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paysages pavillonnaires

Isabelle Reynier


paysages pavillonnaires

Barbazan-Debat Billère Juillan Lons Mourenx Odos Séméac Soues


5 Je ne suis ni architecte, ni urbaniste... Je ne suis pas non plus spécialiste de l’aménagement du territoire. Je m’intéresse ici à des paysages étrangement absents de l’iconographie contemporaine alors que ce type d’habitat gagne, d’année en année, une importance toujours plus grande dans le paysage. Il n’y a par exemple, aucune image de ce type d’habitat dans la France de Raymond Depardon. Le «modèle» de la maison individuelle, entre ville et campagne, reste pourtant plus que jamais le type d’habitation auquel aspire la majorité des Français.

J’ai pris le temps de regarder ces ensembles de maisons qui semble tous identiques et j’ai cherché à montrer leurs caractères particuliers. Cet ouvrage est à considérer comme un guide qui retranscrit mes explorations dans le paysage aquitain et midi-pyrénéen et cherche à le documenter.


7 avant-propos

9 enquĂŞte, inventaire

13 typologie, classement 111 repères historiques

123


avant-propos

9 Cet inventaire répertorie douze lieux, trouvés au hasard de mon parcours : lotissement La Pause à Barbazan-Debat / lotissement des Chênes à Billère / cité Morane à Juillan et Louey / lotissement Chanoine Passailh à Lons / lotissement de la Clairière à Lons / lotissement le Perlic à Lons / quartier du Paloumé à Mourenx / lotissement Léonard de Vinci à Odos / lotissement SaintGeorges à Odos / quartier des cigognes à Séméac / lotissement des Pradettes à Séméac / lotissement Jules Vallès à Soues

Les informations retranscrites dans cet inventaire ont été glanées auprès des habitants et sur Internet. L’échelle des dessins vectoriels est 1/150 (1 cm sur le dessin correspond à 1,50 m) / Les autres échelles sont directement indiquées sur les éléments / Le nord est indiqué par un bandeau noir sur les vues satellites / Les vues satellites sont extraites de Google Maps et Bing cartes / Les plans des quartiers ont été dessinés d’après les plans cadastraux disponibles en ligne [1] / Les villes de Tarbes et Pau sont distantes de 45,2 km /  Les lotissements sont présentés dans l’ordre alphabétique

J’ai choisi la place Verdun de Tarbes et la place Clemenceau de Pau comme points de repère pour mesurer les distances entre les lotissements.

[1] http://www.cadastre.gouv.fr


NORD

Mourenx

15 km

Pau

Lons

Billère

Place Clemenceau

10


NORD

Tarbes

Séméac

Soues

Juillan

Barbazan-Debat

Odos

500 m

Place Verdun

11


enquĂŞte

13

inventaire


500 m

lotissement la pause commune Barbazan-Debat

année de construction fin des années 1980

code postal 65690

nombre de maisons 109 78 maisons de plain-pied 31 maisons avec un étage

département Hautes-Pyrénées région Midi-Pyrénées

type de construction lotissement résidentiel

situation du lotissement 7 km de Tarbes superficie 21 ha 15

dates de prises de vue 15.04.13, 16.04.13


50 m

50 m

type 1

type 2

route

16

zone arborĂŠe

parcelle


type 1

façade avant

façade arrière

façade avant

façade arrière

type 2

porte

fenêtre

toiture

17

garage

balcon


18


19


20


21


500 m

lotissement des chênes commune Billère

année de construction 2008

code postal 64140

nombre de maisons 16

département Pyrénées-Atlantique

type de construction logement locatif social

région Aquitaine situation du lotissement 4,4 km de Pau superficie 0,4 ha 23

date de prises de vue 25.01.13


25 m

20 m

maison

route

24

parcelle


façade avant

porte

façade arrière

toiture

fenêtre

25

garage


26


27


28


29


500 m

cité morane communes Juillan, Louey

début de la construction 1946

codes postaux 65290, 65290

nombre de maison 90 60 à Juillan 30 à Louey

département Hautes-Pyrénées région Midi-Pyrénées situation du lotissement 8,2 km de Tarbes

type de construction cité ouvrière pour loger les ouvriers de l’usine MoraneSaulnier aujourd’hui Socata

superficie 15,75 ha 31

dates de prises de vue 16.04.13, 17.04.13


50 m

100m

maison

route

zone arborĂŠe

32

parcelle


façade avant

façade arrière

toiture

fenêtre

33


34


35


36


37


500 m

lotissement chanoine passailh commune Lons

année de construction fin des années 1980

code postal 64140

nombre de maisons 8

département Pyrénées-Atlantique

type de construction lotissement résidentiel

région Aquitaine situation du lotissement 4,7 km de Pau superficie 120 m2 39

dates de prises de vue 06.05.13, 07.05.13


25 m

20 m

maison

route

40

parcelle


façade avant

porte

façade arrière

toiture

fenêtre

41

garage


42


43


44


45


500 m

lotissement de la clairière commune Lons

année de construction fin des années 1980

code postal 64140

nombre de maison 19

département Pyrénées-Atlantique

type de construction lotissement résidentiel

région Aquitaine situation du lotissement 5,1 km de Pau superficie 1,26 ha 47

dates de prises de vue 24.01.13, 06.05.13, 07.05.13


25 m

20 m

maison

zone arborĂŠe

route

48

parcelle


façade avant

fenêtre

façade arrière

toiture

49

garage


50


51


52


53


500 m

lotissement le perlic commune Lons

année de construction 1985

code postal 64140

nombre de maison 41

département Pyrénées-Atlantique

type de construction lotissement résidentiel

région Aquitaine situation du lotissement 6 km de Pau superficie 4 ha 55

dates de prises de vues 25.01.13, 06.05.13, 07.05.13


25 m

25 m

maison

route

56

parcelle


façade avant

fenêtre

façade arrière

toiture

57

garage


58


59


60


61


500 m

quartier du paloumé commune Mourenx

années de construction 1957-1961

code postal 64150

architecte cabinet Maneval et Douillet

département Pyrénées-Atlantique

nombre de maison 20

région Aquitaine

type de construction lotissement construit pour les cadres travaillant aux usines de Lacq

situation du lotissement 27,7 km de Pau superficie 2,5 ha

63

dates de prises de vue 15.03.12, 07.05.13


50 m

50 m

maison

route

64


façade avant

façade arrière

fenêtre

toiture

65

garage


66


67


68


69


500 m

lotissement léonard de vinci commune Odos

année de construction 2006

code postal 65310

nombre de maisons 23

département Hautes-Pyrénées

type de construction lotissement résidentiel

région Midi-Pyrénées situation du lotissement 5 km de Tarbes superficie 0,15 ha 71

dates de prises de vue 15.04.13, 16.04.13


50 m

25 m

type 1

type 2

route

72

parcelle


type 1

façade avant

façade arrière

type 2

façade avant

porte

façade arrière

toiture

fenêtre

73

garage


74


75


76


77


500 m

lotissement saint-georges commune Odos

année de construction 2010

code postal 65310

nombre de maison 24

département Hautes-Pyrénées

type de construction logement locatif social

région Midi-Pyrénées situation du lotissement 5,4 km de Tarbes superficie 0,63 ha 79

dates de prises de vue 04.05.13, 05.05.13


25 m

25 m

maison

zone arborĂŠe

route

80

parcelle


façade arrière

façade avant

porte

toiture

fenêtre

81

garage


82


83


84


85


500 m

quartier des cigognes commune Séméac

année de construction années 1950

code postal 65600

nombre de maisons 71 11 maisons individuelles 30 maisons mitoyennes

département Hautes-Pyrénées région Midi-Pyrénées situation du lotissement 3,3 km de Tarbes superficie 9 ha

