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15 rue Vavin DorothĂŠe Monnet

d.monnet@yahoo.fr


C’était hier soir, entre Taratata et radio Nova, j’ai encore zappé. Cette fois-ci mon esprit est parti en image en tentant de dessiner quelque chose… Je n’ai jamais su tenir un pinceau, pire encore j’ai toujours vu ce que je voulais avec les mots mais sans jamais le sortir de mes mains. Les quelques essais déformaient mes idées et trahissaient mon imagination. Voilà, donc moi, ce sont les mots, mais là encore j’ai beaucoup essayé, mais jamais trouvé le bonheur littéraire. Ce soir les images me parlent plus, je décide alors d’écrire mon tableau. De trouver l’image la plus juste de mon inspiration. Un besoin d’être comprise peut-être, d’aller toucher au plus profond et surtout, surtout de me sentir libre. Enfin pouvoir passer directement à l’émotion, être sûre de ne pas me rater. Lâcher prise pour peindre la plus belle toile de mon esprit, ouvrir des portes et ne jamais être accrochée à un mur. Me faire une toile pour avoir ma place partout où j’aurais décidé de voir autrement.

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Je pense à cette femme, elle pose nue, exprimant avec grâce la tentation sensuelle d’un acte en attente. Elle a ces courbes aux traits ronds et épais. Sa volupté est bien réelle, on peut sentir qu’elle prend soin d’elle. Elle est fine et gracieuse, elle sait qu’elle plaît…et pourtant. Il y a de la gêne maintenant, elle cache, elle se cache. Je continue ma recherche, je sais exactement ce que je veux dire. Je connais l’histoire, je me la suis déjà racontée. Alors cette femme, je veux prendre soin d’elle, je veux la protéger. Je suis avec elle, je retrouve le temps quelque part dans un coin de ma tête. Des souvenirs qui se livrent comme pour être consolée. Ce soir, je la laisse, elle a besoin de dormir. Demain elle a rendez-vous.

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La nuit est passée, très agitée. Je me suis sentie traversée par des êtres et des choses qui voulaient s’exprimer. J’ai transpiré mes angoisses, j’ai frissonné mes désirs, j’ai pas beaucoup dormi en fait. J’ai besoin de retrouver cette femme. De repeindre son corps, de lui trouver un visage, de lui raconter son histoire…

Pour elle, la nuit est passée à côté. Elle est toujours dans cette attente. Je continue alors et dessine ses poings fermés sous ses joues, ses bras rassemblés aussi, tout collés, je sens le balancement de son corps. Elle se berce, depuis toute petite elle a pris cette habitude de se bercer toute seule. Pourtant, là, c’est autre chose…oui c’est cela, elle a fauté. Une de ces fautes qui mérite l’ultime punition. Elle le sait, elle l’attend mais à la fois, la faute, c’est elle qui l’a provoquée, encore une fois pour se faire remarquer. Je m’approche de ses yeux et les touche pour mieux les lire. Mes doigts tremblent, sous eux les paupières sont gonflées, elle ne le dira pas mais elle a pleuré. Personne ne lui a apprise qu’on avait le droit, elle s’est toujours sentie coupable de ses émotions. Et là c’est pire, elle vient de suicider son amour.

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Je reprends sa position et arrondis son dos, j’atténue sa sensualité, cela ne lui apporte rien aujourd’hui, elle en souffrirait même. Elle a ce rendez-vous du condamné. Des années auparavant pourtant, elle partait rencontrer celui qui lui offrait sa première infidélité. Mariée, elle avait résisté, un peu, beaucoup, passionnément… 6 mois. Au 15 de la rue Vavin il y avait un homme, le docteur M. , le docteur M.bébé qui aimait aussi les mamans. Il l’avait accueilli comme une fleur quand elle avait décidé de s’ouvrir. Même pas surpris, il se tenait face à elle : - « Alors, savez-vous pourquoi vous êtes ici? » - « Parce que vous m’y avez invité » se cachait-elle. Non, les pirouettes c’était pas son truc. Il était déjà dans une toute autre position. Celle de la question dominante. Celle qui s’impose aux autres, qui ne supporte pas l’équivoque et qui enclenche une déstabilisation des sentiments. -« Je… je crois que je suis amoureuse… je…je n’ai rien cherché… cela me tombe dessus…je pense à vous tout le temps…voilà, je n’y peux rien…c’est plus fort que moi ». Elle avait tout lâché, là, tout d’un seul. Elle savait aussi qu’elle venait de donner la définition de leur relation : « Docteur M est un expert, il a le savoir et l’aisance de l’âge, il sera donc mon maître. »

