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Le Courrier de Russie

K O U LTO U R A

Du 23 janvier au 6 février 2009

Terre des temples et jardins Arménie : trois lieux à visiter Itar-Tass

Itar-Tass

Les Grecs sont allés jusqu’en Arménie

« Chez nous sont nés le christianisme et... l’abricot ! » En bon Arménien, Serge Navasardian ne manque pas de patriotisme ni... de sens de l’humour. « Vous savez, dans mon pays, avec notre histoire de martyres, nous avons développé une fierté aiguë. Les Turcs nous ont volé le mont Ararat. Mais, de presque partout en Arménie, nous continuons à admirer sa cime enneigée, perdue de l’autre côté de la frontière. C’est sans doute de cette frustration que vient notre tendance à fantasmer et à tout exagérer ! Alors, tout ce que vous entendrez ici, il faut le diviser par deux ou trois... » Serge Navasardian lance cette franche affirmation alors que, simple citoyen rencontré au hasard d’une visite, il est venu en famille flâner dans un lieu sacré entre tous pour les Arméniens : les jardins de la cathédrale de Sainte-Etchmiadzin. « On ne pardonnera pas à un touriste étranger de ne pas commencer ici sa visite du pays ! », prévient Serge. Car, une des plus anciennes civilisations au monde, l’Arménie s’enorgueillit d’avoir été la première nation à adopter le christianisme comme

religion officielle. C’était en 301, même si la date exacte est toujours discutée. Et à Etchmiadzin, située à une vingtaine de kilomètres de Erevan, la cathédrale est le plus ancien édifice chrétien du pays, sa première construction remontant à 303. Elle est au centre d’un monastère qui est aujourd’hui le siège et coeur de l’Eglise apostolique arménienne. Un lieu à la fois vivant et paisible où, entre deux promenades, il fait bon suivre les rituels du quotidien. Écouter les chants des moines, les murmures de leurs discussions. Croiser le regard timide d’enfants prêts à être baptisés et le regard fier de parents parés de leurs plus beaux habits. Répondre au sourire d’une jeune femme penchée sur un balcon et grignotant... un abricot.

Nature apprivoisée Car le petit fruit orange est vraiment fierté nationale. Quittez la foule d’Etchmiadzin pour vous aventurer sur les routes de l’arrière-pays et montez jusqu’à Garni. Curieux endroit. Au milieu du vide, un champ d’abricots y a été planté sur un îlot de terre. « Le travail est dur mais nous n’avons pas peur... »,

Itar-Tass

La cathédrale de Sainte-Etchmiadzin.

« Regardez autour de vous. L’eau, les montagnes ! C’est mieux et moins cher que la Suisse.... Avec un lac qui fait trois fois le Léman ! »

Lac Sevan

glisse Artour, le guide local. Il est intarissable. Sur la beauté de la nature environnante et sur « les oligarques étrangers ou les Arméniens expatriés rêvant de retour au pays à l’âge de la retraite » qui, en haut de cette impressionnante falaise, se font construire presque sauvagement des villas de luxe. Sacrilège ? Artour finit par s’en moquer. Car s’il peut parler de longues heures, ce n’est pas à propos des errements humains, présents ou futurs. C’est le passé qui le rend loquace. Devant lui se dresse un temple tout droit sorti des livres de légendes grecques. Païen, ce temple est en effet le seul monument helléniste sur tout le territoire d’Arménie. Un saut historique, une surprise architecturale, un coup de coeur touristique ; et une visite à terminer sur la terrasse du café voisin. La vue, tout comme le kebab maison, y sont mémorables. À l’autre bout de l’Arménie (mais le pays est petit), un autre festin attend le visiteur curieux. Pour les yeux : Sevan, l’un des plus vastes lacs d’altitude au monde. Pour le palais : les truites pêchées dans ses eaux claires. « Ce n’est pas surprenant que notre président ait choisi de nicher sa datcha ici ! », plaisantent un couple de restaura-

teurs qui, sur les rives de ce lac situé à près de 1900 mètres, ont installé leur modeste cuisine sur la presqu’île proche de la ville de Sevan. Des infrastructures rudimentaires, des plages plus ou moins propres, mais un accueil chaleureux et une vue superbe sur les eaux aux reflets turquoise par temps ensoleillé. Entouré de multiples monastères (Sevanavank notamment et sa mystérieuse église datant du Xème siècle), le lac est un lieu d’histoire. Mais c’est avant tout un réservoir naturel qui, sous le régime soviétique, a été largement mis à contribution pour l’irrigation et pompé pour satisfaire les besoins en énergie hydroélectrique. Face à la catastrophe écologique, un plan de restauration a été initié. « Aujourd’hui, cela va mieux... », assure le restaurateur de Sevan, à demi convaincant et convaincu. « Regardez autour de vous. L’eau, les montagnes ! C’est mieux et moins cher que la Suisse.... Avec un lac qui fait trois fois le Léman ! », plaisante-t-il avant de servir fièrement une assiette de fruits secs ou confits. Avec, au centre, le « roi Abricot ». Benjamin Quénelle