type de construction cité ouvrière pour loger les ouvriers de l’usine HispanoSuiza, devenue aujourd’hui Alstom emblème du quartier la cigogne, emblème de la firme Hispano-Suiza 87

dates de prises de vue 04.05.13, 16.04.13, 17.04.13


50 m

50 m

type 1

type 2

route

88

zone arborĂŠe

parcelle


type 1

façade avant

façade arrière

type 2

façade avant

porte

façade arrière

fenêtre

89

toiture


90


91


92


93


500 m

lotissement des pradettes commune Séméac

année de construction 2002

code postal 65600

nombre de maison 26

département Hautes-Pyrénées

type de construction logement locatif social

région Midi-Pyrénées situation du lotissement 4 km de Tarbes superficie 0,8 ha 95

dates de prises de vue 04.05.13, 05.05.13


25 m

25 m

maison

route

96

parcelle


façade avant

porte

façade arrière

toiture

fenêtre

97

garage


98


99


100


101


500 m

lotissement jules vallès commune Soues

année de construction 1980

code postal 65430

nombre de maison 61

département Hautes-Pyrénées

type de construction logement locatif social

région Midi-Pyrénées situation du lotissement 6,4 km de Tarbes superficie 2,5 ha 103

dates de prises de vues 15.05.13, 17.05.13


25 m

50 m

maison

route

104

parcelle


façade avant

porte

façade arrière

toiture

fenêtre

105

garage


106


107


108


109


typologie

111

classement


Barbazan-Debat

Barbazan-Debat

Billère

Juillan, Louey

Lons

113


Lons

Lons

Mourenx

Odos

Odos

114


Odos

Séméac

Séméac

Séméac

Soues

115


façade avant

façade arrière

côté droit

116

côté gauche


façade avant

façade arrière

côté droit

117

côté gauche


façade avant

façade arrière

118


façade avant

façade arrière

119


façade avant

façade arrière

120


façade avant

façade arrière

121


repères historiques

123


la symbolique de la maison

(A) Dessin personnel, 1994

Tout l’habitat d’une société ne se réduit pas [1] Chiva Isac, « la maison : le noyau du fruit, l’arbre, l’avenir », à la maison mais comme le dit justement Terrain revue d’ethnologie de l’anthropologue Isac Chiva « la maison nous l’Europe semble être au cœur et au principe de l’architecture et de l’habitat : la maison est à l’architecture ce que la famille est à la société, à la fois figure centrale et emblème. » [1] La maison (en latin mansio du verbe manere : « demeurer ») reste toujours l’habitat de l’homme, elle reflète son statut social et son mode de vie. La maison est tributaire d’un milieu géographique, d’une situation économique et de choix politiques. Elle reflète donc les formes des sociétés et est construite avec les matériaux à disposition sur place et en adéquation avec le climat géographique. C’est ainsi qu’en France, les formes de maisons sont assez variées et l’on retrouve par exemple en montagne ce que l’on appelle des chalets (d’origine Suisse, en bois et pierre, symbole d’harmonie avec la nature), au Pays-Basque des maisons à colombage de couleur rouge tout comme nous retrouvons en Normandie les maisons typiques en pierre. Cependant malgré les diversités d’habitat, l’image de la maison est relativement universelle. L’archétype de la maison aux fondations carrés ou rectangulaires et au toit triangulaire à deux pentes se perpétue au fil des siècles en Occident. Nous retrouvons aujourd’hui ce modèle, présent dans l’inconscient collectif, dans la publicité, les dessins d’enfants, etc. (A) D’autre part, la fonction première des maisons est d’abriter des individus. Elle est en ce sens un microcosme social car elle désigne le lieu de vie d’une famille, forme fondamentale d’organisation sociale comme dit plus haut. Il s’agit là de la première organisation sociétale et expérience sociale pour les individus qu’elle compte. La maison possède trois composantes essentielles : le toit, les portes et les murs. Le toit symbolise à lui seul l’habitation et la protection contre la Nature (« avoir un toit »). Symboliquement, « il abrite le plus précieux de l’humain : la sécurité, la tranquillité, le rêve, le feu. Demeurer est donc protéger l’être. » [2] Comme [2] Le Scouarnec René-Pierre, le dira aussi la conservatrice Annie Charnay « la Habiter, demeurer, appartenir, collection du Cirp, volume 1, maison abrite les éléments indispensables à la vie, 2007, pp.79 à 114 le toit, l’eau, le souper, le feu et le lit. » [3] D’autre part, le philosophe Gaston Bachelard dans la [3] Charnay Annie, De l’abri au palais : La symbolique de la maison poétique de l’espace considère la maison comme à travers les archives, dans la « être vertical, être concentré ». Aussi « il exploite maison au Moyen Âge dans le la polarité verticale de la maison partant de midi de la France l’obscure cave irrationnelle remplie de peurs, puis montant à travers l’habitation, et s’élevant au grenier garni de songes et de souvenirs, jusqu’au toit tout rationnel de protection. » [4] 125


La maison se dresse verticalement avec une fondation et un toit, entre les deux l’humain occupe un espace de communication. L’acte fondateur d’habiter réside dans le cloisonnement de l’espace, l’édification des quatre murs d’une maison constitue une rupture créant deux espaces : le dedans et le dehors. C’est d’après Bachelard [5] une nécessité psychologique : le dedans concrétise un espace d’existence et le dehors un [4] Bachelard Gaston, la poétique milieu hostile. Les murs permettent l’existence de l’espace, Paris, Presses d’un chez-soi (chez forme abrégée du vieux universitaires de France, 1967 français chiese, qui vient du latin casa, signifie dans Le Scouarnec René-Pierre, op.cit., p.82 « maison »). Le chez-soi, à l’intérieur de la maison donc, est un sentiment de protection, de clôture, [5] Le Scouarnec René-Pierre, op. et un sentiment d’intimité. Les murs engendrent cit., p.89 donc nous l’avons vu, un dedans, un ici, un chez-soi, ainsi qu’un dehors, un là-bas. Nous comprenons alors que les portes permettent un passage entre le dedans et le dehors.

la maison au xixe siècle

L’industrie lourde (aciérie, mines, métallurgie...) se développe dès la fin du XVIIIe siècle en Angleterre puis gagne le nord de la France au XIXe siècle et progressivement tous les pays voisins (période appelée l’âge industriel ou encore la révolution industrielle). De ce fait, des usines s’implantent en ville, ce qui change la dimension et la physionomie de cette dernière. L’évolution de ce rapport entre la ville et l’industrie se fera progressivement et entrainera à terme un déséquilibre du paysage urbain créant de nouvelles conceptions de villes. Pour répondre aux demandes de production, les sociétés industrielles recrutent des ouvriers en grand nombre. Il en résulte un exode rural massif qui provoque une poussée de la démographie en milieu urbain. Ainsi, les villes se retrouvent à devoir accueillir plus de population qu’elles ne peuvent en contenir ce qui oblige les habitants à s’entasser dans des quartiers insalubres construits dans l’urgence et de manière anarchique. Le développement de la ville n’est donc plus contrôlé pendant la révolution [6] Delfante Charles, grande industrielle. histoire de la ville de la En résultera ce que le biologiste écossais Mésopotamie aux États-Unis, Paris, Patrick Geddes nomme des slums, ce que l’on Armand Colin éditeurs, 1997, p.235 peut traduire par « taudis » et qui aujourd’hui s’apparente d’avantage au terme « bidonville » [6]. Les maîtres de forges et directeurs de houillères construisent, pour héberger les ouvriers, des cités et quartiers ainsi que de véritables villes avec école, hôpital, magasins etc. Un changement radical s’opère alors dans l’urbanisme : nous passons d’une conception urbaine « esthétique » (comme à l’âge Baroque – XVIIe siècle) à une conception « pratique ». Ainsi naîtront les théories du fonctionnalisme, qui envisagent que toutes les caractéristiques du bâtiment doivent dériver uniquement de sa fonction. Ce que l’architecte chicagolais Louis Sullivan résume [7] Roncayolo Marcel, Histoire de avec la formule « form follows function » (« la forme suit la fonction »). Le paysage urbain en est la France urbaine, tome 4 la ville à l’âge industriel, Paris, éditions du de ce fait complètement bouleversé car comme le Seuil, 1983, p.126 126


