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Saul Alinsky : organiser les dépossédés. Rapports sociaux, de la théorie à la pratique Daniel Zamora* ―What follows is for those who want to change the world from what it is to what they believe it should be. The Prince was written by Machiavelli for the Haves on how to hold power. Rules for Radicals is written for the Have-Nots on how to take it away‖1

Les enjeux théoriques autour des rapports sociaux et de leur articulation ont, plus que d’autres, une importance déterminante dans l’action politique. En effet, cet enjeu scientifique ne porte pas seulement sur la connaissance du monde social, il a également des conséquences pratiques dans la manière de concevoir le travail politique et plus précisément l’action collective. Si aujourd’hui la question de l’imbrication, de l’intrication ou de l’articulation des rapports sociaux commence à être largement reconnue au niveau scientifique, il n’en est pas de même dans la pratique politique. Certes, théoriquement, « il n’est plus possible, de penser un rapport social indépendamment des autres. Pour donner toute son intelligibilité à chacun d’eux et pour rendre compte de la complexité du social, il est indispensable de prendre en compte l’ensemble de ces rapports entremêlés. »2. Il n’est cependant pas évident de saisir ce que cela implique dans la pratique quotidienne du politique. Car la question de l’articulation des rapports sociaux se pose bien pour les militants. Bien que s’exprimant souvent autour d’enjeux théoriques abstraits, les tensions et conflits entre les différents partis ou courants politiques portent souvent sur la pratique politique elle-même. Les conflits entre militants sont bien régulièrement masqués par des discours théoriques invoquant des oppositions canoniques et sacralisées (libertaires/autoritaires, staliniens/antistaliniens, réformistes/révolutionnaires, etc.) alors qu’un certain nombre de divergences portent davantage sur les réponses apportées à des questions en apparence aussi banales que : « comment organiser une campagne ? », *Daniel Zamora est doctorant en sociologie à l’Université Libre de Bruxelles. 1 Saul Alinsky, Rules for Radicals (New York: Vintage, 1989), 3. « Ce qui suit est pour ceux qui veulent changer le monde tel qu’il est en qu’il devrait être selon leur convictions. Le Prince a été écrit par Machiavel pour que les possédants puissent garder le pouvoir. [Mes] Règles pour Radicaux est écrit pour les dépossédés afin qu’ils puissent leur reprendre. » 2 Roland Pfefferkorn, Inégalités et rapports sociaux : Rapports de classes, rapports de sexes, La Dispute, Paris, 2007, p. 375.


« comment mobiliser un groupe ? », « comment s’adresser à une communauté ? », « quelle stratégie adopter dans un conflit ? ». En ce sens, l’analyse des pratiques politiques et de leurs formes organisationnelles – souvent davantage enjeu de luttes que de débats théoriques – reste, trop souvent, l’impensé de nombreuses théories politiques ou philosophiques, y compris lorsqu’elles se définissent comme émancipatrices. Les « médiations »3 qui relient la théorie à l’action sont centrales de ce point de vue. Elles se définissent selon nous à deux niveaux : celui du mode d’organisation d’une part ; celui de la pratique militante (comprenant les formes de mobilisation, d’actions,…) d’autre part. Dans cette perspective et à ces deux niveaux, nous discuterons les thèses d’un auteur peu connu en France : Saul Alinsky. Ce dernier n’est pas un théoricien des rapports sociaux, mais il adopte une certaine manière de pratiquer le « terrain », permettant – plus que d’autres – de révéler la multiplicité, la complexité et la diversité des rapports sociaux qui le mettent en forme, et cela, notamment, au travers des questions d’organisation et de pratique militante. Cette approche amène Saul Alinsky à s’opposer de manière assez tranchée à d’autres mouvements politiques de son époque et à les contester à partir de questions organisationnelles bien concrètes et spécifiques.

