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- II LYON LA CITÉ DU POIDS LOURD Berliet-Vénissieux, la moderne ville-usine du poids lourd, 4 millions de mètres carrés, 15 000 travailleurs, 75 camions produits par jour. J'y suis le matricule 41 006, habillé de bleus Berliet, chaussé Berliet, ganté Berliet. Les trois machines que je conduis valent 80 millions1 cent années (soit deux existences) de salaire d'un ouvrier. Je démarre la chaîne d'usinage des 4 cylindres. Mon bloc-moteur mis en place au palan, mes 7 mètres de machines s'ébranlent pour un cycle télécommandé où dix minutes durant, trois fraiseuses l'attaquent irrésistiblement dedans, dessous, dessus. Dans un bruit tel qu'on s'égosille à se crier à l'oreille, qu'à trente mètres on n'entend pas une grosse pièce tomber. Chaque machine, surtout les vieilles, ajoute son boucan à celui des autres, sans parler des objets lourds jetés à terre, du sourd ronflement des moteurs à plein régime dans la salle des essais voisine. Je sors mon bloc de 180 kg, le fixe sur ma deuxième raboteuse qui en suit admirablement les côtés, avalant à belles dents des passes de 5 mm. Il me reste à forer les trous pour l'huile puis à l'expédier au voisin. Pour usiner mon quota de 22 blocs, mes deux grosses raboteuses doivent tourner en permanence. Pendant ce temps, je grimpe mes blocs, au palan, les marque, les perce et les taraude sur ma radiale. Dès qu'une raboteuse s'arrête, je cours la charger, vérifie tout d'un regard, en route. Et je passe à la voisine, retire le bloc, en place un autre. Et je regrimpe, remarque, reperce, retaraude, recharge ; ainsi toute la journée je cavale d'une bécane à l'autre sans m'arrêter car toute la chaîne attend mes pièces. De mains en mains, sur six longues rangées de machines, elles sont alésées, fraisées, percées, taraudées des cinquante trous sur trois côtés à la fois avant d'être contrôlées sous toutes les faces, puis livrées au montage. Notre atelier, baptisé le village nègre, est sombre, bourré de 800 machines : jaunes, vertes, oranges, mais tout y est gris de la poussière de fonte qui recouvre tout, noircit les vitres et nous condamne à l'électricité permanente. Les fortes odeurs d'huile, le sol noirâtre jonché de copeaux, le peu d'air et d'espace libres accentuent l'impression de jungle mécanique. Derrière nous, trois lignes de radiales préparent les chapeaux des moteurs ; plus loin, une cinquantaine d'énormes mécaniques usinent les blocs des 5 cylindres. Devant se préparent les culasses, puis une suite de machines-transfert, début d'automation, façonne sous tous les angles les culbuteurs. Enfin, à cent mètres, démarrent les chaînes de montage des moteurs. De plus ou moins bon gré on accepte des tâches supplémentaires, manie des blocs qui devraient l'être par un manœuvre, alèse des trous faibles, conduit une machine en plus. Et toujours des recommandations : « surveille ta pression, nettoie tes pilotes, pose bien tes blocs, serre tes écrous à fond » -. Comment s'assurer que tout est en ordre quand on travaille trop vite  ? Et pas question de m'indiquer l'usage des dix boutons de 1

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ma raboteuse. Je n'en utilise que deux, ne dois prendre aucune initiative et, pour tout problème, chercher le régleur. Pour usiner nos 22 blocs nous dépendons tous les uns des autres, et devons travailler au même rythme. L'habitude est de bourrer le matin pour souffler en fin de journée, non sans difficulté : - Où étiez-vous de 17 heures à 17 h 15  ? s'enquiert sévèrement mon contremaître. - Par là, je bavardais. - Même pour dix minutes, c'est défendu de circuler dans les autres ateliers, de quitter votre équipe sans dire où vous allez ou alors demandez-nous un laissez-passer, que nous sachions où vous trouver. Ça désorganise la production, en cas d'accident vous n'êtes pas couvert. Si les gardiens vous pincentvous aurez un blâme. - Alors, si payé aux pièces, mon rendement terminé je ne puis utiliser ces quelques minutes sans autorisation écrite, je suis en prison ! Ces escarmouches ont continué, mes chefs s'entêtant à me demander d'où je venais et moi m'obstinant à m'absenter et répéter que j'étais libre de cette courte détente (pour voir le travail des ateliers voisins on utiliser leurs W. C. neufs malgré l'interdiction). Pour me faire les pieds, ils me collent un sale boulot : 17 opérations sur trois radiales, avec beaucoup de manipulations de blocs très sales. Je m'embrouille dans la taille, la vitesse des forets ; où percer, fraiser, tarauder, aléser  ? A quelle profondeur  ? Dans quel ordre  ? Au lieu de foncer comme une mécanique, je réfléchis, perds du temps, ne suis plus le rythme. Devant moi, les blocs s'entassent ; derrière, les gars bras croisés attendent. Les chefs rôdent, je m'embrouille davantage. Ils essaient de m'avoir aux sentiments : « Pourquoi n'en sortez-vous pas  ? Les autres y arrivent, vous les retardez pour faire leur boni ». Oui mais ! mon prédécesseur, un fada du boulot, utilisait des vitesses trop rapides, changeait ses forets en marche ce que je ne veux pas imiter ; un gars à côté s'est ainsi arraché le pouce ! Sur ces fatigantes radiales, ce n'est pas la machine mais l'homme, bras toujours en l'air, qui s'active. Pour tenir la cadence, je passe des matinées entières sans arrêter ni aller aux W. C. En plus des temps courts, il faut aussi contrôler nos pièces, les retoucher en cas d'erreur. Ainsi, non seulement nous travaillons très vite, fournissons un rendement élevé, mais nous en assurons la qualité. C'est pourquoi, malgré la monotonie, les gars n'aiment pas changer. L'adaptation à un nouveau poste signifie des gestes à réapprendre, plus d'attention et d'efforts, donc une fatigue supplémentaire et pour les chefs des à-coups dans la production et du travail moins bien fait. L'EMBAUCHE On m'avait prévenu : Pour s'embaucher comme O.S., tu ne dois être ni trop bête, ni trop malin. Pas d'intellectuelles discussions avec le toubib ; des types qui pensent trop sont dangereux ! Mieux vaut taire ton bagage, un C. A. P. est suspect. Un professionnel prêt à tout faire s'en ira, ses difficultés surmontées, un bachelier ne s'adaptera pas à ce travail idiot. Aux gars râleurs de la ville, ils préfèrent de solides paysans disciplinés, aux gestes rapides, capables de les répéter sans problèmes à longueur d'année. Arrivant à Lyon, j'ai d'abord couru les services d'embauche des grosses boîtes, fait des queues, rempli des questionnaires, répondu à des interrogatoires, passé des visites. Mais je recevais toujours la rituelle réponse « Attendez ».

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Chez C... on attendait dehors, parqués entre des grilles par -10°. Cinq minutes d'entretien, soixante secondes d'examen médical, ma sixième radio en huit jours et une demi-heure de tests. Je répondais au mieux, mais sans forcer, par fierté. Des gars débordés sortaient n'importe quoi ou séchaient, des Algériens noyés mâchaient leur bic. Ces bureaux d'embauche où l'on passe des heures sont d'un triste ! Chez D... dans une salle-couloir, on attend pour recevoir une fiche, attend pour la remettre, attend pour la visite, attend partout à croire que notre travail est d'attendre, qu'ils disposent déjà de notre temps ! Chez Berliet, la plus importante entreprise lyonnaise, ambiance nerveuse, pointage des pièces, courte entrevue. Beaucoup d'Algériens cherchent crayons et collègues pour remplir leur demande. Un tableau lumineux présente le brillant avenir qui attend l'O.S. chez eux. Avec de la volonté, des cours, le poste d'ingénieur est au bout. Le seul qui y soit arrivé a mis... 18 ans ! C'est Rhodiaceta parmi les boîtes visitées qui conduit le mieux l'embauche. Directions bien précisées, salon chauffé, fauteuils confortables, tapis moelleux, longue entrevue avec un des chefs du personnel qui vous écoute bien, cherche avec vous votre future affectation. Jugé candidat valable après une demi-journée de tests sérieux, il m'a de suite offert un poste intéressant ; tandis qu'ailleurs, sans contact réel avec la hiérarchie, seulement en relations avec les contremaîtres, entré comme ouvrier, on pourrait le rester trente ans sans qu'ils nous proposent autre chose. Enfin convoqué chez Berliet, je commence ma journée d'accueil avec un groupe. Après l'enregistrement dans de nombreux services, un topo sur Marius Berliet, l'histoire de l'entreprise, son développement actuel par films, plans, diapositives, mais sans visite de l'usine (car ceux tombés dans les sales coins voulaient tous en changer). Successivement, notre chef du personnel, un responsable à la formation, une assistante-sociale nous reçoivent avec des laïus sur la discipline, le règlement intérieur, les cours existants, les avantages sociaux et un tour de notre bâtiment. Ça continue par une poignée de main à notre chef d'atelier qui nous présente au contremaître, qui nous confie au régleur, qui nous montre enfin notre secteur et les raboteuses où nous travaillerons ! Un gars m'initie aux machines. J'ai encore quelques jours d'adaptation où l'on n'exige pas le rendement normal, puis finis les salamalecs, je dois suivre les cadences. JOURNÉE D'O.S. Chaque matin, dans l'embouteillage de la centaine d'autobus arrivant tous ensemble de partout, parmi la foule de milliers d'ouvriers, notre chauffeur nous largue le plus près possible de la porte L. S'il fait beau, les silencieuses colonnes de fourmis descendent à l'air libre la grande avenue B sinon elles s'enfournent par l'allée couverte de la V. L. Après douze minutes à travers les ateliers chauffés, j'arrive aux rudimentaires vestiaires près de nos machines où les gars en sous-vêtements bleus (les blancs rouillent avec la poussière de fonte) se changent, lacent leurs brodequins de sécurité à bout d'acier. Après m'être acheté sandwich et boisson aux cantines ambulantes, je rejoins mon groupe qui commence sa journée en cassant la croûte, tandis que nos trois chefs passent consciencieusement serrer la main à tous. Puis ça travaille presque sans arrêt jusqu'à moins dix, avec quelques relatives distractions : l'échange de regards curieux avec le troupeau de visiteurs, le ramassage des copeaux par l'Algérien qui ponctue toutes ses phrases par « Mon frère ! ! » L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 74 /166


« Mon frère, le chrono il est venu voir comment moi je travaillais. J'ai bossé dur, dur, ma parole mon frère, il a dit que j'étais le champion des balayeurs de l'usine. » Le simplet et tout rond graisseur qui huile mes machines, me demande gravement : « Est-ce que j'ai l'air malin  ? ». Le régleur qui vérifie mes fraises en me soûlant de recommandations ; le manar2 qui vient se cacher dans mon coin et se plaint : « Rien à transporter, ce que c'est long quand on fait mine de travailler » Dans les larges allées circulent en permanence  :diables, vélos, triporteurs, vespa, 2 CV et beaucoup de blouses. « Une bleue, fais attention, me conseille mon voisin. Une grise, méfie-toi ; une blanche, fais très gaffe ! » A moins cinq, mains lavées, essuyées au chiffon, on s'ébranle doucement vers la cantine. Ceux des équipes avalent en une demi-heure leur gamelle au vestiaire. C'est interdit, attristant, mais pour gagner quelques minutes de repos, certains préfèrent étaler leur casse-croûte sur un essieu, un établi, une caisse, dans la poussière, les odeurs, la laideur de l'atelier. Nous traversons le sombre ébarbage. Venant de partout les couples de bleus s'agglutinent en groupes, s'allongent en ruisseaux, se déversent dans la grande allée, s'y élargissent en rivière, se grossissent d'autres affluents, se jettent dans le fleuve barré par l'enceinte. A la sirène, la mer humaine jaillit des portails, des vagues rapides se ruent au self pour éviter le barrage des queues. Des flots bleus inondent la cantine, coulent entre les tables, abordent le bar, assaillent les vendeurs de l'Équipe, choisissent des billets de loterie, s'installent dans une joyeuse bousculade. Les mensuels syndiqués distribuent leurs tracts. Dans le brouhaha des centaines de conversations, repas vite avalé, souvent arrosé d'un litre de rab par table, payé à tour de rôle ; la minorité de travailleuses en blouses ou pantalons bleus sort d'abord, saluée de cris prolongés et flatteurs. Encore vingt minutes ; le bar est pris d'assaut par des épaisseurs de bois-sans-soif attrapant pots de beaujolais et litres de carburant pour l'après-midi. Algériens et mèrescafetières sirotent leur noir servis par des ouvriers y gagnant leur repas. Les débrouillards ramassent de pleins sacs d'os et de restes pour leurs bêtes. Le tam-tam Berliet colporte les nouvelles. Les militants se cherchent, on voit tout le monde ; les communistes s'activent près de la table où se diffuse leur presse. Les « politiques » parcourent l'Huma affichée au mur ; les penseurs vont à la bibliothèque, à l'expo du Comité-Culturel. D'ex-malades patientent à la Sécurité Sociale, les skieurs mijotent leur sortie hebdomadaire. Le Comité d'Entreprise reçoit. S'il fait beau, on musarde au marché Berliet où se vend de tout : légumes, chaussures, quincaillerie, graines, lingerie et jusqu'à des frigos. S'il pleut, tout est à remballer, on rentre vite par les ateliers. Dès moins dix, ça reflue doucement vers les portes où presque tous les jours les militants distribuent leurs tracts. Chacun les prend, très peu sont jetés même par ceux qui pestent « Peuh ! quel gaspillage de papier ! ils pondent toujours la même réclame ! » Ils abordent nos problèmes et traînent partout sur les machines, les établis, les vestiaires. Les cégétistes, longs, agressifs, trop communistes sont moins bien rédigés que les C.F.D.T. qui citent plus de faits précis, sont plus humains et nuancés. F. O. se manifeste rarement. La documentation publicitaire est peu appréciée. La direction diffuse un bulletin d'information aux mensuels mais n'offre qu'une luxueuse et paternaliste revue en couleurs aux ouvriers.

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Manœuvre à Lyon. L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 75 /166


On entre doucement en boîte sous l'oeil passif des gardiens. Des groupes lézardent au soleil. Dans l'allée de la V. L., adossés aux cylindres, aux bacs de copeaux, les gars sont en place pour le déifié des bureaucrates du deuxième service. Parmi les jeunes mensuels qui chahutent, en blouses blanches et sur des talons hauts, les frais minois attendus approchent, tranchent dans ces sombres ateliers. Les plus attirantes, connues, baptisées, recueillent compliments, déclarations et plaisanteries douteuses. Certaines, flattées, s'amusent des rires et sifflements, d'autres se fâchent ou passent, superbes d'indifférence. Mécontent de leur fierté, un gars éclate « Regardez ces petites bêcheuses de dactylos ; parce qu'elles pianotent assises près des chefs, qu'elles leur serrent la main, qu'elles sont bien pomponnées et bichonnées, elles se croient supérieures. Du haut de leur mètre cinquante, elles nous toisent, couverts de cambouis. Elles lisent trop d'Intimité et ont la folie des grandeurs. Malgré leurs origines modestes, elles n'épouseraient pas un ouvrier aux mains sales. Le deuxième cornar nous rappelle la triste réalité ! 4 MILLIONS DE MÈTRES CARRÉS Puisqu'ils m'interdisent de quitter mon coin, chaque matin et à midi je rejoins « les cylindres » en explorant un nouveau secteur. L'entreprise est gigantesque: 400 hectares dont un million de mètres carrés couverts ; certains s'y perdent très facilement au début et tournent en rond des heures à la recherche de leur atelier. Ce qui étonne dans l'immeuble fonderie soi-disant très moderne, c'est le plafond de lourdes fumées opaques, la noirceur du cadre, l'épaisse poussière qui recouvre tout, le ronflement des grands fours où l'acier bouillonne en fusion, les ponts roulants traînant des poches de métal incandescent, les gerbes d'étincelles giclant autour des coulées dans les moules, les lourds châssis remplis de sable, vibré, tassé. Puis le pénible démoulage et l'ébarbage au marteau pneumatique, au jet de sable, aux meules ; dans une chaleur, une poussière, un bruit ! Ils se parlent, têtes collées. Dans ce dur environnement, dans cette laideur, sans une couleur claire ni un rayon de soleil, I 700 ouvriers, surtout étrangers et Algériens, triment quotidiennement. Aux forges, tout au long des rangées d'impressionnants marteaux-pilons, sous les lourdes masses de 16 tonnes, des costauds balancent, manient et forment à bout de bras et de pinces des pièces de 25 kg d'acier incandescent qui s'écrasent en dégageant une chaleur intense dans un fracas assourdissant et avec de pénibles vibrations. A l'emboutissage des futures cabines, chaque énorme presse ne tombe que si les douze mains des trois gars de part et d'autre sont aux commandes. En plus de travailler rigoureusement au même rythme, les presses les unes derrière les autres les obligent à tenir la même cadence que toute la chaîne : pousser la tôle, poser les douze mains qui déclenchent la chute des 13 bruyantes tonnes, enlever, remettre une tôle, replacer les douze mains ; ainsi à longueur de journée, d'année. Pas étonnant qu'ils aient ces regards absents de robots sans vie. L'après-midi est très long. J'essaie bien d'oublier le tintamarre en l'assimilant à des musiques jouées à mes oreilles. Mais, sans pouvoir parler à mes voisins éloignés, très tenu par mon travail, je suis seul parmi les 15 000 ouvriers, les 8 000 machines de cette immense usine. Pas question de souffler dans nos vieux W. C. sans targette (présence signalée d'un chiffon sur la moitié de porte), ils dégagent de si terribles relents d'ammoniaque que, pris à la gorge, il est impossible de tenir cinq minutes. Des neufs se terminent, peints de couleurs vives, détendantes paraît-il L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 76 /166


Moins pour boire que pour bavarder, je vais au passage de la camionnette des boissons. La bière se vend le mieux, puis les jus de fruits et le coca-cola. On entend de classiques plaisanteries : - J'ai un estomac d'acier, l'eau le rouillerait. - Moi je boirai du lait quand les vaches mangeront du raisin. Le tout semé d'expressions d'ici, avec l'accent lyonnais, grave sur les « eu » et les « a » - A coups de gadins mon pilon s'est battu avec un gone ; il était tout mouillé de chaud3 - Va vers lui, c'est un magnot ; il te donnera un miron 4 - Ah ! Je m'en suis vu pour finir cette journée ! Pour notre salissant travail dans la poussière de fonte, dix années de luttes syndicales nous ont obtenu deux douches hebdomadaires. Nécessaire détente   ? Les gars s'y esclaffent de réflexions idiotes. Dans notre secteur, lavés, changés avant l'heure, à moins une nous sommes aux pointeuses. Dès la sirène, c'est la débandade ; comme d'une fourmilière renversée, des centaines de gars surgissent de partout, se croisent en tout sens, se dirigent en masse vers les sorties, les bus d'Isère ou de Lyon. Peu de chahut et de grands gestes, mais des démarches lourdes, des allures mornes, des gars lassés, peu souriants, aux vêtements chauds et solides où le terne l'emporte, pantalons sombres, vestes foncées, canadiennes de cuir, le prolétarien sac de plage remplaçant la musette. Par contre, à la sortie des bureaux, porte A, les cravates et chemises blanches dominent. Habillées de teintes claires, les tailles sont plus cambrées, l'allure est sportive, rapide, les visages plus riants et détendus, LES RAMASSES Réchauffant leurs moteurs, la centaine de bus alignés nous attend. Des soiffards sifflent en vitesse le canon de la liberté ! Les chefs de bord contrôlent leur équipage et rituellement, à l'heure H, un gardien donne au premier car le signal tant souhaité du départ. L'un derrière l'autre, les lourds bus de la flotte Berliet mettent les voiles, passent leurs vitesses, accélèrent, pétaradent, rejoignent l'impressionnante Armada qui enfile à toute gomme l'Avenue Marius-Berliet, aborde les boulevards extérieurs et se disperse vers Givors, Villeurbanne, la Croix-Rousse, les États-Unis etc... Sur les courtes distances, beaucoup de travailleurs voyagent encore debout et même un coin, une barre d'appui sont tacitement accaparés, défendus jalousement. Les places assises, attendues des années, sont réservées aux anciens et aux femmes. Sauf deux intarissables bavards, les ouvriers éteints se taisent, regardent les filles ; quelques uns lisent, les vieux se tassent. Tous les jours nous passons si exactement à une minute près devant la même pendule, qu'on la croirait arrêtée. Sur les longs parcours, tous sont assis. Très peu bouquinent, ça dort, fume ou bavarde.

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A coups de pierres mon gosse s'est battu avec un autre il était en sueur

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Va le voir c'est un paysan, il te donnera un chat. L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 77 /166


Ces 160 bus parcourent 12 000 km chaque jour pour ramasser 9 600 personnes sur quatre départements, dans un rayon de 80 km. Si deux tiers des gars voyagent ainsi plus de 1 h 30. 3 700 roulent de 1 h 30 à 2 heures -I 120 font de 2 h 30 à 3 h 30 et 150 plus de 3 h 30. Les communes lointaines envoient surtout la main-d'œuvre non professionnelle Plus la résidence est proche de l'usine, plus la qualification est élevée. Concrètement, des gars partis à 5 heures alignent leur neuf heures, couvrent leurs 160 km et ne sont chez eux qu'à 19 h 45. Certains même, levés à 3 h 45, viennent au lieu de ramassage en vélo et ne rentrent qu'à 20 h 15 pour manger et se coucher. Avec de telles journées, est-ce pour eux la civilisation des loisirs  ? Que demander à ces déplacés   ? Militer, se cultiver   ? Ils regardent la télé, jouent avec leurs gosses. Les plus costauds bricolent, jardinent. Tout ça ne décourage pas d'autres à plus de 80 km de réclamer à Berliet du travail et qu'il vienne les chercher Un vieil ouvrier m'explique : « Autrefois, on nous ramassait et menait au travail comme du bétail. Debout et serrés comme des harengs, avec deux bancs pour les très anciens. Après la journée, ces trois heures de secousses et de trépidations étaient les plus fatigantes. Tu ne peux savoir comme tous en avaient plein les jambes ! Après quarante-cinq ans de travail et de transport, je m'en ressens beaucoup, je suis crevé, j'ai mal partout. D'un de quarante ans : « J'ai voyagé cinq ans debout avant d'avoir une place assise. Muté dans les équipes à horaires différents, je la perds ; pour aller prendre un autre bus à 10 km de chez moi, je dois m'acheter mobylette, gants, casque, canadienne et prendre une assurance j'en ai pour cent billets ! Berliet ramasse 7 200 ouvriers dans les petites communes et parmi eux 4 200 ruraux, durs au travail, peu revendicatifs qui s'adaptent professionnellement mais non syndicalement. Bénéficiant des ressources de leur ferme, ils réagissent en individus et ont peu de conscience de classe. Ils préfèrent travailler en deux-neuf pour bricoler après chez eux. Ils tombent malades ou font grève en juin pour leurs foins ou débraient tous les vendredis pour allonger leur week-end. Avec la crainte d'être mal vus par Berliet, car ils sont contents d'y travailler, quel choix ont-ils  ? Qui viendrait les chercher gratuitement à 60 km de Lyon, qui d'autre leur assurerait 700,00 F d'appoint tandis que la femme s'occupe des vaches et des cochons  ? A part quelques solides et combatifs militants ruraux formés par la J. A. C., ils sont de très bonnes acquisitions pour la Direction. LA CHAÎNE ET L'AMITIÉ Nous râlons souvent et pourtant... Bénéficiant de la stabilité de ses ruraux, Berliet n'est pas une mauvaise boîte. Les Lyonnais y restent ou cherchent à y rentrer. L'usine a une vie sociale, des traditions, une réputation. Notre secteur n'est pas le plus dur. Sans se cacher on casse la croûte, boit un canon, se lave les mains avant l'heure. C'est sale, pénible, dangereux, mais si le boulot est fait, nos supérieurs formés sur le tas et qui ne sont pas des tyrans, nous laissent tranquilles, nous disent de laisser tomber un bloc plutôt que de se blesser à le retenir. Quatre des cinq régleurs restent liés aux gars, cherchent à les dépanner. Le soir nous avons trente L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 78 /166