(C) Les maisons de Mulhouse ou le modèle philanthropique

(B) Habitations à Lens, 1950

dit justement l’urbaniste et géographe Marcel Roncayolo : « le but n’est pas, en effet, de loger une population ou d’aménager l’espace, mais de produire et de fabriquer du profit. L’intervention patronale ne se justifie que faute de mieux.» [7] [8] Roncayolo Marcel, op. cit. Cette « intervention patronale », aussi dénommée « paternalisme », pénètre tous les aspects de la vie privée des ouvriers (logement, consommation, éducation, loisirs…) et nourrit un but secret qui est « la bonne pédagogie des corps et des comportements » [8]. En assurant ainsi un logement à proximité du lieu de travail, le patron exerce un véritable contrôle sur l’employé. Les maisons sont louées par la société aux ouvriers (par réductions de salaire) qui ne peuvent que dans certains cas en devenir les propriétaires (ce qui permet de « fixer » la main d’œuvre sur place). Pour l’universitaire Jean-Paul de Gaudemar : « L’aménagement de l’espace tel que la cité minière l’incarne est d’abord une tentative [9] Gaudemar Jean-Paul (de), « Le territoire aux qualités » dans pour moraliser et discipliner la classe ouvrière ; Paysages, Photographies en non seulement sur ses lieux de travail, mais sur France les années quatre-vingt, ses lieux de vie. Ce modèle est puissant car il la Mission photographique de la DATAR, Paris, éditions Hazan, fonctionne comme une politique d’ensemble qui 1989, p.74 va jusqu’à l’organisation privée des individus. » [9] Les logements construits sont des maisons faites à l’identique et mitoyennes, que l’on appelle plus généralement « maisons ou logements en bandes » et dans le cas particulier de cités minières : des corons. Les maisons se déroulent le long des trottoirs sans espacement, ce que déplorera Marcel Roncayolo : « la plupart des corons se réduisent à des alignements sommaires de maisonnettes, qui n’ont pas clairement de vertu pédagogique, si ce n’est négative, par l’absence d’équipements [10] Roncayolo Marcel, op. cit., et de lieux de rencontre, de centralité. » [10] Des p.127 maisons plus confortables, plus espacées les unes des autres et avec un jardin sont aussi construites, toujours sur un modèle répétitif, et sont à destination d’une classe sociale plus élevée. Les usines s’installent en périphérie des villes (bien qu’intégrées à celles-ci) car elles sont très polluantes (bruit, fumée, etc.) et les terrains bon marché ne manquant pas, les industriels construisent de petites maisons d’un étage qu’ils reproduisent selon le nombre d’ouvriers à loger. Tous les industriels désirant construire des logements élaborent donc des plans de maison relativement simples pour pouvoir les dupliquer en grand nombre. Nous comprenons bien cela au regard des dessins de corons de Nœux-les-Mines (Pas-de-Calais) que [11] Viseux Augustin, Mineur de fond - fosses de Lens, soixante ans nous montre l’ancien mineur Augustin Viseux de combat et de solidarité, édition dans son autobiographie Mineur de Fond (B). Terre Humaine - Plon, Paris 1991, Aussi, l’auteur fait revivre sous sa plume ses pp.14-16 souvenirs et notamment sa vie dans les corons dans les années 1910 [11]. D’autre part, un autre exemple type de réalisation paternaliste est la cité ouvrière de Mulhouse (au nord de la ville) réalisée en 1853 par l’industriel Dollfus (manufacture de coton DMC). L’industriel y fonde des maisons familiales et des équipements collectifs. Comme nous l’avons vu précédemment ces logements sont créés à l’identique et sont implantés dans l’espace de manière répétitive. Le tout forme un ensemble assez monotone pouvant loger six mille personnes 127


(C).

(D) Plan du Familistère de Guise, 1858

Nous pouvons aussi citer la ville de Stiring-Wendel en Moselle construite, dans les années 1850, par la famille des Maîtres de Forges qui a donné son nom à la ville : les Wendel. Ils construisirent en un siècle vingtquatre mille maisons possédant tout le confort de l’époque. Ces maisons ont été construites de manière à refléter la [12] Complément d’enquête : Une hiérarchie de l’entreprise : une cité spécifique famille en acier (Wendel), France 2, reportage diffusé en 2011 pour les ouvriers et les mineurs, une autre pour les employés puis pour les ingénieurs et enfin les deux villas des directeurs (technique et commercial) qui surplombaient le tout. Bien entendu, les Wendel construiront aussi tous les lieux nécessaires à la vie urbaine (hôpital, magasins, jardin etc.) [12]. L’organisation de la vie collective est fondamentale à cette époque. Jean-Baptiste Godin, industriel et inventeur de chauffage en fonte (les poêles Godin) installe en 1860 son usine à Guise, dans l’Aisne, et décide

[13] Les principales théories de de construire des logements ouvriers prévoyant Charles Fourier (dissociation toutes les commodités (appartements au confort des fonctions, la présence de moderne, jardins potagers, école, théâtre, promenades et jardins couverts) sont exposées dans les ouvrages bibliothèque, magasins, etc.). C’est un fervent traité de l’association domestique admirateur des théories du philosophe et utopiste (1822) et Le nouveau Monde Charles Fourier. industriel et sociétaire (1829) Ainsi naîtra en 1860 (la construction [14] Choay Françoise, L’urbanisme, s’achève dix ans plus tard), la Familistère de utopies et réalités, une anthologie, Guise (D), d’après le modèle fouriériste du collection Points, Paris, édition du Seuil, 1979, p.142 Phalanstère [13]. Godin décompose les fonctions et les équipements du lieu dans le but de leurs [15] Choay Françoise, histoire de attribuer une zone particulière au sein du la France urbaine, tome 4 la ville à l’âge industriel, op. cit., p.167 Familistère. Ici nous retrouvons les préceptes du zonage de l’aménagement moderne. Dans ce lieu, « mille cinq cents personnes peuvent se voir, se visiter, vaquer à leurs occupations domestiques, se réunir dans les lieux publics, et faire leurs approvisionnements, sous galeries couvertes, sans s’occuper du temps qu’il fait, et sans avoir jamais plus de six cents mètre à parcourir. » [14] Donc, il ne s’agit plus ici d’un logement avec quelques annexes, les diverses activité des ouvriers sont segmentés et classés dans divers lieux. « D’un coté le travail, de l’autre un habitat collectif assorti de services communautaires (écoles, bibliothèques, commerces).» [15] Mais la question du rendement n’est pas loin : « il faut enlever à l’ouvrier les motifs d’éloignement de sa demeure : il faut que son logement soit un lieu de tranquillité, [16] Choay Françoise, L’urbanisme…, op. cit., p.143 d’attrait et de repos ; il faut que ce logement soit l’appartement habitable, débarrassé de toutes les choses encombrantes et gênantes : le lessivage et le lavage du linge sont donc à transporter dans un

