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K O U LTO U R A

Du 5 au 19 décembre 2008

Le Courrier de Russie

11

Agenda culturel de Moscou

Cinéma

Alexeï Guerman : « Cet homme-là, c’est mon frère »

A partir du 4 décembre

Rencontre avec le réalisateur de « Khroustaliov, ma voiture » correspond... Je n’impose à personne mes vues. Mais j’entretiens des relations difficiles avec le cinéma contemporain. Je ne l’aime pas.

D.R.

LCdR : Comment se fait-il que ce « mauvais » cinéma prenne de plus en plus de place ? A.G. : On pourrait chercher des gens talentueux, et on en trouverait en France, aux Etats-Unis… Mais on préfère convier la critique qui décrétera « beau » ce qui est médiocre. Et, comme la plupart des gens s’y connaissent peu en art, ils y croient. On peut inventer tous les Oscars, Globes ou festivals de Moscou que l'on voudra, cela ne fera pas de Titanic un bon film.

De tous les réalisateurs russes contemporains, Alexeï Guerman est probablement l’un des plus grands et, parmi ces grands, l’un des moins connus en France. Le fait n’a rien de très surprenant : la préparation et le tournage de son dernier film, Khroustaliov, ma voiture, présenté à Cannes en 1998 et salué par la critique – les Cahiers du Cinéma le classent parmi les cinquante meilleurs films réalisés depuis 1950 – avaient duré, en tout, huit ans. De plus, le cinéma de Guerman, toujours en noir et blanc et d’une rare intensité, est un vrai travail d’orfèvre qui n’est pas toujours facile d’accès. Invité d’honneur des Rencontres Cinématographiques de Seine-SaintDenis, Alexeï Guerman aurait pu y présenter sa nouvelle oeuvre, Il est difficile d’être un Dieu, sorte de Bruce ToutPuissant intello et misanthrope. Mais, fidèle à sa réputation, il ne cesse de repousser la date de sortie… Encore un peu de patience ! Pour l’instant, nous profitons de son séjour parisien pour le retrouver lors d’un déjeuner dans un petit hôtel près du Luxembourg. « J’ai mangé un croissant », annonce-til, tragique. On ne sait pas sur quel pied danser. « J’ai mangé un croissant, mais j’y ai pas droit, enchaîne-t-il. Le diabète » ! Alexeï Guerman fête ses 70 ans cette année. « Je suis un vieux réalisateur », répétera-t-il plusieurs fois au cours de l'entretien… Diabète ou autre, la conversation glissera en tout cas souvent du cinéma à la gatronomie.

LCdR : Pourtant ces films émeuvent beaucoup de gens… Votre cinéma n’est pas pour eux ? A.G. : Non. Titanic en fera pleurer certains. Pour d’autres, il s’agira du meilleur film qu’ils aient jamais vu. Ces gens-là ne m’intéressent pas. Ce n’est pas pour eux que je vous raconte tout ça. Le pire, c’est que cette camelote détourne du grand cinéma. Les gens n’iront pas revoir Roma de Fellini ou Le Septième Sceau de Bergman. Ils reet-re-et retourneront voir Titanic. Si l’homme ne comprend pas l’art, il est privé de tout. Il n’est qu’un simple instrument de reproduction de l’espèce. Ce qu’il y a de beau en lui – ses yeux, sa bouche, ses oreilles, son âme – tout cela ne sert que son sexe qui, un jour, crachera la semence pour fabriquer un nouvel humain qui – peutêtre ! – ira voir un film de votre Godard, le final d’A bout de souffle. Il ira, et il en aura le souffle coupé. Et il pleurera. Cet homme-là, c’est mon frère. Nous passons commande, et Guerman en profite pour lancer une pique aux nou-

veaux Russes qui « ne savent pas ce qui est bon, mais savent ce qui est cher » et aux restaurants russes qui suivent leurs envies… et leurs portefeuilles : « Nous dînions un jour, avec un ministre, dans un très bon restaurant moscovite. Le serveur, apportant la carte, nous dit : “ Je peux vous recommander un vin très cher et très prestigieux… le Beaujolais !” Je lui ai demandé pourquoi il pensait que le Beaujolais était un vin prestigieux : il s'est contenté de m’indiquer le prix de la bouteille!.. »

une autre planète… Des spectateurs n’ayant aucune connaissance de l’histoire russe peuvent-ils le comprendre ? A.G. : Absolument ! Il est difficile d’être un Dieu (inspiré de la nouvelle éponyme des frères Strougatski, ndlr) est un récit d’actualité contemporaine : un homme atterrit sur une autre planète qui vit dans une époque semblable au Moyen Âge. Il dispose du savoir et des moyens nécesaires pour changer la vie des gens, les prévenir du danger et les protéger, mais il n’y est pas autorisé… Il en devient presque fou et finit par transgresser l’interdit ultime en prenant les armes. Je pense que même un type aussi vilain et stupide que Bush possédait les moyens de rendre le monde meilleur. Mais il n’a fait que du mal. Nos politiciens aussi pouvaient tout faire... Et il n’en est rien sorti d’extraordinaire.

