divertissements assurés. C’est une fête très liée aux lieux où elle s’inscrit car il y a souvent un matsuri spécifique par quartier, localité. La procession du matsuri passe devant les commerces et habitations pour les purifier et les bénir. C’est une fête essentiellement locale même si son rayonnement peut être national voir reconnu au niveau international. De nos jours le terme matsuri est si fortement lié dans la culture japonaise à l’idée de la célébration et du partage qu’il n’est plus uniquement cantonné au domaine religieux, il englobe dorénavant beaucoup de fêtes populaires et commerciales qui profitent de l’attrait du terme pour attirer les potentiels consommateurs. - 23 -


ill. 23 - Ces bandes végétales créées par les hachiue attirent la curiosité et la sympatie des passants

ill. 24 - Les petites boutiques d’Omotesando ont aussi leurs hachiue

ill. 25 - Même une simple bouteille en plastique peut se transformer en hachiue - 24 -


鉢植えhachiue Ce terme est composé du kanji hachi 鉢, signifiant le pot, le bol et du kanji ue 植, utilisé notamment dans le verbe ueru 植る, qui signifie « planter » (une plante). Hachiue désigne donc tout simplement les plantes en pot. Pots qui se retrouvent absolument partout à Tōkyō et bien ailleurs dans tout le pays. En effet au Japon la culture du parc, du jardin extrêmement importante. Elle est ancrée au sein même de la société japonaise car son rapport à la nature est beaucoup plus fort et étroit que dans les sociétés occidentales méditerranéennes. Dans la philosophie shintoïste l’homme n’est pas au centre, comme dans les pensées des cultures latines anthropocentristes. Pour les shintoïstes l’homme est en relation avec un tout, une part de ce même tout. Ainsi il n’y a pas l’homme d’un côté et la nature d’un autre coté : il y a l’homme avec et en relation permanente avec la nature. Le Japon est aussi le « pays du petit »1 et cela se voit bien dans la culture des bonzaïs, la proéminence des petits plats, des petites portions de nourritures et des petites rues (roji). Toutefois cette culture du petit doit être liée comme le dit François LAPLANTINE avec « le précis et le soigneux » pour avoir de la valeur. Ces philosophies se ressentent très bien à Tōkyō où, dans les innombrables roji l’on voit disposer hachiue, pots de fleurs et autres jardinets en tous genres. Par cet acte qui semble anecdotique les tokyoïtes ont la volonté (souvent instinctive) de lutter contre l’ultra minéralité et l’ultra densité de leur ville, de leur rue en y disposant ces petits pots en absence de véritable jardin de façade, un luxe au Japon. Par cet acte les résidents s’approprient un petit bout de rue, il la « domestique »2. Ces pots peuvent être faits de bric et de broc (ill.25) certes, mais malgré l’aspect austère et quelques fois négligé ils apportent la nature essentielle dans cette rue, dans cette ville. Ce n’est pas un acte anodin, il a une forme de respect et de confort social qui pousse aussi les japonais à fleurir de hachuie leurs rues (ill.24), ils donnent ainsi aux autres le plaisir de pouvoir eux aussi admirer et profiter de ces fleurs et plantes, notamment durant le populaire hanami 花 見, le fait d’admirer la floraison des fleurs de cerisiers -et aussi de toutes les autres fleurs- pendant le printemps. S’occuper de ces plantes demande du temps, c’est pourquoi c’est plutôt les personnes âgés appartenant aux classes moyennes, qui s’occupent de ces plantes en pots. C’est également une occupation bon marché au vue de tous les avantages qu’elle propose. Cet acte spontané et personnel, profondément ancré dans la culture japonaise du respect d’autrui permet l’échange dans le quartier et peut renforcer l’esprit de communauté d’un quartier autour d’un véritable jardin de quartier, véritable îlot de verdure urbain. (ill.23) Par cet acte ils alimentent leur relation fondamentale avec la nature et se créent par la même occasion de véritables petits paysages naturels, à la manière de l’emprunt de paysage qu’ils créent dans les temples japonais. Ces micros paysages urbains en pots créent une sorte de mirage, un rappel discret de la nature sublime et grandiose qui existe au Japon et que la densité urbaine tend à faire disparaître. En plus de cet intérêt pour l’aspect formel des hachiue, les paysages qu’ils créent, il y a aussi une réflexion sur le fond, sur une philosophie de vie profondément ancrée dans la société japonaise énoncée dans l’expression hikarakuyō 飛花落葉 : « les fleurs se dispersent, tombent les feuilles », ou autrement : « tous est destiné à disparaître »3. Dans la culture des hachiue les japonais se confrontent à cette philosophie, dans un pays soumis à des risques naturels quotidiennement. Ces petites plantes caractérisent le fait que chaque vie sur cette Terre est fragile et éphémère. La vie est courte et belle tout comme l’est la floraison des fleurs de cerisiers 1 2 3

Tōkyō, Ville Flottante, page 107 Tōkyō, Portraits et Fictions, page 194 Vocabulaire de la spatialité japonaise, page 157 - 25 -


ill. 26 - Un exemple de mobilier apportĂŠ par les habitants Ă un arrĂŞt de bus

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ストリートファニチャー sutoritō fanichā

Ce terme vient de l’anglais street furniture (d’où l’utilisation de l’alphabet des katakana, réservé aux mots empruntés d’une langue étrangère) et désigne le mobilier urbain. Son origine prouve qu’avant l’extension de l’influence anglo-saxonne sur la manière de faire la ville au Japon, la question du confort dans l’espace publique par des éléments de mobiliers était absente des urbanistes et architectes japonais. Cependant ce qui frappe concernant le mobilier urbain à Tōkyō, c’est son absence, surtout en ce qui concerne le mobilier lié aux repos1. En effet, il est encore très rare de voir se développer ce genre d’installation dans les rues de Tōkyō, le manque de place couplé à la faible influence des pouvoirs locaux font que ce mobilier se fait rare, voire inexistant. Toutefois il arrive que des grands projets urbains aient une réflexion sur le mobilier urbain dans leurs aménagements. Mais lorsqu’il est fait il reste souvent au stade embryonnaire, comme on peut le voir à Omotesando, où le mobilier urbain à un statut oscillant entre la barrière pour protéger les plates-bandes végétales et un mobilier de repos. C’est pourquoi la plupart du temps lorsqu’il existe, le mobilier urbain est souvent le fait d’actions locales, d’appropriations individuelles par les habitants du quartier. Les meilleurs exemples de cette situation sont les arrêts de bus que l’on trouve dans la banlieue tokyoïtes. Ces espaces qui devraient être des lieux d’hospitalité pour les personnes attendant un bus sont souvent aménagés sans banc, sans aucune possibilité de repos pour les usagers de ces transports. En réponse à cela les habitants des alentours viennent poser leurs propres canapés, leurs propres chaises pour rendre ce lieu plus agréable. Cela va créer des espaces de repos éclectiques dans les rues de Tōkyō, mais qui au moins comblent ce manque. C’est une réaction qui semble anodine mais qui est lourde de sens car elle « répond à l’abandon des politiques urbains dans le domaine du confort et le peu de soucis qu’elles se font des besoins humains »2. Cela montre aussi encore une fois la force de l’appropriation de la rue par les japonais, pour en faciliter son usage. C’est un « service qu’ils se rendent les uns aux autres »3. On peut voir aussi que par l’utilisation de mobiliers de maisons en mobiliers urbains il y a un brouillage qui se crée encore la limite du privé et du publique. Ces mobiliers de maisons incarnant le confort domestique viennent envahir des portions de rues et cela vient accentuer le sentiment que la rue appartient aux habitants du quartier avant tout.

Nous avons vu plusieurs des innombrables termes japonais qui définissent les rues de Tōkyō. Toutes ces nuances de langage entre le français et le japonais, ces termes qui n’existent qu’en japonais pour définir des fonctions ou des espaces qui n’existent pas en France sont autant de repères qui illustrent les différences culturelles dans la construction et l’usage de la rue entre la France et le Japon. Ces quelques aspérités linguistiques ainsi analysées permettent de mettre un premier pied dans la rue japonaise, fruit de la rencontre entre des couches et des couches de fonctions, de sens et de volontés politiques au fil des âges.

1 les japonais ont de nombreux autres éléments de mobiliers urbains typiquement nippons que je développe plus en partie 3.1 2 Vocabulaire de la spatialité japonaise, page 473 3 voir interview de Manuel TARDITS - 27 -


ill. 27 - Dessin tirĂŠ de L'homme qui marche

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I I - COMMENT SE MONTRE LES RUES TŌKYŌ

L’ E X E M P L E D E L’ H O M M E Q U I M A R C H E E T D E L E P R O M E N E U R D E J I R Ō T A N I G U C H I

II.1 - P R É S E N T A T I O N D E L ’ A U T E U R E T D E S E S Œ U V R E S

Jirō Taniguchi (谷口 ジロー) née le 14 août 1947 à Tottori au Japon, est un auteur de manga japonais spécialisé dans le seinen et le gekiga, deux catégories de mangas dont les thèmes traités sont profonds et dirigés vers un public plutôt masculin d’adultes et jeunes adultes. Il faut savoir que comme beaucoup de choses dans la société japonaise, les mangas sont très hiérarchisés et ils sont classés en catégories en fonction du public ciblé, il y en a pour tous les goûts et tous les styles comme par exemple le nekketsu pour garçons adolescents et son pendant pour jeunes filles adolescentes le shōjo. Il est issu d’une famille modeste. En 1969 il décide de devenir mangaka (dessinateur de manga) et part travailler à Tōkyō. C’est aussi à cette période qu’il découvre la bande dessinée européenne, qui n’était pas encore très connue au Japon. Les bandes dessinées européennes vont inévitablement marquer son style de dessin et de narration. C’est dans les années 1990 qu’il va focaliser ses histoires sur la vie quotidienne. Il porte une grande importance aux récits des petits riens du quotidiens, des petites actions banales qu’on en vient à oublier mais qui viennent composer chaque journée d’une vie1. L’homme qui marche publié au Japon en 1992 est le premier manga de l’auteur qui développe le thème de la vie quotidienne et de la marche au cœur même du récit. Ce tome unique a ensuite été publié pour la première fois en France aux éditions Casterman en 1995. Le Promeneur lui continue d’explorer la vie quotidienne des japonais et d’explorer la ville de même. Il a été publié au Japon entre 2003 et 2005 puis en 2008 Casterman s’est occupé de l’édition française, qu’elle a publiée en un volume unique, avec une pagination « à la française ». J’ai choisi de parler simultanément de l’œuvre de L’homme qui marche et de Le Promeneur tant ces deux bande-dessinées se ressemblent dans leur construction, les thèmes abordés et l’image de la vie japonaise qu’ils renvoient, bien que plus de dix ans séparent la réalisation de ces deux ouvrages.

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source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jir%C5%8D_Taniguchi - 29 -


ill. 28 -

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Il y a dans L’homme qui marche et Le Promeneur un attachement à plusieurs thèmes qui sont chers à l’auteur.

LA BEAUTÉ DES PETITES HISTOIRES DU QUOTIDIEN

Premièrement les petites actions de la vie quotidienne d’où peuvent sortir de réelles histoires de vie. Comme l’assure l’auteur dans son interview à la fin de Le Promeneur : « Une histoire peut apparaître même dans les plus petits et les plus banals événements du quotidien »1 . C’est pourquoi dans cette œuvre (où chacune des huit histoires sont classées en promenades) la première démarre par l’acte quasi anodin de la perte d’un vélo et de sa recherche dans une fourrière à vélos comme il en existe des centaines à Tōkyō. De fil en aiguille, après cette recherche infructueuse, le personnage principal en vient à rater son bus et c’est par la décision anodine de marcher pour rejoindre sa gare qu’il en vient à découvrir les vertus de la promenade (ill.28). C’est ainsi que la première histoire, la première promenade commence pour le personnage principal et c’est aussi comme cela que les sept autres vont démarrer. Dans L’homme qui marche, c’est encore plus simple, l’action commence parce que le personnage principal trouve la vue à la fenêtre de sa maison belle. Par ce simple constat et rien de plus il décide d’aller se promener. C’est au final totalement réaliste : qui n’a pas déjà vu le beau temps par sa fenêtre et a décidé sur ce simple argument de sortir dehors se promener dans sa rue ? Jirō TANIGUCHI nous montre aussi l’importance des petites relations quotidiennes que nous pouvons avoir avec nos proches et leurs importances. Parler avec son voisin de table dans un restaurant2, discuter avec un pêcheur ou un homme observant les oiseaux3 (ill.29), rendre service à des enfants4. Toutes ces interactions anecdotiques avec des inconnus peuvent embellir une journée que cela soit pour nous ou pour les autres. On sent que lorsqu’ils effectuent ces petites promenades, les deux personnages sont heureux, ils sont en harmonie avec eux même. Il y a beaucoup de poésie dans la manière qu’a l’auteur de mettre en scène ces petites scénettes de la vie quotidienne tokyoïte.

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page 85 Le Promeneur, septième promenade L’homme qui marche¸ observer les oiseaux page 8, dix ans après … , page 152 L’homme qui marche, grimper dans un arbre, page 32 - 31 -


ill. 30 - Des personnages plus réalistes que les standars des mangas

ill. 31 - Des décors très proches de la réalité

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LE RÉALISME COMME LIGNE D’ÉCRITURE

Autre thème auquel l’auteur Jirō TANIGUCHI attache beaucoup d’importance dans ces deux ouvrages : le réalisme. Dans les actions tout d’abord, tous les personnages ont des comportements crédibles, calmes et réfléchis sur leurs situations. Comme il le dit à la fin de Le Promeneur : « les hommes […] sont essentiellement des êtres tranquilles [...] Dans la vie quotidienne on ne voit pas souvent des gens hurler ou pleurer en se roulant par terre. » En effet le comportement des japonais est culturellement calme, tranquille et ils essayent autant que possible d’éviter les conflits. Cette tranquillité se ressent parfaitement dans les histoires de L’homme qui marche et de Le Promeneur. Les attitudes de tous les personnages apparaissant dans ces histoires transcrivent à merveille les comportements quotidiens des japonais, un mélange de réserve, de simplicité et de tranquillité. Le réalisme des promenades de cet ouvrage se retrouve aussi dans les traits de l’auteur. En effet il n’y a pas de corps héroïque comme dans les bande-dessinées fantastiques ou de visage très japonisés avec des yeux démesurément grands comme on le voit souvent dans les mangas (ill.30). Les personnages qu’ils dessinent ont des proportions réalistes, plus proche de la bande dessinée européenne tout en gardant une forte influence japonaise comme le fait que les pages sont en noir et blanc et il y a l’utilisation des trames pour créer les ombres. Le style de l’auteur fait que les visages et les corps qu’il dessine sont crédibles ce qui répond au souci de réalisme de l’auteur. Les décors eux aussi sont sujet à ce réalisme (ill.31), ils sont tous très précisément dessinés. Les traits sont net, la ligne est claire et la règle est utiliser dans la réalisation de tous les décors. De plus la perspective et la géométrie sont extrêmement réalistes même si des fois simplifiées pour faciliter la lecture des cases. Les décors montrés dans tout l’ouvrage sont tous pris à hauteur d’œil ou en tous cas d’un endroit accessible à un œil humain, ce qui accentue le réalisme de la mise en scène. Ces décors urbains sont primordiaux dans L’homme qui marche et Le Promeneur. Ils soutiennent les promenades des personnages. Parfois même les personnages principaux semblent perdus dans ces décors, comme nous pouvons l’être lorsque nous nous baladons dans une ville telle que Tōkyō. Cependant, comme dans le calme étrange que l’on peut ressentir dans certaines rues de Tōkyō les onomatopées sont plutôt absentes des pages de ces mangas. La rareté de cellesci rend la progression de l’histoire plutôt aphone. Cependant lorsqu’elles sont présentes, par effet de rareté, elles viennent mettre l’accent sur un son, urbain, véritablement caractéristique de l’action en cours. Ces onomatopées viennent colorer le décor où se promène le personnage principal (comme une voie de chemin de fer) ou bien l’action principale qu’il effectue (la marche avec des nouvelles sandales qui grincent (ill.32), ou les souvenirs du vacarme que provoquait son groupe de musique en concert).

ill. 32 - 33 -


ill. 33 - Le silence

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En addition avec le silence des décors, dans L’homme qui marche le personnage principal ne parle jamais lorsqu’il est seul. De ce fait ses émotions passent beaucoup plus par le dessin, ce qui rend cette bande-dessinée totalement contemplative et le personnage principal totalement passif. A contrario dans Le Promeneur le personnage même seul n’arrête pas de parler, il se construit de longs monologues tout le long de ses pérégrinations solitaires. Ces paroles sont en fait pour nous, lecteurs. L’auteur par le biais du personnage principal nous parle, sans toutefois briser le 4ème mur (le fait de s’adresser directement aux lecteurs, montrant le fait que le personnage sait qu’il est dans une œuvre de fiction), mais de ce biais il y a une certaine proximité qui s’installe entre le personnage et nous. Ces monologues permettent de mieux saisir les émotions du personnage principal. Il semblerait qu’au fil des années Jirō TANIGUCHI soit passé d’un style totalement contemplatif avec L’homme qui marche à un style beaucoup plus descriptif de l’action en cours avec Le Promeneur mais tout en gardant cet aspect poétique de la mise en scène. Les personnages principaux dans ces deux ouvrages ne sont d’ailleurs jamais nommés. Pour L’homme qui marche on ne connait rien de sa vie, ni de son âge, à peine qu’il est marié, qu’il n’a pas d’enfant et qu’il travaille en costume (comme la majorité des japonais en entreprise), ses histoires ne donnent pas plus d’information sur sa vie. Pour Le Promeneur on sait qu’il travaille dans la papeterie spécialisée dans la création de produits pour lycéennes que l’on peut retrouver dans tous les combini, les convenient stores (les petits magasins de quartiers que l’on retrouve partout à Tōkyō et qui sont ouvert à toutes heures du jour et de la nuit). Il est cadre dans sa société cependant il juge son travail avec une teinte de pessimisme et de lassitude. Il est également marié mais n’a pas d’enfant malgré son âge. Age qui n’est pas dit explicitement mais l’on peut supposer qu’il a entre 35 et 45 ans car il recroise à un moment un ancien amis d’Université avec lequel il jouait dans un groupe et qui lui dit que « ça fait bien 10 ans » qu’ils ne se sont pas vus. On peut supposer qu’ils ont arrêté de se fréquenter après les études et que chacun a poursuivi dans sa voie et a fait sa vie de son côté. On constate donc que les profils des deux personnages sont très similaires. Tous ces maigres éléments qui caractérisent les deux personnages principaux les font ressembler à des millions de salariés hommes japonais. Ces salariés sont constamment pressurés par un environnement de travail incroyablement stressant et une répétition des tâches jours après jour, surtout dans les grandes villes du Japon comme Tōkyō. Ces hommes ont une vie familiale souvent décousue, et s’ils sont mariés, ils n’ont pas forcément d’enfants, car élever des enfants coûte cher et est compliqué au Japon. De plus l’auteur dit dans Le Promeneur que « le modèle du promeneur, c’est moi-même. »1. Il s’est donc servi de son propre vécu, de ses propres expériences pour créer ce personnage, si caractéristique du japonais adulte moyen. Le lectorat japonais peut donc se retrouver dans les promenades qu’effectue le personnage principal, ces bouts de rien d’où se racontent des petites histoires.