minutes pour nettoyer les raboteuses, feuilleter le journal, bavarder, nous changer avant le cornar. Habitués, les gars ne veulent pas être mutés ailleurs car dans cette ville-usine, la condition ouvrière varie d'une équipe â l'autre, suivant les chefs, le travail. Autour de nous, les contremaîtres sont plus durs avec les gars s'activant du début de la journée à la fin. De vieux compagnons mangent et boivent, dissimulés derrière leur machine. Au montage-moteurs, ils ne vont au vestiaire qu'à la sirène. Fondé en 1895. Berliet est plus rigoureusement mené qu'autrefois. On ne fait plus de frites dans les ateliers des pièces détachées, des moteurs entiers volés ne se revendent plus en sous-main. Alors que dire maintenant d'une si gigantesque usine  ? Peu à peu on ne s'y perd plus, on n'est pas intégré pour autant. Nous disons juste bonjour au groupe voisin distant de quelques mètres. Nous sommes tellement nombreux que ces repas, ces sorties, ce travail parmi des milliers d'ouvriers restent très anonymes. La production est assez bien organisée. Ça pourrait même être impressionnant de penser à cette prodigieuse activité, ces 15 000 salariés, leurs dizaines de millions de gestes, pensés, organisés, coordonnés ; le matériel, les milliers de pièces acheminées pour construire les 75 camions quotidiens. Mais absorbés par nos blocs, sans vue d'ensemble, beaucoup n'ayant pas visité les chaînes de montage, qui s'en soucie  ? Dans cette dure ambiance, la solidarité ouvrière marche toujours ! Un gars perd sa paye, une collecte lui en récupère l'équivalent. On vole 300,00 F de cotisations syndicales à un délégué, une quête les lui rembourse. Un militant sanctionné : huit jours à pied, reçoit de tous sa perte de salaire. A six mois de la retraite, un ancien perd sa femme, l'enterre et noyé dans son chagrin, reprend le travail sans rien dire. Sitôt la nouvelle connue, deux gars passent à chaque machine, inscrivent la somme de leurs gros doigts et les mains sales sortent des bleus graisseux pièces et billets qui tombent dans le béret. Tous donnent, sans exception, chefs compris. Le pauvre vieux en a été un peu consolé. Comme me disait un chef de groupe : « Berliet organise des cours payés au-dessus du C. A. P. Mais en plus du travail, des transports, pour étudier deux heures le soir et le samedi, il faut une bonne santé, être célibataire ou avoir une petite famille. Les gars calent à cause de l'éloignement, la fatigue, la lente assimilation, le manque de temps. D'O.S. tu peux devenir chef d'équipe, et encore il te faut une tête qui plaise, être pistonné et qu'une demande se présente. « Moi, après douze ans sur la même aléseuse, je suis passé régleur, il y a six ans. Monter encore en grade  ? je suis rouillé ; tu me vois retourner à l'école à quarante-sept ans, avec le certif., sacrifier des années puis attendre un poste... Non ! Les jeunes diplômés, qui en savent beaucoup plus, nous fauchent les places. C'est à faire à vingt ans, quand on a l'habitude d'étudier, que tout est frais eu tête. O.S. -S.O.S. Pour tous, à part quelques-uns qui s'ennuient hors de l'usine, le plus dur moment de la journée c'est de se réveiller en se disant   : «   Encore une à enterrer chez Berliet ! » :retrouver à l'arrêt des gars aussi amorphes et mal réveillés que vous, ne voir dans le bus que des têtes taciturnes, enfouies dans le col de la canadienne, franchir le portail perdu dans la multitude résignée, retrouver l'atelier et ses désagréables odeurs, remettre ses bleus froids et graisseux, subir à nouveau le bruyant casse-tête, replonger dans le cambouis si noir qu'après cinq minutes on ne peut ni se gratter ni se moucher ; L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 79 /166


foncer dans une journée exactement semblable à celle d'hier et de demain, sortir le même nombre des mêmes pièces ; voir dans ce cadre démoralisant tous les gars autour aussi peu enthousiastes comme ces décolleteurs condamnés à fournir 3 240 boulons chaque jour sans pouvoir lever la tête de leur tour, comme celui qui depuis vingt-deux ans répète les mêmes gestes sur la même fraiseuse, comme un de mes voisins, désabusé, qui me dit « On est des robots, esclaves des machines, on travaille comme des abrutis jusqu'à ce qu'on crève. Les bêtes sont plus heureuses que nous. A cinquante ans, les journées sont de plus en plus longues à tirer, surtout les lundis et dire que jusqu'à la retraite, je vais gaspiller ici les meilleures heures qu'il me reste à vivre, enchaîné sur cette aléseuse. Mieux vaut boire un canon et ne pas y penser. Cette discussion continue à la cantine avec des militants, O.S. et professionnels : « Peut-on appeler travail ces trop rapides gestes mécaniques, réduits au strict minimum, éternellement à recommencer, où tous nos mouvements, rythmes et positions sont conçus, organisés, décidés par d'autres ; où cette activité pire que monotone est sans aucune initiative ni satisfaction ni responsabilité où notre énergie créatrice est gaspillée ; où toute notre vie de travail est du temps à tuer : des journées mortellement ennuyeuses, des cinq cent quarante minutes foutues qu'on souhaite voir disparaître le plus vite possible. Comment travailler avec coeur quand on n'est qu'un appendice de machine  ? Comment s'enorgueillir d'être seulement bon à toujours répéter la même tâche idiote  ? Comment s'intéresser à l'ensemble de la production puisqu'on ne visite pas l'usine, qu'ils nous interdisent d'y circuler, qu'on ne connaît pas le fonctionnement de nos machines ni ce qui se fait dans l'atelier, ni où vont nos pièces.  ? « A part de très rares compensations : exécuter nos blocs dans les temps, se dire qu'on n'est pas plus bête que les autres, peut-on être fier d'être O.S.  ? Quelle joie, quelle conscience professionnelle conserver avec une telle servitude  ? Où est le travail libérateur qui ennoblit l'homme  ? Ou est le plaisir du bel ouvrage bien fignolé, du travail créateur, source de culture   ? Où sont les grandioses réalisations des bâtisseurs de cathédrales, les chefs-d'œuvre des compagnons du tour de France  ? Même le sabotier d'autrefois abattait, tronçonnait son bois avant de tailler, creuser, polir, vendre ses sabots. Bien sûr, tous n'étaient pas des ouvriers qualifiés, mais les manœuvres aussi exécutaient toutes sortes de travaux variés moins astreignants qu'à la chaîne. « Le professionnel entre jeune dans une corporation ayant de profondes traditions, il y reste toute sa vie et elle le marque. L'O.S. passe de la biscuiterie à la menuiserie, de l'automobile à la radio. Non seulement cette corvée éreintante n'a absolument plus rien de formateur mais elle est un obstacle à sa vie culturelle par l'abrutissement, la fatigue engendrée. Ce labeur asservissant rabaisse plus qu'il ne développe et n'épanouit. En 1900, seul le corps était exploité ; maintenant, l'esprit l'est aussi, moins visible, l'aliénation n'est-elle pas aussi grande  ? « Car, sans traditions, sans liberté dans notre travail, le métier conditionnant physiquement et moralement l'homme, sans rien avoir sur quoi réfléchir tout au long de la journée et à longueur d'année, quand l'essentiel de notre existence nous condamne à n'être qu'une mécanique, comment pourrions-nous avoir une activité sociale normale  ? Comment s'intéresser aux choses sérieuses après ces journées interminables et exténuantes d'où les plus nombreux sortent vidés, les nerfs détraqués, le cerveau abruti  ? Notre véritable existence commence hors de l'usine ; nous avons deux jours à vivre par

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semaine ; mais, sans éprouver de plaisir comme producteur, pouvons-nous en avoir comme consommateur avec 700,00 F par mois  ? » Robert de la C.G.T. ajoute : « C'est vrai, tous ne le comprennent pas ; ne pouvant faire autre chose, ils se résignent bon gré mal gré. Mais pour nous qui ressentons cette humiliation, c'est très dur. Certaines nuits, je rêve que j'avale mes pièces, qu'elles m'étouffent. J'ai vu Les Temps Modernes, j'étais le seul de la salle à ne pas rire, je savais de quoi Charlot parlait. On nous dit que les O.S. deviendront techniciens, surveilleront des machines encore plus perfectionnées... Malheureusement, elles sont toujours fabriquées et contrôlées par des O.S. » Sans beaucoup d'attaches ouvrières, rien ne les attirant dans leur travail, ils s'évadent vers tout ce qui n'est pas l'usine. Certains déjeunent d'un sandwich pour rouler D. S. et se dire techniciens. Ils tentent peu de s'organiser pour changer leur condition et la société ; ils sont plus révoltés que révolutionnaires. LE PRIX DE LA FATIGUE Même parmi les O.S., quelle différence entre ceux qui passivement se contentent de percer des trous, de faire des heures à tour de bras sans s'occuper de rien d'autre et les militants qui réagissent, luttent, ont un idéal, une dignité. Malgré leur fatigue, ils suivent les événements, essaient de se cultiver, d'aider les copains. Ils sont, de loin, les plus intéressants. Envers et contre tout, même s'ils sont au bas de l'échelle sociale, ils restent des hommes, leur vie a un sens. En plus de leur travail, de leurs activités à l'usine, dans leur quartier, certains donnent régulièrement leur sang. Espagnol républicain au grand sourire, fier d'avoir été de toutes les grèves depuis dix-huit ans, jeune collecteur-bouillant pur-sang -qui, malgré de lourdes dettes, sacrifie toutes possibilités de promotion en militant activement. Par contre, avec certains simplets, les seules conversations quotidiennes sont du genre : - Ça va comme un lundi ! Et on remet ça ! A 17 h 20, la plus dure sera faite ! Vivement ce soir qu'on se couche et vendredi qu'on se taille ! - Mardi soir : encore une de tirée - Mercredi : on tient le bon bout, à midi la semaine sera d'équerre ; ce soir elle penchera du bon côté ! - Jeudi Ça se tire, ça ira mieux demain ! - Vendredi soir : Ouf, elle est enfin morte ! Il faut voir de quels soupirs c'est accompagné. Mais en aspirant toujours à vieillir, les soirs, les vendredis et les congés tant attendus ramènent bien sûr les tristes matins, les maussades lundis et les si mornes retours de vacances, avec cette désolante perspective de milliers d'autres journées à occire. Malgré ça, certains prétendent que l'Organisation Scientifique du Travail réduit la fatigue de l'ouvrier, améliore son sort. Peut-être dans quelques usines et encore   ? Ces plantes vertes, musiques douces et couleurs vives sont-elles pour le plaisir de l'O.S. ou pour le conditionner à produire plus  ? Pour les chronos, analyseurs et chefs, les temps sont toujours trop longs ; ils n'ont qu'un souci : extirper le maximum de rendement des gestes, de l'énergie du travailleur.

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Ils éliminent ses détentes, lui confient trois machines au lieu d'une, le poussent de jour et de nuit à la limite de ses forces et de l'usure nerveuse. Ils ne réduisent pas ses efforts, pour diminuer sa peine mais pour qu'il produise plus à côté. 'tout est orienté vers l'accroissement continuel de la productivité, d'année en année plus élevée, plus fatigante. Le patronat en retire des profits excessifs, des possibilités énormes d'auto- financement. L'O.S. hérite d'une maigre majoration de salaires, ses temps sont diminués, ses emplois se trouvent réduits et dans son travail en miettes toute joie, tout épanouissement sont exclus. Ces méthodes qui ont intensifié le travail, ont-elles parallèlement élevé le standard de vie, ramené la semaine de quarante heures, réduit la fatigue nerveuse, éliminé le chômage, augmenté les possibilités d'épanouissement des travailleurs   ? Alors, qui est le grand bénéficiaire de 1'0.S.T. Un chef d'atelier à qui je confiais nos difficultés m'a déclaré :« Semi-ruraux ,étrangers, rapatriés, jeunes sans apprentissage, nos O.S. pourraient difficilement faire autre chose. S'ils en avaient l'occasion , voudraient-ils, décrocheraient-ils un C. À. P.   ? Ce sont plus ou moins des ratés. Pour les ouvriers agricoles qui gagnaient 300,00 F par mois avec des semaines interminables, être O.S., à l'abri, avec un horaire régulier, des week-ends, un salaire plus élevé, c'est une promotion. De quoi discuterions-nous avec eux   ? Dans le monde technique de l'usine, ils ne connaissent rien, ils ne savent pas pourquoi ils travaillent ainsi plutôt qu'autrement. Sans compétences professionnelles, que valent-ils sur le marché du travail  ? Nous leur achetons leur fatigue, et cher ! Trois choses comptent pour eux : faire n'importe quoi, le moins longtemps possible, pour le meilleur salaire. S'ils sont épuisés, pourquoi réclament-ils des heures supplémentaires  ? Jacques, le révolutionnaire est catégorique : - Cet abêtissement des masses est voulu par les capitalistes. Après leur enseignement primaire, et limité, ils transforment les prolétaires en robots afin qu'ils produisent le plus possible et ne pensent à rien. Ils les abrutissent de tiercé-opium et de cette télé qui conduit leurs idées sur des rails. Des ouvriers amorphes qui lisent des idioties et ne réfléchissent pas se gouvernent plus facilement que des travailleurs actifs, organisés, conscients de leurs droits. Que proposer aux centaines de milliers d'O.S. qui n'ont pas étudié ni appris de métier   ? Vont-ils être éternellement sacrifiés   ? Revenir au passé est impossible mais ne pourrait-on réduire les horaires et la fatigue, asseoir ceux qui peuvent l'être, améliorer les postes, faciliter les mutations, instaurer des pauses officielles puisqu'il n'y a plus de temps morts, accélérer la mécanisation et l'automation des tâches les plus pénibles et les plus monotones, organiser plus rationnellement la production, faire que l'accroissement de la productivité provienne des machines et non du labeur accru de l'ouvrier  ? Il faudrait aussi pousser la promotion de ceux qui peuvent et veulent faire autre chose, développer leur instruction pour qu'ils aient de vrais loisirs et une vie culturelle, qu'ils redécouvrent en bricolant la joie d'un travail satisfaisant, qu'ils s'expriment sur les problèmes de l'entreprise, de leur quartier et de la société, comme au Kibboutz où, dans l'assemblée hebdomadaire, le balayeur conscient de ses responsabilités prend part aux discussions et décisions de tous les problèmes de la communauté.

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L'ÉQUIPE A Lyon, même entre ouvriers, l'assimilation est lente. Dispersée, l'équipe se divise en petits cercles, suivant les affinités et le secteur. Isolés, limités par le boucan, on bavarde brièvement : voitures dans tel coin, femmes, pêche dans tel autre. Le clan des joueurs de bourrins parle de pronostics ; celui de foot commente les matchs de l'O. L. Les militants discutent des événements ; d'autres raccourcissent les journées en avalant leurs litres. A part les vingt pour cent de syndiqués, notre groupe n'a pas la tripe ouvrière, la maturité, l'homogénéité des métallos nantais. G... était dans la boulangerie avant de finir O.S. Berliet. Il ne pensait jamais y rester vingt ans. Il en veut aux étrangers qui prennent nos emplois, nos logements, bossent pour rien comme des dingues et font baisser nos salaires : - « Qu'ils restent chez eux et nous chez nous » J... est incapable de déchiffrer les signes cabalistiques de ses bulletins de paye. Détaché des luttes ouvrières, sans hostilité ni préférence politique, il est d'accord avec le dernier qui parle et vit replié sur sa famille, sa maison, son jardin. M... un maçon italien, lassé des intempéries, s'abrite à l'usine. Il ménage la chèvre et le chou, se syndique, fait le minimum de grèves, accepte de conduire des machines supplémentaires et de secouer le paillasson du contremaître pour être bien vu. C... un jeune entré avec deux C.A.P. ébavure depuis dix-huit mois des pièces comme O.S. 2. Il va enfin passer P1 tourneur. B... utilise sa jugeote pour rouspéter amèrement contre tous et tout. Il explose contre les partis tous des salauds, les syndicats qui ne savent que s'emplir les poches, le patron qui nous crève, les chefs qui sont tous pourris, les délégués qui sont achetés... Mais il ne fait rien, ne propose aucune solution. Un mensuel syndicaliste me confie : « ce qui préoccupe les non-militants, et de loin, c'est leur salaire pour joindre les deux bouts, avoir un meilleur logement, accroître leur confort. Puis leur fatigue : ils voudraient plus de repos, de loisirs. Viennent ensuite leur santé, la sécurité de l'emploi. Les événements dans le monde, les problèmes politiques les intéressent peu, ils n'ont guère la tête et le temps de s'en occuper. « Vois comme nous avons raison de revendiquer l'éducation des fils d'ouvriers. Les O.S. n'ont souvent pas le C. E. P. Ça conditionne toute leur existence. Peu instruits à la sortie de l'école, ils le restent jusqu'au bout et se défendent mal. Sans grand espoir de promotion, ils sont relégués aux travaux les plus pénibles. Puis, trop crevés, ils dorment pour récupérer. « Regarde à côté les gars avec C, A. P. De la situation des parents dépend généralement leur formation, la qualification professionnelle, donc leur salaire, le standing, le travail plus intéressant et même l'éducation de leurs propres enfants. Leur promotion est facilitée, ils se débrouillent mieux dans la vie. Le niveau C. A. P. influence souvent encore le degré de conscience syndicale et politique, la volonté de militer, la recherche d'une formation et d'informations. LES NERFS A BOUT

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Certaines fins d'après-midi, je me trimballe d'une raboteuse à l'autre, la tête vide, les jambes molles ; tous les muscles lourds, chaque geste me coûte. Je travaille plus en automate qu'en être pensant. Ce que je voudrais m'asseoir ! Dormir ! Pourtant, je suis résistant, habitué à la vie dure, j'ai surmonté aux Indes et ailleurs toutes sortes d'épreuves et de difficultés ! Le plus triste, c'est de voir se traîner les pauvres vieux, tout gris, épuisés, aux mouvements sans vigueur qui, malgré cinquante années de travail dans les pattes, font encore debout des journées plus fatigantes qu'avant, avec leurs forces qui diminuent et les cadences qui augmentent. Comment s'adaptent-ils à un rythme que les jeunes ont peine à suivre  ? Entrés à l'usine à douze ans, ils ont si longtemps accompli des semaines de soixante heures, sans congés ni week-ends. Certains n'ont pas perdu un jour, n'ont vu ni dentiste, ni oculiste en cinquante ans. Ils ne s'arrêtaient pas pour un rhume dans ce temps-là. N'ont-ils pas assez travaillé  ? Ils méritent de souffler. Les manœuvres condamnés aux travaux les plus pénibles ont une espérance de vie de soixante ans5 contre 66,5 au Français moyen et 74,5 aux cadres supérieurs. Combien d'ouvriers meurent usés entre cinquante-cinq et soixante-cinq ans ! En Suède, la retraite est bien à soixante-sept ans, mais la moyenne de vie à soixante-seize laisse neuf années de détente contre une et demie chez nous. Après une vie de durs efforts, la préretraite au moins permettrait à ceux qui le désirent, de se reposer avant de partir. Le matin, dispos, je projette de voir des amis, d'écrire des lettres. Le soir, souvent, à plat, sans énergie pour entreprendre quoi que ce soit, je tourne en rond. Ce qui me semblait important à 7 heures peut attendre. Sans courage pour sortir, j'entends la radio, je parcours le journal ou bouquine péniblement quelques pages ; je ne fais rien et n'ai rien envie de faire. Je souhaiterais me cultiver, participer à des activités, mais après ces journées exténuantes, je n'ai plus d'énergie vitale pour concentrer mes pensées dispersées. A 22 heures je dois me coucher, sinon la journée n'en finit plus. Diminué, l'intelligence en sommeil, peut-on appeler loisirs ces quatre heures de liberté  ? Comment réfléchir avec un corps vidé  ? Pendant la conférence d'une personnalité connue, malgré tous mes efforts, j'ai dormi la moitié du temps, le reste m'est entré par une oreille et sorti par l'autre. Alors que j'étais éteint, j'avais une dent contre les bourgeois de la salle, roses et frais, qui n'en perdaient pas une miette. Le cerveau engourdi, je suis en semaine un sous-développé physique et mental. Je vis dans une sorte de léthargie intellectuelle ; je pense en surface, observe peu, suis sans facilité de reparties, trouve mal mes sujets de conversation, Ce n'est que le dimanche soir, après deux jours de repos que l'esprit plus léger, mes idées tournent, que je redeviens un être qui réfléchit. Mais il me faut une semaine de congé pour être au maximum de mes facultés cérébrales, approfondir, analyser les problèmes, en faire la synthèse. Comme les Nantais, les travailleurs lyonnais sont lassés. A la cantine, un délégué s'en plaint : « Si les usines sont en général mieux rangées qu'avant, la production plus organisée, le trop lourd effort physique éliminé, nous ne sommes pas moins fatigués et exploités. Le style change mais pas le fond... Chez M... une volante remplace les ouvrières qui 5

D'après une statistique des Liaisons Sociales de Paris.

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demandent à aller aux W. C. mais le temps y est minuté ; au voyant rouge, elles doivent en sortir Des boîtes n'embauchent que des femmes âgées et des étrangères qu'elles font trimer dur et payent au S. M. I. G. Dans certains ateliers, des télévisions renseignent les patrons sur l'activité de leur personnel. « Le progrès améliore notre vie, nous apporte hygiène et bien-être, mais on ne le vole pas ce confort ! On sacrifie tout à son profit, on le paye de trop d'efforts, de privations, de surcroît de fatigue. Pour combien de gars le repos est la distraction principale Les vacances ne sont pas un luxe mais une nécessité ! « Le bruit nous assaille de partout ! Après les neuf heures du tintamarre de l'usine, je retrouve le boucan dans mon logement sur la route de Grenoble, aux feux d'un carrefour où passent six files de voitures dans un sens et quatre dans l'autre. De jour comme de nuit, avec les pics des heures de pointe, on subit coups de freins brutaux, hurlements des pneus, démarrage des moteurs poussés à fond, camions passant leurs vitesses et faisant trembler toute la maison, boucans des voitures de sport et des pots d'échappement mal réglés, stridente pétarade des mobylettes, klacksons exaspérés des impatients, sirènes des pompiers et des ambulances pour l'hôpital voisin, sifflets des agents. Un tel vacarme que même par les plus fortes chaleurs on ne peut ouvrir les fenêtres ! Alors, comment se reposer  ? Quelles sont les conséquences sur nos nerfs, nos gosses, les bébés essayant de dormir  ? Un mensuel reprend : « Travaillant dans un atelier très bruyant, je rentre tous les soirs énervé, enguirlande femme et enfants, me couche des fois sitôt la soupe avalée. Avec le même emploi dans un coin silencieux, j'étais, avant, beaucoup plus calme et détendu. Dans mon sonore H. L. M. je subis les cris et jeux des gosses, les portes qui claquent. Dès que les voisins entrent, ils branchent leur radio. Dans leur voiture, à la montagne, ils traînent leur bruit de fond. On nous recommande de nous habituer aux bangs des avions à réaction qu'on ne peut supprimer. « On est trop bousculés, ça devient une vie de fous. Toujours à courir avec le rythme excessif du travail, la fatigue des heures supplémentaires et des transports, les logements trop sonores, les problèmes familiaux, de santé, d'enfants, les tracasseries administratives (de toutes sortes avec les Allocations, la Sécurité, les impôts, les assurances. On vit sur les nerfs ; on a des pertes de mémoire, on devient irascible, on dort mal. Alors, intoxiqué de bruit, manquant de détente, toujours sous pression, on tient an café. Ça accélère le processus :militants, vendeurs, guichetiers, téléphonistes sont irrités ; les mères de famille sont sur les dents, les parents énervés énervent leurs gosses, et vice versa, des chauffeurs se battent pour cinq mètres de trottoir. Un jour ça craque, c'est la maladie de tout le monde : la dépression, la cure de sommeil, les tranquillisants. Ces dépressions en série existaient-elles autrefois  ? » LES INSTABLES PAR OBLIGATION Le travail en équipe se généralise dans les régions en expansion Chez Berliet, 30 % d'ouvriers y sont condamnés, 35 % des femmes aux Câbles de Lyon, 63 % à Rhodiacéta. Les patrons se soucient-ils de ses conséquences sur la vie gravement perturbée de leurs salariés  ? Que de témoignages il faudrait citer ! André :

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« Ma femme et moi travaillons dans des équipes d'horaires différents. Quand, du soir, je rentre à minuit, elle, du matin, part à 4 heures. Elle revient à 15 heures ; je suis parti à 13 heures. C'est la seule solution pour les repas de nos gosses que nous préparons à tour de rôle. Nous nous parlons à coups de billets et nous voyons seulement en weekend. Sans existence commune, tu parles d'une vie familiale ! Pierre : « Moi, avec ma femme qui travaille, on s'aperçoit une heure le soir, une semaine sur deux et les week-ends. Pareil pour mes gosses. Je rentre de nuit, ils dorment ; je me lève, ils sont à l'école. Comment s'éduquent-ils si longtemps seuls à la maison et quand ils sortent si peu avec nous  ? Si nous demandons notre mutation en journée normale, on nous met aux plus sales boulots ou on nous menace : « c'est l'équipe ou la porte ! » Vous avez signé à l'embauche que vous l'acceptiez si nous vous le demandions 6 Henri  : « Chez C... en deux-neuf, beaucoup de femmes âgées commencent à 5 heures ou finissent à 23 heures, quand il y a peu de transports publics ; des maris viennent bien chercher certaines, mais les autres   ? Quelques-unes ont été attaquées dans les rues noires. Jamais sûr de ton horaire du lendemain qui varie suivant les nécessités du travail, tu es balancé du soir en milieu de semaine quand tu es du matin. Comment prendre rendez-vous chez le dentiste .Et le changement de vie tous les huit jours te tue ! Le vendredi tu commences à t'habituer, vlan tu dois te réadapter à de nouvelles heures de repas et de sommeil. Tu attrapes des aigreurs et des crampes d'estomac. Couché à 20 heures ou à 1 heure ton sommeil est déréglé. Malgré les boules dans les oreilles, va donc dormir de jour avec les gosses, les radios, le vacarme des rues et nos logements sonores, pas conçus pour les équipes ! Le soir, on traîne devant la télé, on se repose mal et moins longtemps. - Non seulement notre vie familiale est bouleversée, on nous impose une existence anormale et irrégulière, mais notre vie sociale est toute désorganisée, on a peu de rencontres d'amis, de sorties communes, on ne voit personne, on est en marge de la société, on est libre quand les autres travaillent et vice versa. Les équipes réduisent aussi beaucoup notre action syndicale, culturelle, politique. Comment militer, suivre les réunions du soir quand on quitte à 23 heures ou qu'on se lève à 3 h 30  ? On ne vit plus, on ne bouge plus, et on dort partout à l'usine, lutter contre le sommeil l'après-midi, c'est (de l'héroïsme. Comment adapter l'organisme sans laisser des plumes  ? Après un an de ce régime, on est sur les rotules. Et pourtant, non seulement les ruraux de Berliet, mais une minorité ouvrière préfère les équipes. Roger : « Tu travailles peinard, avec peu de chefs sur le dos. Ça passe plus vite, tu ne fais que huit heures trente, les trente minutes de repas sont payées, tu y gagnes 100,00 F par mois. En journée normale, tu ne sors pas de l'usine, ça ne tourne pas. Tu as une demiheure de boulot et une heure de présence en plus, tu n'as le temps de rien faire et tu perds de l'argent. En équipe du soir, levé tard, tu tournes en rond, manges, tu dois partir. Mais quand tu finis à 14 heures, tu disposes de tes après-midi pour bricoler, pêcher, travailler au noIr, faire tes courses. Marié, tu sors peu ; je ne pourrais plus reprendre l'horaire normal. Des mères préfèrent les équipes leur laissant du temps pour travailler chez elles. Des jeunes aussi, pour se promener eu ville, courir les magasins. 6

Toutes les grandes usines lyonnaises exigent cet engagement à l'embauche.