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Elle avait d’abord été son amie, sa confidente. Oui c’était cela, pendant de longs mois, elle n’avait tenu que la place d’en face, derrière son bureau, le professeur et son élève. Elle avait appris cette longue histoire dont il n’arrivait pas à se sortir, une maîtresse qui l’avait conduite pendant 7 ans dans une lourde dépendance, une douleur d’homme marié qui avait voulu tout quitter. Elle était restée là, juste à l’écouter se raconter. Elle avait tout retenu, tout élan aurait été malvenu. Son rôle était de l’aider à comprendre pourquoi et encore pourquoi cette autre femme l’avait quitté. Jour après jour, dans son fauteuil bien ajusté, il se soulageait : - « Vous êtes comme ces hommes avec qui on peut parler des femmes… » Il aimait cette liberté du pouvoir tout dire car elle n’avait pas de sexe jusqu’alors. Pas de sexe, pas de regard, rien que sa position à lui avec toutes ses souffrances.

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De mon côté je continue ces mouvements autour d’elle, des pas feutrés et délicats. Intimes pour qu’elle puisse continuer à se confier. Mes yeux sur elle lui redonnent des couleurs, la vie n’est pas loin. Je reviens vers elle, ce dos que je m’applique à arrondir a dû tellement supporter. Je le caresse de ma main, une main entière, comme on le fait aux animaux pour leur signifier notre pleine affection. Une chose m’intrigue alors, sous mes mains, à plusieurs endroits et suivant des lignes longues et répétitives, je sens une peau plus dure, une peau qui contraste tellement, une peau blessée. Pourquoi n’y avais-je pas pensé ? Docteur M, elle l’a dit, est : son maître. Plus que le masculin de maîtresse, il apprend, prend et marque.

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Il est temps de faire une pause. Que je me repose. Je marche dans cet appartement, je tourne, j’avance, j’erre, mes pieds sur le parquet, je pense, la tête dans ma toile, je me retrouve devant la machine. - « Oui, faire une machine » Je prends le linge, mélange les couleurs. « Il n’y a pas encore de couleur sur ma toile. Penser à l’anneau… prendre les tee-shirts… les chemises bleues… non, penser plutôt à l’alliance…ne pas oublier les jeans, bien au fond du panier…une alliance en or rose… oui c’est ça, de l’or rose ! »

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Je suis près de ses mains, et c’est le souvenir de l’instant où elle a dit « Oui » qui me vient, un « oui » pour une double vie. Sur ces mains pliées, sur l’annulaire droit de cette première phalange toute tordue, je dessine alors l’alliance en or rose. Celle qui va signer l’appartenance. Une appartenance secrète, une merveilleuse infidélité. La couleur est très importante, elle doit se voir autant que le sujet. L’or rose ajoute une fleur à une couleur, c’est plus beau, plus doux. Ce sera la seule note de douceur d’ailleurs. J’applique, je m’applique, le lien est large et rond, la tonalité un peu passée, l’histoire continue à se raconter.

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Ce soir là quand pour la première fois ils s’étaient touchés, il lui avait demandé : -« Etes-vous prête, prête à vivre une histoire longue, passionnée, même si elle vous fait mal ? » - « Oui » elle a dit - « Oui » elle a signé. Elle porte cette bague encore aujourd’hui. Peut-être la dernière fois peut-être, Elle vient de suicider son amour. Pendant toutes ces années, elle s’est totalement donnée. Depuis le premier échange elle l’a attendu. Au téléphone, entre deux portes, pour un soir, pour un regard, pour rien même, elle l’a attendu. Elle l’a attendu et en attendant elle a imaginé le moment. Des jours de fantasmes qui créent la dépendance. Elle a tout calculé pour pouvoir se libérer au gré de ses disponibilités. Et ce n’était pas grave si encore une fois, finalement, il ne pouvait pas. Elle savait qu’il était très pris, il l’avait prévenu. En même temps il ne portait pas d’alliance. « L’alliance, l’alliance…elle est trop douce maintenant…Je dois la retravailler, y revenir, la marquer, la salir…Pourquoi elle l’a, elle, et pas lui ? Pourquoi ? pourquoi ? pourquoi ? » Je répète ces mots et répète mes gestes, l’anneau se teinte alors dans ses contours de traits brusques et vengeurs. C’est mieux comme ça, je recule pour mieux sentir l’ensemble, pour percevoir les épines qui soulignent l’or de la rose : - « C’est bon…ça fait mal. »