128


établissement spécial, […] » [16] Aujourd’hui le Familistère existe toujours mais l’usine a été détruite. La question du logement devient centrale à cette époque et une véritable prise de conscience sur la réalité de la condition ouvrière s’opère. Des enquêtes sont réalisées pour faire un bilan de la situation des quartiers ouvriers. La plus connue et significative d’entre-elles est le tableau de l’état physique et moral des Ouvriers employés dans les manufactures de coton, de laine et de soie réalisée en France par le médecin Louis René Villermé en 1840. Il mettra en avant les problèmes d’hygiène publique récurrents dans ces quartiers et leurs liens avec les épidémies de choléra, de variole et de tuberculose qui sévissent à l’époque. Un véritable mouvement hygiéniste naîtra et influencera fortement l’architecture (sur la question de l’ensoleillement, de l’aération etc.) De plus, en 1894, Jules Siegfried, entrepreneur et politicien, lance la loi qui portera son nom pour promouvoir la création de logements sociaux dont une partie est financée par l’Etat. Sont alors créées les Habitations à Bon Marché (HBM) qui deviendront à la fin des années 1940 les Habitations à Loyers Modérés (HLM). L’État décide à cette date de prendre en charge la construction des habitations pour tenter de remédier à l’insalubrité.

(E) Vue générale de la ville de Mourenx, dans

Il est important de souligner que, depuis le XIXe siècle les conditions de vie des ouvriers (et globalement le niveau de vie des Français) se sont améliorées et aujourd’hui en France il n’existe plus de logements ouvriers régis par un système paternaliste. J’ai pu constater lors de la visite de l’exposition Photographies à l’œuvre, la reconstruction des villes françaises que c’est après la Libération, suite aux [17] Peaucelle Denis, Brunetonnombreuses destructions de la guerre que l’on Governatori Ariane, Mourenx, décide de remédier à la vétusté et l’insalubrité bâtiment A, rue des Pionniers, de l’habitat. Ainsi jusqu’en 1958, le Ministère éditions Lacq Odyssée, 1997, p.20. Citation du sociologue Henri de la Reconstruction et de l’Urbanisme conduit Lefebvre. de grands chantiers sur l’ensemble du territoire français et participe de ce fait à l’évolution des mœurs en matière de logement et d’hygiène. Aussi, cette période voit l’apparition des normes et des règles qui régissent aujourd’hui la construction des habitations.

les années 1960

La ville de Mourenx (E), dans les PyrénéesAtlantiques, incarne ces nouvelles normes et mœurs en matière d’hygiène et de constructions sociales, nous parlerons ici de « l’apparition d’un nouveau modèle de classe moyenne ouvrière » [17]. Mourenx est construite dans les années 1950, par la Société Nationale des Pétroles d’Aquitaine (SNPA), suite à la découverte d’un gisement de pétrole et d’une poche de gaz (site de Lacq à six kilomètres de la ville). Cette ville est conditionnée par l’industrie : son organisation et sa position géographique sont minutieusement étudiées par des architectes et urbanistes. Mais par opposition aux cités ouvrières elle n’est pas régie par une relation paternaliste. Les logements construits sont répartis comme suit : les barres pour les ouvriers, les tours pour les contremaîtres, les maisons mitoyennes pour les employés, et les maisons individuelles pour les cadres. Ainsi, huit mille personnes ont pu être logées. Comme le dira le sociologue Henri Lefebvre : « les logements correspondent à un échelon social reconnu par 129

[18] Ibid., p.37


les sociologues comme favorable à la naissance de micro-organismes où l’individu ne se sent pas isolé mais prend conscience du rôle qu’il joue dans la cité. » [18] Une tour fera office de « clocher » dans la ville, point de repère avant la construction de l’église quelques années plus tard. Ici, nous retrouvons les schémas de constructions de la ville tels que nous les avons évoqués auparavant. Des commodités (boulangerie, épicerie, boucheriecharcuterie, tabac-journaux) seront construites au centre des quartiers ainsi que des terrains de jeux et des écoles. Malgré la diminution des ressources du site de Lacq dès les années soixante-dix et leur épuisement total au début du XXIe siècle, la ville de Mourenx subsiste toujours. C’est en ce sens qu’elle se distingue d’une ville dortoir, la ville a su trouver des moyens d’exister indépendamment de l’industrie. Nous avons vu que le modèle patronal mis en place pour loger les ouvriers privilégiait la maison individuelle, et plus [19] Jacquot Alain, particulièrement au XIXe siècle, la petite maison «De plus en plus de maisons avec jardin que nous nommerons alors maison individuelles», Insee Premiere, n°885, février 2003 pavillonnaire ou pavillon. Certes, ceci était stratégique pour éviter une grosse concentration de personnes et ainsi prévenir les révoltes. Mais

la maison de nos jours depuis cette époque la préférence des Français pour le pavillon et le mode de vie associé est indéniable vis-à-vis de l’habitat collectif. L’habitat individuel représente soixante deux pour cent des logements construits depuis 1997 en France [19] et est à quatre-vingt treize pour cent [20] Définition extraite du Petit situé en banlieue (que l’on nommera alors zone Larousse illustré, Paris, édition périurbaine). Larousse, 1994 Nous allons voir comment se développe aujourd’hui le pavillon et quelles sont les valeurs qui y sont associées. La maison pavillonnaire est donc une forme particulière de maison individuelle. Dès 1566, le pavillon désigne un « petit bâtiment isolé, une petite maison dans un jardin, un parc » [20]. Nous comprenons alors ici la modestie de cet habitat, qui est construit à la taille de l’homme. De plus, l’origine latine du mot [21] Raymond Henri, Haumont Nicole, Dezès Marie-Geneviève, pavillon, papilio : papillon, nous renvoie une idée Haumont Antoine, l’habitat de légèreté, de douceur qui est reflétée dans le pavillonnaire, édition L’harmattan, 2001, p.33 gabarit modeste de l’habitation. Le pavillon n’est donc pas une invention [22] Ibid. récente contrairement à ce que je croyais. Ses [23] Ibid., p.34 formes initiales sont d’origine bourgeoise, ce sont d’abord des maisons de plaisance construites en [24] Ibid., p.42 périphérie urbaine suite au mouvement hygiéniste que nous avons évoqué précédemment. Leurs propriétaires voient dans le pavillon un moyen de gagner « du prestige et de la salubrité » [21]. Ces maisons sont dotées « d’un jardin et les signes extérieurs de richesse y sont à l’honneur. Souvent la maison bourgeoise de banlieue singe les résidences nobles. » [22] Par la suite, ces maisons pavillonnaires deviendront des maisons « de campagne », car le développement urbain les éloignera de plus en plus de la ville et elles deviendront de ce fait des résidences 130