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A Rhodiacéta, parties des fours à feu continu, les équipes se sont étendues à toute l'usine. Les 27 % y travaillant en 1962 sont passés à 63 % en 1965 dont 66 % defemmes. Malgré toutes leurs difficultés, les 1 600 ouvriers en deux et trois-huit ont quand même leur week-end, mais les 1 500 aux très pénibles quatre-huit font par exemple : deux jours du matin, deux du soir, deux de nuit ; puis il ont deux jours de repos dont un dimanche par mois et trois jours compensateurs par trimestre. Changeant de rythme d'existence toutes les 48 heures, ils sont encore plus désorientés et hors de la vie que les autres. Très irritables, fatigués nerveusement, leur vitalité même s'use. Vous ne pouvez pas nous comprendre, disent-ils. Seuls chez eux quand femmes et copains sont au boulot et les enfants à l'école, ils s'ennuient, vont au café, jouent aux cartes, boules, tiercé. Cinquante pour cent font du travail noir. Louis est en quatre-huit depuis six ans. « Et pourtant, en majorité, on ne quitterait les quatre huit que contraints. Notre budget établi avec ces revenus accrus, comment se passer de 300,00 F par mois  ? On se ne lève tôt que deux jours sur huit. Installés dans un changement perpétuel, sans avoir le temps de s'habituer à rien, les journées passent rapidement mais elles se ressemblent toutes. On ne sait pas comment on vit, surtout la nuit très dure à tirer avec le coup de barre des trois heures. Ils travaillent dimanches et fêtes. Les Noëls se passent sans eux. Une des conséquences est le relâchement des liens familiaux. Un gars des quatre-huit a tué sa femme qui ne le voyait plus et le trompait. Un autre s'est noyé dans la Saône ; et tous les cas ne finissant pas aussi tragiquement dont on ignore l'existence ! Ne devrait-on pas tenter de réduire ces équipes, ne prendre que des volontaires, les payer en conséquence de la gêne causée et les limiter à huit heures avec une alternance tous les mois au lieu de tous les huit jours  ? Entrées dans les mœurs, elles s'étendent. Les patrons se retranchant derrière des impératifs économiques luttent ainsi contre la concurrence, diminuent leurs délais de livraison et leurs frais généraux. Mais où est la limite  ? Car si l'on doit accepter que des fabrications à feu continu tournent en permanence, comment tolérer que des usines entières soient construites pour travailler en trois et quatre-huit, non pour des nécessités de production mais uniquement pour amortir plus vite les capitaux investis  ? Fonctionnant 24 heures par jour, 168 heures par semaine au lieu de 45, la même installation augmente de plus de 250 % son rendement. Les machines amorties deux fois et demie plus vite permettent d'en acheter toujours de plus perfectionnées. Mais si le salaire ouvrier s'accroît de 20 % seulement, le travailleur n'est-il pas terriblement lésé par cette formule inhumaine qui sacrifie l'homme aux machines et le déséquilibre, le prive de vie sociale et familiale, remet eu cause tant d'avantages acquis  ? Les équipes ne devraient-elles pas être combattues par les syndicats, limitées par la loi  ? LA ROULANTE Comme chaque année, l'action est engagée. Tous les jours, C.F.D.T. -C.G.T- P.C. distribuent tracts, journaux, bulletins de la cellule, déclarations du Parti. Ils appellent les travailleurs à la lutte. Mais où parler aux ouvriers Pas dehors eu janvier, Le soir, tous se dispersent. avec les bus. Les syndicats n'ont pas de locaux, la direction interdit toute réunion dans l'enceinte de l'usine.

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Contre la volonté patronale, pour tenir les travailleurs au courant des discussions, prendre leurs avis, la C.G.T. rassemble à midi les ouvriers de chaque bâtiment dans leurs vestiaires. Berliet sanctionne les responsables de ces conciliabules destinés à fomenter des grèves ». Tout notre secteur débraie par solidarité avec nos représentants. Pour la C.G.T., la Marthe, solide, carrée, parle avec son ardeur de militante, en cherchant ses mots : « Camarades ! La production cette année augmente de 18 %, nos salaires de 2 % ! La direction refuse toute discussion, nous impose toujours plus de travail. Êtes vous pour la continuation de l'action  ? » Groupés autour de leur déléguée, tous les gars lèvent le bras. Le C.F.D.T. mince à lunettes s'exprime mieux, analyse la situation, apporte plus de faits, mais la populaire C.G.T. étant pour les grèves de deux heures, personne ne dresse la main pour son débrayage de 24 heures. Grâce à notre mouvement, les sanctions sont levées mais le ton monte. On parle de faire plier les genoux à Paul Berliet. Le secrétaire général des métaux C.G.T. vient un froid midi chauffer les troupes. Une clameur emplit soudain notre atelier, couvre le bruit des machines. Une masse d'ouvriers, en bleus, jaillit dans l'allée centrale, poussée par d'autres et d'autres encore qui hurlent, scandent : Li-ber-tés syn-di-ca-les ! Li-ber-tés syn-di-ca-les ! Prudents, les chefs s'écartent. La nouvelle se répand en traînée de poudre le très populaire secrétaire de la C.G.T. est muté par sanction. La grève spontanément éclatée dans son secteur a fait tache d'huile, gagné d'autres bâtiments, un cortège se forme et monte à la direction exiger la levée immédiate de la punition. Sans retirer ni gants, ni tabliers, ni lunettes, les militants se précipitent dans la colonne qui traverse d'autres ateliers, se grossit, s'allonge, se hérisse de pancartes, s'engouffre dans les escaliers, fait irruption dans le calme et la dignité des grands bureaux, s'installe dans le luxueux hall de réception d'où les clients effarés s'écartent. Les libertés syndicales » résonnent à faire trembler les vitres. Un délégué étale un journal sur une table : « Camarades de CD. 1 -CD, 4 -BC. 3 et V. L. en réagissant sur-le-champ et envahissant en masse son Q.G. vous avez magnifiquement riposté aux intimidations de la direction. Mais élargissons notre protestation, entraînons les trois syndicats, tous les ouvriers et mensuels de l'usine. A 7 heures le lendemain, à toutes les portes sous une pluie battante, les traditionnels militants distribuent l'appel des trois syndicats « La direction a sanctionné le secrétaire de la C.G.T. Cette inadmissible mesure d'intimidation doit avoir une riposte immédiate et puissante. Les travailleurs Berliet exigent non des punitions et des atteintes au droit syndical mais la satisfaction de leurs revendications. Pour la levée des sanctions et nos 0,30 F. débrayez en masse. Pas un ouvrier aux manettes, tous dans la grève ! » Collés dans toute l'usine, aux portes, aux machines, accrochés aux palans, aux W. C., les tracts sont arrachés par les services du personnel. Les chefs surveillent les militants pour qu'ils ne les remettent et n'aillent influencer les indécis. C'est impressionnant à l'heure J de ne plus entendre les si bruyantes machines, de voir dans tous les coins les gars lâcher les manivelles et rejoindre les copains dans les allées. Plus personne ne s'active dans la fourmilière vidée, sauf quelques jaunes et des Algériens qui ne peuvent lire les tracts et ne se sentent pas concernés par cette affaire « entre Français »

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De partout, des cylindres, des culasses, des pompes, des culbuteurs, des engrenages, de l'ébarbage, du décolletage, des moyeux, des cabines, convergent les travailleurs. En flots serrés arrivent les fonderies, les presses, le montage camion. Des comptables, des techniciens, des infirmières se rallient à la foule des bleus. Chantant Des sous POPOL7 sur l'air des lampions, la roulante 8 s'ébranle vers les grands bureaux pour une « visite de courtoisie ». Les gros souliers, les sabots noirs foulent l'escalier de marbre réservé aux cadres ; celui en fer l'est aux simples mensuels. On rappelle la grève aux employés froussards, aux pimpantes dactylos, aux élégantes blouses blanches. Dépaysés par le cadre, en se détaillant réciproquement, on se refroidit mutuellement. Le bureau patronal et le directeur du personnel sont un peu bousculés. Scandant ses slogans, l'interminable colonne repart, serpente à travers les ateliers silencieux de l'immense usine. Le passage du cortège et le redoublement des sifflements et cris découragent les jaunes dans les coins, travaillant encore. Certains, honteux, rejoignent les grévistes. Des fusibles sont arrachés, des écrous balancés. Il y aura trois blessés, quelques vitres brisées, mais la sanction sera levée ! En marchant, un vieux militant C.G.T. me rappelle : « Les roulantes d'autrefois étaient plus énergiques. A coups de gourdins et de boulons on « invitait » les lâcheurs à cesser le travail. Maintenant, on est pour la discussion avec eux ; car le patron a de dangereuses armes de représailles : le lock-out, le renvoi des délégués. Des gars ne peuvent tenir plusieurs jours, t'en verrais à genoux mendier du boulot. Après avoir balancé la grève, on irait prier Berliet de rouvrir ses portes et on mettrait des mois à réintégrer nos militants. « Alors, finies nos revendications, on ne peut se bagarrer sur deux fronts ni s'offrir un échec qu'il faudrait des mois à surmonter. On débraye, mais pas de trop ; nous devons connaître nos forces, coller aux masses, être ni loin devant, ni derrière. On ne déclenche pas la grève pour se faire plaisir. 9 000 dehors, c'est beaucoup mais ce n'est que 60 % du personnel. Autrefois les gars, à 95 % en grève parfois nous poussaient ; maintenant, ils ne suivent pas, c'est nous qui les tirons, ils n'ont pas envie de se battre. INDIVIDUS ET ACTION DE MASSE La proposition patronale onze heures par jour et travail le samedi pour récupérer la baisse de production causée par le mouvement, déchaîne de vives discussions entre syndicalistes et non-militants. On est surpris des mille et une raisons égoïstes que se découvrent les réticents : - Après les fêtes, ça m'arrange soixante heures. Un mois de 100 billets me rapportera plus que vos grèves ! - Le dernier conflit m'a coûté 500,00 F avec mes heures supplémentaires perdues. J'en suis déjà à 150,00 F dans celui-ci. Avec vos augmentations incertaines, je regagnerai quoi  ? Je viens samedi, c'est plus sûr ! Comment nous, les Jeunes, ferions-nous grève quand les anciens ne débraient pas. Les chefs nous auront dans le nez, nous muteront, qui nous défendra  ? L'Algérien aussi met son grain de sel : 7

S'adressant à Paul Berliet.

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Cortège d'ouvriers circulant dans les ateliers.

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- -Mon frère, le patron te donne du pain, pas le syndicat. Après les grèves, tu seras toujours pauvre et le délégué aura une blouse9 Les défaitistes ont beau jeu « Nous arrêtons une heure, puis le cinquième de l'équipe travaille soixante heures et rattrape le retard. Tu parles si Berliet se marre et nous prend pour des imbéciles. « Mon gars, en trente ans, j'en ai fait des grèves. Grèves surprises, grèves perlées, grèves sur le tas, grèves par bâtiment, grèves de solidarité, grèves politiques, grèves générales, grèves illimitées. Elles ne servent à rien, on les perd toutes. A mon âge, j'ai intérêt à m'écraser, les patrons sont les plus forts, on est battu d'avance. Si nous insistons, ils fermeront la boîte. Qu'y gagnerons-nous  ? Inlassablement, les militants répètent : « Pensez à notre vie d'il y a quarante ans. Patrons et gouvernement vous ont-ils donné sur un plateau votre standing actuel  ? Vous l'avez acquis grâce aux inlassables luttes de générations de syndicalistes. Des millions d'ouvriers qui risquaient plus que vous ont bagarré leur vie entière, fait 36, la Résistance, des milliers de grèves. Et pour un peu de pognon vous ne poursuivez pas ce long combat ! Êtes-vous trop payés  ? Refusez-vous les avantages acquis par les copains en mouvement  ? - Que vous ne soyez pas syndiqués, que vous fassiez des heures en période normale, ça vous regarde. Que vous ne débrayiez pas quand les copains font grève, c'est déjà très grave. Mais qu'en plein conflit vous fassiez des heures supplémentaires, c'est inadmissible ! Alliés du patron, vous luttez contre vos propres camarades, contre la diminution des horaires, pour que les vieux triment jusqu'à soixante-cinq ans. En plus de cette réflexion « Je ne prends pas de carte, mais je suis les mots d'ordre », les raisons avancées pour ne pas se syndiquer sont multiples : « Ils nous utilisent pour défendre les intérêts des Russes. J'irai quand ils ne feront plus de politique, quand ils s'entendront et qu'il n'y aura qu'un syndicat qui se souciera d'abord de nous, les travailleurs ! « Le Socialisme, c'est fini ! Chacun se débrouille seul. J'ai acheté une voiture je la paie avec mes heures supplémentaires ! « Syndiqué, on est mal vu des chefs. Je préfère deux litres de plus par mois et j'aurai les augmentations. « Si je prends la carte, la direction le saura, ne m'enverra plus en déplacements. « Les délégués ont fait tellement d'erreurs ! Ces bons à rien ne nous défendent pas, ils ne savent que ramasser notre pognon, se faire bien voir des chefs pour s'installer dans un fauteuil avec une blouse ! « On n'est pas libre dans les syndicats. Je suis assez grand pour me défendre seul, sans payer des cotisations à des fainéants. » LES MALAISES DE LA COMBATIVITÉ Avec plusieurs camarades, nous cherchons les causes de ce désintéressement syndical. Je commence en disant : - Autrefois, les professionnels étaient l'élément principal et moteur du monde ouvrier. Sans espoir de promotion, les meilleurs se réalisaient en menant les luttes ouvrières. Une légère mobilité des classes permet aujourd'hui aux plus ambitieux de passer dans la maîtrise. Cet écrémage a diminué la valeur moyenne des ouvriers qualifiés. Puis, pour

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Le symbole du poste de chef.

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généraliser le prolétariat à travers ses militants, élite minoritaire de très grande valeur ; voyons aussi la masse - Socialement, la classe travailleuse traditionnelle s'est profondément transformée par l'augmentation des O.S., aux personnalités moins riches : en 1948 en 1962 10 professionnels : 1 306 000 2 345 380 O.S. : 1 320 000 2 465 080 manoeuvres 1 050 000 1405 140 1° Ainsi, 1 460 20011 ouvrières, difficiles à organiser syndicalement, sont à 74 % O.S. et manœuvres dans des ateliers qui ne sont pas le centre de leur vie. Elles représentent 20 % du personnel de la métallurgie lyonnaise, 23 % des industries chimiques, 30 % de la construction électrique, 58 % du textile et de l'habillement. 2° Plus d'un million de ruraux, sans formation politique et comprenant mal les luttes ouvrières, sont récemment entrés en masse dans les usines et chantiers. 3° 2 200 000 travailleurs étrangers12 Nord-Africains, Noirs, Espagnols, Portugais, etc... sont venus en France pour gagner le maximum d'argent en faisant le plus possible d'heures supplémentaires. Peu concernés par nos luttes syndicales, ils ne se soucient guère de modifier leur cadre provisoire de travail. 4° Les apprentis d'autrefois, embauchés dès treize ans à l'usine, se trouvaient plus marqués par elle que les centaines de milliers de jeunes entrés à 17 ans dans l'industrie. Peu touchés par les syndicats et les partis, soumis à la publicité, aux loisirs commerciaux, ils ont peu de conscience de classe et vivent dans leur monde. Ces quatre très importants facteurs, bien nets à Paris et Lyon, rendent le monde ouvrier moins homogène et ne renforcent sûrement pas sa combativité. Marcel ajoute : - Même si traditionnellement la masse suit les syndicats, elle a moins foi en eux ; leurs divisions et leurs querelles plus néfastes aux travailleurs qu'au patronat ont beaucoup déçu. Le syndicat n'est plus dans une position de force et doit se contenter de ce que les employeurs lui concèdent. L'emprise du P.C. sur la C.G.T. a éliminé l'intense et fertile vie syndicale d'autrefois. Bien des militants désappointés se sont ou ont été écartés. « Les professionnels de la métallurgie connaissaient bien le syndicat, mais où les travailleurs actuels reçoivent -ils leur éducation ouvrière   ? Les journaux de la C.G.T. sont peu lus, les tracts rédigés en vitesse par des militants débordés sont assez indigestes. Combien de non-militants lisent l'Huma   ? Alors, est-ce en avalant France-Soir, les bandes illustrées, la presse régionale sportive ou du coeur   ? Radio et télé officielles sont-elles des sources de foi syndicales  ? Ciné et tiercé n'encouragent-ils pas plutôt la démission   ? A l'usine, dans les transports, en famille, l'enseignement oral diminue et touche d'autres sujets. Que reste-t-il  ?

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I N. S. E, E annuaire statistique, 1963. 1. N. S. E. E.. annuaire 1963. Recensement de 1962. L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 91 /166


« Certains patrons heurtent moins de front leur personnel. Ils cherchent à le dissocier du syndicat, à l'assimiler par des avantages sociaux, clubs, activités, esprit maison, luxueuse revue. Avec le Marché Commun, le capitalisme trouve un deuxième souffle, l'accroissement relatif du pouvoir d'achat entraîne une plus grande sécurité, une dépolitisation et une baisse de la combativité. Car du temps de Germinal, n'ayant rien à perdre, c'était plus facile de lancer une grève. Quand leurs gosses ont faim, les parents se. transforment en tigres ; ils jettent tout dans la bataille... Avec un standard de vie coûteux et trop de traites, une action ne peut durer. Quand on a l'estomac plein, un logement confortable, on lutte pour du superflu. Alors pour plus de bien-être et de loisirs, risquerat--on sa vie dans une lutte sanglante  ? « Leurs premiers besoins satisfaits, il n'est pas facile de faire comprendre aux gars les buts plus lointains mais non moins importants que doivent poursuivre les luttes ouvrières. Ainsi, les travailleurs combinent l'action syndicale avec une égoïste promotion individuelle, axée sur la course au confort, à coups d'achats à crédit, d'heures supplémentaires, de travail noir. Leur lourde fatigue tempère leur combativité, ils réagissent passivement devant leur condition et les événements. « Le mouvement ouvrier représente toujours une force, niais il a perdu l'initiative. Dans les usines, devant le gouvernement, le Marché Commun, face aux attaques et aux situations développées par ses adversaires, ses réactions sont défensives. » DÉLÉGUÉS ET MILITANTS Un vieux militant F.O. est pessimiste : « C'est pénible à cinquante-cinq ans d'être tous les soirs en réunion. Nous ne sommes pas assez et qui veut nous relever  ? Personne ne désire se mouiller, distribuer les tracts. Sur cent convoqués, il en vient une poignée. Les gars ingrats trouvent tout naturel notre dévouement. Inertes, indifférents, ils manquent d'idéal. A lutter contre eux pour leur bonheur, on perd confiance dans les masses. « L'ouvrier fait son propre malheur. Il travaille beaucoup plus qu'avant pour un salaire peu supérieur. Il ne soutient pas son syndicat. C'est l'apathie, la dépolitisation, la baisse du militantisme, l'embourgeoisement de la classe ouvrière qui a perdu l'espoir et s'est résignée. Pour l'amélioration progressive de la société, nous sommes moins bagarreurs et gauchisants qu'à la C.G.T. Notre langage est peu compris de la base. On nous prend pour des tièdes et des ramollis nous recrutons parmi les mensuels et employés. Bavardant au passage des boissons avec deux délégués C.G.T. l'un me raconte ses difficiles relations avec la direction : « C'est très rare qu'ils balancent des avantages sans mouvement ou mécontentement. Dix ans on s'est battu pour les douches ; depuis des années on lutte pour l'aération des ateliers. Pour la quatrième semaine, un mois avant de l'obtenir, c'était toujours impensable, nous voulions la perte de Berliet ! « Se modernisant sur les bénéfices, ils augmentent les cadences pour notre bien, pour avoir des commandes et du travail ! Ils nous racontent « Vous avez de la chance de nous avoir » ou alors « Vous venez encore pour de l'augmentation ! Mais apprenez donc à vos femmes à bien utiliser vos salaires. Elles ignorent la valeur de l'argent. » Les leurs se débrouilleraient-elles mieux avec la paie d'un ouvrier   ? Ils sont tellement marlous pour reprendre d'une main ce qu'ils te donnent de l'autre ! Quand une question épineuse

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les embarrasse, ils noient le poisson, embrayent sur d'autres sujets et l'on part les poches vides, soûlés de belles phrases, se demandant s'ils n'ont pas raison. L'autre, malade, usé, aigri, explique : « Je suis délégué depuis vingt ans. C'est un boulot de curé. Tu attends une demiheure pour être reçu par les chefs, tu défends un fautif plus activement que tu ne le ferais pour toi, tu arraches une augmentation pour un autre et ces gars-là t'envoient sur les roses si tu leur proposes une carte. Pour ne pas affaiblir mon syndicat, que de choses je me suis laissé dire que personnellement jamais je n'aurais digérées et les heures à discuter pour décider des gars à débrayer. S'il y a un coup dur, c'est toi le responsable. En plus d'être bon professionnel, il faut être une encyclopédie, pondre tracts et affiches, connaître lois et droits du travail, les questions d'Allocations Familiales et de Sécurité Sociale, la psychologie des patrons et des gars, l'économie générale et de l'entreprise. Tout ça m'a crevé ! Marcel, un militant d'une très grosse usine me confie après une réunion : « Simple délégué, mon chef me pistait pour me prendre en faute. Maintenant, secrétaire du comité d'entreprise, lui et l'ingénieur s'écrasent. Quand le directeur m'appelle au téléphone, grand émoi dans l'atelier. Penses-tu, le grand patron qui leur dit tout juste bonjour, me parle une demi-heure au bout du fil, ils en sont malades !... « -Puis au début, t'es heureux que cent gars par jour te posent des foules de questions, sur tous les sujets. Chacun a son problème qu'il faut résoudre. T'es un petit BonDieu ; en confiance les gars se racontent plus qu'à l'assistante payée par le patron et jusqu'aux querelles de ménages ! Une ouvrière de cinquante ans m'explique sa vie, me demande si elle doit divorcer ! « Seulement, pour quatre cents gars, j'ai quinze heures soit 135 secondes par type et par mois. Quand je suis crevé, j'en ai marre qu'à longueur de journée les gars me harcèlent dans le bus, au vestiaire, à mon boulot que je n'arrive pas à faire, à la cantine, partout. Si je suis pressé, j'évite certains ateliers de peur d'être harponné tous les vingt mètres. De plus, secrétaire de la C.G.T. dans une boîte de milliers d'ouvriers, tout ce que les autres délégués ne solutionnent pas me retombe sur le dos. « En période de grève - et nous en avons eu 9 le mois dernier - je rentre tous les soirs à minuit. Même chez moi, je m'enferme pour répondre au courrier, préparer réunions, articles du bulletin, ripostes au directeur. Rarement en famille, mes gosses disent : « On n'aime pas le syndicat qui nous vole notre papa. Jamais on ne sera militant. » « Je n'ai plus de temps libre, je passe à côté de beaucoup de choses. Puis, surmené sans détente, enseveli sous tant de problèmes, avec trop de trucs en tête, je n'en dors plus des nuits entières. C'est pourtant increvable un militant : sans qu'il bronche durant des années, tout lui tombe sur le crâne. Mais un jour, tu craques, tu remets tout en question : les gars valent-ils la peine que tu te donnes tant pour eux  ? Tu as envie de tout abandonner. La direction en profite pour essayer de t'acheter. « Heureusement, les camarades m'ont envoyé au repos. Pour me regonfler, j'ai lu trois fois par jour un livre sur les déportés. De plus, j'ai les copains de mon équipe. Incroyable ! Sans leur avoir demandé, ils se partagent mon boulot. Ils refont les pièces que, la tête ailleurs, je loupe. Le vendredi, ils nettoient ma fraiseuse ! ! ! D'autres, en petites boîtes, subissent pressions et brimades : L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 93 /166


