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Monde juif

Bob Dylan avec les «tefillin » (phylactères)

Bob Dylan au mur Bob Dylan Prix Nobel des lamentations

Mon Bob Dylan Pour moi, Dylan est un phénomène à part. S’il a erré et continue de le faire encore à 75 ans avec son harmonica et sa guitare, c’est qu’il réussit, pour emprunter une expression à l’écrivain Robert Musil « à féconder nos pensées ». En me replaçant dans le contexte de la fin des années 60, j’ai été bouleversé par la justesse de ses poèmes qui critiquaient très justement les inégalités de l’époque. Dylan répondait également à ma condition de jeune adulte en quête de sens en Israël. Quand j’écoutais « How does it feel to be without a home like a complete unknown like a rolling stone »3, cela résonnait très bien dans ce que je vivais. Entre ma réalité et ma quête de sens et ce qu’il décrivait, il y avait une belle adéquation, une vraie symbiose. Initié à ce chanteur et poète que je qualifie d’extraordinaire, c’est grâce à lui que je comprends mieux la vie américaine et ses enjeux sociaux et politiques d’hier à aujourd’hui. Dylan symbolise la quête d’une liberté plus égalitaire, plus universelle. Dans cette foulée, des chansons comme « Everybody must Get Stoned » (Tout le monde doit être « lapidé » dans le sens de gelé avec des psychotropes) ou « Mr Tambourine man » (Monsieur tambourin) ciblent bien les quêtes d’une meilleure société sans oublier le chaos des relations privées avec « Just Like a Woman » (Juste comme une femme) et « She Belongs to me » (Elle m’appartient). En pointant du doigt les écarts sociaux, économiques et raciaux, Dylan ne propose pas directement, mais ne décourage pas non plus, le recours aux hallucinogènes comme espace de résistance et de changement social.

En mai 2016, le Musée de la Diaspora en Israël (Bet Hatfoussot) a consacré une exposition en son honneur. Cette même année, Dylan n’hésite pas à 75 ans à créer son 37e album. Énigmatique jusqu’au bout des ongles, le génie de sa langue poétique est qu’il transgresse l’ordre établi tout en évitant de tomber dans le piège de la morale. Quand on écoute « Mr Tambourine Man » (Monsieur tambourin) ou « Tangled up in Blue » (Enchevêtré dans le bleu), on ne peut que se réjouir de l’imaginaire dans lequel il réussit à nous transporter, un monde qui respire l’altérité et la réflexion. Dans ce sens, Dylan rend en fait un grand service à la littérature, car il fait vivre et revivre des mots, mais surtout des émotions. Il est aussi généreux, car il partage avec nous ce qu’il a de plus cher, son intériorité. Je crois sincèrement que les poètes sont des avant-gardistes capables de voir, de près et de loin, pour mieux observer le monde complexe dans ce qu’il ne dit pas à l’œil nu. Prophètes, plus justes et plus vrais que les grands politiciens de ce monde, ils sont souvent capables d’annoncer ou de nous sensibiliser de manière claire, voire lucide. Pour l’empathie et l’écoute active, je ne trouve pas mieux que : « I wish that for just one time you could stand inside my shoes and just for that one moment I could be you » (je souhaite que juste pour une fois tu sois dans mes chaussures afin que durant ce moment je puisse être toi)4. Il n’est pas seulement un poète et un créateur, il est un passeur. 1 La version longue de ce texte est accessible sur le site https://hakeshet.wordpress.com

À la fin des années 60, de mon petit coin de Kibboutz du désert israélien au Néguev, je m’identifie très fort à ces questions où Dylan défend les moins nantis et les plus faibles. Il y a sans doute un lien étroit, conscient ou pas, entre ces valeurs et celles que j’ai plus tard choisies dans ma carrière professionnelle, le travail social. En 1975, Dylan fait une tournée intitulée Rolling Thunder Review et fait un stop au Forum à Montréal. Maquillé en clown avec un chapeau et une plume amérindienne, Dylan donne un spectacle généreux hors du commun. D’une durée de 3 heures et demie, Joan Baez, Leonard Cohen et la grande poétesse canadienne Joni Mitchell sont présents, c’est le rond-point des poètes nord-américains qui chantent et dansent sur scène spontanément, un régal historique et musical. Fan invétéré, je l’ai aussi revu partout où il passait du Théâtre St-Denis durant sa « phase chrétienne » dans les années 80, au parc Jarry à l’Auditorium de Verdun et dernièrement au Centre Bell.

/2016/10/28/dylan-le-passeur/ (28.10.16) 2 Cérémonie marquant la majorité religieuse d’un garçon à l’âge de 13 ans. 3 « Qu’est ce que ça fait de se sentir sans foyer complètement inconnu comme

une pierre qui roule », tiré de la chanson « Like a rolling stone ». 4 « J’aimerais que juste une seule fois, tu puisses être à ma place et que juste pour

un moment je puisse être toi », tiré de la chanson « Positively 4th Street »

Bob Dylan au mur des Lamentations à Jérusalem

À mon humble avis, Dylan est le poète ayant le plus marqué l’Amérique. C’est Rimbaud, Boris Vian et Baudelaire mélangés à la sauce américaine. D’ailleurs, Dylan lisait ces auteurs et s’en inspirait. MAGAZINE LVS

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LVS Décembre 2016  
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