Page 1

K O U LTO U R A

Du 17 au 30 avril 2009

11

Joël Chapron : « Mes amis moscovites ne sont pas à l’écran ! »

Agenda culturel de Moscou A partir du 11 avril

D.R.

Le responsable de la section Europe de l'Est chez Unifrance prédit l'avenir du nouveau cinéma russe

Joël Chapron est le grand manitou du cinéma russe en France : depuis plus de vingt ans, il oeuvre en coulisses pour sortir de l’ombre des jeunes réalisateurs, des premiers films détonnants, des grands moments de cinéma. Depuis dix ans, ses conseils aident le jury cannois à établir la sélection des films d’Europe de l’Est pour le plus célèbre festival du monde, qui a fait et défait bien des carrières. Mais, tel Janus à deux visages, Joël Chapron a deux casquettes : Monsieur du cinéma russe en France, il est aussi Monsieur du cinéma français en Russie. Depuis 1995, il est le responsable des pays d’Europe centrale et orientale chez Unifrance1. On voit venir les questions : « Mais comment obtient-on un tel travail ? » Et, comme souvent en matière d’art, le parcours de Joël Chapron est fait de hasard, certes, mais aussi de passion, de compétences, de rencontres et d’un véritable sens des « relations publiques » qu’il ne cesse d’entretenir, de festival en festival, comme à Sotchi : « En arrivant à Sotchi, j’ai déjà vu les films qui y sont présentés, alors j’en profite pour aller retrouver mes potes à la plage ! ». Joël ne pensait pas faire du cinéma – « passion d’enfance » – un métier. Après des études de russe, il devient interprète de conférence, travaille comme rédacteur et correcteur au Petit Robert, puis devient sous-titreur de films russes. « Malchik na pobegushkah » (garçon à tout faire) pour SovExportFilm2 au marché du film de Cannes, il fait le café, les photocopies… et se rend indispensable grâce à sa maîtrise du russe et son sens du contact. En 1987, les premiers cinéastes russes obtiennent l’autorisation de sortir d’URSS pour présenter leurs films à l’étranger. On manque tout à coup d’interprètes ! « J’étais là au bon moment », avoue-t-il modestement. « Au cinéma

Cosmos, rue de Rennes, j’ai ainsi rencontré tous les grands cinéastes de l’époque – Panfilov, Paradzhanov, Tchurikova… » La même année, l’URSS arrête de soustitrer les films envoyés à Cannes : Joël Chapron rempile ! A Cannes, il développe rapidement des relations à la fois privilégiées et amicales avec Gilles Jacob, aujourd’hui président du festival. Interprète au jury de Cannes et à celui du festival de Locarno, conseiller des sélectionneurs, Joël Chapron fait dès lors définitivement partie du monde du cinéma. Il est l’un des premiers à découvrir le nouveau cinéma russe, celui qui changera son image au début des années 1990 : « Bouge, meurs et ressuscite de Kanevsky (Caméra d’Or en 1990, ndlr) a été un vrai choc, comme Taxi Blues de Lounguine ou, un peu plus tôt, La Petite Véra de Pitchoul. » Joël Chapron nous livre ses impressions sur le nouveau cinéma russe, le prochain festival de Cannes, et la crise qui risque de modifier bien des choses sur le grand écran. Le Courrier de Russie : Peu d’industries sont actuellement épargnées par la crise. Comment se porte le cinéma russe ? Joël Chapron : La crise touche en premier lieu ce qui est superflu, dont le cinéma. En Russie, la chute de la production est importante : il y a déjà des interruptions de tournages, des projets remis à plus tard... Depuis janvier, les spectateurs sont moins nombreux dans les salles, ce qui n’aide pas les distributeurs, déjà affectés par la dévaluation du rouble. C’est un cercle vicieux car, les droits de distribution étant toujours payés en dollars, les recettes diminuent et les exploitants ne peuvent pas augmenter le prix des billets sans détourner des salles une partie des spectateurs ! Tous les contrats d’achat de droits sont en train d’être renégociés à la baisse, partout dans le monde.

Actuellement, pour sortir un film en Russie, les distributeurs dépensent des sommes incroyables en publicité et en communication : un demi-million de dollars en moyenne, voire un ou deux millions. Ces sommes seront divisées par deux. Je crois qu’on est au milieu de la crise – j’espère du moins qu’on n’en est pas au début ! – et qu’il faudra encore six mois au moins pour commencer à remonter la pente. Sur le long terme, je reste pourtant optimiste, car la Russie s’est toujours sortie de toutes les crises de son histoire.

comme Quand passent les cigognes, remontent à cinquante ans en arrière ! Les comédies de Riazanov, par exemple, ne sont jamais sorties en France. Un seul réalisateur se démarque un peu de cette tendance, c’est Mikhalkov. Pourtant, si Soleil Trompeur a réuni 560 000 spectateurs, ce n’est toujours pas Chat noir, chat blanc de Kusturica ! Pour casser une image, il faut beaucoup d’argent, ou un énorme succès public. Un grand prix d’un festival renommé peut également aider : regardez ce qui s’est passé pour le cinéma roumain après sa Palme d’Or.