« Avant, j'étais tourneur payé au maxi. Elu délégué, je suis perceur au mini. Parce que je défends mes copains, je suis condamné au poste le plus sale, le plus dur, sans espoir de changement, d'augmentation, de promotion. Professionnel, je m'abrutis à toujours percer des trous, m'échine plus que tous dans le cambouis jusqu'aux coudes. Ainsi, tout le combat syndical dans les boîtes est mené, après leur fatigante journée, par des gars crevés, manquant de sommeil, tous les soirs en réunion, n'ayant qu'une heure pour rédiger un tract. Dans ce tourbillon d'activités, où trouver le temps de préparer une action à long terme contre les patrons avec leur éducation supérieure ; aux nombreux collaborateurs spécialisés s'occupant en permanence des problèmes du personnel. Le délégué n'a ni secrétaire ni formation. Ne lui faut-il pas beaucoup de courage pour affronter les patrons, se dresser, minuscule ouvrier avec son C. E. P., et attaquer à main nue ces colossales puissances d'argent, encourir leurs persécutions, entraîner femme et gosses dans cette insécurité  ? Et pourtant, dans chaque usine et dans chaque quartier, il y a de ces gars obscurs, dévoués, sacrifiant loisirs, vie familiale et le meilleur d'eux-mêmes pour leurs camarades, une société plus juste, avec une abnégation toute simple, comme cette fille terminant son travail à 23 heures et se relevant à 4 pour distribuer ses tracts à l'équipe du matin, dans le froid ou la pluie... et si le patron la renvoie, personne ne débrayera ! Dans un monde axé sur l'égoïsme, où il est plus simple de grimper soi-même et d'abandonner les autres, il est consolant de voir ces gars qui n'y gagnent que des soucis, n'attendent aucun remerciement, dont le nom ne sera pas dans les journaux, de voir ces vieux militants qui ont bagarré sans trêve toute leur vie avec des 40 années de réunions, grèves, conflits, manifestations Y-a-t-il beaucoup de mots pour qualifier leur courage  ? Si la bourgeoisie se glorifie de ses prêtres, la classe ouvrière peut être fière de ses militants ! En plus de l'idéal, suivant le tempérament, on milite pour toutes sortes de raisons. L'O.S. frustré de toute satisfaction compense son manque d'horizon. Le bon compagnon à la promotion bloquée, et dont beaucoup de facultés demeurent inemployées, se dépasse et développe le meilleur de lui-même. - en militant, tu joues un rôle et tu oublies un échec social, des déceptions professionnelles ; tu t'évades de ta condition, d'une femme qui râle, d'une ambiance familiale difficile. Tu es responsable de tes camarades, leur porte-parole près des chefs avec qui tu discutes d'égal à égal. Au syndicat, tu fais partie d'une équipe de copains qui ont le même idéal, dans une ambiance qui stimule. Mais tu risques ton gagne-pain renvoyé, tu es grillé et dois travailler deux ou trois ans en petites boîtes pour te refaire une virginité. Suivant le comportement de la femme, militer pose de gros problèmes. Il y a celles qui ne veulent pas partager leur mari avec le syndicat, celles qui à l'opposé comprennent et soutiennent l'action de leur époux. Parmi les hommes, certains ignorent les réactions de leur moitié, d'autres limitent leur engagement pour lui permettre d'être active aussi. En général, les C .F. D. T. se soucient plus de leur foyer que les C.G.T. Des ex-militantes sont privées de toute action par le mari qui ne veut pas en entendre parler. Des enfants de couples trop pris, par réaction contre leur abandon, sont découragés de militer. COMMUNISTES DE PÈRE EN FILS

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Parler des communistes, de leur influence dans le monde ouvrier est très difficile. Comment établir une synthèse de faits tellement contradictoires, entre l'extraordinaire abnégation des militants et les actes reprochés  ? Discutant avec une famille de communistes, si je demande au père, vieux syndicaliste, très bon compagnon qui devrait être chef d'atelier si ce n'était ses idées : :« Qu'y a-t-il de bien en France  ? » La question l'étonne, il cherche : « Non, je ne vois rien de positif ! En 1929 j'ai connu la crise, le chômage. De 36 à 39 seulement la vie a été bonne pour l'ouvrier. Prisonnier en Allemagne, évadé, entré dans le maquis jusqu'en 44, je suis revenu pour trouver notre maison sinistrée ; on est reparti à zéro. « Dans cette société pourrie, rien n'est bon. Des anciens collabos nous gouvernent, on marche main dans la main avec d'ex-fascistes allemands, on se mobilise contre les forces progressistes de l'Est, les bourgeois contrôlent tout avec leur argent : armée, police, gouvernement, presse, radio, films. Le Marché Commun accélère la concentration capitaliste au profit des monopoles internationaux entraînant la stagnation du pouvoir d'achat, l'intensification et l'augmentation de la durée du boulot, d'où 3 000 accidents mortels du travail et 100 000 graves en 64 13 . L'automobile, le textile, les biens d'équipement stagnent ; le Ve Plan prévoit 600 000 chômeurs. Un million d'ouvriers sont touchés par les licenciements et réductions d'horaires. On trime pour engraisser des parasites comme ce directeur de Suze qui touchait cent fois la paye d'un manœuvre ! Ainsi quand les profits capitalistes croissent démesurément, la masse salariale régresse par rapport au revenu national de 1938, compte tenu de l'augmentation de la productivité. « Dans cette société sans perspectives où radio et télé chloroforment les jeunes, où le yéyé devient un mode de vie et le tiercé un idéal, ça va de plus en plus mal. Tous les jours dans les journaux, tu as des hold-up, des assassinats, c'est le gangstérisme, les blousons noirs. Nous ne croyons pas au capitalisme amélioré ni à sa lente disparition. Depuis des années, nous bagarrons pour la suppression pure et simple de leur truc, pour abolir ce régime corrompu en train de mourir. Sa femme, également communiste, résistante déportée à Ravensbruck, pensionnée à cent pour cent, renchérit : « J'ai perdu mon père en 14. C'est miracle si je suis sortie vivante des camps en 1945. Je n'ai pas vécu pendant les vingt-huit mois de guerre que mon fils a passés en Algérie. Et ça continue : conflit au Viêt-nam réarmement de l'Allemagne, prolifération des bombes atomiques, menace d'une troisième guerre mondiale ! » « Ici, c'est la chasse aux militants, la vie ouvrière dégradée ! Quel avenir mes petitsfils auront-ils : prolétaires s'ils trouvent du travail, contremaîtres s'ils vendent leur dignité pour un plat de lentilles. Non, la vie actuelle n'est pas belle ! Si tous les fusillés et déportés sortaient de leurs tombes, que penseraient-ils de notre monde pour lequel ils ont donné leur vie  ? Mais nous gagnerons, nous n'étions qu'une pojgnée de communistes français en 1930  ; aujourd'hui, un tiers de l'humanité vit dans le camp socialiste ! Le beau-fils, aussi du Parti, ajoute :

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78 624 en 1960 -90 567 en 1961 d'après l'Annuaire Statistique 1963 Insee.

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« J'ai été aux réunions des communistes ; je les ai vus lutter courageusement contre cette société décadente   ; vite je me suis trouvé continuellement engagé. Avec l'ambiance, les lectures, rapidement leur politique est devenue mienne. Maintenant, c'est plus fort que moi, j'ai ça dans le sang. Je ne pourrai plus me passer de militer pour quelque chose de grand, qui me permet de me donner à fond. « En 45, nous devions relever les ruines. Premier parti de France, nous ne pouvions laisser les Américains faire de nous une colonie agricole. En 47, après être allés trop rapidement, nous avons compris que nous devions progresser plus lentement. Car, tous nous critiquent à notre gauche, nous n'exigeons pas assez ; à droite, nous demandons trop. Actuellement, le gouvernement n'attend qu'une faute de notre part pour nous mettre hors la loi. Tout n'est pas possible ; il faut savoir limiter nos mouvements ; c'est préférable d'être en veilleuse que dans la clandestinité Oui, nous avons exclu des déviationnistes : quand le Parti a pris position, la minorité doit s'incliner ; s'ils ont des activités de fraction, on les vire, sinon nous deviendrions sans forces vives. « Comment s'étonner que nous ne progressions pas, avec le bourrage de crâne à la télé, la propagande anticommuniste de toute la presse, l'influence de l'Église, le manque d'information politique et syndicale des gars. L'Huma reste le seul journal parlant des luttes ouvrières. Partout ailleurs, je sens le capitaliste tapi qui nous influence par la publicité, la mode, le crédit, les besoins nouveaux. « Mais je suis vachement optimiste. La combativité ouvrière va revenir, elle a toujours eu des hauts et des bas. Il faut élever la conscience politique des gars, nous lier aux masses, achever l'unité de la classe travailleuse et l'on éliminera le salariat et le patronat. Le fils continue ; « Ce n'est pas seulement le standard qui compte ; même avec une voiture, l'ouvrier est toujours exploité à l'usine, méprisé dans le régime, pauvre par rapport à la richesse étalée autour de lui. La paupérisation des travailleurs continue, la crise est toujours là pendante. Tant que les capitalistes conservent le fric, les moyens de production, ils risquent toujours de tout remettre en cause et de reprendre les avantages acquis, mais les petits faits s'accumulent ; les choses avancent, ça peut se cristalliser et venir très vite. « Ça fera comme en 36, il y aura des grèves, puis la dictature du prolétariat. J'ai une confiance inébranlable dans la victoire finale, mais ne l'attendons pas pour demain. Peut-être qu'on n'y arrivera pas de notre vivant, mais nos gosses verront le socialisme en France. On nationalisera les grandes industries et les banques, on planifiera l'économie, la crise du logement sera résolue. On ne sera plus au ban de la société comme nos ancêtres parias des générations passées. On aura un gouvernement se souciant réellement des travailleurs, où ceux qui produisent les richesses en profiteront d'abord, où l'ouvrier aura le temps de vivre, où ses fils pourront étudier. Ça ne vaut-il pas toutes les bagnoles et les frigos du monde de militer pour ça  ? CRITIQUES ET JARGON Écoutons maintenant des syndicalistes F. O. « Que disait le P.C. en 1945  ? Retroussons nos manches, abattons des heures supplémentaires, la grève est l'arme des trusts, produisons d'abord, revendiquons ensuite. Ils ont sauvé les patrons, mis la classe ouvrière dans la mouise. Par leur sectarisme, ils

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ont détruit l'unité de la gauche, et provoqué la scission dans de nombreux mouvements déportés, A.J.,A.N., syndicats... Ceux qui n'étaient pas avec eux étaient contre eux. « C'est difficile d'être un grand parti et de ne pas faire d'erreurs, mais certaines méthodes sont inadmissibles. Les communistes, soi-disant pour l'unité, dénaturent pendant des années les déclarations de ceux qui ne pensent pas comme eux. Ils discréditent de très dévoués militants ouvriers, malmènent nos diffuseurs de tracts, calomnient les autres syndicats, nous traitent de vipères lubriques, vendus aux patrons, sociaux traîtres. Puis, brutale volte-face ; du jour au lendemain, ils sont tout sourire, tendent la main à tous les démocrates pour l'union la plus large de toutes les forces de gauche. Comment oublier si vite les procédés d'hier, et que, sans changer d'idées, on est tantôt leur ami, tantôt leur adversaire  ? Dans les réunions inter-mouvements, ils se comportent comme la grosse organisation traitant avec de petites forces d'appoint, ne convoquant pas ceux risquant de voter contre leurs résolutions. « Pour des promoteurs d'un ordre nouveau, de telles méthodes sont inacceptables ; la fin ne justifie pas les moyens. Lutter pour une société nouvelle exige des procédés en accord avec le but, sinon que présager de l'avenir   ? S'ils veulent coller aux masses, pourquoi utilisent-ils un jargon que peu d'ouvriers comprennent : « Les oligarchies financières avides de profits concentrent dans leurs mains la propriété des moyens de production. Dans ce processus, les prolétaires vendent leur force de travail et sont réduits à la condition de créateurs de plus-value, source des superprofits du grand capital. Cette minorité parasite exploite les forces productives, provoque la paupérisation des masses laborieuses ; ainsi les capitalistes socialisent le processus de production, mais maintiennent le caractère privé de leur appropriation. Cette contradiction fondamentale est la racine de toutes les contradictions capitalistes. Les analyses de Marx confirment ce qu'à montré Staline, le génial père des peuples : l'impérialisme, stade suprême du capitalisme, c'est la transformation du capitalisme de monopole marqué par la domination des trusts et des cartels sans patrie. « Alors que les socialistes utopiques ont une phraséologie gauchiste et inefficace, le P.C. élabore sa juste politique à la lumière du marxisme-léninisme et d'analyses scientifiques de la situation. Il prouve que la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs, que le développement de la grande industrie sape sous ses pieds son système de production. Sa chute et la victoire du prolétariat, dans une crise finale du capitalisme moribond, sont inévitables. En luttant contre les impérialistes, responsables de l'exploitation de l'homme par l'homme, le parti doit se méfier de la démagogie et de l'individualisme petitbourgeois des révisionnistes réactionnaires. Contrairement à leurs thèses erronées, les opportunistes réformistes, avant-garde de la contre-révolution, ne pourront éviter la dictature du prolétariat, le peuple n'accédera pas sans violence au socialisme par le parlementarisme. « Notre socialisme scientifique, notre centralisme démocratique, nos conceptions léninistes d'organisation du Parti condamnent les minorités agissantes des anarchosyndicalistes et des fractions organisées. Notre parti révolutionnaire, issu du peuple, forgé dans la lutte, fortement discipliné et à l'avant-garde des masses laborieuses, mène le combat, par la lutte des classes, pour la société sans classes où les prolétaires, moteurs créateurs de l'histoire, appliqueront la règle : de chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins. »

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- On sent plus chez les théoriciens marxistes le souci de prouver l'exactitude d'une thèse scientifique que l'émotion profonde de gens bouleversés par les souffrances du peuple. »

LES SUBJECTIFS ET LES OBJECTIFS Jean, un chrétien P.S.U. secrétaire d'une section syndicale, se plaint aussi : « A la C.G.T. nous pouvons militer à la base mais c'est difficile d'être responsable. Si nous montons, nous nous heurtons aux permanents en place ; nos articles non orthodoxes ne passent pas dans les publications syndicales. Se disant pour la démocratie, ils nous laissent nous exprimer mais ne changent pas leurs positions d'un pouce. Comme nos curés, ce sont des bigots de leur religion.A la ligue , « Sûrs de leur vérité, ils ont seuls raison ; d'accord avec eux, tu es objectif, sinon tu es subjectif. Si l'on accepte leurs options fondamentales et leurs méthodes, on grimpe dans leur train et tout au long du voyage, tout se tient logiquement. Si l'on s'embarrasse de principes, on reste sur le quai et on ne peut les suivre. Car, même pour nous P. S. U. qui sommes les plus près d'eux mais qui en restons très loin, le dialogue avec les communistes enfermés dans leurs conceptions est bien difficile ! « On fait tout pour travailler avec eux, mais s'ils ne mènent pas une affaire c'est difficile de les y accrocher, et s'ils la boycottent, c'est cuit, car on ne peut rien faire sans eux. Leurs militants ne sont pas épanouis mais amers, durs entre eux. Ils échangent peu de cadeaux, n'ont pas la gentillesse des catholiques pour qui toute occasion de s'offrir quelque chose est bonne. «   Pour tenir ses troupes mobilisées, l'Humanité leur distille quotidiennement son pessimisme. Elle critique systématiquement et rabâche toujours le côté noir de l'Occident, sans montrer ses aspects positifs. Comment s'étonner qu'ils soient pessimistes, déçus par tout ce qui concerne l'Ouest et béats d'optimisme pour tout ce qui vient du paradis soviétique  ? Et quel contraste entre leur sombre défaitisme pour le présent et leur délirant enthousiasme pour l'avenir ! « Et ces milliers d'exclus, pour gauchisme fractionnel, positions réformistes, avantgardistes ! Un vieux militant, autrefois très actif et plein d'entrain, ne sourit plus jamais : - J'ai donné ma vie au Parti temps libre, santé, famille. J'ai passé combien d'heures de sommeil à coller des affiches, garder les permanences ; j'ai assuré des services d'ordre aux meetings, vendu l'Huma, distribué des milliers de tracts, pris part à des tas de défilés, délégations, manifestations. Souvent au premier rang, j'ai été tabassé par les flics. Déporté, revenu par miracle, ils m'ont rejeté comme déviationniste. Au Parti le passé d'un militant ne compte pas ! « J'ai rédigé en chialant la lettre de démission qu'ils m'ont demandée. Ma femme décédée, mes enfants mariés, je suis seul. Mes uniques relations, les copains du Parti, m'ignorent, ne me serrent plus la main. Ils noircissent tellement notre monde actuel, ils font si bien le vide autour de notre idéal axé sur le communisme qu'une fois dégringolé,

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il n'y a plus rien. On se retrouve sans raison de vivre, sans amis, avec quelle difficulté pour se raccrocher à ce monde que nous avons tant décrié ! Jean termine ; « On conçoit la nécessité d'une discipline, mais pas à ce point Ainsi, des travailleurs -une véritable élite -ayant sacrifié le meilleur de leur vie ont été balayés sans une miette de sentiments, malgré leur ancienneté et les services rendus au Parti ! Celui-ci paie sûrement maintenant cette hémorragie de très bons militants. Et quelle perte pour le mouvement ouvrier : ces gars exclus sont aigris, difficilement récupérables. D'un autre côté, chaque dimanche matin, qu'il pleuve, qu'il gèle, Roger diffuse dehors la presse du Parti. Depuis dix-huit ans, une vieille militante vend l'Huma au même carrefour. Après sa nuit, à 6 heures, un garçon de café colle des affiches avant de se coucher. Après leur boulot, d'autres font du porte à porte pour des pétitions, des listes de souscriptions. Combatifs, fidèles, disciplinés, leur souci des exploités, leur soif de justice font d'eux les plus solides et actifs défenseurs des travailleurs. Ils n'ont guère lu Le Capital mais ils veulent que ça change. Malgré la propagande adverse, ils donnent tout sans compter au Parti. Mouvement d'opposition, celui-ci attire les purs qui y mettent tous leurs espoirs. Proche de la base, de sa mentalité, il plaît au prolo traditionnel par son gauchisme, ses solutions radicales, sa solide organisation, la vigueur de ses arguments. Les communistes n'ont plus, comme en 36, casquette, cravate rouge, l'Huma dans la poche, faucille et marteau à la boutonnière, le poing levé et l'Internationale à la bouche. Maintenant, ils roulent voiture, font leur tiercé et tout en vivant entre eux, ils s'embourgeoisent comme tout le monde. Ils sentent leur isolement, leur impossibilité de faire bouger seuls la classe ouvrière, ils évoluent, discutent, sont moins sectaires. Ils admettent qu'ils ont fait des erreurs, que des non-communistes doivent pouvoir être responsables à la C.G.T. Ils reconnaissent que tout n'est pas parfait en U. R. S. S. Dire que les vaches soviétiques ne sont pas les meilleures laitières du monde n'est plus faire de l'anticommunisme. Ils insistent sur la coexistence pacifique, ont le souci de l'unité. UN C.F.D.T. PARLE En réunions intersyndicales, on reconnaît généralement à l'allure les militants C.F.D.T. plus frêles que les costauds C.G.T. Moins révolutionnaires et meneurs d'hommes, ce qu'ils proposent est moins catégorique et prenant. Mais syndicalistes formés par de nombreux stages, ils dépouillent un bilan, préparent des rapports économiques trapus, contestent la gestion de leur entreprise. Ils ont leur vocabulaire : personnalisme, humanisme, planification et socialismes démocratiques. Ils préparent longtemps à l'avance leurs congrès. Leur style, plus intellectuel, honnête, nuancé, accroche mieux les ouvriers avertis et les mensuels. Le nombre et la qualité de leurs militants s'accroissent. Ils s'implantent dans les secteurs neufs mais sont handicapés par des années de collaboration et restent encore pour beaucoup, le syndicat des curés. Robert un dynamique ex-permanent C.F.D.T. me développe ses théories : « Les communistes ont accaparé les luttes du mouvement ouvrier pour servir leur idéologie, leurs méthodes passées ont étouffé son originalité, jeté le trouble dans la majorité qui suit par tradition, mais n'a plus la flamme. « Le P.C. ne s'est pas adapté au monde actuel, il s'attache à des revendications immédiates mais n'offre pas d'autre choix que la révolution. Ainsi le mouvement ouvrier et L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 99 /166


ses meilleurs militants sont depuis des dizaines d'années gardés mobilisés dans cette unique perspective. La relative amélioration de nos conditions de vie justifient-elle tous leurs sacrifices  ? « Bien sûr, ils permettent un équilibre des forces et empêchent la droite d'aller plus loin ; mais ne pourraient ils pas être mieux utilisés  ? Combien de travailleurs sont déçus de voir, après leur vie de luttes, le but rester si lointain. Combien d'années allons-nous encore attendre le grand soir, solution de tous nos problèmes  ? « Vu l'actuel rapport des forces armée, police, gouvernement, puissances financières et patronales d'un côté et dépolitisation, indifférence ouvrière, désunion de la gauche et des syndicats de l'autre, ne risquons-nous pas de patienter encore longtemps, malgré des militants du tonnerre, mais peu nombreux  ? « Pour les très logiques marxistes, secourir les vieillards, les orphelins serait mal utiliser leurs énergies. Ils préfèrent sacrifier une génération, concentrer leurs efforts pour abattre définitivement le capitalisme et construire ensuite pour des siècles la société nouvelle. « Nous leur répondons : depuis des décades, le Parti s'attaque aux causes. Pendant ce temps, des vieux crèvent seuls, des familles ouvrières se débattent dans d'énormes difficultés. Combien de temps vont-ils encore attendre les lendemains qui chantent  ? Au lieu de ce « tout ou rien« , nous croyons qu'il nous faut lutter en même temps sur les deux fronts contre les causes par une lutte politique pour instaurer le socialisme et contre les effets pour améliorer la vie de la classe ouvrière dans la période où nous vivons ! D'anonymes directeurs de trusts géants Péchiney, Rhône-Poulenc, Citroën, Michelin ont, sans contrepoids, un pouvoir exorbitant sur la vie de centaines de milliers de travailleurs. L'ouvrier est sans défense contre cadences et chronométrages ; les logements sont très chers, presque tout le secteur des loisirs est aux mains des capitalistes, les compagnies d'assurances font des bénéfices scandaleux. Le syndicat n'a pas de quotidien, nous n'avons pas de contre-publicité. Où sont les puissants mouvements d'éducation populaire, les coopératives, les universités ouvrières qui aideraient maintenant à l'épanouissement du monde ouvrier  ? « Ne rêvons pas seulement à la société idéale en disant : rien à faire actuellement. Préparons sa venue, luttons dès maintenant contre le capitalisme sur son terrain, revendiquons pour les salaires mais aussi négocions les cadences et chronométrages, enlevons aux employeurs le soin de tout décider. Entrons dans la société où s'élaborent les décisions du monde où nous vivons, discutons les plans d'aménagement du territoire, planifions démocratiquement nos régions, étendons les nationalisations, augmentons le pouvoir des comités d'entreprises, allons vers l'autogestion dans tous les domaines, contrôlons l'implantation des entreprises, des H.L.M , des transports subventionnés par des fonds publics, développons des caisses d'épargne syndicales et prêtons-leur nos économies, aménageons nos maisons familiales de vacances, créons nos universités populaires, prenons des responsabilités. Ainsi, le jour où le capitalisme disparaîtra, la classe ouvrière sera mieux éduquée, prête à gérer ses usines, ses villes et son pays. LA GESTION ICI ET AILLEURS

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Je lui signale qu'en Suède 14 les coopératives de consommation du mouvement ouvrier vendent 26 % de l'alimentation du pays à I 400 000 membres. Ses usines COOP obligent les trusts à diminuer leurs superbénéfices ; des caisses d'épargne financent ses coopératives de construction de logements   ; ses compagnies d'assurances couvrent un tiers des Suédois, et il faudrait parler de son journal quotidien, de ses maisons d'édition, de ses chaînes de cinéma, de ses importantes organisations d'éducation populaire fréquentées par un Suédois sur dix, de ses cent vingt universités populaires... Dans un autre contexte, la passionnante expérience des Conseils Ouvriers Yougoslaves m'a emballé. Le conseil ouvrier élu dans chaque entreprise, parmi les travailleurs les plus capables, décide du plan de production, de sa qualité, des prix et des projets d'agrandissement. Il répartit les bénéfices en investissements et parts à distribuer aux ouvriers. En plus du contrôle de toutes les opérations financières, il sanctionne les propositions du directeur pour embaucher, fixer les salaires, licencier, répartir tout le personnel. En gros, le conseil ouvrier fixe la production et, sous son contrôle, le directeur l'exécute. Ainsi, propriétaire de son usine, gérant de ses moyens de production, le travailleur s'intéresse sentimentalement, professionnellement et financièrement à sa bonne marche. L'union des efforts directeur-prolétaire assure un rendement maximum, une répartition équitable des fruits du travail et compense l'inhumanité du labeur moderne. Mais je dois dire que je n'ai guère rencontré d'ouvriers non-militants qui, chez nous, souhaiteraient gérer leur usine avec leur patron : « On en est incapable » Ils préfèrent de beaucoup être augmentés et lui abandonner ce casse-tête chinois. C'est qu'il y a un monde entre la base et les militants. Robert continue d'énoncer ses idées  : « Les capitalistes bénéficient de moyens matériels énormes argent, bureaux d'études, machines électroniques, polytechniciens, juristes, experts en tous genres. Qu'a le mouvement ouvrier pour se défendre  ? Ses syndicats et partis, ses permanents et militants surtout formés dans la lutte. Pourquoi n'utiliserions-nous pas à titre consultatif des spécialistes, des universitaires, des bureaux de recherches pour affronter les patrons à armes égales ! « Vois déjà nos progrès : nationalement, en recueillant 15 49,9 % des voix, la C.G.T. reste le syndicat le plus puissant, avec la majorité absolue dans l'automobile, la sidérurgie, l'aéronautique. Mais la C F. D. T obtenant 30,6 % est deuxième avec partout plus de 20 % et même 35 % dans la construction électrique, 34 % dans la mécanique, 31 % dans la sidérurgie. F. O. se contente de 6, % sauf la construction navale avec 20 % et l'aéronautique avec 12 %. » Je lui demande si les gars apprécient les permanents. Pas toujours. Ils nous disent : « Tu prépares ta carrière politique   ? - Ils t'achètent un bon prix au syndicat   ? Tu n'es plus un ouvrier, mais un bonze qui nous défend de loin, comme les maires et les députés. »

14 15

Où j'ai passé 3 mois en 1964. en 1965.