QUI EST SAUL ALINSKY ? Le sociologue militant Saul Alinsky naît en 1909 à Chicago de parents issus de l’immigration juive russe, au sein d’une famille religieuse et pauvre dans un contexte social marqué par des luttes très importantes entre les communautés. Il est souvent considéré comme l’un des théoriciens de l’organisation communautaire. Il est connu pour son activité militante et les nombreuses organisations de quartier qu’il a constituées, de la fin des années 1930 jusqu'à sa mort en 1972. C’est dans les quartiers les plus défavorisés de Chicago et dans d’autres villes plus tard, qu’il organisera les citoyens dans de larges organisations communautaires afin de défendre leurs droits et revendiquer de meilleures conditions de vie. Pour Alinsky, le pouvoir c’est l’organisation. « Le pouvoir se répartit en deux principaux pôles : entre ceux qui ont de l’argent et ceux qui ont des gens ». (...) « Le changement vient du pouvoir, et le pouvoir vient de l’organisation »4. Il fonde une organisation « d’organisateurs professionnels » : l’Industrial Areas Foundation qui est encore active aujourd’hui. Un second aspect de sa personnalité est moins connu : son parcours académique à l’université de Chicago. Alinsky n’est pas – au départ – quelqu’un de politisé5. Il est cependant dès le début de ses études passionné par les cours de sociologie sur la 3

György Lukacs, Histoire et conscience de classe, Editions de Minuit, Paris, 1960, p. 340. Saul Alinsky, Rules for Radicals, 113. 5 Il n’était ni militant ni organisé au cours de ses études 4


désorganisation sociale, la ville et les gangs.... La découverte et la fréquentation des cours de Robert Ezra Park ou d’Ernest Burgess et le travail avec Clifford Shaw vont lui permettre de développer une méthode d’analyse et d’observation du terrain. Sa démarche organisationnelle est en ce sens directement liée à deux sources très importantes : le mouvement ouvrier et syndical – qu’il fréquentera durant les années de la grande dépression – et le travail sociologique hérité de son parcours à l’école de Chicago. Alinsky écrira plusieurs livres importants dont deux6 sont directement liés aux questions du community organizing et de ses méthodes. C’est dans ces deux ouvrages qu’il va tenter de systématiser toutes ses expériences d’organisateur selon des principes particulièrement intéressants pour aborder la politique et l’organisation de manière à la fois radicale et pragmatique. Le radical pragmatique Alinsky se définit lui-même comme un militant à la fois radical (cherchant un changement radical de l’ensemble de l’organisation sociale) et pragmatique (partant des luttes et des conflits spécifiques dans les quartiers au sein desquels il travaille). Ainsi, à la différence de la très grande majorité des leaders politiques dans les syndicats des années 1940 ou dans des partis politiques radicaux, Alinsky reconnaît pleinement et pratiquement7 la légitimité des revendications spécifiques des différents groupes ethniques. C’est ici que nous en venons à la question des rapports sociaux et de leur articulation. C’est ici aussi que se pose la question du pragmatisme, qui est – selon nous – un des points les plus importants dans la démarche d’Alinsky. C’est le pragmatisme en tant que démarche organisationnelle, politique et théorique – mais pas épistémologique – qui permet à Alinsky d’adopter une position originale sur ces questions dans le champ de la contestation de la fin des années 1930. Étudier les rapports réels La spécificité politique d’Alinsky réside, comme nous l’avons souligné, dans sa méthode. Celle-ci s’exprime pleinement dans la pratique et dans la manière d’organiser les acteurs. La méthode que propose Alinsky sera, à certains égards, sociologique. Ainsi, l’un des points de départ de sa réflexion se condense justement autour de la question de l’organisation sociale. Le couple théorique classique élaboré par William Isaac Thomas puis par Robert Park – « organisation-désorganisation »8 – est important et suscitera dès le départ l’attention d’Alinsky. Pour lui : « Le premier pas en matière d’organisation communautaire est la désorganisation communautaire. (…) Les agencements actuels doivent être désorganisés s’ils doivent être remplacés par de nouvelles configurations... Tout changement implique la désorganisation de l’ancien et l’organisation du nouveau »9.

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Rules for Radicals et Reveille for radicals. Pas uniquement dans les discours théoriques sur la société, mais directement dans les luttes. 8 Lire à ce sujet: Jean-Michel Chapoulie, La Tradition sociologique de Chicago : 1862-1961 (Paris: Seuil, 2001), 253-273. 9 Saul Alinsky, Rules for Radicals, 166. 7