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C’est le moment de saisir ce qu’elle a dans le creux de ses mains, caché. Pas besoin de papier, les mots de douleur dans sa paume se sont tatoués. Il les a tellement répétés qu’ils ont fini par rencontrer sa ligne de vie à elle. Ses mots à lui, ses appartenances, son cercle…si vicieux. Son ex , ses 7 ans, sa passion, son chagrin…elle l’a guéri. Sa femme, ses enfants, ses nuits, ses week-ends…elle le respecte Son boulot, ses rendez-vous, son cabinet, sa clinique, ses bébés… elle sera patiente. Sa religion, son judaïsme, sa différence…elle apprend.

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Dehors c’est le temps de l’automne, changement d’air. Je respire, je m’inspire, je cherche le fond. Sans chlorophylle, les feuilles trouvent leurs racines. De nouveaux pigments s’installent et donnent le ton. C’est au rouge et au jaune de faire leurs apparitions Cette année l’automne me donne de belles couleurs. Merci. Je n’ai plus qu’à les appliquer. Autour de cette femme, le vide commençait à s’installer. Ce sera donc une toile couleur d’automne. Un fond sur lequel elle pourra s’appuyer. Un soutien qui lui ira bien, une robe qu’elle portera autour de sa fragilité. Il est tard maintenant, l’habit est trouvé et moi je suis fatiguée. C’est fou tout ce qu’elle puise pour exister. Ce soir j’ai besoin de me retrouver, de reprendre un peu de ma vie. Bonne nuit…je rêve.

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« Ca va ? oui…oui..pas mal...merci ». Je me parle aujourd’hui, me tiens compagnie. J’ai besoin que l’on m’écoute moi aussi, que l’on s’inquiète. Je suis donc d’humeur un peu froissée ce matin et je tarde à aller la retrouver. J’aimerais bien qu’elle continue son histoire un peu sans moi, qu’elle s’impose plus. Qu’elle profite de sa vie. Doucement je m’installe, j’allume ma bougie d’un parfumeur Artisan et j’attends… C’était donc cela, il fallait la laisser reposer, une nuit, la laisser s’installer dans ce fond de soutien. Elle avait peur de ne pas être comprise, de parler de ce curieux mélange qui avait pris, un mélange de beaux sentiments, d’avilissement et de dépendance. Aujourd’hui elle s’ouvre et dans son regard, je lis une autre histoire.

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- « J’ai besoin de temps, je n’ai pas l’amour léger… » lui avait-il confié. Dès le départ elle l’avait aimé pour cela. Pour cet élan romantique, cette quête folle, elle, sur son grand cheval blanc. Une mission, un tempérament, l’exaltation des grands sentiments. Peut-être qu’elle s’ennuyait chez elle alors…non, c’était plus un truc en elle. Quelque chose de difficile à avouer mais qui existait réellement, elle voulait le conquérir. Au-delà de son passé, de sa femme, de son boulot, de sa religion, elle avait décidé qu’elle arriverait elle, à l’avoir à elle. Ses yeux prenaient alors une nouvelle profondeur. Maintenant qu’elle n’avait plus peur ni d’elle, ni des autres, il fallait montrer cet orgueil, cette vanité peut-être. Mais c’était moi qui n’avais pas vu, qui n’avais pas voulu. Je n’avais rien à faire de plus, pas une retouche, tout y était. A côté de la frayeur de ses yeux fixes, il y a une tout autre expression, plus profonde celle-là, des yeux qui ne lâchent pas.