Livres

Le dernier grand roman russe

«C

'est le meilleur de ce qui a jamais été écrit sur [la révolution de] 1905. Quelle honte que personne ne connaisse ce livre », disait Boris Pasternak de Viktor Vavitch. Il ne croyait pas si bien dire : ce roman de Boris Jitkov ne fut publié en Russie qu'en 1999, plus de soixante ans après sa création. Il n'aura fallu que dix années de plus pour que le public français découvre ce grand roman russe qui raconte les derniers jours d’une ville de province avant les pogromes de 1905. La réapparition de Viktor Vavitch sur la scène littéraire soulève une question éternelle : comment un livre devient-il un chef-d'oeuvre? Le fait qu'un roman ait été condamné par le pouvoir soviétique comme « inconvenant » et « inutile » atteste-t-il du génie de son auteur ? Depuis la Perestroïka, nombreux ont été les écrivains à rejoindre l'Olympe de la littérature, à commencer par Grossman, Soljenitsyne ou Chalamov. Mais qu'en est-il de Jitkov, connu surtout pour ses livres pour enfants ? Ses biographies officielles ne mentionnent Viktor Vavitch que comme un « roman pour adultes », comme s'il s’agissait d’une erreur de parcours, d’une tache sur le CV de l'écrivain. C'est pourtant grâce à ce roman que Jitkov entrera, sans doute, dans la postérité. En 1905, Jitkov a vingt-trois ans et tente de lutter contre le déchaînement incontrôlable des pogromes partout en Russie, et notamment à Odessa où il vit à l’époque. De ces années noires où se réveille le nouveau siècle, il tire la matière d’un roman épique à l'ancienne, chronique de la vie du peuple à la veille de la

révolution avec des dizaines de personnages. Mais, quand il se lance dans la rédaction dans les années 1930, la mode n'est plus aux grands romans. Les écrivains privilégient les nouvelles, tandis que les émois psychologiques des héros laissent la place aux hommes d'action. C’est dans ce contexte que l’écrivain entame cette entreprise immense qui lui prendra cinq ans. Mais, au-delà de l’histoire, c’est son style qui lui vaut une place dans les manuels de littérature actuels. Car, avec la pâte du XIXe siècle, Jitkov élabore un roman pour les lecteurs du XXe, en traduisant les mouvements d’âme les plus complexes des héros de l’époque révolue. Ce ne sont plus des flots de pensées qu’il décrit, mais des actions, qui paraissent parfois insignifiantes, mais dont l'ensemble crée une image presque cinématographique. « Jour de soleil inondant la ville. Midi, les rues désertes pantellent. Voici que, dans la cour des Vavitch, le vent remue la paille, puis renonce : flemme. Le chiot geint d’ennui, la gueule entre les pattes. Qu’il en bouge une et la poussière s’élève. Flemme de voler, flemme de retomber, elle reste en suspens, or qui dort, clignant de soleil. » Ainsi commence Viktor Vavitch, nous plongeant d’emblée dans le style si particulier de Jitkov, admirablement traduit par Anne Coldefy-Faucard et Jacques Catteau. « On a peine à comprendre d’où naît le rythme qui déverse les mots et les images, pareils à ces gros cailloux qui émergent du sable », écrit Jitkov. Tel un orfèvre de la langue, il travaille au plus près du mot, de la syllabe, du rythme, en trouvant à la fois des sonorités originales et des métaphores fraîches, vivifiant la langue

russe telles des gouttes de rosée coulant sur l’écorce rugueuse d’un arbre centenaire. Ce travail en filigrane franchit les automatismes de la perception en trouvant, pour chaque geste quotidien, une image nouvelle, inattendue. « Des nounous avec des enfants sont assises en rang d’oignons sur un banc et grignotent des graines de tournesol. Derrière, leurs jupes à fronces multicolores bouffent comme des ballons. » La subtilité de ce langage véritablement cinématographique – si le roman décrit le début du siècle, il fut créé pendant l’âge d’or du cinéma soviétique – donne de l’épaisseur à des personnages parfois trop exaltés, trop engagés, trop amoureux ou simplement trop fous pour les lecteurs rationnels que nous sommes… C’est là le charme qu’opère la plume de Jitkov en nous rapprochant de ce monde disparu où l’on s’enflammait encore pour défendre les intérêts d’autrui. Quant aux lecteurs peu intéressés par le contenu historique, ils apprécieront sans doute les histoires d’amour, plus ou moins malheureuses, qui lient les personnages et finissent par apporter une lueur d’espoir lorsque le XIXe siècle meurt en couches, en donnant le jour au XXe siècle. Daria Moudrolioubova

Boris Jitkov, Viktor Vavitch, Paris, Calmann-Lévy, 2008. 745 p. Traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard et Jacques Catteau.

Le dernier roman russe  

Critique du roman "Viktor Vavitch" de Boris Zhitkov

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