LCDR : Depuis plusieurs années, vous sélectionnez des films d’Europe de l’Est pour le festival de Cannes. La sélection de cette année se ressentira-t-elle de la crise ? J.C. : Pas cette année, mais très certainement en 2010. La crise date d’octobre-novembre, et la plupart des films présentés cette année ont été terminés avant.

LCDR : L’année dernière, pourtant, un film russe a battu des records... J.C. : Mongol, de Sergueï Bodrov, a effectivement fait 220 000 entrées, le plus gros succès du cinéma russe depuis plus de quinze ans ! Mais il n’a pas été présenté comme un film russe, et c’est peut-être ce qui explique ce chiffre. La deuxième production russe qui a le mieux marché en 2008 était L’Île de Pavel Lounguine, qui ciblait plus précisément les amateurs de cinéma russe.

LCDR : Y a-t-il des trouvailles ? J.C. : J’ai vu une soixantaine de films venant d’ex-URSS, dont un dixième sont bons : six films, dont quelques courts-métrages. La sélection officielle sera révélée les 23 et 24 avril, et je pense qu’au moins un, voire trois films russes en feront partie ! LCDR : Des grands noms ? J.C. : Ah, pas du tout ! Cette année, aucun des maîtres du cinéma russe n’est présent, sauf Pavel Lounguine. Tous les autres sont des premiers ou des deuxièmes films. Mais je trouve cela plutôt positif : c’est une preuve de vitalité exceptionnelle du cinéma russe. C’est précisément sur les inconnus, les premiers films, que j’espère être utile au cinéma russe. Je pense que la sélection de cette année sera majoritairement composée de premiers et deuxièmes films. C’était déjà le cas l’année dernière, où l’on avait été très fiers de la Russie, représentée par trois premiers longs (Ils mourront tous sauf moi, de Valeria Gaï Germanika ; Tulpan, de Sergueï Dvortsevoy ; et Shultes, de Bakur Bakuradze, ndlr) : c’est extrêmement rare ! Cela en dit beaucoup sur l’avenir du cinéma russe. Et le festival de Cannes est un tremplin formidable pour la carrière d’un jeune réalisateur. LCDR : Quelle est l’image du cinéma russe en France ? J.C. : Le cinéma russe est vu comme un cinéma d’auteur, un peu sombre et difficile d’accès. Nous avons grandi avec le cinéma dissident – Paradjanov, Mouratova, maintenant Sokourov… Finalement, même pendant l’époque soviétique, nous ne voyions pas de films russes commerciaux. Les derniers,

LCDR : Vous connaissez le cinéma russe d’avant et d’après la Perestroïka. Aujourd’hui, les réalisateurs peuvent filmer ce qu’ils veulent et, pourtant, ils sont souvent accusés de ne pas refléter le réel. Qu’en pensez-vous ? J.C. : Je nuancerais le propos. Certains films parlent du côté sombre, la « tchernoukha », qui est une composante réelle, mais partielle, de la société russe. Ce qui manque, c’est une représentation de la classe moyenne, par exemple. On voit souvent au cinéma des 4x4 Porsche ou des bidonvilles, mais rien entre deux. Ces Russes qui peuvent se payer des vacances quand ils veulent, mais pas partir n’importe où. Ces nouveaux ingénieurs, médecins, profs... ne sont pas à l’écran. Mes amis moscovites ne sont pas à l’écran ! Cela se reflète aussi dans la façon de filmer : j’ai l’impression que le cinéma russe n’arrive pas encore à se servir de l’arrière-plan pour raconter une histoire. On filme les symptômes du changement et pas le changement luimême. Ce qui intéresse souvent les réalisateurs, c’est l’arrière-plan, les détails, et l’histoire ne vient que commenter, appuyer cet arrière-plan : il n’y a pas de distance entre les deux. Sviaz, de Dunia Smirnova est quasiment le premier film sur la nouvelle classe moyenne où cette distance existe. Propos recueillis par Daria Moudrolioubova 1 Organisme de promotion du cinéma français à l’étranger. 2 Organisme de promotion du cinéma soviétique à l’étranger.

Les Intraduisibles

On sort ! Et l’on n’en revient pas

E

n ces temps de crise et de carême, il fait bon positiver : pensons fête, joie, relâchement général... Tout ce que les Russes entendent par un seul verbe, gouliat’ ou, littéralement, « se balader ». La signification première de gouliat’ est « se promener », « aller faire un tour ». Par un glissement sémantique, le terme signifie encore « sortir » ou « faire la fête », avec cette nuance un peu crâneuse impliquant que l’on ne vit qu’une fois et qu'il faut s'en donner à coeur joie. Sauf que ce carpe diem est, peut-être, ce qu’il y a de plus tenace chez les Russes. On dérape sans cesse comme si c’était, à chaque fois, la dernière. Historiquement, le sub-