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-« Pouvez-vous m’attendre? » encore et toujours cette question qu’il lui posait. Derrière cette porte qui s’ouvrait entre deux bébépatientes. Comme des petites récréations qu’il s’autorisait, il venait lui offrir un baiser, une caresse, un « chut !… il ne faut pas qu’ils nous entendent…passez par la petite porte là…chut, soyez discrète… » Alors combien de temps à attendre encore le levé de rideau, le grand show, les trois coups de marteaux, l’annonce enfin officielle : « Mesdames, Messieurs, si je vous ai réuni aujourd’hui c’est pour vous présenter la grande, la très grande, celle qui m’a fait changer de vie…l’incroyable… » Mais non, la porte était fermée, elle pouvait rester derrière. Je reviens alors sur ses mains, elles sont comme cette porte, bien verrouillées. Il y a là, dans ce point, un désir qui commence à s’installer, un désir de se venger, de le voler, elle l’a pris pour s’enfermer avec aussi. Elle a pris sa voix pour s’écouter, Ses mains pour se caresser, Sa cicatrice pour se reconstruire. Elle a tout disséqué pour se faire du bien, Se retrouver avec lui, Se retourner contre lui.

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« Ailleurs », quel drôle de mot ! Pourquoi « Ailleurs » ? On est tellement bien ici. Elle prenait ce mot comme un interdit, à la limite de l’insulte. « Pour quoi faire ? Qu’est-ce que cela nous apporterait ? » lui lançait-il. « On n’a pas besoin de sortir, cet endroit ne vous suffit pas, pour quoi avoir besoin d’être ailleurs . Vous ne m’aimerez pas mieux ailleurs. L’ailleurs est un artifice qui n’a pas de valeur avec l’amour. Il peut même être juge… » -« Oui, par le regard des autres » songeait-elle en enfermant ses pensées. C’est donc bien cela que je vois derrière ce fond de soutien, un seul et même endroit, le 15 rue Vavin. Le décor restera le plus épuré, des murs porteurs de silence. Une vérité qu’il me faut calfeutrer, pas faire de bruit, rester caché. Moi qui pensait que ce fond sur la toile n’était qu’un appui, il prend aujourd’hui dans ses couleurs et sa profondeur toute la valeur de l’immobilisme. Elle comprenait sans admettre, insoumise mais tellement prête à tout. Pauvre Cendrillon, elle attendait, attendait, rêvait, rêvait, se faisait belle pour sortir, tournait, mettait la musique et ses talons aiguilles et… se cassait la figure. Non, décidemment, il n’y a avait pas de bonne fée au dessus de son berceau, elle se rendrait encore une fois dans ce lieu sans surprise, elle pouvait aller coucher ses élans romantiques.

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Je me lève, j’étouffe, j’ai besoin de bouger. Bouger, oui c’est ça, un peu de musique. Il me faut de l’instantané, du rythme, de l’évidence, choisir une musique qui n’a pas peur de s’exhiber. « Mika », ça y est, j’ai trouvé ! Mettre « relax, take it easy » et Sauté, dansez, embrassez qui vous voudrez. Aaaaaah, ça fait du bien, ça détend les pieds… Tiens d’ailleurs elle fait quoi elle, avec les siens ? Hein ? La femme qui pensait n’être qu’une victime ?

Cette femme je la montre, je la cache, je l’aime, je la déteste, je la suis, je la fais danser aussi si je veux , je peux la rendre heureuse. Finalement sans moi, elle n’est rien. Alors pour ses pieds, je décide quoi ? Pas jolis les pieds ou plutôt originaux presque rigolos. Des pieds bien proportionnés mais courts, évasés avec des doigts comme ceux des bébés. Un dessin qui ne va pas avec le reste de son corps, des pieds pas sympas quoi. Des genres de traîtres de la sérieuse beauté. Tout doucement je viens dessiner le bout de ses pieds, ils seront comme celui de ses mains, recourbés. Je sais qu’elle n’aime pas ses pieds, elle les cache et moi j’en profite pour mieux les chatouiller. Ah enfin elle rigole, il faut dire qu’ avec des pieds comme ça on est obligé prendre les choses de la terre à la légère.

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Je peux arrêter pour aujourd’hui, moi je l’aime bien comme ça cette femme. Cette façon de pouvoir dire des choses graves avec un peu de légèreté, c’est beaucoup plus plaisant, c’est beaucoup plus charmant. Oui, cela est joli cette façon de garder la douleur à distance pour pouvoir mieux l’exprimer. Aujourd’hui elle se sent belle. Et moi aussi je me sens plutôt pas mal. Alors je décide de prendre l’air, de mettre à profit ce nouvel état de grâce. Dans la rue, je marche, sautille, croise, attends sur le trottoir que le petit bonhomme vert s’allume et traverse fièrement devant lui. De l’autre côté de la rue je cherche quelques vitrines que je lèche juste pour être sûre qu’aujourd’hui tout va m’aller.