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Peu payés, souvent critiqués, énormément pris par un travail jamais terminé, on nous demande tout emplois, conseils, défense, logements. Nous prenons sur notre dos des tas de problèmes locaux. Par ailleurs, c'est un boulot passionnant et une promotion nous donnons des cours aux copains, rencontrons toutes sortes de gens : patrons, maires, personnalités. Nous jouissons d'une considération, donnons toute notre mesure ; mais nous sentons le risque de la coupure, nous ne voyons plus les choses en prolo, nous nous identifions moins aux travailleurs. Malgré des années en usine, des contacts quotidiens avec les militants, je croyais toujours connaître la réalité ouvrière mais quand, après une longue absence, j'ai retravaillé en atelier, j'ai immédiatement compris que je n'étais plus dans le bain. C'est pour moi une certitude : tous les permanents qui se réclament des salariés devraient se recycler, retourner périodiquement aux manivelles, partager au jour le jour l'existence, la fatigue, le manque de temps, les humiliations des travailleurs. C'est le seul moyen de connaître la vraie base que l'on saisit mal à travers les rapports syndicaux, de comprendre les gars, de voir les problèmes en fonction d'eux pour que les mots d'ordre en tiennent compte. IL FAIT BON VIVRE CHEZ BERLIET Quittant Berliet, j'en profite pour questionner mon chef du personnel qui m'explique : « L'effectif total comprend 30 % de mensuels et notre atelier 20 % de collaborateurs et techniciens, 15 % de professionnels, 63 % d'O.S , 400 sont des citadins, 700 des ruraux l'ancienneté moyenne est de sept ans. «   Avec ses filiales, Berliet est le premier constructeur français de camions, le deuxième d'Europe sixième du monde. Étant la plus importante entreprise de Lyon, faisant vivre avec la « sous-traitance » une bonne partie de la région, pour donner du travail à tous, tenir la concurrence, gagner les marchés européens et mondiaux, l'affaire doit être prospère, avoir des prix compétitifs. Nous devons la moderniser, investir des milliards en nouvelles machines, sinon, dépassés, nous péricliterions rapidement. « Que pensez-vous de la diminution des heures de travail  ? » « La main-d'œuvre est rare à Lyon. Qui embaucherions nous pour compenser  ? On ne peut en ramasser au-delà de 80 km. Plus les installations et machines tournent, plus leur amortissement est rapide. Puis les ouvriers désirent-ils les 40 heures   ? Qui les force à se ruiner la santé en travail noir   ? Combien nous demandent des heures supplémentaires que nous leur accordons pour les aider à payer des traites urgentes. Limitées à 60 heures, nous envisageons de rabaisser les semaines à 55 heures. « Et la fatigue ouvrière  ? » « Les chefs pointent et sont là de 7 heures à 17 h 20. Du directeur à l'O.S. la fatigue pèse sur tous. Je vis avec l'usine, dois tout organiser, résoudre dans mon secteur. Les soucis et responsabilités m'épuisent. Même chez moi, ces problèmes professionnels me tournent en tête, j'en dors mal. Lassé comme les ouvriers, ma vie culturelle et sociale est réduite ; je ne peux que regarder la télé, jouer avec mes enfants. Je passe une demiheure par page du Monde, six mois par bouquin. « Et l'abaissement de l'âge de la retraite  ? Déjà, nous avons accordé la quatrième semaine de congés qui réduit le temps de travail d'une heure par semaine ou deux mille cent soixante heures dans une vie. Notre population active est faible, la durée des études est prolongée, c'est un problème à traiL'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 102 /166


ter nationalement. Ici, les anciens ont lié leur existence à Berliet ; quoique difficiles à recaser, nous ne les renvoyons pas, nous les utilisons comme magasiniers, balayeurs, nous assumons de plein gré cette lourde charge mais faisons œuvre sociale en gardant certains. « Et notre participation à la gestion de l'usine  ? » « Nous évoluons vers une coopération de tous pour le bien commun de l'entreprise. Les différences entre O.S. et directeurs diminuent, ils ont les même horaires, avantages sociaux, les salaires ouvriers et mensuels se rapprochent. Mais dans la tempête, au feu, le capitaine seul commande ! La gestion d'une grosse usine est une affaire trop délicate. Des décisions liées à un coup de poker doivent être prises rapidement. Seul un responsable compétent, au courant d'éléments techniques très compliqués, assisté d'experts, peut trancher efficacement entre diverses solutions. Un comité ne déciderait que des compromis. « Déléguer l'autorité aux O.S. serait catastrophique, contraire à leurs intérêts. Ils ne s'intéressent pas à ces problèmes complexes. Je vois plus leur participation dans un dialogue au niveau de l'atelier sur le programme de travail, la production, la sécurité. Partout nous recherchons des solutions humaines pour qu'ils ne soient pas des robots. Les chefs se soucient de l'adaptation de l'homme à son travail. Plus que sur la formation ouvrière, nous insistons sur celle de la maîtrise qui a beaucoup d'influence sur l'ambiance des ateliers. Nous améliorons les conditions d'hygiène, aménageons des W. C. neufs ; ils sont volontairement souillés, l'équipement disparaît. Un gros effort d'éducation est à faire pour qu'ils comprennent qu'ils ne gênent pas le patron mais leurs camarades. « Et les libertés syndicales  ? » « Comme les heures de franchise des délégués, elles sont ici supérieures à la convention collective et à celles des autres usines. Les congés éducatifs s'accordent facilement. Des tracts interdits traînent partout dans l'entreprise, les panneaux syndicaux s'utilisent pour des fins politiques. Les réunions d'information servent à chauffer le personnel, fomenter des grèves télécommandées par le P.C. Nous n'accordons pas de nouveaux avantages quand les présents sont mal utilisés. « Est-on heureux chez Berliet  ? » « Ne comparons pas nos O.S. aux compagnons mais aux manœuvres. Ils ont ici la sécurité de l'emploi et des salaires élevés pour la région. Ils ne soulèvent plus de poids supérieurs à 25 kg ; leur rythme de travail est envié par les O.S. d'ailleurs. Ils utilisent des machines perfectionnées, très coûteuses. Oui, il fait bon vivre chez Berliet ! » Par objectivité, j'aurais souhaité présenter un chapitre plus complet des conceptions patronales, dire comment ils voyaient la condition ouvrière. Seulement ni le Conseil National du Patronat Français, ni le Centre Français des Patrons chrétiens, ni les jeunes Patrons ni l'Union Sociale des Ingénieurs Catholiques n'ont daigné répondre à mes demandes d'entretien. POINTS DE VUE PATRONAUX. Auprès de quelques patrons rencontrés par hasard voici ce que j'ai recueilli : « Je maintiens à bout de bras mon usine. Je fais face à la Concurrence, à la paye, aux traites. Je supporte les conséquences des nouvelles réalisations. Je n'ai pas 5 mil-

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lions16 devant moi, je vis toujours sur une corde raide. Sans compter mes heures, je pars le dernier, travaille mes dossiers chez moi et ne sors guère. Plus les usines grandissent, moins les patrons connaissent les ateliers. Les chefs de service deviennent déterminants mais les ingénieurs n'ont pas appris à dialoguer avec leurs ouvriers. Les contremaîtres s'imposent à leur équipe en prenant leurs distances. L'évolution se heurte à l'encadrement qui a trop de tâches administratives. Je demande à un employeur exceptionnel mais désabusé : « L'entente est-elle possible entre ouvriers et patrons  ? » - Je voulais des relations loyales, sans rapport de forces ni lutte de classes. J'ai essayé tous les trucs connus : salaires mensuels élevés, pas de pointage, les économies de matériel partagées, la possibilité de changer de poste, leurs congés quand ils les voulaient. Je circulais à bicyclette, vivais simplement. Ma femme ni mes ouvriers ne me comprenaient. Propriétaire des moyens de production, j'étais riche ; alors pourquoi ne pas rouler D. S., vivre en bourgeois  ? Ils m'offraient leur bonne volonté, sans plus. Puisqu'ils me vendaient leur temps, je les exploitais ! Peut-être est-ce l'atavisme de générations de méfiance envers les employeurs, mais le fossé est infranchissable ! « Le patron, toujours sur la défensive, est seul, épié, jalousé, sans affection véritable. Ouvriers, cadres, fournisseurs, tous veulent le rouler ! Dans les grèves, il cède pour ne pas couler son entreprise ; ce ne sont pas ses collègues qui le renfloueront ! Étonnezvous qu'il fasse des dépressions ! Bien des genres de patrons existent : ceux de combat, qui cognent sur leur bureau et rugissent « Chez moi, je n'ai jamais eu de syndicat ; il n'y en aura jamais. Ceux qui oseront prendre la carte seront chassés d'office. » Ou bien « Les délégués sont des piliers de bistro. Ils ne proposent rien, ne s'expriment qu'avec des : « Faites chier ! » « Pas content   ? On fout la grève dais votre boîte. « Si je tolère une forte section syndicale, ces professionnels de la revendication exigeront des augmentations incompatibles avec mes faibles marges bénéficiaires, débrayeront en toutes occasions, baisseront la production. Même si je fais des concessions, ils resteront toujours hostiles. Contre le désordre, responsable de mille ouvriers honnêtes et de leurs familles, je conserve viable mon entreprise en combattant sans merci ces fauteurs de troubles ! » D'autres, plus réalistes : « Le syndicat est un mal nécessaire, un baromètre indiquant les réactions et pressions du personnel. Discutons avec lui ! Mais, vu la complexité des problèmes, la difficulté de trouver des délégués compétents, nous hésitons à les nommer contremaîtres s'ils n'ont des suppléants valables. Enfin, un cas à mettre au musée : Dans un atelier, un patron présente publiquement ses excuses à un délégué pour s'être emporté dans une réunion. Et le patron vu par sa secrétaire  ? « Vivant quotidiennement à ses côtés depuis vingt ans, je connais toutes ses hypocrisies, ses promesses non tenues aux ouvriers, aux clients. Une seule chose compte : faire de l'argent sur le dos des autres. Et la pratique des coûteux cadeaux aux gros acheteurs et les gueuletons de 200,00 F à quatre quand est refusé 0,05 F d'augmentation au personnel ! D'origine ouvrière, je suis mal à l'aise parmi ces cadres aux opinions oppo16

Nouveaux.

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sées aux miennes. Ils sont contre la grève, critiquent les travailleurs qui s'échinent pour 600,00 F mais comment eux, avec leurs 3 000,00 F par mois apprécieraient-ils une paye de prolo  ? » Dans sa villa cossue, au centre d'un grand parc du Lyon résidentiel, j'écoute, sceptique, un patron vieux style : HEUREUX OUVRIERS « La vie de mes ouvriers est sans problèmes. Dès la fin du travail, ils n'ont qu'une hâte, oublier l'usine ! Je me ruine pour eux en lourdes charges sociales. Je ne me paye que si tout le monde est réglé. Je garde par charité les cas sociaux, Leur conscience professionnelle est en baisse. Sans responsabilité dans le travail, leurs erreurs restent à ma charge. Peu disciplinés et exigeants, ils en font le moins possible ; ne leur demandez pas de travaux pénibles, ils les abandonnent aux étrangers. Ils ne veulent pas monter en grade. Ils préfèrent être O.S., pousser un bouton de presse à longueur d'année que de se casser la tête ! « Sans ambition, ils refusent les risques, se recroquevillent dans leur coquille. Toute la communauté souffre de leur immobilisme. A dix-huit ans, l'ouvrier américain pose des parquets. A vingt-trois, il vend des télés, à vingt-huit, il est à son compte. A trente-trois, il cède son fond, part dans l'Ouest s'installer en plus grand. Ils ont un esprit d'entreprise que n'a pas le travailleur français. Je lui réponds : « Oui, mais..., l'Amérique bénéficie de traditions d'esprit pionnier, de promotion rapide, de débouchés nombreux, d'absence de sens de classe. Nous n'en sommes pas là ! - Mais regardez les jeunes ouvrières ! Au lieu de quelques mois d'efforts en suivant des cours gratuits de dactylo, elles préfèrent leur routine, attendent tout du mariage qui ne les sort pas de l'usine et où elles restent O.S. pour la vie, comme leur mère. On ne peut les changer ; sans succès, nous avons organisé des cours du soir, conférences, sorties aux concerts, aux théâtres. Ils ne désirent pas se cultiver ; ils aiment mieux leur télé, la pêche, et boire ! « La société est bien faite, chacun occupe la place qu'il mérite ! Ceux qui veulent en sortir le peuvent. ils exigent toujours plus et pensent qu'exploités ils en font bien assez pour ce qu'ils sont payés. Mais ils n'ont jamais été si heureux ; mon parking est plein de leurs voitures. Au début, ils s'en excusaient. Maintenant, ceux qui n'ont pas d'auto se font remarquer Leurs appartements ont tout le confort. Ils vivent en bourgeois : voyages à l'étranger, mois de congés à la mer. Seulement, ils n'économisent pas et achètent â crédit sans prévoir leur budget ni penser au paiement. Menacés de saisie, ils réclament alors de l'augmentation, des heures supplémentaires des prêts. Ce sont de grands enfants ! Son épouse à chignon, mère de six enfants, renchérit : « C'est la faute de leurs femmes s'ils sont toujours sans le sou. Elles n'établissent pas de menus s'approvisionnent au fur et à mesure des besoins, par petites quantités ou avec des plats tout prêts et chers. Au marché, elles s'offrent les meilleures viandes, des primeurs hors de prix quand j'en reste au pot-au-feu et légumes de saison. Elles s'habillent de vêtements coûteux ; leurs gosses ont les plus beaux jouets et trop d'argent de poche qu'ils gaspillent. L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 105 /166


Dans la coupe pas assez pleine, la fille ajoute encore : « Sans faire d'efforts, le jeune ouvrier veut de suite beaucoup de sous et très vite une voiture. Installé dans sa médiocrité, que fait-il pour progresser   ? Qu'il prenne modèle sur les étudiants qui n'ont jamais d'argent, qui en plus de leurs cours gardent des enfants, travaillent pendant les vacances. Après des années d'études, ils doivent attendre leur retour du régiment pour se marier, commencer à gagner et avoir une vie normale. Chez nous, notre budget est bien réglé ; nous ne sommes pas gâtés, nous avons peu d'argent de poche et en connaissons le prix. Les ouvriers sont bien assez heureux, inutile de nous en inquiéter, LES JEUNES ET LE TRAVAIL Des gars d'un foyer lyonnais de jeunes travailleurs évoquent leur vie : Joseph, un jociste commence : « Sans préparation au choix de notre métier, très souvent le hasard ou l'unique usine d'une petite ville le détermine. Dans les régions stagnantes, pas question de préférences, on prend ce qu'on trouve. 34 % des jeunes n'apprennent pas le métier de leur goût. Dans les écoles, les meilleurs vont au lycée, les moyens aux C. E. G., le reste dans le technique où les notes imposent la spécialité. Quant aux faibles sans C. E. P. ils se casent où ça embauche ; mais les patrons ne les prennent guère avant dix-sept ans. J'en profite pour glisser : « Bien sûr, dans les régions prospères on choisit plus facilement son emploi ; mais il faudrait comme à Varsovie et Moscou ces Palais de Pionniers où les enfants, en plus de loisirs éducatifs, éveillent leurs goûts en pratiquant de futures professions menuiserie, photo, mécanique, radio, etc. » - Puis, l'apprentissage terminé, pour trouver du travail dans le métier appris, certains doivent faire de longs déplacements, partir loin de leur famille. « A l'école on nous demandait du travail fignolé, chaque outil était rangé, on réfléchissait sur les difficultés, on s'amusait. A l'usine, je nageais au début la grande brasse. Pas question d'hésiter dix minutes sur un problème. Nos chefs nous bousculaient, exigeaient un énorme rendement, tant pis si c'était bâclé. Mal équipé, on s'activait dans la pagaïe, et finis les chahuts ! Heureusement, jamais les compagnons ne refusent leurs conseils ; sans eux, on n'y arriverait pas. Malgré nos C. A. P. on nous paie au minimum, sans nous confier de travaux intéressants ni responsabilités. Puis, le Ricard et le rouge en toutes occasions, on ne s'y fait pas ! Et la fatigue ! Malgré nos dix-huit ans, vidés, sans jambes on se couche tôt, rien ne nous réveille ! Le vendredi soir nous enlève 100 kg des épaules mais tous les lundis, enterrer notre jeunesse dans ce cadre noir, sans avoir l'impression d'y vivre, nous en avons le cafard. « Des copains sont encore la bonne de leur patron. Ceux qu'on prend à quinze ans dans la chaussure, la photographie, pour un salaire de misère, sont débauchés à dix-huit ans pour en utiliser de plus jeunes ; les plus exploités sont les charcutiers, pâtissiers, cuisiniers qui commencent à 6 heures, finissent à 20 et sont à 21 heures au lit. Travaillant samedi et dimanche, ils alignent des semaines de soixante-douze heures et font leurs cours par correspondance pendant leur unique jour de congé. Plus ambitieux que les parents, on voudrait progresser mais on ne se réalise guère dans le boulot dont le salaire devient le seul intérêt. L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 106 /166


Je pense alors aux paroles d'un magasinier désabusé : « Les jeunes travaillent au ralenti, veulent des métiers faciles et bien payés. Sans énergie, ils se traînent dans l'atelier. Ils passent des heures à bavarder et à qui s'activera le moins ; tout leur est dû, ils en font toujours trop. Jamais ils ne travailleront comme nous qui n'arrêtions pas de la journée. Ah ! Elle n'est pas belle la jeunesse d'aujourd'hui ; ils bénéficient des avantages que nous avons arrachés en 36-45, mais que font-ils pour continuer  ? André repart sur les syndicats : « Je vois notre délégué toujours entre deux vins. Nous défend-il  ? Lutte-t-il pour nos salaires, les droits des jeunes   ? Ils se tirent dans les pattes, se disputent à qui nous vendra sa carte, puis c'est fini ! - René : « Moi, depuis deux ans chez X... jamais personne ne m'en a parlé. Je travaille pendant les débrayages. J'ai besoin de sous, ils ne m'en donnent pas. - Bernard : « Malheureusement, 3 % des gars des Foyers ne connaissent même pas le syndicat ni le rôle des délégués ; pourtant la grève, notre seul moyen de défense, montre aux chefs qu'on est encore libre. Quant à la politique, c'est trop compliqué ; il y a trop de partis. On est trop jeune ; on n'y comprend rien et avoir une opinion change quoi  ? - René : « Quant à l'idéal, c'est vivre d'illusions. Ça ne nourrit pas son homme. - André : « On ne le trouve pas comme ça. J'aimerais croire en quelque chose, mais en quoi  ? - Bernard : « On n'est pas heureux ni malheureux ; entre les deux ! APPRENTIS ET ÉTUDIANTS Jean, un animateur du foyer qui les connaît bien ajoute : Avant, ils se fichaient de l'aspect extérieur. Maintenant, ils ne rentrent plus en bleus, se soucient de la mode. Certains même ne veulent pas se dire ouvriers, se prétendent étudiants, s'évadent... Ils veulent gagner de l'argent », satisfaire leur grand désir « la voiture » pour en jeter plein la vue aux copains et aux filles. Sur 350 : 30 la possédaient en 1965, 55 en 1966 , 120 ont le cyclomoteur, 50 des vélos. Leur premier achat est la mobylette, puis le transistor. 120 ont un électrophone. Leurs parents n'allaient jamais au concert, ils passent des dimanches à écouter des disques. Je leur signale : « Certains disent qu'il n'y a plus de différences entre jeunes. Votre scolarité à tous prolongée, habillés pareils, vous connaissez les mêmes disques, films, danses, émissions de télé. Joseph le jociste répond : « -Le brassage avec les étudiants ne peut se faire ni à l'usine ni dans notre quartier. Alors où  ? Avons-nous de l'argent pour les fréquenter, vivre tard le soir, les inviter chez L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 107 /166


nous en surprise-partie  ? Sortirons-nous une étudiante sur notre mobylette  ? Sans loisirs communs, on pourrait se mélanger en vacances, mais plus timides, on y va rarement seul et c'est trop court pour se connaître. Et comment, travaillant dans le cambouis, être vêtu de teintes claires, de chemises blanches  ? On devrait en changer tous les jours ! Donc, si extérieurement le contraste est moindre que du temps des parents, nous ne nous parlons guère et restons inférieurs par l'éducation, notre place dans l'usine et la société. Ne connaissant pas d'autres filles, on se mariera avec une ouvrière et on deviendra contremaître au mieux. « Puis, est-ce naturel que des étudiants restent assis jusqu'à vingt-quatre ans sur des bancs d'école  ? Comme en Russie ils devraient faire des stages en usine pour savoir ce qu'est la vraie vie, car on peut difficilement discuter avec eux. Ils n'ont pas vécu, c'est du théorique leur baratin ; ils nous prennent pour de pauvres types, utilisent de grands mots qu'on ne comprend pas et l'on fait un complexe ; on hésite è. se lancer dans leurs conversations de peur de cafouiller. Plus lents à réagir, c'est après qu'on leur répondrait. André est beaucoup plus catégorique : « Ces futurs buveurs de sueur se lèvent à 9 heures, ne fichent rien de la journée, ont des réductions sur les spectacles, sur tout. Ils bénéficient d'une foule d'avantages que nous n'avons pas : bourses, restaurants, cités universitaires. Ils traînent dans les rues, leurs cafés sont toujours pleins. Ils ne savent que chahuter, faire des surboums. Ils sont pleins du pognon des parents qu'ils gaspillent. Ils débutent au maximum de ce que beaucoup d'ouvriers peuvent espérer. Joseph reprend : « Même le Larousse entretient la différence : « apprenti » ne se dit au propre qu'en parlant des arts mécaniques, des professions qui ne demandent qu'une simple habitude ; « élève » se dit en parlant des arts libéraux qui exigent de l'imagination, du talent. Un cordonnier a des apprentis, un peintre des élèves. Alors ! Réparer voitures, télés, centraux téléphoniques ne demande qu'une simple accoutumance  ? Jean, l'animateur, termine : - Que non, à intelligence égale, les chances à la naissance ne sont pas les mêmes ! Le fils de bourgeois étudie calmement dans sa chambre. Il a des leçons particulières, lit les revues, journaux, livres « intellectuels » de ses parents qui ont un vocabulaire exact et varié, d'intéressantes discussions avec leurs relations. Il vit dans un cadre de bon goût, fréquente les concerts, les théâtres, voyage. Il s'imprègne d'une culture qui nous est difficilement accessible. « Moi, je couchais dans la cuisine, faisais mes devoirs sur la table où ma mère préparait les repas, où mon père bricolait, près de mes frères qui se chamaillaient. La lumière était coupée tôt pour que les autres dorment. Mes lectures étaient le canard local, des romans d'amour, des histoires policières. Tu vois d'ici les bavardages, le langage corsé des voisins. Notre musique était la chansonnette, nos sorties les rues du quartier, nos distractions celles des parents. Comment rattraper ce retard de dix-huit ans  ? « Puis, l'inégalité du départ se maintient. A vingt-cinq ans, le fils de bourgeois sort de l'Université pour une situation privilégiée. Jamais l'ouvrier entré dans l'abrutissante usine à quinze ans ne pourra combler ces dix années de décalage, même en y consacrant deux heures par jour après son travail épuisant.