1

Le Promeneur (page 84)

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NOSTALGIE D’UNE ÉPOQUE RÉVOLUE

Dans Le Promeneur un autre thème est mis en avant par l’auteur : le retour en enfance et la nostalgie du passé. En effet combien de fois dans les huit promenades que contient ce roman graphique, au détour d’une rue, le personnage principal va s’arrêter à une échoppe pour retrouver les livres qu’il lisait dans son enfance, notamment dans la troisième promenade intitulée : « le bouquiniste »1. Ces vieux livres vont faire remonter des souvenirs d’une enfance simple et heureuse pour le personnage. Également, ses souvenirs peuvent être juste une impression et rien de plus, comme quand il voit une image sur un vieux livre et qu’il dit « je me souviens combien cette image me rendait triste, mais j’ai oublié l’histoire »2. Il retrouve aussi des connaissances qui le feront retourner en arrière dans le temps, à une époque de flânerie que sont les années universitaires au Japon. Mais ces retours dans le passé vont poser aussi des questionnements, un jugement sur ses actions passés qui l’ont conduit où il est en à ce point de l’histoire. Ainsi il s’en voudra d’avoir empêché un de ses amis de signer dans une grande agence juste par simple égoïsme3. Où après avoir retrouvé un autre ami qui vit une vie qu’il qualifie de marginale, il se rend très vite compte que sa vie n’a rien à envier à la sienne où il doit se « lever tôt demain »4. Son questionnement sur son parcours de vie est classique de n’importe quel adulte : vers où l’on va ? Est-ce qu’on a pris le bon choix de carrière ? Les bons choix de vie ? Ces flashs du passé se produisent également avec l’architecture des lieux, l’atmosphère des lieux où ses promenades le portent. Il s’étonne à aimer se balader dans des quartiers où il avait visité une maison à l’époque où il recherchait avec sa femme où s’installer. La remarque du personnage en disant qu’avec un « petit effort financier » il aurait pu s’offrir cette maison5 montre bien la difficulté pour la plupart des japonais à devenir propriétaires à Tōkyō, où le prix du mètre carré frise les sommets. Le personnage principal se demande à quoi aurait ressemblé sa vie s’il avait habité ici. L’importance de la localisation et du quartier où l’on vit a une importance capitale dans la vie que l’on construit jour après jour. Il y a aussi la nostalgie des vieux quartiers, des vieilles shotengai couvertes par des arcades grouillantes de vie. En effet dans la septième Promenade, le personnage se perd dans une de ces rues commerçantes bordant les gares. Il y remarque toutes les appropriations6 et autre particularités urbaines qui se retrouvent sans cesse dans ce genre de rue japonaise. Citons pêle-mêle l’enchevêtrement de câbles électriques7 ou l’étrange arrangement spatial des boutiques de la rue qui font côtoyer un poissonnier avec une vieille friperie8. Cependant il y constate aussi l’avancée inexorable de la modernité, qui vient engloutir ce quartier où les petites maisons semblent se coller les unes aux autres pour « lutter désespérément »9 selon ces mots (ill.34). De plus dans la deuxième Promenade il remarque le mélange qui s’opère dans la société japonaise entre tradition et modernité, en regardant un paysage mêlant tours d’immeubles ultra-modernes et à leurs pieds, s’étalant encore tel l’herbe autour 1 2 3 4 5 6 7 8 9

Le Promeneur, page 29 Le Promeneur, page 30 Le Promeneur, troisième Promenade Le Promeneur, quatrième Promenade Le Promeneur, première Promenade petit graffitis provocant le mauvais sort par exemple, Le Promeneur, page 68 Le Promeneur, page 69 Le Promeneur, page 68 Le Promeneur, page 73 - 36 -


d’un arbre, des maisons traditionnelles, aux toits en tuiles noires et murs en enduit. Il se sent aussi empli d’émotion quand il constate dans la deuxième promenade que la shotengai « tokaido » existe encore, et qu’à une époque révolue (qu’il n’a pas connue mais qui correspond au Japon romanesque de l’ère Edo) des japonais vivant avec les anciennes traditions déambulaient au travers de cette rue. Le Promeneur est rempli du sentiment de mono no aware, 物の哀れ, ce sentiment pour l’éphémère qui a une place importante dans la philosophie japonaise traditionnelle. Il peut se retrouver également dans toutes les strates de la ville japonaise, dans les hachiue par exemple ou encore dans la lutte qui semble perpétuelle entre la tradition et la modernité au Japon. L’auteur ajoute même une autre expression tirée de la philosophie japonaise qui peut caractériser son œuvre : natsukashisa, « le souvenir des choses perdues et de l’attachement que l’on avait pour ses objets, mais sans ressentir de regret ou de tristesse »1. Finalement, les histoires présentées dans L’homme qui marche et dans Le Promeneur sont des petites gouttes de vie d’un japonais dans la ville de Tōkyō. Aussi parmi tous les décors dépeints dans ces œuvres la rue y tient une place capitale qui illustre la manière dont les japonais vivent cette espace multiforme au quotidien. C’est pour tous ces aspects que j’ai choisi de parler de l’œuvre de Jirō TANIGUCHI. Son approche réaliste des rues de Tōkyō et ses peintures touchantes de la vie quotidienne au Japon me rappellent les expériences que j’ai pu avoir en parcourant ces rues lors de mon séjour au Japon.

ill. 34 - Vestiges du passé

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L’homme qui dessine, Entretiens, page 179 - 37 -


ill. 35 - Dessin de couverture de L'homme qui marche, ĂŠdition de 1995

ill. 36 - couverture de Le Promeneur

ill. 37 - Couverture du Gourmet solitaire - 38 -


I I . 2 - LA PLACE DE LA RUE DANS L’HOMME QUI MARCHE ET LE PROMENEUR

LES RUES COMME… Les types de rues présentés dans ces deux œuvres sont des rues typiquement japonaises. En effet on y retrouve principalement les roji1 et les shotengai2, les rues traditionnelles et populaire d’Edo, l’ancienne Tōkyō. Les personnages principaux iront se perdre dans ces petites roji toutes remplies de plantes en pots, les hachiue, jusqu’à aller dans les rues des quartiers modernes et leurs rues aux trottoirs réduits à peau de chagrin pour laisser toute sa place à l’automobile, jusqu’aux petites roji,. Ainsi Le Promeneur dépeint un portrait très fidèle de la mégalopole japonaise et de son apparence plurielle. Bien qu’il y ait un personnage principal à toutes ces balades, le véritable élément au centre d’au moins la moitié des promenades de L’homme qui marche et de Le Promeneur c’est bien la rue. C’est le support de toute l’action, tout ce qu’entreprennent les personnages est sujet à un objet ou à un bâtiment qu’il a remarqué dans la rue. La rue est le véritable support, le véritable vecteur de l’histoire. Comme le dit Jirō TANIGUCHI : « dans L’homme qui marche […] les décors sont vraiment des éléments essentiels, qui donnent la tonalité des séquences »3. Cela se voit directement sur les couvertures des différentes œuvres de Jirō TANIGUCHI. En effet sur celle de L’homme qui marche4, de Le Promeneur ou encore du Gourmet solitaire (ill.35, 36, 37), le personnage est représenté dans une rue, l’angle de vue des dessins semblant montrer que les personnages sont perdus dans la rue, voire ne font qu’un avec elle. Les traits de l’auteur retranscrivent bien de manière réaliste l’aspect labyrinthique et surchargé des rues de Tōkyō. Cependant à cause du noir et blanc, caractéristique de l’art du manga, l’auteur ne peut pas représenter le patchwork de couleurs et de matériaux que sont les rues de cette ville. Mais en revanche de cette manière les pages gagnent en lisibilité et la justesse des dessins suffit à rendre compte de l’atmosphère de ces rues. Ce sont des pages muettes que l’on feuillette lorsqu’on lit L’homme qui marche. Car bien encore plus que dans Le Promeneur, dans L’homme qui marche, l’atmosphère et les émotions qui se dégagent du récit sont dues aux environnements que le personnage traverse. L’auteur les met en avant, de nombreuses cases ne représentent pas le personnage mais bien les rues où le personnage déambule et où l’action s’y produit. 1 2 3 4

deuxième Promenade pour Le Promeneur et dans la ruelle pour L’homme qui marche deuxième Promenade, septième Promenade, etc. dans Le Promeneur Jirō Taniguchi L’homme qui dessine, Entretiens, page 154 Seulement sur l’édition française de 1995 - 39 -


ill. 38 - Une vue fugace mais un appel irrĂŠsistible

ill. 39 - Aller Ă l'aventure - 40 -


… UN APPEL IRRÉSISTIBLE

Dans ces récits les promenades ne sont jamais décidées à l’avance par les personnages principaux. En effet il semblerait que c’est la force des choses, un appel irrépressible à la découverte qui pousse les personnages à avancer un pied devant l’autre dans ces flâneries sans réel but. Ce sentiment est amplifié dans L’homme qui marche où ses histoires démarre, à chaque fois, directement en balade dans la rue. Il n’y a pas plus de détails sur pourquoi le personnage marche dans cette rue. Et dans ces histoires il n’y pas besoin de réelle justification. Les buts de ces promenades sont trouvés en cours de route, par la rencontre avec diverses boutiques, divers restaurants. Ces rencontres feront remonter les émotions, l’attachement qu’a le personnage à ces choses de son passé, de son enfance. Moi-même lorsque j’étais à Tōkyō, je me suis surpris à m’égarer de nombreuses fois dans ces rues. On peut se risquer un parallèle avec les sirènes de l’Odyssée d’Ulysse : les rues peuvent avoir le même effet que le chant de ces sirènes. Elles peuvent nous pousser à toujours aller voir ce qui se trouve au fond d’une rue, après un dédale d’immeubles et de maisons, comme appelé par un chant inaudible mais envahissant. Par exemple dans l’histoire « Il pleut » de L’homme qui marche1, le personnage est assis tranquillement dans un bus, quand la simple vue fugace d’un temple en haut d’une butte au bout d’une rue le pousse à descendre de ce bus et à aller s’aventurer à escaler cette même butte (ill.38). Il n’a pas de but précis à cette action, juste la curiosité et cet appel irrépressible qui se déclenchent à la vue de cette rue. De même toujours dans L’homme qui marche c’est poussé par une envie irrésistible d’exploration que « dans la ruelle »2 le personnage se fraiera un chemin dans l’interstice qui sert de séparation obligatoire entre deux bâtiments au Japon en cas de séisme3 (ill.39). A la lecture des récits des deux personnages on peut ressentir nous aussi lecteur cette envie irrépressible de nous perdre dans ces rues tokyoïtes.

1 2 3

page 39 page 79 sachant que cette espace intercalaire n’a pas du tout fonction de circulation - 41 -


ill. 40 - Un jeu du chat et de la souris

ill. 41 - Un puit, source de vie - 42 -


… UN LIEU DE VIE L’homme qui marche et Le Promeneur nous montre des rues vivantes, même lorsqu’elles sont privées de badauds. En effet le nombre d’objets que les personnages utilisent ou juste aperçoivent témoignent de tous les usages possibles dans les rues de Tōkyō. Ces usages construisant l’attrait de ces espaces urbains, leurs donnant un sens. Par exemple on voit Le Promeneur utiliser un puits dans la deuxième promenade1 (ill.41), dans L’homme qui marche, le marcheur peut voir un groupe d’écolières pratiquer la flûte tout en marchant2 (ill.42) ou encore voir des joggeurs pratiquer leur hobby3. Bien évidemment les deux personnages principaux vont aussi consommer, dans les petites échoppes qui pullulent dans les ruelles de Tōkyō, et aussi dans les distributeurs automatiques qui sont disposés absolument partout dans cette ville et qui permettent de se rafraîchir à toute heure du jour ou de la nuit (ou de se réchauffer en hiver car ces distributeurs vendent des boissons chaudes !) Jirō TANIGUCHI retranscrit à merveille l’appropriation de ces rues par les habitants. On peut donc voir les étals des magasins trop petits qui débordent de marchandises sur la rue, les fanions de restaurants indiquant que tel ou tel restaurant est ouvert, les systèmes de climatisation des bâtiments qui débordent sur l’extérieur, ou encore les fils électriques qui sont si présents dans les rues populaires de Tōkyō. N’oublions pas aussi toutes les rencontres qui se produisent dans les rues, qu’illustrent si bien ces deux ouvrages. Ces rencontres peuvent être non prévues, fortuites, mais elles nous touchent, nous apportent un petit quelque chose. Par exemple dans L’homme qui marche le personnage principal s’amusera à suivre et dépasser un inconnu4. L’inconnu fera de même, puis un jeu de chat et de la souris s’engagera, jusqu’à un passage à niveau, que l’inconnu traverse juste avant que le train ne passe. Le personnage se croit perdant du petit jeu intuitif qui s’était installé entre lui et cet inconnu. Mais non, l’inconnu l’attend juste après le passage et c’est ensemble qu’ils vont monter une colline qui les mènera à un lac pour y admirer la vue (ill.40). De même la rencontre sous un sakura5 en fleur d’une femme qui lui dit y venir car elle a raté sa floraison lorsqu’elle a déménagé6. Cet arbre rappelle à la jeune femme son enfance, douce et paisible sous cet imposant arbre. Cela illustre bien le fait que les rues sont les « lieux de frottements »7 entre les habitants d’une ville. Tous ces détails non exhaustifs nous peignent un portrait touchant, humble et humain des rues populaires de Tōkyō, rues qui se caractérisent avant tout par le fait qu’elles débordent de vie.

ill. 42 - De la musique dans la rue 1 2 3 4 5 6 7

page 22 page 80 page 105 « Un long chemin » page 63 cerisier japonais Sous le cerisier page 95 selon le terme de Marie-Christine Jaillet-Roman, directrice de recherches au CNRS - 43 -


ill. 43 - DĂŠambuler, tout simplement

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I I . 3 - L ’ É L O G E

D E

L A

D É A M B U L A T I O N

U R B A I N E

BURABURA SURU

L’homme qui marche et Le Promeneur sont des œuvres qui montrent tout leur amour pour la déambulation urbaine à travers la ville, et évidemment la déambulation dans ses rues. Les personnages principaux effectuent dans leurs promenades ce que les japonais nomment burabura suru ぶらぶらする, c’est à dire le fait de marcher sans but, de déambuler. Ces histoires très contemplatives nous invitent à lâcher prise, à nous vider la tête par la promenade, nous laisser aller au gré du chemin (ill.43) comme dit dans Le Promeneur « l’idéal c’est de se perdre avec nonchalance »1. Ce que font beaucoup de salariés japonais en rentrant du travail, ils marchent lentement2, font des détours, visitent leurs quartiers, passent par des petits magasins. Tout cela avant de finalement atteindre leurs logements. En effet qui n’a pas déjà ressenti un certain plaisir à marcher sans but, à errer dans un quartier à la découverte de tous ses trésors cachés. Tōkyō et ses rues nous invitent beaucoup à faire de la déambulation urbaine. Il y a beaucoup de trésors insoupçonnés dans cette ville, entre les bâtiments, dans les replis des façades, dans les petits bouts de verdure qui résistent à l’urbanisation, etc. L’appropriation des habitants aussi crée des trésors urbains : œuvres d’arts posées sur le devant de la maison, hachiue, étals des magasins qui débordent sur la rue, petits sanctuaires shintoïstes ou bouddhistes perdus dans la ville. Combien de fois ai-je eu le bonheur de découvrir une magnifique petite maison traditionnelle résistant tant bien que mal à la modernisation d’un quartier ou encore un simple mais sublime arbre dans le détour d’une rue ? Ce sont ces petites découvertes qui sont des trésors à mes yeux. Or ce n’est pas en empruntant le train, la voiture ou le bus que l’on découvre ces trésors urbains. Il faut marcher comme le souligne l’auteur Jirō TANIGUCHI « parmi les actions quotidiennes de l’homme, la marche est la plus naturelle, libre de son allure, de sa foulée, de là où l’on veut aller »3. Les moyens véhiculés nous limitent à suivre une route établie où il est impossible de bifurquer, de se laisser aller à l’aventure. Comme le montre si bien l’auteur dans L’homme qui marche, où le personnage doit s’extraire du bus pour être libre de ses mouvements et aller où il veut4. Car ce que soutiennent ces œuvres, comme dit plus haut, c’est qu’il faut se promener sans but pour découvrir des richesses. 1 deuxième Promenade, page 18 2 un ami à moi de passage au Japon s’était d’ailleurs fortement étonné de la lenteur des japonais, surtout dans une ville comme Tōkyō 3 interview dans Le Promeneur page 84 4 « Il pleut », page 40 - 45 -


ill. 44 - Ralentir et admirer la floraison des cerisiers, eux aussi une métaphore d'éphémère, du mono no aware