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Pas de douceur, pas de câlin, jamais dans les bras, elle n’aime pas ça. Le corps doit être utile, il ne doit pas s’abandonner, pas mourir. Il faut toujours le tenir en éveil, le secouer, lui faire mal pour réaliser qu’on est bien vivant, pour durer plus longtemps. Sous mes yeux, la suite vient de s’imposer, je retrouve ses formes et ses marques le long de son dos. jusqu’aux fesses, je sens le lien. Je prends alors mon pouce pour estomper ces traits trop durs, trop accusateurs. Ils étaient ensemble, ils ont tout décidé ensemble. Ils ont juste trouvé la seule façon de le vivre. Bien sûr il y a eu progression dans ces gestes transgressifs. On ne claque pas comme cela une femme, même offerte. Non, il a fallu lui faire passer des tests d’abord, lui proposer des petites tapes et lui demander comme ça : -« ça va, ça vous plaît ? » -« Oui » Elle a répondu -« Alors je peux continuer ? » -« Oui » Il a continué.

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« Je suis à vous » voilà le message dans sa peau intérieure. Le choix est fait, elle prendra ses couleurs sur un parfait accord : un mélange de terre chaleureuse et de blanc bienveillant.

Faire surgir le corps, détacher la femme du fond en me servant de sa base. J’ai envie de contraste, de passer d’une chair très blanche, presque cadavérique à des rougeurs sanguines avec quelques touches de rose pour trahir la douleur.

Je mélange, je touche et retouche. De l’ocre, du rouge, du bleu, pour le côté sombre, les ombres de ce corps tourmenté. Du blanc, du jaune, et encore ce même rose, pour créer l’équilibre, pour aller au plus juste de la contradiction. Mes mains se crispent, elles cherchent…un mobile. Elle vient de suicider son amour.

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Je revois ses expressions complexes, elles me deviennent familières maintenant. Je les reçois comme on reçoit les vraies amies, avec confiance et respect. Oui, elle peut tout me dire, non, je ne la jugerais pas. Quoiqu’elle ai fait je suis là pour la comprendre, pour l’aider à se livrer. Je veux qu’elle me donne plus. Peut-être un peu de distance, là, voilà, je recule, m’écarte, fait le tour, puis reviens doucement et attends…

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Il était là, devant moi, J’avais mon mobile, l’IMPOSSIBLE Créateur de désir permanent et de douleur perpétuelle. Comment pouvait-elle s’en sortir ? Il l’avait prévenu, il n’avait pas menti, il ne mentait jamais. Sa seule voix la remplissait, elle s’oubliait volontiers à l’écouter. Un vrai délice, des mots roulés dans une tessiture chaude et rassurante. Une de ces voix qui semble câliner l’âme même si elle porte des vérités dures et intransigeantes ; Il ne l’aimait pas, enfin pas tout de suite. Il fallait qu’elle fasse ses preuves. Alors, peu importait comment, il fallait qu’elle existe à ses yeux. Elle redoublait donc de finesse et analysait dans les moindres recoins les faits et gestes de l’histoire de son insoutenable concurrente. Et de ces longues tirades, elle obtenait enfin quelques applaudissements qui lui permettait de rentrer chez elle rempli d’un rien qu’il lui donnait. Elle s’offrait sans protection avec pour mission de le sauver de l’autre pour pouvoir enfin prendre sa place.

Perfectionniste, je relève son visage. La position de sa tête, là aussi, il faut que l’on sente sa détermination. J’approche mon pinceau et par petites touches de la pointe, je lui redresse le menton. Il est question de soumission voulue. La douleur est fière, elle assume, elle a choisi.

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Pourquoi l’IMPOSSIBLE irréversible ? Et puis comment fait-elle pour l’aimer aussi fort ? D’où vient cette fusion ? Deux corps liés d’amours extrêmes, nourris de complicité intellectuelle jumellaire. Une filiation dans le regard de l’autre bien sûr, une histoire de miroir qui lui dirait qu’elle est toujours la plus belle. Cet homme est bien trop savant, bien trop puissant, et bien trop barbant aussi car bien trop vieux pour elle, il pourrait être son…

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Aérer un peu, ça sent le renfermé, ouvrir les baies et regarder mon chat passer. Le soleil est plus haut et je frissonne, je n’aime pas le froid. Etrangement le froid m’étouffe. Il oblige à se couvrir, à vivre à l’intérieur, à boire des boissons très chaudes et à succomber à des bouffées de chaleur déplacées, puis à recommencer. Le froid engendre une boucle de sensations désagréables et contradictoires, je préfère encore refermer. Tant pis pour le chat, il est équipé.

