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ITINÉRAIRES DE JEUNES SÉPHARADES D'ICI ET D'AILLEURS

Paris-Casablanca (le retour imprévu)

Avishag Zafrani

Par Avishag Zafrani

Docteure en philosophie, Avishag Zafrani, chercheuse au sein du laboratoire PHILéPOL (philosophie, épistémologie et politique) et pour la Fondation pour la mémoire de la Shoah, est chargée de cours à l’Université Paris Descartes.

Le 22 mai 2016, je prends l’avion pour le Maroc, dix-huit ans après mon dernier voyage à Casablanca, où j’avais l’habitude de rejoindre mes grands-parents maternels et paternels, qui habitaient la même rue, nommée alors rue du commandant Cottenest. Mes étés d’enfant et d’adolescente, je les ai passés sur les toits de la ville blanche, sur les plages de la côte atlantique, dans les souks de la médina, et aux terrasses des anciens cafés européens à jouer aux dames avec mon grand-père. Il est difficile de partager ces souvenirs intimes, et de rendre publiques des bribes de mon histoire familiale, qui bien qu’auréolée de la douceur de vivre du pays du couchant, renvoie également à un drame que je tiendrai secret. Le Maroc appartenait depuis au passé, et peut-être me manquait-il obscurément. Aussi appréhendais-je ce retour aux sources, inconsciemment taries par le quotidien occidental, qui ces dernières années notamment, en France particulièrement, fut marqué par des tragédies successives, surgies de conflits identitaires. Je n’ai pas pris la décision de partir seule. J’étais invitée par l’Association des amis du musée du judaïsme marocain et le gouvernement du Maroc, avec d’autres descendants de Juifs marocains, à découvrir le pays de nos ancêtres – mais il fût le mien un temps aussi. De Rabat à Casablanca, en passant par Tanger, Asilah, Fès, Meknès, nous avons visité – puisque c’est ainsi : la vie juive au Maroc appartenant dorénavant plus à la muséologie – les synagogues vides, les anciens mellahs, et les cimetières. Ces immenses cimetières, blancs, sans organisation interne, avec les sépultures de rabbins, les tombes sur lesquelles étaient gravés des noms familiers. Il est étrange de se sentir chez soi dans un cimetière. Je me souviens du cimetière israélite de Tanger, gardé par une famille musulmane. À l’entrée, les femmes étendaient le linge au-dessus des tombes ou à même la pierre chauffée par le soleil, qui a manifestement l’avantage de simultanément repasser le linge. On ne fait pas la même chose au cimetière du Père-Lachaise, pour des raisons climatiques évidentes. À partir de cette image d’une vie qui s’accommode de la mort, parce qu’elle n’est pas une destination terminale, j’ai pris conscience – mais ce fut progressif – que je cherchais à l’instar de descriptions d’Albert Camus, ici, par ce retour, au sein des hivers symboliques de la mémoire disparue, un « été invincible »1. Pourtant, il me faut dire qu’une part de moi cultive une révolte intérieure contre le pathos de la nostalgie. Ce qui a été ne sera plus, et loin de languir avec force mélancolie les images d’un temps révolu, j’essaie de songer à un héritage heureux, augmentant ma perception du présent, et nourrissant mes espoirs pour l’avenir. Le romantisme du XIXe siècle a, dans une certaine mesure, valorisé le sentiment nostalgique d’un ailleurs, utopique, ou concrétisé dans les engouements nationalistes de

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l’époque, mais aussi dès lors, permis en sourdine le développement d’un ressentiment, ou d’un spleen, succédant aux désillusions que le réel ne manque pas d’apporter. Mais surtout, l’orientalisme est une configuration du romantisme, et il ne me concerne pas dans la mesure où l’orient n’a pas été un ailleurs, mais le foyer plurimillénaire d’une partie des Juifs. Le philosophe Vladimir Jankélévitch, avant d’en venir à ce qu’il nomme la nostalgie métaphysique, décrit les effets douloureux de l’exil, en utilisant l’analogie d’une plante qui dépérirait si l’on modifiait son environnement. La douleur de cet arrachement est largement compensée chez les hommes par la conscience, capable de se libérer des déterminismes matérialistes. Il faut un peu de temps bien entendu, afin que la mémoire se transforme en histoire, qu’aux départs traumatiques succèdent des sublimations suffisantes. Mais le travail de deuil n’est-il pas nécessaire ? En outre, en pensant à cette comparaison, je ne peux m’empêcher de me remémorer le groupe de jeunes Juifs canadiens qui nous accompagnaient, et qui n’avaient rien perdu des coutumes marocaines, dérogeant à la loi de l’accent québécois, grâce à la mélodie opposée de l’accent chantant d’Afrique du Nord. Le thermomètre inversé du Grand Nord n’a pas eu d’effet sur les traditions marocaines, bien qu’apparemment un régénérant voyage annuel en Floride de plusieurs semaines soit ajouté à ces traditions. Il faut dire que les Juifs marocains furent certainement moins que les Juifs tunisiens ou algériens, soumis à un départ dramatique, inexorable et brutal. Et puis, n’est-ce pas aussi le gouvernement marocain qui nous a permis de faire ce voyage ? Un pays arabe, arabo-berbère, officialise ici pour sa part, sa propre nostalgie des Juifs. Pas seulement le gouvernement. Je ne suis pas sociologue et je n’ai pas de statistiques sur un état des lieux de la population à cet égard. Mais j’ai quelques récits. J’ai prolongé le voyage sans le groupe, avec mon ami qui me rejoint de France, pour revenir dans la rue de mes grands-parents, à Casablanca, dans la ville de mes arrières grands-parents, à Essaouira.

Casablanca.

La ville, ma ville, qui juste après Ashkelon en Israël, m’a donné un point de vue sur l’océan et la mer et certainement le goût de la contemplation. À l’entrée de la rue, je revois l’épicerie qui a troqué son ancienne publicité murale Coca-Cola pour le très moderne Coca-Cola zéro, nous longeons les trottoirs de petits carreaux fissurés, et je reconnais les quelques immeubles restants. Mais la plupart sont en ruine. Et notamment la maison de mon grandpère. Personne n’y habite à nouveau. La terrasse fleurie n’existe plus. Ai-je rêvé le figuier devant la maison ? Il n’y est pas. Je prends quelques photographies, me demandant si je les montrerais à ses enfants,

LVS Décembre 2016  
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