secondaires. Dès la fin du XIXe siècle, on construit en banlieue des villes, pour les citadins désirant quitter la pollution et l’insalubrité de la ville, des lotissements, « au plus loin que les tramways et les chemins de fer le permettent » [23]. Ainsi de fortes migrations vers les banlieues s’opèrent, notamment à Paris et à Lyon, où des hectares de terrains vierges sont construits (F). Ces préférences d’habitat créent un nouveau problème : les banlieues, et le paysage urbain se trouve ainsi désorganisé. Comme nous le montre les auteurs de l’habitat pavillonnaire : « les lois favorisant le pavillon n’organisent que les conditions de sa naissance et ne sont pas des lois d’aménagement.» [24] Effectivement, ces pavillons éclosent en périphérie des villes de manière anarchique sous forme de lotissement. Un lotissement comme son nom l’indique est le morcellement d’un espace en un ensemble de lots. Ces constructions ne sont pas réglementées et se font la plupart du temps sur des terrains non viabilisés (sans eau, sans électricité, sans égout, sans route, sans ramassage d’ordures...). C’est ce que nous constatons sur cette carte postale de Stains (en Seine-Saint-Denis), datée du début du XXe siècle, où l’absence de route témoigne de la politique d’aménagement urbain des banlieues à cette époque. [25] Roncayolo Marcel, histoire de Très vite éclatent les premiers scandales et la France urbaine, tome 4 la ville à un mouvement des « mal-lotis » se forme, ce qui l’âge industriel, op. cit., p.147 oblige l’État à réagir. Ce mouvement de révolte contre le pavillon dominera l’urbanisme de l’entre-deux-guerres. Au début du XXe siècle, les premières lois d’urbanisme tentent de réglementer le désordre spatial qu’ont créé les banlieues, en imposant aux communes des plans d’aménagement. En 1928, la loi Sarraut doit « lancer un vaste rattrapage, avec l’aide financière de l’Etat et celle des syndicats des « mal-lotis », pour équiper les lotissements défectueux.» [25] Ces polémiques vont entacher la réputation de l’habitat pavillonnaire et de plus on accusera ce type de logement de grignoter trop de terrain.

(F) Pavillons à Aulney-sous-Bois, début du XXe siècle, banlieue Nord de Paris

[26] Ibid., p.149

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Alors, pour des raisons financières, techniques, et comme dit précédemment pour économiser le sol, les urbanistes et architectes vont revenir à des constructions collectives. Henri Sellier, urbaniste socialiste, reconnaîtra cette migration en 1929 dans l’Illustration : « C’est surtout depuis 19231924, que les mécomptes constatés en ce qui concerne la gestion des constructions édifiées au cours des années [27] Le Plan pour la ville précédentes et l’augmentation des prix de revient contemporaine de 3 millions ont amené à simplifier les formules d’exécution, d’habitants de 1922 deviendra à rechercher l’effet esthétique dans le plan en 1925 le Plan Voisin de Paris. La ville corbusienne ou ville d’ensemble et à substituer aux préoccupations du radieuse s’organise autour du pittoresque, celles du confort et de l’organisation classement des fonctions urbaines, intérieure. » [26] L’immeuble collectif est donc la multiplication des espaces verts et la rationalisation de l’habitat préféré à la maison individuelle. collectif. D’après Choay Françoise, Ce renouveau urbain change encore la L’urbanisme, utopies et réalités, une physionomie de la banlieue des grandes villes, anthologie, collection Points, Paris, édition du Seuil, 1979, p.233 ce qui n’est pas sans déplaire aux architectes et urbanistes progressistes de l’époque, comme [28] H. Raymond, N. Haumont, Le Corbusier. Ce dernier entame sa campagne M.-G. Dezès, A. Haumont, Ibid., p.49 idéologique contre la ville traditionnelle (la rue et les édifices qui la bordent en continu) dès 1925 avec le plan Voisin de Paris qui avorté trouvera une résonnance dans la Cité Radieuse construite dans les années 1950 à Marseille [27]. Aussi, en 1933, la Charte d’Athènes (résultant du IVe Congrès International Architecture Moderne (CIAM) dirigé par Le Corbusier), qui traite de la planification et la construction des villes, évoque les pavillons de banlieue : « Maisonnettes mal construites, baraques en planches, hangars où s’amalgament tant bien que mal les matériaux les plus imprévus…voilà la banlieue [...] Siège d’une population indécise, vouée à de nombreuses misères, bouillon de culture des révoltes, la banlieue est souvent dix fois, cent fois plus étendue que la ville […] Seules des constructions d’une certaine hauteur pourront satisfaire heureusement à ces aspirations légitimes (vue, air, insolation, proximité des installations collectives).» [28] La construction en hauteur est chère aux urbanistes parce qu’elle permet de fortes densités démographiques tout en libérant le sol, qui peut ainsi laisser place à des espaces verts. Jusqu’aux années 1970, la politique urbaine et la mode architecturale sont en faveur des constructions collectives. Effectivement, après la Libération, pour faire face au baby-boom et à la fin de l’ère coloniale, de plus en plus d’immeubles sont construits en banlieue comme en ville. Naîtront donc comme dit précédemment les grands ensembles construits dans le but de créer une « France neuve ». Malheureusement, l’histoire va se répéter : les habitants des immeubles se retrouvent obligés de s’entasser faute de place et [29] Ibid., p.98 des quartiers dits « sensibles » apparaissent. Les craintes politiques d’une révolte se font sentir et le retour à l’habitat pavillonnaire va s’opérer progressivement. De plus, va naître de ce « ras le bol » de l’immeuble collectif une véritable idéologie voire utopie pavillonnaire. Les habitants d’immeubles disent vouloir « se mettre au vert, se rapprocher de la nature, etc. » autant de choses qu’ils voient possibles dans l’habitat pavillonnaire. Cette image idyllique du pavillon serait d’après les auteurs de l’habitat pavillonnaire véhiculée par la littérature [29]. D’autre part, elle sera grandement utilisée par les promoteurs immobiliers, qui n’hésite pas à mettre en scène des personnes cultivant leurs jardins, profitant de la nature (chaise longue, piscine, verdure…) dans leurs images publicitaires. Pour définir et comprendre ce qu’est le pavillon aujourd’hui, nous ne 132


(G) Assemblage d’une maison à Levittown NY, reportage pour Life Magazine, 1948 (H) Vue aérienne de Levittown NY

pouvons pas ignorer l’influence américaine qui est véhiculée par les médias et la culture (séries tv, films, littérature…) depuis la Seconde Guerre mondiale. Effectivement, tout le monde a en tête le pavillon modeste, en revêtement de bois, d’une banlieue populaire quelconque, les larges allées bordées d’arbres, les voitures stationnées devant l’entrée des garages etc. Aux États-Unis, dès les années 1950, l’ère de l’automobile s’annonce. Ce changement de mode de transport va avoir d’importantes conséquences sur le paysage. Ce dernier se métamorphose avec le développement de banlieues en périphérie de grandes villes ainsi que celui du réseau routier. William Bill Levitt, entrepreneur immobilier, se lance alors dans la construction de pavillon de banlieue avec sa firme Levitt & Sons (G) (H). Il rationalisera au maximum son affaire et proposera six modèles de maisons aux futurs acheteurs ; il élaborera aussi un protocole strict pour réduire au maximum les coûts et les temps de fabrication. « Poussant très loin la logique de standardisation, il divise la construction des maisons en vingt-sept étapes. Chaque étape est réalisée sur le terrain par une équipe spécialisée qui, sitôt son travail terminé, cède la place à l’équipe suivante et prend [30] Gaston-Breton Tristan, «idées la place de la précédente. Il y a des équipes pour histoire/la saga de l’or noir - 13. tout : les fondations, le gros œuvre, la plomberie, William Levitt ou le « petroleum l’électricité, la peinture, les portes et fenêtres et way of life », Les Echos n°19721 du 02 Aout 2006, page 9 les finitions. Avec une telle organisation, il faut quelques mois pour édifier une agglomération [31] Perez-Peno R., William Levitt, de plusieurs milliers de demeures. » [30] Levitt « 86, suburds Maker, Dies », dans le New York Times du 20 a fondé la construction de ses lotissements janvier 1994, cité par George résidentiels sur le principe technologique de la Ritzer, Tous Rationalisés ! La Mc chaîne de montage. William Levitt, un de ses fils, Donaldisation de la société, traduit de l’américain par Xavier Walter, notait qu’« il ne s’agissait de rien d’autre que de Paris, éditions Alban, 2004 l’image inversée des chaînes de Detroit. Là-bas, les voitures bougeaient, tandis que les ouvriers 133