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« -De plus, l'enseignement primaire et le C. E. P. nous préparent-ils à notre vie d'homme de l'ère atomique     ? Savoir les hauts faits de Vercingétorix, Charlemagne, Louis XIV, c'est bien... Mais ne serait-il pas indispensable de connaître aussi l'histoire nationale et internationale de l'époque dans laquelle nous vivons : car beaucoup de jeunes l'ignorent. De même, au lieu d'apprendre quelques citations des écrivains du XVIIème siècle qui n'accrochent guère pourquoi ne pas étudier ceux d'aujourd'hui qui dépeignent la vie de notre temps  ? «   Pour beaucoup de nos parents, donner un métier à tous leurs gosses est déjà lourd. C'est le maximum qu'ils pourront pour eux, d'autant qu'ils comptent sur le salaire des aînés pour aider à élever les petits. Les bourses sont insuffisantes. Avec énormément de sacrifices, ils pourraient pousser un enfant, mais pas trois. Puis, en dehors des questions financières, l'atavisme de méfiance vis-à-vis de l'éducation diminue mais subsiste : « C'est pas pour nous ! Avec huit ans de classe, mon gars en saura bien assez pour être ouvrier comme moi. » S'il y a une certaine démocratisation de l'enseignement au niveau du secondaire, combien le terminent et vont plus loin   ? A dix-sept ans, suivant la profession du père, 91 % des fils de paysans, 85% d'ouvriers et 27 % seulement des cadres et professions libérales ont quitté l'école. Ces chiffres significatifs s'ajoutent aux trop connus 5 % de fils de travailleurs parmi les étudiants, pourcentage qui est de 48 % dans les pays de l'Est et de 25 % en Suède. AH ! LES JEUNES D'AUJOURD'HUI L'actif directeur d'un autre foyer de jeunes travailleurs se désole : « Nos gars ne s'intéressent à rien ; on ne sait quoi leur proposer, on a tout essayé : discussions, chorale, sports, photo... Ça ne les accroche pas ! Un topo sur la Sécurité sociale, c'est la croix et la bannière pour en avoir 6 sur 130. L'histoire du Mouvement Ouvrier, le Syndicalisme :15 viennent !Un topo sur la Russie : 40 descendent ! Pourtant, certains ne savent où se trouvent Israël, la Pologne ; tout juste qui était Hitler. Sans initiative pour utiliser leurs soirées, plutôt que' de s'informer, chercher d'autres activités, ils tournent en rond, s'ennuient sur leur lit, écoutent leur transistor, lisent Spirou ! Salut les Copains ! « Au lieu de suivre des cours pour un C. A. P., ils font des heures supplémentaires. Ils regardent n'importe quoi à la télé mais n'iront pas voir un bon film au ciné-club parce qu'il est à quinze minutes à pied. Nous leur proposons des voyages avec bourse, en Suède, Grèce, Israël, des stages de ski et montagne, des séjours culturels presque gratuits, cinq s'inscrivent. Mais si nous leur offrions des yéyés avec bal et bar, nos 130 gars seraient là comme un seul homme ! Aux vacances, ils ne veulent surtout pas de voyages organisés mais la liberté totale pour oublier toutes les contraintes de l'année. L'énergique moniteur de gym. renchérit : «   Regardez-les, mous, sans vitalité ni dynamisme, toujours fatigués. Assis, ils se tassent. Monter trois étages : ils attendent l'ascenseur. Ils marchent de moins en moins. C'est le sport assis : la mobylette, la voiture ! en forêt l'automne, d'ex-bipèdes ne descendent plus de leur fauteuil à roulettes pour admirer les sous-bois. Les cyclotouristes, les footballeurs de quartier disparaissent ; les campeurs randonneurs en sac à dos se raréfient ; les rameurs sont remplacés par des hors-bord les fatigantes courses en montagne n'accrochent plus, les refuges de haute altitude sont désertés par les moins de trente ans. Finies les montées en peau de phoque, c'est le règne de la descente, du ski de piste et du tire-fesses. Il reste des mordus dont je suis, mais ils ne se renouvellent guère. L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 109 /166


- Essayez d'emmener les gars pour une grande balade en montagne en août par beau temps. « Pourquoi grimper à 3 500 mètres faut être fada, si on descendait plutôt ! » Certains préfèrent taper la belote, aller deux fois par semaine au ciné. Une usine offre à ses apprentis quinze jours en car dans les Alpes. Ils en ont seulement trouvé 30 sur 150 qui, se disant en vacances, ne voulaient pas faire la vaisselle ni aider, ni marcher trois kms pour découvrir un beau point de vue, seule une minorité choisit volontairement l'effort gratuit et formateur. Pour la majorité c'est le règne de la facilité où l'on pousse des boutons pour éviter la fatigue. Cette jeunesse amorphe qui traîne sa morne indifférence est vieille avant d'avoir été jeune. Je leur signale que, dans une rencontre Franco-Soviétique au Caucase, les Russes nous ont proposé une sortie camping, style période héroïque sac à dos sans armature, haches, pour le feu, le ravitaillement dans des seaux, à pied bien entendu. Au bout de cinq kms, les Tricolores ne voulaient plus avancer « On n'a pas des gueules à faire vingt bornes pédibus, qu'ils prévoient des camions ! » Si à dix-huit ans on ne peut aligner quatre heures de marche, c'est grave. Les Soviétiques qui chantaient beaucoup et à plusieurs voix nous ont demandé des refrains de chez nous. Nous avons eu beaucoup de peine pour arriver au bout de « Nini peau de chien ». Après... les Français ne savaient que des bribes d'airs entendus à la radio. Les jeunes ne chantent plus. Combien de chansons connaissent-ils entièrement  ? Chanter exprime un contentement, leur silence n'est-il pas significatif  ? Nous risquons de finir comme ces quinze Américains que j'ai connus dans une ferme pour un Noël. Perdus sans machines à faire du bruit, ne sachant pas s'amuser eux-mêmes, ne connaissant ni jeux ni chants, ils s'ennuyaient à mourir ! Une mère de famille voisine du Foyer se lamente aussi : « Je ne sais plus quoi faire de mes trois grands garçons. Leurs idées et leurs vies tellement différentes des nôtres m'épuisent. Ils ont tout pour être heureux et bien davantage que nous n'avons eu, mais ils s'embêtent, n'ont jamais assez de distractions. Après la télé tous les soirs, il faut le ciné le samedi, le bal du dimanche, le transistor et les disques. Sans volonté ni suite dans les idées, ils veulent tout sans attendre ni patienter. On ne sait par quel bout les prendre. A leur âge, nous avions des défauts mais jamais nous n'avons été comme ça ! Ce n'est pas encore fini ! Martine, une étudiante sportive, se plaint aussi : « Autrefois, les garçons affrontaient une vie dure, devenaient de vrais hommes. Aujourd'hui, les mâles véritables ne courent pas les rues. élevés dans du coton, ils ne s'endurcissent pas ! Regardez l'allure masculine des jeunes avec leurs traits mous, leurs cheveux bouclés et laqués, leurs pantalons étroits, veste fantaisie, souliers pointus, on dirait des filles ! Manquant de virilité, vite fatigués, l'effort ne les accroche pas. Ces peu dynamiques bourgeois potentiels se traînent partout sur des moteurs, ne se foulent pas dans les bureaux. Tout leur tombe rôti dans leur maison confortable. Cette facilité les amollit ; c'est en surmontant les difficultés qu'on .se forme. Les filles au contraire progressent, accèdent à des professions nouvelles. Elles s'émancipent, prennent des responsabilités. Certaines amies mariées se plaignent de leur époux pantouflard et douillet qui après le travail se repose et démissionne. A la maison avec les enfants, en voyage, elles sont seules à prévoir, prendre les décisions, supporter les problèmes. C'est lourd d'être mère et père sans pouvoir s'épauler sur son conjoint . Que faire pour reviriliser nos mâles  ?

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LA PAROLE AUX JEUNES Martine et une vingtaine de jeunes prolos, fadas de varappe, m'emmènent en « basket » spéciales tâter du rocher. Les conseils pleuvent sur Michel, un débutant : « La chute est bonne, essuie tes semelles, décolle-toi de la paroi, ne tire pas sur les bras en force, grimpe en souplesse avec ton cerveau, fais confiance à tes pieds, hisse toi sur cette prise, change de pied ; avec un lancé de bras, accroche cette poignée de métro, traverse ici, attrape ce baquet, la sortie est mauvaise, coiffe-le. Bravo, tu le sors ! Martine grimpe en technique, s'aide de tout et de rien. Elle tient par miracle, par adhérence des paumes sur des gratons, son corps défie la pesanteur, semble aussi léger qu'une plume. Les purs se font les dents sur des rochers coriaces. Ils s'essuient les pieds à leurs paillassons, les mains au short. tapotent le départ de résine, puis s'élèvent comme des singes, franchissent des surplombs, des parois lisses avec des prises d'ongles. Où la chute est mauvaise on s'encorde et répartit le rouleau de nouilles derrière le premier de cordée. A nouveau sur Michel les recommandations tombent : « Prends du mou, attrape cette prise inversée, puis cette banquette, déporte-toi vers cette fissure, mets-toi en opposition, attaque la cheminée !... « Assurez-sec, je mollis ! Où sont les prises de mains  ? Tous les yeux suivent ses ennuis avec la pesanteur, ses efforts pour retrouver une position plus stable. En contrôlant sa descente en rappel, Henri m'explique : « Je fais du rocher presque chaque dimanche. J'y suis venu par des copains d'usine. Dans un stage .U.N.C.M. j'ai appris à tenir un piolet, monter en crampons, m'encorder, traverser des glaciers. Moi, petit ajusteur, j'ai suivi de vrais guides dans de grandes courses. Il citait des noms de grimpeurs célèbres, de premières fameuses, de tas de sommets. On a bivouaqué sur le sable d'une grotte où, après le casse-croûte, je leur ai répété la discussion sur les jeunes. Après ce déluge, Henri proteste : Combien de fois subissons-nous cette rengaine - Ah, quand j'avais ton âge ! les jeunes de maintenant ne sont plus comme autrefois ! En tous temps et tous lieux, les anciens n'ont-ils pas toujours critiqué les jeunes  ? Pourtant, les parents d'aujourd'hui ne sont-ils pas responsables de la société où nous vivons  ? Influençables, nous sommes le produit de notre époque. En 36-45, années enthousiastes, les jeunes l'étaient. Actuellement, la période est fatiguée, sceptique, les jeunes le sont aussi. Si nous avions eu dixhuit ans en 45, ne serions-nous pas différents  ? « En général, quel message nous transmettent les adultes  ? La course aux égoïstes jouissances matérielles, l'absence d'idéal, l'indifférence à autrui, l'abandon de leurs responsabilités politiques. Leurs raisons de vivre voiture, télé, confort, sont-elles suffisantes à vingt ans   ? Si nous sommes critiquables, l'hérédité, le milieu, donc nos parents n'en sont-ils pas la cause  ? Ils abandonnent leurs enfants des heures devant la télé, les expédient au ciné pour s'en débarrasser, les laissent s'élever tout seuls. Beaucoup n'ont-ils pas démissionné  ? Ne faudrait-il pas d'abord éduquer nos parents pour qu'ils nous montrent l'exemple et ne conviendrait-il pas aussi que les instituteurs responsables de notre formation s'occupent plus activement de notre temps libre après la classe  ? « Et la scission syndicale, la division des partis, en sommes-nous responsables   ? Que nous proposent-ils politiquement de propre et d'enthousiasmant   ? Nous sommes très sollicités par toutes sortes de loisirs commerciaux, disques, strip-tease, films genre L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 111 /166


Les Tricheurs, Les Scélérats, La loi du vice. 50 % de la publicité nous est destinée, les mercantis flattent ce « nouveau marché », nous ensevelissent sous leurs idoles et camelotes ! La décourageante littérature contemporaine est d'un pessimisme noyé d'encre de Chine. Dans ce monde si complexe où les adultes sont souvent perdus, qui nous aide à nous retrouver face à ces nouveaux problèmes où, sans préparation, nous nous débattons  ? « A notre époque où les journaux sont pleins de violences, de crimes, de guerre froide, quelles raisons optimistes de lutter nous offre cette société  ? Il faut être super-idéaliste pour vouloir l'améliorer ! J'ajoute que, si ces critiques sur la majorité sont souvent entendues, il existe des milliers de gars et de filles de grande valeur qui luttent pour en sortir, aider les autres et qui soutiennent très bien la comparaison avec n'importe quelle jeunesse d'Est et d'Ouest, Minorité saine, idéaliste, enthousiaste qui s'active à contre-courant, sans bénéficier des antennes de la radio comme les brailleurs de yéyés. Ils repeignent des taudis pendant le week-end, désenclavent des villages isolés d'Ariège, construisent des foyers de jeunes sans subventions, donnent leurs vacances pour des groupes déshérités, organisent des rencontres internationales pour la Paix, partent entraider les pays sous-développés. Et tous les militants des mouvements de jeunesse qui au lieu de préparer leur place au soleil secouent la passivité de leurs gars pour en former le maximum ! Et ces jeunes Lyonnais qui pour leur nuit de Noël réunissent et distraient les petits vieux du quartier en leur chantant des « Viens Poupoule », et ces gars, les pieds couverts d'ampoules, qui escaladent quand même, en stages U. N. C. M. et ces bleusards qui s'accrochent chaque week-end aux rochers de Fontainebleau ! Alors, pourquoi ne pas envoyer des milliers de jeunes volontaires valables à l'aide des nations sous-développées, aménager canaux d'irrigation, colonies de lépreux. Ils en baveraient de soif, de chaleur, mangeraient de la vache enragée, mais ça leur ferait les pieds et beaucoup de bien ! En plus de secourir et connaître une autre civilisation, ils découvriraient une base de comparaison pour mieux apprécier en bien et en mal l'existence eu France ! LES PRISONNIERS DE LA CHAÎNE Lié à une chaîne de machines à laver, 9h30 durant je fixe en marchant une plaque, quatre vis, une plaque, quatre vis... Au début, le moindre ennui met en retard ; une plaque mal présentée, de faux gestes, juste alors un boulon foire, je m'énerve, les machines s'accumulent. Je fonce pour revenir à flot. A nouveau deux trous coïncident mal, je cherche un outil, la chaîne s'engorge, ça râle, je rattrape lentement..., jusqu'au prochain pépin à remonter seconde par seconde. Pour gagner du temps, je n'arrête qu'à l'heure, reprends dès la sirène. Bientôt, on se maintient. Avec une machine d'avance, on se gratte le dos ; avec deux, on peut se moucher ; avec trois, resserrer ses lacets ; avec quatre, bondir aux W. C. Puis, sans une seconde d'hésitation, les gestes rodés partent avant d'être pensés. Une main attrape plaque et boulons, l'autre la visseuse : un coup d'air pour engager les vis, un deuxième pour les bloquer, et ça recommence. Pour arriver à ça, on élimine gestes et pas inutiles, économise sur chaque mouvement et l'on réussit même parfois à grignoter dix secondes de repos. L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 112 /166


Expédié poser les beaux joints verts tranchant sur le chrome et l'émail du couvercle, mon prédécesseur m'explique : « Tu passes la main sur ton joint bien savonneux et il glisse dans son logement ! Avec moi, le mou résiste, file d'un bord sur l'autre, n'entre qu'en forçant. Je passe deux fois trop de temps, les machines s'entassent, immobilisent la chaîne. Toute mon énergie se concentre dans mes bouts de doigts qui dérapent, se coupent aux bavures du panier. J'ai envie de tout plaquer. Je réponds aux questions par monosyllabes. Quand ça va si mal, le chef se plante devant moi, cigarette au bec ,mains derrière le dos ! Le soir, j'ai les ongles retournés et mes doigts couverts d'écorchures ne se plient plus. Je rends par les yeux ces jolies machines brillantes. L'on m'a dit comment faire, mais je dois trouver seul tours de mains et trucs pour faire vinaigre. Peu à peu, je prends de l'avance mais que survienne un récalcitrant c'est à nouveau la panique et la bagarre pour revenir à la surface. Envoyé à la partie électrique, j'enfonce de force les cosses des fils de commande dans leur logement.Après 570 minutes, j'en ai les doigts gourds à ne plus pouvoir boutonner mes vêtements. Bon sang, depuis un moment j'oubliais le fil de masse .Tout au long de la chaîne, gênant les autres, je serre ces maudits écrous. Pendant ce temps, l'irrésistible flot progresse, je suis décalé par rapport à mes pièces et outils à transporter dans un va-et-vient supplémentaire. Pour s'éviter du retard, le gars devant moi envoie ses machines même si je n'ai pas fini les miennes. Comme un forcené je travaille pour remonter le courant jusqu'à ma place ! Puis, sur un montage, je coude les rampes à gaz, toutes les trois secondes, un geste mécanique, 11 000 par jour. N'étant plus sur la chaîne, je lève les yeux, les promène dans l'atelier clair mais gris de poussière. Sur nos têtes serpentent vers leurs points de montage les longues files de pièces sortant de l'émaillage. Tout au long des quatre chaînes parallèles s'alignent de pleins bacs de parties à monter, de caisses d'écrous et boulons. Sur la ligne, le lourd socle reçoit cuve, panier, moteur, fils avant d'être habillé d'une belle robe d'émail blanc. Après s'être équipé du coffret de commandes électriques, de l'attirail à gaz, l'ensemble passe aux essais avant d'être emballé, expédié. Tous les mètres des hommes sont courbés sur les machines. Il faut voir la dextérité des gestes rodés, tellement connus qu'ils en deviennent inconscients. Parmi les trente O.S. monteurs de ma ligne, cinq seulement sont français de souche, les autres arrivent d'Espagne, d'Italie, d'Afrique du Nord ; les femmes sont surtout lyonnaises. MON POTE LE GITAN A côté de moi, un grand costaud, fier de tenir n'importe quel poste, à n'importe quel rythme, ne comprend pas qu'en les acceptant, il oblige les autres à suivre. - Moi, j'y suis arrivé ! Qu'ils se débrouillent ! » Un fluet, ici depuis quatre mois, doit presque chaque jour être aidé aux moments de presse. Tino n'aime pas qu'on vienne le dépanner. Ça sous-entendrait qu'il est moins rapide que les autres. Par contre, le piednoir José lève les bras an ciel et demande du renfort dès qu'il a du retard. L'Italien O.S. 2A se sent valorisé quand le nouvel O.S. 1B Marocain est submergé à son ancien poste. Un ex-0.A.S. d'Oran ne jure que par le plastic, la mitraillette et la révolution -Une boulotte

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à l'emballage débite des horreurs qui font rire les hommes et rougir les femmes. -Le contrôleur est sourd-muet, le chef de chaîne, ancien adjudant de la Légion. Mais le plus intéressant personnage est un gitan bronzé qui bloque ses boulons le regard perdu très loin et qui m'explique d'un air sombre : - Je suis ici au bagne, plus malheureux que mes chevaux qui ont le ciel, le soleil et ne se crèvent pas comme nous, esclaves ! Au début, sans espace, j'étouffais, je croyais que j'étais une bête exécutant un numéro de cirque, que jamais je ne supporterais cette mortelle usine. Les autres ne me comprennent pas ; je ne les comprends pas non plus. Se lever chaque jour face au même mur, s'enterrer dans le même cadre, au milieu des mêmes voisins ! Jamais je ne m'enfermerai dans leurs cages à lapins de dix étages. De quel prix paient-ils leur confort  ? « Ils triment pour s'approprier un malheureux bout de terrain Moi, la France entière m'appartient ; je connais tant de coins où stopper ma roulotte ! Gens du voyage, dans le cirque depuis des générations, ce que nous avons nous suffit, On a de durs moments ; mais ils ne peuvent nous couper le gaz, avec trois branches on fait du feu. On n'a ni eau courante, ni électricité et l'on vit bien ! On a toujours eu des chevaux, on en aura toujours. Ils ne coûtent ni essence, ni assurance. Ils mangent gratuitement dans les fossés. Quand ils tirent nos roulottes, on a le temps de voir le paysage ; quand la route est plate, ma femme lâche les guides, fait son ménage. « Eté comme hiver, on est sur les routes, dans la nature qu'on aime, qui change constamment. J'exécute des numéros équestres mes enfants du trapèze et l'on gagne notre vie, dès que mon épouse sortira de l'hôpital, nous reprendrons la route vers le soleil, la liberté ! Pour voir des sans -abris, je vais coucher dans un foyer d'accueil. Tassés frileusement contre la porte de fer trente types battaient la semelle ; minus sans ressort, manœuvres chômeurs, travailleurs étrangers  : dos ronds, mains au profond des poches. A l'écart, quelques uns présentant mieux chapeau mou, batterie de stylos à la pochette... La porte entrouverte, un monsieur tout rose, en col blanc, gros boutons de manchettes commande : « Les inscrits d'abord, les autres, torse nu pour la visite ! linge de corps à la main. Un petit trappiste, grand chasseur de poux, inspecte les coutures. Le chapeau mou révèle un maillot d'un crasseux ! Le « stylos dorés » propriétaire de bestioles couchera avec les pouilleux, ses vêtements seront désinfectés. Un autre spécialiste nous gratifie d'une généreuse ration de D.D.T. dans nos pantalons. Au réfectoire on ingurgite bol de soupe et quignon de pain, devant un brillant spectacle de télé jurant dans le décor mais calmant les esprits. A part trois éméchés bavards, peu de conversations, chacun rumine ses problèmes. Après une prière dans un silence non recueilli, on se retrouve à cent, toutes fenêtres fermées, dans un dortoir plein de châlits. Les cinquante Algériens couchent, en majorité, tout vêtus ; certains s'enturbannent de cache-cols. Le déshabillage montre de pauvres fringues et dessous percés, gardés sous le polochon pour les retrouver sûrement. Sur ma paillasse vallonnée, je m'allonge difficilement.