Pour Alinsky, il n’existe pas de terrain vierge de relations sociales et de rapports sociaux. Le travail de tout organisateur n’est pas un travail d’organisation d’individus isolés. Il n’existe en ce sens pas de situation sociale « désorganisée ». Il règne toujours une organisation, qu’elle soit explicite ou non, formelle ou informelle. La mettre au jour constitue une phase essentielle du travail de l’organisateur. L’organisateur n’est donc pas un simple agitateur venant imposer ses mots d’ordre standard, peu importe le lieu, mais plutôt celui qui prend au sérieux les situations concrètes et les analyse avec rigueur. Ainsi, les premières semaines de travail communautaire étaient souvent pour Alinsky et son équipe un travail proprement sociologique d’analyse, d’observation, d’entretiens pour dévoiler les logiques, les dynamiques, le plan organisationnel sous-jacent à chaque communauté et les acteurs le constituant. C’est ce que le sociologue Marshall Ganz nomme « Mapping social world »10, autrement dit un travail de cartographie sociale. « Alinsky et son équipe commençaient par écumer les données du recensement, les rapports municipaux et toute source pouvant leur donner une bonne image de la communauté. Ensuite, ils constituaient une liste avec toutes les institutions de la région, des églises aux piscines. Enfin, ils discutaient avec autant de personnes que possible afin d’identifier les leaders locaux. »11 Cette analyse faite, commence le travail d’organisation proprement dit. Mais qui est à la fois un travail de désorganisation, celle-ci étant toujours une période de transition et non un état en tant que tel : « Une période (…) ouvr[ant] la voie à de nouvelles valeurs, philosophies et objectifs. Cette période de transition est une période de désorganisation. C’est cette phase qui est usuellement cruciale dans la vie d’une organisation populaire. »12 La désorganisation dans le cadre du travail communautaire est un travail politique en tant que tel, et non un processus naturel. C’est le rôle de l’organisateur de désorganiser les logiques sociales précédentes pour en constituer d’autres. Ainsi, comme le précise Alinsky : « La construction d’organisations populaires c’est avant tout la création d’une série de réalignements (…) » 13. Organiser, c’est donc travailler contre l’inertie du système de relations sociales et des rapports sociaux présents dans une situation historique et sociale donnée. Ainsi, le travail politique de l’organisateur cherche à affaiblir l’empreinte de certains rapports sociaux au profit d’autres, de certaines relations sociales au détriment d’autres, mais sans pour autant nier 10

Marshall Ganz, Organizing: People, Power and Change. Organizing notes, Harvard Kennedy School, 2008, p. 10. 11 Beryl Satter, Family Properties: Race, Real Estate, and the Exploitation of Black Urban America (New York: Metropolitan Books, 2009), 119. 12 Saul Alinsky, Reveille for Radicals, Vintage, New York, 1989, p. 186. 13 Ibidem


l’existence de leur multiplicité. Si, dans un quartier ouvrier très pauvre comme celui de Back of the Yards, ce sont les rapports sociaux raciaux et ethniques qui sont dominants et guident les logiques sociales internes, le travail d’Alinsky aura servi à renforcer les rapports sociaux de classe au détriment des rapports sociaux raciaux, à renforcer une solidarité et une communauté sociale en affaiblissant les logiques conflictuelles entre les communautés ethniques et raciales. C’est aussi ici qu’on peut vraiment parler – comme il le dit – de réalignements, de déplacements. En ce sens, le travail de l’organisateur transforme les relations sociales et, dans une moindre mesure, change les rapports qu’entretiennent les différents rapports sociaux entre eux (sexe, race, classe). Mais ce changement ne se fait qu’au prix d’une étude minutieuse de leur articulation et d’un travail de reconnaissance de ceux-ci et non de dénégation. En ce sens, les rapports sociaux raciaux ne sont pas qu’une « fausse conscience » qu’il faudrait éradiquer : ils sont également potentiellement porteurs de « collectif »14, de la constitution d’un « esprit de corps »15. Ce point est essentiel car la reconnaissance et l’étude des situations spécifiques sont des prémisses à l’organisation. Celleci ne peut être efficace que si elle se fonde sur l’étude des rapports réels entre les acteurs et non sur leurs rapports supposés. En ce sens, le travail de l’organisateur consiste justement à décrypter la réalité sociale, à saisir correctement comment se manifestent les relations de pouvoir. Ainsi, le véritable organisateur doit pouvoir percevoir les individus dans la totalité des rapports et des relations sociales qui les constituent. Ne jamais isoler ou cacher l’une de ces dimensions est la source de la véritable action communautaire et radicale. « L’organisateur devrait à chaque instant voir les individus ou groupes du point de vue de l’ensemble de la situation sociale dont ils font partie. »16 « En tant qu’organisateur, je commence à l’endroit où le monde est, tel qu’il est, et non tel que je voudrais qu’il soit. Accepter le monde tel qu’il est n’affecte nullement notre désir de le changer en ce que nous pensons qu’il devrait être – il est nécessaire de commencer à l’endroit où le monde est si nous allons le changer en ce que nous pensons qu’il devrait être »17. Cette double opposition qu’Alinsky propose entre le monde « tel qu’il est » et le monde « tel qu’il devrait être » est très importante. Pour reprendre Ed Chambers, « La tension entre les deux mondes constitue la racine de l’action radicale pour la justice et la démocratie 14