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RALENTIR Il y aussi un peu de slow life dans cette œuvre. La slow life ou suro raifu スローライフ, en japonais est une idée globale selon laquelle il faudrait « ralentir » nos modes de vie pour arriver à une attitude plus saine et plus écologique pour nous et aussi pour la planète. Ce changement de mode de vie s’est développé après le mouvement dit slow food, qui veut sensibiliser les gens à une nourriture plus écologique et alternative, pour s’opposer à la restauration rapide. Jirō TANIGUCHI défend ce point de vue, « qu’il n’est pas nécessaire de vouloir toujours aller aussi vite »1, que notre monde moderne va toujours de plus en plus vite, en oubliant une bonne partie des sentiments humains. En effet on retrouve cette idée de ralentir et de prendre le temps de vivre les choses, même les plus banales dans Le Promeneur. Rien que dans la dernière promenade où il propose à sa femme de marcher au lieu de prendre le bus2. De même il est constamment en train d’apprécier la nourriture des petites échoppes à ramen34 fuyant de ce fait les grandes chaînes de restauration. Et étrangement on retrouve aussi ce sentiment dans les rues de Tōkyō, là où les personnes âgées s’occupent de leurs hachiue, pots de fleurs avec patience et minutie. Aussi là où les japonais prennent le temps d’admirer la floraison des cerisiers au printemps. Il y a un nombre important de restaurants et magasins surfant sur cette vague de la slow life à Tōkyō. Ce mode de vie tend à se répandre assez facilement à Tōkyō. En effet une population exsangue du travail ne peut que se retrouver dans la recherche d’une vie plus simple et moins stressante. Faire une simple promenade c’est donc aussi un peu rentrer dans cet état d’esprit. Ces petits riens peuvent venir enrichir notre quotidien, c’est sans doute cela que met en avant de manière très poétique L’homme qui marche et Le Promeneur. Et être un promeneur à Tōkyō est une expérience unique et particulièrement enrichissante car comme le dit Jirō TANIGUCHI : « Une promenade peut donner les mêmes plaisirs qu’un petit voyage »5 et il ajoute que lorsqu’il marche « ce sont des instants de bonheur »6. La déambulation est donc au cœur de l’œuvre de Jirō TANIGUCHI, et c’est n’est pas pour rien qu’une exposition nommée : «l’éloge du détour » a été produite en 20127, pour évoquer l’œuvre de cet artiste difficilement classable dans le paysage de la bande-dessinée japonaise.

Jirō TANIGUCHI nous montre donc dans ces œuvres l’importance des petites choses qui peuvent par leurs actions transformer une journée ordinaire en une journée spéciale. Il exprime l’importance de prendre le temps, de ralentir et de contempler le monde, et la nature qui nous entoure avec ce que Jean-Philippe Toussaint8 appelle une « douce curiosité »9. Les rues de Tōkyō se prêtent très bien à cet exercice, l’harmonie précaire qui s’opèrent entre les différents éléments de la rue, entre le végétal et le minéral, entre l’immobile et le mobile nous pousse à cet état de contemplation du monde qui est si caractéristique de la philosophie traditionnelle japonaise. 1 L’homme qui dessine, Entretiens, page 174 2 page 83 3 les nouilles japonaises 4 l’auteur a d’ailleurs fait un manga uniquement dédié à l’art culinaire japonais : Le Gourmet solitaire, montrant bien l’importance qu’à la restauration de rue dans la vie quotidienne tokyoïte 5 Le Promeneur, page 84 6 L’homme qui dessine, Entretiens, page 165 7 par l’Abbaye de Fontevraud, sous la direction artistique de Xavier Kawa-Topor 8 l’interviewer de Jirō TANIGUCHI 9 Le Promeneur, page 8 - 47 -


ill. 45 - L'appropriation mise en valeur dans Le Promeneur

ill. 46 - Le héros populaire japonais Ultraman en nain de jardin

ill. 48 - Les hachiue sont les éléments d'appropriation les plus nombreux à Tōkyō ill. 47 - Un petit étang pleins de carpes devant un restaurant à Yokohama - 48 -


III-COMMENT SE VIVENT LES RUES DE TŌKYŌ I I I . 1

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P A R

L E S

U S A G E S

E T

L E S

F L U X

L’APPROPRIATION : LA FORCE DES RUES DE TŌKYŌ

Comme on a pu le voir dans les œuvres de L’homme qui marche et de Le Promeneur dans la partie 2, l’appropriation des rues est une réalité que les auteurs de romans graphiques japonais aiment à dessiner, tant elle est caractéristique de la culture nippone (ill.45). Cette appropriation passe beaucoup par les hachiue, (ill.48) qui vont constituer les bandes végétales que l’on retrouve principalement dans les roji tokyoïtes. Ces jardinets urbains sont appelé en japonais les mizeniwa, les jardins de l’avant. Ces jardins se retrouvent également assez souvent devant des restaurants. Dans ce cas précis ces jardins se transforment en véritable micro-paysages : évocation du Mont Fuji ou rappel de la nature en ville avec un minuscule étang grouillant de carpes (ill.47). L’appropriation de paysage permet ainsi à l’établissement de se donner un cachet plus authentique et traditionnel. Pas de doute nous somme bien dans le pays qui a inventé l’art du bonzaï, à chaque fois ces interventions nous rappelle le lien très fort qu’entretiennent les japonais avec la nature et l’importance d’être en harmonie avec elle. Les japonais aiment s’approprier l’espace de la rue de bien d’autres manières. Ainsi l’aspect purement décoratif peut aussi passer par simplement mettre des petites statuettes de divinité ou même de personnages populaires (ill.46), des petits origamis etc. La liste des objets décoratifs est sans fin. Outre cet aspect décoratif il y a aussi l’aspect pratique de cette appropriation. Dans les roji semi-privés, ou dans les quartiers de banlieue avec peu de passage, l’on peut garer son vélo, faire sécher son linge ou son parapluie, entreposer des affaires qui ne rentrent pas dans la maison ou dans son magasin. Pourquoi autant d’appropriation des rues dans cette ville ? Tout d’abord il y a le manque de place dans les logements qui force les japonais à entreposer leurs affaires à même la rue. Il y aussi le fait que les pouvoirs publics n’ont pas beaucoup de poids comparés au privé qui, traditionnellement depuis l’Edo, s’occupe en totalité de la gestion des logements, ce qui permet une plus grande flexibilité de l’usage de la rue. La culture japonaise a aussi une grande influence dans la possibilité de s’approprier la rue. Comme le dit Akihiro SUGIYAMA au sujet des cloisons sans clef des maisons japonaises « C’est par courtoisie d’esprit que les japonais n’enfreignent pas ces limites »1. On peut transposer cette attitude aussi dans le contexte de la rue, où par courtoisie, par respect vis-à-vis de l’espace d’autrui, on n’empiète pas et on ne dégrade pas les possessions d’autrui.

1

Du Geste à la Cité, page 78 - 49 -


ill. 49 - Maison Moriyama, une maison Ă l'allure d'un village dans la ville

ill. 50 - Maison Moriyama, la rue et les espaces extĂŠrieurs de la maison ne font plus qu'un

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HABITER LA RUE

Un projet de maison contemporaine à Tōkyō exprime à merveille cette volonté, ce besoin qu’on les japonais de vouloir habiter la rue : la maison Moriyama de Ryūe NISHIZAWA un des fondateurs de l’agence SANAA. Cette maison expérimentale située dans la banlieue résidentielle tokyoïte est composée de dix blocs blancs tous séparés les uns des autres. Cinq blocs sont pour le propriétaire de la maison, situés en fond de parcelle, en retrait de la rue, les cinq autres étant destinés à la location. Le concept de cette maison est de faire qu’elle soit ouverte totalement sur l’extérieure, ouverte sur la ville, sur la rue. Grâce à la disposition de ses blocs elle est en interconnexion permanente avec la rue. C’est une position assez unique dans le paysage des maisons contemporaines japonaises. En effet les maisons modernes font plus souvent le choix de se décontextualiser de l’environnement direct où elles sont situées, et ont un rapport avec l’extérieur uniquement par le biais d’une ouverture au ciel, d’un jardin aménagé en fond de parcelle ou d’une ribambelle de filtres en tous genre, mettant de la distance entre l’espace privé et l’espace public. La maison Moriyama renoue en fait avec l’organisation spatiale des maisons de marchands de l’ancienne Edo, les machiya. En effet dans ces maisons traditionnelles, une partie de la maison était publique, directement connectée à la rue, la terre battue de la rue rentrant même dans la maison (on appelle cet espace le doma). Une autre partie était privée et surélevée par rapport au niveau de la rue. Ce projet cristallise bien le fait que les japonais « se disent que la rue est à eux »1. La rue peut être perçue comme un prolongement de leur chez-soi. Ils n’habitent pas uniquement l’espace de leurs parcelles mais toute la ville.

ill. 51 - Plan Rez-de-chaussée 1

Interview de Manuel TARDITS - 51 -


CONSOMMER LA RUE

ill. 53 - Le plaisir simple de la nourriture

Autre appropriation des rues de Tōkyō : la street food, ou cuisine de rue, en véritable explosion dans Tōkyō. Cela peut s’expliquer par le fait que la culture japonaise n’est pas une culture des repas qui s’éternisent comme on peut le voir en France. C’est une culture de la consommation rapide et cela se voit aussi avec leur nourriture qui est vite préparée et vite consommée, disposée dans de nombreuses petites portions faciles à manger. En addition La street food s’adapte bien à la tendance de nos sociétés modernes à l’immédiateté. On retrouve ainsi un peu partout dans les rues de Tōkyō des petites échoppes, des petites camionnettes mobiles (ill.52) qui vendent toutes sortes de petites nourritures telles que les takoyaki, les onigiri, les bento, les taiyaki ou encore des crêpes1. Les gens font la queue dans la rue pour passer et recevoir leur commande et ensuite ils la mangent directement à côté des échoppes, assis sur ce qu’ils trouvent dans la rue (ill.53). C’est une véritable appropriation spontanée, temporaire (les clients et les camionnettes ne reste pas toute la journée) mais qui occupe l’espace de la rue de manière continue, d’autres camionnettes venant remplacer celle partie, les clients se succédant tout le long de la journée.

ill. 52 - Appropriation loufoque de la rue à Akihabara, voiture de tuning vendant des patates douces 1

très fameuses à Takeshita-dori, voir partie 3.2 - 52 -


MICRO SERVICES D’autres objets envahissent les rues de Tōkyō, les objets liés aux services en tous genres. On peut retrouver dans les rues des distributeurs de boissons qui sont absolument présents partout même dans les endroits reculés de la banlieue1(ill.54 et 55). Ces distributeurs nous proposent des boissons chaudes ou froides suivant les saisons, un vrai réconfort quand on sait comment peuvent être chaudes les journées d’été et glaciales celles d’hiver à Tōkyō. On trouve aussi un peu partout dans les rues des casiers, notamment autour des gares mais pas seulement. Ces casiers sont très utiles quand l’on doit se changer ou poser des affaires en partant ou rentrant du travail. Etant donné que la majorité des japonais travaillant à Tōkyō habitent à environ une heure de chez eux, rentrer poser des affaires ou se changer sont des actions extrêmement chronophages et donc irréalisable. Ces casiers directement placés dans les rues sont donc là pour soulager leurs bras et leurs emplois du temps. On peut retrouver aussi des casiers à parapluies dans les rues. Les parapluies étant vraiment la chose indispensable en cas de pluies de mousson à Tōkyō ce n’est pas anormal. En cas d’annonce de mauvais temps à la télévision tous les japonais sortent armés d’un parapluie. Or il n’est pas rare qu’ils l’oublient, le perdent ou le confondent avec un autre. Ainsi combien de parapluie se sont retrouvés sans maître, à pendre tristement un peu partout dans les rues de Tokyo ? Voilà pourquoi le casier à parapluie se révèle être très utile dans cette ville, il permet de retrouver à coup sûr son parapluie lorsqu’on le pose à l’entrée d’un bâtiment et donc de ne pas subir l’averse quand on sort. Un cas curieux est celui des poubelles publiques. En effet on remarque assez vite l’absence de ces poubelles publiques dans les rues de Tōkyō. Et c’est une chose assez frustrante quand on sait la quantité délirante d’emballages et sacs en tous genres qu’on nous donne dans les magasins japonais. Il semblerait que cette absence soit due à des tentatives d’attentats qui ont marqué le Japon il y a quelques années et qui ont forcé les autorités à supprimer la majorité de ces poubelles. Cependant dans ce cas-là pourquoi avoir laissé les casiers dans les rues ? Casiers qui eux aussi peuvent servir à entreposer des bombes. Trouver une poubelle dans les rues de Tōkyō se révèle donc être une mission difficile. Tous ces micros services sont d’utilité publique et démontrent l’amour qu’on les japonais pour la praticité. Tous ces éléments, qui eux aussi s’octroient une place dans la rue, aident à rendre la vie quotidienne plus simple. Vie quotidienne trop souvent synonyme de stress à Tōkyō.

ill. 54 - On trouve des distributeurs (et des casiers partout) 1

ill. 55 - Vraiment partout

Annexe sur la bande-dessinée que j’avais fait sur ces curiosités urbaines pendant mon année d’échange - 53 -


ill. 56 - Les abris étaient mélés à un parking à scooter

ill. 57 - Avoir un "chez-soi"

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VIVRE DANS LA RUE

Encore un autre type d’appropriation des rues, mais celui-ci par défaut et par contrainte, celle des sans-domiciles fixes japonais. Les sans-abris à Tōkyō sont souvent des hommes, âgés, ne trouvant plus de travail du fait de leur âge et n’ayant pas assez d’argent avec leurs retraites pour vivre décemment. Leur nombre à augmenté depuis 1990 à cause des crises économiques qui ont durement frappé le Japon. Ainsi les chiffres officiels estimaient leur nombre en 1998 à Tōkyō à 3700 mais où des organismes indépendants donnait un chiffre de plus de 5000 et augmentant rapidement1. Malgré cela ils sont très peu visibles dans les rues de Tōkyō. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cela, premièrement il y a une pression culturelle qui pèse sur eux : l’honneur, sentiment venant directement des anciens codes samouraï de l’ancienne Edo et qui est encore très présent dans la mentalité japonaise. Ne pas perdre la face est capital au Japon et se retrouver à la rue est le signe ultime de la dégradation aggravée de la situation d’un individu. C’est pourquoi de nombreux sans-abris se cachent des autres et surtout de leurs familles. Il arrive que certaines familles ne soient même pas au courant de la situation dramatique de l’un des leurs. Un autre facteur de leur absence des rues est la pression des autorités locales qui les chasseraient des centres urbains sous prétexte de « programmes d’embellissement urbain ». Affirmant même que ces personnes aurait fait le choix d’être sans-abris2. La rue devient donc un endroit difficilement appropriable pour eux. Ils y en a beaucoup qui, le soir venu, préfèrent se réfugier dans les stations de métro fermant, se réunissant dans les couloirs souterrains par dizaines. Le matin venu, à l’ouverture des stations, les sans-abris auront déjà disparus pour permettre respectueusement à la station de fonctionner. Ces espaces sont de véritables refuges pour échapper au froid mordant en hiver et à la chaleur moite en été, même si les compagnies privées possédant ces gares voient cette appropriation d’un très mauvais œil et tendent elles aussi à les chasser. Cependant j’ai déjà vu la présence, dans une petite rue collée à un parc au nord de Shibuya, d’une dizaine d’abris de fortune construits de toutes pièces par ces exclus de la société. On peut y retrouver le même soin à sa devanture que dans les roji. Ces actes d’appropriations sont d’autant plus touchants dans ce contexte d’extrême précarité. En effet ces actes démontrent bien l’importance d’affirmer à la face du monde envers et contre tout que l’on vit ici et pas ailleurs. Démontrer l’importance de rester attaché au monde et de n’être pas réduit à l’état d’une ombre par cet acte anodin qu’est la pose d’un hachiue ou des petits objets personnels en face de chez soi.