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- « Mais elle, est-elle si bien équipée ? » Je suis dans mes pensées, torturée, pourtant je suis à l’abri. Et s’il n’y a pas d’ailleurs pour elle, moi je veux la faire sortir, lui ouvrir le regard et puis la coiffer. Prendre ses mèches une à une et librement les attacher. Dans un chignon mal coiffé, garder une masse dans laquelle elle peut mieux s’abriter. Couper une frange également, ni trop courte ni trop longue, ajustée sous les sourcils, une frange parapluie en cas de mauvais temps, comme un pressentiment.

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Dormir, voilà ce dont j’ai besoin. M’échapper coûte que coûte. Il est 15 heures et ce n’est pas l’heure. Alors je fais la sieste comme on prend un médicament. Je prends deux heures pour ne plus penser à elle. -« Comment a t-elle pu m’emmener si loin ? » Je dérape. Non, arrêter de penser juste dormir. Me bercer de mon nouveau son qui fait boucle : Mélodie. Entrer dans sa voix retenue au bord du précipice et jetée par une fière fragilité. Mélodie surprend, pleine d’humilité, fini la grosse artillerie. Elle a choisit Biolay, Lanzmann, Gainsbourg pour accompagner son beau bout de chemin, un bien joli crochet. « Rien ne dure au-dessus de la ceinture »…faut pas toucher au cœur, ça fait trop mal, c’est ainsi, cette Mélodie et ses paupières sont lourdes ainsi vient mon sommeil…

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Réveil difficile, complètement chamboulée. Je suis dans son état, seule et accompagnée de la plus belle affection. Les choses n’ont plus besoin de me plaire, elles s’imposent. Je sais maintenant. Je veux rentrer chez moi, dans ma toile. Je veux partager cette douceur, la réconcilier, la porter jusqu’au bout. Je veux lui donner de la splendeur. La faire ange dans ses démons. Je veux que cette toile soit belle et qu’elle s’impose aux autres telle qu’elle est. Alors je la tisserai jusqu’au bout. Et moi qui pensais savoir… Quelle conne!

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Dire que j’ai voulu te figer, c’est toi qui me donne des leçons maintenant… tu n’es que toi sans moi et je me sens tellement dépendante… petite toile que j’ai imaginé, je me rencontre avec toi. Dis, toi qui sais, apprends-moi à me lâcher… apprends-moi à aimer. Pousses jusqu’au bout… je suis enivrée… tu fais le corps et mois l’âme. On va tellement bien ensemble. Je t’aime, moi aussi.

Tes yeux n’ont plus peur de se montrer, ils assument car ils ont trouvé la vérité. Celle qui n’est pas la plus glorieuse mais celle qui a longtemps cherché. Il fallait passer au-delà de l’accusation, du schéma classique de la male aimée. La position est trop facile, trop évidente. La vérité je la regarde autrement maintenant, je n’ai plus peur de mes défauts, contradictions et autres vieux démons. La vérité est juste là parce que je veux l’affronter.

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Je me retourne alors et prend mon histoire en pleine face Un nouveau lundi, le lundi de mes 34 ans Un lundi de demandes ardentes, un lundi d’anniversaire. Un lendemain d’un mari trop présent, qu’il l’a déjà fêté, trop impatient. Cette fois-ci j’y crois , cette fois-ci j’en crève, Je veux exister dans la vraie vie, Coucher avec vous dans un vrai lit. - « Alors, que fait-on demain soir ? Vous savez, nous c’est le mardi, je vous laisse préparer, je suis là, prêt à toutes les nouveautés… » La réponse tombe, il n’y aura pas de grand soir au grand jour. Vous m’invitez à vous faire plaisir, sans bouger, c’est vrai, je sais tellement bien faire. D’ailleurs je vais même passer, cette après-midi même. Je vais vous donner un avant-goût de demain, Je rentre frustrée, pourquoi pas ce soir ? Ce soir aurait pu nous sauver. Non, vous avez une réunion, un dîner, un congrès de médecins.