Philippe Cardon, Danièle Kergoat et Roland Pfefferkorn, Chemins de l'émancipation et rapports sociaux de sexe, La Dispute, Paris, 2009, p. 28. 15 Il n’est en ce sens pas du tout étranger à cette phrase de Thomas définissant une situation « Si les hommes définissent leurs situations comme réelles, elles sont réelles dans leurs conséquences » in : Thomas W. I., The Child in America, en collaboration avec D.S. Thomas, New York, Knopf, 1928, p. 572 16 Alinsky, Reveille for Radicals, p. 106. 17 Alinsky, Rules for Radicals, xix.


»18. Comprendre le monde tel qu’il est correspond d’une certaine façon au travail proprement sociologique et saisir les moyens d’atteindre, à partir de celui-ci, le monde tel qu’il devrait être est le versant politique de l’action sociale. Ainsi, la transformation du monde « tel qu’il est » en ce qu’il « devrait être » requiert d’analyser une situation (travail sociologique) puis de s’attaquer aux problèmes concrets de la communauté (travail politique). Leadership local, ségrégation raciale et organisation communautaire : l’exemple de Woodlawn Ce point de départ dans l’analyse des situations spécifiques amène Alinsky à concevoir l’organisation sur le terrain d’une manière locale. En ce sens, son approche de l’organisation communautaire consiste à penser la manière dont les organisateurs professionnels vont travailler dans les localités. Pour lui il n’est plus question d’envoyer des « agitateurs » sur place pour mobiliser la communauté de l’extérieur. Il devient une priorité d’impliquer concrètement les leaders et faiseurs d’opinions locaux dans les prises de décisions, dans les actions et les responsabilités des centres locaux. Les organisateurs vont plutôt encadrer et former les recrues locales afin de leur donner par la suite la direction de l’organisation. Alinsky ne prétend donc pas organiser directement les quartiers et leur dire ce qu’ils doivent faire, il agit plutôt comme un « méta-organisateur » qui forme des organisateurs indigènes, un organisateur d’organisateurs. Ainsi, ce sont par des voisins, des proches ou des amis que la communauté sera mobilisée et entraînée dans l’organisation et dans les luttes19. Ce point est fondamental dans la conception d’Alinsky, se fondant sur l’autodétermination des communautés. Lorsque naît, au début des années 1960, le Black Power, Alinsky saisit directement l’importance du mouvement, la nouvelle distribution des relations raciales, le gain de pouvoir des Afro-Américains et leur besoin d’émancipation collective et spécifique. Il accepte donc qu’il ne puisse plus aspirer lui-même, en tant que Blanc, à les organiser, voyant dans ce phénomène une « étape nécessaire » du mouvement. « Dans ce climat, je suis convaincu que tous les Blancs devraient sortir des ghettos noirs. C’est une étape par laquelle nous devons passer. »20.Toute cette réflexion constitue, d’une certaine façon, l’expression organisationnelle de la fameuse phrase de l’Association 18

Edward T. D. Chambers et Michael A. Cowan, Roots for Radicals: Organizing for Power, Action, and Justice, Continuum, New York, 2003, p. 23. 19 Jeffrey C. Goldfarb, ―On Barack Obama,‖ Constellations 16, n° 2, 2009, p. 240. 20 Marion K. Sanders et Saul Alinsky, The Professional Radical: Conversations with Saul Alinsky, Perennial Library/Harper & Row, New York, 1970, p. 74.