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http://www.share-international.org/ARCHIVES/homelessness/hl-ticardboard.htm http://www.share-international.org/ARCHIVES/homelessness/hl-ticardboard.htm - 55 -


LE BRASSAGE DES FLUX DANS LES RUES DE TŌKYŌ

TRANSPORTS EN COMMUN ROIS A Tōkyō, les transports en commun sont les moyens de déplacement les plus commodes et les plus efficaces, bien qu’onéreux. Tout cela grâce à un réseau ferroviaire (ill.58) et de bus extrêmement dense et qui fonctionne avec une fréquence et une ponctualité incroyable. C’est par le train que la Tōkyō moderne s’est développée à l’après-guerre. Les japonais sont extrêmement fiers de leur réseau ferroviaire. Ainsi les japonais sont friands de ces transports. A l’opposé la place de la voiture en ville est vraiment mise au second plan. S’ajoutant aussi l’éternel problème du manque de place (ill.59) les parkings pour voitures sont rares et chères à Tōkyō. Ainsi il n’est pas rare de voir des parkings surélevés dans les rues, particularité nippone permettant de gare beaucoup de voitures dans un espace réduit, occupant les dents creuses de la ville. Le stationnement gratuit est aussi inexistant dans cette ville, on ne peut pas se garer partout, posséder une voiture à Tōkyō peut s’apparenter à un luxe et surtout à un vrai enfer.

LE VÉLO EN EXPANSION A Tōkyō le vélo tend à se répandre dans ses rues, copiant le grand voisin chinois qui est historiquement un très grand utilisateur de vélos (il suffit de voir les voies gigantesques dédiés aux vélos dans les grandes métropoles chinoises comme Pékin). Ce type de transport se révèle très pratique dans une ville toujours engorgée et à la géographie relativement plate comme Tōkyō. Moins chère que la voiture, plus flexible que le bus, le vélo a de nombreux avantages. Mais Japon oblige, les réglementations sont assez délirantes dessus : il faut l’immatriculer et surtout ne pas se garer n’importer où comme en France, sinon on prend le risque qu’il finisse dans une fourrière à vélo (comme on peut le voir dans la première promenade de Le Promeneur).

ill. 58 - Un des réseaux féroviaire les plus performants du monde

ill. 59 - Les parkings se mettent là où les japonais peuvent

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DIFFÉRENTS FLUX POUR DIFFÉRENTS TYPES DE RUES Le réseau des routes de Tōkyō est extrêmement hiérarchisé, chaque type de flux se retrouve avoir une place bien précise dans cet échiquier routier. De ce fait on peut trouver à Tōkyō des routes qui bouclent le périphérique de la ville, grosses artères aériennes (ill.60) qui peuvent être de six voies dans chaque sens, en passant par les voiries principales des grands quartiers, toujours encombrées, notamment de taxis. Les rues secondaires sont quant à elles beaucoup moins encombrées, la voiture se fait rare et c’est un calme frappant qui domine quand on sait l’effervescence qu’il y a sur l’avenue principale. Quant aux petites venelles intra îlots, les roji notamment, elles sont inaccessibles aux voitures de par leur maigre largeur, et le piéton y est le roi. Cependant, sorti de ces venelles, dans les voiries secondaires, le piéton doit partager la rue avec la voiture et le vélo, dans un espace très restreint comparé à d’autres grandes métropoles. Les trottoirs sont quasi inexistants dus au manque de place, et l’espace qui leur est dédié est rarement délimité ou seulement par une simple ligne blanche au sol, offrant une protection toute relative (ill.61). L’effet positif paradoxal est que les voitures roulent plus lentement, du fait justement de l’absence de ce trottoir. La place du piéton dans les rues de de Tōkyō est donc à la fois partout et nulle part. Les voitures et les piétons cohabitent dans une harmonie somme toute forcée mais qui exprime bien encore une fois la philosophie japonaise de l’entremêlement des fonctions.

Tōkyō n’est pas une ville aux rues inertes. Il y a une réelle volonté d’occuper cette espace de toutes les manières que ce soit. De même la gestion de la circulation se fait à Tōkyō comme une gestion de flux. Les rues de cette ville sont donc un mélange d’usages et de flux, où une relative flexibilité de ces usages et de ces flux rend ces espaces vivants.

ill. 60 - Le périphérique aérien de Tōkyō

ill. 61 - Les trottoirs grands absents de l'aménagement des rues de Tōkyō

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Nishi-Shinjuku la dalle de béton ultra-moderne Kabukichō le quartier “chaud” de Tōkyō Roji de Yanaka Les venelles tranquilles de Tōkyō

Takeshita-dori Le temple de la consommation Les ruelles résidentielles cossues d’Ura-Harajuku

Omote-sandō les Champs-Élysées de Tōkyō

Shibuya Crossing Le Tōkyō fantasmé des occidentaux

ill. 62 - Localisations de mes différentes déambulations urbaines à Tōkyō

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III.2 - PAR LA DÉAMBULATION URBAINE : EXEMPLES REMARQUABLES TIRÉS DE MES PROPRES EXPÉRIENCES

Tōkyō est une ville qui n’a pas une seule image, à vrai dire elle semble posséder autant de visages qu’elle possède de rues : une infinité. De ce fait Tōkyō est une ville sans centre, elle n’a pas un lieu, un espace qui peut se prétendre le centre de la ville. Il y a bien le palais impérial qui est au centre géographique de la ville. Mais celui-ci est un centre vide non utilisé par les japonais car c’est le domaine privé de l’empereur et de sa famille. C’est aussi le reflet de la mentalité japonaise qui n’a que peu d’affinités avec tous les centrismes en règle générale, à la différence de la pensée européenne1. Au contraire c’est une ville qui possède une multitude de centres. En effet grâce notamment à l’aménagement de nombreuses lignes de chemin de fer, les gares créées pour desservir les quartiers se sont transformées en autant d’ « initiateurs urbains »2. La ligne de train Yamanote (ligne périphérique qui vient ceinturer la ville) en tête. Les gares de cette ligne se sont transformées en autant de lieux vecteurs de développement urbain. Ainsi ces gares et leurs quartiers alentours on pris de l’importance au fil des ans, et sont aujourd’hui de véritables centres, pôles du dynamisme tokyoïte. Citons Shibuya, Shinjuku ou Ginza par exemple, autant de quartiers qui grâce au dynamisme enclenché par la création d’une gare ont développé une sakariba, puis ensuite toute la zone alentour d’elle. Il est donc difficile de résumer les rues de cette ville, de leur donner une forme précise, comme le dit Isabelle BERTHET-BONDET « la ville (de Tōkyō) n’offre jamais d’image urbaine globale ». C’est pourquoi j’ai voulu montrer quelques exemples de rues tirés de mes promenades à Tōkyō. Des exemples qui m’ont marqué, qui tous ensemble, dressent un début de portrait de l’urbanité nippone. En effet, en un an j’ai pu découvrir les grands centres de cette ville, mais également des recoins plus cachés, plus discret, qu’on a tendance à oublier quand on parle de Tōkyō mais qui sont pourtant eux aussi des réalités des rues tokyoïtes.

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Tōkyō, ville flottante – Scènes urbaine, mises en scène, page 121 La Maîtrise de la ville : urbanité française, urbanité nippone, page 309 - 59 -


RUES RÉSIDENTIELLES L’habitat à Tōkyō revêt une forme particulière, toute teintée de l’expression de l’architecture japonaise traditionnelle. Il est donc impossible de passer à côté des quartiers, des rues, qui enserrent ces résidences. J’ai ainsi découvert au cours de mes déambulations tokyoïtes avec beaucoup de surprise et d’intérêt comment s’agençaient ces rues, ruelles et venelle résidentielles qui serpentent dans toutes les zones de Tōkyō. Je veux présenter ici quelques-unes de ces rues résidentielles qui pour moi font l’essence de Tōkyō.

ill. 63 - Murets de séparation et étalage d'un statut social (colonnes grecques)

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LES RUELLES RÉSIDENTIELLES COSSUES DANS LA PARTIE NORD DE L’ARRONDISSEMENT DE SHIBUYA À URA-HARAJUKU A Tōkyō où la place fait défaut, les résidences sont souvent mêlées aux commerces. Les rues purement résidentielles font preuve d’exceptions dans le tissu urbain tokyoïte. On peut cependant en trouver quelques-unes dans les alentours de la zone de Ura-Harajuku, avec son artère principale Omote-sandō. S’il l’on s’éloigne de celle-ci, pour aller dans les hauteurs, on trouve ces petites ruelles sinueuses et torturées, déformées par les pentes des collines alentours. Ici des belles propriétés huppées se répartissent sur des parcelles généreuses (pour Tōkyō), reliquats des anciennes grandes demeures bourgeoises de l’ère d’Edo. Ces maisons sont souvent cloisonnées vis-à-vis de la rue par de petits murs de béton de un mètre à un mètre cinquante de haut, surplombés de végétation. Ces belles demeures, qui comprennent aussi quelques Ambassades, font souvent une démonstration un peu extravagante et aberrante de leurs systèmes de sécurité dans un Japon qui est l’un des pays les plus sûrs du monde. On y trouve donc : caméras à tout va, grille métallique abaissée, panneaux indiquant canidés peu amicaux etc. Sans doute encore une manière pour les japonais d’exprimer, d’extérioriser leur réussite et leur richesse, dans une société où tout est affaire de façade extérieure, d’apparence (ill.63). La zone nord de l’arrondissement de Shibuya est l’une des zones de Tōkyō où le mètre carré est le plus cher. Là-bas les maisons sont généreuses et belles, mais bien sûr Tōkyō ne contient pas que des beaux quartiers aux maisons et terrains de grandes tailles. Non, la majorité des maisons de Tōkyō, beaucoup plus populaires, sont plutôt situées autour des roji.

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ill. 64 - L'intĂŠrieur d'un roji dans le quartier de Yanaka

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LES ROJI DANS LE QUARTIER DE YANAKA: Les roji du quartier de Yanaka expriment parfaitement l’essence populaire de la banlieue tokyoïte (ill.64). Ces capillaires urbains marquent par leur étroitesse, les dédales qu’ils créent et le calme apparent qu’il y règne alors que, dans la shōtengai commerçante toute proche, c’est effervescence et le chaos. On ressent d’ailleurs beaucoup la dualité de ces atmosphères dans les œuvres de Jirō TANIGUCHI analysées en partie 2. Dans ces roji règne la culture du jardin (ill.65), du micro-jardin même. Une culture qui s›étend d’ailleurs à tout Tōkyō, ville jardin par excellence de par son histoire et son développement. L’étroitesse des ruelles ainsi que des logements eux-mêmes font que ces petites ruelles se retrouvent envahies par moult pots de fleurs, les hachiue, et autre décorations florales : c’est l’appropriation qui domine dans ces venelles d’Yanaka. On remarque aussi que les roji ont le double rôle de desserte mais aussi d’espace commun, collectif entre tous les logements de la ruelle, cela est encore plus accentué quand celles-ci forment des impasses. Tout tourne au ralenti dans ces roji, un peu à l’image des nombreuses personnes âgés qui habitent ces quartiers, tout le contraire des jeunes tokyoïtes actifs toujours pressés qui ne prennent pas le temps de prendre le temps. Ici-bas, dans ces petites venelles, telles dans les rues calmes d’un village, ces vieilles personnes, dernier témoins vivant d’une époque où le capitaliste et la consommation n’était pas aussi exacerbés, semblent déconnectées du temps et du tumulte de la jeunesse de la shōtengai voisine si proche. C’est encore une fois à mon sens une expression du yin et du yang : les opposés s’attirent et se complètent, créant cette harmonie si asiatique;

ill. 65 - L'intérieur d'un roji dans le quartier de Yanaka - 63 -


RUES COMMERÇANTES Tōkyō est commerçante par excellence ; la consommation est absolument partout dans cette ville, comme le dit Manuel TARDITS dans Tōkyō, Portraits et Fictions1: « la rue japonaise est commerçante […] ou n’est pas. » De plus le kanji exprimant le marché 市 ichi (lieu d’échange de marchandises par excellence) est le même qu’un de ceux désignant la ville, shi2. La ville peut donc être vue comme un immense marché pour lal langue japonaise. Ce besoin compulsif de vouloir toujours consommer, dépenser se retrouve matérialisé par la présence dans absolument tous les recoins de Tōkyō des distributeurs automatiques, qui à toutes heures du jour et de la nuit nous flattent par la perspective de débourser une centaine de yens dans une boisson chaude ou froide. On peut avoir la même réflexion pour les convenient stores, véritables phares de consommation au milieu des nuits nippones. Tōkyō peut être donc vu comme un immense magasin, où des millions d’objets sont dans l’attente d’un acheteur potentiel. Dans cette quantité innombrable de rues commerçantes, j’ai choisi de parler ici de celles qui m’ont sans doute le plus marqué, les plus célèbres aussi.

SHIBUYA CROSSING, LE TŌKYŌ FANTASMÉ DES OCCIDENTAUX Commençons par les muses de la consommation, le quartier autour de la gare de Shibuya : son carrefour et ses artères commerciales alentour. Shibuya est l’endroit où se retrouveront obligatoirement toutes personnes de passage à Tōkyō, il est donc impossible d’échapper à la spirale vertigineuse de néons, affiches publicitaires immenses et écrans géants qui couvrent tous les immeubles des alentours (ill.66); ces mêmes immeubles qui sont des véritables cavernes d’Ali Baba (caverne au sens propre du terme, car dépourvus de fenêtre, ils forment des véritables grottes) pour toutes personne désireuse de soulager son portefeuille d’un argent durement gagné. Dans ce quartier les façades des immeubles n’ont pas d’autre fonction que de supporter ces affiches et ces écrans. Elles deviennent tributaires de ces affichages. Ici lorsqu’on dessine une façade d’un immeuble, on ne se soucie que très peu du calepinage et des matériaux, car affiches, logos et écrans auront vite fait de les recouvrir. Comme le l’a dit Manuel TARDITS dans son interview « si vous prenez l’idée saugrenue et même bête de faire un très joli bâtiment (à Shibuya), très calepiné etc. Vous êtes à côté de la plaque ». Ainsi je pourrais comparer les façades de certains immeubles comme celle d’un frigo : c’est à dire tout simplement une façade lisse, impersonnelle, inexpressive, comme la porte blanche d’un frigo, où les propriétaires vont venir apposer les signes de leur identité. Pour le frigo ce sera les aimants, les phrases écrites aux feutres, pour ces façades c’est de même avec les affiches publicitaires, les signalétiques des multiples restaurants, cafés, bars, magasins que contient l’immeuble. Enfin tout comme les phrases écrites au feutre sont effaçables et les aimants manipulable à souhait sur le frigo, tous ces éléments publicitaires qui recouvrent la façade sont démontables et manipulable à souhait, en fonction des différents propriétaires et des différentes campagnes publicitaires qui vont ponctuer la vie la façade. L’architecture de cet endroit se doit souvent d’être la plus impersonnelle possible pour s’effacer et laisser s’exprimer la consommation, seule maîtresse des alentours de la gare de Shibuya. Les façades deviennent les « supports des messages publicitaires »3.