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Ce soir, de l’autre côté de l’histoire, il y a un ex amant, qui m’appelle et me rappelle, Alors je le prends. Là, comme ça c’est tellement facile Les choses me semblent naturelles L’emmener là où j’ai envie que vous soyez La Closerie des Lilas. Ses tourniquets, son piano bar Son romantisme, mon fanatisme. Vous embrasser au milieu du beau monde, Au beau milieu du monde Là où on peut voir et être reconnus Mais c’est l’autre qui est là Je vous ai mis dans le corps d’un autre. Il me sert des compliments et je bois du vin blanc. Mon portable sonne, 1, 2, 3 fois, je n’entends pas Ou trop tard, il est maintenant trop tard D’un élan boulimique, je prends sa bouche et fais basculer la soirée. Je ne suis plus dans mon corps, je consomme sans modération. Je ne sais pas pourquoi, Je le prends comme un substitut de repas. Il alimente mon moi en détresse de vous. Nous quittons le restaurant dans la fièvre de mon corps en demande Sur le boulevard Montparnasse je feins la grande passion Tout y ressemble sauf les mots muets d’amour. Mon portable sonne à nouveau, je décroche et me décroche C’est vous, mon amour. En un quart de seconde, j’éjecte ce corps étranger et reviens à la réalité. Vous êtes tout proche, vous allez me rejoindre ici comme ça Tout semble si facile, si naturel, si évident, La nuit est à nous enfin Mon prince, mon roi va passer me chercher Maintenant je vous vois, vous êtes là tout entier Et je monte, la voiture de Madame est avancée. 31


Paris by night, comme quoi tout est possible Comme j’ai été sotte de ne pas y croire, il suffisait d’attendre, rien de si terrible. Rien en effet sauf peut-être ces questions que je ne veux pas entendre. - « Alors cette soirée, bien ? Avec des amis ? » J’évite, je mens, plus rien n’existe puisque je suis avec vous. Mais il insiste : - « Une amie donc…Cécile, Cécile…oui je vois… et alors, comment va telle ? » Ses questions reviennent et je m’enfonce, obligée de retrouver une irréelle réalité. Comment vous dire à vous que j’ai pris un autre homme par amour de vous ? Soudain vous arrêtez la voiture, vous étiez à la Closerie des Lilas. Je ferme les yeux, je réalise : « oui le dîner…le congrès…c’était bien ce soir là » Vous m’assassinez : - « Comment j’ai pu ? Comment avoir l’air si amoureuse ? Comment reproduire ces gestes qui nous appartiennent ? » Je n’ai rien à dire, pourquoi parler de l’autre puisque l’autre n’est rien. C’est vous, toujours vous qui m’envahissez. Je suis anéantie, choquée. Vous exprimez votre colère mais demeurez réservé et tranchant. Vous n’avez pas l’air de souffrir, vous avez repris votre sang froid. Vous dites juste que je suis cette femme tout simplement humaine, tout simplement faible, Une femme qui ne peut plus faire partie de sa vie aujourd’hui. Impossible, si vite, là comme ça, tout arrêter Mon plus grand amour brisé. Je pleure, me défends, vous jure mon amour. Mais à quoi bon, j’ai déjà menti-juré au moins quatre fois. Non, rien à faire, vous ne voulez plus me voir, plus jamais me croire : -« allez rentrez chez vous! » Vous me laissez comme une merde que je suis. Ce soir je suis morte, je ne suis plus rien sauf cette douleur énorme et ce vin que je voudrais vomir.

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Le lendemain est pire, le cauchemar est dans la vie. Je vous appelle, vous avez besoin de savoir qui je suis, si vous vous êtes trompé depuis tant d’années. Je n’ai plus rien à avouer. Mon amour ne suffira pas et nous passerons beaucoup d’heures à chercher une juste raison, des circonstances qui pourraient atténuer votre colère. Non, l’image est là, plus forte que les mots, la pire preuve d’amour. J’ai touché ce qu’il y avait de plus ancré en vous, le sacré d’une histoire, une histoire trop rêvée. La réalité nous a décalé, rien ne peut venir soigner ce que vos yeux ont vu, ce que vos yeux ont cru. Plus rien n’existe que ce moment, cette seule soirée que nous avons passé dehors ensemble et séparés à tout jamais.

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15 rue vavin