Ces constructions incarnent à la perfection l’« American way of life » (« le style de vie à l’américaine ») qui est fondé sur une société de consommation, symbole de prospérité par l’enrichissement, et que représentent les appareils électroménagers, la voiture, la mode et la culture. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ce [32] Caroux Hélène, La cité mode de vie et ce type d’habitat, qui fait partie expérimentale de Merlan à Noisyintégrante du « rêve américain », va se propager le-Sec, plaquette éditée en 2008 en Europe et avoir une grande influence sur nos lors des Journées du Patrimoine constructions. En France, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la nécessaire reconstruction du pays va permettre la mise en œuvre d’une vaste politique de logement favorisant l’habitat populaire à bon marché. À Noisy-le-Sec (en Seine-Saint-Denis), près de quatre mille bombes ont défiguré la ville, notamment le quartier de la gare et jusqu’à mille trois cents immeubles ont été détruits. Face à ce besoin urgent de logements dans la ville, un projet de reconstruction est soumis au Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme (MRU- créé en 1945). Il comporte « une zone de plus de trentecinq mille mètres carrés mise en déclaration d’utilité publique et d’urgence » [32] Cette [33] Ibid., p.16 zone située dans le quartier détruit de la gare accueillera une cité expérimentale de constructions préfabriquées de maisons individuelles (I) puis plus tard, une cité d’immeubles collectifs moins chers à la construction. Le chantier débute en 1945, il vise à la comparaison des différentes formes de constructions préfabriquées, d’organisation de l’espace et d’équipements de l’époque. Des pays étrangers alliés sont aussi appelés à construire des prototypes (Angleterre, Canada, États-Unis, Finlande, Suède, Suisse). Selon les règles fixées par le MRU, les architectes eurent recours « aux matériaux et procédés nouveaux qui, à qualité égale avec la reconstruction traditionnelle nécessitent le moins de matière première ou le moins d’énergie possible pour leur transformation » [33]. Effectivement, en 1945 le bois et le charbon viennent à manquer et avec eux le ciment, la brique etc. Aussi, le MRU fixa des normes relatives à la surface minimum des logements, à 134

(I) Vue de l’avenue du Général-Leclerc

restaient à leur poste. Dans notre cas, c’était l’ouvrier qui bougeait, répétant le même travail d’une maison à une autre. » [31] Les techniques de fabrication en série du domaine automobile, utilisées depuis le début du XXe siècle, notamment par le constructeur Henry Ford, sont donc transposées à la construction d’habitations. L’utilisation d’éléments préfabriqués améliorera aussi ce procédé et le temps de production. Dès 1947, dix-sept mille maisons sont construites sur un terrain vague à quarante kilomètres de New York. Ces lotissements de maisons constituent de véritables villes et sont nommés Levittown. Les maisons étant toutes achetées très vite, trois autres Levittown furent construites. Les villes ainsi créées comptent entre dix-sept mille et vingt mille maisons. Au total, ce sont près de soixante-quinze mille maisons qui sont édifiées en douze ans. Ces constructions identiques provoquèrent de nombreuses protestations auprès d’une large majorité d’américains qui n’y voyaient qu’un ensemble monotone dégradant et grignotant le paysage. Cependant, les habitants étaient, dans l’ensemble, plutôt satisfaits car leurs maisons étaient équipées d’appareils ménagers et possédaient tout le confort de l’époque. Et, très vite chacun personnalisa sa maison pour en faire son « chez-soi ».


l’équipement, à la disposition des pièces etc. [34] Roncayolo Marcel, histoire de la France urbaine, tome 5 la ville Au final, cinquante-six maisons sont aujourd’hui, Sous la direction de construites, dont vingt-six par les pays étrangers. Georges Duby, Paris, éditions du Elles seront attribuées aux familles sinistrées de Seuil, 1985, p.113 la ville et feront l’objet de visites conduites par les agents du MRU. Aucun bilan n’existe sur cette expérience et cela n’a pas permis comme espéré de calculer le prix de revient d’une construction en série d’après un seul prototype. Malgré tout, ces constructions sont inscrites au pan de l’histoire nationale du logement préfabriqué français et les quarante-et-une maisons restantes ont été classées Monuments historiques en l’an 2000. Plus tard, la politique pavillonnaire va notamment être incarnée par le Ministre de l’Equipement et de l’Urbanisme de 1968 à 1972, Albin Chalandon. Il relance la construction de ces habitats en simplifiant les formalités et règles de constructions, pour lui « tout terrain est constructible » [34]. Il encourage donc l’habitat individuel et l’ « urbanisme vert » qui sont selon lui conformes aux attentes des habitants. Sont alors lancées les « chalandonnettes », maisons

[35] H. Raymond, N. Haumont, M.-G. Dezès, A. Haumont, op.cit., p.32 [36] enquête de J. Nizey, Economie et Humanisme, 1980 dans Jean-Claude Chamboredon, Michel Coste, Marcel Roncayolo, histoire de la France urbaine, tome 5 la ville aujourd’hui, op. cit., p.461

individuelles à bas prix. C’est là que le pavillon prendra sa définition actuelle : « maison particulière, de petite ou de moyenne dimension attenante à un terrain et située en particulier à la périphérie des grandes villes » [35]. Le Ministre souhaite construire en trois ans soixante-cinq mille maisons. La clientèle afflue et est plutôt satisfaite : « On ne pouvait s’offrir rien d’autre ; en ce sens on est content… Pour de simples ouvriers… Eh quoi ! Il ne faut pas demander l’Amérique. » [36] Cependant, énormément de malfaçons apparaissent au bout de quelques années, ce qui va provoquer la colère des habitants et paradoxalement voir apparaître des constructeurs immobiliers (Maisons Phoenix, Maisons France Confort etc.) qui vont reprendre ce filon et mieux l’exploiter. Reprenant les protocoles et schémas de constructions du pionnier Levitt, ces constructeurs proposent aux futurs habitants des plans, images et autres maquettes en nombres limités. Ce rationalisme conduit à une homogénéisation des zones où sont implantés les pavillons. La maison individuelle devient alors un élément dans un ensemble d’habitations similaires qui se jouxtent. Effectivement, aujourd’hui, et contrairement aux années 1920, toutes les constructions sont réglementées par des codes urbanistiques (bien qu’il existe des contournements). En ce qui concerne les habitations individuelles, tout est calculé : les espacements entre les maisons, les degrés de pente de toit, l’implantation des lampadaires… Ces normes et règles rendent uniforme l’urbanisation par des principes de duplication d’architecture.