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page 234 La maîtrise de la ville, page 499 interview de Manuel TARDITS - 64 -


De plus ici l’espace public n’a pas d’autre fonction que de transférer le flux de consommateurs d’un magasin à un autre, sauf événements populaires comme Halloween ou les matsuri. Il y a bien une petite place public en connexion avec le carrefour de Shibuya, mais cette place n’est au final qu’une dilatation du carrefour lui-même, elle n’a pas d’autre fonction propre que celle de supporter le carrefour et n’a même pas de nom officiel. Ainsi les rues des alentours du carrefour de Shibuya sont toutes soumises à la consommation. Ces rues sont aussi phagocytées par les magasins qui y présentent leurs marchandises au flux de consommateurs

ill. 66 - Shibuya, symbole de la modernité à la japonaise (et de densité des foules)

ill. 67 - Un projet d'urbanisme ambitieux fera changer ce pôle de visage pour 2027 - 65 -


ill. 68 - Tant que les boutiques sont ouvertes Takeshita-dori n'est jamais vide ill. 69 - Cette rue attire toute la jeunesse déjantée de la ville

ill. 70 - Un des inombrables exemples des looks bariolés de cette rue

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TAKESHITA-DŌRI DANS LE QUARTIER D’OMOTESANDŌ, TEMPLE DE LA CONSOMMATION Allons au nord de l’arrondissement de Shibuya (Shibuya-ku) pour aller dans la rue Takeshita dans la zone d’Ura-Harajuku. C’est bien l’une des rares rues de Tōkyō qui a un nom qui lui est propre. C’est une ruelle piétonne étroite qui oscille entre huit mètres et dix mètres de large pour 400 mètres de long. C’est une shōtengai, comme il y en a partant de chaque gare à Tōkyō. Cette rue part perpendiculairement de la gare d’Harajuku, comme si elle était le prolongement direct de sa sortie Est pour attirer tel un siphon les badauds. C’est une Mecque à l’allure informelle d’un souk digne des grandes villes arabes pour les jeunes tokyoïtes et touristes en matière de mode typiquement nippones. Elle est entièrement dédiée à l’achat et l’exhibition de vêtements et cosmétiques dédiés aux jeunes. C’est une rue commerciale par excellence, c’est à dire zéro logements et 100% de magasins, tous enterrés, entassés les uns sur les autres dans un joyeux chaos organisé. Cette ruelle est une fourmilière de monde de l’ouverture des boutiques à leur fermeture (ill.68). Ainsi cette rue existe uniquement pour être la vitrine de la mode japonaise ; une fois les vitrines des magasins fermées le soir, la rue qui est le prolongement de ces mêmes vitrines se ferme à son tour, pour mieux s’ouvrir le lendemain. L’architecture des bâtiments de cette rue est à l’image de la mode qu’ils supportent : ces bâtiments se reconstruisent, se détruisent, changent aussi vite que les différentes tendances vestimentaires qui émergent, meurent et évoluent dans cette shōtengai. De plus l’absence de réglementation esthétique, commune à la quasi-totalité de Tōkyō, fait que chaque bâtiment est unique, aussi unique que tous les styles vestimentaires excentriques qui naissent et meurt à Takeshita-dōri. De plus cette rue est autant pratiquée pour la possibilité de consommer qu’elle offre que pour l’aspect communautaire. En effet c’est logiquement à Takeshida-dori que les jeunes japonais et touristes dans la même mentalité se regroupent et exhibent fièrement les dernières tendances vestimentaires fraîchement achetées dans les magasins enveloppant la rue (ill.69). C’est bel et bien dans cette rue que s’exprime sans retenue la jeunesse japonaise en quête d’identité. C’est pourquoi cette rue est pour moi une sorte de parc d’attraction de la mode japonaise. Premièrement par ses bâtiments, tous dédiés à entretenir le mythe d’amusement, le rêve de la consommation sans limite ; mais également par les gens qui la pratiquent, qui assistent à de véritables parades, comme celles que l’on trouve tous les soirs à Disney-land par exemple, avec des styles vestimentaires tous plus fous les uns que les autres mais néanmoins assumés (ill.70). Ces gens affichant fièrement leurs styles, ainsi « costumés » peuvent être associés aux mascottes des parcs d’attractions : ils attirent l’attention, les gens les prennent en photo, voir même se prennent en photo à côté d’eux, comme s’ils avaient croisé Mickey ou Dingo au détour d’une allée à Disney-land. Ces même gens se mêlent ainsi à cette parade festive et colorée et deviennent eux-aussi une partie du décor merveilleux que Takeshita-dōri nous offre, décor toutefois limité à cette shōtengai, une fois sorti de Takeshita-dōri, cette joyeuse parade se dilue dans le flot plus «ordinaire» de badauds du reste de la zone de Ura-Harajuku et d’Omote-sandō. De ces constats, on peut dire qu’il y a une véritable ambiance communautaire et populaire qui se dégage de la rue Takeshida malgré le flot de touristes et de visiteurs occasionnels, encore bien plus qu’aux alentours du carrefour de Shibuya ou d’Omote-sandō elle-même, grâce sans doute à la taille de la rue, son ambiance de souk. L’existence de Takeshida-dori se détache également énormément d’Omote-sandō, vitrine de luxe du Japon que nous allons survoler ensuite. - 67 -


OMOTE-SANDŌ, LES CHAMPS-ÉLYSÉES DE TŌKYŌ Omote-sandō est une avenue majeure de l’arrondissement de Shibuya, par abus de langage elle donne même son nom à toute la zone qui l’entoure (en plus de donner son nom à la station de métro construite en son sous-sol). Cette avenue a été à l’origine construit à l’ère Taishō -1912 à 1926- pour être la route, sandō, principale et frontale omote conduisant au sanctuaire Meiji situé juste au-dessus du parc Yoyogi. Cela est resté, car comme d’habitude au Japon, s’il y a nom de rue c’est surtout sa fonction Omote-sandō “route principale conduisant au sanctuaire”, qui lui procure son patronyme, rien de plus. Aujourd’hui cette route se dirige toujours vers le sanctuaire, mais bien plus qu’honorer la procession des dieux, kami, c’est les grandes maisons de haute-couture du monde entier qu’elle honore. Pour cela, ces grandes maisons on fait appel au savoir-faire architectural d’architectes, parmi les plus reconnus mondialement, ne citons que Tod’s par Toyo Itō, Louis Vuitton par Aoki Jun, Dior par SANAA et Prada par Herzog et de Meuron. Encore plus que les grandes maisons de couture, c’est quasiment tous les bâtiments contenant des magasins de marques moins reconnues qui mettent un point d’honneur à procurer aux promeneurs et potentiels acheteurs un déluge d’architectures rutilantes; présentons ainsi Omote-sandō Hills de Tadao Andō, ou le complexe commercial de MVRDV -que j’adore à titre personnel-. A Omote-sandō il y a donc un patchwork d’influences architecturales, venant d’Orient et d’Occident, je retiens par exemple le bâtiment de Ralph Lauren et sa micro place publique qu’il développe devant lui. Cette petite hiroba, place, est d’inspiration très européenne, parisienne j’oserai même dire, avec la présence de “potelets” -poteaux métalliques séparant piétons et voitures dans beaucoup de villes de France et d’Europe-. Ces potelets ne sont ici qu’un pastiche de ce qu’ils sont en Europe, posés autour du magasin pour séparer l’espace de sa place et l’espace du trottoir, son rôle n’est qu’esthétique ici. En effet ils sont en nombre insuffisant, trop espacés et surtout déconnectés de la route dont ils doivent empêcher les véhicules de passer. Enfin à mon souvenir je n’ai trouvé ces potelets dans nulle autre part qu’ici à Tōkyō, l’absence de trottoir par manque de place et le civisme des conducteurs font que ces éléments architecturaux sont quasiment inutiles au Japon. Quand séparation entre le piéton et la voiture, un marquage au sol ou une simple barrière en plastique suffise (voir partie 3.1). Encore une fois, à Omote-sandō l’architecture se met au service des marques qu’elle héberge; rares sont les projets d’expression purement architecturale, l’architecture devient un produit de consommation. Mais contrairement aux alentours de la gare de Shibuya où l’architecture s’efface pour laisser s’exprimer une surabondance d’enseignes et publicités, à Omote-sandō, le bâtiment se dévoile dans toute la puissance des formes et des matériaux de sa façade qui donne sur l’avenue. (ill.72) L’architecture met en scène une idée, une appartenance, renvoie l’image de marque de ces maisons prestigieuses à la face de l’avenue. Omote-sandō pourrait se voir comme l’opposé de Takeshida-dōri. En effet, là où Takeshida-dōri est étroite et purement piétonne, Omote-sandō, à la manière des grands boulevards parisiens mélange trottoirs généreux (pour Tōkyō) et deux fois trois voies pour les automobiles, créant une belle largeur pour l’avenue. Là où Takeshida-dōri est un véritable souk, sans réelle volonté de créer une esthétique forte, Omote-sandō, dès son origine, est là pour créer une ligne droite dédiée à honorer les divinités de la nature par ses ornements. Les dieux honorés aujourd’hui ont changé et s’appellent Dior ou Louis Vuitton et ses ornements, ses lanternes traditionnelles (les tōrōs), sont devenues les bâtiments abritant ses marques. Comme le bâtiment Dior de SANAA brillant tel un fantôme dans la nuit (ill.71). Tout est dans l’expression des façades, ainsi « la rue n’offre pour l’essentiel que des voluptés de façade »1 . Enfin là où à Takeshida-dōri, 1

Tōkyō, Portraits et Fictions, page 299)

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les étals des magasins débordent allégrement dans la rue, à Omote-sandō l’appropriation est inexistante, gommée par l’ordre, la bienséance et la volonté de créer une image policée qui règnent sur l›avenue. En effet quel effet cela serait pour ces grandes maisons que de voir des étals informelles et inesthétiques s’installer devant leurs vitrines. Impossible, il doit y avoir une séparation entre la rue, lieux populaire où se mélangent toutes les classes sociales et l’intérieur du magasin, qui ne laisse entrer et consommer que ceux qui en ont les moyens. Au fond, à l’image de Tōkyō avec ses multiples tentatives d’avoir des symboles (sa mairie, son chien Hachikō, sa Tōkyō Tower, sa Skytree) Omote-sandō est une avenue qui se cherche également des symboles et qui s’en trouve une multitude, créée par des grandes marques privées qui veulent chacune avoir sur la façade de l’avenue un bâtiment iconique.

ill. 71 - Deux bâtiments iconiques d'Omote-sando : La boutique Dior par SANAA

ill. 72 - Et le complexe commercial Gyre par MVRDV - 69 -


ill. 73 - Une verticalité brutale dans une ville assez basse

ill. 74 - Le quartier est constitué de plateaux de bétons superposés les uns sur les autres

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RUES DES QUARTIERS D’AFFAIRES LE QUARTIER DE NISHI-SHINJUKU, LA DALLE DE BÉTON ULTRA-MODERNE: La zone de Nishi-Shinjuku a été la première zone à accueillir des gratte-ciels au Japon. Ces gratte-ciels accueillent aujourd’hui les sièges des plus importantes compagnies du Japon, qui sont les principaux piliers de l’économie japonaise (le Japon à le 3ème PIB mondiale, rappelons-le). Ce quartier ressemble en beaucoup de points au quartier de la Défense de Paris. En effet ici l’architecture est très marquée par le style international et le style moderne dans le dessin des façades de tous les buildings. Cependant les gratte-ciels bien que nombreux n’atteignent pas l’hyper densité de Manhattan. Comme pour le quartier de la Défense à Paris, Nishi-Shinjuku est l’un des rares endroits de Tōkyō où l’ont ai fait le choix de la verticalité (ill.73), dans une ville où l’horizontalité prédomine. Tōkyō est en effet une ville relativement horizontale, qui a fait le choix de majoritairement se développer horizontalement, s’éloignant ainsi du modèle d’autres villes asiatiques qui ont fait le choix de la hauteur comme Shanghai ou Hong-Kong. L’explication est que la culture japonaise traditionnelle donne beaucoup d’importance à la relation entre l’homme et son lieu, l’homme et la nature environnante et cette relation est exclusivement horizontale (voir Isabelle BERTHET-BONDET, 20 maisons nippones - un art d’habiter les petits espaces, page 23). Par conséquence, à Nishi-Shinjuku où cette culture est totalement occultée par cette volonté de monter vers le ciel, de se densifier, la relation au sol est totalement oubliée. Le sol naturel n’existe plus, ce n’est plus qu’une superposition de strates, le béton est omniprésent, la nature réduite à des bacs bien figés, inamovibles. Ajoutons aussi le fait que les rues respectent un plan de grille, les axes s’étendent à l’horizon, sans rupture. C’est tous le contraire du reste de Tōkyō, où majoritairement les rues ont tendances à sinuer à respecter le relief et s’adapter en harmonie avec lui, alors qu’à Nishi-Shinjuku le relief a été effacé par la superposition de plateaux artificiel (ill.74). De plus l’aménagement de l’espace de la rue est pour moi relativement médiocre, les rues de ce quartier sont désespérément vides. Le quartier étant uniquement composé de gratteciels, l’espace de la rue sert majoritairement de débord des esplanades de ces gratte-ciels. Il n’y pas ou très peu de restaurants, de magasins, tout est gommé pour une esthétique artificiellel, le quartier ne vit pas. Ce quartier ne vit pas car il est également symptomatique du fait que c’est une zone uniquement dédiée au travail. En effet la nuit venue et les travailleurs partis, les rues sont complètement mortes. De plus en règle générale il y a très peu de piétons dans les rues de Nishi-Shinjuku, la voiture a été complètement valorisée ici. Cependant il existe bien de nombreuses circulations piétonnes, de passages et les esplanades des immeubles qui viennent dilater l’espace de la rue. Malheureusement ces espaces sont disproportionnés par rapport à la quantité d’individus qui y circule, il en résulte des espaces complètement vides. Il en résulte un quartier très peu accueillant pour les promeneurs. Le peu de touriste qui viennent dans la zone y vont pour monter à l’observatoire du Tōkyō Metropolitan Government Building, qui possède un des meilleurs points de vue pour admirer la tentaculaire métropole tokyoïte (et est gratuit). La place qui s’étend à la base du gratte-ciel est symptomatique des problèmes de la zone1. Au pari de la modernité dans ce quartier les urbanistes et architectes ont trop effacé ce qui fait l’essence de la culture japonaise. A trop vouloir effacer l’identité japonaise au profit d’une image de modernité à outrance, il en résulte un endroit froid, mort qui n’évoque rien, où il ne se passe rien. Ce quartier a beaucoup de mal à vivre, surtout comparé à la sakariba ultra grouillante de vie du Kabukichō située juste à côté. 1

(voir partie 1 : hiroba) - 71 -


RUES DES QUARTIERS D’AMUSEMENT Au Japon il semblerait que le proverbe qui régit la vie de beaucoup de jeunes salariés actifs est « work hard, play hard ». Leurs vies pourraient se résumer à aller travailler avec des horaires écrasantes toute la journée pour, une fois atteint le soir, relâcher la pression dans des quartiers de fête et d’amusement comme Tōkyō en possède des centaines, des fois y passant même la nuit et retournant travailler le lendemain matin épuisé mais comme si de rien n’était. Suivant cette logique, il est tout à fait normal de retrouver les quartiers d’amusement, les sakariba proches, si ce n’est pas mélangés, aux quartiers d’affaires. Les sakariba modernes les plus importantes de Tōkyō s’implantent sur les environs des gares de la Yamanote ligne, nous verrons ici sa version la plus célèbre et populaire: le Kabukichō.

KABUKICHŌ, LE QUARTIER “CHAUD” DE TŌKYŌ: Ce quartier de l’arrondissement de Shinjuku a plutôt mauvaise réputation auprès des japonais. C’est en effet là-bas dans ce sakariba que se regroupent (encore de nos jours) les fameux yakuzas, les mafieux japonais, et toutes les activés plus ou moins illicites et éloignées de la morales qu’ils soutiennent. Mais ce quartier n’offre pas que de la criminalité, il est aussi et surtout le lieux de réunion, de fête des légions de “salarymen” qui transitent par la gare de Shinjuku, gare la plus fréquentée du monde avec 3,7 millions de passagers tous les jours en 20071, (plus de 10 fois la population de Montpellier je tiens à le souligner). Il n’est pas étonnant que les yakuzas aient donc suivi ce flot de clients (je dirai même de proies- potentielles)... A la sakariba du Kabukichō on y retrouve une multitude de petits pubs, de cabarets, de boîtes de nuits, de pachinkos, de cinémas, de bar à hôtes et hôtesses et d’autres joyeusetés. Il est impressionnant d’ailleurs de constater qu’activés immorales et morales se côtoient sans gêne et heurt apparent. Les japonais et un nombre grandissant d’étrangers vivant ou travaillant à Shinjuku aiment donc se réunir au Kabukichō, pour boire, manger et s’amuser. Pour les japonais, contrairement souvent aux européens, une masse importante de gens est synonyme d’amusement, en effet, une atmosphère calme résultant d’une zone vide, est pour les japonais peu propice à la boisson2. Le Kabukichō est donc toujours bruyant et rempli de gens, déambulant ne sachant trop dans quels bars, restaurants et autres commerces rentrer. Une fois encore, l’architecture est soumise à la signalétique, à l’enseigne lumineuse, vraie maîtresse s’il en est de Tōkyō (ill.76). Dans le Kabukichō plus qu’ailleurs l’architecture se résume à une architecture de façade, une « architecture de pachinko » où le but est le « racolage efficace »3, car effectivement si dans ces quartiers les rabatteurs pour les boites et autres clubs sont légions, il n’y a rien de mieux qu’une façade colorée, lumineuse, brillante et couverte de phrases accrocheuses pour également attirer le client (ill.75). Pour conclure, Manuel TARDITS compare dans Tōkyō, Portraits et Fictions l’architecture du Kabukichō4, mais aussi celles de Shibuya et de toutes les shotengai et sakariba en général, 1 https://fr.wikipedia.org/wiki/Tokyo 2 voir Interpreting Japanese Society : Anthropological Approaches page 232 3 Tōkyō, Portraits et Fictions, page 164 4 page 164 - 72 -


à des simples variantes des « abris décorés » de Robert Venturi. Des boites vite assemblées et vite refermées, degré zéro du style et de la composition architecturale, scarifiées de néons et panneaux publicitaires et autres enseignes autant de témoins d’un capitalisme triomphant. Ainsi dans ces rues du Kabukichō où les fenêtres n’existent pas, les enseignes lumineuses sont les seules connections entre l’intérieur, privé et secret des activés liées à l’amusement que les bâtiments proposent, et l’extérieur de la rue, ouvert à tous les chalands. Ce flot d’enseignes est autant de fenêtres pour l’imagination de toute personne en quête d’amusement et d’oubli d’une vie saturée de stress. ill. 76 - L’architecture ici aussi disparait sous les panneaux publicitaires

ill. 77 - Ici la nuit est synonyme d'animation

ill. 75 - Les néons sont autant d'hameçons pour attirer les badauds - 73 -


ill. 78 - Jeu de meisho sugoroku, 1878

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Déambuler dans les rues de Tōkyō c’est partir à l’aventure. Il y a toujours quelque chose à voir ou à faire dans cette ville. Cela revient à marcher dans une ville très éclectique, où tous les quartiers sont différents les uns des autres, avec chacun leurs propre atmosphère, oscillants entre un torrent de montagne et le calme d’un lac, flâner dans les rues de Tokyo est toujours une expérience unique. On comprend alors l’œuvre de Jiro TANIGUCHI, et son attachement à cette manière simple de faire des expériences uniques. Pour finir, marcher dans Tōkyō peut être vu comme se déplacer dans un jeu de meisho sugoroku1. Le sugoroku est un jeu de plateau traditionnel japonais comparable au jeu de l’oie ou au Monopoly. Et le meisho sugoroku, avec meisho qui signifie un lieu célèbre, est la variante du jeu qui dispose case par case des dessins symbolisant des lieux célèbres d’Edo2. Ainsi la compréhension qu’on les japonais de cette ville est bien résumé dans le meisho sugoroku (ill..78). Tōkyō comme dans ce jeu peut être vu comme une suite de lieux, de sites avec chacun une forte identité visuelle et physique. Chacun de ces sites est individuel et existe en tant que tel mais ils sont quand même en lien avec l’ensemble (le plateau de jeu) : Tōkyō. C’est une succession de sites à fortes identités, comme ceux tirés de mes exemples remarquables, qui forme le tout de cette ville.