Internationale des Travailleurs : « l'émancipation des travailleurs doit être l'œuvre des travailleurs eux-mêmes ». Pour Alinsky, les relations de pouvoir ne sont pas figées, uniques ou absolues. Elles dépendent du contexte, du lieu et des acteurs en présence. Il accorde une importance particulière à saisir les spécificités de chaque situation et de chaque lutte. En ce sens, il fut l’un des premiers à défendre et organiser de manière systématique les Afro-Américains dans leur lutte contre la ségrégation urbaine. « Plus que n’importe quel autre urbaniste des 50 dernières années, Alinsky était conscient de l’intersection entre la race, la localisation et l’appartenance sociale. »21 Il faut comprendre que le problème de la ghettoïsation à Chicago était aussi – voire surtout – un problème institutionnel. La ségrégation résultait plutôt de l’agencement spatial des relations raciales22. Alinsky voit dans les nombreuses institutions publiques et privées « des gardiens de Zoo qui essaient de tenir les animaux tranquilles »23. Pour lui, le racisme n’est en ce sens pas un simple préjugé ou problème moral. Il est également porté par des institutions. Comme le précise Robert Allen, « le racisme est en même temps une idéologie (mais non statique) et un ensemble d’institutions sociales. »24. Le processus de concentration des populations noires dans des zones urbaines très précises pousse Alinsky à définir l’unité sociale que constitue la « communauté » comme la seule pouvant répondre aux défis urbains25. Afin d’avoir un impact réel sur le cours des choses, il entreprend donc un travail important d’organisation de la communauté noire. L’un des premiers se déroule dans le quartier de Woodlawn où il fonde une organisation communautaire qui prendra une importance dans le développement futur des relations de pouvoir entre les Noirs et les Blancs26. « Alinsky et son équipe ont créé ―The Woodlawn Organization (TWO). Alinsky voyait l’organisation noire TWO comme un outil pour améliorer la vie des résidents locaux et plus largement pour améliorer l’intégration raciale. (…) [il] était confiant que la TWO n’allait pas juste améliorer le quotidien dans le quartier défavorisé — ―en dorant le ghetto‖ certains diraient — mais développerait une

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Mark Santow, ―Running in Place. Saul Alinsky and the Dilemmas of Race,‖ Next American City, Novembre 2005: http://americancity.org/magazine/article/running-in-place-santow/. 22 Arnold R. Hirsch, Making the Second Ghetto: Race and Housing in Chicago 1940-1960, University Of Chicago Press, Chicago, 1998, p. 5. 23 Alinsky, cité in: Ibid., p. 246. 24 Robert L. Allen, Reluctant Reformers: Racism and Social Reform Movements in the United States, Howard University Press, 1974, Washington D.C., p. 7-9. 25 Saul Alinsky, ―The Urban Immigrant,‖ in: Thomas Timothy MacAvoy (éd.), Roman Catholicism and the American way of life, Ayer Publishing., 1960, p. 145. 26 Charles E. Silberman, « Crisis in black and white », Random House, New York, 1964.


intégration résidentielle plus générale. Au milieu des années 1960, la TWO représentait à peu près 150 groupes locaux représentant 40 000 des 100 000 citoyens de Woodlawn. »27. Ce travail dans le milieu urbain inspirera beaucoup la communauté noire et les mouvements tels que les Blacks Panthers au niveau des formes de travail communautaire. Alinsky comprendra ainsi très rapidement l’importance politique de telles organisations et du développement du Black Power qu’il soutient et apprécie28. « Beaucoup d’organisations ne comprennent pas ceci : les Black Panthers ne sont pas du tout séparatistes. Ils ont une conscience qu’il faut travailler avec les autres. Ils ont donc plus de potentiel que d’autres militants. »29 « Nous avons toujours parlé de ―community power‖, et si la communauté est noire, alors c’est du ―black power‖ »30.

