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Le Courrier de Russie

C U LT U R E

Du 12 au 26 octobre 2008

Peinture

Oscar Rabine : « La nostalgie est une maladie, un peu comme la rougeole » Rencontre avec l’organisateur de l’exposition des bulldozers Suite de la page 1

Le Courrier de Russie : En 1978 vous avez été déchu de la nationalité soviétique et contraint à l’exil. Aujourd’hui, vos tableaux sont régulièrement exposés en Russie. L’année dernière, le musée Pouchkine, aujourd’hui, la Galerie Tretyakov : quelle importance attachez-vous au fait d’être reconnu dans votre pays ? Oscar Rabine : En un sens, j’ai toujours été reconnu. Si vous êtes apprécié par un cercle restreint d’amis et de gens qui partagent votre vision des choses, c’est aussi une reconnaissance. Il s’agit aujourd’hui d’une reconnaissance officielle : les deux musées que vous citez sont nationaux. C’est important pour moi. LCDR : La Russie de vos tableaux est funeste, c’est un lieu où la dignité humaine est constamment bafouée. Ce pays existe-t-il encore ou appartient-il au passé soviétique ? Avez-vous souvent l’occasion de venir en Russie ? O.R. : Cela fait trente ans que j’habite Paris, et je ne connais que la Russie que j’ai quittée en 1978. Depuis, j’ai été plusieurs fois à Moscou, mais pas dans le reste du pays. Et je me suis arrêté dans des hôtels comme le Métropole et le Pékin. Vous comprenez qu’il m’est difficile d’avoir une opinion sur la Russie actuelle, que je ne connais pour ainsi dire pas. Il n’est pas impossible que je vive quelque temps à Moscou de nouveau, on en reparlera à ce moment-là ! Vous savez, quand on va vers son quatre-vingt-dixième anniversaire, on ne peut pas faire trop de projets. LCDR : Regrettez-vous d’avoir quitté la Russie ? O.R. : J’ai vécu cinquante années en Russie et trente à Paris. Non, je ne le regrette pas. Je pense que la nostalgie est une maladie, un peu comme la rougeole : certains l’ont, d’autres non. Personnellement, je n’en ai pas souffert. En revanche, j’ai beaucoup de souvenirs et la mémoire a ceci de particulier qu’elle adoucit ce qui paraissait négatif et y révèle même quelque chose de sympathique et de touchant. J’ai vécu beaucoup de choses en Russie, et elle fait toujours partie de moi. Aussi, quand je me souviens de ma jeunesse, mes souvenirs sont plus lyriques que mordants. Tout comme mes tableaux. LCDR : Dans quel pays votre oeuvre a-t-elle été la plus prolifique ? Quel milieu est-il plus bénéfique pour la création, celui qui exerce une pression sur l’artiste ou bien celui où ce dernier ne rencontre aucun obstacle ? O.R. : En URSS, la vie sociale et même personnelle dépendait directement de la politique. Et cela se reflétait dans mes oeuvres par une plus grande expressivité. Vous savez, un artiste ressent toujours une pression. En URSS, elle concernait surtout les sujets de mes tableaux. Ici, la pression opère davantage sur le plan artistique : le peintre se questionne sur ce qu’il fait, comment il le fait, comment ce qu’il fait s’articule avec ce qui est produit dans le