1 voir Ethnic Tōkyō, page 42 2 nom ancien de Tōkyō - 75 -


ill. 79 - La Sky Tree et Pagode du Temple Senso-ji, deux monuments qui se revendiquent symbole de Tōkyō

ill. 80 - Une rue à coté de Kanagawa University, au printemps, à la floraison des cerisiers - 76 -


CONCLUSION

A Tōkyō il n’y a pas de monument symbole, il n’y a un bâtiment iconique pour pourrait résumer la cité. A contrario, Paris avec sa Dame de fer, toute en courbes métalliques, symbolise à merveille l’atmosphère romantique, le charme et la douceur de vivre que Paris est censé être. Mais Tōkyō se cherche un symbole, alors qu’est ce qui pourrait faire office de symbole à Tōkyō comme la Tour Eiffel pour Paris ? Peut-être la Tōkyō Tower ? En réalité plutôt un postiche de la tour Eiffel qu’une icône réelle de Tōkyō. Le Temple Sensoji du quartier d’Asakusa alors ? Repère immanquable des touristes car seul vestige de l’ancienne Edo, le reste ayant disparue sous le feu américain pendant la seconde guerre mondiale et sous les aléas des catastrophes naturelles. Ce temple reste cependant anecdotique et juste comme un simple rappel d’une ville, Edo, qui n’existe définitivement plus. Sky Tree  alors ? Construite véritablement dans le but d’être le symbole de cette ville. Cette tour qui est la plus haute du monde semble avoir été érigée pour admirer la ville que pour admirer la tour elle-même. De plus elle semble être là pour remplacer la Tōkyō Tower et semble être une tentative totalement artificielle d’essayer d’être le symbole de Tōkyō. Mais peut-être le temps lui donnera raison ? Qui sait ? Alors quel est réellement le symbole de Tōkyō au final, la chose qui contiendrait l’âme de cette ville ? J’aurai tendance à dire tout simplement ses rues. C’est dans ces rues que se montre, se vit, se fait et se défait Tōkyō. Ces rues aux mille visages, aux milles histoires. Ce n’est pas pour rien que j’ai réalisé au Japon une très courte bande-dessinée de deux pages sur ces rues et les curiosités qu’elles contiennent pour un TD1.

1

voir annexes - 77 -


ill. 81 - Fushimi Inari-taisha Ă Kyoto, ou la colline aux 10 000 portiques, un des exemples du culte du cheminement au Japon

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Comme le dit Augustin BERQUE la culture japonaise est une « culture du chemin »1. Déjà dans le japon de l’ancien temps, même l’empereur et d’autres gens d’importance du royaume faisaient les grands pèlerinages à pied, comme pour avoir une relation directe, charnelle avec la Terre. Le pays se franchissait à la marche et les distances séparant chaque étape du voyage étaient réalisables par la marche. Donc malgré la diversité des modes de transport présents dans la Tōkyō moderne, cette ville ne peut réellement s’apprécier que par la marche. C’est là que la culture japonaise se révèle réellement, par le temps lent de la marche. C’est ce qu’illustrent à merveilles les deux œuvres de Jiro TANIGUCHI L’homme qui marche et Le Promeneur. Et j’estime au final avec été très chanceux de n’avoir eu que mes pieds pour me déplacer dans Tōkyō pendant une année, c’est par ses déambulations urbaines dans Tōkyō, que j’ai pu en découvrir autant sur cette ville, cette société si particulière et fascinante. Or pour essayer de comprendre cette société j’ai fait le choix d’analyser ses rues. En effet, les rues ont une importance capitale dans la construction de toutes les sociétés. Dans un monde de plus en plus urbain, la rue devient l’unique lieu de l’expression individuelle et populaire. Se pencher sur le cas des rues de Tōkyō m’a donc permis d’avoir une certaine approche sur la société et la culture japonaise. Se pencher sur le cas du champ lexical de la rue c’est tenter comprendre ses particularités linguistiques pour mieux comprendre les particularités de ces espaces dans la pratique par la suite. Comprendre l’origine des mots permet de comprendre leurs sens profonds. Mais Tōkyō n’est pas une ville qui se laisse analyser aussi facilement, je l’ai bien vu au cours de cette année au Japon et au cours de la préparation de ce mémoire. Et ce n’est pas pour rien que les nombreuses personnes qui ont écrit sur cette ville s’attardent toutes à souligner l’incroyable méandre de sens et de fonctions que prend cette ville. Et Tōkyō est en perpétuel changement, le peu d’attachement qu’à cette société vis-à-vis du bâti fait que dans dix ans les rues que j’ai évoquées dans ce mémoire n’auront sans plus le même visage qu’aujourd’hui. Cette ville est clairement tournée vers l’avenir, les jeux olympiques (qui se produiront en 2020) sont dans un avenir proche un accélérateur pour des modifications urbaines d’envergure. Nul doute que les rues n’ont pas fini de raconter des histoires à Tōkyō.

1

http://ecoumene.blogspot.fr/2013/12/marcher-au-japon-berque.html - 79 -


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Je remercie... Toutes les personnes incroyables que j ’ai rencontré au Japon et ailleurs, qui sont devenues mes amis, qui ont été une deuxième famille, loin des miens. Toutes les personnes qui m’ont aidé et qui m’ont appris, inconnus dans la rue, professeurs à l ’Université, architectes durant mes stages, personnels du centre international de KU. Toutes les personnes qui m’auront relu, corrigé, conseillé pour ce mémoire Et en particulier… Monsieur Masachi SOGABE, mon professeur de studio à Kanagawa University Monsieur Manuel TARDITS pour m’avoir accueilli au sein de son agence et pour avoir accepté de répondre à mes questions. M o n s i e u r E r i c Wa t i e r q u i m ’ a u r a c o r r i g é e t c o n s e i l l é j u s q u ’ a u b o u t. Mon père pour m’avoir corrigé, soutenu et conseillé. Lucas, sans qui le Japon aurait été bien moins joyeux.

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BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages : •

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BERQUE Augustin, La Maîtrise de la ville : urbanité française, urbanité nippone, Paris, Éditions de l’EHESS, 1994.

BERTHET-BONDET Isabelle, 20 maisons nippones - un art d’habiter les petits espaces, Marseille, Éditions Parenthèses, 2010.

BONNIN Philippe, MASATSUGU Nishida, SHIGEMI Inaga, Vocabulaire de la spatialité japonaise, Paris, Éditions CNRS, 2014.

COLLECTIF, Archi et BD, la ville dessinée, Blou, Éditions Monografik, 2010.

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LAPLANTINE François, Tōkyō, ville flottante – Scènes urbaine, mises en scène, Paris, Éditions Stock, 2010.

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TARDITS Manuel, Tōkyō, Portraits et fictions, Blou, Éditions LE GAC PRESS, 2011.

Mangas et Bandes Dessinées: •

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PEETERS Benoît, Jirō Taniguchi L’homme qui dessine, Entretiens, Paris, Éditions Casterman, 2012.

TANIGUCHI Jirō, Le Promeneur, Paris, Éditions Casterman, 2008.

TANIGUCHI Jirō, L’homme qui marche, Paris, Éditions Casterman, 2003. - 82 -


Documentaires : •

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Sites Web : •

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Pop-up urbain, Collection de curiosités japonaises #2 : débats d’habitats, http:// www.pop-up-urbain.com/collection-de-curiosites-urbaines-japonaises-2/, consulté le 11/01/16.

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CRÉDITS PHOTOGRAPHIQUES

Couverture : Dessin d’une rue de la banlieue de Tōkyō - dessin personnel Page 00 : Vue de Tōkyō prise en haut de la Sky Tree Tower - photographie personnelle Page 01 : Carte de la grande aire métropolitaine du Kanto - https://fr.wikipedia.org/wiki/Grand_Tokyo#/media/ File:Tokyo-Kanto_definitions,_Kanto_MMA.png Page 02 : Matsuri à Shibuya - photographie personnelle Page 04 : Lanternes en papiers au Temple Senso-ji - photographie personnelle Page 06 : Explication symbolique du kanji «homme, humain, personne» - http://41.media.tumblr.com/d3d51fed1b56c74c424d5ceb3de66569/tumblr_nnlo8nAutm1roek09o1_500.png Page 07 : Rue d’une Sakariba, Shinjuku - photographie personnelle Pages 08-09 : Shibuya crossing en heure de pointe - photographie personnelle Page 10 : Roji traditionnelle - http://flickrhivemind.net/Tags/roji,tokyo Page 11 : Passage des Soupirs, Paris 20e - http://www.parisladouce.com/2014/10/paris-le-passage-des-soupirs-exquise.html Page 12 : Roji à Yanaka - photographie personnelle Page 13 : Photographie d’une roji - http://komekami.sakura.ne.jp/archives/72/p7062340 Page 14 : Entrée de la shotengai d’Hakuraku - photographie personnelle

Shotengai à ?? - photographie personnelle

Shotengai couverte à Asakusa - photographie personnelle

Page 16 : Rue de la sakariba d’Akihabara - photographie personnelle Page 18 : Vue en hauteur de la sakariba de Shinjuku - photographie personnelle Page 20 : Vue en hauteur de Shibuya crossing - https://www.govoyagin.com/activities/japan-shi buya-explore-stylishshops-in-shibuya-aoyama-with-a-local-guide/3041

Plan iconographique de la ville de Mexico, 1793 - http://abpo.revues.org/463

Page 22 : Voeux noués à des cordes au Mont Mitake - photographie personnelle

Palanquin lumineux - https://tokyobling.wordpress.com/2012/08/22/more-nebuta-matsuri-tachikawa/

Procession d’un matsuri dans Tōkyō - photographie personnelle

Page 24 : Rue végétalisée du quartier de Yanaka - photographie personnelle - 84 -


Plantes dans une bouteille en plastique, Yanaka - photographie personnelle

Escaliers végétalisés à Ura-Harajuku - photographie personnelle

Page 26 : Chaise solitaire à Yokohama - photographie personnelle Page 28 : L’homme dans l’arbre - http://shaenon.livejournal.com/38931.html Page 30 : Cases de Le Promeneur - photographie personnelle

Cases de L’homme qui marche - photographie personnelle

Page 32 : Cases de Le Promeneur - photographie personnelle

Cases de Le Promeneur - photographie personnelle

Page 33 : Cases de Le Promeneur - photographie personnelle Page 34 : Planche de L’homme qui marche - photographie personnelle Page 37 : Cases de Le Promeneur - photographie personnelle Page 38 : Dessin de couverture de L’homme qui marche - http://2.bp.blogspot.com/-SfjhDdHg-fs/VP82H8HirNI/ AAAAAAAAApk/-Rz43GXNLQE/s1600/File0020.jpg

Couverture de Le Promeneur - http://www.babelio.com/couv/5953_765801.jpeg

Couverture du Gourment solitaire - http://livre.fnac.com/a1674998/Jiro-Taniguchi-Le-gourmet-solitaire

Page 40 : Cases de L’homme qui marche - photographie personnelle

Cases de L’homme qui marche - photographie personnelle

Page 42 : Cases de L’homme qui marche - photographie personnelle

Cases de Le Promeneur - photographie personnelle

Page 43 : Cases de L’homme qui marche - photographie personnelle Page 44 : Planche de L’homme qui marche - photographie personnelle Page 46 : Planche de L’homme qui marche - photographie personnelle Page 48 : Cases de Le Promeneur - photographie personnelle

Statuette d’Ultraman à Asakusa - photographie personnelle

Etang devant un restaurant à Yokohama - photographie personnelle

Entrée de magasin fleurie à Yanaka - photographie personnelle

Page 50 : Maison Moriyama - https://demusitecture.files.wordpress.com/2013/06/img_4611.jpg

Maison Moriyama - https://demusitecture.files.wordpress.com/2013/06/img_4621.jpg

Page 51 : Plan de la Maison Moriyama - http://amassingdesign.blogspot.fr/2010/03/moriyama-house-sanaa-kazuyo-sejima-ryue.html Page 52 : Un couple mangeant à même la rue - https://scontent-cdg2-1.xx.fbcdn.net/hphotos-xta1/t31.08/12010683_521580181332337_6058087688641880318_o.jpg - 85 -


Voiture à patates douces - photographie personnelle

Page 53 : Micros services - http://www.pop-up-urbain.com/radiographie-de-la-rue-japonaise-12/

Distributeur solitaire - photographie personnelle

Page 54 : Abris à sans domicile fixe - photographie personnelle

Abris à sans domicile fixe - photographie personnelle

Page 56 : En attente du train - photographie personnelle

Parking exigus - photographie personnelle

Page 57 : Bretelle du périphérique - photographie personnelle

Rue à Hakuraku - photographie personnelle

Page 58 : Cartes - Google Maps Page 60-61 : Ruelles cossues d’Ura-Harajuku - Google Maps Page 62 : Roji à Yanaka - photographie personnelle Page 63 : Roji à Yanaka - photographie personnelle Page 65 : Shibuya Crossing - photographie personnelle

Vue aérienne de Shibuya - photographie personnelle

Page 66 : Foule à Takeshita-dori - photographie personnelle

La jeunesse à Takeshita-dori - https://fr.pinterest.com/pin/483855553691700491/

Déguisements à Tkeshita-dori - photographie personnelle

Page 69 : Fantôme dans la nuit par SANAA- photographie personnelle

Strates par MVRDV - photographie personnelle

Page 70 : Vue aérienne de Nishi-Shinjuku - https://en.wikipedia.org/wiki/List_of_tallest_structures_in_Tokyo

Dalles de bétons - Google Maps

Page 73 : Un immeuble publicité - photographie personnelle

Des néons partout - photographie personnelle

Amusements nocturnes - photographie personnelle

Page 74 : Ando TOKUBE, Tokaido gojusantsugi gojunko meisho sugoroku,1878 - http://luna.davidrumsey.com:8380/ luna/servlet/detail/RUMSEY~9~1~23830~100002:Tokaido-gojusantsugi-gojunko-meisho Page 76 : Symboles de modernité et de traditions - photographie personnelle

Sakura en fleur sur la rue - photographie personnelle

Page 78 : Fushimi Inari-taisha à Kyoto - https://fr.pinterest.com/pin/130604457915950111/

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ANNEXE 1 BANDE-DESSINÉE RÉALISÉE DANS LE CADRE DU COURS DE MADAME YAMAGA AU JAPON EN 2014

THE ADVENTURES OF FRANCOIS LE FRANCAIS

Let’s start the Journey !!

Notation by David Lacoque

Map of the journey !!!

it’s going to be cool !!

Wha

It make me think about l’Alsace !!

S

Asian people Do a lot of pastiche of some old european architecture styles. For them they’re kind of references! do they want to live in old europe? I’m wondering !

hello there !!

Public stairs right next to private stairs and high garden only separated with a transparency fence !

So uncommon !!

This very strong answer to this site is something you don’t see at all in Europe !!

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Japanese use every inches of space to grow plants! Here, a kiwi tree !

Transition !!

Even the animals can be scary here !!

I’ll bring some to france !!

Wha t th e he l

l is this

?!!

Car cemetary in the middle of a residential area !!

Staircase going to nowhere ...

a Lot Of Curiosities occurred !

g ! someone can fit inside !!

Where is my money ?

An enormous trash place in the

A vending machine in the middle of

middle of the street !!

nowhere, lost in the nature ...

But in fact these urban elements Japan is really a place where a lot

only appeared because of the

of interesting urban curiosities

context and history of this area.

appeared !

what is weird for our european eyes can be perfectly normal for the people who live here !!

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ANNEXE 2 : INTERVIEW DE MANUEL TARDITS

INTERVIEW de MANUEL TARDITS Architecte d’origine française habitant à Tōkyō depuis 20 ans Co-gérant de l’agence Mikan Gumi à Yokohama, Japon.