LCdR : Pourquoi toujours le noir et blanc ? A.G. : Le cinéma en couleurs est apparu – pour des raisons purement commerciales ! – lorsque le noir et blanc commençait à peine à s’approcher des sommets artistiques. Il n’avait pas dit son dernier mot. LCdR : Que diriez-vous du public français ? A.G. : J’aime la France, mais je trouverais ridicule de parler d’un autre pays que le mien. Je ne connais pas la France. J’y ai vécu des moments difficiles, comme lors du festival de Cannes. [ Khroustaliov, ma voiture a été hué pendant la projection, pour être gratifié ensuite de critiques dithyrambiques dans la presse, ndlr]. Les Français ont une qualité en or : ils aiment et connaissent la France. Mais ils ne savent que dalle sur les autres pays ! Peut-être ontils une vague idée de ce qui se passe en Angleterre ou aux Etats-Unis. Mais en ce qui concerne la Russie, ils ignorent tout. Ils confondent Staline et Lénine, n’ont jamais entendu parler des répressions de 1937, ne savent pas qu’elles ont continué même après la guerre ou que l’antisémitisme était terrifiant…

LCdR : Vous avez une façon très particulière de choisir et de diriger vos acteurs, dont beaucoup sont des non-professionnels. Cela vous vient-il du théâtre, où vous avez débuté ? Comment s’est déroulé le casting ? A.G. : Il n’y a strictement rien de commun entre le théâtre et le cinéma. Et surtout pas dans la direction des acteurs. Au théâtre, on joue avec le corps, le visage, la voix. Au cinéma, on ne joue qu’avec les yeux, le reste ne compte pas. Le casting de Il est difficile d’être un Dieu a été très long et laborieux. Nous sommes allés chercher des gens jusque dans des asiles de vieillards… On a filmé des menuisiers slovaques, des ouvriers… Je filme une autre planète et j’avais besoin de visages différents ! Vous voyez les tableaux de Bosch ? Ce sont ces visages que je cherchais.

LCdR : Justement, vos films précédents abordaient tous des évenements de l'histoire russe alors que celui à venir se déroule sur

La serveuse propose des cafés : « One expresso ! No zucker ! and… krepky ! ». Aucun problème, toutes les serveuses du quartier connaissent déjà les goûts du Monsieur. Lui s’amuse : il vient souvent en France, mais ne parle pas français, alors passer la commande « dans ce satané pays où les menus changent tous les jours… » ! Il raconte, hilare, comment il a, un jour, appelé un ami qui parlait français sur son portable pour que le serveur lui lise la carte. Le serveur s'était alors exclamé : « C'est bien la première fois que je prends une commande par satellite ! » LCdR : Vous n’avez jamais été tenté d’aller travailler à l’étranger ? A.G. : J’ai eu la possibilité de partir. On m’a proposé de l’argent pour tourner un film à Hollywood. Un récit à la Ivan Lapshine, mais à partir de l’histoire américaine. Pourtant, à l’époque, cela me paraissait impensable. Et puis… je ne les connais pas, moi, les Américains : je ne peux pas faire un film sur eux ! Maintenant, c’est trop tard, ma vie s’achève… Je rêve de réaliser un film d’après Le Violon de Rotschild de Tchékhov. Mais si j’ai toujours autant de difficultés à trouver des financements, j’arrêterai le cinéma. Je me mettrai à l’écriture ! D.R.

Le Courrier de Russie : Vous avez dit un jour que le cinéma était un art de la tension. Quel regard portez-vous sur le 7ème art aujourd’hui ? Alexeï Guerman : Je pense que le mauvais cinéma américain – je précise « mauvais », car la production de ce pays est si monumentale qu'on y trouve le pire et le meilleur – avec son sempiternel « Action ! » ne correspond pas à notre triste existence sur la Terre. La bonne poésie y

Entre les murs de Laurent Cantet. Palme d’Or à Cannes en 2008 : des élèves jouent leur propre quotidien dans un collège de banlieue difficile. Du docu-fiction d’un genre nouveau. Au cinéma Oktiabr.