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Lumière éteinte ne signifie pas extinction des bruits. Ça tousse dans tous les coins, les toux sèches répondent aux toux longues, les laborieux raclements de gorge s'accompagnent de crachats bruyants à croire que les poumons suivent... Mains jointes, deux séminaristes font longuement les cent pas entre les corps, priant sans doute pour nos pauvres âmes. Aux quintes sans fin se relayant contagieusement, succèdent les ronflements en sirène, en grandes orgues. Je suis attaqué de piqûres suspectes. J'entends sonner chaque long quart. d'heure pendant que les noires silhouettes continuent leur ronde murmurante. Je m'assoupis quand les premiers se lèvent à 4 heures pour décharger les camions au marché. Le réveil obligatoire de 6 heures n'est pas gai. Ce n'est pas ici que l'existence est merveilleuse et le monde si beau. Nouvelles séries de toux, raclements de gorge et crachats. Lent rhabillage, timide toilette de chat puis ils sortent dans la nuit vivre une nouvelle journée. TRISTES JOURS Le matin, la chaîne démarre doucement, des airs flottent,« Si J'avais un marteau  » se répercute d'une ligne à l'autre. Nous n'avons pas le temps de bavarder, seulement pouvons-nous demander un outil, lancer une boutade. Les socles poussés s'accompagnent de retentissants : « Roulez ! Faites passer ». J'utilise les rares moments de répit pour prendre de l'avance, préparer mes vis et plaques en prévision des pépins et pour fournir quand les machines arriveront en rangs serrés. Quand la ligne est rodée, la cadence s'accélère. Le contremaître surveille le départ qui conditionne le rythme et notre approvisionnement, sinon la chaîne s'asphyxie. Pour le reste, inutile de contrôler et pousser les gars, ils doivent suivre. Mains lavées dans des bacs d'eau sale, quelques minutes avant la sirène, accueillie d'un long cri de soulagement, certains mangent sur les rouleaux de la ligne ou les machines à laver, Les autres, dans la cantine à la propreté sommaire, avalent une tambouille bourrative. Seul Français sur une table de seize, ils s'étonnent que je sois au montage « Ta place est dans les bureaux ! » Puis on se promène dans l'usine, gérée pour rapporter de l'argent, non pour offrir un cadre et une ambiance supportables aux 1 500 ouvriers. Les ateliers encombrés font désordre. Les allées extérieures, couvertes d'une épaisse boue noirâtre, bordées d'un fatras hétéroclite, dominées par de hautes cheminées qui crachent des nuages de sombre fumée, accentuent l'impression de laideur. A la porte, autour d'un transistor, Espagnols et Italiens esquissent des pas de danse, interpellent les filles. On prend le café dans ce triste quartier aux rues mal pavées longeant de vieilles maisons, des terrains vagues, des murs d'usines mais très peu de magasins et un seul fleuriste pour 20 000 habitants, surtout étrangers. Cinq heures de rang l'après-midi, c'est long ! Un groupe cherche du nerf dans le beaujolais sifflé en vitesse. On s'active en silence sans même lorgner la belle voisine espagnole, sans aider l'Algérien peinant à dégager son chariot. Si le pointeau me demande pendant quelques minutes des renseignements, je vois avec frayeur mon retard s'accumuler et prévois la demi-heure à foncer comme un dératé pont le remonter ! Certains aident les lents qui bloquent la chaîne, d'autres en profitent pour souffler, gagner L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 115 /166


de l'avance ou courir aux primitifs W. C. couverts de batailles de graffiti « Vive Salan ! Les pieds-noirs au poteau ! Les cocos à Moscou ! Les fellaghas en Algérie ! O.A.S. assassins ! » Chacun pense que son poste est le plus dur. Dans le fond, ils se valent. Presque tous les ouvriers se plaignent de la fatigue dans les bras, les jambes, les reins. A première vue, ce n'est pas épuisant de fixer une pièce à la visseuse, les gars semblent décontractés. Ça paraît même facile, mais ne vous y fiez pas, c'est astreignant d'être debout neuf heures trente à piétiner, penché sur les socles, tendus en permanence pour éviter du retard, dans une activité sans temps mort, à une cadence trop rapide, en répétant avec les mêmes muscles des gestes toujours semblables. Seul même aux pièces, on travaille à son allure, on peut s'absenter. A la chaîne qui tourne sans arrêt, on est poussé continuellement à un rythme collectif imposé qui n'est pas le sien. Ensommeillé, en forme ou pas, tous doivent suivre, toutes les deux minutes poser leur morceau de machine, à longueur de jour, sans s'éclipser pour se dégourdir les jambes, voir un copain. Cette mécanisation intensive est loin d'avoir éliminé la fatigue ! En fin de journée, à boulonner même à la visseuse on est lessivé par ces machines à laver ! On râle facilement, voit de l'agressivité ou il n'y en a pas, réplique un ton plus haut. Enfin la chaîne piétine, parcourue par le régleur soucieux : « 0h ! les gones, faites semblant de travailler, il reste un quart d'heure ! » Quelques minutes avant la sirène, les visages creux, les yeux ternes s'animent. Ils se bousculent joyeusement autour des pendules à qui pointera le premier. Au vestiaire, rapide décrassage. A part quelques Méditerranéens aimant le brillant et qui prennent de grands airs en chemise blanche et cravate, la majorité s'habille très simplement. Tchao ! Et dans la même nuit brumeuse et rose que le matin, tous décampent par les rues mal éclairées, les uns en mobylette et bus, beaucoup en voiture, partageant les frais à plusieurs. Mais peu de 2 CV, des Arondes, Versailles et même quelques D.S. d'occasion. CHEFS ou NON ! Le chef du personnel est un malin. Quand les gens y sont le moins préparés, il leur balance la question importante qui les désarçonne et il enregistre leurs réactions. - Roger, un délégué convoqué par lui, nous répète à midi sa longue discussion : « Sauterre m'a raconté : avec quelques concessions aux patrons, j'ai obtenu pour le personnel des vestiaires neufs, j'espère des crédits pour la cantine. Si je n'étais pas là, un autre serait moins compréhensif pour les ouvriers. Chaque jour, je réalise pour eux des B. A., vous pouvez en faire autant. L'usine en pleine expansion embauche beaucoup. Il nous faut aussi des cadres. Voulez-vous être chef de chaîne  ? « Quel serait mon rôle  ? je lui ai demandé. « Veiller sur la production de vos cinquante ouvriers, nous fournir chaque soir 208 machines ; votre salaire doublerait, seulement ces fonctions sont incompatibles avec celles du syndicat. J'ai répondu  : « Mon père était militant. Toute ma vie, j'ai vécu dans cette ambiance, je vois tous les problèmes à travers ma conscience de classe. Comment participer à l'exploitation de mes camarades, m'enrichir sur leur fatigue, trahir pour des sous  ? Vous me demandez trop de renoncements ! L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 116 /166


« Réfléchissez, qu'il m'a dit. Au lieu d'être commandé par un gars injuste, vos camarades le seraient par un des leurs, un qu'ils respectent. Pour l'abandon de quelques principes, que de possibilités immédiates d'améliorer leurs conditions et l'atmosphère de l'atelier ! Ces possibilités, vous ne les aurez pas en restant à la base. Le patron n'est pas assez au courant des problèmes ouvriers. Vous seriez un pont entre les deux. La vie est une lutte où les forts s'imposent. Ne vous alliez pas aux faibles ! Soyez avec ceux qui progressent. La direction a besoin d'hommes comme vous. Nous vous offrons des avantages certains, beaucoup d'espoirs vous sont permis. Saisissez cette situation. quand vous êtes jeune, nous ne vous la reproposerons pas dans dix ans ! « Les ouvriers sont des ingrats ! Ne comptez pas sur leur reconnaissance ! Vous étiez vingt à l'enterrement du vieux syndicaliste Denis qui a sacrifié sa vie entière pour eux. Soigneront-ils votre femme malade  ? Paieront-ils l'éducation de vos trois enfants  ? Si je vous renvoyais, combien feraient grève pour vous   ? Si vous utilisiez pour votre bénéfice toutes ces heures que vous leur consacrez, vous iriez loin ! Dans la vie, comptez d'abord sur vous être altruiste c'est bon à vingt ans. Aidez-les mais assurez votre avenir. Si vous repoussez notre proposition, vous conserverez une vague satisfaction morale, atteindrez un certain niveau culturel, mais socialement, vous serez un raté, dans vingt ans, vous devrez encore et toujours tenir le rythme des chaînes, endurer vos quarante-huit heures d'un travail pénible, mal payé. - Ça l'a étonné, mais j'ai refusé. « T'es idiot, conclut José, tu ne te salirais pas les paluches, ne te casserais plus la tête ; assis dans un burlingue avec de belles dactylos, ta grosse paye tomberait toute seule. Moi, j'accepterais des deux mains pour avoir une bagnole de sport ! Entre syndicalistes, la discussion reprend le soir au café. Pour Michel, militant C.F.D.T. : « C'est à Roger seul de décider, mais pourquoi ne pas donner sa pleine mesure, devenir technicien   ? Parce que nous démarrons ouvrier, pourquoi le rester toute notre vie  ? En montant nous aurons un travail plus intéressant, servirons mieux le monde ouvrier. Ne peut-on pas être chef et syndicaliste  ? Imaginez cadres et ingénieurs en grève, le poids sur les gars et contre le patron. Encore, si le grand. soir était proche ! Mais c'est maintenant et non dans trente ans que je veux donner une vie décente à ma famille et une éducation à mes gosses, pour qu'ils en sortent mieux que moi. Pull à col roulé, très simplement vêtu pour mieux s'identifier an prolétariat, Pierrot le dur cégétiste réagit vigoureusement  : « Les patrons nous achètent pour désarmer les syndicats. Ils y gagnent un bon supérieur et un râleur en moins. Si nous faisions tous pareil, que deviendraient les travailleurs   ? Vous avez des enfants   ? Les autres aussi ! Derrière les gars, il y a 1 000 femmes, 2 000 gosses que vous aiderez comment « Denis délégué a embêté la direction pendant trente ans. S'il avait été contremaître, les gars auraient-ils eu autant confiance en lui  ? Entre l'enclume et le marteau quelle efficacité aurez-vous   ? Ne serez-vous pas en conflit avec les travailleurs pour la discipline, les cadences, la paye  ? N'appliquerez-vous pas les directives patronales  ? Vous commencerez avec de bonnes résolutions, mais de concessions en abandons, où finirez-vous, pris dans cet engrenage  ? Bien installés dans le fromage, lutterez-vous aussi activement pour vos camarades   ? Distribuerez-vous les tracts, sortirez-vous avec eux en grève  ? Vous battrez vous dans la rue à leurs côtés  ? Vous vous couperez d'eux ! L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 117 /166


« Le patron vous interdira de militer, vous attendrez tout de lui Vous accepterez ce régime pourri et abandonnerez votre conscience de classe, vos idées de gauche pour adopter quelles conceptions arrivistes   ? Serez-vous à l'aise parmi les supérieurs   ? Vous prendrez leur mentalité. C'est incompatible d'être chef et militant ! Vous ne serez plus des nôtres. Le patron sera fier de voir son adversaire devenu un larbin lié par une muselière dorée. « Si vous n'étiez pas syndicaliste, je dirais que vous avez tort, mais que c'est à vous de décider. Militant, vous ne pouvez pas déserter. Pour défendre la classe ouvrière, il faut être dedans, partager ses difficultés son combat. Le prolétariat fera la révolution, on en finira avec le capitalisme cause de tous nos maux. Ce sera la promotion collective de tous les meilleurs au service de la masse et non l'égoïste désertion individuelle actuelle. La discussion a continué chez Roger où sa femme s'est difficilement résignée à son refus : « Tu n'es jamais à la maison. Tous les soirs, je suis seule avec nos trois gosses ; même le dimanche, au lieu de nous sortir, tu vends tes journaux, cours congrès et réunions Tu aurais dû te marier avec ton Parti ! 'l'es idées te font renvoyer de toutes les usines. Tu es le plus mal pavé ; en cas de chômage, tu seras dans les premiers licenciés. Quand on a des enfants, on met de l'eau dans son vin. Tu portes le monde sur tes épaules, tu veux réformer la société, tu te soucies de tous, des noirs, des jaunes que tu ne connais pas et nous qui sommes près de toi, tu nous abandonnes. Tes activités nous rapportent quoi ? Nos voisins toujours en famille ont voiture, maison, confort. Ils vont en week-end à la montagne quand nous tirons le diable par la queue ! Même le vieux curé du coin a donné son avis : « Pourquoi Roger monterait-il  ? Est-on si heureux là-haut  ? Travailler de ses mains n'est-ce pas le plus beau des métiers, être compagnon, c'est une dignité une source de joies. Jésus n'était-il pas charpentier ! Vous voulez que les meilleurs fils de travailleurs aillent tous dans les lycées mais cet écrémage éliminera les futurs militants ouvriers. Quand vos enfants devenus ronds-de-cuir s'encroûteront à scribouiller, qui sera plombier, maçon, menuisier   ? Vous y mettrez des minus, des étrangers sans traditions ni liens communs Et votre promotion ne sauvera pas le peuple, mais le tuera. Comme la poule aux œufs d'or, s'en sera fini du rôle essentiel qu'ont joué les ouvriers, tout ce pourquoi nous les aimons : leur bon sens, leur franc-parler, leur solidarité et leur soif de justice, leur conscience d'être les bâtisseurs d'une société nouvelle. » Disons qu'en général le refus de monter qui d'ailleurs diminue est plutôt une attitude de la majorité des cégétistes. Une minorité accepte la promotion comme la plupart des F. O. et C.F.D.T. ; certains la rejettent pourtant. A part les militants s'épanouissant dans leur action et les bons professionnels se réalisant dans leur métier, l'ouvrier en général, et surtout l'O.S., ne se réjouit pas de sa condition pénible et méprisée. S'il pouvait, il en sortirait demain. HIER ET AUJOURD'HUI En montagne, dans une discussion avec des militants « Amis de la Nature », nous arrivons à la même conclusion le ski n'est pas un sport de masse. Certains prétendent qu'avec sa voiture, l'ouvrier lyonnais à 150 km des stations accède au ski tout comme le bourgeois. En fait, pour une famille où quatre personnes skient, le voyage, l'hôtel, les ruineux tire-fesses mettent le week-end au mieux à 250,00 F L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 118 /166


et la semaine à 750,00 F sans compter l'assurance, les faux frais, l'équipement pour quatre planches, fuseaux, chaussures, anoraks, etc. D'où sortent alors les nombreux ouvriers qui slaloment  ? Des F.J .T.- A.N-.T.T. 17 -M.J.C. 18 des Maisons familiales, U.C.P.A.19 , bourses de neige, A.J... qui couchent en dortoirs ; il y a aussi les groupes en bus, ceux qui montent deux fois dans l'hiver, les grosses usines qui louent des chalets et subventionnent le voyage. Ainsi se popularise cette formidable détente beaucoup plus pratiquée qu'autrefois par les classes moyennes, les couples sans enfants, les célibataires, mais qui reste, répétons-le, un sport cher, difficilement accessible aux familles ouvrières. Autour du feu, Nicolas le vieux gardien du refuge déclenche un long débat sur les avantages et inconvénients de notre vie moderne . Catégoriquement il affirme : « Quand j'étais jeune paysan, le travail dur mais sain était une joie. A 2 heures du matin l'été, nous partions faucher les prés jusque tard le soir. On avait mal partout, mais la campagne était belle, on chantait beaucoup. L'instituteur nous apprenait des chants, on en composait ! Chaque localité avait ses fêtes préparées longtemps à l'avance, les noces duraient trois jours ; elles laissaient des souvenirs dont on parlait des semaines ! Ah, on s'amusait bien et sans argent ; où est cette bonne et franche gaieté d'antan  ? On allait toujours et partout à pied. Faire 20 km en charrette par des routes impossibles était un événement attendu et avec quelle impatience ! Maintenant, à peine parti on est arrivé, on n'a rien vu ! « Ah ! L'existence était plus attachante, moins trépidante et bousculée. On voyait moins de choses mais on les appréciait mieux. On prenait le temps de se parler, de s'entraider, d'être gentil avec les gens. On se contentait du peu que nous récoltions. Le pain, le vin étaient meilleurs ; aujourd'hui, les aliments sont trafiqués, l'eau des rivières si polluée qu'elle tue les poissons ; la terre est empoisonnée de super-engrais. Vous ne connaissez plus les noms des plantes, des oiseaux, des étoiles. Votre existence artificielle est coupée de la nature. Vous possédez tout, sauf une chose que nous avions :« la joie de vivre  » La mère Nicolas ajoute : « Autrefois, on connaissait ses limites. Moins exigeants, on avait peu de besoins et on n'envisageait pas d'autre existence. Pour avoir une maison et les meubles que je désirais, j'ai attendu vingt ans de ménage, économisant sou à sou, avalant de nombreux repas sans viande, des œufs avec beaucoup de pain ! « Ce que nous avons mis une vie à gagner, les jeunes le veulent tout de suite en se mariant. A crédit, ils possèdent des choses, un confort qu'on ne pouvait espérer avoir. Leurs familles mieux aidées ne vivent plus à six par pièce. Mais prennent-ils le temps de vivre, se détendre  ? Je crois qu'on était plus heureux qu'eux ! Claude l'instituteur leur a répondu aussitôt  : « Père Nicolas, vous idéalisez vos vingt ans. Vous oubliez les mauvais moments et embellissez les bons. Habitués à votre vie dure, n'en connaissant pas d'autre, vous y trouviez des compensations, mais on ne peut y retourner. A quoi bon pleurer le passé ! Les jeunes trouvent notre existence normale et la vôtre impensable. Car dans le fond, 17

T. T. Tourisme et Travail.

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M. J. C. : Maisons des jeunes et de la Culture.

19

ancien U.N.C.M. (Union Nationale des Centres de Montagne) devenu Union nationale des Centres sportifs de Plein Air.

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tout n'y était pas rose ! Quel Français, même parmi ceux critiquant la vie moderne, souhaiterait un retour à votre bon vieux temps  ? Qui abandonnerait son confort pour cultiver votre ferme dans les conditions de 1900, nourri de châtaignes et de patates, chauffé au bois, éclairé à la bougie, dormant sur une paillasse, puisant l'eau, travaillant des quinze heures par jour et gardant les vaches dès 8 ans  ? « En ville, la journée normale absorbait les ouvriers du lever au coucher dans des ateliers sans air pour des salaires permettant juste de ne pas mourir de faim. Toute une famille vivait dans une pièce, sans hygiène ni électricité ni soleil ! Sans défense ni délégués contre l'avidité patronale ; ils supportaient le chômage sans indemnité, les maladies sans assurance, les enfants sans allocations, la vieillesse sans retraite et travaillaient à longueur de vie sans congés payés, le fameux livret ouvrier présentable à toute réquisition n'a été aboli qu'en 1890. Le repos obligatoire du dimanche ne date que de 1906 ! « En 1875, ils travaillaient encore 220 000 heures dans une vie, contre 190 000 en 1910 et 110 000 aujourd'hui, soit deux fois moins. Leur activité est monotone mais bien payée, ils sont protégés des intempéries et les machines éliminent les tâches trop harassantes. « Il y a cent ans, les maladies emportaient un quart des bébés dans leur première année. Maintenant 90 % des Français arrivent à 20 ans et 75 % à 60 Les épidémies disparaissent, les douleurs physiques sont réduites ; la moyenne de vie est passée de trente à soixante-six ans et demi 20 « Depuis 1856, les consommations de sucre et de viande ont décuplé. L'alimentation est plus riche, les taudis disparaissent. Le bien-être autrefois réservé aux riches est à la portée de la majorité : logements décents, 2 CV, machines à laver ne sont plus du luxe, mais le nécessaire. Grâce aux appareils ménagers, les femmes gaspillent moins de temps en travaux fastidieux. « Un Français sur six a sa voiture. Chaque week-end des millions de citadins partent s'aérer, des centaines de milliers skient. Les sports bourgeois : tennis, hors-bord, cheval, yachting sont accessibles à certains ouvriers. Pendant leur congé, des salariés partent en Israël, en Grèce, en Russie. Quatre millions d'autres campent dans tous les jolis coins. Les assurances nous mettent à l'abri de l'imprévu. Débarrassés de l'obsession de survivre, le travailleur accède à la dignité, aux loisirs. Le livre de poche, les disques sont diffusés par millions. Musées, bibliothèques, conférences, mouvements spécialisés dispensent la culture à ceux qui la désirent. Télé, radio, ciné, utilisés judicieusement nous instruisent. Jamais dans l'histoire la masse n'a été aussi comblée. Des dames patronnesses en chômage se désolent ; pour s'occuper, elles n'ont plus de pauvres dans leur paroisse ! ET ON VOUDRAIT QU'ILS SOIENT CONTENTS ! René, un typographe qui réfléchit toujours derrière ses lunettes, n'est pas convaincu : « Alors, pourquoi malgré tout ça l'homme moderne n'est-il pas aussi épanoui que son père  ? Disons en schématisant : L'existence proche de la nature et traditionnelle de Voir les livres du professeur Jean Fourastié : Machinisme et bien-être . Pourquoi nous travaillons Civilisation 1975 -les 40 000 Heures. Le Grand Espoir du XXème siècle. 20

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nos grands parents ressemblait à celle de leurs anciens. La nôtre diffère beaucoup de celle de nos parents. Connaissant bien leur communauté, ils y étaient intégrés et solidaires. Le travail du paysan, du compagnon, source de satisfactions et d'équilibre était au centre de leur vie. « Comment l'O.S. subissant cadences, bruit, discipline peut-il être heureux de ses activités d'automate  ? Il ne vit pas au rythme du soleil et des saisons, mais à celui des deux-neuf et de la voiture. Il court de plus en plus et accumule combien de gestes dans une journée  ? Avec peu de liens dans la grosse usine et dans les transports bousculés, il reste seul dans la foule anonyme des grandes villes. Quand il voit tant de monde, où trouver l'énergie de sourire à tous ! La vie moderne le sépare des autres. Il pourrait mourir dans son logement neuf sans que personne le remarque. S'il connaît tout juste ses voisins de palier, il reste trois mois sans voir ceux du dessus. Fatigué, a-t-il envie de sortir  ? « La voiture l'isole en famille pendant le week-end. Les nouveaux cafés, sans ambiance, renforcent-ils ses relations avec autrui  ? Comment s'attacherait-il au supermarché standard, à son quartier sans âme où son F3 en H.L.M. ressemble à tant d'autres ! «   Avant, les rares distractions, vécues intensément, tranchaient sur la monotone existence, Maintenant, la télé présente chaque soir en permanence les meilleurs artistes français et étrangers. Saturé même de bons spectacles, il devient très exigeant et, blasé, n'apprécie guère l'amateur local. « Ses loisirs individuels passifs : télé, ciné, radio ne le rapprochent pas de ses voisins. Il sait mal se distraire il ne chante pas il met un disque et ii a peu de vraies détentes. « Presse du coeur et d'évasion le noie sous le récit de certaines ascensions rapides de vedettes. Comparée à ces vies formidables, la sienne paraît bien grise. Une publicité obsédante lui impose des besoins difficilement compatibles avec son salaire. Son existence est axée sur la possession d'objets ne pouvant le combler puisqu'il s'en crée toujours de plus perfectionnés. « Énervé par le travail, les transports, le bruit, les traites, les tracasseries avec la bureaucratie, il s'adapte mal à cette existence complexe, au rythme de plus eu plus rapide, qui va encore s'accélérer, l'emporter vers quel inconnu ? Quotidiennement , presse, radio, télé le bombardent de toutes les plus mauvaises nouvelles du monde, lui fatiguent les oreilles de tant de cataclysmes, catastrophes et accidents qu'il se dit : « Autrefois, ils ne se portaient pas plus mal de les ignorer. « Sorti très marqué d'un conflit mondial, ii vit sous la menace de bombes atomiques et d'armées de millions d'hommes. Incertain de la paix du lendemain, comment peut-il prévoir ce que sera son sort dans dix et même dans un an  ? Ses doutes vis-à-vis du paradis soviétique, les difficultés des syndicats et partis de gauche à s'entendre accentuent son désarroi, le détournent du socialisme mais le système actuel ne le satisfait pas non plus. Est-il possible d'être pleinement épanoui avec tout ça dans le crâne  ? J'essaie de conclure : « Pour avoir une production suffisante à distribuer entre tous, j'accepte une vie standardisée, un travail idiot, à condition que si je m'abrutis quarante heures sur une chaîne, je ne m'abêtisse pas encore dans mes distractions ; que par des loisirs actifs je puisse L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 121 /166


m'exprimer, me réaliser, me rééquilibrer. Je suis pour la vie moderne qui nous donne un choix que les anciens n'avaient pas, tandis qu'une pénible existence leur était constamment imposée, source de développement mais aussi de souffrances. Cependant pour conserver son équilibre physique, l'homme moderne frustré par son existence quotidienne anormale a besoin du contact avec la nature notre mère. Comme les Scandinaves qui, chaque week-end été comme hiver, désertent les villes pour s'oxygéner dans leur sauvage campagne. A pied, en skis, en bateau, ils partent à travers montagnes, lacs ou forêts ; ils couchent dans de primitives cabanes mal chauffées ; ils redécouvrent le froid, la vie dure, mais apprécient au retour leur existence confortable, car il faut être privé d'une chose pour l'estimer. « Quels que soient les régimes, d'Est ou d'Ouest, la nature humaine est la même. Les problèmes de l'homme moderne se posent, les effets du haut standard de vie seront les mêmes sur un Américain, un Français, un Russe. Pourtant la formation sportive, culturelle, politique du Soviétique lui permettra de mieux résister. De toutes façons, ça ne sert à rien d'être contre le progrès, ça ne l'arrêtera pas. Nous sommes la génération de transition entre le « bon vieux temps » et « l'ère atomique ». Critiquons mais cherchons des solutions, humanisons ce progrès, digérons ce confort et créons un présent lié aux valeurs du passé. UNE EX-BONNE BOITE J'abandonne les machines à laver pour surveiller des cadrans dans une usine d'isolants électriques. C'est lassant de rester des heures debout, appuyé sur une jambe, sur l'autre ! Les minutes sont interminables. Heureusement qu'avec une gentillesse spontanée mes voisins m'ont accepté. J'en profite pour discuter ; d'abord avec une déléguée, usée à la tâche : « On était bien dans cette usine, autrefois une des meilleures de Lyon. Beaucoup cherchaient à y entrer. Après trois semaines de grève totale, l'un de nos sensationnels patrons nous a dit « Je ne peux soutenir votre action, mais je ne veux surtout pas que les enfants en souffrent. Voici de l'argent pour aider les familles qui en ont le plus besoin ». Des singes comme ça ne courent pas pas les rues ! « Il en reste une ambiance. On ne pointe pas, les petits retards sont tolérés. Mais avec le paternalisme, rien n'est définitivement acquis. Le nouveau directeur, un administratif, remet tout en cause. Il n'augmente pas nos salaires, veut licencier les nombreux anciens, claqués, et les femmes de plus de cinquante-cinq ans qu'il ne sait où caser. Il se fiche de la stabilité du personnel. Sur 58 embauchés, 50 prennent leur compte dans le mois. Alors, même après quinze ans de présence, beaucoup partent, ça décourage et pousse les autres à chercher. « Comme ailleurs, le rythme s'intensifie. Même les anciennes, épuisées, doivent accélérer leur allure, mener sans souffler dix enrouleuses au lieu de sept. Ici, la machine est classée, non l'homme. Tu es un jour O S 2A, le lendemain OS 1B et payé en conséquence. Seule la mécanique compte, nous on est des zéros. Si ta tête ne plaît pas, tu travailles toujours dans une basse catégorie ; tu vois d'ici ton salaire. Et la promotion  ? « Pour monter, tu dois accepter d'être le pantin de la direction. Je préfère l'amitié des copains ; pour ma fête, ils m'ont offert un disque, des fleurs. Si j'étais leur supérieure, le feraient-ils  ? L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 122 /166