David : Qu’est-ce qu’une rue à Tōkyō pour vous ? Quelles sont ses principales caractéristiques ? Manuel : Alors tout d’abord il n’y a pas un seul type de rue, il existe plusieurs types de rues à Tōkyō. Je pense que les rues qui vous intéresse vous sont celles où il a un mélange des genres, où on ne sait pas où est l’espace privé, l’espace public, où les jardins des gens débordent sur l’espace public. Les rues de Tōkyō sont souvent sans trottoir, sans chaussée, dans lesquels les zones privatives et publiques ne sont pas claires. Les gens viennent y mettre des plantes, des pots. Donc ils mentent sur la rue qui ne leur appartient pas mais ils, de fait, se l’approprient très localement, tout en n’empêchant pas le passage dans la rue, mais sur le bord de la rue ils débordent complètement. Ce qui est marrant pour nous architectes c’est qu’il y a une sorte de hiatus entre le soin que ces gens prennent à entretenir leurs petites fleurs, leurs petits pots et la médiocre qualité esthétique de ceux-ci. En général les pots sont faits de n’importe quoi, de brique et de broc, de trucs en polystyrène, en plastique etc. Il y a la fois une esthétisation de ces petites fleurs, de ces herbes. Mais en même temps c’est dans des récipients de n’importe quoi. C’est du recyclage. Ces rues-là sont les rues les plus particulières de Tōkyō, pas que de Tōkyō mais même du Japon en général. Un autre type de rue qu’on n’a pas ou très peu en France, c’est la rue qui devient privative. D : Est-ce que c’est rues sont les roji ? M : Les roji, traduit en français ce sont les ruelles, les allées. D : Les roji ne sont donc pas forcement des rues commerçantes ? M : Non pas forcement. Ce sont justes des petites rues. Les rues commerçantes ce sont les shotengai. Les roji c’est seulement une petite allée, une petite ruelle, dans laquelle il peut y avoir un commerce certes mais ce ne sont pas fondamentalement des rues commerçantes. Les roji ce sont des allées et vous en avez de différents types : il y en qui restent encore dans le domaine du public ; les rues très étroites avec ou non une appropriation des riverains qui y mettent des pots, des choses qui leurs appartiennent dans la rue, ou même parfois non. Il y en a d’autres aussi qui sont également des roji mais qui sont des espaces presque semi-privatifs, des espaces communs. Ce sont des petites rues, dans le cœur de l’îlot pour parler à la françaises, qui sont vraiment des rues communes aux gens, elles ne sont plus à considérer comme des espaces publics. - 90 -


D : Comme des cours communes d’intérieur d’îlot comme à Barcelone ? M : Oui, cependant à Tōkyō ce n’est pas une cours mais bien une rue. Ca a la forme d’une rue, longitudinale, et ça n’est pas séparée par un bâtiment d’une autre rue. Le réseau n’est à aucun moment gêné par un bâtiment qui fait porche, obstacle. Le réseau des rues continu dans ces roji mais devient de plus en plus ténu. Ces petites allées semi-privatives ressemblent un petit peu à ce qu’on pourrait avoir en France avec les « villas ». Les villas c’est deux choses : tout d’abord ce sont des grandes maisons mais, à Paris ce sont des allées, des petites rues communes avec des maisons construites tous le long de ces allées, ces villas. La villa à Paris c’est l’ensemble de l’allée pas que les maisons. Cependant à Paris pour enter dans ces villas en voiture ou à pied y a une porte qui faut ouvrir. D : Ce sont donc des cœurs d’îlots ? M : Oui, on appelle cela des villas mais pas en sens des belles maisons. Au Japon c’est un peu ce système sauf qu’ici il n’y a pas de porche, pas d’entrée. C’est en continu sans rupture avec le reste du réseau des rues. Mais ici on sent vraiment que c’est privé, que ce ne sont que les gens qui habitent autour qui y vont. En général c’est une impasse, on n’a donc pas de raison d’y aller si on n’y habite pas car il n’y a pas de passage. Ce sont pour moi les rues qui sont les plus caractéristiques de Tōkyō. Tout d’abord parce que d’abord il y a cette appropriation privée, qu’ensuite elles infiltrent le cœur de l’îlot. Car au Japon le cœur d’îlot est construit. En Europe on a plutôt une croute construite autour de l’îlot puis l’intérieur de l’îlot est très bas avec des cours communes etc. Donc en Europe il y a vraiment une grosse différence entre l’espace public sur la rue puis la croute avec les bâtiments qu’on doit pénétrer pour aller au cœur d’îlot. Alors qu’au Japon le cœur d’îlot est construit, et y a ces roji, ces petite ruelles qui parfois les traversent mais souvent finissent en impasses qui infiltrent le cœur de l’îlot. Mais il n’y a pas vraiment de cœur d’îlot car il est construit, on ne le voit pas. D : Ces petites rues que sont les roji ne portent pas de nom particulier ? M : Non, la plupart du temps à Tōkyō les rues n’ont pas de nom. Il y en a quelques-unes qui ont des noms mais très peu. D : Les shotengai, ces rues commerçantes...Celle d’Omotesando street c’est une shotengai ? M : Omotesando street c’est redondant. C’est la rue Omote tout simplement. Oui c’est une rue commerçante mais ce n’est pas tellement à ce genre de rue que je pense. Je pense plutôt aux rues commerçantes oui mais qui sont en général liées aux gares, à toutes les gares périphériques, banlieusardes où l’on a souvent une ou deux rues appelées shotengai. Parfois ces rues traversent la voie ferrée car la voie n’est pas enterrée. La shotengai est perpendiculaire à la voie ferrée et est bâtie des deux côtés de la rue par des boutiques sur environ 200m, en général elle n’est également pas très large. Parfois elle est recouverte d’arcades ァケド a-ke-do japonisation du mot « arcade », pour que les gens qui fassent leurs courses soient protégés. Dans ces cas-là c’est comme en France avec les marchés où les commerçants s’approprient la rue pour y mettre leurs étalements et leurs articles, leurs voitures. D : Des fois à Tōkyō on voit des arcades qui traversent les immeubles. Est-ce que ce sont des shotengai également ?? M : Pas nécessairement. D : Je pense à celle qu’il y a à côté d’Asakusa. M : Oui c’est bien une shotengai. - 91 -


Cependant il faut savoir qu’à Paris les passages parisiens ont été créés directement avec les toits en verre. A Tōkyō les shotengai historiquement ce sont des rues commerçantes qu’on est venu recouvrir ensuite pour que les commerçants puissent commercer en tous temps et ne pas avoir à enlever leurs affaires à chaque fois qu’il y a un évènement métrologique. De ce fait les commerçants s’approprient une partie de la rue. Donc ça fait comme dans les roji, où les gens s’approprient la rue par des petits jardins. Les commerçants dans les shotengai s’approprient la rue par le biais de leurs marchandises. C’est un peu le même processus. De l’espace public approprié en partie par les commerçants ou les habitants. C’est assez caractéristique de Tōkyō mais on retrouve également ces types de rues commerçantes dans toute l’Asie du Sud-Est. D: Est-ce que c’est les japonais qui ont inventé ce concept de ce type de rues qu’on vient s’approprier ? M : Je pense plutôt que ce sont tous ces types de rues informelles, ces bazars qu’on a par exemple en Turquie, qui se transforment progressivement en rue commerçante, en marché. Non je ne pense pas que c’est un produit purement japonais. Par contre la petite roji où les gens s›approprient le bord de la rue, je ne l›ai pas trop vu autre part. D : C’est peut être grâce à la culture et à la société japonaise que l’on peut se permettre de laisser ses affaires dehors sans se les faire voler ou dégrader ? M : Oui, mais par rapport au fait que ça serai typiquement japonais. Je ne l’ai pas vu en Chine, ni en Thaïlande. Donc cette culture du mini jardin c’est peut-être plus typiquement japonais que la rue commerçante qui déborde sur la rue. La shotengai c’est la version japonisée de cette rue commerçante. Donc je pense que le petit jardin qui déborde sur la rue c’est plus japonais car la roji est essentiellement résidentielle et très peu commerçante. D : Comment estimez-vous que la rue tokyoïte a évolué à travers le temps? D : Est-ce que vous estimez que la manière d’utiliser la rue aujourd’hui a changé depuis la période d’Edo ? M: Je ne m’en rappelle pas bien (rire). En tous cas les roji existent depuis très longtemps. A l’époque d’Edo on avait ce qu’on appelle en France « les courets » dans le nord de la France : des petites rues qui sont des espaces communs, qui sont très peu larges, une petite impasse sur laquelle donne des logements ouvriers extrêmes pauvres, en briques. Lorsque qu’ils construisaient, en France, un îlot ils construisaient à la fois une petite rue, une impasse, avec des deux côtés les logements des ouvriers. C’est une rue qui par la suite à été peu à peu construite. La rue plus des deux côtés ces constructions en brique. Au Japon ce n’est pas en brique. Par contre une bonne partie de la zone de Shitamachi, la ville basse, des commerçants et artisans, était construite comme ces « courets » à l›époque d›Edo. On avait une grille, que l’on voit encore aujourd’hui à Ginza, Shinbashi, et dans ces zones-là. Cette grille de 100m par 100m environ faisait le système principal des rues et il y avait un système secondaire de petites rues perpendiculaires qui étaient ces petites roji de l’époque d’Edo. Elles sont les ancêtres de ces rues que les habitants de Tōkyō s’approprient aujourd’hui. Des rues avec des maisons en bois sur deux niveaux extrêmement pauvres. C’était très petit, très dense. Edo était une des villes les plus denses du monde avec 500 habitants à l’hectare avec des habitations à 2 étages en moyenne. C’est plus que Paris aujourd’hui alors que dans les parties les plus denses de Paris on a 400 habitants à l’hectare mais pour une moyenne de 7 étages. A Edo la densité était phénoménale dans ces roji. Les habitations de ces gens était trop petits pour qu’ils vivent tous dedans, les gens vivaient donc en partie dans la rue. Ces rues-là servaient à recevoir le trop plein des gens. Donc c’est par la pression démographique que ces rues devenaient le prolongement des maisons, qui étaient toutes petites et densément occupées. De plus la cuisine et l’entrée étaient la même chose et donnait directement sur la rue, de plein pied, en terre battue. Cet espace servait également à jeter les ordures, jeter l’eau. La rue était véritablement le prolongement de la maison. Donc cet espace des roji a des antécédents même si ça a évolué bien sûr par la suite. D : Avez-vous des exemples remarquables de rues à Tōkyō ? Des rues qu’il faut avoir vu pour un architecte ou un étudiant en architecture de passage à Tōkyō ? M : Oui il faut toujours se balader dans ces gares périphériques et leurs alentours plus que dans les rues comme - 92 -


Omote-sando qui peuvent être belles mais qui ne sont pas spécialement caractéristiques de Tōkyō. C’est plus typique, dépaysant, amusant, d’aller se promener dans toutes ces petites rues qu’on peut trouver en allant un petit peu vers l’extérieur de Tōkyō dans tout ce réseau de gares périphériques. Dès que l›on sort de la gare on se retrouve dans quelque chose de typiquement japonais dans son urbanité. Ainsi, perpendiculairement à la voie ferrée il y a la shotengai et puis il y a tout ce petit lacie de rues tout autour. Pour moi c’est plus ça qui sont les espaces les plus intéressants et remarquables de Tōkyō en parlant des rues. Tous ces petits réseaux de ruelles, d’allées, de roji, de routes commerçantes c’est vraiment ce qui fait la couleur de Tōkyō. Et ce n’est pas uniquement de l’architecture dont on parle, car l’architecture de ces zones est relativement médiocre. Ce sont plutôt des espaces développés là-bas dans ces rues, des espaces urbains qui fonctionnent bien, c›est en ca qu›elles sont intéressantes. Ce n›est pas beau car il n›y a pas de recherche architectural, il n›y a pas de recherche esthétique, mais c›est extrêmement vivant. D: Et est-ce que Tōkyō est une ville qui a été construite avec beaucoup de planification urbaine ou a été construite au cas par cas, à la manière de l’acupuncture? M : Il y a des périodes. C’est une ville qui n’est partie de rien du tout. Tōkyō n’est pas plus vieux que New York, elle date du début XVIIe, elle est partie d’une plaine côtière plutôt marécageuse inondable et en 30 ans c’est devenue une ville nouvelle. Avec les moyens de l’époque qui étaient très en dessous des moyens actuels. Le nouveau pouvoir politico-militaire de l’époque avait fait de Edo, l’ancien nom Tōkyō sa capitale. Donc ils leurs fallait une ville pour s’affirmer, se loger. Loger à la fois les militaires, l’administration Shogunale mais aussi tous les commerçants, les artisans etc.. Au départ ils ont du mal à faire venir les gens. Les militaires et politiques viennent certes, mais le Japon est toujours centré sur la zone Osaka-Kyoto. Tōkyō est à 400km de ce centre. A 400km au XVIIe on n’a pas de Shinkansen on n’a pas de train, donc on n’attire pas forcement les gens. Le pouvoir militaire de l’époque était très autoritaire et va donc attirer les gens par l’argent, par la menace, par la contrainte. La ville était également dynamique et riche grâce à ce pouvoir militaire, ces aristocrates qui y dépensaient beaucoup. Donc au départ ils vont avoir un peu de mal, mais ils vont finalement attirer les commerçants et les artisans. Il y avait à la fois le complexe politico-militaire, avec l’administration, les samouraïs etc. Et puis les commerçants et les artisans. Tous ces gens-là étant séparés les uns des autres avec un zonage extrêmement fort, on ne mélangeait pas les torchons et les serviettes. D : Oui à l’époque les classes sociales étaient extrêmement délimitées. M: Oui exactement, le Japon est un pays où les classes sociales sont très fortes, encore aujourd’hui. C’était donc hiérarchisé socialement, géographiquement et topologiquement. D : Est-ce que cette séparation se ressent encore de nos jours ? M : Dans la forme de la ville oui. Il y a des beaux quartiers : tout l’Ouest et le Sud-Ouest de Tōkyō est beaucoup plus vert comme à Shibuya, Shinjuku etc. Cela fait penser à une banlieue américaine en gros ou à une jolie banlieue française. Le Nord et L’Est sont beaucoup plus densément construits avec moins de verdure. A l’Est il y avait les usines, les ateliers. C’était la ville travailleuse donc la ville sale qui polluait. À l’Ouest ça l’était beaucoup moins, étant une ville beaucoup plus lâche, moins dense... D : Et avec au milieu le Palais impérial. M : Oui c’est ça. Avec toujours la zone Yamanote Shitamachi. Shitamachi qui est dans la ville basse, très basse, près du niveau de la mère, inondable. Elle est donc dangereusement. La Yamanote qui est un peu plus haute, sur laquelle on trouve l’administration, les temples, car il y a aussi le pouvoir religieux ne l’oublions pas, qui est dans une zone plus haute, moins dangereuse. D : Où est cette zone la Yamanote actuellement ?? M : C’est Shinjuku. Et cette zone-là est un peu plus haute, sur un meilleur terrain, dans une ville beaucoup plus lâche. - 93 -


Et puis il y avait 3 villes à l’époque : le château qui est au centre, immense. Puis au niveau de la plaine côtière il y a toute la zone de Ginza, Shinbashi etc... C’est là où il y avait les artisans et les commerçants dans la ville basse avec sa grille. Et puis il y a la ville à l’Ouest, Sud-Ouest et Nord-Nord-Ouest, sur les terrains un peu plus hauts, sur les collines très hautes. En fait cette ville à l’Ouest c’est un peu une ville jardin. Au XIXe Edo c’est un des ancêtres de la « garden-city ». Les urbanistes occidentaux ne connaissant que très mal voir pas du tout l’urbanisme de l’extrême orient, ce n’était pas un modèle. Avec la garden-city les anglais ne se sont pas inspirés d’Edo car ils ne l’a connaissaient pas. Cependant les quartiers périphériques de la Yamanote et de l’Ouest étaient des quartiers très verts qui font penser aux garden-city. D : Je ne sais pas exactement ce qu’est une garden-city. M : C’est une ville jardin. C’est quand les anglais en ont eu assez de leurs villes polluées. Car ils ont fait leur Révolution Industrielle assez rapidement, fin XVIIIe début XIXe, du coup ils ont très rapidement eu des villes comme Manchester, Liverpools ou Londres qui étaient très polluées, très sales. Il y a eu un mouvement hygiéniste pour lutter contre ça. La pollution n’était pas seulement la saleté mais on parle aussi des maladies comme le choléra. Ces villes devenaient dangereuses. En réponse à cette ville polluée voir dangereuse, les anglais ont inventé ces garden-city. Il y en a plusieurs exemples jusqu’au début Xxe siècle. Ce sont des villes jardins, beaucoup moins denses, avec des parcs, des allées, des jardins etc... Lucas (stagiaire avec moi au moment de l’interview et qui était également présent) : On parle bien des garden-city d’Ebenezer Howard? M : Oui c’est un des fondateurs de ce concept de garden-city. Il y eu des villes construites, au moins deux, celle de Welvyn par exemple au Sud de Londres. Pour en revenir à votre question, la garden-city c’est plutôt anglo-saxon. Les américains aussi à l’époque y sont allés de la garden-city. A cette époque l’Amérique n’était pas industrialisée. Donc ils voyaient avec horreur la ville européenne pleine de miasmes et de pollution. C’est pourquoi les américains aussi pensaient déjà aux garden-city. D : Donc la ville de Tōkyō peut être qualifiée de garden-city ? M : Oui je pense. Mais pas toute la ville attention, seulement la zone Yamanote, la ville haute, celle qui était vraiment une ville très verte. Mais elle n’était pas planifiée et pensée comme une garden-city mais plutôt comme une ville pour gens riches avec leurs grands terrains plantés de nombreux jardins. Elle n’était pas théorisée telle quelle.