Du 10 au 16 décembre

Festival TsEKh’08. Danses modernes, théâtre muet et performances éclectiques. Des projets plus originaux les uns que les autres, dont plusieurs créations franco-russes. Programme sur http://www.tsekh.com/

Du 10 décembre au 4 janvier

Russes. Exposition des photos de la jeune artiste Anastacia Khoroshilova. A la rencontre des Russes, simplement. Photographier et être photographié, subtile alchimie... Au musée d’art moderne.

Jusqu’au 14 décembre Alexandre Soljénitsyne et son époque en photo. 250 photos inédites de la vie du célèbre romancier et dissident. Photos issues des albums de famille, alors qu’il voyage à travers la Russie, mais aussi photos de Cavendish (Vermont,USA) et du retour d’exil. Egalement quelques films de Sergueï Miroshnitchenko, ami proche de l’auteur. Au Manège.

Jeudi 11 décembre Baralgin. Le Gabria Visual Theatre de Saint-Pétersbourg se produit pour la première fois à Moscou. « Succès visuel », « constant renouvellement », compilation d’expériences et de rencontres d’une part et d’émotions personnelles de l’autre... Une réflexion sur la vie. Au STD na Strastnom à 19h

Propos recueillis par Daria Moudrolioubova

Jusqu’au 28 décembre

Les intraduisibles

Justice à multiples facettes Le destin politique d’un peuple se lit dans la façon dont il définit les notions de loi et de justice. En russe, il existe une divergence éloquente entre les différents termes de ce même champ lexical.

« Zakonnost », ou légalité, signifie « respect de la loi ». Tant dans le sens purement juridique que, par extension, dans le sens moral. L’adjectif dérivé « zakonnyi » signifie « conforme à la règle », « à l’ordre établi », souvent pris au pied de la lettre. D’où une certaine rigidité, voire implacabilité du terme : dura lex, sed lex. On pourrait se réjouir de cette preuve linguistique que les Russes adhèrent à la valeur suprême romaine, si un autre mot ne venait lui voler la vedette.

Le terme « spravedlivost » est à « zakonnost » à peu près ce que le soleil est au lampadaire. Son équivalent le plus proche est la « justice » avec, en plus, une forte dimension spirituelle. C’est la justice au sens de redressement des torts, de justice universelle et ultime, de connaissance sans faille du bien et du mal. On se plie à la « zakonnost », mais c’est la « spravedlivost » qu’on désire et que l’on porte dans le coeur. Les deux ne font pas un en russe. Un compromis pourrait être trouvé avec le terme de « pravossoudiyé » : « justice des hommes », comprenant l’ensemble des procédures juridiques et basée, en théorie, sur la « spravedlivost ». Dans l’idéal, il s’agit d’une sorte de transposition platonicienne de « spravedlivost » en ce bas monde, la mise en pratique d’un grand principe. Dans la réalité, cependant, l’ex-

pression « naché pravossoudiyé (« notre justice ») sent largement le jugement désabusé. Parce que l’on sait à quoi s’en tenir : corruption, bavures judiciaires et mauvaise foi des magistrats… et cela, quel que soit le gouvernement. Car en Russie, le pouvoir judiciaire n’a jamais été fort ni réellement indépendant. Par le fait même que « spravedlivost », « zakonnost » et « pravossoudiyé » ne font pas ménage commun, la langue dit la résignation des Russes en matière de justice. Oui, il y a bien deux justices : celle d’ici-bas et celle des cieux. Et puisque l’une n’atteindra jamais le caractère idéal de l’autre, autant ne pas se faire de mouron… Irina Kneller

Niko Pirosmani (1862-1918). Peintre autodidacte, considéré comme un des plus grands artistes géorgiens, il a consacré sa vie à représenter le quotidien et le patrimoine culturel géorgien. Le projet artistique « chouille familiale » réunit ses oeuvres et celles de ceux qui l’ont fait connaître, les frères Zdanevitch et Mikhaïl Le Dentu, avantgardistes de référence. A la galerie Prooune à Winzavod.

Jusqu’au 15 janvier Nikolaï Bakhariev. Public et privé. 40 photos qui s’inscrivent dans le cadre de l’exposition « Sources de la photographie russe moderne. » PUBLIC : des gens pris au hasard, habitants comme les autres. PRIVE : des filles nues, dans leur intimité dérangeante. A la galerie Photographer.ru à Winzavod.


Interview avec Alexeï Guerman