monde. Il ne s’agit plus de remettre en question le fond de la pensée. En arrivant à Paris, j’avais déjà ma manière de peindre. En revanche, j’ai sans doute beaucoup changé en termes de sujets : avant, j’avais toute une palette de symboles que je pouvais utiliser à ma guise dans mes tableaux pour raconter ce qui m’entourait. A Paris, j’ai dû repartir de zéro, et les dix premières années ont été assez pénibles à cet égard. Parfois, je peignais simplement des paysages parisiens dénués de tout second plan personnel. Ma femme Valentina me rappelait : « Tu n’es quand même pas un simple paysagiste ! » Maintenant, je sais qu’il fallait simplement que je comprenne comment percevoir la réalité française. En Russie, tout était simple, naturel. Ici, j’ai trouvé un monde complètement différent dont je ne connaissais que des images venues des livres ou des tableaux. Je ne pouvais donc pas débarquer et comprendre d’emblée de quoi vivaient les gens, quels étaient leurs problèmes. Le plus difficile, c’était de le ressentir. Quand on habitait encore à Lianozovo et que je peignais ces baraques aux fenêtres éclairées, j’avais l’impression de savoir quelle vie se cachait derrière : moi-même, j’avais habité une telle maison et, en rentrant le soir, j’apercevais de l’extérieur la fenêtre jaune de mon appartement… En France, ce qu’il y avait derrière les fenêtres m’était inaccessible. LCDR : Bien. Les fenêtres moscovites sont jaune. Quelle est la couleur de Paris ? O.R. : Probablement le gris perle, tout en nuances… Je trouve d’ailleurs que le beau temps ensoleillé ne sied pas à Paris, le ciel gris la met plus en valeur. LCDR : Un de vos tableaux les plus connus, Passeport, représente votre passeport soviétique. Si l’on vous demandait de dessiner votre passeport français, à quoi ressemblerait-il ? O.R. : J’ai essayé ! Mais c’est un document « aveugle » : il ne raconte rien, il n’est pas lourd de sous-entendus comme pouvait l’être le passeport soviétique. Il ne comporte pas cette case « nationalité » qui agaçait tant de gens, ni cette horrible propiska, l’enregistrement. C’était un passeport de serfs ! Ici, ce n’est qu’un papier. On peut expliquer à un Français ce que « nationalité » veut dire en russe (ndlr : en russe, « nationalité » indique l’origine ethnique de la personne et non sa citoyenneté). Mais il ne comprendra jamais pourquoi elle devait être mentionnée dans le passeport. Nous, on le comprenait parfaitement. Pour mon nouveau passeport russe (ndlr : Oscar Rabine a recouvré sa nationalité russe en 2006), c’est aussi très compliqué. J’ai essayé de le dessiner sur fond d’un Moscou glamour, mais ça ne marche pas… Aujourd’hui, c’est le seul Moscou que je connaisse ! Peut-être le sentirais-je un jour de nouveau. LCDR : Dina Vierny est une des plus grandes galeristes et collectionneuses françaises, connue, en France, principalement à travers le

Osacr Rabine. Un rouble Nu 3. 1967

Musée Maillol qu’elle a fondé. Mais elle a aussi fait découvrir au public français quelques peintres de « l’undeground » soviétique dont vous faites partie. Comment l’avez-vous rencontrée ? O.R. : En Russie, on la connaissait plutôt pour ses chansons (ndlr : Chants du Goulag, enregistré en 1975) que pour son activité de galeriste. Quand elle est arrivée à Moscou, elle n’avait aucun problème pour communiquer car elle parle russe comme vous et moi, et a tout de suite fait connaissance avec des artistes. A l’époque, elle s’intéressait à quatre peintres : Boulatov, Kabakov, Yankilevsky et moimême. C’est amusant, nous sommes tous les quatre encore en vie, nous créons toujours… En 1965, lors de ma première exposition personnelle à l’étranger, à Londres, elle avait acheté plus de vingt de mes tableaux. Plus tard, elle est devenue persona non grata en URSS, car les autorités n’appréciaient pas qu’elle aille où ça lui chante et rencontre qui elle veut. Elle n’a pu revenir en Russie qu’en 1993, pour mon exposition au Musée Russe. LCDR : Vous n’avez jamais été un « peintre courtisan ». Ne craigniez-vous pas les répressions ? Qu’est-ce qui vous donnait le courage de rester vous-même ? O.R. : Comment ça, je n’avais pas peur ?! Le monde entier avait peur de l’Union Soviétique ! Quant au courage, je n’ai jamais eu l’occasion d’en faire preuve, car mes oeuvres n’étaient tout simplement pas exposées. Et puis, il n’y avait rien de « criminel » dans mes tableaux, même selon les standards des autorités soviétiques. Je ne dessinais à l’époque que d’après nature. LCDR : Votre attitude envers le régime soviétique a-t-elle changé ? O.R. : Peut-être, en termes historiques, pourra-t-on trouver des côtés positifs à la puissance de l’Union Soviétique (notamment concernant sa puissance militaire), un peu comme les conquêtes et la consolidation des temps d’Ivan le Terrible ou de Pierre le Grand. Mais, pour un simple humain comme moi, rien ne justifie la terreur, les assassinats ou l’absence de liberté. LCDR : Vous étiez un des organisateurs de la célèbre exposition à Beliaevo. Comment vous est venue l’idée de l’organiser ? Pouvez-vous raconter comment s’est déroulée l’exposition ? O.R. : C’était en 1974. En URSS, les peintres n’avaient pas le droit d’exposer leurs oeuvres sans l’autorisation d’un pouvoir homologué. Cela concernait d’ailleurs aussi les poètes, les écrivains, les musiciens, etc. Il n’y avait pas de galeries