stantif dérivé, goulian’ié (souvent utilisé au pluriel, le singulier ne suffisant pas), servait à désigner une importante fête foraine. Et il a gardé un lien profond avec l’idée du carnaval : vaste rassemblement où l’on ne cherche qu’à lâcher prise et où la braise de la folie couve sous l’hilarité générale, promesse d’une puissante flamme de délire. Par conséquent, gouliat’ ne s’applique le plus souvent pas aux cas où le « sortir » serait de mise. Un verre après le travail, par exemple, ne deviendrait gouliat’ que s’il s’agissait, mettons, d’une virée au sauna, bien arrosée et plus si affinités. En revanche, une soirée entre amis peut parfaitement devenir une goulianka, à

condition qu’elle soit éméchée et assez folle pour laisser aux voisins un souvenir impérissable. Bon, il arrive parfois que l’on pousse le bouchon un peu loin. Printemps oblige, on ne veut plus s’arrêter de gouliat’. On passe alors au zagoul : même racine, assortie pourtant d’un préfixe, petit mais costaud, qui laisse supposer un certain entraînement qui dépasse la volonté. Bon vivant, vous ne faites pas les choses à moitié, et vous voilà pris dans un tourbillon, prisonnier de votre insouciance. Vous êtes provisoirement perdu pour le monde rationnel. On peut mettre en parallèle – linguistiquement s'entend – le zagoul et le zapoï qui vient, lui, du verbe

pit', « boire ». Faut-il vraiment en dire davantage ?.. Pour conclure, quand on vous parle, en Russie, de gouliat’, il ne faut pas forcément s’attendre à une beuverie ryhtmée par des guitares tsiganes et des danses avec des ours (là, vous avez visiblement trop lu Tolstoï). Pourtant, si un Russe vous dit, avec une chaleur qui n’entend pas de résistance, Gouliaïem ! (« On sort ! »), qu’il vous entoure les épaules de son bras et vous emmène vers des horizons inconnus mais indubitablement alléchants… vous saurez à quoi vous en tenir. Vous êtes prévenu. Irina Kneller

La galerie Pobeda expose, jusqu’au 24 mai, les photos de Bart Dorsa. « Je passe ma vie à photographier les icônes de la beauté et du style. Mais sur mes photos, ce sont le plus souvent des âmes sans visage, des fragments d’un espace étrange et grotesque. Et le plus étrange, c’est que ces femmes reviennent me voir, car elles percoivent dans mon travail ce que personne d’autre n’ose leur montrer d’ellesmêmes ». Le Diable à la langue d’argent, selon la légende, avait le pouvoir de glisser des mots à l’oreille des gens, et ceux-ci le croyaient, entièrement et sans conditions. Ce Diable a partagé avec Dorsa « un peu de son mensonge », lui donnant ainsi sa « raison d’être » et de travailler. Laissez-vous tenter...

23 avril

L’Aktovy Zal invite les artistes résidents du centre culturel Mains d’Oeuvres (Saint-Ouen), pour un Art week-end placé sous le signe de la recherche de sens et de formes différents, dans le cadre du festival Fabrique de l’imagination : nouveaux territoires de la culture. Le 23 avril, c’est le collectif Jeune Cinéma qui mène le bal, avec un cycle de courts-métrages autour de trois thématiques : Le visible : au-delà des frontières du regard ; Le corps : une autre façon de faire du cinéma ; Histoire : le personnel et le collectif, un nouveau regard sur le Passé. Les 24 et 25 avril, trois créations de danse contemporaine. Dans Corps 00.00, la danseuse et chorégraphe Cindy Van Acker et sa compagnie Greffe questionnent le corps comme objet et scène de l’expérimentation. Le mouvement repousse les frontières physiques et spirituelles de l’être : le corps se transforme au cours de la performance, prouvant qu’il n’est pas limité par sa forme. Lanx, le plus récent projet de la chorégraphe, « expérimental et radical », met en scène, dans six performances solo, différentes perceptions de l’espace et du temps. Sava sava, en japonais, c’est le souffle du vent dans les feuilles et les herbes. C’est aussi le titre et l’inspiration du travail du chorégraphe Pascal Giordano et de sa compagnie, Hapax. Le corps à nouveau, suspendu, fragile, à la fois de l’air et la terre. La danse dialogue, sur scène, en temps réel, avec sa propre image, et l’on se laisse lâcher prise. Clôture, le 26 avril, avec le groupe Minivan, et leur électro-jazz : improvisation, énergie de la scène et mélange entre la technologie et les instruments traditionnels... Weekend culturel chargé, en somme, à Fabrika. Pourtant, l’arrivée des beaux jours donnerait plutôt des envies de barbecue à la datcha... A vous de voir. Voir les adresses sur le site : www.courrierderussie.ru

Mes amis moscovites ne sont pas à l'écran!  

Joël Chapron, responsable Europe de l'Est chez Unifrance, décrypte les dernières tendances du nouveau cinéma russe à quelques jours du festi...

Read more
Read more
Similar to
Popular now
Just for you