Comprendre le pouvoir avec les acteurs L’un des premiers pas en tant qu’organisateur avec les acteurs est celui qui consiste à saisir collectivement la nature du pouvoir dans la situation donnée. Alinsky pose ainsi une question essentielle : « comprennent-ils la nature du pouvoir et sa raison d’être ? »31. Une communauté ne peut changer l’inertie du système qu’en ayant une réelle compréhension des relations de pouvoir dans leur ensemble, c’est-à-dire des différents rapports sociaux qui traversent la situation, dans laquelle ils sont imbriqués. Pour Alinsky, le pouvoir est réparti en deux pôles, « entre ceux qui ont de l’argent et ceux qui ont le peuple »32. Il pose la question de l’organisation comme la principale question de toute demande d’émancipation. La question de la dépossession n’est ainsi que le corollaire de celle de l’organisation, l’une ne va pas sans l’autre, mais les opprimés ne pourront surmonter leur supposée dépossession sans organisation. Ainsi, la production d’un savoir critique et qui s’opposerait au pouvoir en déconstruisant son discours est certes nécessaire, mais ne constitue pas une condition suffisante à une contestation qui dépasse les frontières du monde académique. En ce sens, la thèse selon laquelle la connaissance en tant que telle a des

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Santow, ―Running in Place. Saul Alinsky and the Dilemmas of Race.‖ Malgré quelques réserves au début. Voir : Sanford D. Horwitt, Let Them Call Me Rebel: Saul Alinsky: His Life and Legacy (New York: Vintage, 1992), 88. 29 Sanders et Alinsky, The Professional Radical, p. 85. 30 Sanford D. Horwitt, Let Them Call Me Rebel: Saul Alinsky: His Life and Legacy, Vintage, New York, 1992, p. 508. 31 Saul Alinsky, ―Citizen participation and community organization in planning and urban renewal‖, in: Fred M., Erlich, Fred M., Rothman, Jack, & Tr Cox, Strategies of Community Organization, a Book of Readings, F. E. Peacock Publishers, New York, 1970, p. 218. 32 Alinsky, Rules for Radicals. 28


effets potentiellement libérateurs serait, du point de vue d’Alinsky, tout à fait incomplète, voire problématique. En effet, si la connaissance des « have not » ne peut potentiellement s’exprimer via l’organisation et des formes collectives, il devient difficile de savoir si les opprimés sont dépossédés ou désorganisés. Pour donner un exemple concret, Howard Zinn exprime cette différence dans une réflexion sur sa propre pratique dans les années 1960 : « Cette expérience m’a appris que j’avais fait erreur en associant l’inaction à un manque de réflexion et à l’indifférence. Celle-ci était plutôt liée à l’absence d’occasions, de débouchés, d’exemples à suivre, de groupes auxquels se joindre ; dès qu’il en est apparu quelques-uns, le silence s’est mué en vague de protestations. »33 Pour les dépossédés, le savoir n’est donc pas quelque chose qui s’acquiert, telle une « leçon » pour reprendre l’expression de Jacques Rancière34, mais qui se prend, qui ne peut prendre corps que par l’expérience collective. L’organisation est donc une médiation nécessaire entre la pratique politique contestataire et la théorie critique. Le dévoilement produit par la connaissance ne peut survenir de manière individuelle. Le travail du militant doit donc être double : celui du sociologue, du scientifique et celui de l’organisateur, de l’agitateur, du producteur de collectif. Ainsi, comme nous le rappelle György Lukacs « l’organisation [étant] la forme de médiation entre la théorie et la pratique »35, on ne peut séparer mécaniquement ces deux questions. Le parti pris pour l’organisation et le collectif ne signifie pas que la sociologie n’a aucun rôle. Bien au contraire, le travail sociologique est le point de départ de toute organisation. Le changement ne peut survenir sans une connaissance minutieuse du monde tel qu’il est.

Conclusion Trois dimensions apparaissent ainsi centrales dans l’organisation des dépossédés proposée par Alinsky. D’abord, les questions d’organisation n’ont, dans de nombreux débats intellectuels, pas la place qu’elles méritent. La lecture des travaux d’Alinsky nous éclaire sur l’importance centrale de cette question dans la problématique de l’action collective et de l’émancipation. Ensuite, « l’organisateur des dépossédés » nous montre que toute transformation des rapports sociaux nécessite, non pas leur dénégation, mais leur reconnaissance, car loin d’être