Oscar Rabine. Tableau Nu 400. 1968

dozers », comme on l’a appelée plus tard, est devenue une de ces nombreuses fissures qui ont mené à la Perestroïka et à la chute de l’URSS. LCDR : Il paraît que l’on trouve sur le marché des faux Rabine ? O.R. : Oh, mais oui ! C’est très amusant, je peux même vous en montrer ! Les galeristes et les maisons de ventes aux enchères m’en envoient parfois. Avant, je voyais passer des paysages signés Rabine dont le style n’avait rien à voir avec le mien. Maintenant, ils reprennent mes sujets et les mélangent. Pourtant, je ne comprends pas pourquoi ils s’entêtent à signer de mon nom. Ces gens devraient mettre le leur, ce qu’ils font est loin d’être mauvais ! J’ai un exemplaire bien curieux, vous voyez, ici, ils ont mis un tampon « autorisé pour l’export » du Oscar Rabine. Paysage à deux poissons. 1960 Ministère de la Culture de l’URSS sur un tableau daté de 1999, alors que l’Union Soviétique n’existait déjà plus ! privées, et tous les espaces d’exposition étaient contrôlés par l’Etat. C’est alors LCDR : Dans quelle direction la Russie qu’un groupe de peintres a décidé d’exd’aujourd’hui devrait-elle, selon vous, se poser dans un terrain vague, en utilisant un développer ? vide juridique : aucune loi en URSS ne l’interdisait. Les autorités se sont O.R. : Je n’ai pas de réponse à cette quesoffusquées, répliquant à coups de bulldotion. Je ne suis qu’un peintre et, en tant zers et de jets d’eau industriels. Mais il y que tel, n’ai aucun rapport avec la poliavait pas mal d’étrangers parmi les visitique. Cependant je pense que les gens teurs, qui se sont indignés d’une telle conqui sont aujourd’hui au pouvoir ne le duite de la part d’une super-puissance savent pas non plus. Plus encore, je suis nucléaire. C’est là que quelque chose persuadé que cela ne dépend pas du désir d’inattendu est arrivé. Les autorités – fait ou de la volonté des personnes. Je pense inédit et inimaginable – étaient gênées. plutôt qu’il s’agit d’un destin propre à Les temps passionnés qui avaient propulsé chaque pays auquel on ne peut pas échapl’URSS au rang de super-puissance interper. Les différences entre les gens ne sont nationale étaient loin, et le pays était déjà pas insurmontables. Il faut simplement y tombé dans le marasme socialiste. Aussi mettre de la bonne volonté. ont-ils autorisé l’exposition sui-vante, qui devait se tenir deux semaines plus tard. Propos recueillis par Daria Modroulioubova C’est ainsi que cette « exposition des bull-

Osacr Rabine. Maison aux portraits. 1965

Oscar Rabine. Baraque et lampe. 2003


Oscar Rabine : « La nostalgie est une maladie, un peu comme la rougeole »