Un gars ajoute : « Du baratin, pour nous faire marcher à coups de promesses. On pense à vous, patientez, au prochain poste vous passerez chef. Tu attends cinq ans, rien ne vient et ils mettent un type de l'extérieur. « Et les mensuels  ? Le gars continue : « Ils sont, avec leurs intérêts, de l'autre côté de la barricade. Ils commencent après nous, se croient supérieurs. Ils travaillent assis en blouse et mains propres. C'est quand même moins fatigant de manier toute la journée un stylo qu'un marteau ou des bobines de 15 kg ! Nos ennuis viennent d'eux : notes, temps, paperasses. Quand nous sortons21 pour tous et tout, ils débraient rarement refusent-ils les augmentations que nous leur obtenons   ? Parce qu'ils voient le patron tous les jours, ils se croient près du Bon Dieu. Tous ces improductifs dépensent le pognon que nous gagnons et leur nombre augmente sans cesse. Achetés par des primes, ils ne se montrent même pas leur paye. Ils sont plus polis mais moins francs et solidaires que nous. Par contre, le contremaître se défend : « Ce n'est pas facile d'être chef ! Vous serrez toutes les mains, vous faites du paternalisme. Vous ne dites pas bonjour, vous êtes un ours mal léché. Ce n'est pourtant pas moi qui leur demande de m'apporter des boîtes de cigares et des bouteilles pour être bien vus et avoir les bons boulots. Il faut des supérieurs, alors autant que ce soit moi qu'un autre. Des fois, c'est votre peau ou celle d'un gars. Si vous gardez un nouveau, qu'il crée des ennuis, vous en êtes responsable. Si mes ouvriers ne me créent pas de complications, ça va ! Sinon, je sévis. Mieux vaut être boucher que mouton. Pour la discipline, notre contremaître se repose sur son chef d'équipe ; un minable petit primitif bien choisi dont la gueule est l'unique compétence. Qu'il adore faire sentir aux autres sa parcelle d'autorité ! Il s'arrête en marchant pour obliger son interlocuteur à stopper. Monté à coups de piston, toujours à flatter le contremaître, moucharder les réflexions des gars pour mériter ses galons, il prend l'air important, débordé de travail. Il se place sur le passage de l'ingénieur pour lui sourire, se faire serrer la main et il se démène comme quatre pour que soient appréciées ses initiatives. Toujours sur notre dos, il met son nez partout, ne nous laisse pas nous organiser, critique tout ce que nous faisons, nous soûle de recommandations inutiles et n'arrête pas de nous mitrailler d'ordres et contrordres. C'est affreux d'être sous la coupe d'un type pareil. Il rend le boulot deux fois plus ennuyeux. LA DOUBLE JOURNÉE DE L'OUVRIÈRE L'assistante sociale me confie : « A dix-sept ans, les filles sont chez nous bien accueillies. Elles craignent et admirent leur chef. Elles en ont plein la bouche et le cœur , lui seul fait marcher toute l'usine. Trois mois après, l'assurance venue, elles s'affirment par ce que la mode a de plus excessif. Les cheveux de certaines passent par les couleurs de l'arc-en-ciel. D'autres en équipes traînent dans les magasins et se mettent leur paye sur le dos. Où leur goût aurait-il été formé  ? Les plus intelligentes observent d'abord.

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Sortir : faire grève. L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 123 /166


Sans métier, plus exploitées que les hommes, elles sont à l'usine pour gagner leur vie, en attendant mieux, puis en attendant le mariage, puis en attendant d'acheter leur appartement en attendant, elles y restent leur existence, Comme leur mère ! Les filles qui s'intéressent d'abord à leurs toilettes, flirts, bals, semblent se moquer de leur travail, mais consciencieuses, elles disent : « Si l'on bâcle son boulot une fois, on continuera, l'ouvrière derrière en pâtira. On n'a pas grand-chose dans l'usine sinon notre estime » Elles y tiennent, ont leur machine propre, leur coin en ordre. Malgré ces chefs qui ont leurs protégées » recevant le meilleur travail, mouchardant et en faisant baver aux autres, malgré les horribles conversations entendues, elles gardent une retenue étonnante ! - Nous avons ici celles qui s'ennuient à la maison et celles qui sont obligées de travailler. Les femmes seules font beaucoup d'heures supplémentaires. Elles ont déjà la cantine, elles apporteront un jour leur lit et vivront à l'usine ! Le plus triste est le jour de paye : tant s'activer pour être si peu payées ! Elles sont jalouses de celles qui font plus d'heures. Certaines abattent des rendements élevés pour épater les voisines, se faire bien voir. Sans arrêter d'isoler ses fils, une mère de famille me conte sa difficile existence  : « Levées les premières, couchées les dernières, la vie évolue mais ne change guère pour les ouvrières. Nous avons trop de travail, de soucis, de responsabilités. C'est toujours la course contre la montre pour se préparer, traverser au vert, sauter dans le bus, se presser vers l'atelier, tenir les cadences. Après l'usine et les transports bondés, après mes douze heures d'absence, je n'ai pas envie d'entreprendre une deuxième journée, mais ça crève tellement les yeux une maison sale que je me force à recommencer le ménage, la vaisselle, la lessive ; et je fonce aux commissions, prépare le repas, mange rapidement pour continuer les tâches domestiques. Comme toutes les femmes en usine, je fais tout en vitesse ; si pour du repassage en retard je me couche à minuit, je suis éteinte le lendemain, Notre existence trépidante est trop pénible, notre journée jamais terminée, toujours debout, sans repos ni détente on n'a pas le temps de lire, de faire quoi que ce soit. C'est affreux d'être réduite à vivre comme une bête et de le savoir ! Comment lire quand on est abrutie  ? Où trouver l'énergie de sortir quand on doit se lever le lendemain à 6 heures  ? Une grasse matinée et notre dimanche passe à toute allure. « Comment être au service de ma famille quand, par crainte d'un quatrième gosse, je repousse mon mari, quand mes enfants, trop livrés à eux-mêmes, s'élèvent tout seuls  ? Où trouver les heures pour m'occuper d'eux, voir leur instituteur  ? Tout le jeudi je m'inquiète ; seuls à la maison, que vont-ils casser  ? S'ils sortent, où vont-ils courir  ? Et ces pauvres petites mamans qui tous les jours charrient leurs bébés à la crèche, un sur le bras, l'autre à la main, même par les matins glacials. Elles devraient pouvoir rester au foyer ! « Au lieu de ce travail d'O.S. aux cadences affolantes, il nous faudrait une profession, une plus solide formation ménagère, l'aide du mari, la liberté d'avoir des gosses quand on les veut. Nous avons aussi besoin de cantines scolaires, de foyers de jeunes, d'équipements collectifs ménagers. « Et pourquoi les syndicats qui sont pour l'émancipation des femmes contestent-ils le travail à mi-temps  ? Proche de chez nous et pour un salaire acceptable, il nous permettrait d'assurer nos tâches ménagères, d'élever nos enfants, tout en sortant de nos quatre murs et des casseroles. Ouvertes au monde, nous pourrions avoir une vie pro-

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fessionnelle, appartenir à des organisations, nous cultiver. Faut-il attendre le socialisme pour résoudre nos problèmes féminins  ? Sa voisine, une ancienne, se plaint aussi d'une voix triste  : « Toute mon existence, j'ai trimé dur, pourtant je n'ai jamais dîné dans un restaurant chic, couché dans un grand hôtel, navigué sur un gros bateau, je ne suis jamais montée en avion. Je mourrai sans avoir vu Nice, Deauville, La Baule. Même Paris, la Tour Eiffel, les beaux magasins, je n'y suis pas allée. Je regarde en vitrine des tas de choses que je ne peux pas me payer. La vie n'est-elle pas injuste  ? Enfin j'écoute une jeune déléguée, plus optimiste « Sans espoir ni idéal, avec un chef idiot, un travail d'automate, je mourais d'ennui sur mes machines ; du matin au soir et du lundi au samedi je faisais les mêmes gestes. A l'usine et dans la vie, j'étais un zéro. Je vivais dans un trou noir. Je m'allongeais chez moi, ne lisais plus, ne pensais plus, je n'étais qu'un robot au service du patron. J'avais besoin d'une vie active, de me dévouer, de donner un sens à ma vie. Je l'ai trouvé en militant ; ça me passionne d'être le porte-parole de mes camarades. Au boulot, comme je suis souvent dérangée, sans rien dire ma collègue exécute mes pièces. Dans un coin où la direction a demandé aux ouvrières laquelle serait la plus apte à les commander, elles ont toutes désigné leur déléguée qui, pressentie, a refusé. Son équipe reconnaissante s'est cotisée pour lui offrir une belle broche qu'elle porte toujours. Elles comprennent moins que les hommes la nécessité d'une lutte revendicative. Les inorganisées nous critiquent souvent. Instables, elles sont un jour comme ça, un jour autrement. Elles sortent pour le porte-monnaie, s'il fait beau, si ça leur plaît. On doit être aux petits soins pour elles ; si je les rembarre, elles ne prennent plus de cartes. On se bat quand même pour qu'elles aient une vie plus humaine. LA RHODIA Parlons de Rhodiacéta, l'usine où tant de Lyonnais rêvent d'entrer ! Noble dame de vingt ans, riche à milliards, elle gagne des fortunes en filant et tissant la majorité des textiles artificiels et synthétiques français : acétate, nylon, tergal, crylor, rhovyl... Confortablement installée près de la Saône, face à la Croix-Rousse, elle succède aux soyeux et canuts lyonnais. Forte de 14 000 employés, elle ne cesse de s'étendre autour de Lyon, en d'autres villes et à l'étranger. Filiale de Rhône Poulenc, le plus important trust français, elle ne passe pas d'annonces et a de longues listes d'attente ; son personnel a doublé en dix ans. Sur le marché du travail, elle écrème les meilleurs postulants, des familles entières s'y retrouvent. Pâtissiers, charcutiers, maçons accourent pour être O.S. Rhodia avoir le standing ouvrier le plus élevé de Lyon. Chefs, travailleurs, directeurs font la queue sans priorité au splendide self-service climatisé, insonorisé avec terrasses et jardins suspendus. Aux sorties, les femmes ont de ces toilettes ! Habillés en dimanche, la plupart des ouvriers se différencient peu des mensuels. Ils gagnent plus qu'ailleurs : le chef d'équipe 1 800,00 F22 l'ouvrière 800,00 F ; l'employée 1 000,00 F, les O.S. de 700,00 F à1200,00 F plus un complément annuel de 250,00 F par enfant, des allocations aux mariages, naissances, fêtes des mères, plus une participation bi -annuelle aux bénéfices, plus une prime d'ancienneté, plus aux mensuels une enveloppe donnée à la tête du client par le patron lui-même : « Vous êtes bien considéré, prenez ça, n'en dites rien aux autres ! » 22

En 1965.

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Ils ont une mutuelle et une retraite très avantageuses ; ils peuvent pratiquer dans leurs clubs avec moniteurs et à bon marché : cheval, tennis, ski, avion, planeur, voile, etc... 23 La direction se veut compréhensive et d'avant-garde. Elle offre sécurité de l'emploi, prêts et aides diverses. Seulement, le reste n'est pas aussi rose. Pour interdire toute circulation hors de chaque service, le personnel bénéficie de vêtements de formes et de couleurs différentes suivant l'emploi et l'atelier. Ainsi les manœuvres s'activent en deux pièces bleues et l'entretien en combinaison bleu ciel, tandis que les ouvriers de fabrication la portent blanche. Les employées sont habillées de blouses en nylon et les travailleuses les reçoivent en coton à manches courtes ; les chimistes les touchent à manches longues. Les cadres sont en civil. Pour achever l'identification, un macaron à la poitrine précise, rouge que vous êtes ouvrier, vert technicien, bleu chef. Partout pour circuler, un laissez-passer est nécessaire. Que faites-vous dans cet atelier de «   bleus   » peut-on demander au « blanc » ? Une ouvrière du nylon me vide ce qu'elle a sur le coeur : « Pour la santé de nos fibres, nous travaillons dans un blockhaus à air conditionné, sans une fenêtre. La direction refuse catégoriquement même un vasistas ! Pendant neuf heures, ne voir que du ciment, des machines violemment éclairées au néon et observer minutieusement nos fils minces, c'est très pénible pour les yeux, les reins, le moral. Malgré les peintures du cadre, c'est presque angoissant de s'enfermer chaque jour dans cet aquarium sans savoir s'il pleut, s'il gèle ou fait soleil dehors, sous la surveillance constante des chefs, dans le bruit et la chaleur humide. « Pour réduire les prix de revient, les cadences augmentent. Des bobines de plus en plus lourdes sont à déplacer plus rapidement. Où l'ouvrière maniait 170 bobines de 400 g à l'heure soit 612 kg par jour, elle manipule aujourd'hui 110 bobines de 1,500 kg pendant 9 heures soit I 485 kg. Celles qui faisaient 4 chariots de fils en font 5. Celles qui contrôlaient 6 machines en surveillent 10 tournant plus vite, ce qui nécessite plus de rondes et d'interventions dans le même nombre d'heures. « A l'ourdissage, des mouchards enregistrent la durée des arrêts de leurs métiers. Les femmes doivent en fournir les causes. Des rendements élevés sont exigés d'équipes féminines très différentes par l'âge, la résistance, la situation familiale. Toute la journée certaines craignent de ne pas atteindre leur rendement des filles de vingt-cinq ans très irritables ont des insomnies ; d'autres pleurent pour des riens. Poussées insensiblement au-delà de leurs forces, leur fatigue nerveuse ne se manifeste qu'après une longue accumulation. Une solide déléguée fait une dépression à vingt-six ans. Ainsi 65% des femmes du déflasquage souffraient de troubles neuro-psychiques contre 20 en moyenne pour l'ensemble des ateliers. Une lutte syndicale, des rapports médicaux ont empêché la direction d'intensifier encore leurs cadences. « Pour le chronométrage ils étudient au 1/100 de seconde des gestes filmés, éliminent les mouvements inutiles, prévoient l'utilisation des deux mains et appliquent ce temps. Ailleurs, en début et non en fin de journée, avec des facilités de travail -du meilleur fil introuvables ensuite, ils chronomètrent cinquante fois les mêmes mouvements d'une rapide ouvrière, sélectionnent ses meilleurs, ajoutent un coefficient de repos. C'est le temps que toutes seront obligées de tenir à longueur d'année. Ou alors, ils

23

En fait très peu d'ouvriers en profitent à cause des horaires en équipe .

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choisissent des nigauds qui finissaient quatre chariots d'habitude et qui se crèvent pour en terminer six devant le chrono. LES VACHES GRASSES ET MAIGRES A l'étirage ne travaillent que des grandes de 1,65 m au moins. L'une me dit : « La majorité de leurs facultés inutilisées, les O.S. Rhodia sont lésés, surtout les plus instruits, ayant métier et C .A. P. Ils envient le paysan qui sème, récolte et bat son blé. Malgré les hauts salaires et des avantages peu communs, ils sont dépossédés de toutes les joies professionnelles et privés là d'une satisfaction essentielle à leur épanouissement. Les techniciens sont aussi déçus par leur travail cloisonné, trop mâché, sans plaisir ni responsabilité. Tous n'ont qu'un souhait, qu'une hâte, en sortir ! Dès la sirène c'est la débandade la plus rapide possible mais sans courir : c'est interdit depuis les accidents de fuyards nerveux dévalant en masse les étages par cinq marches à la fois « Ils ne sont pas contents, mais passer de 700,00 à 1 200,00 F crée des exigences. Habitués à leur confortable standing, ils partent difficilement. Ils trouveraient ailleurs, sans le salaire, la même idiote activité. Beaucoup travaillent au noir pour gagner plus, se ré-équilibrer par une bonne et saine fatigue ; d'autres pour pratiquer leur ancien métier, compenser leur frustration d'O.S. « Les gars de Rhodia ont peu de conversations : mangeaille, tiercé, voiture, télé, sports. Les femmes ingurgitent des tonnes de Nous-Deux et d'Intimité. 5 % fréquente la bibliothèque. La majorité perd sa conscience de classe. Ces ouvriers qui n'en sont plus ont abandonné leur dignité sans adopter d'autres valeurs. Ces nouveaux riches avec leur voiture et leur confort sont des insatisfaits. Pour les sales boulots et les travaux spécialisés, ils utilisent des entreprises extérieures, ayant un personnel étranger ou âgé qui, très vulnérable, ne peut s'organiser syndicalement et pour qui nos délégués ne peuvent intervenir. De vieilles ouvrières Rhodia renvoyées à soixante ans, entrent ainsi dans ces boîtes extérieures et balaient leur ancien atelier... pour la moitié de leur salaire d'avant ! Encore plus exploités et désarmés que les autres, ces ouvriers ne bénéficient pas des avantages Rhodia, pas même de la cantine. On leur fait miroiter l'embauche, un jour... Certains l'attendent depuis quinze ans ! Quand on débraye, ils sont mis à notre travail ce qui n'arrange pas nos relations avec eux. Un dur cégétiste reprend : « Jamais on ne sait quel sera le pourcentage de grévistes ; suivant le rayonnement d'un militant, des équipes entières suivent les mots d'ordre syndicaux. A côté, rien ! Si tu savais comme ça fait mal aux tripes quand tu vois les gars rentrer ! Liés par les prêts de l'usine, leurs traites élevées, certains ne veulent pas être défendus, ne donnent pas leur nom de peur d'être repérés. Ils se bagarrent pour leurs revendications immédiates et leurs intérêts particuliers mais non pour préparer l'avenir, modifier les structures. « Avec de bons militants dans tous les ateliers, on avancerait beaucoup plus vite, mais ils sont rares. Les non-communistes refusent les responsabilités. Peu nombreux, nous parons au plus pressé, nous nous usons dans des escarmouches. Ensevelis sous de petits problèmes, nos coups ne portent pas à la tête. Avec un tiers de syndiqués dans l'usine, comment imposer la discussion  ?

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« L'ancien patron, partisan des « contacts » serrait la main à tous et avait des phrases-clés : « Mes petits, je suis bon père de famille, mon bureau sera toujours ouvert à qui voudra me voir ; mais quand j'aurai dit non, ce sera non ! » Ce directeur bon enfant nous avait aux sentiments. Il n'acceptait pas de discuter des cadeaux qu'il nous octroyait ni de les garantir dans l'avenir. On attendait tout de lui et l'on ne pouvait refuser ses avantages. Pourtant la cage, même dorée, est toujours la cage et nous voulons sa disparition, car ce paternalisme qui démobilise les ouvriers en les habituant à ces générosités ne résout pas le sort des autres travailleurs. De plus, elles peuvent toujours être remises en cause individuellement ou collectivement. Une crise, un changement de directeur et les relatives largesses s'envolent. C'est ce qui s'est passé depuis 1965. L'actuel directeur a d'autres formules : la loi ne nous oblige pas à... Vous pouvez saisir la juridiction compétente de vos contestations... ! « Ainsi, les vaches grasses ont maigri... La Rhodia endormie sur ses brevets et ses bénéfices est brutalement réveillée par la mévente de ses textiles, l'âpre concurrence étrangère. Pour rendre ses prix de revient « compétitifs » la direction reprend durement en main la situation, économise sur le personnel, augmente les cadences, intensifie la mécanisation, modifie sa production   ; ce qui entraîne des arrêts de fabrication, des perspectives de licenciements et de nombreuses mutations, causant des pertes de qualifications et d'indemnités. Les nombreuses primes, partie importante du salaire, ne sont pas réajustées au coût de la vie. Le mythe Rhodia disparaît. «   Les travailleurs qui n'ont aucune responsabilité dans la gestion de l'entreprise supportent mal ces réductions de salaires. La direction propose deux millions pour indemniser leurs heures perdues, sans rien assurer pour les années à venir. Cette somme représente 0,83 % des bénéfices de l'année à partager entre 14 000 personnes ! Les syndicats ont violemment réagi. Pour dégonfler les stocks et réduire le chômage des ateliers, ils demandent la baisse des heures de travail sans diminution de paye. La direction refuse, comme en 1963 où avec beaucoup de commandes elle s'abritait alors derrière le manque de personnel. Depuis la productivité a presque doublé et les bénéfices ont été multipliés par 3,26 ; la masse des salaires ne l'a été que par 1,62. La direction ne pourrait-elle pas faire un geste  ? DERNIÈRE HEURE Dans les usines lyonnaises où j'ai travaillé, la force de la C.G.T., fermement implantée, est incontestable. La C.F.D.T. en montée, n'a pas autant de popularité ni des militants aussi combatifs ! Si la prospérité de Lyon m'a frappé en 1964, la crise de 1965-66 est nette, comme deux permanents C.F.D.T. et C.G.T. me l'expliquent  : « Après le textile, l'automobile impose une semaine de vacances à son personnel pour Noël 65 et ramène le plafond des heures supplémentaires à cinquante-deux heures. Pendant que les patrons bénéficient d'aménagements fiscaux, de tarifs de faveur, de prêts avantageux, le gouvernement et son plan de stabilisation bloquent nos salaires. Ainsi, dans la métallurgie, les 2,5 % d'augmentation générale n'ont que partiellement rattrapé la hausse incessante du coût de la vie. Pendant deux mois, certains métallos n'ont fait que des semaines de trente-six heures. Pour d'autres, l'arrêt des heures supplémentaires entraîne une perte de salaire de 200,00 F par mois. Nous estimons qu'avec les salaires bloqués et les réductions d'horaires, le pouvoir d'achat de 45 % des métallos a diminué de 0 à 15 %. Grâce aux augmentations individuelles, il s'est maintenu pour 25% et pour 30 % il s'est accru dans des proportions variables. L'Usine et l'Homme deuxième partie "LYON" page 128 /166


« Côté patronal, la production augmente avec moins de gars travaillant moins longtemps. Leur prix de revient a donc baissé. Puis leurs fusions, décentralisations, transferts d'usines 24 ont entraîné de 1960 à 65 : 9 410 licenciements collectifs 25 soit 158 par mois et 200 pour la fin 1965.. Ainsi, même à Lyon, les ouvriers restent ceux qui font grève, vivent dans l'insécurité, la crainte des licenciements, du chômage et la peur de perdre leurs avantages acquis.

24

Fermeture des Hauts-fourneaux de Chasse, transfert en cours des carburateurs Zénith à Troyes, etc.

25

De plus de 10 salaires.

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Lyon - L'Usine et l'homme de Georges DOUART  

Une remarquable somme d'observations, d'entretiens et de réflexions par l'auteur sur son expérience dans des usines à Nantes, Lyon et Paris...