D: Qu’est ce qui seraient pour vous les principales différences entre une rue tokyoïte et une rue parisienne ? M : Il y en a de diverses sortes, c’est un peu ce que j’ai dit : cette appropriation de la rue par les riverains etc... Cependant en France on a le café-terrasse qu’on a très peu au Japon. L’appropriation de la rue existe donc aussi en France. Comme vous voyez aux Champs-Elysées il y a une sacrée bordure de trottoirs occupés par les terrasses des cafés. Vous prenez n’importe quelle ville, comme par exemple Montpellier, il y a des terrasses et des cafés partout. En plus c’est une ville avec un bon climat, les commerçants sont donc tout de suite dehors. Mais c’est surtout le café qui s’approprie la rue, les autres types de commerçants n’en ont pas besoin. Ou alors vous avez une rue complètement marchande sur lesquelles les gens mettent leurs étales dehors mais les commerces classiques eux, ne mettent rien dehors. Cette rue-là n’existe pas en France. C’est une rue très informelle que les gens s’approprient. Au centre-ville en France c’est quand même un urbanisme qui chercher à préserver une forme urbaine claire. Au japon pas du tout. Il a des lois, mais qui ne cherchent pas à formaliser la rue telle quelle comme en Europe Latine et en France. Car en Angleterre les rues sont beaucoup moins formalisées, à Londres les hauteurs évoluent et c’est une ville beaucoup moins formelle que Paris, Barcelone ou les villes italiennes. L’urbanisme latin : L’Espagne, le Portugal, la France, l’Italie, a quand même un espace public assez fort, très réglementé pour garder une forme générale. On n’a pas ca au Japon. - 94 -


D : Ce qu’on n’a pas aussi au Japon c’est les places publiques, non ? M : Il y a des places si, mais elles ne sont pas pensées comme des places, elles ne sont pas formalisées c’est-à-dire que les gens l’utilisent comme un lieu de rencontre, comme un lieu de passage, comme par exemple à Shibuya. Vous donnez facilement rendez-vous à des gens à Shibuya, vous vous donnez rendez-vous devant le chien, ce n’est pas seulement un truc d’occidentaux qui n’ont rien compris à Tōkyō. Dans un urbanisme qui n’a pas de nom de rues, qui est compliqué, on ne peut pas se donner rendez-vous au 26 de la rue des fossés Saint Embert par exemple. Donc on se donne rendez-vous devant le chien sur la place devant la gare de Shibuya. Mais cette place effectivement n’a pas vraiment une tête de place, pas de nom non plus. D : Je la trouve excentré avec la sortie du métro au milieu et aux bords le grand carrefour. M : Non elle n’est pas excentrée, on ne marche pas 10mins pour la retrouver. Elle est quand même comprise comme un lieu où les gens se rencontrent car des marques payent à des entreprises des sommes sans doute fabuleuses pour mettre des écrans diffusant des publicités en direction de la place. Il y a quand même le sens, la compréhension, de cet espace comme d’un espace particulier, où les gens vont passer, attendre, se voir etc. Ces mêmes gens vont donc être capables de voir ces espaces publicitaires. Ce n’est donc pas un espace non pensé et non vécu. Il n’est pas vécu et pensé de la même manière qu’en Europe certes, mais il est tout à fait pris en compte par les acteurs du privé qui vont payer des grosses sommes pour mettre leurs écrans et leurs messages de publicité. Ils ont tout à fait conscience que cet espace est particulier. L’espace il existe mais n’est pas formalisé. Il n’y a pas un espace public cohérent, construit, avec des règles précises etc. D : Si une place se crée, elle va être créée par défaut par le résidu du bâtis, alors qu’en Europe on pense d’abord à la place et à sa forme avant de créer le bâti autour n’est-ce pas ? M : Oui un peu. Par exemple la place Vendôme à Paris quand on l’a construite, autour il n’y avait rien du tout. L: Donc justement, Shibuya c’est plus une place de la Concorde qu’une place Vendôme, c’est un très grand carrefour quoi. M : Oui c’est une place qui s’est construite. Avec la place Vendôme, on construit dans la place, avec une grande palissade en pierre de bâtis, et puis derrière il se passera ce qui se passera. Shibuya lui s’est construit un peu ad hoc au début puis avec le temps s’est formalisé. Maintenant on ne va pas lui mettre un bâtiment au milieu de la place. Une place en japonais se dit «grand espace», «large espace». Un grand espace souvent résiduel, qui s’est fait par la pratique, qui n’a pas été planifié. Mais il a été compris car c’est là qu’on a installé la gare. Donc tous ces gens qui ont fait la ville, les acteurs du privé et du public ont compris qu’il y avait un nœud, et s’en sont servis. On y a ajouté des couches et des couches de sens, de fonctions et de formes, mais avec la compréhension très forte qu’il y a là avec un nœud de gens, où ils convergent etc. Cependant c›est plus social, fonctionnel que physique, c’est un endroit où il y a des flux. D : Ca n’a pas de côté esthétique donc ? M : Absolument pas. D : Comme les roji ou les shotengai ? M : Alors il peut y avoir un gars qui fait un joli bâtiment, ponctuellement, comme moi qui pourrait mettre un joli costume, mais c’est individuel. D : En parlant des façades, à Shibuya toutes les façades des immeubles sont noyées sous les panneaux et écrans publicitaires, d’informations, de néons. L’architecture se met totalement au service de la consommation. Elle ne s’exprime pas vraiment en tant qu’architecture. - 95 -


M : Tout à fait. Si vous prenez l’idée saugrenue et même bête de faire un très joli bâtiment, très calpiné etc. Vous êtes à côté de la plaque, car dans la compréhension qu’en a le client pour lui c’est uniquement une façade pour essayer d’attirer le chaland. Effectivement la façade est le support du message publicitaire. D : Vous avez parlez plus tôt d’un projet que vous allez faire à Shibuya ... M : Oui pour que ce projet puisse exister à Shibuya et on va certainement nous demander de travailler plus la façade. Les clients ont conscience que ce qui va faire l’immeuble ce n’est pas l’intérieur avec l’escalier, l’ascenseur sans intérêt. Ils veulent remplir la parcelle au maximum de ce qu’ils pourront faire. De plus cet immeuble sera encastré entre d’autres immeubles. Au final la seule existence qu’il aura sera par la façade sur rue. La façade va servir à faire venir le chaland. On est vraiment des façadiers pour ce projet. D : Vous allez devoir imposer la forme de chaque panneau ou vous laisserez cela libre aux publicitaires. Où vous faites d’abord la façade et vous laissez les gens mettre leurs panneaux comme ils le veulent ? M : Moi j’ai un ami archi qui il y a des années de cela a fait un bâtiment à Shibuya. On voit qu’il a essayé de faire une jolie façade, de bien la calpiner. Mais maintenant c’est recouvert de tout un bazar invraisemblable. Son bâtiment n’existe plus maintenant. Donc nous si on fait un bâtiment là on va essayer d’intégrer dès le départ le fait que ça va être un énorme panneau publicitaire. Après ça dépend aussi du client bien sûr. Si on accepte ça c’est qu’on est dans une logique du geste. On travaille de manière simple ici. D : Comment qualifierez-vous le rapport des tokyoïtes à la rue ? M : C’est un peu comme la réponse précédente (rire). D : Comment utilisent-ils cette rue ? M : Et bien comme tout le monde (rire). Ils y marchent, ils y achètent, ils y passent etc. Mais par exemple une chose qui n’existe pas au japon c’est le banc public. En France le mobilier urbain cela inclut des tas de choses dont les bancs publics. Au Japon il y a certes des lampadaires, des bosquets, des plots etc. Mais par contre vous ne verrez jamais de banc public, ça n’existe pas ici. D: Mais à Omotesando il existe pourtant des bancs le long de l’avenue. M : Oui en fait c’est des tubes en métal qui sont là à la fois pour protéger les buissons qui font parterre, histoire d’en faire une rue plus verte et d’empêcher les voitures de monter sur le trottoir. Et effectivement ils en font un banc. Mais je pense que c’est récent cela n’était pas comme ça quand je suis arrivé. Car d’une part c’est une rue où il y a beaucoup d’étrangers, et si on le voit souvent utiliser comme un banc par les gens c’est parce que les gens qui ont dessiné ca ne sont pas idiots, ils ont sans doute pensé à la fonction banc mais je ne suis même pas sûr que ça soit la fonction majeure de cet objet. On peut s’y asseoir, c’est à la bonne hauteur, ils y ont pensé. Mais c’est un des rares exemples. Moi je me rappelle d’une amie, une française qui visitait Tōkyō avec son père et qui me disait : « mon père il est vieux, il se fatigue vite. Tōkyō c’est énervant. Dès qu’on se ballade et qu’il est fatigué on est obligé d’aller dans un café ». D : Je vois, mais pourquoi cette absence de banc public ? M : Parce que la rue n’est pas public dans le sens que ce n’est pas un espace public formalisé, on y passe, on achète, on se rencontre certes mais ce n’est pas un espace public dans lesquels il y a de l’esthétique, on s’arrête pour regarder, pour contempler. Le banc public c’est effectivement pour le vieux papy qui est fatigué, pour les petits enfants qui veulent s’asseoir un peu, pour un couple qui en a marre. S’il y avait des bancs publics les gens s’arrêteraient et s’assiéraient c’est sûr mais tout d’abord ça prend de la place or les trottoirs ne sont pas très larges à Tōkyō, quand il y a des trottoirs. S’il y a un trottoir et qu’il y a un banc il n’y pas beaucoup de place pour passer. Dans une ville italienne de petites rues, il n’y a jamais de bancs car il n’y a jamais de place. Sur une place italienne, il y a beaucoup de place, il peut y avoir des bancs, mais pas toujours, par exemple sur la place de Sienne il n’y a pas de banc, les gens s’assoient - 96 -


par terre, c’est une place piétonne. Le banc public ce n’est pas partout pareil, il n’y en pas partout. L’urbanisme japonais ne prédispose pas par la taille de ses rues à mettre des bancs publics mais c’est aussi la façon dont les japonais comprennent leurs rues. Par contre chose marrante : dès qu’on est en banlieue, il y a un système de bus qui est réglé sur un réseau de transport ferroviaire. Et donc quand on habite loin de la gare on prend le bus pour se connecter au réseau ferroviaire. Et dans toutes ces lignes de bus avec leurs arrêts en banlieue, on y voit souvent des florilèges de sièges qui sortent de n’importe où. C’est de la brocante, c’est les voisins qui viennent mettre des vieux canapés à moitié défoncés, des sièges en plastique, que ces gens viennent poser là au lieu de les jeter. On se retrouve donc devant l’arrêt de bus avec 4 ou 5 sièges qui viennent de n’importe où. D : C’est pour compenser le manque de banc à ces arrêts ? M: Oui c’est ça les gens s’en servent pour s’asseoir. D : En fait j’ai déjà vu ça à coté de Kanagawa station. M : Vraiment ? C’est toujours dans Tōkyō, la ville de Tōkyō est une immense banlieue. Donc ce petit mobilier urbain apporté par les gens c’est également une appropriation. Ce qui se passerai en France c’est que ou il serait cassé, ou il sera volé. Il serait tout de suite abimé car il n’y aura pas de civisme. Ici ça n’a l’air de rien du tout, d’un vieux truc pourri, mais personne ne les enlève, personne ne les abime, et les gens les utilise, on voit des pépés et des mamies s’asseoir dessus. D : Il y a donc une sorte de tolérance vis-à-vis de ces vieux sièges. M : Oui parce que c’est à nous. En France y aurait toujours un idiot pour l’abimer. D : En France ont considère la rue un espace public, c’est à personne. Alors qu’au Japon c’est à tout le monde. M: Oui exactement. C’est aussi pour ça que les compagnies de bus ne jettent pas ces vieux sièges, car ils le pourraient : c’est informe, c’est moche, c’est donc en première logique à dégager. Mais ils le laissent. Personne ne l’abime, personne ne le touche, la compagnie de bus est contente car souvent elle ne fait même pas l’effort elle-même de mettre des bancs. Il y en a parfois, mais très rarement. Donc il y a effectivement cette espèce d’appropriation. De même il y a tous les petits établis dans lequel les gens viennent mettre leurs fruits et légumes de leurs petits potagers privés. C’est posé dans le truc, personne n’y touche, personne ne les vole. Même si de nos jours les choses sont peu plus fermées. Mais ce n’est même pas un problème de sécurité, mais c’est un problème de « il faut faire nouveau », ne pas faire vieux. Mais encore on trouve des trucs en bois ouvert à tous les vents et il y a une coupelle où les gens viennent mettre l’argent dedans et ils prennent 4 aubergines, 4 tomates, 2 oignons. D : Ça me fait penser à ce qu’ils ont fait devant un restaurant de pizza à Yokohama juste à côté d’ici. Où il y une petite table dans la rue, ils y mettent toutes les pizzas à vendre à emporter, empilées, et il y a juste un bol où l’on met 500yens et l’on prend les pizzas librement ensuite tout simplement. En France ce dispositif ne serait pas possible. En France les gens voleraient tous. M : Oui en France ça ne tiendrait pas une semaine, les gens voleraient les pizzas et même l›argent des pizzas, ça ne marcherait pas. Ce n’est pas que les japonais soient honnêtes en fait, c’est juste une histoire de culture. La rue nous appartient au Japon. La rue c’est à nous pensent les japonais. S’il y a une tomate moi je suis très content, elle est faite par mon voisin et je vais mettre 200 ou 300 yens et si je commence à casser ou voler l’argent et bien c’est fini. Les gens voient ça comme un service qu’ils se rendent les uns aux autres. D : Ils se disent que la rue est à eux, et c’est un espace à eux en plus de leurs logements car ils sont petits. M : Oui mais la petitesse n’implique pas forcement le fait que les gens vont utiliser la rue comme cela. Mais c’est vrai que - 97 -


ça peut faciliter cet usage. Dans les banlieues américaines très peu denses où y a une grande rue, un bon trottoir, où il y a une plate-bande d’herbe puis ensuite la maison, c’est un espace complètement dilué. C’est sûr que là les gens ne vont pas utiliser la rue de la même manière, il y a de la place partout et elle n’est pas formalisée de la même manière. La banlieue américaine quand il y a un certain niveau social c’est civique aussi, c’est bien entretenue mais par les gens. Les gens se servent de la rue aussi en Amérique. La pelouse bien tondue devant chez-soi ce n’est pas la loi, c’est du civisme que de rendre la rue belle. L : Ce n’est pas que du respect mais aussi un nationalisme exacerbé. M : Oui c’est sûr qu’il y a de cela, il y a un mélange des choses. Il y a aussi l’américain bien-pensant qui voit son voisin avoir une belle pelouse et qui veut faire la même chose. D : Pour le confort social aussi. M : Oui c’est des fois à un point que si vous ne tondez pas votre pelouse, les voisins peuvent venir vous aider à la tondre. Quand vous avez un problème on vient vous aider. Bref revenons au Japon, ce n’est pas forcement uniquement parce que les gens habitent des choses petites que les gens vont dans la rue. Il y a des exemples de villes très denses où les gens n’utilisent pas la rue de la même manière. Ils y seront souvent dedans mais, ils ne se l’approprieront pas forcément. Ça aide mais ça ne peut pas être la seule raison. Mais en tous cas c’est vrai que ça se passe comme ça au Japon. Et d’un autre coté vous avez aussi des rues comme Omotesando qui sont très polissées. Ici il n’est pas question de mettre des vieux sièges et des tomates çà et là. Ça dégagerait tout de suite. D : A Shibuya par contre il y a quand même de l’appropriation avec les magasins qui viennent mettre leurs étales dans la rue. M: Oui c’est plus jeune et plus populaire. Omotesando c’est plus comme les Champs Elysées de Tōkyō. C’est assez formel. Je ne suis pas sûr que Max Mara ou Louis Vuitton veuillent voir une vielle chaise pourrie pour accueillir une vieille mémé fatiguée devant leurs magnifiques façades et ses jolies hôtesses d’accueil pimpantes. Donc ce n’est pas partout pareil. Il y a un micro urbanisme qui existe et qui est celui dont on a parlé précédemment et il y a un certain formalisme comme celui autour du palais impérial, où on ne trouve pas des choses comme ce petit mobilier urbain d’appropriation, il y a des grands espaces très vides dans lesquels il n’y pas grand-chose. Ou la grande place devant la mairie de Tōkyō qui est gigantesque et où il n’y a pas un rat dessus. D: Là on sent qu’ils ont voulu faire une place à l’européenne mais qui n’a pas fonctionné. M : Oui tout à fait. Enfin qui ne marche pas pour nous. Pour eux c’est une sorte de statut. Mais oui personnellement je pense que c’est un espace inutile et qui ne marche pas bien. On n’a qu’une seule envie c’est de le traverser au plus vite et il y a toujours beaucoup trop de vent. D : C’est vrai qu’au final Shinjuku est assez désert. M : Oui du côté de la mairie à l’ouest avec ses grands immeubles c’est désert mais de l’autre côté, le coté Est c’est des petites rues très populaires. D: Et bien merci beaucoup Monsieur Tardits. M : De rien et bon courage pour ce mémoire.

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Merci de votre attention !

Les rues de Tokyo, reflet de l'exotisme nippon - Mémoire de Master d'Architecture  

Mémoire de Master d'Architecture réalisé en 2016 à l'ENSA de Montpellier sous la direction de Monsieur Eric Watier

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