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Howard Zinn, La Mentalité américaine, Lux, Québec, 2009, p. 118. Jacques Rancière, Le maître ignorant : Cinq leçons sur l'émancipation intellectuelle, 10/18, Paris, 2004. 35 György Lukacs, Histoire et conscience de classe, p. 338. 34


des fausses consciences, ils ont des effets réels qu’il s’agit également de combattre. Alinsky nous apprend donc que toute forme de domination n’est pas seulement domination, mais également une source potentielle de collectif, d’action, de libération. Ainsi, pour reprendre la phrase de Karl Marx, Alinsky s’oppose totalement à ceux qui « ne voient dans la misère que la misère, sans y voir le côté révolutionnaire, subversif, qui renversera la société ancienne »36. Cependant – et enfin – cette révolte potentielle ne doit pas être guidée par des principes éternels ou dogmatiques. En organisation comme pour toute chose, Alinsky nous enseigne qu’il n’y a pas de « recette toute faite », « dans l’organisation, nous sommes toujours dans l’improvisation »37. L’étude minutieuse et rigoureuse des situations spécifiques reste un élément important. L’organisateur est donc aussi un sociologue, et c’est peut-être à cette condition qu’il parviendra à mobiliser efficacement les dépossédés. L’acte d’organisation et l’action collective constituent donc les nœuds de l’approche d’Alinsky, la sociologie étant, à l’instar de ce qu’écrivait Karl Marx à propos de la philosophie, un instrument pour « changer le monde » et non une science se contentant de le décrire. Sans quoi, elle ne pourra voir ses effets libérateurs dépasser les cercles académiques des élites intellectuelles. Il n’y a donc pas « deux » Alinsky, l’un sociologue et l’autre organisateur, mais bien un seul, ayant choisi le camp des opprimés et voulant donner une expression réelle à ses conclusions théoriques.

Bibliographie Alinsky, Saul, Reveille for Radicals. Vintage, New York, 1989. ———. Rules for Radicals, Vintage, New York, 1989. ———. ―The Urban Immigrant‖ in: Thomas Timothy MacAvoy (éd.) Roman Catholicism and the American way of life, Ayer Publishing, 1960, pp142-155. ———. ―Citizen participation and community organization in planning and urban renewal‖, in: Fred M., Erlich, Fred M., Rothman, Jack, & Tr Cox, Strategies of Community Organization, a Book of Readings, F. E. Peacock Publishers, New York, 1970, p. 218. Allen, Robert L. Reluctant Reformers: Racism and Social Reform Movements in the United States, Howard University Press, Washington D.C, 1974. Cardon, Philippe, Danièle Kergoat, Roland Pfefferkorn, et Collectif. Chemins de l'émancipation et rapports sociaux de sexe. La Dispute, Paris, 2009. Chambers, Edward T. D., et Michael A. Cowan, Roots for Radicals: Organizing for Power, Action, and Justice. Continuum, New York, 2003. Chapoulie, Jean-Michel, La Tradition sociologique de Chicago : 1862-1961, Seuil, Paris, 2001. 36 37

Karl Marx, Misère de la philosophie, Payot, Paris, 2002, p. 180. Sanders et Alinsky, The Professional Radical, p. 74.


Ganz, Marshall, Organizing: People, Power and Change. Organizing notes, Harvard Kennedy School, Harvard, 2008. Goldfarb, Jeffrey C, ―On Barack Obama.‖ Constellations, 16, n° 2, 2009, pp. 235-250. Hirsch, Arnold R, Making the Second Ghetto: Race and Housing in Chicago 1940-1960. University Of Chicago Press, Chicago, 1998. Horwitt, Sanford D, Let Them Call Me Rebel: Saul Alinsky: His Life and Legacy, Vintage, New York, 1992. Lukacs, György. Histoire et conscience de classe, Editions de Minuit, Paris, 1960. Marx, Karl. Misère de la philosophie Payot, Paris, 2002. Pfefferkorn, Roland, Inégalités et rapports sociaux : Rapports de classes, rapports de sexes. La Dispute, Paris, 2007. Rancière, Jacques, Le maître ignorant : Cinq leçons sur l'émancipation intellectuelle. 10/18, Paris, 2004. Sanders, Marion K., Alinsky, Saul, The Professional Radical: Conversations with Saul Alinsky, Perennial Library/Harper & Row, New York, 1970. Santow, Mark, ―Running in Place. Saul Alinsky and the Dilemmas of Race.‖ Next American City, Novembre 2005: http://americancity.org/magazine/article/running-in-placesantow/. Satter, Beryl. Family Properties: Race, Real Estate, and the Exploitation of Black Urban America, Metropolitan Books, New York, 2009. Thomas W. I., The Child in America, Knopf, New York, 1928. Zinn, Howard. La Mentalité américaine, Lux, Québec, 2009.


Saul Alinsky : organiser les dépossédés.