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DOSSIER SPÉCIAL

L'ISLAMISME EST-IL UNE FATALITÉ ?

JULIEN BAUER

L’islamisme en Israël Par Julien Bauer

Julien Bauer est professeur de science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), Fellow de l’Institut canadien de recherche sur le judaïsme (ICRJ). Pendant des siècles, la plupart des Musulmans ont vécu dans l’Empire ottoman. Deux titres symbolisaient le pouvoir : le Sultan, pouvoir politique, et le Calife, pouvoir religieux. Les non-Musulmans vivaient sous le régime du millet. Les minorités, Grecs orthodoxes, Arméniens, Juifs, etc., étaient représentées par leur leader religieux (le Haham Bachi pour les Juifs) jouant un rôle officiel dans l’appareil de l’État. Tant que ces minorités, perçues sous l’angle religieux, acceptaient la souveraineté du Sultan, payaient les impôts, respectaient les législations ottomanes, elles conservaient une relative autonomie, gardaient leur religion, leurs langues, leurs coutumes, etc. Tout ce système s’écroule après la Première Guerre mondiale. Ataturk, le père des Turcs, prend le pouvoir dans ce qui reste de l’Empire ottoman, la Turquie; il abolit le Sultanat en 1922, puis le Califat en 1924. Ceci crée une « onde de choc parmi les Musulmans sunnites pour qui le Califat était un symbole d’unité religieuse »1. Ataturk établit une république laïque. Toute manifestation extérieure de religiosité est interdite : vêtements, appels du muezzin, langue arabe remplacée par le turc. Les puissances occidentales découpent le Moyen-Orient en États avec des frontières arbitraires et sans cohésion nationale – Irak, Jordanie, Liban, Syrie, etc. – privilégiant les Arabes musulmans, reconnaissant des droits à deux autres peuples : les Arabes chrétiens du Liban et les Juifs qui allaient recréer leur foyer national. Tous les autres peuples, en particulier les Kurdes, passent sous la houlette des Arabes musulmans. Face à ces bouleversements, disparition conjointe du Sultanat et du Califat, création d’États arabes, les Arabes du Moyen-Orient devaient s’ajuster. Deux grands courants émergèrent, le panarabisme et l’islamisme.

Panarabisme et islamisme Le panarabisme, dont les fondateurs sont des Arabes chrétiens qui voulaient se faire pardonner de ne pas être musulmans, insiste sur l’arabité pour être accepté, dans une vision nationale laïque des choses. Tous les Arabes, musulmans et chrétiens, font partie du peuple arabe et ont droit à des États arabes. C’était plus ou moins le pendant du nouveau nationalisme turc. En même temps apparaissent les Frères musulmans. Pour eux l’identité était religieuse et l’aspect national était secondaire. L’objectif était, d’une façon ou d’une autre, de recréer le Califat, mais dans une forme intransigeante, sans respect pour les autres religions. 42

MAGAZINE LVS

hannouca 2016

Lorsque le panarabisme crut qu’il pouvait emporter la grande victoire et supprimer le seul pays non arabe du Moyen-Orient, Israël, et se trouva confronté à une humiliante défaite, il ne resta pas grand-chose des rêves panarabes. Les Frères musulmans prirent la relève : nous avons perdu la guerre, car nous avons copié les Occidentaux modernes, laïques, mécréants . Retournons à nos racines exclusivement musulmanes, remontons non pas au Califat d’Istamboul, trop modéré, mais aux trois premières générations après la fondation de l’Islam, avec une politique expansionniste sans compromis. Même si l’Iran n’est pas arabe et son chiisme est mal vu des sunnites, il montrait cependant la voie à suivre. Le Coran, tel que nous l’interprétons, sans concession au monde moderne, à la démocratie, nous assurera la victoire. Ceux qui allaient devenir les Palestiniens utilisèrent les deux approches. Nous sommes arabes, part de la nation arabe, et ne pouvons accepter que des Juifs aient leur État. C’est une guerre entre deux peuples. Le premier leader, Al Husseini, mufti de Jérusalem, était un religieux. C’est au nom de l’Islam qu’il a lancé des appels au meurtre contre les Juifs, encouragé la formation de régiments SS musulmans et organisé la révolte arabe en 1936. La Guerre d’ Indépendance, aussi bien dans sa version politique, arabe, que religieuse, musulmane, loin d’annihiler Israël le vit victorieux. Pendant les premières années d’Israël, 1948-1967, les Arabes musulmans en majorité et chrétiens en minorité, devenus citoyens israéliens, vécurent et vivent encore largement dans un système qui s’apparente au millet : leurs tribunaux religieux font partie de l’appareil d’État, leur langue, l’arabe, est enseignée dans leurs écoles, leur calendrier religieux est respecté, etc. À partir de 1967, aux Israéliens arabes musulmans s’ajoutèrent, en Judée-Samarie et à Gaza, des Palestiniens qui s’autodéfinissent comme exclusivement arabes et massivement musulmans. Les Israéliens arabes devaient décider comment vivre la nouvelle situation. Fallait-il s’intégrer à la société israélienne et, tout en gardant leur autonomie, chercher à devenir membre à part entière d’Israël ou, au contraire, refuser la légitimité d’Israël, étant donné que c’est un État ni arabe ni musulman, et rester en marge de la société en attendant le grand jour, celui de la disparition d’Israël. Politiquement les Israéliens arabes se comportèrent comme les Israéliens juifs et se divisèrent en de multiples courants et

LVS Décembre 2016  
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