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l’évolution du paysage urbain La standardisation et la préfabrication [37] Le Bauhaus (littéralement « maison de la construction ») est de l’habitat sont très tôt (dès les années 1920) fondé à Weimar en 1919 par mises en avant par l’architecte allemand Walter Walter Gropius pour « réaliser la Gropius, qui développa au sein du Bauhaus [37] synthèse des arts et de l’industrie, pour promouvoir le nouvel édifice ses thèmes fondamentaux. L’étude du logement de l’avenir », Choay Françoise, op. en série, notamment aux États-Unis ne cessera cit., p.224 de le préoccuper. Selon lui, « la standardisation ne constitue pas un frein pour le développement de la civilisation ; c’en est au contraire, l’une des conditions immédiates. On peut définir un standard comme l’exemplaire unique et simplifié de n’importe quel objet d’usage, obtenu par la synthèse des meilleures formes antérieures – cette synthèse étant précédée par l’élimination de tout l’apport personnel des dessinateurs et de tous les caractères non essentiels. » [38] Ceci donne alors un rythme d’enchainement au [38] Choay Françoise, Ibid., p.226 paysage très monotone et nous questionne sur le sens à lui donner et surtout sur les valeurs qu’il véhicule. Nous allons alors voir dans la partie suivante comment ce nouvel espace urbain uniformisé est construit et perçu et aussi quelles peuvent en être les dérives. Cependant, la répétition d’unité d’habitation et l’étalement urbain que cela provoque en zones périurbaines, ont un effet sur la lisibilité du paysage. D’une part parce que la limite entre l’urbain et le rural n’est plus décelable et d’autre part parce que les schémas d’implantation reproduits sont nouveaux et non basés sur le modèle classique. Nous l’avons dit précédemment, les villes classiques sont construites selon des modèles centralisés (autour d’une église, d’une place…) avec une dédensification de l’habitat plus l’on s’éloigne du centre. Dans les zones pavillonnaires, où nous ne retrouvons pas ces modèles de constructions, notre regard glisse, rien ne l’attire, nous nous perdons dans cet éparpillement de maisons. De plus, la standardisation de l’habitat ne nous permet plus de faire de lien géographique à un territoire puisque tous les pavillons se ressemblent. Ils sont de mêmes tailles, de mêmes gabarits et sont peints avec les mêmes tons de couleurs pastel (saumon, citron, framboise...). Cela conduit [39] H. Raymond, N. Haumont, M.-G. Dezès, A. Haumont, op. alors Henri Raymond et ses collaborateurs à dire cit., p.48 que « ces maisons se succèdent, sans variété mais sans ordre, le long des rues interminables où il ne passe personne et que ne coupe pas le moindre magasin ou le moindre café » [39]. Effectivement, nous pourrions être n’importe où en France et nous retrouverions les mêmes caractéristiques et perceptions. Nous sommes dans une homogénéisation de la maison individuelle. L’architecte et théoricien Rem Koolhaas va même jusqu’à parler, plus globalement, de « Ville Générique » : « la ville libérée de l’emprise du centre, du carcan de [40] Koolhaas Rem, Junkspace, l’identité. La Ville Générique rompt avec ce Paris, éditions Payot & Rivages cycle de la dépendance : elle n’est rien d’autre traduction française, 2011, p.49 qu’un reflet des besoins actuels et des moyens actuels. Elle est la ville sans histoire. […] Elle est « superficielle » comme un studio hollywoodien, elle peut produire une nouvelle identité du jour au lendemain. » [40] Effectivement, la théâtralité des zones pavillonnaires, à l’instar de ce qu’évoque Koolhaas à l’échelle de la ville, est bien présente. Il y a une dizaine d’années, j’ai vu se construire dans la ville essentiellement résidentielle qu’habitent mes parents, des maisons en bandes, identiques et auxquelles 136


(K) Christoph Sillem, A World Around Disney, 2012

(J) quartier des Pradettes, Séméac (HautesPyrénées)

les couleurs des façades et la forme donnaient un côté factice (J). Un véritable décor venait de se construire, de modestes maisons accolées dont certaines avaient un petit jardin, sur le devant, délimité par un muret haut d’un mètre. Il se dégageait de ce lieu une sensation familière tout en faisant appel à une perception différente qui créée une atmosphère intrigante. Aussi les perspectives créées par les dispositions des maisons, accentuaient l’impression de mise en scène et de théâtralité. Ce sentiment est d’autant plus présent lorsque les lotissements pavillonnaires sont construits par des multinationales du loisir du divertissement. Disney, par exemple, construit autour de ses parcs à thèmes des complexes urbains en partenariat avec les autorités locales. Ces complexes, qui sont au final de véritables villes, sont le reflet « des techniques, des [41] Quand la ville se ferme, procédures et des formes de l’urbanisme lancées quartiers résidentiels sécurisés, sous par la Compagnie et inspirées par ses parcs de la direction de Guénola Capron, loisirs » [41]. À l’implantation de Disneyland en collection d’autre part, éditions Bréal, 2006 p. 265 France, à Val d’Europe (située sur le secteur quatre de la ville de Marne-La-Vallée, en Seine [42] « Christoph Sillem A world et Marne), au début des années 1990, l’État et la around Disney », Séverine Morel, dans le journal de la photographie Walt Disney Compagny signèrent un partenariat de développement urbain. C’est ainsi que la [43] Ce plan encourageait les « disneyfication » de Val d’Europe débuta, ce que promoteurs immobiliers à construire des logements locatifs dans des le photographe allemand Christoph Sillem mit zones de rénovations urbaines, ce en exergue dans sa série A world around Disney qui permettait aussi aux locataires (K). Il qualifie Val d’Europe de « pré-Disneyland » de pouvoir devenir propriétaires de leurs logements en bénéficiant d’un qui selon lui est « censé mettre tous les visiteurs prêt à taux zéro. « Borloo dévoile dans une humeur enjouée de circonstance avant sa maison à 100.000 euros », d’entrer dans le parc » [42]. Effectivement, dans L’Expansion.com, [En ligne] publié le 25 octobre 2005 cette ville plus qu’ailleurs l’idée de décor prend tout son sens au vu de son promoteur. La société du loisir incorpore ses valeurs dans l’architecture, Disney crée ainsi des maisons aux formes archétypales que l’on pourrait presque qualifier de maisons de poupées. Elles sont charmantes, colorées, bien entretenues, et font appel à tout l’imaginaire véhiculé par Disney dans ses productions cinématographiques (monde magique, merveilleux, idyllique etc.). Il y a en effet l’idée de créer un paradis sur terre, un lieu de vie rêvé etc. Cette intention est renforcée par les tons pastel des maisons et leurs volets aux couleurs foncées. Les façades sont soignées, les trottoirs sont propres, c’est le parfait décor pour les scènes de la vie quotidienne ; un véritable village témoin où nous avons finalement l’impression au regard des prises de vues de Sillem, que rien ne vit. D’autre part, ce phénomène de standardisation, et les politiques menées pour faciliter l’accession à la propriété ont fait de la maison un objet de consommation indispensable pour s’accomplir pleinement. Durant les années 2000, bon nombre de mesures politiques furent lancées pour stimuler l’offre de logements et inciter les contribuables à devenir propriétaires. L’exemple le plus significatif est la « maison à 100 000 € » lancée en 2005 par 137


