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K O U LTO U R A

Le Courrier de Russie

Du 3 au 22 mai 2009

Les impressions les plus marquantes des expatriés francophones, dans tous les pays du monde : une nouvelle rubrique du Courrier de Russie « Aux yeux des expats ».

Kaboul par-delà les murs Kaboul s’est couverte de monstruosités : maisons de verre et châteaux de ciment. En verre, immeubles de bureaux et halls à mariage défient la raison et moquent la faille sismique qui court sous le limon de la ville. Quant aux masses de ciment colorées des nouveaux riches, elles vomissent des balcons imbéciles contraires au climat et à la culture, étouffant le terrain qui les entoure et tuant le jardin que les Afghans affectionnent tant.

Les Moudjes l’avaient quasiment rasée , la ville s’est régénérée depuis pour s’étendre à perte de vue. Le patronage international restauré, la malédiction du Sud a frappé : anciens réfugiés et pauvres pécores sont venus s’y fixer jusqu’à combler le paysage et quadrupler sa population,

le tout en l’espace de quelques années où l’on est passé de l’euphorie au désespoir. Les étrangers de Kaboul continuent de vivre et travailler dans les quelques quartiers où ils ont toujours été confinés. Leur nombre a crû mais non leur enclos. Ils y vivent, telles les femmes d’une république islamique inversée : derrière de hauts murs qui rappellent ceux d’une prison, gardés par des hommes en armes. Leurs déplacements sont limités : un kilomètre par-ci, deux par-là, fonction des embouteillages et des actes de violence qui ensanglantent régulièrement la capitale. On ne marche jamais : la voiture blindée s’arrête face aux rares commerces que l’on fréquente et qui procurent tout ce dont on a besoin, y compris jouets pour chiens et boîtes pour chats. Bon nombre de gens que je connais n’ont jamais vu la ville ou l’ont rapidement oubliée.

Natalia Livandovskaïa

Certains ne mangent, depuis des années qu’ils vivent là, que des produits importés : ni fruit, ni viande, ni légumes, pourtant produits localement en abondance. Les plus humains ne connaissent d’Afghans que leurs chauffeurs et leurs gardes du corps, parfois certains de leurs collègues. Derrière ces murs, chacun fait ce que bon lui semble : mange des salaisons de porc d’Italie, boit vins de Bourgogne ou de Champagne ou, plus humblement, s’imbibe de bières belges devant la télé. Les plaisirs qu’offre la ville dans un espace si réduit semblent infinis. Le microcosme regorge en effet de lieux de détente ou de débauche, taillés à la mesure de ses habitants : tables de poker, bordels chinois, clubs ésotéristes ou de « self help », piscines glacées où, les beaux jours venus, s’étale plus de chair que dans tout le reste du pays. On est à Kaboul pour l’argent, la frime ou une carrière. Certains y travaillent énormément, ce qu’ils pourraient faire depuis la Lune ou Tombouctou. Si n’étaient les saisons, les bombes et la presse qui jamais ne se tait, sans parler des rideaux de montagne qui par temps clair soulignent l’immensité du ciel, Kaboul ne pourrait être qu’un nom, comme Paris au Texas. À peine arrivé, je me suis vidé, durant l’espace d’une longue nuit dont la brutalité me fait encore frémir : j’ai vomi et chié, dix-sept fois, avant qu’un médecin nigérian ne me triture le bras et ne m’asperge de mon sang, à plusieurs reprises. Je tombe depuis, comme tous ici, régulièrement malade. On dit que la faute en est aux fèces qui flottent dans l’air, se mêlant à la poussière qui est partout et ne retombe que quand il pleut (rarement) ou qu’il neige, en hiver. Au bureau, les gens disparaissent régulièrement l’espace de quelques jours et l’on a pris l’habitude de ne plus leur demander de justificatif : en Afghanistan, les corps souffrent. Et régulièrement. De quelle preuve est-il besoin ? La saison du ski touchait à sa fin et HenriFrançois avait le groin et les babines écrevisse. Une de ses protégées l’appelle « Tonton Pistache », les Anglos, « Henri », en appuyant sur ce « r » qu’ils arrivent soudain à prononcer. Cet ancien champion olympique de saut à ski, exlieutenant colonel des paras, a tourné bureaucrate onusien de sombre, mais haut rang. Avec sa moustache à la française et son oeil qui dit merde à l’autre, il a décidé ne pas s’en laisser conter et skie, randonne ou escalade les plus hauts som-

mets afghans quand d’autres craignent de mettre un bout de nez hors de chez eux. À 55 ans, il clame haut et fort n’avoir jamais tant baisé, et que toutes les femmes sont à prendre. Mais hier, au bar, c’est avec une copine mormone que j’ai englouti des whiskies. Heather a de grands yeux en amande et un joli minois. Nos corps se diraient bien deux mots, mais nous n’avons jamais franchi le pas. Le jour où nous succomberons, notre partie de fesses sera sublime ou minable. Un ami juif revenait d’Oruzgan. Il s’y était fait pousser la barbe et on l’aurait cru sorti tout droit d’une yeshiva. C’est afin que les gens fassent au moins mine de m’écouter, racontait-il. Ajoutant que, glabre, son cul était aussi en danger. De fil en aiguille nous nous mîmes à parler de sexe et d’homosexualité. Une Ismaïlienne me reprocha mes propos. Les Afghans qui se touchent la bite ne sont pas pédés, affirmait-elle, car l’homosexualité est avant tout affaire de parcours et d’identité. On aurait essayé de définir le mot « terrorisme » qu’on n’en aurait pas été moins sourd-muet. À la table d’à côté, deux vendeurs de sécurité héritaient de notre conversation. L’un d’eux s’écria : « Les putes thaïes de Bahreïn vous le confirmeront : si la bite va au cul, le cul ne va jamais à la bite. » L’homme aimait apparemment enfiler ses femmes par derrière. Entre temps, j’avais accepté une invitation de la grosse nièce du président, plutôt sortie du Maryland que de Kandahar, lui promettant de ne rien porter d’autre que ma plus belle chemise hawaïenne. Elle appela l’ambassadeur turc et se plaignit de passer sa vie à essayer de localiser son père. Juste pour savoir si je dois changer les draps, expliqua-t-elle. Jean-Christophe Pegon, employé d’OCHA (Office for Coordination of Humanitarian Affairs, United Nations) à Kaboul

