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AYO #2 Deuxième rencontre Interview publiée le 6 octobre 2013

Je retrouve Ayo là où je l’ai laissé, quasiment trois ans après la sortie de son dernier album, « Billie-Eve », le prénom de sa fille. Je m’impatiente déjà. Ayo est une amie.
 Elle revient avec « A Ticket To The World ». Pas la même. Elle a changé, d’univers, de maison de disques, d’équipe, de style. Elle a grandi. Ou plutôt, elle a repris la route des sillons tracés par son premier album, ce qu’elle appelle « ses racines ». Au sommet de son art, tout en prenant des risques. Aujourd’hui, Ayo rappe, plus affirmée, plus brutale, seule ou en duo avec Youssoupha, dit les maux du monde et les met en lumière. Elle est la lumière. Nos retrouvailles se déroulent au sous-sol du Loulou, boulevard Saint-Germain. Billie-Eve, sa fille, est là. Elle a trois ans, elle aussi a grandi. Elle parle, fait des grimaces, me regarde, est surprise. Elle ne sait pas encore –ou peut-être que si- que sa maman a enregistré l’un des meilleurs albums de l’année.

Il y a trois ans, je t’interviewais pour la sortie de “BillieEve”. Tu as fais quoi tout ce temps ? Tu en as profité pour voyager ? C’est intéressant que tu me poses cette question, car finalement je n’ai quasiment pas voyagé. Je suis restée chez moi, avec mes enfants, j’étais pas mal occupée j’ai profité de ce temps pour faire une introspection personnelle, penser à moi, aux choses enfouies. J’ai voyagé intérieurement, pris un peu de recul mais je n’ai pas beaucoup bougée géographiquement ! (Rires). Un des mes meilleurs amis, d’Hambourg, est venu chez moi – celui avec qui j’ai écrit mon premier album, et Down on My Knees (son premier succès public, ndlr). Je lui ai dis que j’avais envie de changer, que je voulais faire du rap. On a travaillé sur des « beats », et j’ai écris Fire et Complain, un retour à mes racines, ce que j’ai toujours aimé. Il est vrai que chacun de tes albums apporte une touche personnelle différente. Sur le précédent tu mettais en avant l’électrique des guitares. Pourquoi cette envie et ce besoin à ce moment-là de ta vie, de revenir à ce que tu appelles tes « racines », le rap ? Je ne sais pas s’il y a une explication. A chaque nouveau disque, je suis dans un état d’esprit nouveau, c’est vrai. Quand je me suis penchée sur cet album, j’ai voulu créer un personnage, sorte de « Black Mamba », pour me cacher. J’avais peur que les gens ne reconnaissent pas mon univers si je me mettais à rapper. Alors j’ai inventé un alter ego mais je ne l’ai finalement pas gardé, cet album est signé “Ayo”… Un personnage comme celui de Mathieu Chédid, avec qui tu as collaboré ! Ne pas garder « Black Mamba », c’est finalement une manière d’assumer complètement, d’affirmer qui tu es et ce que tu veux… Oui. J’ai fais écouter quelques extraits d’album à des amis (les membres du Saian Supa Crew, ndlr) et ils

m’ont tous dit la même chose : « Cet album ce n’est pas Black Mamba, c’est toi, c’est Ayo ! Tu l’as fais avec ton cœur, avec ce que tu es, assumes ! ». Cela m’a fait du bien, parce que j’ai beaucoup douté. Tu sais, il y a même un ami proche qui m’as dit « Il ne faut absolument pas que tu rappes, c’est trop “Old School”, reste avec tes chansons à la guitare et ce sera mieux ». Il m’a même conseillé de réécrire Fire (premier extrait de l’album, partagé en duo avec Youssoupha, ndlr). Au fond de moi, je sais que je suis dans le vrai. A la première écoute, j’ai appelé mon père en lui disant « Papa, je crois que c’est mon meilleur album »… Tu me disais l’autre fois que pour écrire, tu t’imprégnais de choses de ta vie, ce fut le cas aussi cette fois ? Oui. En encore plus fort même. J’ai été inspirée par les mouvements de contestation, les « Riots », et toutes ces choses que l’on a vu partout en Europe et dans le Monde, même au Nigeria, c’était la première fois que des gens descendaient dans la rue, sortaient, protestaient. Le monde change, est en train de changer, tout est étrange, le système dans lequel nous vivons est un cancer. Mon fils va bientôt avoir 8 ans, alors je pense à l’avenir. J’écris mes doutes et mes interrogations. En parlant d’interrogations, tu en as connu avec ton changement de maison de disques, une étape importante et pleine de solitude… Oui. Après la sortie de mon précédent album, j’ai complètement changé d’équipe, je ne me suis pas entendu avec la direction de Polydor. Je me suis retrouvée complètement seule. Je suis allé voir Pascal Nègre en personne en lui disant que je voulais être chez Motown. Il a ri. J’ai signé chez Motown ! Je ne l’ai pas encore dit à mon père, j’attends qu’il voie le logo sur le disque, que je lui porte en personne et qu’il

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