Jean-Louis Borloo, alors Ministre de la cohésion sociale [43]. Cette dimension d’objet de consommation est d’autant plus accentuée que l’on choisit sa maison sur plan ou catalogue, comme l’on choisirait un tout autre produit fabriqué en série (vêtements, jouets etc.). Comme l’explique l’historienne d’art Marie-Ange Brayer, « l’image de la maison générée par la maquette et celle du film [44] Brayer Marie-Ange, « la promotionnel se renvoient l’un à l’autre, comme à maison : un modèle en quête de fondation », dans La Maison, travers un miroir, […], où ne reste plus la maison Exposé n°3, éditions HYX, que comme simulacre d’un simulacre. L’objet Orléans, 1999, p.3 [En ligne] originel nommé « maison » semble s’être perdu [45] Debry Jean-Luc, le cauchemar dans les réflexions d’une mise en abyme, […].» [44] pavillonnaire, Montreuil, éditions La maison pavillonnaire est donc dotée d’un l’Echappée, 2012, p.20 aspect imaginaire, fictionnel dès sa conception. [46] Mangin David, La ville Aussi, comme nous l’apprend l’écrivain franchisée, formes et structures Jean-Luc Debry, dans son essai virulent contre les de la ville contemporaine, Paris, pavillonnaires [45] : « la loi sur l’architecture du 3 éditions de la Villette, 2004 dans Jean-Luc Debry, Ibid., p.20 janvier 1977 a rendu facultative la participation d’un architecte si les travaux portent sur la [47] reportage du Journal de construction ou la rénovation de bâtiments 20h du le 27 décembre 2012, France 2 d’une surface inférieure à cent soixante dix mètres carrés ; sur les deux cent mille pavillons [48] Choay Françoise, op. cit., qui se construisent par an en France, seuls cinq p.227 pour cent le sont par des architectes. » [46] On [49] H. Raymond, N. Haumont, comprend alors que ces maisons sont l’œuvre M.-G. Dezès, A. Haumont, op. de promoteurs qui n’ont pas spécialement de cit., p.5 formation d’architecture et qui tendent d’une certaine manière à la faire disparaître ou du moins à la faire évoluer. Mais nous ne sommes pas au bout des innovations puisque comme l’explique Jean-Michel Billaut, économiste spécialiste des nouvelles technologies, nous pourrons à terme fabriquer une maison à partir d’une imprimante 3D géante [47]. Et, peut-être comme l’a déjà rêvé Walter Gropius, « nous approchons du moment où il deviendra possible de rationnaliser complètement les édifices et de les produire en série à l’usine, après avoir réduit leur structure à un petit nombre d’éléments. » [48] Tout de même, cela est plus ou moins acquis aujourd’hui avec ce que l’on nomme les maisons mobiles préfabriquées, mais ce phénomène reste mineur en France. Les formes d’habitats pavillonnaires sont donc standardisées voire identiques. Effectivement, dans ces zones d’habitat, il se peut que les maisons ne soient pas exactement dupliquées, mais l’on retrouve cependant au sein de ces constructions des éléments similaires puisque tout est normé et codifié. On peut donc dire que cette architecture est collective ou globale puisque tout le monde évolue dans la même. Par ailleurs, il n’y a pas non plus d’identité géographique, nous l’avons vu aussi, tous les pavillons en France se ressemblent et aucune appartenance à une région ou autre ne peut plus être revendiquée par ces constructions nouvelles. Alors, si aucun signe d’appartenance à une communauté, région, etc. n’est visible au sein de l’architecture, comment l’individu fait-il pour s’approprier son chez-soi ? Maison identique, veut-il forcément dire même identité ? Le terme identique vient du latin idem (« le même), et ce dernier partage la même racine latine que le mot identité (identitas, de idem). Effectivement, l’identité est constituée des informations qui fondent l’individu et supposent une unité. Alors, nous allons voir ci-dessous s’il est correct ou non de dire que dans les zones aux pavillons identiques l’architecture est génératrice d’identité. Les auteurs de l’habitat pavillonnaire nous apprennent que « les nouvelles caractéristiques démographiques de la famille, le développement 138


du travail des femmes, l’allongement de la durée du logement des enfants par leurs parents, l’augmentation de la mobilité quotidienne et du va-et-vient de chacun contribuent à l’individualisation des membres des ménages. » [49] Il y a donc au sein du foyer une orientation certaine à l’individualisme. Et, nous pouvons imaginer que cela touche tous les foyers d’un quartier. Donc, si les membres d’une même famille en viennent [50] Debry Jean-Luc, op. cit. à moins se rencontrer nous pouvons dire que les relations de voisinages vont aussi dans ce sens. [51] Beaud Stéphane, Pialoux D’autre part, d’après Jean-Luc Debry [50], Michel, retour sur la condition ouvrière, enquête aux usines l’éclatement de la classe ouvrière au fil des Peugeot de Sochaux-Montbéliard, mutations industrielles et l’élaboration de Paris, éditions Fayard, 1999 dans nouvelles méthodes managériales centrées Jean-Luc Debry, Ibid., p.65 sur la « performance individuelle » ont fait disparaitre la « conscience de classe ». La solidarité que l’on trouvait dans les cités ouvrières du XIXe et XXe siècle a laissé place à l’individualisme dans les pavillons d’aujourd’hui. « La culture ouvrière, avec ses codes de camaraderies, ses solidarités et ses fragilités, ses rêves de justice et de bonheur, ses valeurs et ses combats » a donc disparu [51]. Effectivement, dans les cités ouvrières l’entraide primait, des coopératives se mettaient en place etc. Cela était possible car les valeurs partagées entre les habitants étaient fortes, relatives au travail (puisque chaque ouvrier travaillait dans la même usine) et à la dureté de leur labeur. Mais aujourd’hui, les habitants pavillonnaires ne partagent plus ou peu de valeurs communes. La disparité créée par la distillation de la classe ouvrière, ne permet donc pas aux habitants de se retrouver et s’engage alors un repli sur soi : « comme antidote à la conscience de classe, le pavillon, et d’une façon plus large la petite propriété, un bien à soi, participent à cette [52] Debry Jean-Luc, Ibid., p.64 tendance, la consolident et la referment gentiment [53] H. Raymond, N. Haumont, sur elle-même. C’est ainsi que l’ouvrier se M.-G. Dezès, A. Haumont, op. transforme en simple employé, délaissant la cit., p.60 conscience de classe. » [52] Comme nous le démontre H. Raymond [53], l’acte de fermer l’espace, de le marquer est un fait instinctif comme c’est aussi le cas chez les animaux. La clôture régit nos rapports sociaux, elle distingue le dedans du dehors. En ce sens, elle permet de maîtriser la sphère de l’intime, du chez-soi. Par exemple, la haie défend la propriété, ferme l’espace, elle est une affirmation non agressive de la volonté d’isolement de l’habitant (contrairement au mur). Cette volonté de se replier sur soi, de vivre sa vie en « solitaire » est revendiquée comme une fuite du logement collectif. Aussi, ce phénomène de repli sur soi peut être mis en lien, avec ce que Jean-Luc Debry appelle « le gouvernement de faits divers ». Effectivement, les politiques et les médias ont tendance à créer une peur ambiante qui nous pousse à être méfiants de tout, à nous faire croire que le danger nous guette. De ce fait, la meilleure solution pour prévenir cette menace est de se retrancher chez soi. C’est ainsi que bon nombre de murs sont érigés en barrière le long des rues des zones pavillonnaires. La régularité de l’architecture [54] Debry Jean-Luc, Ibid., p.27 des maisons pavillonnaires est comme un « effet miroir » [54] qui rassure et nous renseigne sur [55] Choay Françoise, op. cit., « l’identité » de ses occupants. Il est frappant p.227 en allant se promener dans ces zones de voir la régularité des éléments, rien ne dépasse, c’est encore là un véritable décor, où pour ne pas éveiller les soupçons et se fondre dans la masse, on fait comme « tout le monde ». Comme le dira encore Walter Gropius, « l’usage conscient de formes-types (standards) est le critère de toute société policée et bien ordonnée ; car c’est un lieu commun que la répétition des mêmes moyens en vue des mêmes fins exerce sur l’esprit humain une influence stabilisatrice et civilisatrice. » [55] 139


141 Paysages Pavillonnaires a été conçu, imprimé et relié par Isabelle Reynier à l’École Supérieure d’Art des Pyrénées site de Pau. Les textes sont composés en Futura pour le texte courant et les légendes et en Sabon pour le texte de la partie historique. impression numérique, juin 2013


édition paysages pavillonnaires  

Isabelle Reynier édition conçue lors de mon D.N.S.E.P. Art option design graphique et multimédia

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