À quoi pensez-vous, assis sur une terrasse de café à Kiev ? Quelle musique joue-t-on dans les bars de Delhi ? De quoi parle-t-on, aux arrêts de bus de Caracas ? Expatrié francophone à Bangkok, New York ou Erevan, parleznous des changements que l’étranger a représentés dans votre vie. Nous publierons les cinq meilleures chroniques dans nos pages et offrirons à leurs auteurs un abonnement annuel.

Livres

Un peu de poésie dans un monde de brutes L’un des rares écrivains russes à écrire en français, Andreï Makine, a été révélé au grand public par son roman Le Testament français, prix Goncourt et Médicis en 1995. Neuf romans plus tard, il n’a plus rien à prouver à qui que ce soit… sauf à lui-même. Comment être certain d’avoir eu raison de partir ? Aurait-il pu vivre dans la Russie d’aujourd’hui ? Telles sont les questions que se pose le personnage de son dernier roman, La vie d’un homme inconnu. Andreï Makine y répond en écrivain : par une parabole. Deux hommes – un raté et un héros – et deux époques – l’argent contre l’idéal – se confrontent dans ce roman bicéphale. Choutov, écrivain vieillissant émigré à Paris, vit les derniers éclats d’une relation amoureuse avec une femme plus jeune que lui. Il est irascible, détestable, ennuyeux, épuisant, énervant… à point tel qu’on est tenté, à plusieurs reprises, de refermer le livre. On le suit pourtant à Saint-Pétersbourg, à la recherche d’un ancien amour. Vingt ans auparavant, Choutov quittait un

pays « où des millions d'êtres se réveillaient la nuit, tendant l'oreille au chuintement des pneus sur l'asphalte : cette voiture, passe-t-elle son chemin? ou bien s'arrête-elle devant l'entrée? » Il découvre une Russie transformée par « un geyser d'énergies longtemps comprimées » où l’on s’amuse, consomme et où l’on ne s’écoute plus. Un son tranche avec le brouhaha de la ville en fête : « de la chambre du vieillard parvient un toussotement sourd, puis le froissement d’une page ». Un vieillard, une tasse de thé froid, un livre, et Choutov embarque pour un second voyage, dans le temps cette fois. La nuit durant, il écoute le récit de Volsky. Fils d’un paysan devenu chanteur, Volsky étudie au Conservatoire lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale. Pendant le blocus de Leningrad, le froid et la faim emportent des milliers d’habitants ; Volsky, lui, propose ses services à un théâtre. A la lumière des bougies, les représentations continuent et qu’importe si, chaque jour, un chanteur cesse de venir. « On

n'entendait plus d'applaudissements. Trop affaiblis, les mains gelées dans les moufles, les gens s'inclinaient pour remercier les acteurs. » De la scène aux champs de bataille, de la campagne au camp de travail, Volsky prend la vie comme elle vient, « entre deux sifflements de balles », le corps brisé mais l’esprit vif. « Dans un récit, coupez le début et la fin. C'est là qu'on ment le plus », disait Tchekhov. Voici un conseil qu'aurait pu suivre Makine pour sa Vie d'un homme inconnu. Pourquoi ce début ? Aimeraiton moins la deuxième partie si l’on n’avait pas autant détesté la première ? Il faut croire que oui. Le portrait d’une époque, « la richesse de ce passé misérable » où « un recueil de poèmes pouvait changer votre vie » se détachent avec une netteté étonnante sur l’arrière-plan exagérément plat de la Russie actuelle et du monde littéraire parisien (« (…) ces petits romans qui transcrivent, d'année en année, les minuscules drames des dames et des messieurs un peu cyniques, un peu ennuyeux »). Peu à peu, le roman se déroule en images qui restent gravées

sur la rétine ; les sons et les odeurs semblent tangibles, tel le goût d’une tasse de chocolat chaud, une après-midi, à la veille de la guerre. Aucun livre n’a combattu avec autant de subtilité les dictats de la vie moderne. Survivrait-il dans la Russie d’aujourd’hui ? Mais cette Russie, est-elle encore sa patrie ? Il aura fallu deux voyages à Choutov pour se rendre à l’évidence que la « patrie coïncide non pas avec un territoire, mais avec une époque » : une époque « indéfendable » dont ne resteront que « quelques êtres qu’il faudra coûte que coûte sauver de l’oubli ». Mission accomplie pour Andreï Makine qui sauve de l’oubli un être exceptionnel. Et mission future pour les lecteurs, qui devront l’empêcher d’y sombrer à nouveau. Daria Moudrolioubova

Andreï Makine, La vie d’un homme inconnu, Paris, Seuil, 2009. 292 p.


La vie d'un homme inconnu - Andreï Makine